Psychologie politique et défense sociale/Livre II/Chapitre VI

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CHAPITRE VI

Facteurs psychologiques des luttes économiques


Les luttes à main armée dureront sans doute longtemps encore. Les haines de races et les conflits d’intérêts croissant à mesure que les peuples se connaissent mieux, les entretiendront fatalement. Mais avec les progrès de la civilisation, elles se compliqueront de luttes économiques, d’ailleurs aussi meurtrières que celles des champs de bataille.

Plus encore peut-être que les guerres sanglantes, ces luttes économiques seront la résultante nécessaire de la constitution mentale des nations.

Dans un livre publié, voici bien des années (La psychologie du socialisme), je montrais que le rapprochement de l’Orient et de l’Occident, sous l’influence de la vapeur et de l’électricité, aurait pour proche conséquence un conflit économique gigantesque entre Occidentaux et Orientaux. Très contestées alors, ces prédictions commencèrent à se réaliser par la lutte des Russes et des Japonais.

Longtemps, l’Europe exporta ses produits en Orient, mais graduellement, cet état de choses se modifie.

L’Orient, jadis foyer de consommation seulement, devient aujourd’hui un centre immense de production. C’est lui qui envahit à son tour nos marchés, avec des produits industriels et agricoles fabriqués par des ouvriers habiles dont les besoins très faibles les font se contenter d’un salaire bien moindre que celui de l’ouvrier européen. L’Europe essaie d’élever contre ces produits une immense muraille douanière. Nous verrons plus loin, ce que vaudra prochainement une telle barrière.

La lutte se borne actuellement à quelques produits industriels et agricoles, mais elle s’étendra rapidement. L’Inde, le Japon et bientôt la Chine nous menacent de leur concurrence sur tous les marchés. Munis de notre outillage, ils fabriquent les produits industriels dont l’Europe avait le monopole. L’Inde fournit maintenant à l’Angleterre les tissus de coton que les tisseurs de Manchester lui fournissaient jadis. Les "filés de coton", envoyés autrefois en Chine de Manchester, partent aujourd’hui de Bombay. Les produits fabriqués par des Hindous et des Chinois qui se contentent d’un salaire journalier très faible, valent ceux de l’ouvrier européen, et la concurrence des Asiatiques est telle que l’Amérique et l’Australie en sont réduites à les expulser.

Déjà plusieurs grèves, celle des boutonniers de Méru, notamment, sont nées de la concurrence que nous font les Japonais sur les marchés étrangers.

Lorsque le Japon, l’Inde et la Chine auront fini par installer chez eux, grâce à la houille qu’ils possèdent, de nombreuses usines et inonderont le monde de leurs produits fabriqués à vil prix, quelle barrière arrêtera leur extension commerciale ? L’ouvrier européen verra alors tomber son salaire au niveau de celui d’un Hindou, d’un Chinois ou d’un Japonais. Le gain de l’Oriental fixera celui de l’ouvrier européen. "Le régulateur du monde économique tendra toujours, a-t-on dit avec raison, à être, quoi qu’on fasse, le marché où le travail sera au plus bas prix."

Malgré le rêve socialiste, le salaire des Européens, loin de s’accroître, s’abaissera alors dans de notables proportions.

Lorsque j’examinai ces hypothèses, il y a plus de 25 ans, les journaux anglais de l’Inde, tout en reconnaissant la justesse de mes prévisions, me répondirent que les ouvriers orientaux finiraient par avoir nos besoins et deviendraient, par conséquent, aussi exigeants que les confrères occidentaux. Dès lors l’équilibre serait établi. Ils oubliaient comme on le fait toujours, que le caractère psychologique de la plupart de ces races est trop stable pour se transformer. L’expérience le prouve, d’ailleurs, surabondamment. Les Chinois affluent en Amérique depuis longtemps. L’image du luxe ambiant a-t-elle jamais modifié le genre de vie de l’un d’eux ? La tasse de thé et la poignée de riz quotidienne ont-elles jamais été remplacées par le régime européen ? Notre civilisation se trouve trop peu en rapport avec la constitution mentale de ces peuples pour exercer la moindre influence sur eux. Quiconque a fait travailler un ouvrier hindou sait, qu’aussitôt gagnés les 5 ou 6 sous nécessaires à sa subsistance journalière, l’appât des sommes les plus tentantes reste sans action sur lui.

Cette révolution économique profonde, qui fera peut-être passer le sceptre de la production aux races de l’Amérique et de l’Asie et pourra ruiner l’Europe, n’est maintenant qu’à son aurore. L’heure paraît cependant prochaine où l’Europe verra se réduire immensément ses exportations.

En ce qui concerne les produits venus de l’Amérique, ce phénomène est en voie d’accomplissement, mais les ouvriers américains étant des Européens possédant des besoins d’Européens, leurs productions ne descendront jamais à très bas prix. Ils ne peuvent donc être bien redoutables pour le vieux continent. Si ce dernier cesse de rien importer en Amérique, par contre, il n’a pas à craindre l’invasion des produits expédiés par elle.

Tout autre est la question du Japon, la Chine et l’Inde. Comme l’Amérique, ces contrées refuseront nos produits inutiles, mais nous encombreront en outre des leurs, ou, tout au moins, nous créeront une désastreuse concurrence sur les marchés étrangers. Déjà nos stocks s’accumulent. Nos industries, n’ayant plus que la clientèle européenne, s’entreruinent l’une l’autre. Elles devront un jour avilir leurs prix et, par conséquent, réduire le salaire de leurs ouvriers.

Il ne faut pas croire qu’en s’isolant du reste du monde par une barrière infranchissable de tarifs douaniers, l’Europe pourra se soustraire indéfiniment à la concurrence de l’Orient. Peut-être y parviendrait-elle en arrivant à assurer sa propre subsistance, mais depuis longtemps sa population a pris une extension qui ne le lui permet plus.

Les économistes ont calculé en effet que la plupart des États d’Europe cessent graduellement de produire la nourriture nécessaire à leurs habitants. L’isolement réduirait donc l’Europe à la famine. Naturellement, pour éviter la fâcheuse perspective de mourir de faim, on abaissera les barrières douanières, mais avec quoi payer les produits destinés à l’alimentation quand toute exportation sera impossible ? Que deviendra la vieille Europe ployée sous ses milliards de dettes et de lourds impôts ? Elle tombera peut-être alors dans la décadence, sort final de toutes les civilisations usées, et sa population, après des luttes sanglantes qui achèveront de l’épuiser, devra se réduire au chiffre qu’il lui sera possible de faire subsister. Ce jour là les économistes les plus endurcis commenceront peut-être à comprendre les inconvénients d’une progression trop rapide de la population et la supériorité réelle des États peu peuplés.

Dans le conflit économique des races, dont nous entrevoyons l’aurore, la supériorité intellectuelle de l’Europe n’est pas assurément un facteur à négliger. Mais n’oublions point qu’en définitive elle reste le lot d’une élite fort restreinte et qu’au point de vue du travail manuel, la plupart des peuples se valent, et ne sont supérieurs ni aux Chinois ni aux Japonais.

La nécessité dans laquelle se trouvent les Américains et les Australiens de les expulser, par suite de la concurrence redoutable qu’ils font à leurs ouvriers, en constitue la preuve.

Si la lutte de l’Orient et de l’Occident était une lutte intellectuelle entre les couches supérieures de leurs populations, l’issue n’en serait probablement pas douteuse.

Mais il ne s’agit que d’un conflit économique entre couches moyennes à peu près égales par leur niveau mental, mais très inégales par leurs besoins. Le succès final sera sans doute du côté des besoins les plus faibles.

Toutes ces spéculations n’ont du reste qu’un intérêt lointain. Les problèmes de l’heure présente sont assez graves pour que nous puissions abandonner à nos fils l’étude de ceux de l’avenir.



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