Qu’est-ce que le moyen âge ?

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Qu’est-ce que le moyen âge ?

Discours prononcé à Fribourg
au Congrès international des catholiques
le 19 août 1897
(Édition de 1910)






Il n’y a pas de terme sur la définition duquel règne un accord plus parfait que sur celui de moyen âge. Le moyen âge, nous dit-on de toutes parts, est une époque intermédiaire entre l’antiquité et les temps modernes. C’est la définition que donnent tous les dictionnaires et toutes les encyclopédies, tous les manuels et tous les résumés [1]. N’en demandez pas une autre aux médiévistes les plus érudits ; quelque divers que soient leurs points de vue dans l’appréciation du moyen âge, ils sont unanimes lorsqu’il s’agit de le définir, et tous nous répondent, avec un ensemble qu’on rencontrerait difficilement sur une autre question, que le moyen âge est une époque intermédiaire.

Et quels sont les deux termes entre lesquels le moyen âge vient ainsi ouvrir son immense parenthèse de mille ans ? Ce sont les deux grandes civilisations que l’humanité a connues : l’antique et la moderne. L’antique, la gréco-romaine, avec la splendide unité du monde pacifié sous les étendards de Rome. La moderne, avec l’infinie variété de ses groupes nationaux et l’incalculable richesse de ses manifestations intellectuelles de toute espèce. Deux mondes également grandioses, également prodigieux.

Entre les deux, se détachant nettement de l’un et de l’autre, la longue étendue de ces dix siècles pendant lesquels la civilisation antique est morte, et la civilisation moderne pas encore née. Ils forment une zone de ténèbres séparant le grand jour du monde gréco-romain du grand jour de la Renaissance. Il faut le remarquer, c’est la définition elle-même qui met le moyen âge hors de la civilisation, et qui le condamne à n’être, selon l’expression vulgaire, qu’une nuit de mille ans.

Allons plus loin, et tâchons de saisir le caractère essentiel de l’opposition qui est ainsi formulée entre l’idée de moyen âge et celle de civilisation : Quelles sont, au fond, les deux civilisations entre lesquelles il intercale son écran opaque ?

La première, nous la connaissons, c’est la civilisation païenne. Ayant pour base l’esclavage et pour clef de voûte le césarisme, elle garde toutes les joies de la vie pour un petit nombre d’élus qu’elle prosterne sur les plaisirs sensuels, étant incapable de satisfaire les aspirations les plus élevées de l’âme humaine, et elle condamne le reste de l’humanité à l’esclavage.

La seconde, la moderne, quelle est-elle ? Non la chrétienne assurément, car alors elle ne commencerait pas avec la fin du moyen âge, puisque celui-ci a été tout pénétré de l’idée chrétienne. C’est celle qui réagit contre l’idéal chrétien en faisant sortir des cendres du passé l’esprit païen, et qui, comme celui-ci, donne pour code à l’État le despotisme de César, et pour loi à l’individu la recherche de la volupté. C’est donc, encore une fois, la civilisation païenne.

Si le moyen âge est une période intermédiaire, c’est justement parce qu’entre la première et la seconde période de cette civilisation païenne, il a fait régner l’idéal chrétien, celui de la mortification et de la pauvreté. Mais l’antiquité sort du tombeau ; elle reprend possession du monde, elle clôt la parenthèse ouverte par le moyen âge et elle rouvre l’ère des grands progrès de l’humanité. Le christianisme n’a été qu’une éclipse ; voici qu’elle arrive à son terme et que les hommes réapprennent le chemin des libres recherches scientifiques et des vastes jouissances esthétiques. La Renaissance a mis virtuellement fin au christianisme. Civilisation, paganisme et Renaissance sont synonymes, de même que sont synonymes barbarie, christianisme et moyen âge.

On le voit : la définition du moyen âge, telle que nous nous contentons de l’enregistrer sans contrôle, est une définition à double fond ; elle a une portée plus considérable qu’il ne paraîtrait à première vue.

Je ne dis pas qu’elle signifie tout cela dans l’esprit de tous ceux qui l’emploient, ni que le mot seul évoque, chaque fois qu’il est prononcé, les diverses idées sans le cortège desquelles il n’aurait pas de sens. Non : le plus souvent, les termes que nous employons ne sont pour nous que des formules conventionnelles dont nous n’approfondissons pas la signification et qui disent souvent tout le contraire de leur étymologie.

Cela ne veut pas dire qu’en l’espèce le mot soit resté sans influence sur l’idée. Celui dont il s’agit présente ou semble présenter un sens manifeste, et ce sens ne peut être formulé avec netteté que grâce à l’opposition qu’on fait en esprit entre le moyen âge et les deux mondes qu’il sépare. Il a fallu de toute nécessité se persuader de la barbarie de la société médiévale, du moment qu’on ne pouvait la définir sans l’opposer aux deux seules civilisations connues. Il a été inévitable qu’on fût porté à la croire tout entière grossière, barbare, ignare, inintelligente, malpropre, dupe de prêtres astucieux et dupe de ses propres préjugés, subissant toutes les violences ou les commettant, incapable d’esprit public, incapable de s’élever aux grandes idées de patrie, de progrès, de justice sociale et de vie intellectuelle.

De là cette innombrable quantité de sombres légendes qui, pour les hommes des siècles antérieurs et pour un grand nombre de ceux du nôtre, constituent tout ce qu’ils savent de l’histoire du moyen âge. Imaginons-nous l’idée que se faisait de cette époque un encyclopédiste d’il y a cent ans, ou celle qu’en garde encore aujourd’hui tel ou tel voltairien attardé. Se peut-il un tableau plus triste, plus répugnant, plus odieux ?

Voyons plutôt.

Le règne du christianisme commence par l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, qui détruit le patrimoine intellectuel de l’humanité ; il se clôt par les bûchers de l’Inquisition, qui brûle ceux qui travaillent à le reconstituer.

Entre ces deux embrasements, dans le demi-jour sinistre qu’ils rougissent de leurs flammes et qu’ils voilent de leur fumée, nous découvrons la succession des lugubres tableaux qui valent au moyen âge le mépris de tous les amis de l’humanité.

Quel spectacle !

Un concile délibère gravement sur le point de savoir si les femmes ont une âme, et une femme, sans doute pour venger son sexe et pour mystifier un épiscopat peu galant, parvient à escalader le siège de saint Pierre.

C’est au moment même où elle vient de donner un pareil scandale, que la papauté travaille avec le plus d’ardeur à la fabrication de faux titres. Après avoir, au VIIIe siècle, fabriqué de toutes pièces la fausse donation de Constantin [2], elle invente, au IXe, le recueil des fausses Décrétales, qui affermissent son autorité sur le mensonge.

L’Église, complice des grands, asservit et abrutit les peuples : elle laisse, sans protester, s’exercer pendant des siècles cet infâme droit du seigneur qu’on ose à peine nommer dans une société honnête, elle ne s’indigne même pas lorsqu’au retour de la chasse, les seigneurs font ouvrir le ventre de leurs manants pour y prendre un bain de pieds chaud [3].

Plongées dans une morne stupeur, les populations qu’on traite de la sorte n’ont plus qu’une seule espérance, et c’est l’effroyable espérance du jugement dernier [4] : elles comptent sur la fin du monde pour l’an 1000, et elles sont tout étonnées que le premier jour de cette année fatidique trouve encore le monde debout.

Jouets inconscients d’un clergé cupide et fanatique, elles se laissent entraîner par lui, pendant des générations, aux boucheries lointaines de l’Orient, d’où elles ne rapportent que la lèpre pour tout prix de leurs exploits [5]. Mais ce terrible fléau est impuissant à leur enseigner la propreté ; nos ancêtres croupissent dans une répugnante saleté tant que dure ce malheureux moyen âge, car, c’est Michelet qui le dit, pas de bain pendant mille ans [6] !

Avec cela, aucune des consolations que la vie intellectuelle garde en réserve pour ceux qui y participent. Pas de science et pas d’écoles, l’Église ayant intérêt à entretenir l’ignorance. Pas d’effort de la pensée et pas de philosophie : toute activité spontanée de l’esprit passe pour un péché contre la foi. Pas d’art, sinon des monuments qui, paraît-il, nous viennent des Arabes, et dont on n’a pu exprimer la barbarie qu’en inventant pour les qualifier l’épithète de gothique, qui est synonyme de barbare [7] ! Pas de poésie : c’est Boileau qui le redit encore aujourd’hui aux rhétoriciens qui ont le bonheur de faire leurs études littéraires sous ses auspices. La poésie a dû attendre, pour naître, que Villon débrouillât l’art confus de nos vieux romanciers, et le théâtre était chez nos dévots aïeux un plaisir ignoré... Enfin Malherbe vint ! Et ce n’est pas seulement Malherbe, c’est Érasme, c’est Luther, ce sont les humanistes et les réformateurs qui doivent venir pour faire rentrer nos ancêtres dans les voies traditionnelles de la civilisation.

Il y a lieu d’apprendre à plus d’un de nos contemporains que la science a fait depuis longtemps justice de ce moyen âge là. Les mains impitoyables de la critique ont démoli pour toujours l’édifice de fables bâti depuis la Renaissance, et principalement par les soi-disant philosophes du XVIIIe siècle. Une rapide revue des réponses qu’elle a faites aux assertions de Voltaire et de l’Encyclopédie sera ici un assez agréable intermède.

S’il y a une fable qui atteste l’ineptie de ses narrateurs, c’est bien celle qui fait discuter par le concile de Mâcon la question de l’âme des femmes. Je croirais faire injure à mes lecteurs en prenant la peine de leur dire que jamais cette question n’a été soulevée dans la société chrétienne, ni au concile de Mâcon, ni ailleurs. Il y eut au concile de Mâcon un évêque un peu puriste qui se formalisa de voir employer le terme homme à propos de la femme. On lui montra que son scrupule de grammairien n’avait pas de raison d’être, attendu que l’Écriture elle-même emploie plus d’une fois ce terme avec cette acception, et il se tint pour satisfait. Voilà toute l’histoire, et nous avons le droit de réserver un bonnet d’âne à quiconque croit en savoir davantage [8].

Ce même bonnet d’âne, on l’enfoncerait aujourd’hui jusque sur les deux oreilles du malheureux qui oserait encore colporter l’historiette de la papesse Jeanne. S’il se trouvait un érudit qui s’avisât de la réfuter, il scandaliserait ses confrères et aurait l’air d’un arriéré qui enfonce des portes ouvertes.

Passons donc rapidement devant ces deux anecdotes qui constituaient, il y a un siècle, de terribles arguments contre la foi catholique aux mains des esprits forts, et examinons des questions plus sérieuses.

La papauté aurait inventé l’histoire de la donation de Constantin ? Eh ! sans doute, l’histoire de cette donation est une légende, une légende pieuse qui a voulu rendre compte de l’origine du pouvoir temporel en le rattachant au premier empereur chrétien, tout comme les Romains de la république rattachaient à leurs premiers rois, à Romulus et à Numa Pompilius, toutes leurs institutions militaires et religieuses. Prétendre que celle-ci est due à une fraude de la papauté qui veut créer le droit, c’est ne rien comprendre à la philosophie catholique du droit, car, en possession incontestée, depuis un temps immémorial, de la souveraineté de fait, la papauté avait par là même un droit : le droit résultant de la prescription et du consentement tacite des peuples. Mais n’en fût-il pas ainsi, encore conviendrait-il d’apporter au moins une ombre de preuve à l’appui de l’assertion. Cette assertion est gratuite, téméraire, injurieuse ; elle ne repose sur rien et nous avons le droit de n’en tenir aucun compte.

Et les fausses décrétales ? A-t-on versé assez d’encre autour de cette question, et a-t-on imaginé assez de solutions contradictoires ? Presque tous les ans on la remet sur le tapis, et chaque érudit croit pouvoir trouver ailleurs la patrie de ce recueil apocryphe et trop célèbre. Dans ces derniers temps, c’est Reims et Le Mans dont on a le plus parlé, et on trouvera sans doute d’autres villes encore : la seule, chose curieuse, dont on n’ait pas prononcé le nom, c’est Rome ! Il est vrai que cela importe peu, et que s’il était prouvé que l’autorité des pontifes romains dans l’Église repose sur un document apocryphe, nous n’aurions qu’à rougir et à baisser la tête. Mais, loin qu’il en soit ainsi, les documents eux-mêmes prouvent le contraire, car sur quoi s’appuient-ils pour enlever les évêques à la juridiction de leur métropolitain et pour les rattacher directement au Saint-Siège ? Sur les actes des papes eux-mêmes, invoqués à titre d’autorité. Ce ne sont donc pas les fausses décrétales qui donnent aux papes leur autorité, ce sont au contraire les papes qui prêtent de l’autorité aux fausses décrétales.

Mais voici maintenant une accusation absolument infamante. Pendant des siècles, les seigneurs féodaux auraient prélevé, sur les jeunes mariées de leur vasselage, un droit tellement monstrueux que l’antiquité païenne elle-même ne l’a pas connu, et qu’elle l’aurait flétri avec indignation si elle en avait eu connaissance. Et l’Église catholique, qui a fait de la virginité le plus beau titre de gloire des deux sexes, l’Église, qui condamne jusqu’à un regard, jusqu’à une pensée quand ils sont contraires à la chasteté, l’Église, qui a soutenu des combats innombrables contre les rois et les grands de la terre pour défendre l’inviolabilité des liens conjugaux, l’Église aurait fermé les yeux devant une pratique qui faisait de l’homme une brute et de la femme un gibier, elle aurait gardé un lâche silence en face de l’adultère érigé à la hauteur d’une institution publique au profit de quelques seigneurs libidineux Cette considération n’a pas arrêté les malheureux qui se sont faits les échos de la plus basse et de la plus vile des calomnies, et mal leur en a pris, puisqu’aujourd’hui, après les travaux des Veuillot et des Schmidt, la légende est pulvérisée à tel point que c’est se compromettre que de la rééditer [9].

Je ne veux parler que pour mémoire du bain de sang chaud, pris par le seigneur revenant de la chasse dans les entrailles de ses manants. Cette légende a eu une circulation restreinte, et, bien qu’elle ait pu invoquer en sa faveur « les encouragements du ministre de l’intérieur et du ministre de l’instruction publique », le bon sens des lecteurs parait s’être rebiffé contre elle.

Nous voici arrivés aux terreurs de l’an Mil. Pour le coup, la crédulité publique a pris sa revanche de l’accueil fait à l’histoire du bain de sang chaud. Il est de fait que les lecteurs du XIXe siècle ont cru aussi unanimement aux dites terreurs que leurs ancêtres sont supposés les avoir éprouvées. Eh bien, il est établi aujourd’hui que l’histoire des terreurs de l’an Mil n’est rien qu’une légende fabriquée par les érudits du XVIIe et du XVIIIe siècle, et on en connaît le principal auteur responsable : c’est Robertson, dans l’Introduction de son Histoire de Charles-Quint. Comme cet ouvrage a joui d’une grande vogue, tout le monde a redit la légende à la suite et sur la foi de Robertson, et sans penser à la soumettre au contrôle. Et le jour où quelqu’un s’en est avisé – ce fut Dom Plaine, dans un article que la Revue des Questions historiques a publié en 1873 – il n’eut qu’à souffler sur l’invention de Robertson pour la faire disparaître. Depuis lors, nombre d’érudits ont refait et complété la démonstration de Dom Plaine ; la cause est entendue, l’affaire est classée, comme on dit au Palais, et à l’avenir on ne parlera plus, dans nos manuels d’histoire, des terreurs de l’an Mil.

Est-il bien vrai qu’on n’en parlera plus ? Je crains de m’être trop avancé en le disant, car, s’il est une vérité attestée par l’expérience, c’est la bonhomie avec laquelle, en historiographie, on continue de redire pieusement aux générations nouvelles les erreurs dont la science a fait justice depuis longtemps. Tels, à en croire les astronomes, des mondes depuis longtemps disparus font arriver leur lumière aux globes disséminés loin d’eux dans l’infini... S’il me fallait une preuve de cette touchante sollicitude des faiseurs de livres pour les légendes démodées, l’histoire de la lèpre me la fournirait. Tout le monde ne sait-il pas et tous les écrivains ne redisent-ils pas que la lèpre a été apportée en Occident par les croisés, après le XIe siècle ? Or, il y a quatorze ans que j’ai établi de la manière la plus péremptoire la fausseté de cette légende. J’ai montré que dès le IVe siècle la lèpre était répandue dans tous les pays de l’Europe occidentale, qu’on l’y retrouve à tous les siècles depuis le IVe jusqu’au XIIe, qu’elle préoccupait à la fois l’Église, l’État et la charité privée ; que les conciles et les gouvernements avaient légiféré à ce sujet, qu’il existait de nombreuses léproseries et qu’enfin il n’y a pas la moindre preuve que les croisades eussent seulement contribué à augmenter le nombre des lépreux [10]. Ma démonstration a passé totalement inaperçue et l’on a continué à redire, même dans les ouvrages les plus spéciaux, que la lèpre avait été apportée en Occident par les croisades. J’ai lieu d’espérer que les lecteurs de ces pages sauront désormais à quoi s’en tenir.

Il était d’ailleurs bien inutile, pour expliquer l’origine de la lèpre au moyen âge, d’invoquer les croisades, quand on pouvait alléguer une cause bien plus directe et plus permanente ; je veux dire l’horrible saleté de cette époque. Et c’est à quoi Michelet, lui du moins, n’a pas manqué : la lèpre, à l’en croire, venait de ce que le moyen âge ne se lavait pas : bas de bain pendant mille ans ! (excepté, sans doute, les bains de sang chaud !) Mais, ô juste retour des choses ! cette belle et lapidaire formule, si bien faite pour inculquer dans les esprits les plus rétifs l’enseignement du maître, est devenue aujourd’hui l’une de celles qui font le plus de tort à sa mémoire, puisqu’elle le convainc d’une impardonnable légèreté. A-t-on fait assez de gorges chaudes sur le malencontreux apophtegme ! Et avec justice d’ailleurs, puisqu’il est établi que les bains étaient au moyen âge parmi les institutions les plus populaires, les plus universelles, qu’il n’y avait pas de ville, si petite fût-elle, qui n’eût ses étuves [11], et que c’est tout au contraire la Renaissance qui a laissé peu à peu tomber en désuétude les habitudes de propreté du moyen âge pour y substituer une négligence allant jusqu’à la plus répugnante saleté [12]. Ce sont là des vérités acquises à l’histoire : tant pis pour celui qui les ignore, et surtout pour celui qui colporte encore aujourd’hui le contraire.

On le voit, le moyen âge de l’histoire ne peut pas être confronté avec celui de la légende sans que celle-ci s’évanouisse aussitôt. Et sans prolonger une énumération que je pourrais continuer presque indéfiniment, je me contente de ces échantillons des rectifications qui s’imposent à quiconque ne connaît le passé que par les gens de l’Encyclopédie ou par leurs caudataires.

Mais ce ne sont pas des rectifications de détail, même quand le détail est important, qui peuvent réformer les idées fausses qu’on s’est faites sur le moyen âge, tant qu’il sera convenu d’y voir une parenthèse entre deux phases de la civilisation. Puisque l’erreur ne cesse d’être engendrée et conservée par la définition, c’est à la définition que je veux m’attaquer pour montrer jusqu’à quel point elle est elle-même fallacieuse et vaine.

Je remarque d’abord qu’elle est purement verbale, et ne consiste qu’en une puérile tautologie. Le moyen âge est un âge moyen, voilà tout ce qu’elle nous apprend, et l’on conviendra que c’est peu. Est-ce bien là cependant ce que le mot signifiait dans la pensée de ceux qui l’ont créé ? Pas le moins du monde. Dans son acception primitive, il n’avait nullement le sens que nous lui donnons aujourd’hui, et je dis qu’appliqué à nos dix premiers siècles, c’est un contre-sens et presque une mystification. Voici mes preuves.

L’histoire est une science relativement récente ; il n’y a pas longtemps qu’elle est en possession de sa méthode propre et qu’elle s’est dégagée de la philologie, dans laquelle elle était comprise encore au XVIe siècle. Aussi ne faut-il pas s’étonner que les historiens, venus après les philologues, leur aient emprunté leur terminologie, et transporté dans le domaine de leurs études des mots qui perdaient leur sens en passant les frontières. Celui qui nous occupe est un bien instructif exemple de l’inconvénient que pouvaient présenter de pareils emprunts.

Les philologues, en étudiant le développement de la langue latine depuis ses origines jusqu’à leur temps, y avaient constaté plusieurs phases et avaient donné un nom à chacune. La première phase était celle du latin classique, qui vit naître les chefs-d’œuvre littéraires, et pendant laquelle la langue latine était parlée par tous les peuples qui participaient de la civilisation romaine. La seconde phase fut celle du latin barbare. Alors que la civilisation romaine périssait en Occident, elle y avait pour héritiers des peuples germaniques étrangers à son génie et qui, mêlés partout aux populations romaines, apprirent peu à peu le latin, mais en le défigurant de diverses manières selon les pays, si bien qu’il en sortit finalement des langues nouvelles. Enfin, il vint une phase où ces langues néo-latines, étant définitivement constituées, furent parlées seules par le peuple, pendant que le latin, abandonné aux savants, n’avait désormais plus d’existence que dans les livres et passait à l’état de langue morte.

De ces trois phases, la première, selon l’appréciation commune, s’étendait depuis les origines de l’État romain jusqu’au règne de Constantin le Grand : c’est sous ce prince, en effet, que les barbares commencèrent à entrer en masses compactes dans l’Empire, pour le servir en attendant qu’ils pussent l’asservir. La seconde phase allait jusqu’au règne de Charlemagne : c’est pendant celle-ci que la langue latine, tombée au pouvoir des barbares, devint l’instrument de leur culture et le véhicule de leurs idées générales, jusqu’au jour où naquirent les langues modernes. La troisième phase commença après la mort de Charlemagne : elle vit naître les langues modernes, elle en entendit les premiers bégaiements dans le serment de Strasbourg (842), elle assista successivement à la naissance des idiomes néo-latins de l’Europe entière.

À chacun de ces trois âges du latin, les philologues avaient donné un nom marquant la place qu’il occupait dans le développement du langage. Le premier s’appela naturellement le haut âge ou l’âge supérieur, le second fut le moyen âge, le troisième, l’âge inférieur ou infime. Le mot moyen âge, dans son étymologie et dans son acception primitive, ne désigna donc pas autre chose qu’une période de la latinité s’étendant entre le règne de Constantin le Grand et celui de Charlemagne. C’est là le sens qu’avait le mot dans la bouche des humanistes, et c’est ainsi encore que l’entendait Ducange, lorsqu’il donnait à son célèbre dictionnaire le titre de Glossarium mediae et infimae latinitatis.

Or donc, les historiens, qui ont emprunté le mot moyen âge au vocabulaire des philologues, n’en ont pas modifié d’abord le sens lorsqu’ils en ont transporté l’emploi dans le domaine de l’historiographie. Pour eux aussi, mais sans qu’ils eussent pour cela d’autre raison que l’imitation, le moyen âge historique et politique, ce fut la période de temps comprise entre Constantin le Grand et Charlemagne, et tout le temps postérieur à ce dernier resta compris, selon leur estimation, dans l’aetas infima, comme on disait alors, dans l’époque moderne, comme nous disons aujourd’hui.

Mais, au moment où l’histoire calquait ainsi son langage sur celui de la philologie, les humanistes avaient déjà étendu considérablement les limites qu’ils avaient d’abord assignées à leur « moyen âge ». Considérant qu’à partir du XVIe siècle la latinité, régénérée par eux comme ils croyaient, était censément retournée à sa pureté primitive sous leur plume, ils virent dans leur temps le commencement d’une quatrième et nouvelle phase de la latinité, celle de sa renaissance. Quant à la deuxième et à la troisième, qui, l’une et l’autre, avaient marqué une décadence du latin, elles furent désormais confondues en une seule, pour laquelle ils gardèrent le nom de moyenne. Et ainsi le moyen âge de la latinité s’étendait depuis le déclin de l’Empire romain sous Constantin le Grand jusqu’à la Renaissance.

Cette fois encore, les historiens emboîtèrent le pas aux philologues. Et de même que ceux-ci considéraient nos dix premiers siècles chrétiens comme intercalaires au point de vue de la latinité – thèse qui peut être soutenue et combattue avec des arguments d’égale valeur – de même les historiens, par un funeste instinct d’adaptation, s’habituèrent à les regarder comme intercalaires au point de vue de la civilisation. L’échange des vocabulaires produisait l’échange des points de vue, et la confusion des idées jaillissait de la confusion des termes.

Voilà comment le mot moyen âge, avec l’acception qu’il a aujourd’hui, a passé en fraude dans le langage de l’historiographie, sans pouvoir produire un état civil en règle, puisqu’il n’est que le résultat d’une confusion.

De dire quand il commença d’être employé dans son sens actuel, ce n’est pas mon affaire ; la plus ancienne mention que m’en fournissent mes lectures est de 1639, et l’on y voit qu’il fait déjà partie à cette date du vocabulaire usuel [13]. Toutefois, si je ne me trompe, ce n’est pas aux historiens, à proprement parler, que revient la responsabilité du malentendu. Les vrais coupables, ce sont les pédagogues. Le besoin de classifier et de faire des catégories est en quelque sorte le trait caractéristique des gens d’école ; voilà pourquoi c’est un professeur, Christophe Keller, plus connu sous son nom latinisé de Cellarius, qui a le premier introduit le mot dans le titre d’un de ses manuels scolaires, en 1688 [14]. Un autre homme d’école, Loescher, le reprit dans un manuel en langue allemande, publié en 1725 [15], et, depuis lors, il s’est maintenu dans le vocabulaire de l’enseignement en même temps qu’il s’infiltrait peu à peu dans la langue littéraire.

C’est seulement à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle qu’il eut ses entrées dans cette dernière. Encore faut-il remarquer que les grands écrivains de cette époque, tant en France qu’en Allemagne, ne l’emploient que rarement et non sans hésitation [16], et que l’Académie française a attendu la 6e édition de son dictionnaire celle de 1835, avant de lui donner droit de cité dans ce répertoire officiel du langage [17].

Les considérations qui précèdent ont, je pense, enlevé son principal support à la définition vulgaire du mot moyen âge.

Dira-t-on que celle-ci ne persiste pas moins, et qu’avec ou sans l’appui de l’étymologie, le moyen âge reste le nom légitime d’une époque intermédiaire ?

Nous répondrons que rien n’est plus faux, que rien n’est moins justifié au point de vue historique. Loin qu’il soit intermédiaire entre la civilisation antique et la civilisation moderne, le moyen âge est lui-même le commencement de la civilisation moderne. Loin qu’il faille faire descendre le point de départ de celle-ci aussi bas que l’époque de la Renaissance, il faut constater au contraire qu’elle sort du christianisme, et que son berceau doit être cherché aussi près que possible de la crèche de Bethléem. Elle commence au moment où, la civilisation païenne de Rome se trouvant par terre, il fut possible d’édifier sur ses ruines des sociétés nouvelles, qui se trouvèrent être, par leur principe sinon par leurs éléments matériels, des sociétés chrétiennes.

Ces sociétés subsistent toujours sur la base qu’elles reçurent alors, c’est-à-dire celle de la morale du christianisme. Inaugurées par les siècles qu’on dit du moyen âge, elles sont continuées par ceux qu’on appelle modernes et contemporains. Nous sommes les héritiers du moyen âge, et non pas, comme on le dit, les fils de la Grèce et de Rome. On a tant perverti nos idées à ce sujet, pendant que nous faisions nos humanités, qu’il est nécessaire de prouver une vérité aussi évidente.

Nous la prouvons.

Tout ce que la société moderne possède de durable et de fécond en fait d’institutions comme en fait d’idées, plonge ses racines dans les flancs mystérieux de ces premiers siècles chrétiens.

Le moyen âge a mis fin à l’esclavage antique et a appelé tous les hommes à la liberté. Long et séculaire travail qui a consisté à défaire anneau par anneau la chaîne de la servitude, mais dont le résultat est la conquête la plus définitive de la civilisation moderne,

Le moyen âge a brisé l’unité impériale du monde et lui a substitué les nationalités modernes. Ces nationalités vivent toujours, et le XXe siècle, comme le XIXe, n’aura pas de tâche plus haute que celle de veiller à leur prospérité et à l’entretien de leurs bonnes relations mutuelles.

Le moyen âge a créé les langues modernes, par lesquelles il a insensiblement éliminé le latin ; ces langues, nous les parlons encore et elles ont acquis, de nos jours, une valeur d’ordre idéal qu’elles n’avaient jamais eue.

Le moyen âge a embrassé la foi chrétienne avec amour et a combattu pour elle sur tous les terrains et avec toutes les armes : est-ce que cette foi n’est pas encore aujourd’hui la reine du monde, et peut-on dire qu’en dehors de la conception chrétienne de l’univers, il y en ait une qui soit incarnée dans un corps aussi grandiose que l’Église, ou qui se soit manifestée par une fécondité plus éclatante ici-bas ?

Le moyen âge a fait de la papauté l’institution la plus respectée de l’univers : croit-on que la papauté de nos jours soit très déchue de ce rang, et quelle puissance peut se vanter d’être supérieure à la sienne ?

Le moyen âge a inauguré la distinction du spirituel et du temporel, et ce grand principe, découlant d’une parole évangélique, a renouvelé jadis et entretient aujourd’hui l’esprit politique et social du monde civilisé.

Le moyen âge a fondé la monarchie constitutionnelle et le gouvernement représentatif, deux choses ignorées de l’antiquité et qui sont, pour les peuples modernes, les conditions indispensables de leur existence politique.

À l’ombre de ces libertés publiques garanties par le pacte entre le prince et les sujets, le moyen âge a fait fleurir toutes les formes de l’association, depuis la commune jusqu’à la corporation de métier, et il nous a légué des modèles auxquels, à travers tant de révolutions, nous ne cessons de revenir.

Son art est redevenu le nôtre ; ce titre de gothique que l’on infligeait à son architecture pour la flétrir, nous le lui accordons comme un titre de gloire, et nous nous inspirons aujourd’hui de ces œuvres pour lesquelles nos devanciers n’avaient que du mépris.

Sa poésie nationale, que les législateurs du Parnasse se faisaient gloire de ne pas connaître, prend dans nos sympathies, dans nos études, dans notre admiration une place qui ne lui sera plus disputée. C’est Littré qui se charge de montrer à Boileau jusqu’à quel point son mépris du moyen âge littéraire est injustifié.

Et nous n’aurons dépassé le moyen âge que le jour où nous aurons édifié une cathédrale plus belle que celle de Reims, peint une toile plus belle que celle de l’Adoration de l’Agneau, écrit un poème plus puissant que la Divine Comédie.

Tout, en un mot, notre foi religieuse et nos idées politiques, notre nationalité et notre langue, notre esthétique et notre économie sociale, tout nous est commun avec le moyen âge et nous sépare de l’antiquité. Nous sommes ses héritiers ; l’œuvre que nous continuons, c’est la sienne et non celle de la Renaissance.

Et s’il y a une époque qui mériterait le nom de moyen âge au sens étymologique du mot, n’est-ce pas précisément la Renaissance elle-même, qui a ouvert dans l’histoire des peuples modernes une parenthèse aujourd’hui fermée ou sur le point de l’être ? Les idoles de la Renaissance ne sont-elles pas détrônées à l’heure qu’il est, et ne nous éloignons-nous pas de son idéal autant que possible ? Nous ne voulons plus de l’absolutisme royal, ni de la centralisation qui en est la suite ; nous répudions avec énergie le fameux principe du XVIe siècle : Cujus regio ejus religio, qui n’est lui-même que la traduction de l’oracle d’Ulpien : Quod principi placuit legis habet vigorem. En matière d’art et de littérature, nous avons formellement rompu avec le classicisme et nous retournons aux traditions nationales, aux sources de l’inspiration populaire et chrétienne. Et cette conception toute païenne de la vie, qui faisait graviter l’âme tout entière sur ces deux pôles : la volupté et la gloire, le génie moderne l’a répudiée aussi : il assigne comme mobile aux efforts individuels le sentiment de la solidarité humaine et un amour désintéressé du progrès social.

Sous tous ces rapports, nous tendons la main à nos ancêtres du moyen âge par dessus la Renaissance, et nous rentrons dans les sentiers d’où elle nous a fait sortir.

Est-ce à dire que, réagissant contre un excès par un autre, nous songions à nier les bienfaits dont nous sommes redevables à la Renaissance et à jeter hors du trésor de la civilisation la part qu’elle y a apportée ? Non, sans doute. L’humanité n’a pas le droit de se mutiler elle-même, et elle doit accueillir avec reconnaissance toute œuvre qui contribue à augmenter sa puissance intellectuelle et morale. Or la Renaissance a été un des plus splendides phénomènes intellectuels qui aient brillé dans l’histoire ; elle a déployé une telle richesse de génie, elle a si prodigieusement élargi notre horizon qu’elle méritera toujours, à ce titre, l’admiration et la reconnaissance de la postérité.

Seulement il faut bien remarquer que, sous ce rapport, elle n’a pas été une révolution ou une résurrection, comme son nom semblerait le dire, mais plutôt le point culminant du développement séculaire par lequel, sortant des langes de l’enfance, le moyen âge arrivait, à force de courage et d’énergie, aux régions lumineuses. C’est bien la société du moyen âge qui, après des siècles de tâtonnements intrépides, parvient enfin à saisir et à garder les biens les plus précieux, franchit le cap des Tourmentes, découvre le Nouveau Monde, invente l’imprimerie, retrouve les richesses enfouies de la civilisation antique. Il y a là toute une efflorescence sociale dont l’humanisme n’est qu’une des manifestations ; il y a là l’épanouissement joyeux d’une plante robuste. Mais avant que, dans son dernier effort vers la lumière, elle eût largement étalé toute son opulence, quelle poussée de la sève, quel patient et obscur travail de végétation !

Pour ne citer qu’un exemple, la route des Indes ne fut pas découverte en un seul acte : il faudrait, pour faire l’histoire de cette grande conquête, raconter par quelles modestes entreprises de cabotage les Portugais se sont risqués d’abord le long des côtes de l’Afrique, comment ils les ont explorées de proche en proche, s’avançant d’un promontoire à l’autre, et quelle somme d’énergie, de science et d’audace dut être capitalisée ainsi avant qu’il pût venir à un homme de génie l’idée de se lancer hardiment sur l’insondable immensité de l’Océan.

Et pour l’humanisme lui-même, ne le voyez-vous pas qui se rattache au moyen âge par une série ininterrompue de chaînons qui va de Nicolas V à Pétrarque, de Pétrarque à Dante et de Dante à Charlemagne, sans qu’il y ait jamais eu aucune solution de continuité dans la tradition littéraire des lettres classiques, et dans l’ardeur passionnée avec laquelle elles ont été cultivées [18] ?

Envisagée à ce point de vue, la Renaissance, c’est donc encore le moyen âge, c’est la fille et l’héritière légitime des siècles antérieurs, et nullement l’étrangère qui vient jeter sur le marché des peuples européens les richesses d’un monde nouvellement trouvé. Il y a sans doute, dans la Renaissance, quelque chose de nouveau que le moyen âge a ignoré, et c’est, je le répète, la conception païenne de la vie qui, à partir d’elle, a prévalu dans certains milieux lettrés. Mais cet élément a avorté comme une greffe mal venue sur un tronc vigoureux, et il est bien certain qu’il n’entre pour rien dans le progrès ultérieur de la civilisation. Par contre, tout ce qui, dans la Renaissance, a survécu, ce sont les éléments par lesquels elle se rattache à la tradition catholique et populaire du moyen âge.

De ce que nous venons de dire, on peut déjà conclure que nous ne sommes pas de ceux, s’il en existe, qui croient que le moyen âge avait réalisé l’idéal d’une société et que le progrès pour notre siècle consiste à rétrograder vers lui. Non, il est bien permis aux peuples comme aux individus, de se retourner avec un souvenir attendri vers les riantes années de leur enfance, sans qu’il faille pour cela les suspecter de vouloir redevenir enfants. Le moyen âge est l’époque de nos jeunes années ; nous le saluons comme une enfance saine et vigoureuse, qui ne s’est pas étiolée dans les ténèbres, qui ne s’est pas corrompue dans une atmosphère viciée, mais qui a grandi libre et fière au soleil, s’abreuvant de lumière et de grand air, et qui nous a légué la vigoureuse constitution dont jouit aujourd’hui notre société. Nous féliciter de celle-ci, c’est proclamer la richesse du sang que nous tenons de nos ancêtres.

Après cela, il est juste de reconnaître que nos premiers siècles ont eu les défauts inhérents à toutes les enfances. Le tempérament social de cet âge a péché par une exubérance de fougue et par un manque de discipline qui se traduisait souvent en éclats violents, et une barbarie mal domptée y apparaît, même aux heures les plus belles, dans les manifestations de la vie individuelle et publique. Nos pères ont été trop souvent égarés par l’imagination, ils ont été trop souvent le jouet d’un idéalisme tellement absolu, que parfois il semblerait qu’ils ont vécu en plein rêve. Ils n’avaient pas assez de confiance dans leur raison ; ils répétaient trop volontiers le magister dixit, ils se soumettaient trop facilement à des autorités intellectuelles respectables sans doute, mais qui les empêchaient parfois de penser par eux-mêmes. Ils étaient d’ailleurs trop inexpérimentés pour apprécier à sa valeur la civilisation dont ils jouissaient ; avec une naïveté presque tragique, ils ont consenti à échanger leurs trésors contre la fausse monnaie des novateurs de tout genre.

Ces défauts sont graves et nous nous en sommes dépouillés en partie au cours des siècles, peut-être pour en contracter d’autres qui ne valent pas mieux. Mais, encore une fois, avec ses qualités et ses défauts, le moyen âge, c’est nous-mêmes, tels que nous avons été autrefois et tels que nous sommes encore en partie aujourd’hui, puisant nos inspirations dans l’Évangile et non dans le Digeste, préférant la Grande Charte à la Lex Regia, et priant dans la Sainte Chapelle plus volontiers que dans le Parthénon. Et s’il fallait définir la société moderne, je dirais que c’est la société du moyen âge arrivée à sa maturité.

Ceci m’amène à ma conclusion.

À proprement parler, il n’y a pas de moyen âge.

Ce nom provisoire, que les dictionnaires de l’avenir ne connaîtront pas, ne désigne en réalité que la jeunesse du monde moderne. La chaîne d’or qui relie entre eux tous les siècles chrétiens n’a pas d’interruption, et tout ce qui constitue les éléments de notre civilisation jaillit des sources de vie inépuisables ouvertes par le christianisme depuis dix-neuf siècles. Il n’y a pas de moyen âge ; il y a une société moderne identique à elle-même depuis son origine, et qui est la fille de l’Évangile. Dans ce sens, j’admets volontiers, avec l’historien anglais Freeman [19], que les lignes de démarcation tracées par les calculs des chronologistes n’ont qu’une valeur formelle et purement pédagogique, chaque période étant déjà contenue dans celle qui la précède et se retrouvant encore dans celle qui la suit.

Mais j’ajoute immédiatement que cette règle comporte une exception transcendante et unique. Il y a une ligne de faîte qui partage en deux versants l’histoire de l’humanité, c’est celle qui porte à son sommet la croix du Golgotha. Pourquoi ? Parce que c’est là qu’a retenti le Fiat Lux d’une seconde création, c’est de là qu’est descendue sur le monde la loi nouvelle d’une civilisation nouvelle, le mandatum novum que le Christ lui-même a voulu appeler de ce nom. Le jour où il a été dit à l’individu : « Aimez Dieu par-dessus toute chose et votre prochain comme vous-même pour l’amour de Dieu », au citoyen : « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César », à l’État : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice », ce jour a surgi une nouvelle morale, un nouveau droit public, un nouvel idéal social. Jetée dans le sein de l’humanité comme un ferment mystérieux, la parole créatrice l’a travaillée et pénétrée tout entière, et tous les renouveaux de justice et d’amour que de siècle en siècle nous voyons se produire au milieu d’elle ne sont que le fruit de cette merveilleuse fermentation : Simile est regnum caelorum fermento quod acceptum mulier abscondit in farinae satis tribus donec fermentatum est totum [20].

C’est depuis le jour où le christianisme lui a mis en main sa boussole et lui a indiqué son étoile polaire que commence pour l’humanité une vie qui vaut la peine d’être vécue, et dont il semble que le poète antique ait eu l’obscur pressentiment quand il inscrivait au frontispice du monde nouveau ce vers grandiose :


Magnus ab integro saeculorum nascitur ordo.


Alors commence la solennelle procession des siècles chrétiens, s’acheminant à la suite de la croix dans la direction de l’avenir.


Vexilla Regis prodeunt, Crucis fulget mysterium.


Et depuis qu’elle est née, la société chrétienne travaille, avec des vicissitude diverses, à la réalisation de son sublime idéal. Les siècles du moyen âge ont commencé l’œuvre, les siècles dits modernes les ont suivis, et notre temps, héritier des uns et des autres, continue leur tâche pour la léguer inachevée aux siècles futurs.

Car l’édifice de la civilisation chrétienne est semblable à ces grandioses cathédrales gothiques dont des architectes de génie n’ont pu que tracer le plan et jeter les fondements, sans avoir eu la joie de voir leur noble pensée réalisée ici-bas. Les générations sont venues, elles se sont succédé au pied de l’édifice ; elles l’ont continué avec amour, y versant tout ce qu’elles avaient de talent et de richesse, tantôt rivalisant de génie avec le maître inspiré, tantôt faisant disparaître les lignes maîtresses sous la profusion des fleurs dont les couvrait leur enthousiasme, tantôt encore trahissant, par la sécheresse ou par l’extravagance de leur travail, la crise que l’idée chrétienne traversait dans leur art, de sorte que le vénérable monument porte sur sa face éternelle l’empreinte de toutes leurs éphémères prédilections esthétiques. Bien plus, dans cette longue suite de générations, il y a eu des instants où la fatigue s’est emparée de la main, où le doute a paralysé les courages et où les matériau ont dormi à pied d’œuvre, si bien que la légende s’en est mêlée, affirmant, comme à Cologne, que l’édifice ne serait jamais achevé parce que le diable ne voulait pas... Et cependant il a été achevé, et il trône aujourd’hui dans l’azur, en dépit du diable et de ses suppôts [21].

Il en sera de l’édifice de la civilisation catholique comme du noble sanctuaire de Cologne. Lui aussi a vu les mains les plus diverses et les talents les plus opposés travailler à son achèvement, lui aussi a connu les temps d’arrêt pendant lesquels naissaient les légendes sinistres, lui aussi voit aujourd’hui de nouvelles légions d’ouvriers, répandues sur ses flancs, s’employer à faire monter toujours plus haut la flèche sacrée.



APPENDICE. L’archéologie médiévale au XVIIe siècle.

On peut dire qu’en ce qui concerne l’histoire de l’art médiéval, l’ignorance des hommes du XVIIe et du XVIIIe siècle est à peu près sans limites. Le croirait-on ? Ils n’ont pas même su voir de différence entre le roman et le gothique, qu’ils confondaient dans le même mépris. Voici par exemple, en 1686, le célèbre Gilbert Burnett, archevêque anglican de Salisbury, qui écrit en parlant de sa belle cathédrale romane de Worms : « Il n’y a rien de remarquable dans la cathédrale, massive construction dans le style gothique de la pire espèce. » (There is little remarkable in the cathedral, which is a huge building in the gothic manner of the worst sort.) Cité dans le Zeitschrift für die Geschichte des Oberrheins, Neue Folge, XIV, p. 411. Le maximum de la science archéologique du temps consistait à reconnaître, avec le Dictionnaire de Trévoux (IIIe, col. 279), deux gothiques : « l’ancien, apporté par les Goths au Ve siècle (édifices massifs, pesants et grossiers), et le moderne (ouvrages plus délicats, plus légers, et hardis à étonner) ».

De pareils textes sont à rapprocher des vers célèbres de l’Art poétique de Boileau, sur la poésie et le théâtre du moyen âge ; ils constituent, si je puis ainsi parler, des documents de premier ordre pour l’histoire intellectuelle de l’époque moderne, et ils nous apportent, en quelque sorte, l’extrait de naissance du vandalisme qui a sévi au XVIIIe siècle et dans la première moitié du XIXe.




Notes[modifier]

  1. « Moyen âge, nom donné en histoire à la période qui s’étend entre les temps anciens et les temps modernes. » Bouillet, Dictionnaire d’hist. et de géogr. s. v. moyen âge.
    « La période dite du moyen âge, qui forme la transition entre l’âge ancien et l’âge moderne. » Lavisse et Rambaud, Histoire générale, t. I, p. 1.
    « Mittelalter, der grosse Zeitraum der Geschichte, welcher zwischen dem klassischen Alterthum und der neueren Zeit liegt. » Meyer, Konversations Lexikon, t. X, p. 689, s. v. Mittelalter.
  2. V. Lavisse et Rambaud, Histoire générale, t. I, p, 305 : « Tandis que la papauté se débat péniblement au milieu des difficultés que lui crée sa souveraineté temporelle, elle en fabrique les titres : ayant le fait, elle veut procurer le droit. »
  3. Girault de Saint-Fargeau, Dictionnaire géographique, historique, etc... de toutes les communes de France. Paris, 1848, t. II, p. 656. Ouvrage « publié avec les encouragements du ministre de l’intérieur et du ministre de l’instruction publique ».
  4. Michelet, Histoire de France, t. II, p. 135.
  5. « Les chrétiens, après avoir élevé de nouveaux royaumes de courte durée, dépeuplé le monde, ravagé la terre, commis tant de crimes, de grandes et d’infâmes actions, ne rapportèrent enfin que la lèpre pour fruit de leurs entreprises. » Dictionnaire encyclopédique, s. v : lèpre.
  6. Michelet, La sorcière, p. 116. « Cette société subtile et raffinée, qui immole le mariage et ne semble animée que de la poésie de l’adultère, elle garde sur ce point un singulier scrupule. Elle craint toute purification comme une souillure. Nul bain pendant mille ans ! Soyez sûr que pas un de ces chevaliers, de ces belles si éthérées, les Perceval, les Tristan, les Iseult ne se lavaient jamais. » (sic) !
  7. « A. Connaissez-vous l’architecture de nos vieilles églises qu’on nomme gothique ?
    B. Oui, je la connais, on la trouve partout.
    A. N’avez-vous point remarqué ces roses, ces points, ces petits ornements coupés et sans dessin suivi, enfin, tous ces colifichets dont elle est pleine ? Voilà en architecture ce que les antithèses et les autres jeux de mots sont dans l’éloquence. L’architecture grecque est bien plus simple : elle n’admet que des ornements majestueux et naturels ; on n’y voit rien que de grand, de proportionné, de mis en place. Cette architecture qu’on appelle gothique nous est venue des Arabes. Ces sortes d’esprits étant fort vifs et n’ayant ni règles ni culture, ne pouvaient manquer de se jeter dans de fausses subtilités ; de là leur vint ce mauvais goût en toutes choses. Ils ont été sophistes en raisonnement, amateurs de colifichets en architecture, et inventeurs de pointes en poésie et en éloquence. Tout cela est du même génie. » Fénelon, Dialogues sur l’éloquence (Œuvres de Fénelon, Didot, 1861, t. II, p. 678).
  8. V. G. Kurth, Le Concile de Mâcon et les femmes, dans la Revue des questions historiques, t. LI (avril 1892).
  9. V. Louis VEUILLOT, Le droit du seigneur au moyen âge, Paris, 1854 ; Karl Schmidt, Jus primae noctis, Fribourg en Bade, 1881.
  10. G. KURTH. La lèpre en Occident avant les croisades. (Compte rendu du 2e congrès scientifique international des catholiques, 5e section, Paris, 1891.)
  11. V. par exemple, l’article Les bains dans Lecoy de la Marche : La société au XIIIe siècle, Paris, 1880.
  12. G. ENLART. Manuel d’archéologie française, t. II, p. 95.
  13. Mon auteur est le Liégeois Rausin, dans son ouvrage intitulé Leodium, p, 103. Défendant l’autorité souveraine du prince-évêque sur la ville de Liège contre les attaques de ses adversaires, il écrit : « Qui iniquis dominium ferunt oculis, praeter alia fabulantur in quibusdam medii etiam aevi instrumentis magistratum Leodiensem... loquendo de urbe Leodieni uti pronomine nostram, et sic suam urbem significare. »
  14. Chr. Cellarii, Historia Medii Aevi, a temporibus Constantini Magni ad Constantinopolim a Turcis captam deducta. Iena, 1688.
  15. Die Historie der Mitteleren Zeiten, als ein Lich aus der Finsterniss vorgestellet, von Val. Ernst Loescher, Leipzig, 1725.
    On peut lire utilement sur cette question de terminologie O. Lorenz, Die Geschichtswissenschaft in ihren Hauptrichtungen und Aufgaben kritisch eroertert. Berlin, 1886.
  16. « L’homme peut-être qui, dans les temps grossiers qu’on nomme du moyen âge, mérita le plus du genre humain, fut le pape Alexandre III. » Voltaire, Essai sur les mœurs, ch. 27. Wieland dit mittlere Zeiten. Goethe emploie concurremment Mittelalter et mittlere Zeit. V. Grimm. Woerterbuch der deutschen Sprache s. v. Mittelalter.
  17. Les cinq premières éditions du dictionnaire de l’Académie française contiennent au mot moyen âge l’article suivant :
    « On appelle autheurs du moyen âge, les autheurs qui ont écrit depuis la décadence de l’empire romain jusque vers le dixième siècle ou environ. »
    C’est seulement dans la 6e édition (1835) qu’on lit : « Moyen âge, le temps qui s’est écoulé depuis la chute de l’empire romain, en 475, jusqu’à la prise de Constantinople par Mahomet, en 1453. »
  18. V. Ozanam, Dante et la philosophie catholique au XIIIe siècle, Discours préliminaire.
  19. FREEMAN. The Methods of historical study.
  20. Évangile s. S. Matthieu, XIII, 33.
  21. Avec quelle joie l’un de ceux-ci, – je parle de Henri Heine, qui n’aurait certes pas protesté contre ce titre, – vaticinait, il y a une soixantaine d’années, au sujet de ce sublime chef-d’œuvre de la foi catholique :
    « Il devait être la bastille de l’esprit et les artificieux disciples de Rome se flattaient d’étouffer la raison allemande dans cette prison gigantesque.
    « Mais alors vint Luther et il cria de sa voix tonnante : Halte ! et depuis lors le dôme est resté inachevé.
    « Il est resté inachevé et c’est bien, car c’est précisément cela qui en fait le monument de la puissance de l’Allemagne et de la mission du protestantisme.
    « Et il ne sera jamais achevé, en dépit de tous les cris des hiboux et des corbeaux qui, par manie archéologique, nichent si volontiers dans les hautes tours d’église. » (Deutschland)
    Ces oracles du prophète de la libre pensée, on en conviendra, rendent un son étrange aujourd’hui que l’histoire leur a donné un si éclatant démenti, et il y a quelque satisfaction pour moi à les remettre sous les yeux du lecteur.