Québec en 1900/I

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Léger Brousseau (p. 6-12).
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I

Pendant que le conflit de races s’accentuait de plus en plus dans la province de Québec, la Compagnie du Chemin de fer du Lac Saint-Jean faisait de la tolérance en action. — C’est l’union des deux éléments, français et anglais, qui a accompli cette merveille de persévérance, de ténacité et de prévision. Les gens de la Compagnie ont vu clairement au fond des choses et devant eux, et pendant que tout le monde les accusait de ne vouloir rien autre que de construire une ligne qui leur permît d’exploiter les riches forêts des Laurentides, eux, tranquillement, sourds aux commérages, avançaient toujours en tournant les montagnes, traversaient bientôt la chaîne entière, cette chaîne redoutable dont on peut voir de la ville même commencer et se prolonger indéfiniment sous le regard l’énorme marée de caps et de monts qui semble monter de plus en plus vers le ciel. Bientôt même et pour ainsi dire silencieusement, ils avaient laissé loin, bien loin derrière eux les premiers contreforts des Laurentides, et toujours comme en se glissant, ils avaient atteint le lac Édouard, qui en est le point culminant, plus d’à moitié chemin entre Québec et le lac fameux qui, jusqu’alors, n’avait été qu’une légende. Un an plus tard, la légende elle-même était atteinte, et les rives silencieuses, les rives encore si sauvages, si désertes du lac St-Jean entendaient le cri triomphant de la locomotive.

Et maintenant cette locomotive et les wagons qu’elle entraîne à sa suite, comme des captifs enchaînés les uns aux autres, dociles et courant aveuglément derrière elle, va faire retentir ses bruyants appels jusqu’au port de Chicoutimi, à, soixante milles du lac Saint-Jean, de sorte que nous aurons maintenant un circuit non interrompu de près de cinq cents milles de développement. Ce circuit, partant de Québec reviendra s’y terminer, après avoir embrassé toute la région du nord qui s’étend jusqu’à plus de 150 milles en arrière des Laurentides.

Le voyageur pressé, qui n’ira au Lac ou à Chicoutimi que pour des affaires urgentes, pour faire de la collection, par exemple, ce qui est toujours urgent, pourra prendre le train du matin à Québec, coucher à Roberval, continuer le lendemain matin à Chicoutimi, y palper son débiteur, le retourner deux ou trois fois sur le gril, le sentir frémir sous sa griffe, après quoi il prendra le bateau et sera de retour à Québec le surlendemain de son départ, après avoir décrit un cercle immense, comme l’aigle décrit dans les nues des cercles concentriques avant de fondre sur sa proie.

Généralement, dans ce pays-ci, quand on construit un petit embranchement de cinq à dix milles de longueur, on fait un tapage infernal. Toute la députation est assaillie à la fois et l’on met le couteau sur la gorge à chacun des ministres. Les directeurs de la Cie du Lac Saint-Jean procédaient, eux, comme entourés d’une sorte de mystère. On eût dit des conspirateurs. Ils ne donnaient signe de vie que de loin en loin, quand la ligne avait franchi une étape nouvelle, et ces étapes n’étaient jamais de moins de vingt-cinq à trente milles. Nous ne sommes pas habitués, nous, électeurs et payeurs, à un travail aussi opiniâtre et aussi modeste à la fois. Mais les directeurs de la Compagnie connaissaient les hommes ; ils savaient qu’il faut souvent encore bien plus se cacher pour faire le bien que pour faire le mal. Les hommes ne nous pardonnent pas de leur faire du bien dont ils ont d’abord commencé par médire, et Dieu sait s’il y en avait eu des médisances sur le compte de la Cie, pendant le premier tiers des travaux, médisances distribuées par ce bon public que l’on dotait d’un chemin de fer, malgré lui et presque à son insu.

Et ce qu’il y avait de plus pénible dans le concert des insinuations malveillantes, c’est qu’elles provenaient surtout des endroits et des gens à qui le chemin de fer allait être le plus profitable. On ne pouvait admettre qu’un sentiment patriotique, une vision claire de l’avenir, en dehors d’un intérêt parfaitement légitime, eussent inspiré avant tout les directeurs de la Compagnie dans leur étonnante entreprise, et l’on était d’autant plus défiant que l’on se croyait davantage indiqué pour être un objet d’exploitation.

Même, alors que le premier tiers des travaux était en voie d’exécution, une compagnie rivale se constituait pour construire un chemin de fer au Lac Saint-Jean, à travers la vallée du Saint-Maurice, ce qui offrait certains avantages et, entre autres, une grande économie dans le coût de l’entreprise, puisqu’on pouvait utiliser tout le parcours navigable du Saint-Maurice, entre les Piles et La Tuque.

Cette compagnie tenta de tous les moyens pour engager la « nôtre » à abandonner ses projets. On lui fit les offres les plus alléchantes. Un jour même, on alla jusqu’à déposer cinquante mille dollars sur la table d’un des directeurs actuels, mais tout fut inutile. Le boodlage, qui se révélait déjà à cette époque récente par de gigantesques opérations, vint se heurter à la porte de la Compagnie du Chemin de fer du Lac Saint-Jean. Pas un des directeurs ne se laissa entamer et aucun d’eux même, depuis plus de quinze ans que les bases de l’entreprise ont été jetées, n’a reçu un centin de dividende ; je dirai plus : quelques-uns même y ont tout sacrifié, et si les travaux ont pu être portés au point où ils en sont aujourd’hui, c’est à force d’économie, de détermination et, particulièrement, grâce à la présence, au milieu des directeurs, d’un millionnaire qui a avancé tous les fonds nécessaires pendant un bon nombre d’années. Et nous pouvons ajouter, entre parenthèses, que si toutes les compagnies de chemins de fer, qui reçoivent des subsides des gouvernements, les dépensaient avec autant d’honnêteté et de scrupule que la compagnie du Lac Saint-Jean a dépensé les siens, nous aurions aujourd’hui le double de lignes en activité.

Mais lorsque les travaux furent parvenus au lac Édouard, les langues commencèrent enfin à rentrer et les yeux à s’ouvrir. On se demanda si réellement la Compagnie était sérieuse, et il y en eut qui lui en voulurent d’être sérieuse, parce que cela enterrait leurs prédications et leur donnait un démenti cruel.

Maintenant, il n’y a plus place aux vaines paroles. La construction du chemin de fer du Lac Saint-Jean a été une leçon immense pour nous, Québecquois.

En présence de cet effort gigantesque, accompli sous nos yeux, avec des ressources très limitées et à travers des difficultés qui paraissaient insurmontables, même aux esprits les moins prévenus, il n’est plus possible à notre public d’être enfant comme il l’était encore il y a une dizaine d’années. Nous devons puiser dans cet exemple suffisamment d’audace et d’esprit d’entreprise pour ne plus reculer devant aucune tentative, quelque transcendante qu’elle paraisse d’abord, afin d’assurer le progrès et la grandeur future de notre ville. Nous devons y avoir appris à ne plus commencer, suivant notre louable habitude, par bafouer et par dénigrer les entreprises qui ont pour objet de nous secouer dans notre torpeur et de nous apporter d’incalculables résultats.

Cette torpeur nous a été chère longtemps et il nous était douloureux d’en sortir, comme il l’est au patient qui ignore son mal et qui peste contre le médecin, lorsque celui-ci lui administre une potion énergique qui doit le secouer et l’agiter dans tout son être.

Que je me sens à l’aise, Messieurs, pour parler aujourd’hui comme je le fais, et que j’y trouve de satisfaction personnelle. Accordez-moi, je vous prie, de pouvoir l’exprimer à la hâte devant vous. Voir juste, des années d’avance, et assister à la réalisation de ses prévisions, à travers mille obstacles surmontés, c’est là un des plus grands bonheurs qui soient donnés à l’homme dans cette vallée de larmes, où, tout de même, il y a encore suffisamment de sourires pour que nous ayons le courage de la parcourir tout entière.

Il y a sept ans exactement, alors que la ligne du Lac St-Jean n’avait encore atteint que la Rivière à Pierre, au cœur des forêts et en pleines montagnes, à 58 milles seulement de Québec, et alors que personne, mais absolument personne, à part quelques rares initiés, ne voulait rendre justice à la Compagnie dont nous parlons ni croire à la sincérité de ses projets, je fis dans une grande salle publique de Québec, à quelques mois d’intervalle, deux conférences, la première pour détruire les préjugés existants et montrer au public la ligne se poursuivant toujours, encore bien plus rapidement qu’on ne l’eût pensé, en même temps que je faisais une description de tout le pays jusqu’à la Batiscan, description accompagnée de considérations générales sur l’entreprise, la deuxième conférence, lorsque la ligne, après une saison seulement d’ouvrage, mais une saison enragée, car il y avait à la tête des travaux, dans la personne de M. Beemer, un homme habitué à l’action ferme et rapide, lorsque la ligne, dis-je, avait déjà franchi tout l’espace compris entre la Batiscan et le lac Édouard, et donnait désormais des preuves non équivoques de ce qui allait suivre, d’autant plus que les travaux se poursuivaient avec une ardeur ininterrompue.

Ce fut une révélation. Dès lors tous les yeux se tournèrent de ce côté. Des clubs de chasse et de pêche commencèrent presque immédiatement à se former, des exploitations nouvelles s’établirent sous forme de scieries et de moulins divers, des terres se défrichèrent, des endroits absolument inconnus devinrent familiers à tous les esprits, en même temps que s’y groupaient des centres naissants, enfin tout
un monde allait surgir du sein de ce vaste espace désert jusque là regardé comme inhabitable autant qu’il était inhabité.