Publications sur le XVIe siècle en Allemagne et en France

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Publications sur le XVIe siècle en Allemagne et en France
Revue des Deux Mondes, période initialetome 21 (p. 927-931).

Quant à l’à-propos, il ne fut jamais plus grand, sans doute, que dans les circonstances présentes, où l’étude du passé peut offrir pour l’Italie de si lumineux enseignemens. Dante est le bienvenu dans les luttes nouvelles, et on peut le saluer de ses propres vers : « Honorez le grand poète, son ombre revient… — Onorate l’allissimo poeta !… »

Le livre auquel M. Balbo a donné le titre modeste de Vie de Dante n’est pas, comme on pourrait le penser, une simple biographie. Il suffit, pour s’en convaincre, d’examiner les sujets des diverses parties de ce travail. C’est un essai historique fait la Divine Comédie à la main ; c’est un tableau tracé avec suite et talent, un ensemble de vues sur les communes italiennes, sur les luttes des papes et des empereurs, sur les guerres civiles de Florence, sur le mouvement des partis, sur tous ces personnages contemporains que le poète a placés dans sa comédie et qu’il a immortalisés de sa louange ou flétris de sa colère. On voit tout ce que ces élémens peuvent avoir de fécond. L’auteur nouveau avait à sa disposition les agitations puissantes de la fin du XIIIe siècle et du commencement du XIVe, et, au sein de cette période troublée, la vie inquiète et orageuse elle-même de l’homme étonnant qui rassembla en lui le génie, les vertus, les défauts, les vicissitudes de sa patrie, qui fut tout à la fois homme d’action et grand poète, traversa tous les partis, fut mêlé aux plus hautes négociations diplomatiques, et, au bout de tout cela, ne gagna que l’exil, la misère, l’adversité, d’où il tira une nouvelle gloire et de nouvelles forces ; homme accessible à la haine la plus implacable et à l’amour le plus pur, le plus enthousiaste, et qui fut, en un mot, ainsi que le dit justement M. Balbo, « l’Italien le plus Italien qui ait jamais existé ! » Ce qui nous plait, nous l’avouons, dans le livre de l’écrivain piémontais, c’est le besoin d’exactitude qui s’y montre, c’est la tendance à chercher la réalité là où d’autres créent des mythes et des symboles. Les allégories sont en assez grand nombre dans la Divine Comédie, sans qu’on y ajoute celles que l’imagination moderne voudrait y voir. C’est en comparant les nombreux commentaires qu’il pouvait avoir sous les yeux avec le texte du poème lui-même, que M. Balbo a recomposé le caractère de Dante. Dans une telle confusion, il a cherché à ressaisir l’homme, l’homme selon le mot de Térence, c’est-à-dire avec ses grandeurs et aussi ses faiblesses, ses défaillances, en un mot avec toute cette portion de défectuosité humaine qui rend si dramatiques les combats dont l’ame est le théâtre. Qu’y a-t-il, par exemple, de plus poétiquement réel, de plus senti, dirons-nous, que ce passage du Purgatoire où Béatrix, non point certes la théologie, la philosophie ou tout autre être allégorique, mais bien la femme autrefois vivante, aimée et regrettée, adresse de tendres reproches à Dante pour quelque oubli passager, pour avoir un instant failli peut-être à l’antique amour, tandis que le poète rougit et fond en larmes ? C’est là un côté tout intime que le nouveau biographe fait de temps en temps reparaître, pour reprendre ensuite le cours de ses investigations historiques, où il serait trop long de le suivre.

Au milieu des accidens, des traverses, des orages continuels, des proscriptions, successives qui poussent Dante sur tous les rivages et font une telle diversion dans sa vie, il y a cependant une circonstance qui a un intérêt plus particulier et plus direct pour nous, pour notre pays, où certes il ne grandissait alors aucun poète capable de rivaliser avec cette gloire prochaine : c’est le voyage du grand auteur de la Comédie en France, son séjour à Paris, où le Tasse plus tard devait aussi venir et souffrir comme son prédécesseur. C’est une portion de la vie du poète que n’a point négligée le nouveau commentateur. Ce qu’il y a de difficile, d’obscur, de pénible dans le passage de tels hommes au sein d’un pays si peu préparé encore à les comprendre, a quelque chose de touchant. Si l’on veut se faire une idée des inégalités de la gloire, des hasards qui président souvent au succès, on n’a qu’à franchir l’intervalle et à arriver tout de suite au temps où le monde raffiné de Paris accueillait en triomphateur poétique Marino, le puéril auteur de riens sonores, l’oiseux rimeur de l’Adone, qui sut si bien exploiter, pour son profit personnel, l’engouement dont il fut l’objet pendant la période littéraire de Louis XIII. Dante, bien que son passage ait laissé quelque trace, ne recevait pas une aussi merveilleuse hospitalité. C’est dans les premières années du XIVe siècle qu’il arrivait obscurément à Paris, l’ame irritée et remplie du souvenir des luttes civiles auxquelles il venait d’échapper. Sans doute, il n’avait pas perdu tout espoir, dans sa fougue énergique, de revenir prendre part à ces luttes, de recommencer sa vie si puissamment agitée. En attendant, comme l’attestent les historiens, c’était vers l’étude qu’il reportait son activité oisive et inquiète. Il étudiait la théologie, la philosophie ; il suivait les écoles, allait s’asseoir auprès de pauvres étudians, pauvre et nécessiteux comme eux. « Il allait souvent à l’Université, dit Boccace, et il y soutenait des thèses sur toutes les sciences contre quiconque désirait discuter. » Lui, l’auteur de la Vie nouvelle, on l’appelait, le philosophe, le théologien ! Le titre de poète était celui sous lequel il était le moins connu. Ajoutez, pour éclairer cette époque de l’existence de l’implacable Florentin, cette cruelle remarque de Boccace : « Les études de Dante à Paris ne se firent pas pour lui sans une grande privation des choses les plus nécessaires à la vie. » En connaissant la fierté naturelle du poète, fierté redoublée sans doute par le sentiment de l’indigence au sein de laquelle il vivait, il n’est pas difficile d’admettre ce que disent les biographes sur le soin qu’il prenait de s’isoler, de se séparer de ses compatriotes, qui étaient alors en assez grand nombre à Paris. La solitude devait avoir un attrait invincible pour cette ame noblement orgueilleuse, pour cette pensée si supérieure ; il s’y réfugiait avec passion, et trouvait en lui-même le seul asile impénétrable où il pût entretenir ses inspirations amères prêtes à éclater. Le souvenir de ce séjour se reflète, ainsi que le montre justement M. Balbo, dans plus d’un vers de la Divine Comédie ; il n’est pas d’autre moment de sa vie auquel se pût mieux appliquer ce passage du Paradis : « Si le monde, qui lui accorde tant de louanges, savait quel cœur il eut, en mendiant sa vie morceau par morceau, il le louerait bien davantage ; » réminiscence mélancolique et fidèle d’un temps éprouvé ! C’est ainsi qu’à chaque page les impressions vives et fortes, les souvenirs personnels viennent se mêler à la trame de la merveilleuse invention du vieux poète. Si, dans ces temps reculés, l’hospitalité a pu être marchandée à l’auteur de la Divine Comédie, venant, pauvre et proscrit, s’asseoir sur les bancs de nos écoles, M. Balbo observe, avec une délicatesse dont nous devons sentir le prix, qu’il n’en a pas toujours été de même, que d’autres exilés sont venus de nos jours se réfugier aussi parmi nous, et que plus d’un, accueilli avec joie et honneur, a pu être mis à même de distribuer la science à ses hôtes.

Arrivé au terme de son intéressant travail, c’est-à-dire à la mort du poète, après, avoir parcouru le vaste champ historique ouvert devant lui et fouillé tout un siècle pour mieux faire comprendre les orageuses complications de la vie du grand rival d’Homère, pour mieux initier le lecteur au mouvement de ses passions, de ses ardeurs, de ses pensées fougueuses, l’auteur du nouveau commentaire aborde une question non moins élevée et non moins digne d’attention que toutes celles qu’il a débattues dans le cours de son livre : il se demande quelle a été jusqu’à nous l’influence de Dante ; le dernier chapitre de l’ouvrage est consacré à retracer les, vicissitudes de sa gloire. Rechercher l’influence de la Divine Comédie sur les esprits, sur la littérature tout entière, sur la poésie, sur les arts, non seulement en Italie, mais en Europe, ce serait une des études les plus curieuses et les plus neuves, j’imagine, malgré tout ce qui a été fait jusqu’ici sur Dante. Il ne faudrait d’ailleurs rien moins qu’un livre spécial pour traiter convenablement ce sujet, et de plus, chez l’écrivain qui s’attacherait à une telle œuvre, un esprit très supérieur, doué à un éminent degré de ces qualités si rarement unies : le sentiment poétique et le goût de l’érudition. À vrai dire, c’est peut-être sous ce rapport que l’ouvrage de M. Balbo devra paraître quelque peu incomplet. L’auteur, écrivant surtout dans un but historique, a nécessairement donné moins de développement à ce côté de la question où l’art moderne sous toutes ses faces est intéressé. Ce n’est point que M. Balbo n’ait pas aperçu ce qu’il y aurait de fécond dans cette manière d’envisager la gloire de Dante ; ce n’est pas qu’il néglige d’indiquer, par exemple, ce qu’il y a eu d’inspirateur dans l’œuvre du poète florentin pour les maîtres de la peinture italienne et, parmi ceux-ci, pour le plus grand, Michel-Ange Buonarroti, qui avait fait pour chacun des chants de la Comédie des dessins malheureusement perdus ; mais dans les pages de M. Balbo on distingue le germe de tout ce qu’il y aurait à dire plutôt qu’on ne le trouve réellement et complètement exprimé, et, à ce point de vue, selon nous, le nouveau commentaire ne rend point inutiles ceux qui pourraient venir encore. Nous ne faisons au reste, en ceci, que partager l’avis de l’écrivain piémontais lui-même ; résumer le caractère et les beautés de la Divine Comédie, telle n’a point été la pensée de M. Balbo. Suivre la trace de l’inspiration de Dante dans toute les routes où l’art italien s’est engagé après lui, quelques pages, certes, n’y eussent point suffi. Le nouveau commentateur s’est contenté, dans le chapitre qui clôt son ouvrage, de développer une observation que nous reproduisons parce qu’elle est la plus incontestable preuve de la grandeur de Dante et qu’elle est en même temps une lumière pour l’Italie. M. Balbo fait justement remarquer que les vicissitudes de la gloire de Dante coïncident avec les vicissitudes de l’Italie elle-même. Tant que le pays conserve dans son sein quelque chose de cette vitalité énergique que lui légua le moyen-âge, la gloire du poète se maintient et s’accroît ; quand le pays penche vers la décadence, le renom de l’écrivain s’efface pour reparaître plus brillant lorsque la patrie italienne commencera à se relever. Voyez, en effet, Dante mourant dans la première moitié du XIVe siècle ! Sa popularité est immense, si bien qu’arrivé à cette date, Villani interrompt ses annales pour raconter sa mort. Des chaires sont instituées sur tous les points pour expliquer la Comédie, on la lit et on la commente à Milan, à Pise, à Plaisance, à Venise aussi bien qu’à Florence. Parmi tous ces hommes qui acceptaient ou se donnaient la mission d’expliquer la grande œuvre épique, il ne faut point oublier l’ingénieux et charmant Boccace, qui se faisait honneur d’être un disciple de Dante, bien qu’il lui ressemblât si peu par le génie. On n’en finirait pas s’il fallait compter tous les commentateurs. Cela dura ainsi jusqu’au XVIe siècle. Survient la déchéance politique et morale, l’abaissement complet du siècle qui suit, et la gloire du poète s’évanouit comme toutes les grandeurs. Il paraît à peine trois éditions de la Comédie dans cette période, lorsqu’il y en avait eu quarante dans le siècle précédent, au moment, il est vrai, où l’imprimerie venait d’être découverte. Il en est ainsi jusqu’à l’espèce de renaissance qui signala le XVIIIe siècle. Là encore, Dante retrouva de fervens sectateurs parmi tous les esprits distingués qui s’éveillaient. On n’ignore pas les vives discussions qui eurent lieu en Italie, il y a quarante ans, et qui étaient occasionnées par la tentative de quelques écrivains, tels que Monti, qui voulaient retremper la langue aux sources dantesques. Ainsi, toutes les fois qu’une lueur de renaissance a brillé en Italie, on a vu reparaître ce vieil apôtre de la poésie à l’horizon. Depuis Monti, Dante a occupé bien des écrivains modernes, non seulement des critiques et des érudits, mais les poètes eux-mêmes ; il a inspiré à Silvio Pellico son drame de Françoise de Rimini, et à M. Sestini son poème distingué de la Pia. D’autres viendront encore, sans nul doute, qui échaufferont leur intelligence au même foyer ; mais, au point où nous sommes, à la date où écrit M. Balbo, la gloire de Dante n’est plus seulement une gloire italienne, elle étend plus loin ses rayons ; c’est une gloire européenne à laquelle tous les peuples paient également leur tribut. La Comédie est commentée dans des chaires publiques en Allemagne et en France, à Paris et à Berlin. Le travail de M. le comte Balbo est un document de plus dans cette œuvre générale d’éclaircissement qui porte sur la production épique la plus mystérieuse, la plus grandiose et la plus complète de la littérature du moyen-âge.



— Pendant long-temps l’histoire de la musique, objet de tant de curieux travaux en Allemagne, a été négligée en France, et aujourd’hui même les élémens d’un travail complet sur les diverses révolutions de l’art musical dans les temps modernes sont encore loin d’être réunis. Il ne s’agit pas de construire l’édifice, mais d’en découvrir et d’en rassembler les matériaux. Aussi doit-on accueillir et signaler favorablement tout effort tenté pour hâter le moment désirable où il deviendra possible de faire succéder les résumés lumineux, les vues d’ensemble aux monographies spéciales. Éclairer telle ou telle partie de cette histoire, c’est faciliter la tâche de l’écrivain qui, plus tard aidé de documens précieux, voudra élever à l’art musical un digne monument. Tel est le rôle que s’est attribué l’auteur d’un remarquable ouvrage récemment publié sur la Musique militaire [1], M. George Kastner. Ce n’est pas seulement un traité dogmatique sur un sujet tout spécial que M. Kastner a voulu écrire : c’est un point important des annales de l’art qu’il a cherché à mettre en lumière ; pour lui, le développement de la musique est intimement lié au développement même des sociétés, et c’est en se plaçant à ce point de vue qu’il a su répandre un vif intérêt sur des questions

  1. Manuel général de Musique militaire, par M. G. Kastner. Un beau vol. in-4e avec planches, chez Firmin Didot.