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Psychopathologie de la vie quotidienne/10

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CHAPITRE X

LES ERREURS


Les erreurs de mémoire ne se distinguent des oublis avec faux souvenir que par ce détail que les premières, loin d’être reconnues comme telles, trouvent créance. L’emploi du mot « erreur » semble se rattacher encore à une autre condition. Nous parlons d’erreur, au lieu de parler de faux souvenir, lorsque dans les matériaux psychiques qu’on veut reproduire on tient à mettre l’accent sur leur réalité objective, c’est-à-dire lorsqu’on veut se souvenir d’autre chose que d’un fait de la vie psychique de la personne qui cherche à se souvenir, d’une chose pouvant être confirmée ou réfutée par le souvenir d’autres personnes. D’après cette définition, c’est l’ignorance qui serait le contraire d’une erreur de mémoire.

Dans mon livre Die Traumdeutung (1900 ; 3e édit., 1919), je me suis rendu coupable d’une foule d’erreurs portant sur des faits historiques et autres, erreurs qui m’ont frappé et étonné, lorsque j’ai relu le livre après sa publication. Un examen un peu approfondi n’a pas tardé à me montrer que ces erreurs ne tenaient nullement à mon ignorance, que c’étaient des erreurs de mémoire facilement explicables par l’analyse.

a) Page 266, je donne la ville de Marburg, dont le nom se retrouve en Styrie, comme étant la ville natale de Schiller. Je retrouve la cause de cette erreur dans l’analyse d’un rêve que j’ai fait au cours d’un voyage de nuit et dont j’ai été brusquement tiré par le conducteur annonçant la station Marburg. Dans ce rêve, il était question d’un livre de Schiller. Or, Schiller est né, non dans la ville universitaire de Marburg, mais dans la ville souabe Marbach. Cela, je l’affirme, je l’ai toujours su.

b) Page 135, je donne au père d’Hannibal le nom d’Hasdrubal. Cette erreur, qui m’a été particulièrement désagréable, ne m’a d’ailleurs que confirmé dans la conception que je me suis faite des erreurs de ce genre. Peu de lecteurs de mon livre étaient mieux au courant de l’histoire des Barkides que moi qui ai commis cette erreur et l’ai laissée passer dans trois épreuves. Le père d’Hannibal s’appelait Hamilkar Barkas ; quant à Hasdrubal, c’était le nom du frère d’Hannibal, ainsi d’ailleurs que celui de son beau-frère et prédécesseur dans le commandement.

c) Pages 177 et 370, j’affirme que Zeus a émasculé et renversé du trône son père Kronos. J’ai, par erreur, fait avancer cette horreur d’une génération : la mythologie grecque l’attribue à Kronos à l’égard de son père Uranos[1].

Comment se fait-il que ma mémoire se soit trouvée en défaut sur ces points, alors que, et j’espère que mes lecteurs ne me démentiront pas, j’y retrouve habituellement sans difficulté les matériaux les plus éloignés et les moins usités ? Et comment se fait-il encore que, malgré trois corrections d’épreuves, ces erreurs m’aient échappé, comme si j’avais été frappé de cécité ?

Goethe a dit de Lichtenberg : « dans chacun de ses traits d’esprit il y a un problème caché. » On peut en dire autant des passages cités de mon livre : derrière chaque erreur, il y a quelque chose de refoulé ou, plus exactement, une insincérité, une déformation reposant sur des choses refoulées. En analysant les rêves rapportés dans ces passages, j’ai été obligé, par la nature même des sujets auxquels se rapportaient les idées de rêves, d’interrompre à un moment donné l’analyse avant qu’elle fût achevée et aussi d’atténuer par une légère déformation le relief de tel ou tel autre détail indiscret. Je ne pouvais pas faire autrement et n’avais pas d’autre choix, si je voulais en général citer des exemples et des preuves ; je me trouvais dans une situation difficile, découlant de la nature même des rêves, qui consiste à exprimer ce qui est refoulé, c’est-à-dire inaccessible à la conscience. J’ai dû cependant laisser pas mal de choses propres à choquer les âmes sensibles. Or, la déformation ou la suppression de certaines idées qui m’étaient connues et qui étaient en plein développement ne s’est pas effectuée sans qu’il restât des traces de ces idées. Ce que j’ai voulu supprimer s’est souvent glissé à mon insu dans ce que j’ai maintenu et s’y est manifesté sous la forme d’une erreur. Dans les trois exemples cités plus haut il s’agit d’ailleurs du même sujet : les erreurs sont des produits d’idées refoulées se rapportant à mon père décédé.

Reprenons ces erreurs :

a) Si vous relisez le rêve analysé page 266 de mon ouvrage Die Traumdeutung, vous constaterez soit directement, soit à travers certaines allusions, que j’ai interrompu mon exposé, parce que j’allais aborder des idées qui auraient pu renfermer une critique inamicale à l’égard de mon père. En poursuivant cette série d’idées et de souvenirs, je retrouve une histoire désagréable dans laquelle des livres jouent un certain rôle, et j’y retrouve un ami et associé de mon père qui s’appelait Marburg, c’est-à-dire du nom même de la station dont l’annonce par le conducteur du train avait interrompu mon sommeil. Au cours de mon analyse, j’ai voulu dissimuler ce M. Marburg à moi-même et à mes lecteurs ; mais il s’est vengé, en se faufilant là où n’était pas sa place et il a transformé de Marbach en Marburg le nom de la ville natale de Schiller.

b) L’erreur qui m’a fait dire Hasdrubal au lieu de Hamilkar, c’est-à-dire qui m’a fait mettre le nom du frère à la place de celui du père, se rattache à un ensemble d’idées où il s’agit de l’enthousiasme pour Hannibal que j’avais éprouvé étant encore jeune lycéen et du mécontentement que m’inspirait l’attitude de mon père à l’égard des « ennemis de notre peuple ». J’aurais pu laisser se dérouler les idées et raconter comment mon attitude à l’égard de mon père s’est modifiée à la suite d’un voyage en Angleterre, où j’ai fait la connaissance de mon demi-frère, du fils que mon père avait eu d’un premier mariage. Mon demi-frère a un fils qui me ressemble ; je pouvais donc, sans aucune invraisemblance, envisager les conséquences de l’éventualité où j’aurais été le fils, non de mon père, mais de mon frère. C’est à l’endroit même où j’ai interrompu mon analyse que ces fantaisies ont faussé mon texte, en me faisant mettre le nom du frère à la place de celui du père.

c) C’est encore sous l’influence de ce souvenir de mon frère que je pense avoir commis l’erreur consistant à faire avancer d’une génération l’horreur mythologique de l’Olympe grec. Des conseils que m’avait donnés mon frère, il en est un qui est resté très longtemps dans ma mémoire : « En ce qui concerne ta conduite dans la vie, me disait-il, il est une chose que tu ne dois pas oublier : tu appartiens, non à la deuxième, mais à la troisième génération, à partir de celle de notre père. » Notre père s’est d’ailleurs remarié plus tard pour la troisième fois, alors que ses enfants du deuxième mariage étaient déjà assez avancés en âge. Je commets l’erreur c) à l’endroit précis de mon livre où je parle du respect que les enfants doivent à leurs parents.

Il est aussi arrivé plus d’une fois que des amis et des patients dont je publiais les rêves ou auxquels je faisais allusion dans mes analyses de rêves attiraient mon attention sur les inexactitudes qui s’étaient glissées dans mon récit portant sur tel ou tel fait que nous avions discuté ensemble. Dans ces cas encore, il s’agissait d’erreurs historiques. Ayant, après rectification, examiné à nouveau tous les cas qui m’ont été signalés à ce point de vue, j’ai pu m’assurer que mes souvenirs portant sur des faits concrets ne se sont trouvés en défaut que là où j’ai cru devoir déformer ou dissimuler quelque chose au cours de l’analyse. Donc, ici encore, il s’agissait d’une erreur passée inaperçue et constituant comme une revanche pour un refoulement ou une suppression intentionnels.

De ces erreurs provenant du refoulement, il faut distinguer nettement celles qui reposent sur une ignorance réelle. Ce fut, par exemple, par ignorance que me trouvant un jour en excursion en Wachau, dans le village d’Emmersdorf, je croyais fouiller le sol du pays natal du révolutionnaire Fischhof. Il n’y a entre les deux villages qu’une identité de nom ; Emmersdorf, village natal de Fischhof, se trouve en Corinthie. Mais je l’ignorais.

Voici encore une erreur instructive et qui me fait honte, un exemple, pour ainsi dire, d’ignorance temporaire. Un patient me prie un jour de lui prêter les deux livres sur Venise que je lui avais promis et qu’il voulait consulter avant de partir en voyage pour les vacances de Pâques. « Je les ai préparés », lui répondis-je et me rendis dans la pièce voisine où se trouvait ma bibliothèque. Mais, en réalité, j’avais totalement oublié de préparer ces livres, car je n’approuvais pas tout à fait le voyage de mon malade dans lequel je voyais une interruption inutile du traitement et un préjudice matériel pour moi. Je jette un rapide coup d’œil sur ma bibliothèque, à la recherche des deux livres que j’avais promis à mon malade. L’un s’appelle Venise centre artistique. Le voici. Mais je dois avoir encore un ouvrage historique sur Venise, faisant partie de la même collection. En effet, le voici à son tour : Les Médicis. J’apporte les deux livres à mon malade, mais m’aperçois aussitôt, à ma honte, de mon erreur. Je n’ignorais pas que les Médicis n’avaient rien à voir avec Venise ; mais au moment où j’enlevais ce dernier livre du rayon de la bibliothèque, je ne pensais pas du tout qu’un ouvrage sur les Médicis n’avait rien à apprendre à quelqu’un qui s’intéressait à Venise. Or, il fallait être franc ; ayant si souvent reproché à mon malade ses propres actions symptomatiques, je ne pouvais sauver mon autorité qu’en usant de sincérité et en lui avouant sans ambages les motifs cachés de mes préventions contre son voyage.

On est étonné de constater que le penchant à la vérité est beaucoup plus fort qu’on n’est porté à le croire. Il faut peut-être voir une conséquence de mes occupations psychanalytiques dans le fait que je suis devenu presque incapable de mentir. Toutes les fois que j’essaie de déformer un fait, je commets une erreur ou une autre action manquée qui, comme dans ce dernier exemple et dans les exemples précédents, révèle mon manque de sincérité.

Le mécanisme de l’erreur est beaucoup plus lâche que celui de toutes les autres actions manquées ; je veux dire par là que, d’une façon générale, une erreur se produit, lorsque l’activité psychique correspondante a à lutter contre une influence perturbatrice, sans que toutefois le genre de l’erreur soit déterminé par la qualité de l’idée perturbatrice dissimulée dans les profondeurs du domaine psychique. J’ajouterai cependant ici qu’on observe le même état de choses dans beaucoup de cas de lapsus linguae et de lapsus calami. Toutes les fois que nous commettons l’un ou l’autre de ces lapsus, nous devons conclure à un trouble produit par des processus psychiques qui sont hors de la portée de nos intentions, mais nous devons aussi admettre que le lapsus de la parole ou de l’écriture obéit souvent aux lois de la ressemblance ou correspond au désir de la commodité ou de la rapidité, sans que l’auteur du lapsus réussisse à trahir dans l’erreur commise tel ou tel trait de son caractère. C’est la plasticité du langage qui rend possible la détermination de l’erreur et impose des limites à celle-ci.

Pour ne pas parler uniquement de mes erreurs personnelles, je vais citer encore quelques exemples qui auraient pu tout aussi bien figurer sous la rubrique des lapsus de la parole ou des méprises, ce qui n’a d’ailleurs aucune importance, étant donné l’équivalence qui existe entre toutes ces variétés d’actions manquées.

a) J’avais interdit à un de mes malades, qui était lui-même décidé à rompre avec sa maîtresse, de communiquer téléphoniquement avec celle-ci, chaque conversation ne pouvant que rendre difficile la lutte contre l’habitude qu’il avait contractée à son égard. Je lui conseille de lui faire connaître sa dernière décision par lettre, malgré la difficulté de lui faire parvenir celle-ci. A une heure de l’après-midi, il vient me voir pour m’annoncer qu’il a trouvé un moyen de tourner cette difficulté, et il me demande en passant s’il peut invoquer mon autorité médicale. Vers deux heures, occupé à rédiger la lettre de rupture, il s’interrompt brusquement et dit à sa mère qui se trouvait à côté de lui : « Et dire que j’ai oublié de demander au professeur si je dois le nommer. » Il court aussitôt au téléphone, demande la communication et téléphone : « Puis-je, s’il vous plaît, voir M. le professeur après le dîner ? » « Es-tu fou, Adolphe ? » lui répond, sur un ton d’étonnement, la voix même que, sur mon conseil, il ne devait plus entendre. Il s’était tout simplement « trompé » et avait demandé le numéro de téléphone de sa maîtresse, au lieu du mien.

b) Une jeune femme se propose de faire une visite à une de ses amies récemment mariée, habitant la Habsburgerstrasse. Elle parle de cette visite pendant le repas, mais dit par erreur qu’elle doit aller Babenbergerstrasse. D’autres personnes se trouvant à table attirent en riant son attention sur l’erreur (ou, si l’on préfère, sur le lapsus) qu’elle a commise, sans s’en apercevoir. Deux jours auparavant, en effet, la République avait été proclamée à Vienne, le drapeau noir-jaune avait disparu, pour céder la place aux couleurs de la vieille Marche de l’Est : rouge-blanc-rouge ; les Habsbourg étaient renversés. La dame en question n’a fait, à son tour, qu’éliminer les Habsbourg de la rue qui portait encore leur nom. Il existe d’ailleurs à Vienne une Babenbergerstrasse, très connue ; mais c’est une « avenue », et non une « rue ».

c) Au cours d’un voyage de vacances, un instituteur, jeune homme très pauvre, mais présentant bien, fait la cour à la fille d’un propriétaire de villa habitant pendant l’hiver la capitale et finit par lui inspirer un amour tel qu’elle réussit à arracher à ses parents le consentement au mariage, malgré les différences de situation sociale et de race. Un jour, l’instituteur écrit à son frère une lettre dans laquelle il dit : « La jeune n’est pas jolie, mais très gentille, et sous ce rapport il n’y aurait rien à dire. Mais me déciderai-je à épouser une Juive ? — c’est ce que je ne puis te dire encore. » Cette lettre tombe entre les mains de la fiancée et met fin à l’idylle, tandis que le frère reçoit en même temps une lettre dont le contenu ne manque pas de l’étonner, car c’était une véritable déclaration d’amour. Celui qui m’a raconté cette histoire m’assurait qu’il s’agissait bien d’une erreur, et non d’une ruse intentionnelle. Je connais encore un autre cas où une dame qui, mécontente de son médecin et n’osant pas le lui dire directement, a cependant atteint son but, grâce à une interversion de lettres ; ici, du moins, je puis garantir que c’est par erreur, et non par ruse consciente, que la dame a eu recours à ce procédé classique de vaudeville.

d) M. Brill raconte le cas d’une dame qui, voulant lui demander des nouvelles d’une amie commune, a, par erreur, désigné celle-ci par son nom de jeune fille. Son attention ayant été attirée sur cette erreur, elle dut convenir qu’elle ne supportait pas le mari de son amie dont elle n’avait jamais approuvé le mariage.

e) Voici un cas d’erreur qui représente en même temps un lapsus de la parole. Un jeune père se rend à l’état-civil pour déclarer la naissance de sa seconde fille. Prié de dire le nom de l’enfant, il répond : « Hanna », mais l’employé lui fait observer qu’il a déjà un enfant portant ce nom. Nous pouvons conclure de cette erreur que la seconde fille n’était pas autant désirée que le fut la première au moment de sa naissance.

f) J’ajoute encore quelques observations relatives à des confusions de noms ; il va sans dire que ces observations pourraient également figurer dans d’autres sections de ce livre.

Une dame a trois filles, dont deux sont déjà mariées, tandis que la troisième attend encore son sort. Une amie avait offert à chacune des filles mariées le même cadeau de noces : un superbe service à thé en argent. Toutes les fois qu’il est question de ce service, la mère en attribue par erreur la possession à sa troisième fille. Il est évident qu’elle exprime par cette erreur le désir de voir sa troisième fille se marier à son tour ; et elle suppose en même temps qu’elle recevra le même cadeau.

Tout aussi facilement se laissent interpréter les cas où une mère confond les noms de ses filles, fils ou gendres.

Voici un joli exemple de confusion de noms, d’une explication facile. Il concerne M. J. G., qui l’a d’ailleurs communiqué lui-même. La chose s’est passée dans un sanatorium.

« A la table d’hôte (du sanatorium), au cours d’une conversation qui m’intéresse peu et conduite sur un ton tout à fait conventionnel, j’adresse à ma voisine de table une phrase particulièrement aimable. La demoiselle, qui n’est pas de la première jeunesse, ne peut s’empêcher de me faire observer qu’il n’est pas dans mes habitudes d’être aimable et galant envers elle, — observation qui exprimait, d’une part, un certain regret et, d’autre part, une allusion transparente à une jeune fille que nous connaissions tous deux et à laquelle j’avais l’habitude de prêter une plus grande attention. — Je comprends sans peine. Au cours de notre conversation ultérieure, je me suis fait reprendre, ce qui ne laissa pas de m’être pénible, à plusieurs reprises par ma voisine que je m’obstinais à appeler du nom de la jeune fille qu’elle considérait, non sans raison, comme son heureuse rivale. »

g) Je range encore parmi les « erreurs » le fait suivant, d’un caractère plus sérieux, qui m’a été raconté par un témoin oculaire. Une dame passe la soirée à la campagne, avec son mari et en compagnie de deux étrangers. Un de ces étrangers est son ami intime, ce que tout le monde ignore et doit ignorer. Les deux amis accompagnent le couple presque devant la maison. En attendant que la porte s’ouvre, le mari et la femme prennent congé des amis. La dame se penche vers l’un des étrangers, lui tend la main et lui dit quelques mots aimables. Puis, elle prend le bras de l’autre (qui était son amant) et se tourne vers son mari, comme voulant prendre congé de lui. Le mari accepte la plaisanterie, enlève son chapeau et dit avec une politesse exagérée : « Je vous baise la main, chère Madame. » La femme, effrayée, lâche le bras de son amant et a encore le temps de s’écrier, avant que le mari soit revenu : « Mon Dieu, quelle aventure ! » Le mari était de ceux qui considèrent l’infidélité de leur femme comme une chose absolument impossible. Il avait juré à plusieurs reprises que si jamais sa femme le trompait, plus d’une vie serait en danger. Il avait donc les plus fortes raisons de ne pas comprendre la provocation qu’impliquait l’erreur de sa femme.

h) Voici une erreur d’un de mes patients, erreur qui, en se reproduisant, s’est transformée en une erreur opposée. Elle est particulièrement instructive. Un jeune homme exagérément indécis finit, après de longues luttes intérieures, par se décider à promettre le mariage à la jeune fille qu’il aime et qui l’aime depuis longtemps. Après avoir accompagné sa fiancée, il monte, tout rayonnant de bonheur, dans un tramway et demande à la receveuse… deux billets. Six mois plus tard, nous le retrouvons marié, mais son bonheur conjugal laisse encore à désirer. Il se demande s’il a bien fait de se marier, regrette les relations amicales de jadis, a toutes sortes de reproches à adresser à ses beaux-parents. Un soir, après avoir été chercher sa femme chez les beaux-parents, il monte avec elle dans un tramway et se contente de demander à la receveuse… un billet.

i) M. Maeder nous montre, sur un joli exemple (« Nouvelles contributions, etc. », Arch. de Psychol., VI, 1908), comment un désir réprimé à contre-cœur peut être satisfait à l’aide d’une « erreur ». Un collègue voulait jouir tranquillement d’un jour de congé ; il lui fallait cependant faire une visite à Lucerne qui ne l’enchantait pas outre mesure ; il hésite longtemps et se décide enfin à partir. Pour se distraire, il lit les journaux pendant le trajet Zurich-Arth-Goldau, change de train à cette dernière station et continue sa lecture. En cours de route, le contrôleur lui apprend qu’il n’a pas pris le train qu’il fallait, qu’il est notamment monté dans celui qui revenait de Goldau à Zurich, alors que son billet était pour Lucerne.

j) Le Dr V. Tausk publie, sous le titre « Fausse direction » (Intern. Zeitschr. f. Psychoanal., IV, 1916-1917) le cas d’une tentative analogue, bien que moins réussie, de satisfaire un désir réprimé par le même mécanisme de l’erreur.

« Je suis arrivé à Vienne en permission, venant du front. Un ancien malade ayant appris ma présence me fit prier de venir le voir, car il était alité. Je fis droit à son désir et passai deux heures auprès de lui. Au moment de mon départ, le malade me demanda ce qu’il me devait. « Je suis en permission et n’exerce pas. Considérez ma visite comme un service d’ami. » Le malade fut étonné, car il se rendait compte qu’il n’avait pas le droit d’accepter un conseil professionnel comme un service gratuit d’ami. Il ne s’en inclina pas moins devant ma réponse, pensant (et cette opinion respectueuse lui était dictée par le plaisir qu’il éprouvait à économiser le prix de la visite) qu’en tant que psychanalyste je savais ce que je faisais. — Je ne tardai pas moi-même à concevoir des doutes sur la sincérité de mon acte généreux et, en proie à un malaise dont le sens était évident, je montai dans le tramway électrique de la ligne X. Après un court trajet, je devais prendre la ligne Y. Pendant que j’attendais la correspondance, j’avais complètement oublié la question des honoraires et ne pensais qu’aux symptômes morbides de mon malade. Enfin la voiture que j’attendais arrive et je monte dedans. Mais au premier arrêt je suis obligé de descendre, car, au lieu de monter dans une voiture de la ligne Y, j’avais pris une voiture de la ligne X, c’est-à-dire une voiture allant dans la direction même d’où je venais, comme si j’avais voulu retourner chez le malade dont j’avais refusé les honoraires. C’est que mon inconscient tenait à toucher les honoraires. »

k) Il m’est arrivé à moi-même une aventure analogue à celle que je viens de raconter, d’après le Dr Maeder. J’avais promis à mon frère aîné, homme très susceptible, de venir lui faire une visite que je lui devais depuis longtemps. Il avait été convenu que je viendrais le rejoindre sur une plage anglaise et, comme le temps dont je disposais était limité, je devais prendre le chemin le plus court et ne m’arrêter nulle part. Je voulais seulement me réserver une journée pour la Hollande, mais je me disais que je le ferais au retour. Je suis donc parti de Munich, par Cologne, pour Rotterdam-Hook en Hollande, d’où le bateau devait nous amener à minuit à Harwich. A Cologne, j’eus à changer de train, pour prendre le rapide de Rotterdam. Impossible de trouver ce rapide. Je m’adresse à plusieurs employés, qui me renvoient d’un quai à l’autre ; je commence à désespérer, d’autant plus qu’en consultant l’horaire je constate que toutes ces recherches m’ont fait manquer la correspondance. Devant cette constatation, je me demande tout d’abord si je ne ferais pas bien de passer la nuit à Cologne ; cette résolution me fut inspirée par un sentiment de piété, car, d’après une vieille tradition de famille, mes ancêtres avaient jadis fui cette ville pour échapper aux persécutions qui s’y étaient déchaînées contre les Juifs. Mais au bout de quelque temps je changeai d’avis et me décidai à partir par un autre train pour Rotterdam, où je suis arrivé en pleine nuit, ce qui m’a obligé de passer une journée en Hollande. Je pus ainsi réaliser un projet depuis longtemps caressé : celui de voir les magnifiques tableaux de Rembrandt à La Haye et au musée d’Amsterdam. C’est seulement l’après-midi du jour suivant, pendant que je me trouvais dans le train anglais, que repassant mes impressions, je me suis souvenu d’une façon précise et certaine avoir vu à la gare de Cologne, à quelque pas du train que je venais de quitter et sur le même quai, une grande pancarte avec l’inscription : « Rotterdam-Hook de Hollande. » Là attendait le train que j’aurais dû prendre pour continuer mon voyage. C’est par un « aveuglement » vraiment inconcevable que je me suis éloigné de cette bonne indication pour aller chercher le train ailleurs ; à moins qu’on veuille admettre que je tenais, malgré les recommandations de mon frère, à voir les tableaux de Rembrandt à mon voyage d’aller. Tout le reste : mon agitation bien jouée, la pieuse intention, surgie inopinément, de passer la nuit à Cologne, — tout cela n’était qu’un artifice destiné à me dissimuler à moi-même mon projet, jusqu’au moment où il a réussi à m’imposer sa réalisation.

l) M. J. Stärke (l. c.) raconte un cas personnel où il s’agissait d’un artifice du même genre : un « oubli » venant à propos pour favoriser la satisfaction d’un désir auquel on croyait avoir renoncé.

« Je devais un jour faire dans un village une conférence avec projections. La date de cette conférence se trouva subitement reculée d’une huitaine. Après avoir répondu à la lettre m’annonçant ce changement de date, j’inscrivis la nouvelle date sur mon agenda. Je me serais très volontiers rendu dans ce village dès l’après-midi, afin d’avoir le temps de faire une visite à un écrivain de mes connaissances qui y habitait. Malheureusement, je ne pouvais pas disposer de mon après-midi et je renonçai à ce dernier projet.

Lorsqu’arriva le soir de la conférence, je m’empressai de me rendre à la gare, ayant à la main un sac plein d’images à projections. Je fûs obligé de prendre un taxi pour arriver à temps (il m’arrive souvent, lorsque je dois prendre un train, de sortir de chez moi au dernier moment et d’être obligé de prendre un taxi). Arrivé à destination, je fus tout étonné de ne trouver à la gare personne pour me recevoir (ainsi que cela se fait habituellement dans les petites localités qui invitent des conférenciers). Tout d’un coup, je me rappelai que ma conférence avait été reculée d’une semaine et que j’avais fait un voyage pour rien, parce que je pensais toujours à la date primitivement fixée. Après avoir maudit, dans mon for intérieur, mon oubli, je me demandai si je ne ferais pas bien de reprendre le premier train pour rentrer chez moi. Mais aussitôt après je me suis dit que j’avais là une excellente occasion de voir l’écrivain dont j’avais parlé plus haut. C’est ce que je fis. C’est seulement en cours de route que j’ai constaté que mon désir de faire cette visite, visite qui autrement aurait été impossible, avait très bien arrangé ce complot. Le fait que je m’étais chargé d’un lourd sac plein d’images à projections et que je m’étais hâté pour arriver à l’heure à la gare, ont pu très bien servir à me dissimuler d’autant mieux à moi-même mon intention inconsciente. »

On dira peut-être que les erreurs dont je me suis occupé dans ce chapitre ne sont ni très nombreuses, ni très significatives. Mais je me permets de demander si nos points de vue ne s’appliquent pas également à l’explication des erreurs de jugement, beaucoup plus importantes, que les hommes commettent dans la vie et dans l’activité scientifique. Seuls les esprits d’élite et idéalement équilibrés semblent capables de préserver l’image de la réalité extérieure perçue, contre la déformation qu’elle subit dans la majorité des cas, en passant par l’individualité psychique du sujet qui perçoit.

  1. L’erreur est cependant douteuse : d’après la version orphique du mythe, l’émasculation de Kronos fut l’œuvre de son fils Zeus. (Rocher, Lexicon der Mythologie.)