Quatrevingt-treize/Notes

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Texte établi par Gustave SimonImprimerie Nationale ; Ollendorff (9p. 351-489).
Notes de cette édition

RELIQUAT
de
QUATREVINGT-TREIZE.


Dix-neuf dossiers de notes ont été constitués par Victor Hugo avant d’écrire son roman ; nous avons, par curiosité, compté ces fragments de papier : pages entières, bandes d’adresse, de livres, versos de lettres et d’enveloppes, couvertures de livres, de plaquettes, proclamations imprimées, cartes de visite, lettres adressées à Victor Hugo, faire-part de mariage ou d’enterrement, tous ces papiers, portant l’indication 93 ou 18e siècle, dépassent 600.

Chaque fois qu’une date nous est fournie par un timbre postal ou un en-tête de lettre, nous l’avons indiqué en note ; il est curieux, en effet, de penser que tout en rimant les Chansons des rues et des bois, en écrivant les Misérables et l’Homme qui rit, Victor Hugo, à travers tout cela, poursuivait sa trilogie historique[1] ; or on ne conserve pas un fragment d’enveloppe pendant des années pour y fixer plus tard une pensée, un détail, on l’a sous la main, on s’en sert ; la date la plus ancienne est de 1841, la plus récente de 1873. En outre, quelques fragments ne fournissant aucune indication peuvent, d’après l’écriture, être situés vers 1840.

Dressons d’abord la liste de ces dix-neuf dossiers ; nous y choisirons ensuite quelques extraits pour donner au lecteur un aperçu de chacun :

I. Pour la préface.

II. Faits relatifs à l’état de la France avant la Révolution.

(Dans la grande chemise portant ce titre sont les quatre dossiers suivants :)

XVIIIe siècle.
Faits particuliers.
Locutions.
Barbier[2].

III. Mirabeau.

IV. Convention.

Sous ce titre, sept dossiers :

La salle. Le Palais.
La Révolution. Détails, petits faits caractéristiques.
Convention.
Dénombrement des membres.
Louis XVI. — Sa famille. — Son procès.
Paris. Aspect. Disette.
Pressions du dehors.

V. Réservé pour le volume : Pages d’histoire.

VI. Vendée.

VII. Cimourdain et Gauvain mêlés.

VIII. Lantenac.

Plus un dossier de notes personnelles dont nous parlerons plus loin.

Le dernier dossier, auquel Victor Hugo n’a pas donné de titre, contient le plan d’une partie du roman ; nous l’étudierons à la fin du Reliquat.

Nous ne mentionnons pas les nombreuses listes de généalogie dressées par l’auteur pour établir la filiation de ses personnages.

Tous les fragments portent dans un coin la mention 93 ou 18e siècle.

En dehors des dossiers établis, voici tout d’abord une division qui met en lumière les intentions de l’auteur :

1re partie. L’ancien régime. — 4 vol.
2e partie. Les vieilles mœurs. — 4 vol.
3e partie. Quatrevingt-treize. — 4 vol.

La première et la seconde partie sont restées à l’état de projets et d’ébauches ; de ces projets et de ces ébauches, nous avons extrait ce qui constitue la plus grande partie de ce Reliquat.

I


POUR LA PRÉFACE


(si j’en fais une ?[3]).


pages arrachées d’une histoire de la révolution.

Dans mes longues heures de solitude j’ai beaucoup étudié les temps dont nous sommes et les temps dont étaient nos pères.

Ma pensée a pris une empreinte de la Révolution. De cette empreinte aurait pu résulter une histoire. Mais le temps me manque. J’ai cru devoir, avant de partir, laisser un spécimen de ce travail inachevé. De là ces pages. Si elles ne semblent pas inutiles, j’en publierai d’autres. Mon ambition serait d’éclairer un peu les grandes choses obscures.

V. H.

Sous ce titre, Quatrevingt-treize, l’auteur publiera une série de récits. S’il lui est donné de terminer son œuvre, l’ensemble de ces récits, qui n’auront d’ailleurs d’autre cohésion entre eux que l’unité historique[4], représentera, sous ses divers aspects, cette fatale et féconde époque, la plus prodigieuse de l’histoire.

Chacun de ces récits sera un drame à part, ayant tous d’ailleurs le même sujet, la Révolution, et le même horizon, Quatrevingt-treize.


Comme je l’ai dit quelque part : l’histoire est une chose, la légende en est une autre.

La légende est aussi fausseincertaine et aussi vraieréelle que l’histoire. C’est la légende que j’écris.

(Peut-être vaut-il mieux pas de préface et se borner à ce titre :

v. h.

QUATREVINGT-TREIZE.)


premier récit.


Voici un autre plan où le roman même ne semble pas compris, les titres n’indiquant que des récits d’histoire :

93.

I
Premier récit : la guerre civile.

93.

II
quelques pages d’histoire.
La Vendée. — La Terreur. — Les rues de Paris. — La Convention.
Robespierre, Danton, Marat.

J’ai fait un livre intitulé les Misérables ; celui-ci pourrait être intitulé les Inexorables.
II
FAITS RELATIFS À L’ÉTAT DE LA FRANCE
avant la révolution.

XVIIIe siècle.

Sous ce titre on trouve, en une trentaine de notes, le résumé de quelques-uns des livres consultés par Victor Hugo, des récits tragiques comme l’exécution de Damiens, de simples remarques et jusqu’à une liste des différentes coiffures à la mode, avec leurs particularités, énumérées et esquissées, comme on pourra le voir à l’album de gravures, page 511.

Le dix-huitième siècle est un mauvais sujet qui a été élevé par une prude et un vieillard dévot, ce qui lui a donné les meilleures dispositions du monde pour être un jour libertin et athée. Tout jeune, la mort l’a débarrassé de ses deux tuteurs. Quelle joie et comme il s’est échappé ! Il a couru au cabaret, il a couru au tripot, il a passé les nuits au brelan, il a été chez les filles. Le parfait garnement que ce dix-huitième siècle à vingt ans, ivre, débraillé, barbouillé de tabac, chantant à tue-tête des chansons obscènes, toujours marquis d’ailleurs !

(Continuer la comparaison du mauvais sujet.)

Devient savant, raisonneur, railleur, ironique, philosophe, incrédule, impie, athée, etc.

Finit par la Grève[5]


93.

La Maintenon, dévote, sèche, froide, et, en fait de vertu, dragon jusqu’aux dragonnades[6].


C’était le temps où madame de Maintenon, étant encore madame Scarron, et une sorte d’intendante et de femme de chambre de ses amies les femmes du monde, montait aux échelles chez Mme de Heudicourt, raccommodait les tapisseries, et clouait des clous aux murs, et brocantait les bestiaux de Mme de Montchevreuil, si bien qu’un jour, ayant vendu un veau quinze francs à des paysans qui n’avaient que de la monnaie de cuivre, elle s’en revint avec tous ces gros sous dans son tablier qui en fut sali.



Le sort de la femme était lugubre dans ce vieux monde. Ignorante, inconsciente, frivole sous le satin, frivole dans la boue, odalisque du roi ou odalisque du peuple, favorite au Louvre, catau au carrefour, chair et pas autre chose, jamais âme, elle subissait l’ordre social. En laissant de côté les classes intermédiaires, classes à mœurs, bourgeoisement honnêtes et préservées du contact du monde par son dédain, en haut comme en bas, la femme était sans point d’appui, sans existence légale, sans état fixe, sans éducation, sans droit, sans pudeur. Le suprême honneur pour une grande dame était de devenir maîtresse déclarée, c’est-à-dire d’être la fille publique du roi. Le marquis de Nesles ne comprenait pas que sa fille fût dans le lit de Louis XV sans que cela le fît prince, et il entendait tirer de cette alcôve la souveraineté de Neufchâtel. La femme était déifiée ou conspuée. Pas de milieu. L’apothéose ou le pilori. Sa prostitution qui la faisait couronner à l’Œil-de-Bœuf la faisait fouetter en Grève. La prostituée était, en toute occasion, battue, arrêtée, mise à l’amende, tondue, rasée, marquée, exposée, déportée. Malade, on la fustigeait pour entrer à l’Hôpital. La guérison commençait par la torture. La dernière misérable, à moins qu’elle ne fût souveraine. Souveraine, c’est-à-dire maîtresse déclarée du roi, sultane favorite, elle était féroce et ignorait les souffrances de la prostitution d’en bas, elle en riait, refusait toute intercession, applaudissait la police, et la Dubarry à Versailles était sans pitié pour elle-même à la Salpêtrière.


L’insolence était d’emblée. Elle tombait de haut, et s’imposait. Une maîtresse de roi tutoyait un écrivain. — Madame la marquise, disait Fuselier à la Mailly au lit, c’est-à-dire sur son trône, je viens vous prier de me faire obtenir le privilège du Mercure de France. — Tu l’auras, Fuselier, répondait la Mailly.

À la fin du siècle cela lui fut rendu. — Sois tranquille, citoyenne, je ferai élargir ton père, disait Camille Desmoulins à la duchesse de Ventadour.


Le sort a parfois des préparations sinistres, il dit son secret d’avance, le mot est transparent sous l’énigme, seulement on ne le comprend pas ; plus tard on reconnaît que le sphinx était visible aux prédestinés et l’on s’étonne qu’ils ne l’aient pas remarqué. La Dubarry avait dans sa chambre à coucher le portrait de Charles Ier par Van Dyck. Était-ce, comme elle le croyait, à cause du page Barrymore « son ancêtre » ; non, c’était à cause du roi. Le spectre, lui, savait pourquoi il était chez la courtisane ; ces deux destinées si dissemblables avaient, dans l’ombre de l’avenir, un point d’intersection, l’échafaud, et, dans les préméditations de la fatalité, il y avait un lien formidable entre ce drap noir et ce falbala.


C’était le temps des effrayants petits soupers de la haute noblesse. C’était le siècle de Mme de Saint-Sulpice enivrée par le comte de Charolais, étrangement brûlée dans sa torpeur et rapportée nue chez elle dans un fiacre.

Le règne de Louis XIV avait eu le chevalier de Bouillon ; le règne de Louis XV avait le comte de Charolais. On les copiait. C’étaient deux patrons à grands seigneurs et à gentilshommes. Le prince de Conti, bossu et hideux, prenait entre ses genoux, au bal de l’Opéra, une jolie petite provinciale de quinze ans, et devant la foule, et devant la mère, lui écrasait le nez de chiquenaudes, la fille sanglotait, le prince riait.


Sous Louis XV on envoyait aux galères un homme, souvent père de famille, qui faisait des souliers sans être maître-cordonnier. Il n’avait pas eu de quoi acheter une maîtrise. Il se cachait dans quelque cave. On l’y surprenait. Il y avait le faux cordonnier comme le faux monnayeur.


Il y avait encore en 1759 aux galères quarante et un forçats pour crime de « religion » (avoir assisté aux assemblées du désert, avoir donné asile à un pasteur proscrit, avoir lu la Bible).

La rançon d’un de ces forçats coûtait 2 000 livres payables au ministre ou à la favorite en titre.


Toute la quantité d’ange qu’il peut y avoir dans un chou, c’était le dauphin, fils de Louis XV.


Louis IX et Henri IV exceptés, Louis XV est-il pire que les autres rois, ses ascendants, plus insouciant de la France que Charles VII, plus fourbe que Louis XI, plus frivole que François Ier, plus vain que Henri II, plus féroce que Charles IX, plus immonde que Henri III, plus stupide que Louis XII, plus bouffi que Louis XIV ? Est-il plus mauvais en un mot ? Disons tout de suite non. Son malheur est d’être entré en scène au dix-huitième siècle. Il est plus exposé que les autres à la lumière. Il est juxtaposé aux penseurs ; il est plus près de la philosophie, ce qui fait qu’on lui voit tout. Mettez tout autre de ceux que nous venons de nommer à la même place, vous aurez le même effet. Celui-là semblera le pire. Malheur aux monstres éclairés[7] !


Terminer une énumération des actes et qualités de L. XV ainsi :

Notre bon roi ; expression équivalente à cette autre : les Euménides.

— Deux polissons comme vous et moi, disait Joseph II, empereur d’Allemagne, à Louis XVI, roi de France.


exécution de damiens[8]

Finir ainsi le chapitre Damiens :

Enfin Damiens expira.

Qu’était-ce que Damiens ? c’était l’homme du peuple. Si jamais le peuple, le pauvre vieux peuple d’autrefois, a été quelque part, certes, c’est dans cet homme. Vivant d’un maigre travail, ignorant, misérable, illettré, malade, presque infirme et ayant pourtant en lui la force surprenante des résolutions inattendues, effaré de tout ce qui était au-dessus de lui, sentant sans comprendre, habituellement stupéfait, frénétique par moments, ayant périodiquement besoin pour rester tranquille d’une saignée comme le peuple pour rester opprimé a besoin d’une guerre, et, la saignée lui manquant, faisant un coup de tête comme le peuple une révolution. Nulle préméditation, on ne sait quelle obéissance redoutable à un mystérieux ensemble de faits, de forces et d’idées. Esclave du prêtre jusque dans sa révolte, victime des préjugés et des mensonges jusque dans son explosion, plein de superstitions et les mêlant à l’obscurité violente de son action. Pas méchant, même en frappant ; ayant le choix entre deux lames, le couteau qui tue et le canif qui égratigne et se bornant à l’égratignure.

Que savait-il ? rien. Que rêvait-il ? tout. Faire acte de toute puissance en faisant acte de colère, être providence, corriger le roi, imprimer une déviation aux événements, peser dans la balance, lui atome apparent, d’un énorme poids réel. De notion claire, de volonté distincte, point. Son but n’était pas celui qu’il croyait avoir. Sa tête offrait le spectacle étrange du contenant moindre que le contenu, c’est-à-dire d’une raison chétive emplie, à son insu, d’une logique supérieure. Dans le faux et dans le vrai tout à la fois. Violant l’ordre. Coupable et faisant justice. Plutôt soulevé que révolté, c’est-à-dire plutôt mû par l’instinct que par l’idée. Un souffrant terrible. Tel était le peuple d’alors. Tel était Damiens.

Pendant le supplice un bûcher qui semblait ne rien faire, allumé à quelque pas de l’échafaud, pétillait de temps en temps, enveloppant d’une bouffée le misérable qui disparaissait dans la fumée, puis reparaissait hurlant.

Quand ce misérable homme-peuple eut jeté son dernier râle, quand la dernière palpitation fut éteinte, quand la dernière convulsion fut épuisée, le bourreau, allant de côté et d’autre chercher les lambeaux, détachant le tronc et ramassant les membres, prit ce qui restait de cette chair humaine, et la jeta dans le bûcher. Un tourbillon de fumée blanche s’éleva. Il s’était fait au centre du bûcher un énorme trou de braise, cela y fut vite consumé. La tête fut presque tout de suite dépouillée de cheveux et de chair et réduite à l’ossement, les dents semblèrent rire, et ceux qui étaient près remarquèrent que deux flammes sortirent des deux trous des yeux. Comme le soleil se couchait, le bûcher s’éteignit. Le bourreau fouilla dans sa charrette, choisit dans ses ferrailles une large pelle de chaufournier, alla au bûcher, écarta les tisons, et prit au centre, là où avait été le cadavre, une pleine pelletée de cendre. Il remonta sur l’échafaud portant dans sa pelle cette cendre qui fumait un peu. Cela avait été Damiens. Le bourreau jeta la pelletée au vent.

En même temps un héraut à cheval, entouré de trompettes et ayant à sa droite et à sa gauche deux huissiers à verge, cria : Justice !

Cette cendre du régicide, où les souffles de l’air l’emportèrent-ils ? Qu’est-ce qu’il en fit, ce sombre vent du soir ? Dans quelle ombre fut-elle dispersée ? où alla-t-elle ? à quelle haleine se mêla-t-elle dans les ténèbres ? Dans quelle âme pénétra-t-elle ?

Il y avait alors à Arras un enfant de … ans et à Arcis-sur-Aube un enfant de … ans. À … un enfant venait de naître. Cette cendre emportée au loin, ces enfants la respirèrent-ils ? L’enfant d’Arcis-sur-Aube se nommait Danton ; l’enfant de … ans se nommait Robespierre[9]. L’enfant qui venait de naître s’appelait Marat.


Dans une autre note cette fin est modifiée ainsi :

Vers ces temps-là naissaient à Arcis-sur-Aube Jacques Danton, à Limoges Victorin Vergniaud, à Orcet Georges Couthon, à la Rochelle Nicolas Billaud-Varenne, à Guise Camille Desmoulins, à Arras Maximilien Robespierre.

Un écolier de 13 ans, nommé Jean-Paul Marat, errait pensif et sombre au bord du lac de Genève.

Cette cendre s’envola et entra dans l’âme de ces enfants.


Sur l’échafaud de Damiens, il y avait, parmi les bourreaux, un académicien, La Condamine. Homme gai et curieux. Il était venu là pour voir. Un valet du bourreau voulait le faire descendre, le bourreau dit : Laissez, Monsieur est un amateur.

La Condamine, vieux, avait une hernie et une jeune femme. Il mourut de la hernie, aidée par la jeune femme. Il était sourd et avait fait ces vers en entrant à l’Académie :

La Condamine est aujourd’hui
Reçu dans la troupe immortelle.
Il est bien sourd, tant mieux pour lui.
Mais non muet, tant pis pour elle.


Victor Hugo avait pris des notes sur les diverses législations, les coutumes, les impôts, enfin l’état des provinces françaises avant la Révolution ; ce ne sont en général que des points de repères à développer et à rédiger ; nous avons choisi ce récit qui peut donner une idée de l’immense travail en préparation :


marseille en 1720.Pendant la peste.

… Toute la ville avait un aspect effrayant. La Cannebière était particulièrement encombrée et lugubre. La largeur de l’espace, la fraîcheur des brises de mer, avaient attiré là beaucoup de familles qui avaient déserté leurs logis. Les fenêtres étaient fermées à presque toutes les maisons ; les unes étaient des espèces de forteresses où quelques vivants se barricadaient dans l’ombre contre l’air, contre le mouvement, contre le souffle des hommes ; les autres étaient des sépulcres pleins de morts. Les habitants campaient en plein air sous des toiles sur le seuil des portes, au pied des arbres, devant l’obélisque des fontaines ; la plupart à peine vêtus, tous pâles, effarés, tremblants de fièvre et d’épouvante. Des femmes toutes nues frissonnaient sur le pavé. Il y avait çà et là des cadavres qu’on laissait pourrir sans linceul ; d’autres sous des draps d’où les mouches sortaient en bourdonnant. Des soldats, le mousquet au poing, écartaient les pestiférés de certaines portes privilégiées ; des moines, le crucifix à la main, parcouraient les groupes et consolaient les agonies. Les râles se mêlaient, et les grincements de dents, et les larmes, et les bras levés au ciel. Des enfants jouaient dans ces horreurs ; il y avait des boutiques sous les arbres comme à une foire, et des gens qui vendaient et qui achetaient. Des hommes passaient transportant des malades sur des civières, des charrettes traversaient la place, traînées par des forçats et chargées de cadavres nus. Des êtres reconnaissaient leurs parents et s’enfuyaient. On n’était plus ni père, ni mère, ni fils, ni mari, ni amant, ni frère ; on était celui qui abandonne ou celui qui est abandonné. On voyait descendre par les croisées des morts liés dans des sacs, pendus par les pieds à une corde, vacillant, heurtés aux corniches et aux angles des murs, secoués par le vent, qu’on jetait dans la rue ; quelquefois deux ensemble aux fenêtres de la même maison. Les galériens ramassaient ces corps, et les dépouillaient, en riant des femmes et des filles. Sur tout cela un ciel bleu et un soleil si étrangement splendide qu’il semblait avoir quelque chose de violent et de sinistre.


faits particuliers.

Un cahier de soixante-dix-huit feuillets portant ce titre : Faits particuliers, contient des notes, prises dans divers historiens ; elles sont classées, à part quelques exceptions, par ordre chronologique, de 1721 à 1755. Nous en citons quelques-unes :

Le chapeau du cardinal Dubois fut vendu par Rome à la France huit millions.



On coupait le cou en grève à des marquis faux monnayeurs. (Morcau, marquis de Mazières, faux monnayeur, décapité le 30 août 1721.)


La petite infante reine fait son entrée à Paris en carrosse de gala avec toute la famille royale et sa poupée. — Le lendemain de l’entrée, Louis XV (12 ans) donna à la reine (3 ans) une poupée qui coûta vingt mille livres.


Les fêtes de la ville étaient ivrognes. Le duc de Gesvres, gouverneur de Paris, approuvant un plan de fête municipale dressé par les échevins, écrivait en marge : surtout, boire.


Un homme accusé d’un complot imaginaire contre le marquis de Louvois, n’ayant pu répondre intelligiblement, était, toute preuve manquante, mis à la Bastille. Il y passait trente-cinq ans et y mourait (dans un cachot, sans livres, ni papier).


Les roués recevaient onze coups de barre. Quand ils recevaient vifs[10] cela se notait.


Le comte de Charolais, à Anet, voyant un bourgeois sur le pas de sa porte, disait : Voyons si je tirerai bien ce corps-là, visait, et tuait l’homme. Impunément.

Ce comte un jour mit sa maîtresse (danseuse à l’Opéra) toute nue, la roua de coups de canne, cassa deux bras à deux laquais, puis soupa tranquillement.


Le duc de la Meilleraye (de la famille de Mazarin, éteinte — ) ou le duc de Réthel, de la même famille, seraient possibles[11]


À l’autopsie et embaumement du régent d’Orléans, on s’aperçut tout à coup que le cœur, destiné au Val-de-Grâce, n’était plus là. On regarde. On cherche. Un chien danois, le chien du prince, était en train de manger ce cœur dans un coin de la chambre. Il n’en restait plus guère que le quart.


Croizat et Montargis, deux financiers, hommes de rien, pourvus de charges dans l’ordre du Saint-Esprit, qui leur donnait le droit de porter le cordon bleu par tolérance, recevaient l’ordre de quitter le cordon ; moyen de leur faire donner pour le garder 300 000 livres.


Louis XV (adolescent), après le renvoi de l’infante d’Espagne, eut le choix entre 99 princesses nubiles (liste dressée par M. de Morville).


Vols de l’état. Dans une refonte de monnaies en 1717, le boni fait plus de 80 millions.

Impôt du dixième, impôt monstrueux, qui, établi pour la durée de la guerre en 1710, dura tout le dix-huitième siècle.

Les pièces de 50 sous ne contenaient que pour dix-sept sous d’argent.

En 1723, le louis de 45 livres (double louis) était diminué de vingt sols. Le louis ainsi rogné devait, pour valoir 44 livres, peser 7 deniers 16 grains. On était forcé d’avoir toujours son trébuchet dans sa poche.

Le 22 septembre 1724, un édit fait descendre le louis d’or de 27 livres à 14 livres.

En 1725, Paris-Duvernet fait décréter au roi une taxe du cinquantième sur tous les biens et revenus du royaume.

Le joyeux avènement coûtait 48 millions à la France.

Toutes les rentes viagères s’éteignaient au profit du roi.

En 1726, Le Pelletier des Forts supprime les rentes viagères purement et simplement, alléguant qu’elles ont été constituées en papier.

En 1730, M. Le Pelletier des Forts, contrôleur général, faisait voler par son commis Nicolas, mis pour la frime à la Bastille, cinq ou six millions d’actions de la Compagnie des Indes. La contrôleuse était complice. On afficha à la porte du contrôleur général cet écriteau :

Maison à brûler.
Maître à rouer.
Femme à pendre.
Commis à pilorier.


Quand le roi ou les princes allaient à Notre-Dame pour un Te Deum quelconque, ils prenaient par le plus long et passaient par le quai des Orfèvres, parce qu’autrement et par le chemin direct il aurait fallu passer devant le Petit-Châtelet, et délivrer quelques prisonniers pour dettes, ce qui aurait coûté.


Le roi Louis XV partait en chasse le vendredi, Louis XIV jamais.


Le jour où sa petite fille âgée de 4 ans, Louise-Marie, meurt, Louis XV, qui jouait aux petits paquets, à la banque-faillite, le jeu à la mode, ne s’interrompit pas et continua son enjeu. — On ne portait le deuil des filles de France que lorsqu’elles avaient sept ans.


Le parlement va à Compiègne avec un discours écrit, prévoyant que le roi ne lui permettrait pas de parler. Le roi dit : — Je suis mécontent de vous. Le premier président ouvre la bouche : — Sire… — Taisez-vous, dit le roi. L’abbé Pucelle, conseiller de grand’chambre, s’avance et présente le discours écrit. Le roi dit à M. de Maurepas : Déchirez.

L’abbé Pucelle exilé à Corbigny. — Titon conduit à Vincennes. Puis à Ham.


En 1656, les chirurgiens-barbiers, exerçant la « barberie », furent réunis au corps des chirurgiens de robe longue, ce qui plaça les chirurgiens au-dessous des médecins, infériorité constatée par un écu d’or que le corps chirurgical offrait tous les ans au corps médical.

Cependant La Peyronie, premier chirurgien du roi, étant supérieur à Chicoisneau, premier médecin du roi, les chirurgiens reprirent vers 1743 avantage sur les médecins. Jusqu’alors les chirurgiens avaient été en boutique. À partir de 1743 ils furent maîtres-ès-arts.


En 1725, introduction des francs-maçons en France par des anglais (lord Derventwater) free maçons. Le Grand Orient a été fondé en 1773.


Le roi désire une parure de 250 000 livres. Le garde des sceaux fait vendre la cuirasse donnée par Soliman à François Ier et damasquinée avec diamants. La cuirasse est vendue 600 000 francs. Le roi a sa parure 250 000 de francs et le garde des sceaux Chauvelin s’adjuge le reste.

Chauvelin a volé deux montres à des polonais, ce qui est bas pour un ministre du roi de France, lequel ne doit friponner que dans le grand, quand c’est son caractère.


Les cardinaux-ministres, — Richelieu saigne (têtes coupées). Mazarin purge (argent pris). Fleury met à la diète (famine).


Dans les inondations (1711-1740) partout où allait la rivière, la police appartenait au prévôt des marchands et aux échevins. Dans l’inondation de 1741, on passait place Maubert en bateau pour quatre sous, on y porte le bon Dieu dans un bateau, on l’y monte au premier par une échelle, et par cette échelle ensuite on descend le mort. — Il y avait dans le couvent des Célestins de l’eau dans l’église jusqu’à l’autel.


La Vintimille, sœur de la Mailly, apprenant que sa sœur était maîtresse déclarée du roi, rêvait à seize ans au couvent de supplanter sa sœur et la supplanta. Elle eut un fils ressemblant au roi que Vintimille, le mari, appelait le demi-louis.


Sur un sermon du curé de Saint-Barthélemy, le roi, touché de religion, chasse Madame la comtesse de Mailly et prend Madame la marquise de la Tournelle, sa sœur cadette.

La Tournelle se fit faire duchesse de Châteauroux, maîtresse déclarée, avec une table de dix couverts tous les soirs, et 50 000 écus de pension sa vie durant.

On fit sur la Mailly, remplacée par la Tournelle, puis par la Vintimille et la Lauraguais, ses sœurs, Nesle comme elle, une chanson avec ce refrain :

V’là ce que c’est qu’ d’avoir des sœurs !

Décembre 1742. Un jeune homme nommé Desmoulins, âgé de dix-sept ans, après avoir été rompu vif, fut vingt-deux heures à mourir sur la roue. Il but plusieurs fois, et l’on fut obligé de relayer les confesseurs. On finit par l’étrangler.


Voltaire nommé à l’Académie par ordre du roi. Libelle contre lui, où on lui reproche ses coups de bâton et ses exils. Fait par un nommé Roy.



L’usage était que la première entrevue du roi et de la dauphine (nouvelle) se fit en plein champ sur un tapis, avec un carreau pour l’agenouillement de la princesse.


1748. Querelle de jeu entre le comte de Coigny et le prince de Dombes. On monte en voiture pour s’aller battre. C’est la nuit. À l’endroit où l’on trouve le crépuscule assez avancé et où l’on voit un peu clair, le prince et le comte mettent l’épée à la main. M. de Coigny est tué. L’endroit est sur la route de Versailles, et se nomme à cause de cela le point du jour.


1750. Le clergé refuse l’impôt. La dauphine fait une fille, ce qui est son refus d’impôt. Elle doit un roi au peuple.

La nourrice n’a droit qu’à donner à téter au dauphin, mais n’a pas le droit d’y toucher. Il y a des remueuses pour toucher au dauphin.

Étiquette. Quand l’heure sonne, si l’enfant dort on le réveille pour le remuer. L’étiquette veut qu’un dauphin soit remué quatre fois par jour. S’il fait dans ses langes trop tôt, il attend ses quatre heures. Si une épingle le pique, tant pis, on ne peut la lui ôter, il y a une femme pour cela. C’est un miracle de réussir à élever un dauphin. Il crie sans cesse. Son enfance est une torture.


1752. Un vicaire porte-Dieu, pour refus de confession, est condamné par le parlement à être blâmé nu-tête, ce qui comporte infamie.


Cas de galères. — Vol d’une barre de fer de trente sous par un domestique à son maître. — Le fouet et la fleur de lys (1731).

Un laquais pour avoir injurié ses maîtres.

Avoir imprimé, sans permission, n’importe quoi ayant trait à la Bulle Unigenitus.

Vol d’un mouchoir dans la grand’chambre (samedi 29 août 1733), trois ans de galères, marqué de trois lettres. Il y eut, dans la grand’chambre, trois voix pour pendre l’homme.

Un greffier, nommé Marot, condamné à la marque et à neuf ans de galères pour avoir donné à sa maîtresse deux ou trois vieilles cuillers désargentées déposées au greffe du parlement et oubliées depuis des années dans la poussière du grenier des archives.

Un homme est aux galères pour avoir dit qu’il avait un ordre d’enlever des enfants (condamnation prononcée par l’intendant d’Orléans). Or de tels ordres avaient été en effet donnés, et par écrit.

Avoir recoupé de vieux jeux de cartes pour revendre douze sous le sixain que le roi vend (neuf) trente-cinq sous. — Carcan et galères.


Choses utiles au détail du livre[12] :

Louise Diane d’Orléans, Mme de Chartres, née en 1707. Le duc de Mazarin mourut en 1731, laissant une veuve qui devint madame de la Vrillière et fut chargée de déniaiser le petit Louis XV.


Lire les chapitres lv et lxvde l’Histoire du parlement de Voltaire.


Le soir de la mort de Mme Henriette de France, Mme de Pompadour soupa à Trianon sur une table de quadrille avec trois princes dont était M. le duc d’Orléans et M. le prince de Conti.

On transporta la morte de Versailles aux Tuileries, la nuit, dans un carrosse où elle était sur son séant en vêtement de nuit avec un suspensoir sous les bras « pour l’empêcher de ballotter » (Barbier). Et sur le devant deux femmes de chambre « très fâchées de cet emploi ».


Le comte de Charolais a tenu vingt ans en captivité dans sa maison une madame de Courchamp, femme d’un maître des requêtes, qu’il avait enlevée malgré elle.


1750. La duchesse de Chartres étant successivement accouchée de deux enfants, le duc de Montpensier et Mlle de Chartres, le duc d’Orléans (le dévot) alla chez le procureur général Joly de Fleury déclarer que, le chancelier n’ayant assisté à aucune des deux naissances, comme cela est dû aux premiers princes du sang, il ne reconnaîtrait comme de sa famille aucun de ces deux enfants.


Le procureur gêneral Joly de Fleury recevait occultement une pension de 60 000 livres par an sur l’hôpital général. Argent pris aux pauvres. 8 malades par lit. Deux étages à chaque lit. Les malades couchés pieds dans visages. 1 219 lits à l’Hôtel-Dieu servaient à 6 000 personnes. 2 mètres cubes d’air par tête (il en faut 12 ou 16 mètres). Les sept chefs de l’administration des Hôpitaux de Paris étaient l’archevêque, le premier président, le procureur général, les deux premiers présidents des comptes et des aides, le prévôt des marchands et le lieutenant général de police.


1753. — Curieux cas de galères. — On met au carcan un cocher de M. de Charolais, lequel cocher avait voulu s’attabler dans un cabaret avec un chevalier de Saint-Louis, et, sur son refus, l’avait souffleté. — Depuis 4 heures jusqu’à 6 heures avec cet écriteau : Domestique violent. Puis marqué des trois lettres S. A. L. et envoyé aux galères pour cinq ans.


Parc-aux-Cerfs. — La première fille, ne connaissant pas le roi, lui dit : Vous ressemblez à un écu de six francs.


1755, août. Louis XV prit dans une seule année pour sa dépense plus de 180 millions (400 millions d’aujourd’hui).


locutions.

M. Séguier, qui, sans difficulté, a le plus beau nom du parlement.

M. Moreau, avocat au parlement, et qui est une belle plume.

La maison d’eau (le château-d’eau).

Très humbles remontrances du parlement au roi sur les surprises journalières faites à la religion dudit seigneur Roi (juillet 1756).

Le duc d’Orléans passait pour avoir dessein sur la couronne, qui est en effet un grand morceau.

La viande est à douze sols la livre. Le carême, on ne peut faire ni maigre ni gras, à cause de la cherté de tout le vivre.

Il vint à Paris faire le métier du croc (d’escroc).

Mme de Choiseul était capable d’avoir une bâtarde, elle était femme du monde (galante).

levacher, ancien officier, n’était pas d’humeur souffrante, et, se voyant bafoué, a mis l’épée à la main.

M. Portail (1723) est premier président. Il y a longtemps qu’il faisait des menées pour ce morceau.

La première chambre des enquêtes s’appelait le Cabinet du Parlement.

L’avocat Labarre, grand homme sec en perruque noire, vient tous les jours au pilier des consultations et n’est jamais consulté.

Il est de maison à être duc.

Convulsionnaires rue Saint-Honoré. Une femme nommée Nicette y danse sur la tête, jupes tombantes, attitude peu propre à la canonisation, dit Barbier.

Cette fille, quoique âgée de quarante ans, est encore fort en état de soutenir la courtoisie.

La première condition, c’est d’être né de gens de quelque chose.

Ceux qui savent le particulier ne croient rien de ceci.

Le public ne va plus au prône, ce qui forme esclandre et irréligion.

Heureusement les vifs du parti, et qui ont le mieux parlé dans les assemblées précédentes du parlement, comme MM. Thomé, Dupré et Parent, sont absents.

chanson.

Broglie sans aucune escorte
Court au quartier de Coigny,
Portant, à la chèvre morte.
Le plus jeune de ses fils.
Et montrant son Landerirette,
Et montrant son Landeriri.

Cela me ruinerait et me mettrait à la chemise.

Chaque membre du parlement triomphe de l’exil de l’archevêque, et est enflé.

C’est un fou et un ratier (qui a des rats dans la tête).

Le prince s’est mis dans une fureur parfaite.

M. de Rohan est le plus bel homme de cheval qu’il y ait.

Le cardinal est traité d’imbécile. Il est d’âge à l’être sans qu’on puisse le trouver mauvais.

Le roi a fait son entrée à Paris par la porte Saint-Martin. Le prévôt des marchands l’a été recevoir à la Villette. Le parlement était en robe. La ville était à cheval.

Il mourut à l’étroit (en prison).

Le pape a fait un tour de calotte (un coup d’état ecclésiastique).

Église de Saint-Benoît le Bétourné (parce que l’autel était tourné vers l’occident).

Quand le régiment de Champagne est content, tout le monde doit l’être. Je m’en f… était volontiers remplacé par : Je suis du régiment de Champagne.

Pas de petits princes d’Orléans. Le duc de Chartres, fort gros, quoique jeune, voit peu sa femme et ne passe pas pour grand acteur. Nulle grossesse n’est annoncée.

Le maréchal de Noailles est à craindre par trop d’esprit dans les matières de finances.

Le roi a des maîtresses, ce qui ôte à la reine le respect des gens de cour.

III
mirabeau.

Mirabeau alla à Saint-Cloud dans une chaise de poste qui l’attendait sur la route ayant pour postillon son neveu, le marquis du Saillant, le même qui a été aide de camp de mon père en 1811, et chargé par lui de nous accompagner de Bayonne à Madrid. M. du Saillant a conté à ma mère que Mirabeau songeait au duc de Guise, et craignait d’être assassiné à Saint-Cloud. (Les détails donnés par Louis Blanc sont absolument exacts, t. Ier, p. 408, in-4°.)

Page 442, très belle page de Louis Blanc à propos de Necker.


Le 14 mai, le revirement contre Mirabeau commence. Après son discours sur le droit de guerre (pour le roi), Mirabeau est hué à la sortie de l’Assemblée, et le peuple marque l’arbre où Mirabeau sera pendu.


La découverte de l’armoire de fer prouve la corruption de Mirabeau. La Convention décrète que sa statue sera voilée jusqu’à ce que le rapport soit fait.


Mirabeau. — Quelque chose comme le tonnerre se laissant acheter. Un ouragan tournant court et faisant des concessions. L’ange exterminateur à vendre. Le foudroyeur corrompu par le foudroyé. La trompette du jugement dernier s’offrant au marchandage.

Effet effrayant du virus monarchique dans le sang révolutionnaire.


1re étape de la corruption, avril 1790 (?)[13]. L’hôtel Charost, faubourg Saint-Honoré. Le comte de La Marck. Le comte de Mercy, ambassadeur d’Autriche. On le sonde. Il se montre possible.

Mirabeau avait déjà reçu du duc d’Orléans 80 000 livres, comptées par Latouche et portées dans trois fiacres (chez Mirabeau ?) rue de la Chaussée- d’Antin.

2e étape. — On lui offre par La Marck, ses dettes payées, 208 000 livres, 6 000 francs par mois (secrets) et un million après la session, si l’on est content de lui. Il accepte avec joie. C’est Fontanges, archevêque de Toulouse, qui est chargé de liquider ses dettes.

(4 juillet 1790) Saint-Cloud. La reine, l’archevêque de Toulouse, un troisième reste inconnu, plus le roi survenant et restant avec Mirabeau une heure et demie.


Mirabeau appelait Lafayette Gilles-César.

IV
la convention.

Ce dossier, très volumineux, comprend sept parties portant les sous-titres que nous avons mentionnés page 352. C’est de ces notes qu’a été tiré le livre III de la deuxième partie ; en général, les notes utilisées sont biffées, il en reste encore beaucoup à glaner. Un fragment important, sans date, mais dont l’écriture nous semble être de 1848, était sans doute destiné à être publié séparément :

la salle.

C’est dans cette salle du Manège que Louis XVI fut jugé. On l’amena à la barre par un couloir étroit pratiqué dans la largeur de la salle. Le fauteuil du président faisait face à la barre.

La forme de cette salle était oblongue. On y entendait très bien. À la Convention, les orateurs parlaient volontiers de leur place et ne montaient à la tribune que pour les grands mots ou les grands coups. L’aspect de la salle était pauvre et sordide. Les représentants y siégeaient vêtus de leurs habits de ville, la plupart malpropres pour la popularité. Danton et Lacroix y vinrent les premiers en sans-culottes, c’est-à-dire avec des pantalons larges et des vestes courtes. Cette veste courte était la carmagnole. De nos jours elle a été remplacée par la blouse courte. Au milieu de cette horde étaient gravement assis des huissiers vêtus de noir, en bas noirs avec souliers à boucles, des cravates blanches au cou, et poudrés. M. de Pontécoulant me disait : Les huissiers avaient l’air d’être les sénateurs ; les sénateurs n’avaient pas même l’air d’être des huissiers.

Peu à peu la misère acheva ce délabrement que la popularité avait commencé. D’apparent il devint réel. Les représentants avaient dix-huit francs par jour. Dix-huit francs en assignats, c’est-à-dire moins que rien, l’ironie de quelque chose. Avec ces chiffons d’assignats nul moyen de se loger, ni de se nourrir, ni de se vêtir. Les habits de négligés devinrent misérables. On alla faire des lois les coudes percés. Un jour, on fit aux membres de la Convention une distribution de pruneaux, une autre fois on leur délivra des bons de pain, une autre fois on leur donna du drap. Législateurs en guenilles sous lesquels la terre tremblait.

À cette époque il n’y avait plus dans Paris ni riches, ni pauvres. Il fallait un bon pour vivre. La commune distribuait à chaque habitant deux onces de pain par tête, d’un pain d’orge et de seigle à peine cuit. Un jour, Doumerc, qui fut depuis intendant général de l’armée, vint au comité de salut public tout rayonnant et dit : La France est sauvée ! J’ai fait mes calculs. Nous allons pouvoir donner quatre onces de pain au lieu de deux, et six sous à chaque officier.

Les membres de la Convention ne recevaient aucun imprimé à domicile, ni convocation, ni ordre du jour. En arrivant à la salle des séances chaque membre passait à ce qu’on appelait la distribution. C’était un petit guichet à travers lequel une vieille femme donnait à chacun le paquet d’imprimés du jour, rapports, pétitions, nominations des bureaux, etc.

Les séances au début étaient assez habituellement molles, vides, languissantes, puis tout à coup un vent soufflait, et cela devenait terrible.

La Convention ressemblait à la mer, en un instant bouleversée.

Alors c’étaient des cris, des vacarmes, des tumultes, des rires stridents, des railleries qui avaient la saveur du sang, des grincements de dents, des trépignements furieux, des poings montrés. Tout rugissait à la fois, dedans, dehors, en haut, en bas, et les tribunes répondaient à la montagne comme la cage des tigres à la cage des lions dans une ménagerie.

Plus tard la Convention siégea aux Tuileries dans la salle de spectacle. C’était un charmant théâtre dans le style rocaille. On l’agrandit comme on put, on y mit un plancher de sapin, des gradins et des bancs de bois de chêne, et la Convention s’y logea. Le comte de Provence dans un quatrain à Marie-Antoinette avait appelé ce théâtre la grotte de Cypris. Cette grotte devint un antre.

La Convention avait une garde. Pendant la Terreur cette garde ne se composa que de gens en bonnet rouge armés de piques. Après le neuf thermidor, la Convention fut gardée par des espèces de hallebardiers qui avaient des fraises et des chapeaux à la Henri IV. On les appelait les pituites.

La Convention voulait se perpétuer comme de nos jours la Constituante de 1848. Tallien poussait à la perpétuité. L’honneur de la dissolution de la Convention revient à trois représentants courageux : Thibaudeau, La Réveillère-Lépeaux et Pontécoulant. Ce fut sur la motion de Thibaudeau que l’assemblée se sépara.

Les souvenirs qu’elle laissa furent si terribles et l’on eut une telle crainte de voir se reformer une Montagne qu’il fut défendu aux membres des Cinq-Cents de choisir leur place. Tous les mois, en élisant le président et en reconstituant le bureau, on tirait au sort les numéros des sièges, et chaque membre était tenu de s’asseoir à son numéro. On interdit également au Conseil des Anciens et au Conseil des Cinq-Cents les motions d’ordre qui avaient été les coups de vent de la Convention. Un jour Saint-Just dit à Chabot : Attends ! tu vas voir une motion d’ordre qui va faite moutonner l’assemblée. — Quels moutons ! dit Lanjuinais.


la révolution. — détails. — petits faits caractéristiques.

(Démonstrations girondines.) Le 3 novembre 1792, des fédérés des provinces et des Dragons de la Liberté parcouraient Paris, le sabre à la main, en chantant ce refrain :

La tête de Marat, Robespierre et Danton,
Et d’tous ceux qui les défendront,

Ô gué !

Ivres. Et ils ajoutaient : Pas de procès au roi ! À la guillotine, Robespierre !


faïences.

Dans l’assiette :

Vivre libre ou mourir !

Sur le pot à l’eau, une cage vide avec cette légende : Vive la liberté. Plat à barbe. Au fond, un tombeau noir et des cyprès avec cette légende :

Aux mânes de Mirabeau.

On appelait les condamnés des charretées les cardinaux à cause de la chemise rouge.


Le Chapelier dit à d’Eprémesnil : — Monsieur d’Eprémesnil, problème à résoudre. — Lequel ? — Quand nous serons dans la charrette, auquel de nous deux s’adresseront les huées ? — À tous deux, dit d’Eprémesnil.


Riouffe, emprisonné plus d’un an à la Conciergerie et qui a échappé, écrit : — J’ai été quatorze mois sous l’échafaud.


93 avait mis en coupe réglée toute l’ancienne société française. Chaque jour des têtes tombaient, l’échafaud était permanent, et tous les soirs des troupes de chiens venaient lécher le sang tiède et fumant entre les fentes des pavés.

Quand un de ces condamnés sortait de la prison pour monter sur la charrette, le geôlier ramassait les quelques effets qu’il laissait dans son cachot et en dressait l’inventaire. Nous avons en ce moment sous les yeux un de ces procès-verbaux contenant vingt-quatre noms et signé par Guiard, concierge de la prison du Luxembourg ; nous ne pouvons nous empêcher d’en extraire quelques lignes où se rencontre un détail qui nous a frappé :

« À Maluisy, tombe sous le glaive de la loi.

« Deux étuis renfermant deux gobelets de cristal ; plus une boîte rouge en écaille avec un portrait de femme ; plus enfin une lunette d’approche. »

« À Chambon d’Arnouville, tombé sous le glaive de la loi.

« Une lunette d’approche, plus du galon en or, propre à être brûlé. »

« À Nicolaï, passé sous le glaive de la loi.

« Un étui de basane rouge, dans lequel est un gobelet et deux lunettes d’approche ; plus un couteau à gaine, manche d’ivoire. »

« À La Marelle ; tombé sous le glaive de la loi.

« Trois flacons de cristal ; une lunette d’approche, plus une autre lunette d’approche ; une paire de boucles d’argent à jarretières. »

« À d’Haufefort, tombé sous le glaive de la loi.

« Une coupe garnie d’écaille ; un étui renfermant une lunette d’approche ; deux cuillers d’argent à café, une petite lame d’argent, servant de gratte-langue. »

À Fabre d’Églantine, condamné.

« Deux couverts d’argent à fileté, une paire de draps, un gros manchon, une lunette d’approche en ivoire, cinquante volumes reliés, trente-neuf Encyclopédie, six volumes de Molière, deux cahiers, histoire de la Révolution, une lampe à quinquet, trois matelas, un fauteuil de paille à dossier en lyre. »

Que signifient toutes ces lunettes d’approche et à quoi ont-elles servi ?

Que cherchaient-ils donc à l’horizon ces malheureux vers lesquels depuis tant d’années la révolution s’avançait ?

Hélas ! si au lieu de toutes ces vaines lunettes de verre et de bois, ils eussent eu la véritable longue-vue, celle qu’on appelle la prudence, peut-être eussent-ils distingué à temps la guillotine debout au loin dans les brumes de l’avenir, et qui sait si 89 n’eût pas évité 93[14] ?


Michel Lepelletier de Saint-Fargeau fut assassiné le 20 janvier 1793 par le garde du corps Paris chez Février, restaurateur au Jardin Égalité. Au moment de l’assassinat, Lepelletier de Saint-Fargeau était dans la seconde salle du restaurant située à droite et communiquant avec la première par une assez large arcade surbaissée qui permettait de voir d’une pièce ce qui se passait dans l’autre. Lepelletier de Saint-Fargeau était seul dans cette seconde salle. Il était assis près de la muraille, sur une chaise à dossier-lyre, devant une petite table sans nappe où son couvert était mis. Il avait à sa droite, à quelques pas de lui, une autre chaise pareille à la sienne sur laquelle une serviette était jetée, et devant lui, au mur qui lui faisait face, était adossée une autre petite table chargée de vaisselle et garnie de sa chaise également à dossier-lyre. Le garde du corps Paris le frappa, comme on sait, d’un coup de sabre dans le ventre, du côté gauche.

Le sabre était long et droit, le coup fut porté avec la pointe. En cet instant-là, trois personnes seulement qui causaient entre elles et qui étaient debout au milieu de la première salle eussent pu voir par l’arcade ce qui se passait dans la seconde. C’étaient trois hommes. Un de ces hommes (sans doute un habitué de la maison) était nu-tête, le second avait un chapeau rond, le troisième était enveloppé d’un manteau bleu et avait un chapeau à trois cornes ; celui-là tournait le dos à Lepelletier Saint-Fargeau.

Peut-être la dame assise au comptoir, qui était placée vis-à-vis de l’arcade, eût-elle pu aussi voir l’action violente qui s’accomplissait dans la salle voisine, mais elle était occupée dans ce moment à recevoir l’argent et peut-être à écouter les galanteries d’un individu qui venait de dîner et qui allait sortir. Le restaurant Février était décoré, selon la mode du temps, de rinceaux et d’arabesques qui couvraient les murailles du plancher au plafond et qui encadraient çà et là des paysages peints sur de larges panneaux. Quand Paris le frappa, Lepelletier était placé vis-à-vis d’une de ces peintures représentant une espèce de vieux châtelet avec tourelles, et il avait au-dessus de sa tête un autre paysage, d’aspect fort riant, dont le centre était occupé par un groupe de peupliers. Personne n’ignore (car les détails qu’on donne ici sont tous absolument inédits et inconnus, et nous ne voulons pas           [15] ce que tout le monde peut lire dans tous les papiers du temps), personne n’ignore que le dialogue entre Lepelletier et son assassin fut très rapide et très court. — N’êtes-vous pas Lepelletier Saint-Fargeau ? — Oui. — Ne venez-vous pas de voter la mort de Louis XVI ? — Oui. — Après ces deux oui, Paris frappa. Lepelletier Saint-Fargeau était en culotte courte et bas de soie. Il portait un habit à la française, couleur jaune clair, et un gilet rose. Paris était enveloppé d’un grand manteau de couleur brune et avait un chapeau à larges bords rabattu sur les yeux. Sous ces deux costumes, ces deux hommes rappelaient assez bien, l’un le berger, l’autre le brigand d’opéra-comique.


La guillotine, que les italiens appelaient Mamaia, était en usage à Gênes, à Bologne au XVIe siècle, et en Angleterre au XVIIe. Elle s’est appelée en France un instant Louisette ou Louison, du nom du docteur Louis, co-propagateur avec Guillotin.

La première guillotine a été construite par l’allemand Schmitt, faiseur de clavecins. — Le 2 octobre 1791, Louis XVI signa le décret qui ordonnait la construction de cette machine.

La première exécution par la guillotine avait eu lieu le 25 avril 1792, — Quand on essaya la guillotine, on l’essaya d’abord sur un mouton vivant, plus tard sur Louis XVI. — Le premier être vivant que la guillotine ait frappé en France fut un mouton, le premier roi fut Louis XVI.


pressions du dehors.

Dès 1789, à propos des biens du clergé, Lemintier, évêque de Tréguier, pousse, en un mandement, à la guerre civile. Conseille le soulèvement, excite Kergué, Trogoff et le chevalier de Kéralio. Leur promet le tocsin des paysans.


Dans un village près de Caen, émeute de 300 dévotes voulant pendre leur curé dans l’église (Intrus. Assermenté), et descendant pour cela la lampe suspendue à une chaîne devant l’autel. Lanterne d’un nouveau genre.

Dans les paroisses de la Mayenne, les églises fermées, rouvertes par les fidèles à coups de hache.

À Paris, Chaumette avait dit : Fermez les boutiques à prêtres.


Symptômes menaçants. Dans la séance du 30 novembre, Lecointe-Puyraveau et Birotteau, arrivés d’Eure-et-Loir, racontent : Les curés exaspèrent les paysans. Disent qu’on veut détruire le culte.

Danton craint le bouleversement de la France par les curés. Question des prêtres. Question des subsistances. Sédition. Disette. Jacquerie royaliste.


Mars 1793.

La société populaire d’Amiens dénonce à l’Assemblée Robespierre, Danton et le parricide Marat, médecin du frère du tyran Capet.


Le club des Jacobins de Mâcon demande la guillotine permanente à Paris et roulante dans les départements. Un inventeur propose la guillotine à 30 colliers.


convention.

La Convention, tempête. La monarchie, épave.


1792. 21 septembre. Midi. La salle du Manège.

Le premier qui fut président (à l’unanimité) ce fut Pétion.

Tallien, jeune, portait la carmagnole.

Ce fut Collot d’Herbois qui demanda la république et Grégoire qui la décida. Un comédien propose, un évêque dispose.

Il y a on ne sait quoi de profond dans cette coïncidence de l’excommunié et du prêtre. Cela semble prémédité par le hasard.


Dumouriez définissait la Convention : 300 scélérats appuyés sur 400 imbéciles.


Robespierre appelait Sieyès la taupe de la révolution.

Sieyès, en mourant (après 1830), répétait continuellement à travers son agonie : — Si M. de Robespierre vient, vous lui direz que je n’y suis pas.


La noblesse a été abolie sur la motion d’un député inconnu et obscur appelé Lambel (Lambel, terme héraldique qui marque une diminution dans les armoiries. Lambel des branches cadettes. Lambel ou barre de bâtardise. Le lambel a cette forme : [Croquis] ).


Il y a eu trois comités de salut public. Le 1er, 25 membres, girondin, influencé par Vergniaud. — Le 2e, 9 membres, intimidé par Danton (qui pourtant n’en était pas). — Le 3e, 10 membres (décemvirat), gouverné par Robespierre. Ce fut celui de la Terreur. — Séances secrètes. Tous les pouvoirs. Pas de président. Une tête, Robespierre.


Le comité de surveillance générale ébauche dès septembre 1792 dans la commune ce que sera le comité de salut public dans la Convention.

La Convention discute un arrêté de la commune relatif à la suspension de l’Ami des lois de Laya. Danton s’écrie : — Il ne s’agit pas d’une comédie, il s’agit d’une tragédie, couper la tête à un tyran ! Dépêchons-nous.


Il y avait la salle du Comité de sûreté générale.

La salle du Comité de salut public.

La salle du Conseil exécutif où siégeaient les ministres.

Un corridor obscur joignait, comme un trait d’union, le Comité de sûreté générale au Comité de salut public. Certains hommes s’y parlèrent bas. Une politique redoutable, mêlée des deux comités, sortait de ce corridor.


Le tribunal révolutionnaire occupait au premier étage du palais de justice une salle oblongue dont les fenêtres donnaient sur les cours intérieures. Au fond de la salle, à l’extrémité d’un plancher exhaussé d’un degré qui formait une sorte de préau en avant du tribunal et qui partageait la salle en deux, on apercevait une table rectangulaire, à panneaux pleins, en forme d’autel, élevée elle-même d’une marche au-dessus du plancher, derrière laquelle siégeaient, coiffés d’immenses chapeaux à la Henri IV, empanachés de plumes tricolores, couverts de longs manteaux pareils à des linceuls, un large ruban tricolore au cou, les cinq juges, le président au milieu d’eux. Derrière les juges, sur un banc en bois de chêne à haut dossier disposé en fer à cheval et s’élevant encore d’un degré, on voyait douze hommes accoutrés de longues redingotes ou de carmagnoles, têtes nues, les cheveux en désordre, presque tous sans cravates, quelques-uns sans bas dans leurs souliers ; c’étaient les jurés.

Le banc où ils siégeaient était revêtu d’un coussin de cuir et se prolongeait à droite et à gauche jusqu’à la naissance du plancher qui servait d’estrade au tribunal et autour duquel circulait un couloir communiquant à diverses portes au fond de l’enceinte.

Les deux extrémités du banc des jurés étaient terminées par des compartiments qui restaient habituellement vides, mais qui pouvaient être occupés au besoin par les accusés, les défenseurs, ou les gendarmes.

Au pied du tribunal et en avant, était la table du greffier, et à droite celle de l’accusateur public. Ces deux tables étaient supportées par des griffons peints en bronze. Les griffons étaient alors fort à la mode. La tribune de la Convention était appuyée sur des griffons.

L’accusateur public et le greffier portaient le même costume que les juges.

Deux gendarmes de Paris, dont l’habit était encore l’uniforme du temps de Louis XV, se tenaient debout des deux côtés de l’entrée de l’estrade.

Le reste de la salle, séparé par une barrière de bois à hauteur d’appui, était destiné au peuple. On y voyait beaucoup de femmes.

Les murailles, autrefois fleurdelysées, étaient nues et blanchies à la chaux.

C’est devant ce tribunal que comparut Marie-Antoinette. Elle était vêtue de blanc, et elle avait les cheveux gris. Quelques juges insistèrent pour qu’on la fît asseoir sur une chaise de paille, mais par je ne sais quel reste de respect, on lui donna le fauteuil de cuir du greffier. On la plaça à gauche du tribunal. En tournant la tête, elle pouvait voir par la fenêtre qui était derrière elle les tours bâties par saint Louis[16].


Sur les soixante-seize présidents de la Convention dix-huit ont été guillotinés, trois se sont suicidés, six ont été emprisonnés, huit ont été déportés, vingt-deux ont été mis hors la loi, quatre sont devenus fous. Sur soixante-seize la fatalité en a frappé soixante-et-un.


dénombrement des membres.

C’est sur des feuilles inégales que sont tracés les portraits, en une ou deux lignes, des membres de la Convention ; un trait de caractère, une réplique célèbre, un tic, une particularité fixe dans notre mémoire le type de tel ou tel conventionnel ; les pages 129 à 147 renferment le résumé de toutes les notes que Victor Hugo a prises pour donner une indication à chacun d’eux ; pourtant, dans ces notes que nous avons sous les yeux, tout n’a pas été employé, ou cité entièrement ; voici quelques exemples :

Gorsas, journaliste, qui voyant Marat vêtu proprement le jour où l’on jugea Louis XVI, dit : La mort est une fête pour cet orang-outang.

La Source, qui avait jeté ce cri bête : Malheur aux nations reconnaissantes ! un des premiers qui aient porté des favoris, grand col, cravate lâche, cheveux à la Titus, presque un visage d’élégant de l’empire. Précurseur en cela seulement.

Barbaroux, figure phocéenne, presque grecque, longs cheveux, la lèvre inférieure un peu dédaigneuse.

Boileau, un de ceux qui osaient colleter Marat.

Lanjuinais, breton, têtu, intrépide, œil perçant, nez sagace.

Buzot, ascétique, dédaigneux comme Barbaroux, grand nez, grande bouche, grands yeux ; un des rares élégants qui portaient encore la lévite à deux collets et les cheveux roulés. Dînait beaucoup.

Camus, janséniste, auteur de la constitution civile du clergé, croyait aux miracles du diacre Pâris.

Cambon, créateur des finances, nez aquilin, cheveux noirs soigneusement peignés, cravate bien nouée, les bras croisés. Air honnête.

Antoine-Louis-Léon Florelle de Saint-Just qui avait écrit (à Daubigny) : Je me sens de quoi surnager dans le siècle. Saint-Just disait : La révolution ne commencera que quand le tyran finira.

Bancal, qui avait lu à la tribune le manuscrit de Thomas Paine demandant pour Louis XVI le sursis au nom de la République d’Amérique.

Bourdon de l’Oie, qui proposait de rayer Marat du club des Jacobins.

Julien, qui comparait la Montagne aux Thermopyles. Un emphatique.

Gamon, qui réclamait contre l’exclusion des femmes aux tribunes publiques.

Fabre d’Églantine (à cause de l’églantine d’or des Jeux Floraux). — Ancien académicien, auteur du Philinte de Molière, homme de plaisir, secrétaire de Danton.

Chalier. — Le Marat de Lyon. Piémontais, jaune comme Marat, perruque poudrée, mimique italienne, avait dû être prêtre, avait été marchand, riche adorant les pauvres, enthousiaste, amer, féroce. Une tourterelle sur l’épaule.

Père Duchêne. Hébert, marchand de contremarques, dévot, puis athée. Coupeur de bourses (ainsi qualifié par les jacobins).

(Ne pas confondre avec un Hébert, dentiste, de Lyon, qui a publié en 1779 un écrit intitulé : Le Citoyen Dentiste.)

Guillotiné le 24 mars 1794. Lâche sur l’échafaud. Sa femme, une ex-religieuse, guillotinée 20 jours après. Le cachot qu’il occupa à la Conciergerie fut ensuite le cachot de Danton et de Robespierre, qui l’avaient fait guillotiner. Violent et féroce dans son journal. Doux, aimable et affectueux dans la vie privée} homme de populace doublé d’un homme du monde (Félix Pyaf).

Il se fit de service au Temple le jour où Louis XVI quitta ses ordres et son épée, afin de voir le visage humilié du roi.

Vergniaud. — Logeait rue des Jeûneurs — puis dans un petit pavillon entouré des jardins de Tivoli. — Économe. Modeste. Vit de peu. Turgot avait payé son éducation chez les jésuites. Vergniaud entra au séminaire et recula au moment d’être prêtre. Alla à Bordeaux étudier le droit. Le président Dupaty le protégea. À Paris, député, va chez Mme Roland, mais préfère Mme Simon-Candeille (depuis Mme Périé). Rêvassait beaucoup. Écrivait sur son genou. Jetait là le papier griffonné au hasard. Apprenait par cœur ses discours.

Pâle. Yeux noirs, bouche large, gros sourcils, cheveux châtains, grêlé, comme Mirabeau, et moins. — En tout, moins que Mirabeau. — Écrivait à sa sœur de lui envoyer des chemises.

Brissot, voix forte, âme faible. Ayant au pied un boulet, Morande. Un Rousseau manqué. Nature basse. Vues grandes. Marat lui disait : — Brissot, pourquoi as-tu prêté la patte à Lafayette ?

Louvet, avait fait Faublas. Vivait avec Lodoïska. Demeurait rue Saint-Honoré. Il accuse à la Convention Robespierre, Danton et Marat. Quand il arrive à Marat, il dit : Dieu ! je l’ai nommé ! (28 ans. L’air d’une femme. Blond. Pâle. Yeux bleus.)

Barère. Beau parleur. Élégant. L’air dégagé. Haute taille. Se faisait appeler de Vierzac comme Brissot se faisait appeler de Warville. Familier d’Orléans par la Genlis. Tuteur de Paméla.

Garat, remarquable comme écrivain. Toujours hésitant entre le scrupule de commettre une action violente et la peur de ne pas la commettre. C’est à lui que Robespierre dit un jour : Ah ! je suis bien las de la Révolution !

Chaumette, homme du mal, fils d’un cordonnier, avait été mousse, novice-moine, clerc de procureur, clubiste, journaliste. Ami d’Hébert. Âme basse et dure.

Lamourette, évêque fait pour laisser son nom à un baiser, doux et vaillant, du reste ; il disait : Qu’est-ce que la guillotine ? Une chiquenaude sur le cou.


louis XVI. — sa famille. — son procès.

Louis XVI, duc de Berri, jeune, réputé impuissant. Les yeux bridés. L’air bête. Honnête. De bons sens. Droit. Formes grossières.

Le comte de Provence (Louis XVIII), spirituel, vif, sec. Les jésuites lui avaient fait donner le nom de Xavier.

Éducation. — On fait de Louis XVI un ouvrier serrurier et du comte de Provence un lettré.

Marie-Antoinette. Goûts de plaisirs. Petits jeux chez Mme de Duras. Bals de l’Opéra. Leçons de comédie de l’acteur Michu. Soubrette de comédie au besoin et s’y plaisant.

Le comte de Provence, courtisan de la reine, va jusqu’à faire tendre sous la Seine un grand filet d’or et d’argent pour l’arrêter au passage (dans un voyage par eau à Fontainebleau) devant Sainte-Assise qu’il habite.


Louis XVI était un neutre. Ni bon ni méchant ; doux et froid, ayant tout l’aspect d’un impuissant, d’abord avec sa femme, puis avec la nation. Roi eunuque en présence d’une révolution à six mamelles.


Douze pairs de France protestent en 1781 contre la naissance du fils de Louis XVI. Leur protestation, déposée au greffe du Parlement, mais tenue secrète, disparue pendant la révolution, réclamée comme papier d’état par Napoléon, puis ressaisie par Louis XVIII (qui en avait été l’instigateur), est aujourd’hui détruite.


En 1788, Marie-Antoinette, déjà triste, n’alla qu’une fois à l’Opéra, comme le prouve ce passage du registre secret de l’Académie royale de musique pour l’année 1789-1790. — « Les présences de la reine au spectacle (qui sont de 240 livres par fois) ont produit l’année dernière : — 240 livres. »


Quand Louis XVI fut arrêté à Varennes, dans la soirée du 22 juin 1791, il dînait. Le roi était assis à une table oblongue et carrée, dans une arrière-salle du rez-de-chaussée de l’auberge…[17]. Le plafond de cette salle était fait de planches nues, soutenues par une longue solive transversale qui passait précisément au-dessus de la tête du roi. Le roi occupait seul le haut bout de la table. Il avait à sa droite la reine et madame Royale, à sa gauche monsieur le dauphin et madame Élisabeth. Le roi et la reine étaient assis sur des fauteuils, madame Royale et madame Élisabeth sur des chaises de paille grossière ; monsieur le dauphin mangeait debout, la table étant trop haute et les chaises trop basses. Cette table était formée de planches posées sur deux tréteaux. Les murs de la salle avaient un aspect délabré ; au-dessus de la porte qui était à plein-cintre et dans le style des portes rustiques du temps de Louis XIII, le plâtre était tombé et laissait dans plusieurs endroits la brique à nu. Le roi faisait face à cette porte ; il avait derrière lui un fauteuil vide, et au-dessus de sa tête, une planche adossée à la muraille supportait des vaisselles et des poteries. Une seule chandelle éclairait la table royale ; le roi était vêtu d’habits de couleur sombre et il avait sur la tête un de ces chapeaux à forme ronde et à larges bords comme nous en voyons encore aujourd’hui aux paysans d’opéra-comique. Le jeune dauphin était en veste avec collet de dentelle ; la reine et madame Royale étaient coiffées d’étroits chapeaux ronds à haute forme conique qui était une mode d’alors ; madame Élisabeth était en bonnet. La table était assez abondamment servie ; le roi seul mangeait avec appétit. Au moment où la porte s’ouvrit brusquement et où la foule armée de torches et de piques fit irruption dans la salle, le roi avait la main sur la bouteille posée à sa droite comme quelqu’un qui va se verser à boire, et il demeura quelques instants dans cette attitude.

(Dicté le 22 août 1842.)

1791. Les tantes du roi. Mesdames de France, voulant fuir, avaient un magot de 12 millions en or dont elles avaient payé chaque louis 29 francs. — Elles s’enfuient. Sont arrêtées à Amay-le-Duc.

Le comte de La Marck, consulté secrètement par Mirabeau sur ce qu’il y a à faire pour les princesses, question de vie et de mort pour elles, répond : — J’ai passé ma nuit à boire. Mes idées ne sont pas bien nettes. Puis il conseille à Mirabeau de faire quelque chose de grand, de monter à la tribune et de défendre ces princesses qui sont des femmes, ces femmes qui sont des citoyennes.

Mirabeau dit : Ce n’est pas si mal vu pour un ivrogne. — Mais n’en fait rien.


Dès le jour de son avènement, Louis XVI est posé sur 93, il s’enfonce doucement dans l’abîme, il s’enlise dans la révolution.


10 août.

Louis XVI, pressé par Rœderer, dit : Allons à l’Assemblée. Il y va. En route il prend le chapeau d’un garde national et le met sur sa tête en place de son chapeau de roi à plume blanche (dont il coiffe le garde national, lequel l’ôta. Prudence des deux côtés).

Le roi traversant les Tuileries et voyant des feuilles jaunies à terre dit : Les feuilles tombent de bonne heure cette année. Le petit dauphin jouait avec ces feuilles mortes qu’il poussait du pied.

Ils traversent la foule hostile sur la terrasse des Feuillants. Un sapeur appelé Rocher commence par insulter la reine, puis la voit tremblante pour son fils, prend l’enfant dans ses bras, joue des coudes et apporte le dauphin sain et sauf dans l’Assemblée. — Vergniaud présidait[18].


La famille royale passa la nuit dans les combles de l’Abbaye adossée au Manège. Le lendemain la reine, sans le sou, prie sa première femme de chambre. Mme Augié, de lui prêter 25 louis.

(Chercher au Moniteur les spectacles du 10 août[19].)


6 octobre. — Le jour où la tragédie de la royauté commença, la main fatale qui fait tout prit Louis XVI qui était à Versailles et le transporta à Paris. Versailles n’était que le décor de la grande comédie de l’étiquette.


Après les 5 et 6 octobre, M. de Montmorin, qui fut massacré plus tard le 2 septembre, s’écria dans un salon où était M. de Chartres, depuis Louis-Philippe, alors âgé de dix-sept ans :

— Il faut aller tous près du roi et entourer le trône.

Le duc de Chartres s’écria :

Il y a encore des lanternes !

Ceci est raconté par Monnier dans une lettre écrite à Mirabeau.


Le Temple. Deux hautes tours inégales, carrées, adossées l’une à l’autre, sans communication entre elles, chacune ayant au dedans quatre étages, au dehors deux tourelles, au sommet une plate-forme. Pour escalier une vis de Saint-Gilles. Intérieur délabré. Une vieille bibliothèque formée des vieux livres dévots du Temple et de quelques nouveaux livres, licencieux, rebut de la bibliothèque du comte d’Artois. Quand le comte d’Artois venait à Paris, il habitait le Prieuré, qui était dans l’enclos avec la Tour. L’enclos était un jardin inculte, à allées pavées, à palissades de planches, fermé d’une haute muraille qui n’avait qu’une porte, donnant rue Vieille-du-Temple.

Le roi, d’abord déposé dans le Prieuré, puis dans la Tour (le jour même de son entrée).

Élisabeth au rez-de-chaussée dans la cuisine où l’on a dressé un lit de sangles, les domestiques au premier, la reine et ses enfants au second, le roi au troisième, dans une cellule qui avait été la chambre d’un valet de pied du comte d’Artois, lequel valet avait collé au mur des estampes obscènes que le roi arracha. Un lit en chêne. Quelques chaises, vieux rideaux de damas vert au lit.


Le 21 septembre, un municipal nommé Lubin proclame la république au pied de la Tour du Temple. Louis XVI ouvre la fenêtre. Les cris du peuple et les menaces du sabre nu des gendarmes le forcent de la refermer.


Quand un des municipaux, geôliers du jour, arrivait avec un visage sympathique, le petit dauphin, qui allait chaque matin les regarder tous, entrait en battant des mains chez sa mère et disait : — Maman, il y en a un qui n’a pas l’air méchant.


Le concierge de la Tour s’appelait Mathey.


Le dauphin appelait Louis XVI papa-roi.


La séance de condamnation de Louis XVI employa un jour et deux nuits, et dura trente-sept heures. Robespierre, rentré chez Duplay, ne dit pas un mot. Pendant ce temps-là, au Temple, Louis XVI lisait le Mercure de France et donnait à deviner à Cléry un logogriphe dont le mot était : sacrifice.


Cinq se récusèrent dans le jugement de Louis XVI. L’un d’eux, Noël des Vosges, dit : Mon fils vient d’être tué à la frontière, je ne puis juger l’homme qui est la cause de sa mort.

Cavaignac : Ma conscience et la loi. La mort.


Louis XVI, le 20 janvier, renvoie à Malesherbes 125 louis qu’il lui avait empruntés.


... Et la Conciergerie où l’on entendait de ces dialogues effrayants :

La Reine : Gendarme, n’est-ce pas votre avis qu’ils vont me couper en petits morceaux ?

Le gendarme : Sois tranquille, tu arriveras saine et sauve à l’échafaud.


Mercier suppose que Robespierre a épargné Madame Royale pour l’épouser et arriver à régner (t. Ier, p. 311).


Après le 20 juin, Louis XVI découragé rejette les plans d’évasion offerts par Lafayette. La reine dit : M. de Lafayette sauverait le roi, qu’il ne sauverait pas la monarchie.


Marie-Antoinette. Jugée le 13 octobre, condamnée le 14, exécutée le 16. Gobel, évêque constitutionnel de Paris, lui envoie trois prêtres, l’abbé Lambret, un de ses vicaires, l’abbé Lothringer (alsacien) et l’abbé Girard, curé de Saint-Landry. Elle les récuse, ne voulant pas de prêtre assermenté. Elle savait le numéro d’une maison de la rue Saint-Honoré d’où un prètre invisible à la foule la bénirait à son passage. Sa bière coûta 7 francs.


Louis XVI croyait au droit du trône et non au droit du peuple. Louis XVI avait des idées de roi ; ne jugeons pas les idées fausses comme les idées vraies. Le point de départ est tout pour la conscience. On n’est pas Judas sans le savoir. On ne trahit que ce qu’on croit trahir.


[notes personnelles[20].]
maires de paris.

Pache est au 31 mai ce que Pétion est au 10 août. Il donne l’impulsion, puis serre le frein.


La Terreur compromet la république et sauve la révolution. Moyen anarchique de gouvernement. Concentration d’effroi d’où sort la dictature.

Deux courants d’abord : la Terreur selon Danton, et la Terreur selon Robespierre.


Que fallait-il pour faire la Révolution ? Deux choses. Le génie et l’envie. Mirabeau fut le génie. Marat fut l’envie.


Camille Desmoulins est le premier qui ait dit le divin Marat (dès 1791).


Avant la révolution, depuis des siècles le catholicisme disait : c’est moi qui éclaire. Une fausse lumière nocturne vacillait aux mains du clergé et lui faisait voir partout des fantômes, fantômes de dogmes dans le ciel, fantômes de crimes sur la terre. De là les superstitions, les fanatismes, l’ignorance du peuple et les horreurs sans nombre : les vaudois, les albigeois, la Saint-Barthélemy, les bûchers de sorciers, les Cévennes, les dragonnades. Calas, Sirven, Labarre. Tout cela s’est retrouvé au dénouement. C’est avec la chandelle du prêtre qu’a été suiffée la guillotine du roi[21].


Michelet dit de Robespierre avec profondeur : — Il avait le cœur moins roi que prêtre.

Moi je dis : — Robespierre est le tyran, Bonaparte est le despote. La révolution, refaisant la France et l’Europe, se sert de deux sortes de glaives ; pour l’intérieur du glaive civil que manie le tyran, pour l’extérieur du glaive militaire que manie le despote. Elle remet sa hache à Robespierre et son épée à Bonaparte.


… Puis la révolution passa de l’état sanguin à l’état nerveux, de l’homme taureau à l’homme fantôme, de l’orateur apoplectique au dictateur pâle, de Mirabeau à Robespierre.


La révolution était en équilibre avec elle-même. Elle était à elle-même sa plénitude. Toutes les fureurs des hommes ne pouvaient augmenter d’une quantité appréciable la révolution ; toutes les pluies des nuées n’ajoutent pas une goutte d’eau à l’océan.


Ah ! tristes rois ! quels écroulements ! faire envie mène à faire pitié ! Danton épousa en secondes noces Mme Louise Gély. La famille voulut un mariage catholique. Danton, amoureux, y consentit. Il fut marié dans une chambre par un prêtre non assermenté, l’abbé de Kéravenanc, plus tard curé de Saint-Germain-des-Prés, et qui m’a souvent dit la messe en 1815, 1816, 1817, 1818, quand j’étais écolier à la pension Cordier-Decotte, rue Sainte-Marguerite.


Cette révolution de 93 qui va se perdre dans le Directoire comme le Rhin dans un marais.


Liberté, loi naturelle.

Égalité, loi sociale.

Fraternité, loi religieuse et morale.


La chute de la Bastille, ce n’est pas la démolition d’un édifice, c’est la construction d’une société.


La Révolution, c’est la civilisation en mal d’enfant.


Quel que soit leur prétexte, honte aux assassins. Anathème à tous les massacres. Tacite ne s’agenouille pas pour laver du sang sur des pavés. La conscience humaine ne sait que faire des apologies du meurtre. L’histoire ne se sert pas de ces éponges-là.


93, c’est la guerre de la France contre l’Europe et de Paris contre la France. Pourquoi cette guerre, double en apparence, une en réalité ? L’Europe voulait supprimer la révolution française, la France voulait étouffer l’éruption parisienne ; c’est-à-dire que l’Europe voulait anéantir l’effet et que la France voulait anéantir la cause. Or, cause et effet, c’était le même phénomène, c’était la nouvelle ère humaine, dont la révolution était l’aurore et Paris le soleil. On tentait d’éteindre cela.

De là l’avortement de l’effort européen.

De là l’avortement de l’effort girondin[22].


bons. — méchants[23].

Cette grande ligne mystérieuse, division absolue des âmes, traverse la lumière et l’ombre et la maintient distincte et visible dans la fange comme dans l’idéal. Il y a les bons du mal et les méchants du bien,

Bonchamp.              Marat
Jean Chouan.          Hébert.

Dans le paroxysme les révolutions sont difficilement clémentes. La vie est leur étoffe.

L’effort des révolutionnaires, qui veulent se maintenir en même temps civilisateurs, doit être de modérer la dépense.


V
réservé pour le volume : pages d’histoire.

Tout un dossier de 27 pages non numérotées, sur papier de fil grand format, était enfermé dans une double chemise ; la première porte ceci :


93
Choses faites, Réservées.

La seconde chemise porte une indication précieuse pour un volume resté à l’état de projet et auquel une des préfaces fait allusion :

Réservé pour le volume (II)
pages d’histoire.

Ceci fera les divisions :

Tribunes publiques.

Robespierre, Danton, Marat.


Les rues de Paris.

Tout cela devra être complété.

« Tout cela » n’a pas été « complété », mais transformé ; la division indiquée sous le titre : Les rues de Paris, ne justifie ici son titre que par les premières lignes, c’est surtout une véritable appréciation de la Révolution ; dans le texte publié, c’est un fourmillement de détails groupés et vivants. Les Tribunes publiques, au contraire, dans le volume ne tiennent qu’une page (142), donnent ici prétexte à de copieux développements. Pour le chapitre : Robespierre, Danton, Marat, le livre II de la deuxième partie nous les présente discutant, se querellant, agissant ; ici ce sont des portraits profondément fouillés.

Cette partie du Reliquat ne peut donc être considérée comme se rapportant directement aux chapitres publiés, ce sont des à-côtés, ou plutôt une version abandonnée entièrement rédigée ; elle est, comme la version publiée, datée du même jour :

Aujourd’hui vingt-et-un janvier 1873, je commence à écrire cette seconde partie du livre 93[24].


les rues de paris.

À l’époque où furent jetées les fondations de la république, les rues de Paris ont eu deux aspects révolutionnaires très distincts, avant et après le 9 thermidor.

Avant thermidor, c’était grandiose et farouche.

On pouvait prendre là sur le fait cette bizarrerie hautaine propre aux peuples qui commencent la liberté par tous les essais du bien et du mal à la fois.

On se permet tout, parce que tout a été défendu. Aucune délivrance n’agit autrement.

Il sied pourtant de ne verser ni dans un extrême ni dans l’autre ; ni dans l’erreur de ces esprits à vue basse qui considèrent la Révolution comme un incident dans la vie monarchique des peuples, comme un entr’acte entre deux despotismes, et comme une intercalation sur laquelle Dieu ouvre la parenthèse par Louis XVI et la ferme par Napoléon ; ni dans l’erreur des optimistes absolus qui glorifient l’événement en bloc sans tenir compte des fractures faites à la loi morale.

Pour nous la loi morale est inviolable. Les événements eux-mêmes sont responsables devant l’âme humaine. Nous avons sur eux droit d’examen. Ils nous sont à la fois imposés et proposés ; imposés comme faits de force majeure, proposés comme cas de conscience. Plus d’un nous est offert comme une énigme à deviner. Nous ne pouvons abdiquer l’équité.

Disons-le nettement, la Révolution a commis des crimes. Pourquoi le dissimuler ?

À quoi bon les atténuations ? Qu’a-t-elle besoin d’excuses ? elle est immense.

Oui, immense, mais furieuse ; immense, mais souvent sanguinaire ; immense, mais parfois féroce. Elle a réalisé par des moyens de sauvagerie un but de civilisation.

Trône, sceptre, couronne, d’or pour le prince, de fer pour les sujets, affreuse main de justice, codes féodaux, parlements atroces, clergés sanglants, pestilences de la monarchie, exhalaisons morbides des âmes stagnantes, pourriture de douze siècles, tout ce miasme emporté en quelques mois ; vaste assainissement, la civilisation purifiée, l’avenir nettoyé, le vieil air vénéneux devenu respirable, prodigieux azur au-dessus de toutes les têtes, éclaircissement céleste inondant la terre. Tels sont les résultats.

Mais alors, dit-on, que sert d’inventorier les ravages, les arrachements convulsifs, les désastres ? à quoi bon chicaner la catastrophe ?

À quoi bon ? à ceci :

Il ne faut pas qu’il soit dit que les éternels principes du vrai défaillent devant une utilité quelconque, que la justice dans l’ensemble absout l’iniquité dans le détail, que le but communique son innocence aux moyens, que peu importe comment ni par où, mais qu’il suffit d’arriver ; il ne faut pas qu’il soit dit que l’échafaud passe sans être dénoncé ; il ne faut pas qu’il soit dit que le massacre passe sans être détesté ; il ne faut pas qu’il soit dit que l’historien recrache le sang versé par les rois et boit le sang versé par les peuples ; il ne faut pas qu’il soit dit que, parce qu’il y a sur lui un fatal reflet de pourpre, la cause du faible est désertée ; il ne faut pas qu’il soit dit que la proximité du trône ait pu convertir un berceau en sépulcre, et qu’un petit enfant ait pu périr de misère dans un cachot sous l’étouffement énorme d’une genèse sociale, sans qu’il se soit élevé un cri de pitié. Il ne faut pas que cela soit dit.

Si cela n’était pas dit, il y aurait une lacune dans la révolution même, et en dépit de la suprême clarté qu’elle a répandue, il resterait dans l’âme humaine un coin noir.

Si cela n’était pas dit, la loi sociale serait dégagée, la loi morale ne le serait pas.

C’est pourquoi nous sommes de ceux qui constatent la quantité de mal mêlée à la quantité de bien. Le bien l’emporte dans une proportion incommensurable. Tant mieux. Nous n’en jugeons pas moins nécessaire de maintenir au-dessus de tout les principes qui sont le ciel même de la conscience.

De même qu’à la monarchie, nous disons à la révolution la vérité. La révolution a été colossale, terrible et salutaire. Mais nous ne cachons pas ses emportements, ses rages, ses écumes inutiles, ses dévastations, ses voies de fait, ses épouvantes. On ne flatte pas l’ouragan.

Insistons-y, car les vérités primordiales veulent être soulignées et lorsqu’il s’agit des réalités profondes innées en nous il n’y a point de redites, la révolution est un fait complexe dont il faut signaler la violence et adorer le bienfait. En la constatant, nous faisons la part de la loi morale humaine que nous possédons et de la loi morale divine qui nous échappe.

Tous les excès, toutes les frénésies, toutes les barbaries que résume le mot Terrorisme, sont inextricablement mêlés au salut du monde ; ils en sont peut-être la rançon. Il y a dans le prodigieux fait révolutionnaire un côté crime ; nous le haïssons comme crime, nous le respectons comme mystère ; nous condamnons la fureur révolutionnaire, en la vénérant ; nous flétrissons 93, à genoux.


les tribunes publiques.

À la Convention, le peuple était chez lui.

Rien de plus étrange que les tribunes publiques de la Convention. La foule, malgré les cris de colère du représentant Chiappe, y était souveraine.

Les tribunes empiétaient sur la tribune ; cela tenait à ce que la Convention était plus en révolution qu’en république. La violation de l’inviolabilité des représentants se rattache au même phénomène. En république tout est libre ; en révolution tout est responsable.

Plus tard, la révolution s’épuise, la république se fonde, et quand la tribune parle, les tribunes se taisent. C’est l’âge de paix succédant à l’âge de guerre.

Les tribunes publiques à la Convention, c’était la révolution tutoyant l’assemblée. Familiarité énorme. La Convention était assemblée nationale ; dans les tribunes, on sentait le peuple universel. Ce peuple était témoin, et par moments ce témoin était juge. Les tribunes applaudissaient volontiers, caresses de griffe. Elles interrompaient. Elles intervenaient. Elles étaient là comme le chœur dans la tragédie antique. Elles dégageaient la philosophie des situations ; elles commandaient les entrées et les sorties ; elles venaient en aide à ceux qui manquaient de mémoire, rappelant à tous le rôle, le devoir, le but, l’idée, le mot. Drame démesuré dont les événements étaient les personnages et le peuple le souffleur.

Les tribunes avaient leurs hommes, parfois presque aussi fameux que ceux de l’Assemblée. Là s’agitaient les orateurs des clubs populaires, Delcloche, Vincent, Tollède. Tel mot qui, dit dans l’Assemblée, eût fait sourire Marat, dit dans les tribunes, le faisait pâlir. Un jour, le 12 mars, il traita Fournier l’américain de scélérat, une voix des tribunes lui cria : Tais-toi, domestique des princes ! Et Marat se souvint qu’il avait été médecin des écuries du comte d’Artois. C’est dans ces tribunes-là qu’apparaissait de temps en temps ce sauvage juré Renaudin qui disait : Je suis une bache. C’est là que vint un jour Chamfort qui applaudissait et disait : Voudriez-vous qu’on nettoyât les écuries d’Augias avec un plumeau ? Là passaient toutes les figures du temps, Audouin, le prêtre que Pache avait pris pour gendre, le sincère et éloquent Loustalot, Nolleau, ancien procureur au parlement, qui avait eu pour premier clerc Brissot et pour deuxième clerc Robespierre, le curé de Saint-Germain des Prés, Keravenanc, qui avait marié Danton, le curé de Saint-Sulpice, Pancemont, qui avait Momoro pour paroissien et qui eut la belle madame Momoro déesse de la raison dans son église, l’oncle de Barère, Daure, par qui Malesherbes fit parvenir sa demande de défendre le roi, l’honnête Cahier de Gerville qui avait été ministre avant Roland et qui, lorsqu’il parlait dans le conseil, s’arrêtait court à chaque craquement de la boiserie, s’imaginant que la reine, cachée, écoutait ; Trouvé qui écrivait dans le Moniteur : Quoi ! on verra tous les jours, dans la même tribune, les mêmes visages ! Là se dessinait, parmi ces faces attentives, l’encolure massive de Coffinhal ; là on entrevoyait parfois un spectateur funèbre, acteur horrible ailleurs, le Laubardemont de la république, le Jeffryes de la révolution, Fouquier-Tinville, épais cheveux noirs, profil d’oiseau de proie, longue lévite, grosse cravate, gilet croisé, pantalon entrant dans de lourdes bottes à revers jaunes, venant, sa journée finie, à la Convention s’inspirer, ayant, comme beaucoup de juges, la férocité de sa place.

Cet homme ne se dérangeait que pour la Convention et le Comité de salut public, dont il prenait les ordres, vivait pour tuer, couchait au tribunal sur un matelas à terre, se plaignait de n’avoir pas le temps d’embrasser sa femme et ses enfants, n’embrassait que la guillotine, maîtresse à laquelle il donnait toutes ses heures et qui finit par refermer ses deux bras rouges sur lui.

Là se montra un moment, dans un rayonnement de gloire vite effacé, ce lamentable Dumouriez, un intrigant dans un vaillant, sauvant la France et la vendant, élevant l’Argonne à la hauteur des Thermopyles et terminant l’épopée par un imbroglio, sublime sur le théâtre, abject dans la coulisse, ayant dans l’histoire le commencement d’un héros et la fin d’un traître, quelque chose comme Léonidas pensionné par Xercès. Là se pressaient, mêlés à la sombre foule, ce municipal Albertier qui, voyant sur la cheminée de Louis XVI, au Temple, une horloge signée Lepaute, horloger du roi, avait mis un pain à cacheter sur le mot roi, Duplay, hôte de Robespierre, Brochet, séide de Marat, Monville, ami d’Égalité, Talleyrand, ce masque.

On y voyait des femmes. L’histoire se souvient des terribles ; Mercier les appelle tricoteuses et pourvoyeuses de guillotine. Elles assistaient à la Convention comme les Euménides assistaient à l’Olympe. Mais en regard des farouches, il y avait les charmantes. Tous ces hommes aimaient. Vergniaud aimait mademoiselle Candeille, la Belle Fermière, qui venait l’entendre et le voir. Buzot aimait madame Roland qu’on apercevait quelquefois dans une pénombre, voilée ; Tallien aimait Thérésa Cabarrus ; Hérault de Séchelles aimait une jeune femme qu’il avait ramenée de sa mission de Savoie et dont il a emporté le nom dans le tombeau ; outre mademoiselle Candeille, une jeune fille venait pour Vergniaud, celle à laquelle, le jour de sa mort, il envoya sa montre où il avait gravé avec une épingle la date : 16 octobre. Dans les tribunes étaient venues les deux maîtresses de Dumouriez, celle de Bretagne, madame de Beauvert, et celle de Belgique, « la jeune Crumpipen », comme l’appelait Duhem. Lodoïska venait pour Louvet, la marquise de Montendre pour Fayau, madame de Thorin pour Saint-Just, Élisabeth Duplay pour Le Bas, Lucile Desmoulins pour son mari, madame de Sainte-Amaranthe, Catherine Théos, madame Amblard et la marquise de Chalabre pour Robespierre ; et, dès qu’elles avaient pris place, Gorsas fredonnait le couplet de Girey-Dupré :

Suivi de ses dévotes.
De sa cour entouré.
Le roi des sans-culottes,
Robespierre est entré.

chanson qui fit tomber la tête de celui qui l’avait faite et de celui qui l’avait chantée. La marquise de Laubespin venait pour Marat, ce qui n’empêchait pas Marat de dire en regardant la loge où étaient ces femmes : Tas de concubines !

Ces belles n’avaient pas de cheveux ; elles les coupaient pour s’en faire des perruques. C’était la mode : Suzanne de Saint-Fargeau, en épousant le riche hollandais de Witt, reçut en cadeau de noces douze perruques. Madame Dufresnoy fut célèbre quelques mois pour sa pièce Armand ou le bienfait des perruques. Ces bizarreries étaient la mode.

Ces têtes curieuses, ces visages émus, ces faces inquiètes, épiaient, scrutaient, sondaient l’assemblée. Tous ces yeux fouillaient toutes ces consciences.

On considérait, au banc du pouvoir exécutif. Tondu Lebrun, ministre des affaires étrangères, Monge, qui, plus tard, installa au Capitole la république romaine, Pache, qui avait un désaccord inquiétant entre le regard et le sourire. Garat, qui, le chapeau sur la tête, avait lu l’arrêt de mort à Louis XVI comme Bradshaw à Charles Ier, avec cette différence qu’ensuite Bradshaw mourut proscrit et Garat sénateur. On tendait l’oreille et l’on entendait le philosophe Garat chuchoter : Les hommes et les grandes assemblées ne sont pas faits de façon que d’un côté il n’y ait que des dieux et de l’autre que des diables. On entendait Marat crier : Femme Roland, rendez compte des deniers du peuple que vous avez dilapidés !

On regardait, aux deux extrémités de la haine et de la colère, ces deux figures féminines aux yeux bleus, Louvet et Saint-Just ; Louvet criant : Hommes de la montage, vous périrez ! Saint-Just disant : Je prête serment à l’avenir. On regardait circuler de banc en banc les journaux de Prudhomme, de Loustalot, de Camille Desmoulins, de Marat, d’Hébert, d’autres, le journal de Barère, le Point du jour, le journal de Gorsas, le Courrier de Versailles, le journal de Louvet, la Sentinelle, le journal de Tallien, l’Ami des citoyens. La foule voyait Danton se pencher à l’oreille de Bentabole au moment même où il murmurait ce mot qui a porté témoignage contre lui : Je n’avais que deux issues, sauver Louis XVI, ou le perdre. On cherchait du regard Carnot, le dictateur militaire, et Cambon, le dictateur financier ; l’un qui a fait la Grande Armée, l’autre, qui a fait le Grand Livre. On reconnaissait ceux-ci à leur élégance, ceux-là à leur cynisme ; car tous les costumes étaient là, depuis la lévite à double collet de Barbaroux jusqu’à la carmagnole de Chabot aux jambes nues, depuis l’escarpin de Laclos jusqu’aux sabots de Camboulas. Quelques représentants portaient au cou un ruban auquel était suspendue une petite plaque dorée figurant les tables de la loi.

On questionnait son voisin sur Fabre d’Églantine, à peu près sans cravate, allant et venant de la Gironde à la Montagne, avec son gilet à carreaux et son habit à boutons de corne, ayant un œil plus haut que l’autre, ce qui lui donnait l’air habituellement étonné. On se désignait du doigt la haute taille de Barère, le grand col et les favoris de La Source, le grave visage d’Anacharsis Clootz, prussien qui dédaignait la Prusse et adorait la France, le front pensif de Vergniaud, l’illustre profil de Condorcet. Toutes les prunelles se fixaient sur Camille Desmoulins, tout jeune, se promenant au pied de la tribune entre les deux témoins de son mariage, Brissot qui devait mourir par lui et Robespierre par qui il devait mourir. Personne ne faisait attention à l’homme qui devait trancher le nœud énorme, à cet obscur représentant Louchet, dont la destinée était de ne dire qu’un mot, un seul mot : Je demande l’arrestation de Robespierre, et de faire le 9 thermidor.

Cette assemblée péremptoire parlait une langue diffuse. Cette tribune délayait l’absolu. Jamais on ne vit tant de concision dans les actes et tant de prolixité dans les paroles. Les décrets tranchaient, l’éloquence émoussait. Rien d’étrange comme la déclamation dans l’abîme. Coups droits, et phraséologie indécise. Une amplification molle et vague se répand sur tous ces fermes profils d’hommes, et voile d’on ne sait quelle faconde pompeuse les grandes lignes des catastrophes. Le terrorisme était racinien. Des têtes qui allaient être coupées parlaient comme on parle à l’Académie. Couthon haranguait comme Théramène. C’était quelque chose comme la redondance noble des tragédies classiques, une emphase terne, la sauvagerie recourant à l’élégance, toujours l’action directe et jamais le mot propre, des périphrases à travers lesquelles tombait le couteau de la guillotine.

On enguirlandait de périodes la simplicité sinistre de l’échafaud. Un massacre s’appelait « une hécatombe », on ne disait pas tuer, on disait : immoler. On attestait des mânes. Le couperet de Sanson, pris en bonne part, était « le fer vengeur de la loi » et, pris en mauvaise part, « la hache des proscripteurs ». L’espagnol était l’ibère, le savoyard était l’allobroge. Anacharsis Clootz, pour dire : Nous prendrons la Hollande. disait : le batave nous attend avec ses troupeaux nombreux. Saint-Just vantait « la volupté d’une cabane et d’un champ fertile cultivé par vos mains ». Dubois de Crancé s’écriait : « Que Louis périsse, et disons ensuite au peuple : Fais voler nos têtes sur l’échafaud ».

On veut nous faire assassiner, cela se traduit, c’est Vergniaud qui parle, par : « On nous menace du glaive des assassins ». C’est encore Vergniaud qui pour dire « nous tuerions un dictateur », dit : un chef ne paraîtrait parmi nous que pour être à l’instant percé de mille coups. David, pour dire : je ne suis pas orateur, je suis peintre, dit (29 mars 1793) : « Le ciel, qui répartit ses dons entre tous ses enfants, voulut que j’exprimasse mon âme et ma pensée par l’organe de la peinture, et non par les sublimes accents de cette éloquence persuasive que font retentir parmi nous les fils de la liberté. » Voter contre le jury, c’est « saper le boulevard de l’innocence ». Barbaroux dit : « Vos commissaires dans le département des Bouches-du-Rhône se sont présentés comme des torrents dévastateurs, comme des rochers de la montagne, écrasant les troupeaux et les plantes, mais Marseille, comme un chêne inébranlable, les a arrêtés dans leur cours. » Carra rend compte d’une action à laquelle il a assisté, et pour dire : « Nous avons battu l’ennemi », il dit : « Nous avons vu la victoire suivre nos drapeaux ». Les communications de la Commune à la Convention sont du même style ; Pache, assisté de Dorat-Cubières, écrit : « Les républicains n’ont qu’à paraître sous les drapeaux de la liberté dans les départements où les révoltés osent lever un front audacieux, pour les faire rentrer dans la poussière ». On ne dit pas : « Faites sonner le tocsin », on dit : il faut que l’airain frémisse. Des femmes enceintes ont avorté dans les foules qui se pressent aux portes des boulangers. Mercier dit : « Que de précieux gages de l’amour conjugal ont été anéantis à la source de la vie ! »

Le même Mercier, pour dire que les femmes ne mettent pas de fichus, écrit : « Sous une gaze artistement peinte palpitent les réservoirs de la maternité ». La Source se justifie par cette explication : « Eh quoi ! nous conspirerions pour avoir le plaisir de voir tomber nos têtes !) (12 mars 1793). Guadet veut dire : je suis pauvre, il s’écrie : « Voyez-moi arriver à l’Assemblée. Suis-je traîné par des coursiers superbes ? » Robespierre, exprimant la même idée, dit : « Où sont mes trésors ? »

Cela n’empêche pas cependant Robespierre de trouver par moments, même dans ce style, de magnifiques et effrayantes formules. Ainsi : « Le glaive des lois, jusqu’à ce jour, n’a été que vertical ; il tombe de haut en bas ; je le veux horizontal ». Ce mot tragique, c’est tout 93. Robespierre, du reste, avait parfois des accès de style ferme et franc. Ainsi il disait, dans un vrai langage lapidaire : J’entends appliquer la peine de mort à la royauté. Et il émettait, avec un laconisme magistral, cette pensée d’où est sortie la Terreur : avoir des entrailles pour les oppresseurs, c’est n’en point avoir pour les opprimés.

Mais le jargon solennel dominait. Le côté faux du style du dix-septième siècle a influé sur la langue jusqu’à la fin du dix-huitième, et le mauvais goût de la littérature royale étalait ses phrases en pleine Convention.

En même temps on était « sensible », adjectif à la mode. Ceci était l’influence de Raynal et de Mably. Un représentant, Delagueulle, nom qui fit rire dans une heure funèbre, votait ainsi sur Louis XVI : « Je suis un homme sensible, mais pas de fausse pitié ; la mort. » Un autre, Cassanges, disait : « C’est avec la plus grande sensibilité que je vote la mort. »

On s’injuriait avec un choix bizarre d’expressions. Danton qualifiait Marat « acerbe et volcanique ». Danton, disons-le, à force de vraie éloquence et de spontanéité fougueuse, échappait habituellement au singulier langage régnant ; mais s’il y tombait par hasard, il dépassait tout ; il lui arriva un jour de dire : Je me suis retranché dans la citadelle de la raison, j’en sortirai avec le canon de la vérité.

Les néologismes abondaient. On scélératisait un monument ; on emphasait un acte ; on dépanthéonisait un homme. On dédéifiait une idole. Marat lui-même cherchait le beau langage ; Dumouriez ayant dîné chez Talma, Marat écrivait : un enfant de Thalie fête un enfant de Mars.

Il est plus difficile de tuer la rhétorique que la monarchie.


robespierre, danton, marat.

De quelque parti qu’on soit, à quelque hauteur ou à quelque profondeur qu’on soit placé, quel que soit le point de vue qu’on choisisse, on voit au sommet de cette assemblée trois hommes. Trois grands hommes ? non. Trois géants ? oui. Robespierre, Danton, Marat.

Trois silhouettes noires dans ce flamboiement.

Ces trois hommes étaient sur la Convention. Elle craignait le premier, aimait le second et haïssait le troisième.

Elle décapita celui qu’elle aimait et celui qu’elle craignait, et déifia celui qu’elle haïssait.

Un défilé de spectres rend fixe le regard de l’historien. Qui sont ces trois hommes ?

Robespierre, dans cet embrasement d’âmes qu’on appelle la Révolution, eut la toute-puissance de la froideur. Il fut le glacier de cet Etna. Il est peut-être le seul ouvrier d’une grande œuvre qui ait eu le fanatisme sans l’enthousiasme. Jamais homme ne fut plus complètement l’homme fatal. Il composait et nourrissait sa rigidité de faits, de chiffres, d’apophtegmes, d’axiomes, de chimères. Sa parole décrétait. Il avait habituellement l’attitude et le silence des hommes attentifs à l’Inconnu qui leur parle à l’oreille. C’est aux incorruptibles seulement qu’on peut pardonner d’être inexorables ; il était incorruptible. Il était exact, secret, altier. Garat écrivait : J’ai demandé une entrevue à Robespierre. Il me l’a accordée avec insolence. Robespierre demeurait au numéro 396 de la rue Saint-Honoré, chez le menuisier Duplay, ancien protégé de madame Geoffrin. Robespierre habitait une mansarde avec fenêtre sur le toit ; il avait un pupitre de sapin, quatre chaises de paille, un lit de noyer, des tablettes de bois blanc contre le mur où étaient ses papiers rangés en ordre, et écrivait ses discours avec une tragédie, Athalie ou Esther, ouverte sur sa table. Il n’improvisait pas, si ce n’est dans les cas extrêmes. Il parlait longuement. Mercier l’appelle avocat de sept heures. Il était défiant, minutieusement renseigné. Il portait toujours sur lui un carnet où l’histoire a dû jeter les yeux et où on lisait des notes comme celles-ci : « Bourdon de l’Oise a été vu ce matin dans la rue, immobile, réfléchissant. — Tallien a marchandé ce matin des livres sur le quai. Il regardait de côté et d’autre. — » Et cette ligne écrite de sa main : Bourdon de l’Oise semble agité par les Furies. Le soir du jour où il vota la mort de Louis XVI, il rentra, et ne dit pas une parole. Quand le fiacre où était Louis XVI allant à l’échafaud passa devant sa fenêtre, il la fit fermer. Il disait : Les grossièretés du père Duchêne manquent de respect au peuple. Il était toujours poudré de frais, ce qui faisait dire à Hébert : Robespierre a la nourriture du pauvre dans ses cheveux. Le soir, il se chauffait au feu des copeaux de menuisier où faisaient cercle Saint-Just, Lebas, le serrurier Didier, l’imprimeur Nicolas, et une femme noble, madame de Bruyères-Chalabre. Robespierre allait quelquefois au Théâtre-Français, jamais à d’autres théâtres, travaillait volontiers la nuit, sortait toujours seul, et suivi d’un chien appelé Brount ; quelquefois ses amis l’escortaient de loin ; il s’en fâchait. À la Constituante, il n’avait donné la main qu’à Pétion et aux Lameth ; à la Convention il ne la donnait qu’à Camille Desmoulins. Il ne riait jamais en public. Il n’avait été ni du 14 juillet, ni du 6 octobre, ni du 20 juin, ni du 10 août, ni du 2 septembre, d’aucune journée ; Danton de toutes. Robespierre était avant tout puriste. Sa politique, comme sa morale, ressemblait à une syntaxe.

Ni Robespierre, ni Danton, ni Marat, ni même Mirabeau, n’existent par eux-mêmes. Insistons-y, il est presque inutile de les juger comme hommes. Autant juger les pierres que jette une fronde. Qui est responsable ? la fronde ? non. Pas même la fronde. Qui donc ? le bras. Allez chercher ce bras au fond de l’infini.

Les hommes qui existent par eux-mêmes, ce sont les penseurs. Ils veulent ce qu’ils font, et ce qu’ils font ne les mène pas. Aussi sont-ils les seuls responsables, et dans l’absolu, les seuls grands. Molière est responsable, Voltaire est responsable. Les autres, qu’on appelle hommes d’action, ne sont que des lutteurs ; leur travail les domine, leur œuvre les tyrannise ; nous venons de le dire, ils ont pour collaborateurs les événements, plus hauts qu’eux. La révolution est plus grande que ses hommes ; aussi cette colossale femelle a tué tous ses mâles. Ils l’ont fécondée et elle les a dévorés. Rien de pareil dans les régions de l’esprit pur ; là est la vraie toute-puissance et la vraie immortalité du génie humain. Faire l’Iliade est plus beau que prendre Troie ; Homère est plus grand qu’Achille[25].

Robespierre, Danton, Marat, ce sont trois ignivomes précédant la lumière, trois dragons au service d’un archange, trois foudres déblayant les nuées devant l’astre.

Danton était haut, Robespierre moyen, Marat bas.

Trois puissances s’entre-dévorant. Danton, dans la logique des situations, et d’après la quantité de racine que chacun avait, devait tomber le premier, Robespierre le second, Marat le troisième. Charlotte Corday sauva Marat.

Grâce à elle, Marat ne tomba pas, il mourut.

Robespierre, Danton, Marat. Triangle d’hommes. Figure vivante du mystérieux couperet qui a tranché la tête au passé.

Ces trois termes, peuple, nation, populace, représentent le triple organisme de la révolution. Cité, Patrie, Place publique, et expliquent cet effrayant engrenage du droit dans la violence et de la fureur dans la justice qui a été la Terreur.

La Terreur a été fatale dans tous les sens du mot, c’est-à-dire nécessaire et funeste. Nécessaire, car elle est une addition ; funeste, car sans la Terreur les États-Unis d’Europe seraient aujourd’hui fondés, et c’est la Terreur qui a refoulé et fait rentrer dans les poitrines l’aspiration des peuples vers la grande république humaine. À qui l’échafaud a-t-il rendu service ? Au trône. Il y a fraternité entre ces deux tréteaux adossés l’un à l’autre depuis quatre mille ans ; et même quand ils se combattent, ils s’entr’aident.

Sans la Terreur aucun prétexte aux polémiques ; la Terreur a été l’argument intarissable, et c’est sur elle que s’est appuyée l’immense calomnie royaliste. Ôtez la Terreur, pas de dix-huit brumaire possible, pas de restauration présentable, Bonaparte fût resté Bonaparte, les Bourbons fussent restés des fantômes et n’eussent pas été des revenants. La Terreur a effrayé les faibles, cette vaste force confuse, heurté ce qu’il y a de tendre dans la conscience, bouleversé tout l’horizon, et rendu la monarchie acceptable. La Terreur a défiguré l’avenir par une interposition affreusement transparente de supplices et d’échafauds. Maintenant, la Terreur pouvait-elle être évitée ? Question profonde. Dans quelle proportion la Terreur se rattache-t-elle aux lois dynamiques ?

La Terreur a été le recul redoutable de la révolution lançant son projectile ; toute machine de guerre offre ce contresens ; l’affut va en arrière pendant que le boulet va en avant. Recul dans la tyrannie connexe à l’éruption dans la liberté ; l’un soldant l’autre. Tel est le phénomène.

Le correcteur d’épreuves de la Révolution, c’est Robespierre ; il revoyait tout, il rectifiait tout ; il semble que, même lui disparu, la lueur sinistre de sa prunelle soit restée sur ce formidable exemplaire de progrès. Robespierre soignait son style comme son costume ; il ne risquait une phrase qu’en grande toilette. Il haïssait le sublime ; il trouvait Mirabeau excessif, Danton énorme. Énorme, dans cette bouche serrée et mince, était une critique. Il avait le goût d’un certain beau médiocre. Racine était son poëte, David était son peintre. S’il eût connu Bonaparte, il lui eût préféré Moreau. Il reprochait à Buonarotti son aïeul Michel-Ange.

Il était vertueux comme il était propre. Il ne pouvait souffrir sur lui ni un grain de poussière ni un vice. Sa probité faisait partie de sa correction. Il ne fut pas la raison de la révolution, il en fut la logique ; il en fut plus que la logique, il en fut l’algèbre. Il eut l’immense force de la ligne droite ; il en eut aussi l’impuissance. Le défaut de sa politique fut celui de sa littérature, l’abstraction. Avec cela sagace, trouvant le joint, voyant juste. Pas un homme ne fut plus bourgeois, pas un homme ne fut plus populaire.

Robespierre fut terne, pâle, froid, prodigieux. Robespierre avait été un enfant rieur ; adolescent, il aimait les oiseaux, apprenait par cœur Gresset, rimait des bergerades comme Saint-Just. Fadaises préludant aux rugissements.

Un exterminateur charmeur, est-ce que cela est possible ? Oui. Car ce charmeur et cet exterminateur, ce fut Danton.

Danton, visage large, narines ouvertes, œil qui menace et attire à la fois, cynique mélancolique, paresseux tonnant, marqué de petite vérole comme Mirabeau, aussi corrompu et plus courageux, ayant la même nonchalance dans la fougue, plus capable de crime et moins déshonoré par le vice, meilleur et pire, ayant l’instinct du vrai, du tendre et du juste, adorant sa jeune femme, féroce à ses heures, affreux quand on voit ses bas côtés, sublime pourtant, sphinx lui aussi, et, comme Mirabeau, ayant une face de génie et une croupe de monstre.

Il y avait en Danton un Hercule ; son éloquence avait des muscles. Robespierre était dédaigneux, Danton aussi ; mais le dédain de Danton était joyeux, tandis que le dédain de Robespierre était rêveur. Après les tremblements de terre de la place publique, ce que Danton aimait le mieux, c’étaient les fleurs de son petit jardin d’Arcis-sur-Aube ; Danton jetait son argent, sa santé, son temps, sa vie.

Ce prodigue avait les coudes râpés d’un avare, il achevait d’user à la tribune son vieil habit rouge d’ancien ministre de la justice. Il avait la réconciliation brusque ; le 2 juin, il demande la tête d’Henriot, puis le rencontre à la buvette, lui tend son verre et lui dit : Pas de rancune. Robespierre écrivait tout, Danton n’écrivait rien ; il faisait écrire par Fabre d’Églantine ce qu’il signait.

Il y a eu deux Mirabeaux : Mirabeau et Danton.

Frères effrayants. Le même colosse ne pouvait convenir aux deux âges de la révolution. Le premier Briarée suffisait à 89 ; pour 93, il en fallait un deuxième, qui fût pareil et qui fût autre. Nécessité des événements qui ont pour loi de s’incarner dans les hommes. De là Danton. Danton fut l’action dont Mirabeau avait été la parole. Dans les profondeurs crépusculaires de l’histoire, Mirabeau et Danton mêlent leurs branches, de façon que par instants on ne distingue plus l’arbre terrible de l’arbre horrible.

Marat fut une espèce d’invisible, présent partout. Être senti sans être vu, c’est le propre des dieux et des démons. Marat apparaissait à la Convention, à la Commune, aux Cordeliers, puis disparaissait. Il vivait caché. Où ? on ne savait. Il avait la laideur sépulcrale. Face de cuivre jaune avec dents qui semblaient vertdegrisées. Trois femmes l’aimèrent, une femme du monde, la marquise de Laubespin, une femme de théâtre, mademoiselle Fleury, et une femme du peuple, Simonne Évrard, qu’il appelait tantôt Catherine, tantôt Albertine. Camille Desmoulins disait : Marat, c’est un poing crispé qui sort de terre.

La Convention traitait Marat avec mépris, il la traitait avec hauteur. Un jour, le 9 juillet, il écrivit à la Convention une lettre pour réclamer « la mise à prix des têtes des Capets rebelles ». Et Bréard s’écria : On opine dans l’assemblée et non dehors. Je demande l’ordre du jour. Marat avait des refuges ; d’abord chez l’actrice, mademoiselle Fleury, puis chez un curé, Bassal, puis chez un boucher, Legendre. De la cave de Legendre, il passa dans les souterrains des Cordeliers. Il avait fait un livre sur et pour l’immortalité de l’âme. Il était suisse, comme Rousseau. Voltaire lui avait écrit : Rentrez dans le néant, votre empire.

Il vendait ses chaises de paille et son bois de lit pour payer son imprimeur. Il avait, en 1789, vendu lui-même dans là rue aux passants un remède de son invention. Il fit d’abord un effet d’ombre ; on n’y croyait pas ; madame Roland demandait à Danton : Est-ce qu’il existe, ce Marat ? Il était sur la liste à hommes achetables du duc d’Orléans. Il avait été recommandé aux électeurs pour la Convention par Chabot et Taschereau. Marat disait : « J’aimerais mieux ne jamais mourir que d’être au Panthéon à côté de Mirabeau ». Il alla au Panthéon pourtant, et il en chassa Mirabeau, qui, reflux inexorable, jeté à l’égout, l’y attira. Marat n’était pas plus un écrivain que Robespierre n’était un orateur ; ces hommes étaient des forces. Un jour la Convention rejeta Marat, l’envoya se faire juger dehors et le livra au tribunal révolutionnaire ; Marat revint dans les bras de la foule, en triomphe, ayant sur la tête, par-dessus son madras sale, une couronne de laurier.

Marat entrevoyait l’hébertisme, en surveillait la formation, le pressentait, le flairait comme le lynx flaire le chatpard et le redoutait. Quand il fut de la Convention, il sortit de son souterrain et habita rue de l’École-de-Médecine, n° 18, un petit logement de quelques chambres. On peut voir encore la maison. Il vivait là avec Simonne, qui avait quitté son mari pour lui, et s’était faite sa servante. Couple étrange et douloureux. Elle était pâle, il était livide. On entendait jour et nuit elle tousser, lui gronder. Les yeux de Marat, blessés du jour, clignotants, arrogants, s’adoucissaient pour Simonne. Ces deux spectres s’aimaient. Marat, les pieds souvent nus dans de gros souliers à clous, toujours un poing dans ses cheveux, passait quinze heures de suite devant une table où était son encrier en forme de cornet, disputait, mais ne causait pas, écrivait sans cesse, dormait peu. Nul talent, une puissance énorme. Sorte de malade formidable, appuyé d’un côté sur le feux, de l’autre sur le vrai. Robespierre avait toujours Racine ouvert sur sa table, Marat avait l’évangile.

Pourquoi de tels hommes ?

Pourquoi Robespierre, Danton et Marat ?

Parce qu’il le faut.

Certaines heures veulent certains hommes. En 93, il y avait dans la révolution trois courants ; il y avait trois peuples dans le peuple : le peuple qui suivait Robespierre, le peuple qui suivait Danton, le peuple qui suivait Marat.

Le peuple qui suivait Robespierre, c’était le peuple. Robespierre incarnait l’être abstrait, le Peuple, créé par la révolution en regard de l’être vivant, l’Homme. L’homme est libre, le peuple est solidaire ; l’homme est multiple, le peuple est un ; l’homme a des devoirs, le peuple a des droits ; l’homme est un débiteur, le peuple est un créancier ; l’homme a la famille, le peuple a la commune ; l’homme a droit à la vie individuelle, le peuple a droit à la vie sociale. Trouver le trait d’union entre ces deux termes, combiner la liberté du premier avec l’unité du second, le Moi avec le Nous, et en composer la république, souder le peuple à l’homme, et de l’amalgame faire sortir le citoyen, cette haute pensée était le fond vrai de Robespierre. Il la sentait plus qu’il ne la sondait, mais elle était en lui. C’est par là qu’il est grand. Ce qui était dans Robespierre à l’état de rêve était dans le peuple à l’état de réalité. Le peuple portait dans ses entrailles ce fœtus, l’avenir, Robespierre était son précurseur. Il aima Robespierre comme le matin aime son étoile.

Le peuple qui suivait Danton, c’était la nation. Le peuple exprime une idée, la nation en exprime une autre. Tous deux, peuple et nation, ont la même âme, mais l’un représente cette âme au dedans, l’autre la représente au dehors ; cette âme se condense dans le peuple et rayonne dans la nation. C’est pourquoi Robespierre est la concentration, et Danton l’expansion. C’est pourquoi Robespierre s’émeut de la guerre civile et Danton de la guerre étrangère. Pitt et Cobourg résumaient leur double préoccupation. Danton faisait face à Cobourg, et Robespierre à Pitt.

Pitt inquiétait Robespierre ; ces deux hommes jeunes, gouvernant, l’un la France, l’autre l’Angleterre, interrompaient parfois, l’un son travail monarchique, l’autre son œuvre populaire, et se regardaient fixement. Robespierre était préoccupé de l’Angleterre, et Danton de l’Allemagne. Pour Danton, l’Europe était dans le camp prussien, pour Robespierre elle était dans le cabinet britannique. Ce que la coalition du continent fit sur Danton, le soulèvement de la Vendée le fit sur Robespierre. À la prise de Machecoul, l’étincelle jaillit de Robespierre comme, à la prise de Verdun, l’éclair avait jailli de Danton. Robespierre mit le doigt sur la Vendée, et dit : l’Angleterre est là. Il ne se trompait pas. Mais Danton de son côté avait raison d’être sinistre devant cette déclaration des monarchies : « Affamer Paris. Prendre Paris. Trier les habitants. Supplicier les révolutionnaires (écrit de la main du roi de Prusse). Envahir la France. Mettre le feu aux villes. Mieux vaut un désert qu’un peuple révolté (écrit de la main de l’empereur d’Allemagne). » C’est pourquoi, quand Robespierre disait au peuple : De la logique ! Danton criait à la nation : De l’audace !

Le peuple qui suivait Marat, c’était la populace.

La populace. Création difforme de la société. Fille sourde de cette mère aveugle. Lie de ce pressoir.

Tous les êtres frappés de la damnation sociale, toutes les faiblesses ayant sur leur chair une meurtrissure d’inégalité, toutes les misères d’invention humaine, c’est-à-dire d’autant plus réelles qu’elles sont factices, toutes les détresses crachées, vomies et revomies, bues et rebues par ce monstre qu’on appelait dans le passé la loi ; malades fouettés à l’entrée des hôpitaux parce qu’ils sont malades, vagabondages, plaies, mendicités, indigences châtiées, foule innombrable, innocents sortis de la chambre de torture absous et estropiés, soldats passés aux baguettes pour un pli à l’uniforme, femmes marquées V pour le maraudage d’une pomme, et W pour la récidive, filles tondues et faites de force prostituées pour un mot irrévérent à un exempt de police, délinquants ayant passé six mois liés par le cou debout jour et nuit les pieds dans la boue à la poutre basse du Châtelet, pères, mères, sœurs, frères, filles, femmes des braconniers accrochés au gibet pour une perdrix tuée, des faux-saulniers roués pour une livre de sel, des servantes suppliciées pour vol de cinq sous, des garçons de quinze ans envoyés aux galères pour chapeau gardé sur la tête au passage d’une procession, des prisonniers mitraillés en tas par les mousqueteries à travers les grilles des geôles, des enfants pendus sous les aisselles pour ce crime d’être frères d’un voleur, des religionnaires tels que Charnier qui fut rompu vif parce qu’il était le petit-fils d’un homme qui avait rédigé l’édit de Nantes, tout cela, toutes ces âmes lamentables, les spoliés du fisc, les dévalisés de Versailles, les affamés du pacte de Famine, les anciens patients des pénalités scélérates, pilori, tabouret, ceps, fer chaud, essorillement, poing coupé, émasculation, langue arrachée pour un jurement, in-pace à vie, hart, roue, bûcher, chaudière bouillante, écartèlement, toutes les faims, toutes les soifs, toutes les férocités nées du vieux tourment éternel, tous les produits de ces manufactures d’hommes horribles et de femmes obscènes que le code appelle maisons de correction, toutes les créations de ces usines qu’on nommait la Salpêtrière et Bicêtre, tous les chefs-d’œuvre de ces fabriques de bandits, tous les fronts bas d’ignorance, tous les yeux devenus myopes à force de stupeur sociale, toutes les bouches tordues par le sanglot, par le blasphème, par le rire furieux, par la chanson sale, par le baiser convulsif de la prostitution, par le hurlement bestial sous le fouet ou le bâton, toutes les poitrines pleines de haine, tous les cœurs débordant d’une écume de souffrances, toutes les consciences forcenées, toutes les passions qui s’abritent dans ces mots redoutables, rancunes, revanches, revendications, redressements, représailles, toutes ces iniquités qui ont dans leur abîme la justice, toutes ces démences qui au fond ont raison (hélas !), tout cela suivait Marat. Tout cela grondait quand Marat sifflait, haïssait quand il soupçonnait, frappait quand il blâmait, mordait quand il grinçait, tuait quand il dénonçait, et quand Marat tonnait, foudroyait.

Tout cela, tant que Marat vécut, le fit infernal, et quand il fut mort, le déclara divin.

Tout cela, qu’était-ce ? Votre œuvre, ô vieux monde évanoui. Par vos codes, par vos luxes, par vos exactions, par vos voies de fait, par vos vices, vous avez déchiré le peuple. De là la plèbe. La plèbe est le haillon social. Mob, foule, fex urbis, tout cela est de construction humaine. C’est le produit de notre industrie. Telle est notre habileté. Marat, c’est le mal souffert devenu le mal vengeur. C’est le patient changé en bourreau. Transfiguration épouvantable. Il ne tiendrait qu’à nous que ce que nous appelons « la canaille » ne fût pas. Cette chose qui nous effraie, c’est nous qui la fabriquons. Les lois font les bagnes, les mœurs font les lupanars. La lumière crée le peuple, la nuit enfante la plèbe. La veste rouge du forçat est taillée dans la robe rouge du juge. Les conservateurs de l’ignorance sont les producteurs de monstres. Ô sociétés humaines, voulez-vous n’avoir pas de Marats, ne faites pas de populaces.

Marat a ceci qu’il est original.

Robespierre et Danton ont des analogues ; Marat n’en a pas. Lycurgue est un Robespierre, Dracon est un Robespierre, Caton l’Ancien est un Robespierre, Louis XI est un Robespierre, Pierre Arbuez est un Robespierre, Richelieu est un Robespierre. Danton, on vient de le dire, a son semblable, Mirabeau ; trop près de lui peut-être, car l’un gêne l’autre. Quant à Marat, il est sans pareil dans l’histoire. Rien ne lui ressemble et il ne ressemble à personne ; Marat est un cas de tératologie historique ; Marat est un être inouï, disproportionné, invraisemblable, qui, même après qu’on a constaté qu’il est réel, semble impossible. Il vit de haine, et il en meurt. Est-ce un tyran ? non. Il n’a pas eu le pouvoir. Est-ce un bourreau ? non. Il a rêvé l’échafaud, il ne l’a pas dressé. Est-ce un brigand ? non. Il est seul, pauvre, et il ne répand que de l’encre. Qu’est-ce donc ? c’est un problème. C’est le martyr de ce qu’il éprouve et de ce qu’il inspire ; c’est un despote qui est opprimé ; c’est un médecin qui est malade ; c’est un tourmenteur qui est torturé ; c’est un assassin qui est assassiné. Marat, c’est Marat.

Les siècles finissent par avoir une poche de fiel. Cette poche crève. C’est Marat.

Même victorieux, Marat était funèbre. Le jour de son triomphe, il s’écria : Couronne de laurier sur ma tête, et corde au cou des Girondins !

Marat s’est formé goutte à goutte.

S’irriter contre Marat, c’est s’irriter contre un stalactite.

Regardez cette voûte, c’est l’histoire. Rocher monstre, formation terrible, plafond sinistre du genre humain. C’est de là que Marat a suinté. Un cœur a été composé de ce qui est tombé de Busiris, de ce qui est tombé de Tibère, de ce qui est tombé de Borgia, de ce qui est tombé de Philippe II, de ce qui est tombé des autodafés, de ce qui est tombé des dragonnades, de ce qui est tombé de Damiens, et le résidu vivant de cette filtration épouvantable, c’est Marat.

Et Hébert ? dira-t-on. Est-ce que ce n’est pas un Marat ? Non. Il y a un abîme entre Hébert et Marat. Hébert est le misérable, Marat est la misère.


Voici un autre développement, dont la conclusion est la même et qui par l’écriture nous semble antérieur de quelques années au dossier précédent.

Danton et Robespierre incarnent la révolution, Robespierre dans sa logique, Danton dans son génie.

Le jour où Robespierre guillotina Danton, le jour où la logique de la révolution en tua le génie, on put prévoir la fin, les flamboiements révolutionnaires sont transparents, le 9 thermidor fut visible, le rendez-vous de l’échafaud put être donné, et Danton put jeter ce cri à Robespierre : Dans trois mois ! Chose redoutable à méditer, Robespierre tuant Danton, c’est un suicide.

Robespierre froid, c’est la logique ; Robespierre s’échauffant devient l’envie. Or la logique ne doit point avoir de passion. Une parallèle ne doit point jalouser l’autre. Robespierre fit cette faute contre la géométrie qui était sa loi, et cette faute le tua. La logique doit être parfaite. Robespierre eut le tort de se sentir homme devant Danton. La destinée, cette justice obscure mystérieusement d’accord avec l’équilibre universel, frappa Robespierre à ce défaut de sa cuirasse : l’envie.

Il y a des hommes événements ; Robespierre et Danton sont de ces hommes-là. Ils personnifient des faits. Ôtez la révolution, Danton et Robespierre n’ont plus de raison d’être. L’histoire les ignorera. Ce seront deux avocats de province, obscurs, l’un déclamant à Arcis-sur-Aube, l’autre chicanant à Arras, à peine éloquents. La révolution les gonfle et en fait deux hommes énormes. Puissance des souffles.

La chicane de Robespierre devient nitre, soufre et vitriol ; la déclamation de Danton devient tonnerre.

Toute la révolution, rien que la révolution, voilà Danton et Robespierre. Toute la révolution, c’est Danton ; rien que la révolution, c’est Robespierre.

Marat est autre.

Robespierre et Danton, chacun à leur façon, veulent ; Marat hait.

Marat n’appartient pas spécialement à la révolution française ; Marat est un type antérieur ; profond et terrible. Marat, c’est le vieux spectre immense. Si vous voulez savoir son vrai nom, criez dans l’abîme ce mot : Marat, l’écho, du fond de l’infini, vous répondra : Misère !

Le gouffre, questionné sur Marat, sanglote.

Marat est un malade.

Malade de quelle maladie ? De l’antique maladie du genre humain. Malade de la fatalité. Malade de la souffrance. Malade de la famine. Malade de la guenille. Malade du grabat.

Tous les Jacques, tous les pauvres, tous les maigres concentrés dans un squelette vivant, voilà Marat.

Marat n’est pas seulement malade, il est malsain. Il cherche à donner son mal. Il y a de l’hydrophobie en lui. Une rage inouïe lui tient lieu d’intelligence. Le propre de cette rage, qui n’est autre chose qu’un total de désespoirs, c’est, même rassasiée, de ne pas s’éteindre, et, après avoir dévoré, de continuer à mordre.

Marat a Louis XVI. Après Louis XVI, il lui faudrait Vergniaud, après Vergniaud, Danton, après Danton, Robespierre ; après Robespierre, que faudrait-il à Marat ? Marat.

Sur le radeau de détresse, est-ce que la misère n’en vient pas à dévorer la misère ?

Mais une question. Question étrange. La révolution étant donnée, de quel droit Marat y représentait-il la misère ?

De quel droit représentait-il l’ignorance, lui savant ? De quel droit représentait-il les bras nus et les pieds nus, lui médecin bien payé ? De quel droit représentait-il la haine des princes, lui officier de la maison d’Artois ?

Était-ce donc un hypocrite ? non. Jouait-il un rôle ? non. Avait-il un masque ? non.

Marat, c’est la conviction ; Marat, c’est la probité épouvantable ; Marat, c’est le tigre ayant foi. Il est incorruptible comme le bronze de son cœur. Marat croit. Marat n’a pas souffert, et pourtant il est la souffrance ; on ne lui a pas fait de mal, et pourtant il se venge. Il se venge de quoi ? de tout le mal qu’on a fait au genre humain. Où ? partout. Quand ? toujours. Quant à lui, il n’a pas à se plaindre, et il écume.

Mais il est donc une autre personne que lui-même ? est-ce possible ? Comment cela se fait-il ? Ici de certains côtés effrayants du mystère se laissent entrevoir, et l’intuition révèle ce pourquoi qui échappe à la raison. Les apocalypses révolutionnaires sont des palingénésies. Dans toutes les époques qui sont des résultantes, toutes les incarnations sont requises par le besoin des événements ; la nuée est profonde, les langues de feu du gouffre volent, des âmes redoutables cherchant des corps, errent au-dessus des multitudes, ces âmes sont des idées, elles flottent dans l’ombre, puis tout à coup tombent sur une tête, s’abattent sur un passant, emplissent un homme, oblitèrent sa conscience, remplacent le moi de cet homme par le moi mystérieux des foules, allument sous ce crâne une hydre de passions, et alors c’est formidable, on entend un rugissement surhumain qui est aussi un gémissement ; un inconnu, inconnu à lui-même, se dresse, les foudres blêmissent une face dans les ténèbres, et tout l’immense abîme est subitement éclairé par cette apparition, Marat !

Ces hommes, plus et moins qu’hommes, sont des fonctionnaires de la ruine ; ils ont une mission, qui est l’écroulement. L’horreur les environne et les enveloppe, et les garde jusqu’à ce qu’elle les tue. Un matin l’horreur publique se fait femme, prend un couteau, entre dans leur chambre, et les poignarde dans leur baignoire. On guillotine Charlotte Corday, Bruto major, et l’on dit : Marat est mort. Non, Marat n’est pas mort. Mettez-le au Panthéon ou jetez-le à l’égout, qu’importe, il renaît le lendemain.

Il renaît dans l’homme qui n’a pas de travail, dans la femme qui n’a pas de pain, dans la fille qui se prostitue, dans l’enfant qui n’apprend pas à lire ; il renaît dans les greniers de Rouen, il renaît dans les caves de Lille ; il renaît dans le grenier sans feu, dans le grabat sans couverture, dans le chômage, dans le prolétariat, dans le lupanar, dans le bagne, dans vos codes sans pitié, dans vos écoles sans horizon, et il se reforme de tout ce qui est l’ignorance, et il se recompose de tout ce qui est la nuit. Ah ! que la société humaine y prenne garde, on ne tuera Marat qu’en tuant la misère ; Charlotte Corday n’a rien fait ; tant qu’il y aura des misérables, il y aura sur l’horizon un nuage qui peut devenir un fantôme, et un fantôme qui peut devenir Marat.


Puis, parmi des notes sur la Convention, ces fragments :

En 1791, Danton demandait un supplément de révolution. Il l’a obtenu. Ce supplément de révolution, c’était la guillotine qui a fait tomber sa tête.


Danton. — Phrases courtes. Grosse voix. — Geste brutal. — Gai. Farouche. Fait rire les clubs. Un héros dans un tribun. Un bourreau dans un apôtre. — Laid.

L’espèce de tonnerre propre à 93. Mirabeau n’eût pas suffi. Son genre de foudre ne dépassait pas 89.

Trivial. Sublime. — Pourtant presque lettré. — Né bourgeois. Avait une petite maisonnette avec jardin sur la rivière, à Arcis-sur-Aube. — Avait une crinière, comme Mirabeau.

Son beau-père, second mari de sa mère, était un M. Ricordin, qui avait pris soin de son éducation. — Petit, au collège de Troyes, ses camarades l’appelaient Catilina. (Est-ce bien sûr ?) Danton avait cela d’étrange, il était bon.


Convention : — Cri de Danton : Quand Paris périra, il n’y aura plus de république.


Danton. — Ce fougueux était adroit. Le lion est chat.


Danton. — Garat l’appelait le grand seigneur du sans-culottisme.


Mirabeau tonnait, Danton bougonnait ; c’était tout de même la foudre.


L’évêque Fauchet, prêtre assermenté, appelle Robespierre : Vipère d’Arras, rejeton de Damiens.


Est-ce que tu crois, s’écria Danton, que j’ai confiance dans ton Loménie de Brienne, qui a été ministre du tyran, qui est archevêque de je ne sais quoi…

— De Sens, dit Robespierre.

— De Sens, et qui s’en va en carmagnole et en bonnet rouge voter pour Lepelletier Saint-Fargeau !

Marat intervint. — Il a peur. Je sais qu’il a demandé à Condorcet du poison de Cabanis, et qu’il s’empoisonnera.

— Ainsi soit-il, dit Danton.

Marat fit un signe de croix, et rit.


Janvier 1793.

Robespierre dit (lettre à Vergniaud, Guadet, Gensonné et Brissot) : « Les feuilles de Marat ne sont des modèles de style ni de sagesse. »


Note écrite de la main de Robespierre : — « Quels sont les moyens de terminer la guerre civile ? envoyer des troupes patriotes sous des chefs patriotes. Faire des exemples terribles. »


Marat avait tout ce qu’il fallait pour être dénoncé par Marat ; il avait été médecin des écuries d’Artois (domesticité d’un prince, et de quel prince ! du prince de Coblenz !) et amant de la marquise de Laubespin (relations coupables avec une ci-devant).



Marat était un foie malade. La misère intérieure était visible sur sa face. Il était couvert de taches hépathiques. Lèpre hideuse, disait Vergniaud.


Marat, ce n’est pas un homme, c’est une plaie sociale vivante, une plaie devenue bouche, qui saigne et qui hurle[26]. Ne flattons pas les catastrophes ; la révolution a été toujours utile, parfois horrible.

Il faut regarder ces hommes, D., R., M., avec virilité. Ils sont effrayants, mais nécessaires. Monstres, mais prodiges.


Ces tragédiens avaient au-dessus d’eux leurs parodistes. Hébert était la grimace de Robespierre, Chaumette était la grimace de Danton

Personne ne pouvait parodier Marat. Sa face était sa grimace[27].


Robespierre, vertuprobité, Danton, génie, Marat, enviefolie.


Entre Danton corrompu par l’argent et Marat corrompu par l’envie, l’incorruptible, Robespierre.


Dans le dossier Tas de pierres (Histoire), nous trouvons, de l’écriture de 1830 à 1835 environ, ces lignes sur Danton :

Danton aimait les fleurs, les femmes, les enfants, la nature, le printemps, et souvent, au milieu de l’action terrible à laquelle il était fatalement mêlé, le formidable tribun se prit à regretter avec angoisse la douce vie du rêveur et du poëte. Il y avait un homme dans ce taureau d’airain, et quand la fournaise révolutionnaire commença à lui flamboyer sous le ventre, on entendit rugir la passion humaine enfermée dans cette enveloppe de bronze.


Robespierre avait rêvé d’être un Jésus-Christ ; mais on ne peut pas être un Jésus-Christ violent.

Jésus-Christ procède de son propre gibet, et non de la guillotine d’autrui.

VI
vendée. — bretagne.

Étrange pays. Il arrivait à un fugitif de trouver la nuit une auberge ouverte, d’y mettre son cheval à l’écurie, de monter, de trouver une chambre porte béante et un lit tout fait, de s’y coucher et d’y dormir, tout cela sans être aperçu.

Tout fonctionnaire public, même le moindre juge de paix, ne pouvait voyager qu’escorté.

On guillotinait un paysan pour une chemise fine ou un mouchoir de batiste trouvés chez lui. Cela signifiait : Asile à des proscrits.


Les royalistes pillaient. Puisaye dit, t. II, p. 187 : « J’ai préservé plusieurs fois le bourg de Plélan en souvenir de cette aventure. »

L’aventure était qu’arrêté à Plélan comme mis hors la loi, il avait été relâché par le maire.

Puisaye se qualifie ainsi : Ennemi de tout ce qui se fait par enthousiasme.

Le marquis de Puisaye de Coudrelles était grand bailli d’épée.


Un gentilhomme breton disait à Puisaye caché chez lui : — Comme je vous suivrais, si je n’avais le souci de ma maison à garder ! — Eh bien, dit Puisaye, mettez le feu à votre maison, supprimez votre souci, et venez. — Le gentilhomme mit le feu à sa maison.


Jean Chouan, à la déroute du Mans, refusait son cheval à un blessé (Miélette) pour le donner à un prince (Talmont). Tel était le paysan breton. Et Miélette donnait raison à Jean Chouan.

La vieille mère de Jean Chouan tombe dans la bagarre sous les piliers des halles du Mans. Il pleut. Nuit. Guéharréc et l’un des frères Gauffre l’emportent dans une rue déserte, puis dans une maison dont ils enfoncent la porte. Elle y meurt.


Jean Chouan arrive à Laval traînant à terre le drapeau tricolore. Il était en habits déchirés. Le prince de Talmont lui donna son manteau qu’il garda jusqu’à la déroute du Mans.



Marquis Tuffin de la Rouarie, premier chef breton, un des douze députés de la noblesse qui, étant venus à Versailles réclamer les droits de la Bretagne, avaient été mis à la Bastille par ordre de Louis XVI. Avait servi dans la guerre de l’indépendance en Amérique. Il organise une première guerre civile vendéenne, ne réussit pas, est traqué, meurt de fatigue et de chagrin dans une maison de campagne où il s’était réfugié. (Puisaye, t. II).


Jean Chouan disait toujours : Il n’y a pas de danger, et se jetait dans la mort presque certaine. Et y entraînait les autres. Aussi on l’appelait le gas mentoux (menteur).


Le comte d Artois et le roi d’Angleterre envoient à Puisaye le chevalier de Tinténiac. Nom célèbre dans les combats des Trente et des Sept. Tinténiac parcourut tout le pays, déguisé en paysan, traversant parfois les rivières, la Loire même, à la nage, souvent se faisant jour à travers les patrouilles à coups de fusil, ne compromettant personne, n’écrivant rien, se souvenant de tout[28].


Après la bataille de Dol, le prince de Talmont, charmé de Jean Chouan, lui donna une autorisation pour toute sa vie de couper dans ses forêts du Maine tout le bois dont il aurait besoin pour lui et sa famille.


La guillotine à Fontenay. On a de la peine à en trouver le couteau que Mercier du Rocher, avant de partir pour Paris, avait mis sous clef dans une armoire.


Stofflet, un peu physicien, passait pour sorcier.


D’Elbée, poli, dévot, surnommé le général Providence.


Employer Prigent, qui connaissait toute la côte, et allait et venait sans cesse de Jersey à Saint-Malo bien que sa tête fat mise à prix. Fit plus de 140 fois le voyage, dans un canot où il n’y avait que lui et deux rameurs. Servait d’intermédiaire entre les vendéens et le général Craig et lord Balcarras, gouverneur de Jersey, et le prince de Bouillon (capitaine d’Auvergne) qui avait une petite flottille de guerre à Jersey. Il était aide de camp de lord Balcarras. Entre autres messages apportés par Prigent, il y eut une bulle du Pape nommant l’évêque de Dol son vicaire apostolique près des armées royalistes.


Espionnage vendéen au profit des anglais. Puisaye déclare avoir envoyé en 1796, au ministre Dundas, tous les détails de l’expédition projetée par la France en Irlande. Tout y était, jusqu’au nombre de boulets et de cartouches qu’on devait embarquer à Brest.


M. Pitt donne à M. Crew, premier secrétaire du conseil de l’ordonnance, l’ordre de faire ouvrir à toute heure l’arsenal et la Tour de Londres au comte de Puisaye pour qu’il puisse y désigner les armes à envoyer d’Angleterre aux royalistes de France.


Le ministre anglais Dundas engage les royalistes à s’emparer d’un point de la côte pour communiquer avec l’Angleterre. Le gouverneur de Jersey s’appelait alors Craig et était général. — Une flotte anglaise, portant des troupes de ligne et une élite d’officiers français, avec ravitaillement complet de munitions pour l’armée vendéenne, était dans la rade de Guernesey (novembre 1793). Invitation à Puisaye d’aider au débarquement avec 3 000 hommes.


Convoi anglais de munitions, etc., pour ravitailler l’insurrection, à Jersey, sous les ordres du comte de Moira. Pour cela il fallait que l’insurrection royaliste eût Granville. Les vendéens attaquent Granville. Sont repoussés avec perte. Ce fut là, dit Puisaye, le commencement de leurs malheurs.


Les vendéens avaient, eux aussi, leurs assignats. Stofflet avait créé un papier-monnaie. J’ai vu un de ces chiffons. Cela portait dans un encadrement de losanges et de fleurs de lys diverses légendes : — Armée catholique et royale. — (Catholique en haut, royale en bas.) — De par le Roi. — Bon commerçable de vingt-cinq francs (ou dix, ou cent) pour fournitures faites à l’armée. — Remboursable à la paix. — Série … — N° … Et tout au milieu la griffe de Stofflet, espèce d’écriture qui tient du peuple et du soldat, signature de garde-chasse qui se fait général.


Après la destruction de l’armée vendéenne à Savenay, une partie des fugitifs se réfugie dans la foret du Pertre. Il y avait là beaucoup de souterrains, creusés par les paysans, vrais terriers d’hommes. Le prince de Talmont s’y cache. Beaucoup de guillotine à Rennes, et force fusillades. 8 000 fosses creusées, dit Puisaye, qui exagère évidemment.


À la fin de 1794, du camp républicain de Paramé, 20 000 hommes, il ne restait plus que les tentes.


La plupart des nobles bretons étaient voltairiens. Beaucoup avaient du sang huguenot dans les veines.


Sur le feuillet contenant cette phrase, Victor Hugo a tracé le petit plan suivant

[Croquis]

VII
lantenac[29].

Peu de chose dans ce dossier ; des traits de caractère ressemblant plus ou moins au personnage réalisé, des monologues mis en action, et un fragment de dialogue dans la prison, où Gauvain expliquait à Lantenac son état d’âme et sa lutte de conscience.

Lantenac[30] disait : — On me dit que j’ai tort d’aimer les femmes. Pourquoi ? parce que je suis vieux ? Qu’en sait-on ? La couleur des cheveux ne signifie rien. Voici la seule règle : Tant que l’homme le peut et que la femme le veut.


Lantenac, sentant qu’il peut être tué, écrira sur son carnet son testament de chef d’insurrection et partagera la rébellion en six districts qu’il donnera à six chefs.


Mettons la providence de notre côté. Que l’immense broussaille vendéenne prenne feu. Dieu est dans les buissons ardents.


Gauvain et Cimourdain ? je les connais tous les deux. Le jeune est mon neveu, le vieux a été mon chapelain ; le vicomte est républicain, c’est-à-dire imbécile, le prêtre est terroriste ; bête brute obéissant à bête féroce.


… Et quant à moi, vieux et marqué pour la sortie, s’il faut mourir ici je mourrai content d’avoir, pour tâcher de sauver mon ordre et mon pays, mis la main de sa majesté le roi d’Angleterre dans la main de sa majesté le roi de France.


… Ce n’est pas le titre qui fait la grandeur, c’est le nom. Le chevalier de Rohan est plus que le duc de Gênes.


— À Dol, vous m’avez gaillardement attaqué 1,500 contre 6,000 ; je prends ma revanche aujourd’hui. Vous avez 4,000 soldats et j’ai dix-huit paysans. C’est pourquoi je prends la liberté de vous dire : Ménagez un peu plus vos hommes.


la prison.

— Sauvez-vous. — Je te sais gré de ça. Mais c’est inutile. Si je t’avais pris, je t’aurais fait fusiller, tu m’as pris, fais-moi guillotiner. C’est ton droit. C’est même peut-être ton devoir. Nous sommes en guerre civile. Restons-y.

— Il n’y a plus ici de guerre civile. Il n’y a plus ni blancs, ni bleus. Il n’y a plus ni la monarchie d’un côté, ni la révolution de l’autre. Il y a quelque chose qui est au-dessus de toutes les monarchies et même au-dessus de toutes les révolutions, c’est-à-dire l’humanité et la famille. Il y a vous qui venez de rentrer dans l’humanité, et il y a moi qui rentre dans la famille. Mon oncle, sauvez-vous.


VIII
cimourdain et gauvain. (ensemble.)

Voici, dans ce dossier, une petite note qui a dû précéder de beaucoup le plan du roman ; Victor Hugo avait trouvé l’incident qui devait clore l’action avant même d’avoir créé ses personnages, puisque le guillotineur et le guillotiné sont de vieux amis :

Souper du guillotineur et du guillotiné, vieux amis. Cordial. Le guillotiné donne raison au guillotineur. Nuit passée à causer philosophie et nature. La guillotine le matin. 93.


Gauvain était-il amoureux ? Oui. De miséricorde. Faire grâce était son idéal. Pas de femme. Il semblait qu’il n’eût qu’une pensée dans ces temps terribles : attendrir la guerre civile.


Au bas d’une page contenant des notes sur la Convention, ces trois lignes présentent Cimourdain comme protecteur de Gauvain bien avant que Cimourdain soit désigné comme délégué du Comité de salut public :

L’exclusion des nobles et des prêtres de toute fonction venait d’être décrétée. Là-dessus Cimourdain, prêtre, demande et obtient une exception pour Gauvain, voici comment.


Cimourdain.

C’était un inflexible et un incorruptible, en cela il confinait à Robespierre ; c’était un homme bon, violent, en cela il confinait à Danton ; c’était un sanguinaire politique, en cela il confinait à Marat ; c’était un sauvage social, en cela il confinait à Hébert.


Cimourdain s’écria :

Quand les savants se mêlent d’avoir de l’imagination, ils sont bien drôles.


— Tu dis : Sauvons le peuple. Moi je dis : Sauvons l’homme. Le peuple, c’est un intérêt, l’homme, c’est un principe.

— Je veux être inexorable et irréprochable.

— Les deux ? impossible, dit Gauvain.


— Je suis pour la loi.

— Je suis pour le droit.

— C’est là la lutte éternelle.

— La loi vient de l’homme, le droit vient de Dieu.

Le droit, étant l’absolu, dépasse et déborde l’homme, qui est le relatif. La loi naît des nécessités humaines, et s’y ajuste. Le droit manque le but, la loi l’atteint. La loi vaut mieux que le droit.

— C’est dire que l’alliage vaut plus que l’or.


Conversation suprême entre Gauvain et Cimourdain, Pas un mot de ce qui se passera le lendemain matin. — L’absolu. L’avenir du genre humain. Le monde tel que le fera la révolution. — La fin de l’échafaud. — La fin de la guerre. La femme relevée. L’enfant relevé. — L’Europe une. Le globe un. — L’idéal[31].


… On a vu au commencement de ce livre, entre le marquis et le mendiant, quelque chose de pareil à ce souper.


Dans deux fragments de brouillon, Cimourdain donne la raison qu’il a pour se tuer :

… Montrant la guillotine :

— J’ai satisfait à la loi.

Saisissant un pistolet :

— Maintenant je satisfais à la justice.

Et il se brûle la cervelle.

.........................

Quand on le releva, on trouva sur la table ce papier écrit de sa main :

— Il y a deux choses, la loi et la justice. Toutes deux doivent être obéies. La mort de Gauvain satisfait à la loi, la mienne satisfait à la justice.


IX
plan du roman.

Le dernier et peut-être le plus curieux des dossiers ne porte pas de titre, mais il donne, en rapprochant plusieurs notes éparses, le plan de la partie du roman qui devait précéder 93. On y voyait des personnages supprimés depuis, des caractères tout différents de ceux qu’on nous montre dans le roman publié. Une figure, mêlée aux premières ébauches, est restée immuable : celle de Cimourdain ; mais Lantenac, complètement transformé, nous apparaissait d’abord sous les traits d’un grand seigneur débauché, sceptique, voltairien et offrait plus d’un trait de ressemblance avec le duc des Trouvailles de Gallus. Jusqu’en 1872 on trouve des remarques sur ce personnage, oncle de Gauvain ; plus de soixante notes relatent ses réflexions, ses mots d’esprit ; nous publions les plus caractéristiques. Puis, sans brouillon, sans tâtonnements on pourrait dire, la sévère et farouche figure du marquis de Lantenac efface la silhouette de ce duc de la Régence.

Nous divisons ce plan en deux parties : dans la première, nous présenterons le duc ; dans la seconde, les ébauches du roman non écrit.

I
[le duc[32].]

Le duc de Réthel était parent de ce duc de la Meilleraye qui, en 1723, donnait en plein Pont-Neuf vingt coups de fouet à un prêtre en étole et en était quitte pour un an de Vincennes.


Tout en employant des canailles aux actions obscures et profondes qu’il commettait, il restait dégoûté et délicat, comme un homme qui relève ses jambes pour ne pas se mouiller les pieds en baignant son cheval.


Il avait des règles de conduite. Il subordonnait ses haines à sa dignité. Il faisait à ses ennemis tout le mal qui ne le diminuait pas.


Voici le phénomène : il y a en moi, dit le duc, un jeune homme qui fait un tas de folies, et un vieux bonhomme qui essaie de faire cahin-caha quelques bonnes actions. Ce polisson et ce Géronte font dans ma pauvre caboche un assez mauvais ménage. Cela s’appelle une conscience troublée. Je n’en suis pas moins un bon vivant[33].


En faisant aujourd’hui mon examen de conscience dans cette petite pharmacie intime qui est donnée à tout homme, j’ai trouvé un flacon verdâtre inattendu, avec cette inscription : huile de belladone. Je n’ai pu retrouver dans ma collection ce souvenir. Pourquoi diable suis-je maître et seigneur d’un flacon de belladone ?


— Madame, s’écria le duc, un vendredi, la curiosité doit faire maigre.


… Sur quoi le duc s’écria :

— L’homme, pour aimer, veut plaindre, et un peu mépriser.


Pourquoi deux principes ? s’écria le duc. Votre manichéisme est une illusion d’optique. Quant à moi, je réponds ceci aux manichéens. Le cheval, battu par derrière, nourri par devant, croit être l’esclave de deux génies, l’un mauvais, l’autre bon, l’un qui le bat, l’autre qui le soigne. C’est le même. Le cocher. Eh bien, l’erreur que le cheval fait par rapport à l’homme, l’homme la fait par rapport à Dieu. — Si Dieu il y a[34].


Quant à Orphée, reprit le duc, nous ne le connaissons que par ses abus de pouvoir sur les lions et les tigres.


Le duc s’écria :

Les dieux peuvent être en os, en jade, en plume, en bois, en pierre, en épine. Il y a un dieu en pierre qui est intéressant, il est plat, on le jette à la mer, et il revient. Il s’appelle Tougarou[35]. Il est le génie du pays d’Émio. Il ressemble au boomarang des australiens (?)[36] qui va frapper le but et revient en sifflant se replacer dans la main qui l’a lancé. Il y a le dieu Atahocam qui a fait la terre et le dieu Messou qui la raccommode. Messou chasse avec des lynx en guise de chiens. Une fois ses lynx tombèrent dans un lac. Le dieu, fort en peine, ne savait où ils étaient. Un oiseau lui dit qu’ils étaient au milieu du lac.

Une autre fois que la terre fut noyée, Messou pria la corneille de chercher où elle était, la corneille n’y réussit pas. Le dieu pria la loutre. La loutre ne réussit pas. Le dieu pria le rat musqué ; le rat musqué plongea sous l’eau, et rapporta un peu de boue, avec quoi le dieu refit la terre.


Le dieu Messou avait mis l’immortalité dans une boîte de peau de buffle brodée. Une femme curieuse ayant ouvert la boîte, l’immortalité s’en alla, et c’est depuis ce temps-là que les hommes meurent[37].


Le duc s’écria :

À la grossièreté de son aboiement, on reconnaît un chien élevé par des personnes illettrées.


Il s’agit, interrompit le duc, de choisir entre la science et la foi. L’une affirme, mais l’autre prouve. Prenez-en votre parti, messieurs les juifs et messieurs les chrétiens. Pour que Moïse ait raison, il faut que Campanella ait tort, pour que Josué ait raison, il faut que Galilée ait tort, pour que Jérémie ait raison, il faut que Newton ait tort ; il faut que l’aurore radote et qu’en effet le soleil s’y lève, il faut que l’occident monte et qu’en effet le soleil s’y couche, il faut que le sud soit un simple vent, il faut que le septentrion soit un chariot au lieu d’être le prodigieux lampadaire sextuple de l’infini ; choisissez, vous dis-je, entre Saint-Mathieu, Saint-Luc, Saint-Marc et Saint-Jean, et l’immense ciel véridique ; pour que les quatre évangélistes aient raison, il faut que les quatre points cardinaux aient tort. Ah ! j’en conviens, c’est dur d’avouer qu’Adam est si peu de chose, de reconnaître que le monde n’est pas uniquement fabriqué pour nous, de confesser qu’un grain de poussière sur notre globe est un plus gros personnage que notre globe dans l’univers, et de renoncer à cette belle histoire des étoiles qui tomberont quand la terre finira. À entendre les gens de religions, notre sphère est l’objet du grand Tout, cet atome, la Terre, est la fin de l’infini, nous sommes le but, sans nous, le monde n’aurait pas de raison d’être ; et c’est pour le simple éclairage de l’homme, de ses batailles, de ses intrigues, de ses tricheries, de sa civilisation, de ses rois, de ses dames et de ses valets, que le Grand Être se livre à cette énorme consommation de soleils, allume les vingt-cinq milliards d’astres de la Voie lactée, dépense les météores, les bolides, les lunes, les planètes, les nébuleuses, l’aurore boréale, la lumière zodiacale, se ruine en comètes, et fait tous ces frais d’étoiles. En vérité, le jeu n’en vaut pas la chandelle.


Il disait :

L’hospitalité, même la plus grande, a toujours un endroit où elle s’arrête, une extrémité, une fin. L’art de ceux qui la donnent est de ne pas montrer cette fin et l’art de ceux qui la reçoivent est de ne pas la voir.


Il disait :

La torture est le tire-bouchon de la justice.


La dualité humaine se compose d’un mâle qui s’appelle Rien et d’une femelle qui s’appelle Personne.


Il disait à la duchesse :

— Nous sommes l’arbre ; vous êtes notre branche.

L’homme a sa racine dans la terre, la femme a sa racine dans l’homme [38].


Il y a, dit le duc, une différence entre un bâtard et un enfant du second lit. Ne confondons point un erratum avec une variante.


… Alors il dit :

— Le diable n’est autre chose qu’un homme de fer dans lequel il y a du feu. Le creux de son corps est une fournaise, ce qui fait que le diable est rouge. Ses dents sont des charbons ardents, ses jeux sont deux braises, ses cornes sont deux flammes. Le fer rouge étant souple, le diable peut se mouvoir. Ses ailes sont deux immenses fumées.


93. (1er volume.)

Il y a, dit le duc, des fils qui sont branche gourmande.


Le duc s’écria :

— Une bonne manière d’être mon ami, c’est d’être l’ennemi de mon ennemi.


Et le duc ajouta :

Être tutoyée, est un des grands bonheurs de la femme[39].


La guerre, dit le duc, est un médiocre moyen de progrès. Le vol en grand. Être délivré du voleur par le conquérant, cela n’avance guère qu’à perdre le droit de le pendre.

— Pendre qui ? demanda la marquise.

— Le voleur, répondit l’abbé.

— Sans doute, dit le duc, le conquérant.

Il reprit après un silence :

— On pend Poulailler, on ne pend pas Frédéric II.


Le duc dit après 89 :

— Nos institutions et nos habitudes traitent la royauté d’une façon bâtarde, qui n’est ni tout à fait royale, ni tout à fait populaire. On dirait que nous allouons au roi une demi-ration de respect. Si le roi n’est qu’un homme, c’est trop. Si le roi est l’état personnifié et vivant, la nation incarnée, la patrie faite homme, ce n’est pas assez.

II
ébauches et projets.

Dans ces projets, des portraits sont esquissés, des personnages sont présentés dont on ne retrouve pas trace dans le roman. Voici d’abord, dans l’ordre où elle est écrite, une liste uniquement composée de noms et de chiffres, mais qui semble indiquer que Victor Hugo avait songé un moment à placer le début de son roman en 1773 ; de plus, une jeune fille doit y figurer.


  &nbsp1755   —  En 1773
Misgrace 1755
18
Hacquoil 1753
20
Vte Gauvain Poingdestre 1754
19
Le duc de Réthel 1710
63 (Je suis de l’âge du roi.)
L’abbé Cimourdain 1744
29 (jeune, l’air sérieux.)

Une autre note donne des détails sur la jeune fille dont il est question plus haut :

Orpheline. — Élevée par cette riche religieuse femme du monde avec une charité gracieuse et nullement pesante.

Il eût été difficile de dire quelle était la fonction de Misgrace dans la maison. Elle n’était, certes, pas femme de chambre, encore moins femme de charge, aucunement servante. Les servantes la servaient. Pas parente pourtant. C’était une orpheline que la chanoinesse gardait dans la maison pour être dévote. Elle disait des chapelets avec elle. On l’avait élevée dans ce but. On l’appelait la petite.



93. — noms.


Le duc de Réthel (Mazarin).
L’abbé Gimahias.
L’abbé Cimourdain.


Le marquis de Mauvaise.
Sa sœur.
Son neveu, le vicomte Gauvain-Poingdestre.


Marins, pêcheurs, etc.
Denithorne.
Hacquoil.
Hamlondon.
Mèsbertrand.
Paysans. Paysannes.
Jacquine Jeanne.
Thomasse Louve.


Le marquis de Torchamps.
Le comte Lebailly.
Le baron de Hautcilly.
Le chevalier de Prefontant.
Le vicomte d’Éparville.


Un vieux matelot pirate appelé de ce sobriquet expressif et vague : Six mille sacs. On ne lui connaissait pas d’autre nom. D’où lui venait ce nom ? On ne savait. Quel en était le sens ? On l’ignorait.


jean thibaut.

(Le peindre paysan. Gauche. Bête. Lourd.)

Il est pris par un recruteur et fait soldat. Va à la guerre. Entre dans les gardes-françaises. — Revient sergent et maître d’armes. — Rentre dans son pays où le duc de Réthel le fait maître du port. — Hardi. Crâne. Insolent. Joli cœur.

— Comment vous appelez-vous ?

— Toujours de même.

Et il signa Gentilbeau[40].


Comment Jean Thibaut devint Gentil-beau.

Paysan, — Soldat. — Maître d’armes. — Sergent aux gardes. — Retraité par faveur du duc. — Capitaine du port avec l’épaulette de sous-lieutenant. S’appelait le capitaine Gentil-beau[41].


Gentilbeau. — Vous me faites l’effet d’avoir l’air de ressembler à quelqu’un qui ferait mine de paraître avoir l’idée de se burler de moi.


93. Histoire[42].

Il n’admettait aucun principe entier, aucune vue complète, aucune réalité absolue. Il n’avait aucun parti pris sur quoi que ce soit, n’acceptait rien vigoureusement, ni tout à fait pour le bien, ni tout à fait contre le mal, un peu dans l’ombre, un peu dans la clarté, faisant du clair-obscur une vertu, ayant au plus haut degré cette bâtardise d’âme que les hommes appellent volontiers sagesse ; fort loué, fort estimé, fort considéré pour toutes ces négations de qualités, s’admirant d’être impuissant, et ayant pour gloire de s’obstiner, entêté et infécond, et, des deux façons, mulet.


Les onze portraits suivants désignent des personnages qui devaient faire partie du roman :

Personnages.

Cette femme avait de l’esprit, de la malice, de l’amertume, du dédain, de l’ironie, et la quantité d’injustice à laquelle ont droit ceux qui ont souffert plus que leur part. Elle avait en elle un vieux fond de désespoir tourné en gaîté féroce.



C’était un bel esprit du voisinage, ayant écrit une fois à Voltaire, rimant, très chafoin.

L’autre était un astronome de campagne. Il était riche, avait de la terre, et tenait à la robe par on ne sait quel oncle conseiller qu’il avait. Étant de roture, il s’était fait savant, le hasard d’un télescope adjugé au rabais dans une vente à l’encan l’avait jeté dans l’astronomie et lui avait fourré les étoiles dans la tête.


… C’était une espèce de révolutionnaire local, fait pour être méconnu pendant sa vie et oublié après sa mort. Un de ces hommes qui méritent les statues qu’on élève aux autres.


… Il était mécontent des temps que la providence prend quelquefois dans le renversement des choses mauvaises. Il ressemblait au chien du mineur qui, lorsque le coup de mine se fait attendre, aboie après l’explosion en retard.


Ce raisonnement terrifia le bon savant local et le supprima. Il se sentit anéanti par cette logique béante et terrible. Il éprouva une sensation d’huître avalée.

Il était matérialiste de ce matérialisme gai, qui bouffonne dans le sinistre et tâche de faire rire la cantonade avec ce que la réalité a de plus lugubre. Il y avait du mardi gras dans son athéisme. La philosophie de ce philosophe était une tête de mort avec un nez de carton.


On ne sait quelle phraséologie inepte et malpropre qu’on pourrait nommer la crasse du froc parlée, le laïque jugé au point de vue séminariste, une façon grossière et crue de parler des femmes où l’on devine la concupiscence, quelque chose qui sent le capucin et quelque chose qui sent le cuistre, l’air bête qu’a la virginité chez l’homme, la lasciveté claustrale déguisée en clameur scandalisée, le cynisme latent, ce pauvre honteux des sacristies, se faisant jour et tout heureux de dire tout haut des obscénités avec horreur, une noirceur de soutane mêlée aux commérages, voilà à quoi l’on reconnaît la calomnie-prêtre.


La fille grande, belle, l’air noble, l’œil noir et clair, ayant une robe tachée de graisse et de vin, et sur le dessus de la main une ancre et un myrte tatoués en bleu[43].


Si taciturne qu’il paraissait muet.

Pas de question possible à cet homme. Son silence semblait vous barrer le passage et arrêtait court l’envie de lui parler. Du reste, sa bouche était amèrement crispée, comme quand les lèvres ont bu trop de larmes, son œil était cave, son regard triste, sa joue ravinée, son front sombre ; de sorte qu’au-dessus de ce silence, obstacle à la curiosité, on apercevait on ne sait quels sommets de tristesse qui révélaient le désespéré de même que des hauts de tombe au-dessus d’un mur révèlent un cimetière.


C’était une trop blonde fille plus que blanche, ayant un excès de lymphe. Elle était un peu cron, comme on dit en Belgique. Sous sa toilette chargée et sous ses falbalas extravagants à dessein, on la devinait torse et mal faite.


… Il était fort souterrain, grand allumeur de petits feux secrets, et profond intrigant. Mais rien n’en transpirait au dehors. Toute intrigue est une solfatare, mais il ne laissait rien sortir des fissures. Il avait dans les affaires une prudence fumivore.


C’était un espion de salons, il y a de ces êtres, homme d’esprit et de peu, point né, reçu, miel et fiel, saluant, glissant, chuchotant, souriant bas, chauve et laid, ennemi secret, prenant de petites notes traîtres. Un Tallemant des Réaux de Carpentras. Le grand théâtre lui manquait, non la grande haine. Ses griffonnages, qu’il appelait ses Mémoires, se sont perdus chez quelque épicier, et se sont envolés en sacs et en cornets ; c’est un malheur ; ils eussent fortement éclairé la postérité sur le grand monde de Guingamp[44].


À ce dernier portrait se rattachent ces deux fragments, dont le premier, par le timbre de la poste, est daté janvier 63 :

Je hais le travail, s’écria l’académicien de Guingamp, pour toutes les raisons. Le travail salit les mains. Vexatæ durasque manum. Et puis à cause des femmes. Qui travaille n’a pas le temps d’aimer. Il faut être de loisir pour être amoureux. La sueur est ennemie du sourire. Le loisir perdu brise l’arc de Cupidon.

Otia si tollas, periere Cupidinis arcus.

— C’est que nous autres académiciens, nous sommes ferrés.

— Aux quatre pieds, dit le duc.


Le fragment suivant, qui porte comme les autres l’indication 93 offre encore quelque analogie avec le dénouement des Trouvailles de Gallus et prouve qu’il y avait plus d’une intrigue amoureuse dans le premier projet de roman :

Ne vous ai-je pas respectée, dites ? Je ne vous ai pas touchée.

— Ah ! lui cria-t-elle avec un regard où il y avait une flamme qui ressemblait à la haine, laissez-moi. Vous ne m’avez pas touchée, vous m’avez perdue. Grâce à vous et par vous, je suis une malheureuse. Vous êtes le serpent et je suis Ève. Je ne sais plus rien, je ne crois plus rien. Je ne suis plus une chrétienne, je ne sais plus si je suis une femme, je n’ai plus de religion, je n’ai plus de honte, c’est fini, et ce qui est horrible, je vous aime !


le château de mauvaise.

Pas de date à cette première esquisse du château qui, transformé, deviendra la Tourgue. Mais la note suivante, en marge de cette description, permet de la situer en 1863[45] :

Elz. Peindre. Puis l’arrivée par la plaine, Clairvaux. — Puis l’arrivée par la mer. — La Tour Mauvaise.

On remarquera que l’apparition du château, comme celle de la Tourgue, se fait toujours d’une façon inattendue, et qu’il y a toujours, entre le château et le chemin qui y conduit, un ravin profond, utile dans le roman.

On arrivait au château de Mauvaise de trois façons.

Du côté de la montagne, du côté de la plaine et du côté de la mer.

La plaine comme la montagne était couverte de forêt.

Du côté de la montagne, — il faut entendre ici simplement par ce mot ces hautes ondulations de terrain que la Bretagne a quelquefois dans le voisinage de l’Océan, — l’abord était sauvage. L’arrivée était féroce. Une percée dans la broussaille. Pas de route ; un sentier tortueux dans le crépuscule des feuillages, plutôt scié par le torrent dans le granit que façonné par la pioche. C’était quelque chose comme la trouée d’un loup vers sa tanière. Tant bien que mal le piéton cheminait. Le cavalier devait se baisser à chaque instant à cause des branches. Le va-et-vient du sentier, courbant ses coudes et étageant ses zigzags sur la pente hérissée d’herbes et d’arbres, imitait parfois dans sa sauvagerie l’arrangement pittoresque d’un décor et ressemblait à ce qu’on nomme en style de théâtre un praticable. Le fourré complétait la futaie ; la végétation haute et basse s’entr’aidait pour empêcher ; on sentait dans cette ombre on ne sait quelle intention de barrer le passage ; il y avait dans les racines et dans les branches assez de griffes pour qu’on pût dire que l’obstacle se prêtait de toutes parts main-forte contre le

plan du château de mauvaise[46].
[Plan]
passant, les ronces obstruaient le ciel. Le jour c’était de l’obscurité, la nuit c’était de l’horreur. Rien dans cette sauvagerie ne dénonçait l’homme ; on se sentait lointain, absent, perdu ; on avait ce sentiment terrible de la profondeur déserte. C’était une tranquillité sépulcrale et hideuse. On entendait en plein jour les oiseaux de nuit, tant les ténèbres étaient là chez elles, et l’espèce d’aboiement que jette la chevêche marine. Cependant il y avait assez de sentier pour qu’on continuât de marcher. Cette marche était une descente. Le sentier par instants semblait dégringoler dans les arbres. Où allait-on ? Vers un précipice peut-être, vers un antre sans doute.

Tout à coup on entendait un bruit d’eau et d’écume, on apercevait à ses pieds un torrent, on se trouvait presque à l’improviste au fond du ravin ; il y a en cet endroit une brusque éclaircie d’arbres, on levait la tête vers ce soupirail de lumière, et l’on avait une apparition farouche. Là, tout près, sur le revers de la montagne opposée, une configuration haute et noire se dressait dans la nuée.

C’était le château de Mauvaise.

Sous le plan, quelques indications sur le château et ses habitants :

Statue en pied du duc de Réthel, qui avait eu le pour sous Louis XIV[47], et allié de la maison de Mauvaise.

Mlle Poingdestre l’aînée.

Mme la chanoinesse, sœur puînée.

Le marquis de Mauvaise, troisième, mais aîné des fils.

Le vicomte Gauvain Poingdestre, frère puîné (ce titre était celui du puîné) mort et remplacé par son fils le vicomte Gauvain Poingdestre.


La grande sœur, sèche, grave, ayant la lèvre supérieure en surplomb, signe de circonspection et de laconisme. Sûreté. Les paupières habituellement baissées.


La cadette, grasse, gaie, aimable avec un fond impérieux, gentiment bavarde. Aimant à parler du ton d’une personne contredite.


93. (À rédiger.)

Dévote, mais faisant son tri dans les préceptes religieux, choisissant les vertus qui lui étaient faciles et gardant les défauts qui lui étaient agréables.



La chanoinesse. — Elle était tranquille, et avait le goût de l’indécence. Mais elle n’avait des sens et du cynisme qu’à domicile, chez elle, entre ses quatre murs. Dehors, elle était prude.


Cette maison était hautaine et rejetait avec le dédain convenable les divers Poingdestre et Poingdextre épars sur le littoral et dans les îles de la Manche[48].


Sur un petit bout de papier, nous relevons, sans indication de date, cette variante de nom :

Le marquis de Méchante.

Méchante est une grosse tour qui a donné son nom à un château ; le château a donné le nom à la seigneurie[49].


Pour 93.

Le château de la Meilleraye (au duc de Réthel. Mazarin).


La Tour Poingdextre.
Le marquis Gauvain Poingdextre.


Le château de Mauvaise.
Trois tours : La tour Mauvaise
Trois toursmmn La tour Poingdestre.
Trois toursmmmm La tour de Fronpebent.
(Corps de logis L. XIII, les reliant. Là est la bibliothèque.)
Les enfants.

Puis cette description d’une tour bien différente de cette ruine imposante et sévère, la Tourgue :

Cette étrange et énorme tour était composée de plusieurs longues bâtisses amalgamées et adhérentes. Il y avait une chapelle étroite et haute, une sorte de maison à six étages dont les fenêtres, pareilles à des meurtrières, étaient bardées de fer, toutes sortes de gloriettes bizarres, et quatre ou cinq tourelles, et au-dessous de ce faisceau d’édifices hybrides composant en réalité un seul édifice, il y avait assez de roche et de muraille pour rendre la tour imprenable.

On eût dit qu’on avait ramassé, réuni et lié tout cela au hasard comme une botte de branches que fait un fagotier. De là une surprenante silhouette sur l’horizon.

Il y avait deux façons d’attaquer ce sinistre château plus haut que la forêt, plus bas que la montagne. On pouvait donner l’assaut par le plateau ou par le ravin. Par le plateau, on dominait, par le ravin on surprenait.


Les marquis de MontsabronRochaiglon étaient princes de la Garnache et, en cette qualité, membres de la maison de Rohan et princes de Bretagne ; ils portaient le titre de marquis et non de princes, de même que Turenne qui, étant Bouillon, était prince et portait le titre de vicomte ; de même que les Viluma qui sont ducs de Sotomayor et préfèrent s’appeler marquis de Viluma. Ceci était d’ailleurs fréquent dans la noblesse française où le titre de prince n’était pas classé. Les vicomtes Gauvain étaient la branche cadette des marquis de Montsabron. — Le marquis régnant de Montsabron, Hercule Gauvain, est le grand-oncle du vicomte Hoël Gauvain, élève de l’abbé Cimourdain.


En marge d’une autre liste de noms, cette proposition faite sans doute par le duc de Réthel à la tante de Gauvain :

Madame, je suis veuf, je n’ai pas d’enfants, j’ai soixante-quatre ans, j’entretiens trois danseuses, je ne me remarierai pas, j’adopte votre neveu.


À mesure que le plan se précise, le nombre des personnages accessoires diminue ; en voici maintenant trois des principaux, tels que Victor Hugo les voyait encore en 1872[50] :

Les trois branches de la famille Gauvain menaçaient de s’éteindre. Une vieille fille qui avait l’âge d’une bisaïeule, un veuf et un orphelin, c’est là tout ce qui en restait. La vieille fille qui représentait la branche aînée s’appelait la vicomtesse Hoël, par tradition de famille, et du nom de Hoël le Grand, troisième roi de Bretagne, ancêtre de la maison Gauvain ; le veuf, sans enfants, qui refusait de se remarier et qui représentait la seconde branche, s’appelait le duc de Réthel ; l’orphelin, qui représentait la branche cadette et dernière, avait sept ans et se nommait le vicomte Gauvain.

La vieille fille et l’orphelin habitaient Gauvain, le château de famille ; le duc vivait à la cour.

La branche aînée des Gauvain étant desséchée et comme morte dans la personne de cette vieille vierge, le duc était le chef actuel, « le chef régnant » comme on disait alors, de la famille. Mais de famille, point. De quoi était-il le chef ? d’un enfant.


Le duc et la vicomtesse étaient à peu près du même âge. Tous deux touchaient à 50 ans. Seulement le duc en paraissait 35 et la vicomtesse 70.


Voici le duc, quittant la cour et rentrant dans son château ; nous pouvons entrevoir dès maintenant quelques détails importants du roman :

Accueil de la vicomtesse au duc (spectre). — Profonde révérence majestueuse : — Monsieur, vous êtes ici dans votre maison, vous êtes chef de ma famille. Tout ce que nous avons et qui nous vient des rois de Bretagne, nos aïeux, la tour qui est dans nos forêts, le sang qui est dans nos veines, est à vous. Tenez-moi pour votre servante, monsieur. Entrez chez vous. Je vous rends foi et hommage comme à mon seigneur et à mon suzerain.

Et elle mit un genou en terre.

— Tout cela est vieux, belle dame, dit le duc en éclatant de rire.

Et il baisa la main de la vicomtesse, ce qui la scandalisa.

Le soir.

Admirable paysage. Clair de lune. Forêt splendide. Douce brise. Zéphir de printemps. Le duc regarde. On voit quelques formes noires se balancer sous les branches.

— Ce sont des faux-saulniersbraconniers – paysans que j’ai fait pendre, dit la vicomtesse.

— Mais vous n’en avez plus le droit, dit le duc. Tout cela est vieux. Vieux, vieux, vieux. Heureusement vous pendez ces gens ici, dans ce trou, on ne le sait pas, ça passe comme ça. Si on le savait, vous pourriez avoir maille à partir avec le parlement de Bretagne.

La vicomtesse eut un sourire de spectre.

— Ces robins ! allons donc !

Elle reprit : — Qu’est-ce que cela signifie ?

— Je vais vous expliquer, dit le duc. C’est changé. Vous ne pendez plus. C’est le roi qui pend. Mais comme le roi ne peut pas pendre lui-même tout le monde, il en charge un juge, qui en charge un bailli, qui en charge un bourreau, qui en charge son valet. On appelle ça le progrès. Les paysans sont tout de même pendus [51].


— Ne méprisez pas trop les robins. Est-ce que notre arrière-grand-cousin le marquis de Marigny n’a pas épousé Lucile Tarneau, fille de Tarneau, président au parlement de Bordeaux ?

La vicomtesse mit ses mains sur ses yeux et murmura :

— C’est la seule honte de notre famille. Mais c’est affreux en effet[52].


Arrivez toutes, les jolies filles. Je choisirai.

— C’est en effet un ancien droit, murmura la vicomtesse.

— J’ai gagné les mille louis. Je les donne à la plus jolie fille d’ici.

— À la plus honnête, dit la vicomtesse.

— Non, à la plus jolie. Où est-elle ? qu’on me la trouve.


— Vous avez, dit le duc, la meilleure compagnie du monde et la mieux au train du jour, force gens d’esprit, par la vertujeu, un lieutenant de police, d’…[53] qui ne croit pas à la police, un président (un tel) qui ne croit pas à la justice, un chevalier de Malte qui ne croit pas au célibat, un duc et pair, moi, qui ne crois pas aux princes, et un prêtre, l’abbé Cimourdain que voilà, qui ne croit pas en Dieu.

(Ici la vieille se lève, salue le duc et sort.)

L’abbé Cimourdain — grande figure.

— Je crois en Dieu, monsieur le duc[54].


Mme Poingdestre se lève, fait une profonde révérence au duc, se dirige vers la porte que l’on ouvre à deux battants devant elle, et sort.

Le duc, légèrement étonné, cria :

— Marquis, qu’a donc ta tante ?

— C’est son heure d’aller se coucher, dit le marquis.


Et il n’en fut que cela. La conversation continua, de plus en plus gaie.

Le lendemain ni les jours suivants. Mme Poingdestre ne sortit de son appartement. Tant que le duc fut à Mauvaise, on ne la revit plus. Peut-être attendait-elle quelque visite réparatrice du duc. Le duc n’en fit point. Ce n’était plus la courtoisie correcte des vieilles mœurs. Le duc accepta purement et simplement ce bénéfice d’une vieille fille de moins. Et puis, au fond, quoique resté souriant, il était choqué peut-être de cette disparition. La frivolité s’offense de la gravité.


Note où l’incendie de la tour était déjà prévu :

Le grenier à fourrage et aux grains au-dessus de la bibliothèque. Insouciance et dédain de Mme Poingdestre pour les livres.

— Quand tout cela brûlerait, le beau malheur !

La chanoinesse ajoutait :

— Il arriverait aux livres sur terre ce qui arrive sous terre aux auteurs.

Dans l’incendie le plafond crève. Chute du grain enflammé sur les livres brûlant, à la fois étouffement et aliment de l’incendie[55].


Dans ces fragments du dialogue suivant, nous voyons de mieux en mieux se préciser la figure de Cimourdain :

Le suicide.

La vie (développer)… et ce qu’un honnête homme a de mieux à faire, c’est de s’en aller bien vite de ce mauvais lieu.

— Alors, duc, pourquoi ne te brûles-tu pas la cervelle ?

— Parce que.

Graves paroles de Cimourdain sur le suicide. Il le réprouve (bris de prison). Mais il l’admet[56].


— Brigandages royaux, dit le duc, voilà de bien gros mots.

— Ils ont à peine la grosseur voulue, répondit Cimourdain.


L’ABBÉ CIMOURDAIN.

— Enfin, je dois vous l’avouer, je ne suis pas ce que vous croyez. Je ne dois pas tromper votre confiance. Vous êtes philosophe d’une autre philosophie que moi. J’ai eu jusqu’ici, dans votre compagnie, d’un homme si extraordinaire pour un homme tel que moi, la complaisance du silence, et une sorte d’acquiescement tacite aux choses dites gaîment, soit par vous, soit par d’autres, mon silence était du silence et rien de plus. Qui ne dit mot ne consent pas toujours. Pardon, monseigneur, mais je crois en Dieu.

— C’est bon, dit le duc sans surprise, mais alors il ne faut pas être prêtre.

L’abbé expose noblement au duc qui l’écoute en silence sa naissance pauvre, son engagement dans les ordres, paysan qu’on a fait prêtre, etc. Son entrée chez le duc, etc.

(Tous deux bons à leur façon.)

Dans une autre note il n’est plus question du duc, mais de Cimourdain élevant seul Gauvain :

Adoration. — Ses causes.

Il l’avait vu naître. Tout de suite orphelin de père et de mère. L’enfant avait été mourant. Il lui avait sauvé la vie à force de soins, puis l’avait élevé dans le vieux château désert sous l’œil d’une grand’mère paralytique. Il en avait fait ce qu’il avait voulu, une âme comme la sienne.


— Ce serment, pourquoi me l’a-t-on fait faire ? Est-ce que vous croyez que ce vœu ne me pèse pas ? est-ce que vous croyez que je n’en suis pas indigné ?

— Pardieu, viole-le. C’est bien simple. Vois mon cousin le cardinal de Strasbourg, crois-tu qu’il se gêne ? Il a fait l’an passé un enfant à l’abbesse de Remiremont, et cet enfant sera prince, morbleu ! L’abbé, embrasse-moi une jolie fille.

— Non, monseigneur.

— Et pourquoi diable ?

— J’ai fait un serment, je le tiens. J’ai fait un vœu, je le garde.

— Des bêtises, dit le duc.

Et se retournant : — Ah çà, l’abbé, qu’est-ce que tu fais donc de la nature ?

La vieille vicomtesse fait une profonde révérence au portrait du roi son aïeul, et sort tout d’une pièce.


Dans les trois fragments suivants Cimourdain, loin d’agir à l’insu de la famille, comme il est dit page 104, prévient le duc de l’éducation qu’il compte donner à son élève.

Vous parlez de la nature ! où est-elle ? où est la vérité ? où est la justice ? De quel droit êtes-vous duc quand je suis paysan ? De quel droit êtes-vous pacha quand je suis eunuque ?

— Volontaire, murmura doucement le duc.

(Déclaration de guerre terrible et d’adoration pour l’enfant dans lequel il verse son âme. — Le père ne donne que le sang, le maîtrel’instituteur donne son âme. — Il en fera un ennemi de tout ce qui est.)

— Maintenant, monseigneur, chassez-moi.

— Pardieu, s’écria le duc. C’est trop drôle. L’abbé, je te garde.


— Monseigneur, prenez garde.

— À qui ?

— À moi.

— Pourquoi ?

— Je tiens votre héritier.

— Eh bien ?

— Il sera ce que je le ferai.

— Et puis ?

— Je suis capable…

— De quoi ?

— De vous en faire un républicain.

— Après ?

— Un républicain, monseigneur.

— J’y consens.

— C’est dit. Je vous ferai un athénien.

— Non, dit le duc, je veux un romain.

— Soit, dit le prêtre.

— Un Brutus, capable de tuer César. Le Brutus de Voltaire.

Rome est libre, il suffit, rendons grâces aux dieux.

— Vous confondez le Brutus de Shakespeare avec celui de Voltaire. Vous vous trompez de Brutus, monseigneur. C’est égal, vous en aurez un.


Cimourdain. Magnifique profession de foi révolutionnaire. Rancunes profondes du prêtre malgré lui.

— Renvoyez-moi, chassez-moi, monsieur le duc, car je vous jure sur l’honneur que j’inoculerai la révolution à votre petit-neveu, et que je ferai de votre héritier un démagogue.

— Pardieu, s’écria le duc, c’est trop drôle. L’abbé, je te garde.

Fin de la première partie.

L’insurrection de la Vendée éclate en février 1793.


La note suivante montre que, le dénouement conçu et arrêté, Lantenac n’était pas encore substitué au duc de Réthel :

Pas de formes. — Procès.

L’identité reconnue, il doit être fusillé. Le peloton d’exécution attend.

(Autre tempête sous un crâne.) Au point du jour Gauvain entre dans le cachot. — Sortez, lui dit-il, et il prend sa place.

Le duc dit : Ah ! vous, vous ne courez aucun danger. Merci. — Et il prend le chapeau de général et le manteau de Gauvain, et s’en va.

Gauvain reste. Est jugé par Cimourdain.


Si, dans les préfaces données dans le reliquat de l’Homme qui rit, Victor Hugo parle toujours des deux œuvres qui doivent compléter sa trilogie : La France avant 1789 et Quatrevingt-treize, en revanche, sur certains fragments portant à l’un des coins : 93 ou 18e siècle, on lit sous les ratures certains noms des personnages de l’Homme qui rit, en voici un exemple :

93.

Quand la nuit il[57] considérait le ciel, il disait : Que la création n’ait pas d’esprit, est-ce possible ? Cet esprit de la création, c’est Dieu. Et puis il y a les dieux inférieurs et locaux. Chaque univers a le sien. Il est impossible de s’imaginer qu’une petite bête, comme l’homme, ait une âme, et qu’une grosse bête, comme la terreun monde ou le soleil, n’en ait pas. Quelquefois l’âme du soleil vient sur la terre mettre le holà. Alors elle s’appelle Jésus-Christ.

En marge du texte on lit : L’abbé Cimourdain.

LE MANUSCRIT
de
QUATREVINGT-TREIZE.


Le manuscrit de Quatrevingt-treize comprend, pour le texte publié, 416 feuillets et d’importants ajoutés, mais peu de remaniements ; les notes, nombreuses, ont servi de brouillons, et c’est presque au courant de la plume que Victor Hugo a écrit tout son roman. Il n’y a eu quelques hésitations qu’au commencement du livre premier et de la seconde partie. Les titres de chapitres sont rarement indiqués dans le manuscrit. L’écriture, large et nette, les traits de plume accusés et presque violents sont les mêmes jusqu’à la fin. Le papier de fil, grand format, est paginé par série alphabétique de A à Z, puis A2, B2, etc ; la première partie au crayon rouge, la seconde au crayon bleu, la troisième partie (moins le livre premier) au crayon noir.

NOTES EXPLICATIVES.

Dès la première page, on lit, entre parenthèses, cette note :

(Je commence ce livre aujourd’hui 16 décembre 1872. Je suis à Hauteville-House.

V. H.)
première partie
EN MER.
LIVRE DEUXIÈME. — la corvette claymore.

N. Feuillet 18. — I. Angleterre et France mêlées.

À la fin de ce chapitre il est question de la trahison d’un M. de Gélambre. Le manuscrit porte le nom de Villambre, et la note suivante nous donne la raison de ce changement de nom :

La famille Villambre existe peut-être encore. Elle est innocente de la honte de son aïeul. Pourquoi affliger cette famille ? je mettrai dans le livre publié Gélamre.

Le manuscrit étant à la Bibliothèque nationale à la disposition du public, nous avons cru pouvoir reproduire cette note malgré son caractère personnel.

O. Feuillet 19. — Tout le bas de la page est rayé et développé au feuillet suivant qui contient une description complète du costume de Lantenac.

T. Feuillet 24. — III. Noblesse et roture mêlées.

Le chiffre de ce chapitre est ajouté entre deux lignes. Les feuillets 24, 27, contenant, le premier, tout le début de la conversation de La Vieuville et Boisberthelot (voir page 22) ; le second, tout ce qui concerne le duc de Chartres et Boulainvilliers jusqu’à « Ah ! cette république ! » (voir pages 24, 25), ont été intercalés.

Q2. Feuillet 48. — VIII. 9 = 380.

Date : 1er janvier 1873.

Parmi les notes, nous avons trouvé un brouillon relatif à l’embarquement de Lantenac et du marin qui doit piloter le canot :

— Y a-t-il un homme de bonne volonté ?

— Moi, dit un matelot.

L’équipage s’écarta, interdit.

Le capitaine le regarda fixement et lui dit :

— En effet, toi seul connais les passes. Écoute. Tu es dévoué au roi. Je te connais. Tu es un bon français et un bon breton. Je te confie l’homme qui peut commander la Vendée, rétablir le trône et sauver la France. Va.

Victor Hugo a renoncé à toutes ces recommandations, trouvant sans doute plus grand et plus simple de laisser Lantenac apprendre, dans le péril, la vérité au matelot.

Sur la même feuille de papier, des notes en tous sens, et se rapportant toutes au même livre : La corvette Claymore ; puis une note spéciale : Voir s’il n’y aurait pas lieu d’appeler le vieillard : le paysan.

LIVRE TROISIÈME. — halmalo.

D2. Feuillet 62. — II. Mémoire de paysan vaut science de capitaine.

Nous reproduisons trois lignes rayées qui ont leur importance. Lantenac y dévoilait un peu son incognito :

Après les renseignements qu’Halmalo donne sur le pays, nous lisons :

Et il ajouta : — Je suis ici chez moi.

— Et moi aussi, dit le vieillard.

Halmalo le regarda, et ôta son chapeau.

Sur une page d’album, nous trouvons la raison de cet incognito. Halmalo, en apprenant plus tard le nom de celui qu’il avait sauvé, s’étonne :

— Mon seigneur ! pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ?

— Parce que je voulais que tu obéisses à Dieu et non à l’homme.

Au même chapitre, trois feuillets plus loin y un ajouté très important sur la Tourgue et son passage secret ; avant d’indiquer l’existence de cette porte tournante par laquelle, à la troisième partie, Lantenac et les siens se sauveront, Victor Hugo a hésité longtemps, car nous lisons dans ses notes :

Voir s’il ne faut pas que Halmalo et Lantenac parlent de Gauvain-la-Tour et que Halmalo dise : c’est là que je suis né, et il n’y a plus guère que moi qui connaisse la sortie souterraine.


Voir s’il ne faut pas faire dire à Halmalo qu’il connaît les châteaux, et les sorties souterraines de presque tous. Pour, plus tard, Gauvain-la-Tour.


Vers la fin du chapitre, une bonne moitié des recommandations de Lantenac à Halmalo occupe la marge du feuillet 66 et tout le feuillet 67.

LIVRE QUATRIÈME. — tellmarch.

L3. Feuillet 71. — I. Le haut de la dune.

Les onze bourgs et villages dont on parle au 6e alinéa de la page 63 étaient nommés dans le manuscrit ; les noms sont rayés, Victor Hugo ayant voulu réserver pour plus tard l’énumération des onze tocsins vus et non entendus.

M3. Feuillet 72. — La moitié de cette page est rayée et recopiée au bas du feuillet 74, après l’intercalation du passage où Lantenac entend la Flécharde et la cantinière parler au bas de la dune, en se hâtant vers la ferme d’Herbe-en-Pail où il doit le lendemain les faire fusiller.

R3. Feuillet 77. — III. Utilité des gros caractères.

Le nom de Prieur (de la Marne) remplace sur les affiches condamnant Lantenac le nom de Phélippeaux d’abord inscrit.

S3. Feuillet 78. — En marge et entre deux traits de plume cette note :

10 janvier. — La nouvelle arrive que Louis Bonaparte est mort.

X3. Feuillet 82. — IV. Le Caimand.

Dans les ratures du bas de la page, motivées par l’intercalation du feuillet 83, nous relevons quelques mots de Lantenac qui constituaient presque une promesse ; c’est sans doute pour cela qu’ils n’ont pas été conservés. Quand Tellmarch s’était nommé, le marquis reprenait :

— Je retiendrai ce nom : Tellmarch le Caimand.

Sans doute pour la même raison, ces quelques répliques de dialogue avant la séparation du marquis et du mendiant ont été biffées au feuillet 86 :

Le marquis se leva et jeta sur le lit d’ajoncs son manteau.

— Il fait chaud, dit-il, je laisse mon manteau qui n’est bon qu’à me dénoncer.

— Que Dieu soit avec vous !

— Il a été cette nuit avec moi, puisque vous étiez là. Adieu, Tellmarch.

— Adieu, monseigneur.

Le passage supprimé que nous rétablissons page 444, au chapitre Sein guéri, cœur saignant, explique ces ratures.

deuxième partie.
À PARIS.

Cette deuxième partie est, jusqu’au feuillet 175, c’est-à-dire jusqu’à l’avant-dernier chapitre, paginée par lettres alphabétiques, mais au crayon bleu, et va jusqu’à la lettre J3 (troisième série).

Pour cette partie, les titres de chapitres ont été ajoutés à l’encre rouge.

LIVRE PREMIER.— cimourdain.

A. Feuillet 104. — I. Les rues de Paris dans ce temps-là.

Ce n’est pas la première version que nous avons sous les yeux, car les deux premières lignes sont biffées et font suite à l’une des pages publiées dans le Reliquat ; il y a eu trois débuts pour cette deuxième partie, et ces trois débuts, datant du même jour, portent tous trois cette note en tête :

Aujourd’hui vingt-et-un janvier 1873, je commence à écrire cette seconde partie du livre 93.

La première de ces notes est en tête du feuillet 104 ; la seconde, biffée, au coin du feuillet iii, et la troisième au Reliquat (voir page 390).

Bbis. Feuillet 106. — Cette page semble ajoutée après les autres, en tout cas écrite avec une plume plus fine ; elle commence à ces mots : On portait des vestes bleu de tyran.

Au verso, une tête de bonhomme barbu et ces mots :

PROLOGUE. — 93.

La marge du feuillet 109 est remplie en tous sens d’ajoutés.

H. Feuillet 112. — II. Cimourdain.

Indépendamment d’un ajouté marginal important, ce feuillet offre cette particularité de s’enchaîner, six pages plus loin, au feuillet 118 ; cinq pages de détails sur le caractère de Cimourdain ont donc été intercalées.

Sous les ratures du feuillet 119 on constate une interversion du chapitre III qui devait d’abord être à la place du chapitre II.

P. Q. Feuillets 120-121. — III. Un coin non trempé dans le Styx.

Cette fin de chapitre a été recopiée d’après les ratures du feuillet 123, puis développée et mise au net.


LIVRE DEUXIÈME. — le cabaret du paon.

V. Feuillet 127. — II. Magna testantur voce per umbras.

Ce feuillet, retrouvé parmi les notes, répète à peu près textuellement les premières lignes du feuillet 127bis ; nous ne le citons que pour la note suivante :

Garder à part cette page du dialogue entre R. D. et M. écrite d’avance.

Puis, en marge, la date :

Écrit le 2 décembre 1872.


LIVRE TROISIÈME. — la convention.

R2. Feuillet 149. — I. La Convention.

Le début, rayé trois fois, en tête et en marge, puis au feuillet 150, est mis au net en marge, sous les ratures. Au coin de la page, la date : 1er février ; date répétée et rayée au feuillet suivant.

T2. Feuillet 151. — La fin de la deuxième division est en marge, et la première version ne comportait pas la troisième division ajoutée après coup, comme l’indique la première phrase (Ce qu’était la salle des séances, achevons de le dire).

Z2. Feuillet 160. — En marge des premières lignes de la cinquième division, ces notes :

(Aujourd’hui 8 février, on donne au Théâtre-Français la première représentation de la reprise de Marion de Lorme.)

(9. Les journaux annoncent que la représentation est remise au 11.)

Plus loin, en marge de la dixième division, nous trouvons la suite des notes sur Marion de Lorme :

12 février. Hier Marion de Lorme a été reprise au Français ; Paul Meurice m’envoie ce télégramme :

Paris, 11 h. du soir.

Succès immense devant un public dur de gens du monde, Favart superbe, Mounet-Sully inégal ; le reste parfait.

J3. Feuillet 175. — Après la dernière division de la Convention, nous lisons au bas du feuillet cette note :

(J’achève ces pages sur la Convention aujourd’hui 26 février, anniversaire de ma naissance. J’ai aujourd’hui soixante et onze ans.)

Feuillet 176. II. Marat dans la coulisse.

Ce chapitre a été ajouté et chiffré 1, 2, 3, 4, 5 ; il est daté en tête : 1er mars. Au deuxième feuillet, le texte a été raturé et mis au net en marge.


troisième partie.
EN VENDÉE.

LIVRE PREMIER. — la vendée.

Tout le livre premier, ajouté, est numéroté à l’encre de 1 à 16 ; la pagination alphabétique ne reprend qu’au livre deuxième qui était d’abord placé en tête de la troisième partie. Aucune division de chapitre n’est indiquée.

1bis. Feuillet 184. — Les forêts.

Ce chapitre a non seulement subi des modifications, mais il a été déplacé. Il devait, d’après une note rayée dont nous allons reproduire tout ce qui pourra en être déchiffré, commencer à cet alinéa :

À de certaines heures, la société humaine…

En marge de cet alinéa, et comme pour en indiquer la date, on lit la note suivante :

Écrit aujourd’hui 19 décembre 1872, jour où je donne à mes quarante enfants pauvres leur fête de Christmas, vêtements, linge, laine, souliers, et leurs deux arbres de Noël chargés de jouets, l’un couvert de bonshommes et de dadas pour les garçons, l’autre de poupées pour les filles. Il manque à ma petite fête mes deux petits à moi, mon Georges et ma Jeanne.

Un mois après Victor Hugo a déplacé ce chapitre et l’a fait précéder d’une page entière, puis il a écrit deux notes, l’une illisible sous les ratures, l’autre encerclée de rouge :

Cette page qui faisait partie du premier chapitre est mieux à sa place ici.

20 janvier 1873.

Puisque, définitivement, cette page est englobée dans le premier chapitre, c’est sans doute au premier livre du roman, Le bois de la Saudraie, que Victor Hugo fait allusion. Nous lisons d’ailleurs au troisième chapitre, après l’énumération des bois qui composaient le Bocage, trois mots rayés qui viennent à l’appui de notre supposition « … Le bois de la Saudraie, d’où nous sortons. »

LIVRE DEUXIÈME. — les trois enfants.

Aucun titre de chapitre sur le manuscrit.

G. Feuillet 207. — Plvs qvam civilia Bella.

Voici comment, dans la première version, finissait ce chapitre[58] :

— Combien de temps faut-il pour aller à Dol ?

À un cheval fatigué, au moins deux heures ; mais ils y sont.

— Quelle est la route ?

— Tout droit devant vous. Par Baguer-Pican vous laißerez Pleine-Fougères à votre gauche. Vous rencontrerez un chemin à droite, ne le prenez pas, il vous mènerait à Saint-Georges-de-Brehaigne, et à la mer.

Le voyageur paya, l’hôte rentra, l’auberge se referma, et quelques instants après on entendit dans les rues désertes de Pontorson le bruit décroissant du trot d’un cheval qui s’en allait vers Dol par la route de Baguer-Pican.

Tout ceci est rayé, et à la suite Victor Hugo a écrit les recommandations et les insinuations de l’aubergiste, qui éclairent le lecteur sur le caractère de Cimourdain.

K. Feuillet 211. — II. Dol.

Après le quatrième alinéa de ce chapitre vient un passage rayé dont nous reproduisons les premières lignes :

Gauvain, dans cette immense improvisation qui est la révolution française, avait été tout de suite un capitaine. Au point de vue des hommes politiques, il avait un grave défaut, la fraternité pour l’ennemi.

Suit l’énumération des actes de clémence reprochés par Cimourdain à Gauvain au chapitre : Les deux pôles du vrai. En marge de ce passage rayé, Victor Hugo a écrit ceci au crayon rouge :

Ne faut-il pas réserver ceci ? Dire plus loin (après) :

— En effet, c’est un clément.

Le fait est qu’on reprochait à G…

Puis viennent quelques lignes, non biffées, mais encerclées et accompagnées de la mention :

À réserver :

Gauvain épargnait la vie des autres, mais prodiguait la sienne. Homme de haute naissance, il avait épousé passionnément la cause du peuple, sans dépouiller pourtant le gentilhomme. Il était devenu citoyen et resté chevalier.

Nbis. Feuillet 215. — Toute cette page contient le portrait développé de l’Imânus, condensé d’abord en quatre lignes.

F2. Feuillet 232. — VI. Sein guéri, cœur saignant.

En marge du début de ce chapitre, une note encerclée au crayon rouge :

Aujourd’hui 15 mars, Julie [59]commence la copie de ce manuscrit.

H2. Feuillet 234.

Un ajouté marginal est tout entier consacré aux raisons qui empêchent Tellmarch de se renseigner sur les enfants ; cet ajouté venait en remplacement de deux pages supprimées que nous rétablissons ici en les faisant précéder des phrases employées page 196 :

Les gens du pays qu’il avait interrogés s’étaient bornés à hocher la tête. M. de Lantenac était un homme dont on ne causait pas volontiers.

Il semble qu’une idée aurait pu venir à Tellmarch. Il avait secouru le marquis dans un péril suprême ; il l’avait recueilli et peut-être sauvé ; il avait des droits sur cet homme ; le marquis était dans le pays ; la guerre était tortueuse, M. de Lantenac faisait une foule de méandres, mais il n’était pas impossible de le joindre. Pourquoi Tellmarch ne lui mènerait-il pas cette mère ? Pourquoi ne redemanderait-il pas les enfants au marquis ? M. de Lantenac lui devait bien cela.

Cela paraît simple, c’eût été insensé. Du moins dans les idées d’alors. Il y avait, dans ce temps et dans ce pays-là, entre un homme et un autre homme, des abîmes. Un service rendu était un pont jeté, mais qui devait disparaître tout de suite. Rendre service était presque une témérité. Un homme sauva la vie à une reine d’Espagne et se hâta de fuir pour n’être pas pendu. Qu’un mendiant comme Tellmarch eût rendu service à un prince comme le marquis de Lantenac, c’était déjà hardi. Oser le lui rappeler serait insolent. Il fallait attendre que le marquis s’en souvînt, et s’il ne s’en souvenait pas l’oublier soi-même. D’autant plus que vous ne sauvez pas la vie à un seigneur sans prendre avec lui quelques familiarités, et ces familiarités, qu’il a tolérées dans le moment, l’indignent plus tard. Aller jusqu’à lui demander service pour service, quelle impudence et quelle imprudence ! que dirait le marquis de cette égalité ? cela ne pourrait que l’irriter et empirer la situation. M. de Lantenac avait emmené ces trois enfants ; c’est qu’évidemment il avait un but. On avait besoin d’otages dans cette guerre-là, et évidemment il ne les avait pas pris pour les rendre. Que faire donc ? Rien, hélas ! Et puis, ajoutons ceci, que trop étreindre est malaisé à un vieillard. Il rend un service sur place ; s’il faut aller le continuer bien loin, il hésite. Il a ses habitudes, et qui a plus d’habitudes qu’un mendiant ? Un vieillard se met difficilement en route. Il se donne toutes sortes de bonnes raisons, et tâche de faire prendre le change à sa conscience ; il s’exagère son impuissance pour s’expliquer à lui-même son inaction. Ainsi est faite la nature humaine ; elle est toujours trop courte du côté du bien et ne va presque jamais jusqu’au bout d’une bonne action commencée. Tellmarch était plutôt un sage qu’un héros. Et encore était-ce un sage naïf. Il n’eût pas su dire ce que c’était que la sagesse. Tellmarch était une raison à l’état d’instinct. Il se sentait à la merci du pied de tous. La lueur qui sortait de lui ne l’empêchait pas d’être un ver de terre.

Il songeait : — Un seigneur, quand c’est dans le danger… (Voir page 197.)

En marge du premier des deux feuillets, cette annotation au crayon rouge :

Non. — Il ne peut plus marcher.

U2. Feuillet 248. — IX. Une bastille de province.

Ce chapitre, dont aucune division n’est indiquée dans le manuscrit, a été augmenté de trois feuillets intercalaires : U2bis, U2ter, U2quater ; la description de la Tourgue était loin d’être aussi complète dans la première version.

Y2. Feuillet 254. — {{T|L’enchaînement du texte rayé au bas de ce feuillet prouve que la cinquième division, La porte de fer, si importante pourtant dans la suite du roman, n’existait pas dans la première version.

E3.-F3. — Feuillets 260 et 261. — X. Les otages.

Une bonne moitié de l’ultimatum des vendéens crié par l’Imânus du haut de la tour a été ajouté en marge de ces deux feuillets.

H3. Feuillet 263. — XI. Affreux comme l’antique.

Au bas de ce feuillet, la date : 1er avril.

Au feuillet suivant, tous les souvenirs émus de Gauvain et de Cimourdain avant l’attaque de la Tourgue (voir p. 222) sont ajoutés en marge.

J3. Feuillet 265. — XII. Le sauvetage s’ébauche.

Le portrait de Guéchamp, homme de second plan, a été ajouté en marge, sans doute pour expliquer son manque d’initiative à propos de l’échelle commandée et non livrée. Quelques détails sur l’impossibilité de fabriquer au camp une échelle sont ajoutés en marge.

LIVRE TROISIÈME. — le massacre de la saint barthélemy.

Aucune division indiquée.

Rétablissons quelques lignes non rayées et qui peut-être ont été oubliées en copiant le manuscrit ; après l’extermination du grand saint Barthélemy, on lit :

Z3. Feuillet 283.

Il y eut des épisodes.

Une estampe les charma et fut un moment épargnée. Elle représentait les vaches grasses et les vaches maigres. Ceci amena une déclaration de Georgette. Gros-Alain lui demanda :

— Voudrais-tu avoir une vache ?

Elle répondit :

— Boui.

— Voudrais-tu la mener aux champs ?

— Boui.

— Avec un fouet ?

— Boui.

— En aurais-tu peur ?

— Mais non, dit-elle.

De lacération en lacération ils arrivèrent à une autre estampe au bas de laquelle on lisait : — An de Rome 739. Consulat de Livius Drusus et de Calpumim Piso. L’estampe représentait une petite Vierge Marie âgée de quatre ans. Cette figure fit rêver René-Jean, et parut éveiller en lui de tendres souvenirs. Il apostropha Gros-Alain :

— Hein, toi, tu n’as pas de bonne amie.

Et il lui tira la langue.

Gros-Alain, un peu confus, baissa la tête.

Tailler en pièces l’histoire… (Voir p. 241.)


LIVRE QUATRIÈME. — la mère.

X4. Feuillet 307. — IV. Une méprise.

Le bas de cette page et le haut du feuillet 309 sont raturés ; c’est qu’il n’y avait pas, dans la première version, de méprise ; Guéchamp ne croyait pas apercevoir au bout de sa longue-vue l’échelle, il l’attendait :

Brusquement il (Gauvain) fit signe à Guéchamp de l’approcher.

— À propos, Guéchamp, l’échelle de sauvetage ?

— Une échelle pour trois étages n’est pas facile à rencontrer. Nous n’avions pas le temps de la fabriquer, n’ayant que si peu d’heures devant nom et tant d’autres soins à prendre. On a fini par en trouver une.

Où ?

À Larchampy. Il a fallu aller jusque-là.

L’a-t-on ?

Pas encore.

Comment ?

— On l’a réquisitionnée, on l’a mise sur une charrette, elle est partie ce matin, sous bonne escorte, de Larchampy. Elle devrait être arrivée.

Et elle ne l’est pas ?

Non. Mais elle ne peut tarder.

— C’est que le temps presse. Nous ne pouvons différer l’attaque. Les gens de la tour croiraient que nous reculons.

— Mon commandant, évidemment l’échelle va arriver. Je l’attends d’un moment à l’autre. On peut attaquer.

Ce dialogue rayé, Victor Hugo a intercalé le feuillet 308, où l’attaque n’est décidée qu’après que Guéchamp croit avoir vu l’échelle à un quart de lieue du camp.

VI. Situation.

Feuillet isolé donnant une autre version du début du chapitre VI :

L’inexorable tenait l’impitoyable.

Le résultat de l’assaut qu’on allait livrer ne pouvait sembler douteux à personne.

Quatre mille cinq cents contre dix-neuf.

Cimourdain, sinistrement content, n’avait plus, il se le disait dans sa rêverie sereine et farouche, que la main à étendre pour saisir Lantenac.

Cette fois, certes, rien ne l’empêcherait d’accomplir son devoir. Il y allait du salut même de la république. Salut de la république, perdition de la Vendée : deux synonymes. Cimourdain entendait consommer, par l’anéantissement du chef, l’anéantissement de l’insurrection. Il entendait que l’effet fut décisif par la grandeur même du lieu choisi. Il entendait faire un effrayant exemple du Gauvain rebelle devant le manoir des Gauvain ; il entendait que le vieux berceau gothique vît l’échafaud républicain ; cette tour, cet immobile colosse de la guerre, cette momie de granit, c’était le passé, c’était le passé pétrifié assistant au présent terrible, et c’est en présence de la féodalité que Cimourdain voulait affirmer la révolution. C’est pourquoi il avait envoyé chercher à Fougères la guillotine. On l’a vue en route.

Voici une autre page isolée, qui aurait dû, si ce développement n’avait pas été supprimé par Victor Hugo, prendre la place de ces mots du chapitre VI :

L’Imânus, du haut de la tour, surveillait l’approche des assiégeants. (Voir p. 262.)

Le retentissement du coup de canon durait encore, et Brisebleu[60], en observation dans la guérite-vedette, l’écoutait continuer dans les profonds échos des plaines, quand brusquement une pierre s’abattit à ses pieds sur la plate-forme de la tour. Cette pierre venait du camp qui était sut la lisière de la forêt ; elle avait été lancée par une fronde, et fort adroitement, car elle était venue tomber avec beaucoup de précision sur le sommet du donjon où était Brisebleu. Brisebleu porta cette pierre à M. de Lantenac. Elle avait une enveloppe cerclée d’une ficelle ; on coupa la ficelle et l’on déploya l’enveloppe, qui se composait de deux feuilles de papier ; l’une était l’affiche de mise hors la loi lue et tambourinée en ce moment-là même par le crieur public dans tous les villages du pays de Fougères, l’autre était un placard écrit à la main et ainsi conçu :

« Camp devant la Tourgue, 18 août 1793.
« De par la loi

« Le ci-devant marquis de Lantenac sera exécuté demain 20 août.

« L’échafaud sera dressé devant la porte du ci-devant château de la Tourgue.

« Le délégué soussigné assistera à l’exécution.

Cimourdain. »

Cet envoi avait été fait par ordre de Cimourdain. Il tenait à ce que ceux qui devaient mourir fussent informés.

Le marquis de Lantenac fit clouer les deux placards sur le mur de la salle basse de la tour, et fit accrocher au-dessus une lanterne allumée, afin que tous pussent les lire.

P5. Feuillet 325. — X. Radoub.

La fin du chapitre, à partir de : « Gauvain, aussi surpris qu’eux-mêmes… », a été ajoutée après que Victor Hugo eut barré quelques lignes qu’on retrouve au chapitre suivant.

A6. Feuillet 335. — XIV. L’Imânus aussi s’évade.

La première version de la fin de ce chapitre est barrée. La rature prend après la signature de Lantenac sur la pierre tournante :

Cimourdain parut foudroyé. Il s’écria :

— Évadé ! Je croyais la Vendée morte, la voilà vivante. Lantenac sorti d’ici, c’est Pitt entré en France. Avant un mois l’Angleterre aura la Bretagne.

Et tordant et mêlant ses doigts dans ses poings crispés jusqu’à faire craquer ses jointures, il ajouta :

— Oh ! si je remets la main dessus, cette fois-là, Gauvain, mon fils, mon enfant, je le jure sur ta tête, il n’échappera pas !

Au-dessous du passage rayé, la date : 1er mai.

Le feuillet suivant, contenant la version publiée, a été ajouté.

E8. Feuillet 339. — XV. Ne pas mettre dans la même poche une montre et une clef.

C’est un ajouté en marge qui a fourni ce titre. Assez avant dans le chapitre, nous lisons dans le manuscrit cette phrase : Il remit sa montre dans sa poche ; les deux derniers mots sont rayés, et la phrase publiée page 293 est écrite en marge ; c’est en effet cette simple réflexion : la grosse clef de la porte de fer pourrait casser le verre de montre, qui, au moment opportun, rappelle au marquis de Lantenac qu’il a sur lui le moyen de sauver les trois enfants.

LIVRE CINQUIÈME. — in dæmone deus.

V6. Feuillet 357. — III. Où l’on voit se réveiller les enfants qu’on a vus se rendormir.

Vers la fin de ce chapitre, une note en marge :

10 mai. Il me survient un incident. Uns épine m’est entrée dans le talon. Je suis forcé de continuer assis ce livre que j’ai écrit debout. Je tâcherai de m’interrompre le moins possible, Deo volente.

LIVRE SIXIÈME. — c’est après la victoire qu’a lieu le combat.

La page de titre du livre sixième porte le titre du livre septième.

Le premier chapitre et la moitié du second ont été fort travaillés, les marges sont remplies de développements, mais sous les ratures, nombreuses, on lit le texte repris et utilisé plus loin ; au feuillet 371, vers le milieu du second chapitre, cette note :

Aujourd’hui 19 mai mon pied est guéri ; je me remets à écrire debout.

LIVRE SEPTIÈME. — féodalité et révolution.

En tête du chapitre iv de ce livre, la date : 1er juin.

V8. Feuillet 408. — VI. Cependant le soleil se lève.

En regard de la description de la guillotine, Victor Hugo en a esquissé le croquis.

Après le trait final, cette dernière note :

(Je finis ce livre aujourd’hui 9 juin 1873, à Hauteville-house, dans l’atelier d’en bas, à midi et demie.)


Nous avons feuilleté avec soin les volumes d’épreuves, légués par Paul Meurice à la Maison de Victor Hugo, et contenant les corrections et les bons à tirer de Victor Hugo pour Quatrevingt-treize. Nous en reproduisons ci-dessous une page où se trouve affirmée la volonté du poète :

quatrevingt-treize.

  — Brûlons l’échelle, crièrent les paysans.
Et ils brûlèrent l’échelle.
  Quant à la funèbre charrette qu’ils atten-
daient, elle suivait une autre route et elle était
déjà à deux lieues plus loin, dans ce village
où Michelle Fléchard la vit passer au soleil
levant.

NOTES DE L’ÉDITEUR.
I
historique de quatrevingt-treize.

À quelle date Victor Hugo avait-il conçu Quatrevingt-treize ?

Dans une lettre du 10 janvier 1863 à son éditeur Lacroix, qui lui offrait de faire un traité pour des volumes inédits déjà tout prêts et pour les volumes de l’exil : Napoléon le petit, les Châtiments, les Discours de l’exil (Œuvres oratoires), Victor Hugo répondait :

Vous me demandez une réponse définitive, mais cette réponse ne peut être qu’un ajournement pour vous comme pour tous les autres éditeurs qui veulent bien me faire des offres. Et voici pourquoi : — Je suis au seuil d’un très grand ouvrage à faire. J’hésite devant l’immensité, qui en même temps m’attire. C’est 93. Si je fais ce livre, et mon parti ne sera pris qu’au printemps, je serai absorbé. Impossibilité de publier quoi que ce soit jusqu’à ce que j’aie fini. Il m’est donc impossible de me lier. J’ai bonne volonté absolue, et pour vous c’est une affection véritable, mais vous voyez que je ne peux qu’ajourner. Si je ne fais pas ce volume (Ebeu ! labuntur anni), au printemps nous reparlerons.

Mais le printemps se passe, Victor Hugo ne donne pas signe de vie. Lacroix s’impatiente. Cette incertitude lui pèse. Il écrit une première fois, il écrit une seconde fois ; enfin Victor Hugo lui répond :

H.-H., 20 décembre [1863].

Mon cher monsieur Lacroix, le temps me manque aujourd’hui pour répondre en détail à vos deux lettres, je veux pourtant vous écrire tout de suite, car je vois que vous vous méprenez sur mon silence, cruel dites-vous. N’accusez que ces jours courts et mes yeux fatigués. Je me lève au crépuscule, je donne toutes les heures de jour au travail, qui a pour moi l’urgence du devoir, et le soir je n’y vois plus. Telle est la cause de mon retard à vous répondre, retard bien involontaire ; croyez à ma bonne amitié. Je m’en réfère à ma dernière lettre. Ne donnez pas, je vous prie, tant d’importance à de petits détails que l’éloignement grossit. La réalité, la voici : Nos relations sont bonnes, et par conséquent solides. Je ne veux pas aliéner ma liberté ni enchaîner la vôtre. Celui qui tiendra mon passé tiendra, dans une certaine mesure, mon avenir. Vous avez eu plus d’une fois des occasions que, sans doute, vous avez eu vos raisons pour négliger. Du reste, ce que je vous dis, je le dis à tous.

Je tiens à rester libre. Dans tous les cas, je ne serais en mesure d’examiner les offres de traités d’ensemble qu’après l’achèvement de 93 (s’il m’est donné de faire ce livre). Je suis également forcé, par défaut de temps, d’ajourner tout pourparler sur les Chansons des rues et des bois jusqu’après la mise à fin de mon travail actuel[61].

Comprenez, je vous prie, tout ceci ; vous êtes on ne peut mieux situé près de moi pour que nos relations continuent et s’améliorent encore, comptez sur ma cordialité entière et complète. In baste.

V. H.

Victor Hugo préparait ses notes sur Quatrevingt-treize. Lacroix persiste à le presser de publier quelque chose en 1864, mais Victor Hugo résiste, et il écrit à Lacroix :

H.-H., 15 mai [1864].

Mon cher monsieur Lacroix, j’hésite à publier cette année quoi que ce soit. J’aurai deux ouvrages terminés : ce roman[62] et les Chansons des rues et des bois. Mais je voudrais me mettre tout de suite à 93, et ces deux publications me prendraient, en correspondances et en corrections d’épreuves, cinq ou six mois, ce qui m’effraie. J’ai peu d’années devant moi et plusieurs grands livres à faire ou à finir. C’est ce qui me rend si avare de mon temps. Enfin, je songerai à ce que vous voulez bien me demander.

Victor Hugo céda pourtant aux sollicitations de Lacroix pour les Travailleurs de la mer et les Chansons des rues et des bois.

Dans une note[63] qui date du début de l’année 1866, Victor Hugo expose le plan suivant :

Sous ce titre : Études sociales, l’auteur commence une série. Un octogénaire plantait. Cette série, qui a aujourd’hui pour prélude l’Homme qui rit, c’est-à-dire l’Angleterre avant 1688 se continuera par la France avant 1789 et s’achèvera par 93.

Victor Hugo commençait à Bruxelles l’Homme qui rit, le 21 juillet 1866. Dans sa courte préface, il dit :

Le vrai titre de ce livre serait l’Aristocratie. Un autre livre qui suivra pourra être intitulé la Monarchie. Et ces deux livres, s’il est donné à l’auteur d’achever ce travail, en précéderont et en amèneront un autre qui sera intitulé : Quatrevingt-treize.

Ces lignes sont datées d’Hauteville-House, avril 1869.

Dans un projet de préface qui n’a pas été publié, Victor Hugo écrit :

L’histoire montre les faits, le roman montre les mœurs ; l’histoire montre l’organisme, le roman montre l’âme. Le roman, c’est le drame hors cadre.

L’Homme qui rit est une sorte d’avant-scène du livre Quatrevingt-treize que prépare l’auteur ; 93 est une résultante immense, la Révolution française est un fait produit par toute l’Europe.

L’Europe a deux pôles, la France et l’Angleterre.

L’auteur, dans ce livre, expose et tâche de faire visible l’Angleterre après 1688 ; plus tard, dans un autre livre spécial, il exposera la France avant 1789 ; puis 93 suivra.

H. H.

Les mots tâche de faire visible sont placés entre deux traits verticaux ; s’ils traduisaient sa pensée, ils lui paraissaient défectueux dans la forme et devaient être modifiés.

Ainsi donc, c’est en 1863 que nous trouvons pour la première fois, dans la correspondance, trace de Quatrevingt-treize. Au début de 1866 il arrêtait le plan d’une intrigue. C’est le 16 décembre 1872, à Hauteville-House, qu’il commence à écrire Quatrevingt-treize ; le 9 juin 1873, il l’achève.

Mais auparavant que de lectures, que de recherches, que de méditations ! car, en dépit de certaines affirmations, Victor Hugo se documentait, surtout lorsqu’il donnait à ses romans et à ses pièces un cadre historique. Pour Cromwell, pour Notre-Dame de Paris, pour Marie Tudor, pour l’Histoire d’un crime, pour l’Homme qui rit, pour d’autres œuvres encore, il a lu beaucoup de livres, fouillé des archives, consulté des chroniques, des chartes, des procès-verbaux. Il ne cherche pas à dissimuler les sources où il a puisé ses renseignements, il les indique dans des notes à la fin du livre ou au cours même de son récit ; il lui arrive même d’en dresser le catalogue. Si parfois il ne mentionne pas l’origine de ses documents, il comble la lacune par un renseignement dans ses carnets ; et dans sa bibliothèque sont alignés nombre de volumes, tout remplis de signets de papier, au haut desquels sont inscrits quelques mots résumant les pages du texte consulté. Victor Hugo, loin de faire mystère, comme on l’a dit parfois, des documents qu’il utilisait, mettait au contraire une sorte de coquetterie à les divulguer. Était-ce bien de la coquetterie ? N’était-ce pas plutôt le désir de s’assurer des témoins et des garants de ses récits ? Précaution sage pour ne pas être accusé du délit d’invention qu’on n’aurait pas manqué de lui reprocher, lorsqu’il produisait des faits susceptibles de paraître invraisemblables en raison de leur énormité.

Lorsque Victor Hugo écrivait une œuvre, il plaçait les livres à consulter dans la bibliothèque qui précède le look-out, son cabinet de travail. Lors de notre dernier voyage à Guernesey, en juillet 1913, nous trouvâmes un certain nombre de volumes d’histoire contenant des signets de papier annotés. Parfois, les signets étaient remplacés par des traits ou des accolades à l’encre dans le texte ; ou bien des pages étaient cornées ou pliées, ce qui nous a permis de suivre le travail préliminaire, travail considérable. Nous avons acquis la preuve que, pour son Quatrevingt-treize, Victor Hugo avait lu attentivement un grand nombre de volumes. Il ne fallait rien moins que sa prodigieuse mémoire pour retenir tant de renseignements disséminés, les mettre en relief suivant les besoins de son récit, les coordonner en quelques pages, préciser les marches des combattants à travers les routes de la Vendée, dénombrer tant de personnages en conservant à chacun d’eux son allure, son caractère, et cela sans trahir l’histoire, tout en donnant à l’œuvre d’imagination une part prépondérante. Sans doute il connaissait bien la géographie de la Bretagne et de la Vendée ; il avait sur cette guerre les souvenirs de sa mère ; mais il était difficile de se débrouiller dans ce réseau presque inextricable de combats et d’engagements ; il y avait, en effet, comme il l’a écrit, deux Vendées : « la grande, qui faisait la guerre des forêts ; la petite, qui faisait la guerre des buissons ». Il semble qu’il se soit plus particulièrement attaché à la petite, qui lui fournissait des détails plus colorés, plus pittoresques, plus dramatiques.

Il a négligé la première période de l’insurrection vendéenne dirigée par le marquis de la Rouarie, qui aboutit à de lamentables échecs. L’infortuné, qui devait mourir de maladie — ce qui le sauva de l’échafaud — fut accusé de trahison ; il avait eu l’imprudence de confier son plan à son médecin Latouche qui avertit Danton de la conspiration. Ses complices furent exécutés. Victor Hugo fait allusion à la Rouarie parce qu’il commence son récit à l’époque où l’insurrection se trouvait décapitée. Il fallait un chef pour réparer les fautes de la Rouarie. Dans son roman, Victor Hugo l’appelle le marquis de Lantenac ; dans l’histoire, il se nomme le comte Joseph de Puisaye.

Suivons le travail note par note ; nous verrons ainsi comment le poète a tiré parti des documents historiques :

sources historiques.
Les Mémoires de Joseph de Puisaye.

Victor Hugo a tout d’abord consulté les Mémoires du comte Joseph de Puisaye, lieutenant général, etc., etc., qui pourront servir à l’histoire du parti royaliste français durant la dernière révolution. Ces mémoires ont été publiés en 1803. Lantenac est évidemment Puisaye, et, en effet, dans un ouvrage intitulé : Lettres sur l’origine de la chouannerie et sur les chouans du Bas-Maine, dédiées au Roi, par J. Duchemin-Descepeaux, publié en 1825, et que Victor Hugo a soigneusement étudié, nous trouvons un portrait de Puisaye, homme entreprenant, ayant l’esprit d’organisation, faisant reconnaître son autorité par des bandes de paysans, soulevant les campagnes, armant les paysans, formant des compagnies, leur nommant des chefs. C’est bien le Lantenac de Victor Hugo.

Dans les Mémoires de Puisaye, nous voyons (p. 615, t. II) le lieutenant général Joseph de Puisaye s’emparant d’un canot de onze pieds de quille, aménageant une voile avec des draps de lit, convertissant en mât une longue perche, s’embarquant, par une mer houleuse, dans le canot faisant eau de toutes parts. Le signet marquant cette page est éloquent : Vieux canot utilisé. Important à lire. Cette fuite historique du comte de Puisaye par une mer agitée a inspiré à Victor Hugo la fuite du marquis de Lantenac. Mais celle-ci est rendue plus tragique par la présence du pilote Halmalo, le propre frère de celui que Lantenac vient de faire fusiller.

Lantenac donne comme instructions à Halmalo d’aller trouver Cœur-de-Roi, Mousqueton, Jean Chouan, Miélette, Bénédicité, Treton, Sans-Regret, Bourdoiseau, chefs et soldats vendéens empruntés à l’histoire, puis il poursuit sa route sur la dune et rencontre le mendiant Tellmarch.

Nous trouvons dans les Mémoires de Puisaye un signet à la page 419, tome II, sur lequel Victor Hugo a écrit : Tête mise à prix, le mendiant ; et de Puisaye raconte :

J’aperçus un mendiant qui venoit à nous ; la figure de cet homme s’est profondément gravée dans mon souvenir. Il étoit couvert de haillons, et portoit sur son épaule un mauvais sac qui, comme il étoit percé en plusieurs endroits, laissoit entrevoir quelques morceaux de pain qu’il avoit reçus de la charité des habitants. Il m’avoit reconnu de loin : « Où allez-vous, me dit-il, ainsi, Monsieur, sans être mieux accompagné ? J’arrive de la ville ; votre tête y a été mise à prix. On promet soixante mille francs à celui qui pourra vous faire prendre. Ce pays n’est pas sûr ; on sait que les chouans n’y sont pas ; les espions et les patrouilles vont se répandre sur toute la campagne. »

Cela fut dit avec un accent de frayeur et de sensibilité qui commandoit ma confiance.

« Je suis fatigué, lui répondis-je, il me seroit impossible d’aller plus loin ; et je vais me reposer à cette ferme. »

« M’est-il permis de vous donner un conseil. Monsieur ? N’en faites rien : le fermier est un homme riche. Si les bleus viennent ici, ce sera chez lui qu’ils iront. Venez dans ma cabanne (sic) ; on sait que je suis pauvre ; je n’ai rien qui puisse les tenter. J’irai chercher à la ferme un lit et à souper pour vous ; je veillerai toute la nuit, et vous serez averti à la première alerte. »

De tels sentiments ne m’étonnoient pas ; ce bon peuple m’y avoit accoutumé ! J’acceptai la proposition sans hésiter, et nous passâmes, dans cette misérable hutte, une nuit plus douce que nous ne l’eussions fait dans un palais.

Qu’on se reporte au livre quatrième du roman de Victor Hugo : Tellmarch, on y trouvera la rencontre de Lantenac avec le mendiant, on y lira l’affiche mettant la tête de Lantenac à prix pour la somme de soixante mille livres. Mais la conversation entre le marquis et le mendiant est autrement émouvante.

La Révolution française.

Suivons le roman de Victor Hugo : la deuxième partie se passe à Paris, c’est d’abord le cabaret de la rue du Paon, avec Danton, Marat et Robespierre, puis c’est la Convention. Pour ces chapitres, Victor Hugo a consulté plusieurs ouvrages. Ce sont d’abord les deux volumes de la Révolution française de Louis Blanc[64]. Dans le premier, il a introduit plusieurs signets sur lesquels il a écrit, de sa main, les indications suivantes :

1791. Élections. Cafés. — Marat. — Le clergé, les prêtres, leur richesse. — Le Livre Rouge. — Fureurs et trahisons des prêtres. — Les clubs. — Procès-verbaux du club des Jacobins. — Coblentz ; révélations de Cervières. — Gamain, l’armoire de fer.

Dans le deuxième volume, Victor Hugo a introduit les signets suivants avec ces indications :

Citoyens français nommés par l’Assemblée Légslative. — Énumération des pièces prouvant la corruption de la cour, saisies par le Comité de surveillance. — Cosmopolitisme de la Convention. — Libération de tous les peuples. — Marat. Vendée. Comité de sûreté générale. — Salle où est jugé Louis XVI. — Aspect de la séance où l’on juge Louis XVI (cette note au revers d’une lettre du 28 octobre 1872). — La Convention pendant le vote (au revers d’un fragment de lettre du 27 septembre 1872). — Énormité de la lutte. — Vendée, théâtre de la guerre. — Détails. — Vendée, armées et chefs (relire en entier). — La France en danger. — Vendée en marche (au revers d’un fragment de note date du 15 août 1870). — Vendée. D’Elbée. Saumur (à voir) [au revers d’un faire-part du 26 octobre 1871]. — Vêtements, costumes. — Le duc d’York. — Vendée. — Travaux de civilisation de la Convention mêlés aux œuvres de révolution. — Institut, Conservatoire, Musées, etc. — Nécrologie. — Salle de la Convention. — L’hébertisme. — Évêques abdiquant. — La terreur ; Tribunal révolutionnaire (au dos d’une enveloppe du 9 novembre 1872). — La Vendée vaincue. — Vendée (très important à lire pour relier Fontenay à la grande armée royaliste). — Pouvoirs absolus des commissaires délégués. — Club des Jacobins.

On remarquera qu’il y a plusieurs indications semblables : le nom Vendée est répété plusieurs fois et répond aux chapitres de l’histoire de Louis Blanc intitulés : Soulèvement de la Vendée ; les Girondins et la Vendée ; Guerre de la Vendée ; la Vendée menace.

On pourra, en compulsant les volumes de Louis Blanc, voir dans quelle mesure Victor Hugo leur a emprunté des détails pour son œuvre. Cet examen nous conduirait bien loin. Ce que nous pouvons dire, c’est qu’il a condensé tout ce qu’il a lu sur la Convention.

Au tome II de la Révolution française de Louis Blanc, page 118, chapitre : Exécution de Louis XVI, Victor Hugo a introduit un signet avec ces mots : la Convention pendant le vote ; puis il a, dans son livre III, reproduit les votes les plus caractéristiques ; parfois, il a retenu certains détails sur la guerre de Vendée et sur les menées royalistes qui pouvaient prêter à des scènes dramatiques, et il les a présentés sous forme de dialogues, comme dans le livre deuxième, le Cabaret de la rue du Paon.

Quant à la Vendée, nous verrons plus loin ce qu’il a pu emprunter à Louis Blanc.

Dans les deux volumes intitulés : Histoire de Robespierre, d’Ernest Hamel, 1865, Victor Hugo a fait un certain nombre d’accolades. Et tout d’abord, une note de lui au crayon bleu :

Mal écrit, mais avec l’accent de la vérité ; but que s’est proposé l’auteur.

Les accolades se trouvent aux passages suivants du tome 1 : Éloge de Grasset. — Sur les contributions publiques. — Encore la liberté de la presse. — Les membres de la famille royale. — Dernière lutte contre Barnave. — Triomphe de Robespierre.

Au tome II : Premiers pas vers la terreur ; en marge, on lit : la terreur fille des Girondins, curieux. — Barbaroux chez Robespierre ; il y a un signet qui porte : la chambre de Robespierre ; odieuses insinuations (accolade). — Pétion se jette dans la mêlée ; le signet porte : Robespierre peint par Condorcet (au dos d’une enveloppe d’octobre 1872). — La société populaire d’Amiens ; sur le signet, cette indication : Réconciliation essayée.

Des volumes avec le titre : Révolution française, qui sont la réimpression de l’ancien Moniteur, ont été très feuilletés, et notamment les volumes XV, XVI, XVII, XVIII, XIX, XX.

Victor Hugo a lu également l’Histoire de la Révolution française, par Gustave Bonnin, 1853. Il n’y a qu’un signet, p. 376, avec cette note de sa main : Situation critique par le 31 mai 1793).

D’autres auteurs ont été consultés : Michelet, Garat, Delandine, Félix Pyat, Sébastien Mercier ; un volume de ce dernier : Paris pendant la Révolution (1789-1798) ou Le nouveau Paris, porte un signet p. 104, avec ce mot : évêché, au chapitre XXI intitulé : le Comité central de l’Évéché.

Lettres sur l’origine de la chouannerie.

La troisième partie du volume de Quatrevingt-treize a pour titre : la Vendée. On se rappelle que Victor Hugo a décrit les forêts bretonnes, dépeint la vie des chouans sous terre et en guerre, et les bataillons invisibles serpentant dans les terrains creusés ou vallonnés, sortant tout à coup des bois, des broussailles. C’est dans les Lettres sur l’origine de la chouannerie, de Duchemin-Descepeaux, que Victor Hugo a puisé ses renseignements. On sait que la plupart des chouans avaient adopté l’usage de prendre un nom de guerre : le Blond, Belle-Jambe, Vif-Argent, Fend-l’air, Carabine, Mousqueton, Houzard, la Musette, Branche-d’Or, Belle-Vigne, Brin-d’Amour, Sans-Peur, Cœur-de-Lion, Brise-Bleu, Sabre-Tout : on trouvera tous ces surnoms à la page 202, tome I des Lettres sur l’origine de la chouannerie. Nous ne les citons pas tous. Victor Hugo en a utilisé un certain nombre, se bornant à condenser en un petit nombre de pages tant d’aventures et tant de combats auxquels sont mêlés plusieurs chouans que nous venons de signaler.

Dans son chapitre iii : Connivence des hommes et des forêts, il nous donne une topographie des cantonnements des divers rassemblements vendéens, en peignant d’un trait chacun des chefs : renseignements disséminés dans un grand nombre de pages des Lettres sur l’origine de la chouannerie ; c’est ainsi que nous lisons dans le volume de Victor Hugo ces lignes :

Il y avait le bois de Misdon, au centre duquel était un étang, et qui était à Jean Chouan ; il y avait le bois de Gennes qui était à Taille-fer ; il y avait le bois de la Huisserie qui était à Gouge-le-Bruant ; le bois de la Charnie qui était à Courtillé-le-Bâtard, dit l’apôtre saint Paul, chef du camp de la Vache noire ; le bois de Burgault qui était à cet énigmatique Monsieur Jacques, réservé à une fin mystérieuse dans le souterrain de Juvardeil.

L’énumération se poursuit et se termine ainsi :

Le bois de la Croix-Bataille qui assista aux insultes homériques de Jambe-d’Argent à Morière et de Morière à Jambe-d’Argent.

Dans les Lettres sur l’origine de la chouannerie, on retrouve tous ces noms, p. 265, tome II : Courtillé, dit saint Paul ou le Bâtard ; il était le chef de la bande du camp de la Vache noire :

Les chouans avaient donné ce nom de Camp de la Vache noire à une hauteur située au milieu du bois de la Charnie dans la paroisse de Saint-Symphorien.


Page 81, tome II des Lettres, il s’agit de M. Jacques :

Le nom de M. Jacques était répété par toutes les bouches. Ce nom, qu’entourait le prestige du mystère, semblait avoir quelque chose de magique. Il suffisait de le prononcer pour calmer les craintes, ranimer l’espoir, réveiller le courage. Toutefois, le personnage que l’on désignait ainsi n’avait fait que se laisser voir et ne se laissait pas connaître.

Le portrait, longuement tracé, est fort curieux. Ce Jacques s’appelait La Mérozières ; il avait pris un surnom pour ne pas compromettre sa famille ; aux pages 280-284 est le récit de sa mort dans le souterrain de Juvardeil.

La querelle de Jambe-d’Argent et de Morière est racontée dans les Lettres, tome I, page 305 : après une bataille, Morière éleva la voix :

« Sais-tu bien, Jambe-d’Argent, qu’on nous avait dit que tu étais le brave des braves, et que tu ne reculais jamais, et voilà qu’aujourd’hui on prétend ne t’avoir vu faire que des pas en arrière ? » Jambe-d’Argent dédaigna de se justifier, et contenant son indignation : « Vante-toi, si tu veux, Morière, lui dit-il, d’avoir été ce jour-ci plus brave que Jambe-d’Argent, car tu n’auras pas une seconde fois à t’en vanter. » — « Eh bien, reprit Morière, c’est ce qu’il faudra voir, nous attendrons. » — « Tu n’attendras pas, je veux te le faire voir tout à l’heure », s’écria Jambe-d’Argent, en mettant le sabre à la main et s’avançant sur lui.

Victor Hugo ne fait qu’une allusion à cette querelle qu’il qualifie d’homérique.

Nous avons donné ces détails pour montrer avec quelle conscience Victor Hugo se documentait, se bornant à recueillir les indications, sans emprunter les récits qu’il trouvait dans les ouvrages mis à contribution. Il ne prenait que ce qui était utile à caractériser les personnages de son livre, que les grandes lignes du cadre dans lequel se développait son drame. Mais il ne s’attardait pas dans les détails historiques ; lorsqu’il reproduisait quelques-unes des atrocités de la guerre civile, on se plaisait à dire qu’il les exagérait ; or on les retrouverait dans les Mémoires du comte de Puisaye et dans les Lettres sur l’origine de la chouannerie. Quand il parle de Jean Chouan et quand il veut retracer un des angles de sa physionomie, il dit, dans le chapitre : Leur vie sous terre :

Tout le jour, dit Bourdoiseau, Jean Chouan nous faisait cbapeletter.

Or à la page 218, tome I, des Lettres, il est dit :

On souffrait, mais avec résignation. Dans ces instants fâcheux, Jean Chouan occupait sa troupe à de longues prières, et en cela encore il donnait l’exemple. « Il nous faisait cbapeletter tout le jour durant, m’ont dit ces bonnes gens, et cela nous ôtait les mauvaises pensées. »

Victor Hugo ajoute :

Il était presque impossible, la saison venue, d’empêcher ceux du Bas-Maine de sortir pour se rendre à la fête de la Gerbe.

À la page 127 du tome II des Lettres, il est dit :

Le vieux paysan, arrivé à ses derniers jours, s’estime heureux s’il peut se vanter que pas une seule fois, depuis qu’il est sur terre, il n’a manqué la fête de la Gerbe.

Il y a une description de cette fête qui termine le battage des grains ; la gerbe ornée de fleurs et de rubans est portée en triomphe escortée par la famille suivie d’un vanneur qui, ayant son van rempli de grains, les fait voler en l’air ; les batteurs ferment la marche ; le tour de l’aire étant fait, la gerbe est déliée, on tire quelques coups de fusils, on mange une miche de pure fleur de froment et on boit quelques bouteilles de vin.

Victor Hugo raconte, entre autres faits d’armes, qu’il arriva aux chouans de détruire en un seul jour quatorze cantonnements républicains ; au tome II des Lettres, page 125, on lit :

Ainsi qu’on l’a observé, se croire invincible est le gage le plus sûr de la victoire ; aussi, dans les quatorze combats qui se succédèrent presque sans interruption, le succès ne fut pas un instant douteux. Ce jour-là rien ne put tenir devant les chouans…

À la bataille de Dol, Lantenac donne la lieutenance à Gouge-le-Bruant, surnommé Brise-Bleu ; on retrouve Brise-Bleu, dans les Lettres sur l’origine de la chouannerie. Victor Hugo a ajouté le surnom de l’Imânus qui exprime la laideur.

Dans Quatrevingt-treize un crieur public va de village en village lisant un décret de la Convention qui met hors la loi plusieurs des insurgés désignés dans les Mémoires du comte de Puisaye et dans les Lettres sur l’origine de la chouannerie : Lantenac (qui n’est autre que le comte de Puisaye), Gouge-le-Bruant dit Brise-Bleu, Grand-Francœur, Pique-en-Bois, Houzard, Chatenay dit Robi, Branche-d’Or, Belle-Vigne, la Musette, Brin-d’Amour, Chante-en-hiver, etc.

Toutes les instructions données par le marquis de Lantenac et transmises par Gouge-le-Bruant dit Brise-Bleu, indiquent aux vendéens qui l’écoutent que Delière avait le pays entre la route de Brest et la route d’Ernée, que Tréton dit Jambe-d’Argent occupait le pays entre le Roc et Laval, que Jacquet dit Taillefer était sur la lisière du Haut-Maine, etc. ; tous ces renseignements se retrouvent dans les Lettres sur l’origine de la chouannerie. Victor Hugo a tenu à respecter l’histoire en ce qui concerne les chefs et les combats. Il a voulu cependant mêler à quelques-uns des récits qu’il a imaginés des personnages vendéens : c’est ainsi que, dans l’assaut de la Tourgue, les blessés sont Chatenay dit Robi, Guinoiseau, Hoisnard, Branche-d’Or, Brin-d’Amour, Grand-Francœur, etc. L’histoire et l’invention se côtoient dans ce livre.

Nous avons montré à grands traits à quelles sources Victor Hugo avait puisé ses renseignements, et avec quel soin il avait lu un grand nombre de volumes. Nous avons reproduit les passages des divers livres consultés dont il s’était inspiré pour son roman. Nous avons donné le résultat de ses lectures. C’est là où l’on voit ce qui distingue le simple historien, narrateur des faits, du grand écrivain qui les anime de son souffle. Mais pour atteindre son but, pour ne retenir que ce qui pouvait servir de cadre à son roman, à quels efforts, à quelles recherches préalables l’auteur n’a-t-il pas dû se condamner ?

travail préliminaire.

Après avoir signalé dans une sorte de tableau d’ensemble les divers ouvrages consultés, il nous semble intéressant de suivre le travail ardu et minutieux auquel Victor Hugo s’est livré en ce qui concerne la guerre de la Vendée. Dans les Mémoires du comte Joseph de Puisaye et les Lettres sur l’origine de la chouannerie, de Duchemin-Descepeaux, que nous avons déjà cités, d’innombrables signets avec des annotations sont introduits dans les volumes. Victor Hugo n’a pas utilisé tous les faits qui ont éveillé son attention, il a retenu seulement ceux qui lui permettaient de caractériser d’une façon générale les hommes de la Vendée, leur vie, leur méthode de combat, leur âme ; il était d’ailleurs obligé d’omettre tous les événements qui ne se rapportaient pas à la période relativement courte de son roman. Il avait sans doute l’intention de se servir des renseignements recueillis pour d’autres volumes à venir et notamment pour ce « livre spécial » dont il parle dans son projet de préface (voir p. 452) et auquel il semble avoir momentanément renoncé. Ce qu’il cherchait surtout par ces lectures, c’était à établir plus fidèlement l’atmosphère de son drame. Nous allons donc reproduire en italiques toutes les notes inscrites sur les signets, en résumant les faits auxquels chaque note se rapporte. C’est un jeu de patience qui peut avoir quelque attrait pour les curieux et les amateurs de documentation.

Prenons d’abord les Mémoires du comte Joseph de Puisaye, lieutenant général.

C’est le tome II qui a été particulièrement étudié, le tome I et le tome III n’apportant à Victor Hugo aucun élément d’information pour la période historique de son roman.

Tome II, p. 97. — Armée de Wimpfen et de Puisaye à Caen (Wimpfen est écrit avec un seul f).

Cette note est sur une bande de papier vert de même que les deux suivantes. C’est une feuille coupée en plusieurs morceaux et qui est toute surchargée de mots illisibles.

P. 107. Wimpfen.

P. 148. Composition d’une petite armée volante attaquant un château.

P. 262. Très important à relire pour le détail des commencements de la guerre. ( Quatre pages sont pliées.)

Il s’agit d’abord de l’impôt de la Gabelle, qui faisait vivre tout un peuple de paysans devenus contrebandiers et de paysans devenus gabelous. L’impôt supprimé, traqueurs et traqués furent sans pain et s’enrôlèrent dans les bandes du marquis de la Rouarie ; c’est dans ces pages que Victor Hugo a trouvé l’appel des chouans, cri du chat-huant, dont il parle page 56 de cette édition.

P. 292. Comment y voyageaient les insurgés isolés.

Les bois pour asile, un pain noir fourni par les paysans et l’eau bourbeuse des fossés.

P. 310. Surprise.

P. 323. Envoi de Jersey.

Un exprès, chargé d’un paquet contenant une déclaration de S. M. Britannique accordant « protection et amitié » aux émigrés ; des lettres de lord Dundas et du duc d’Harcourt. L’envoyé annonçait aux royalistes qu’un armement était actuellement dans la rade de Guernesey prêt à se rendre à leur premier appel.

P. 340. Talmont.

Talmont exécuté. Sa tête placée sur la porte d’une maison du duc de la Trémouille.

P. 381. Officiers vendéens.

Forestier, le chevalier de Chantereau, du Perrat, de Poncet, Guignard, l’abbé Cercleron, Bréchard, le comte de Belle-vue, le chevalier de Cacqueray, Jarry, Fabré.

P. 396. Curieuse tentative sur Rennes.

Puisaye veut surprendre la ville de Rennes en pleine fête ; deux canonniers républicains, en se disant royalistes, se glissent dans les rangs de l’armée vendéenne, mais ils renseignent fort mal les chefs de l’armée républicaine sur les forces royalistes ; et les républicains sont repoussés.

P. 419. Tête mise à prix, le mendiant.

Nous avons donné plus haut des détails sur cette rencontre du comte de Puisaye et du mendiant.

P. 423. Comment on faisait évader un prisonnier.

Puisaye avait fait prisonnier un gendarme à Redon. Ses hommes voulaient l’exécuter puisqu’on exécutait bien les blancs dans l’autre camp. Puisaye, au moment où l’on se met en marche, passe le dernier avec le gendarme qu’il fait évader à la faveur de l’obscurité et dit à ses soldats que cet homme lui ayant donné des renseignements utiles, il l’avait envoyé à Redon en le chargeant d’une mission.

P. 429. Leur manière de combattre.

Charge brusque et désordonnée sans tirer un coup de fusil, mais en poussant de grands cris, ce qui met le désarroi dans l’armée ennemie. Attaques feintes et retraite sans obstacle.

P. 488. Les acculés sans défenseurs. — Décret de la Convention prononçant la peine de mort contre les ennemis du peuple. Dans ce décret il est dit : il n’y aura plus de défenseurs officieux, si ce n’est pour les patriotes calomniés.

P. 522. Les indications ne sont pas ici de l’écriture de Victor Hugo ; elles ont été évidemment dictées par lui : Expédition nocturne de Jean Chouan. — Noms de guerre. — Jambe-d’Argent. — L’homme qui ne sait pas lire[65]. Ces indications ne répondent pas à la page 522. En revanche, une accolade marque d’un large trait tout un passage relatant la tactique des royalistes ; Victor Hugo, sans l’utiliser textuellement, en a conservé l’esprit dans le début de la troisième partie. Voici ce curieux passage :

… Former à des distances assez éloignées des rassemblements considérables, assez inquiétants pour contraindre l’ennemi de se porter contre eux ; ne s’engager avec lui que lorsque les avantages résultant de la position, du nombre, et de la disposition des esprits, nous promettroient la victoire ; en tout autre cas disperser ces rassemblements, dès qu’il viendroit à paroître ; en susciter aussitôt de nouveaux à vingt ou trente lieues de là, et se le renvoyer, pour ainsi dire, sans discontinuité, d’une extrémité du pays insurgé à l’autre ; le faire harceler durant ces marches et ces contre-marches par des petits partis qui, sans cesse sur ses derrières ou sur ses flancs, enverroient, comme invisiblement, la mort dans ses rangs, et s’il venoit à se livrer à une poursuite illusoire, sans connoissance du pays, comme sans guides, à travers des campagnes hérissées de haies, de buissons, de ravins, de ruisseaux et de bois, ne lui faire rencontrer que des embuscades et des pièges ; ne pas lui laisser enfin une minute de relâche ; ménager tellement nos mouvements successifs que, n’importe où il se trouvât, et quelque chemin qu’il eût fait pour attaquer nos rassemblements, les plus dangereux, en apparence, fussent toujours à la même distance de lui ; et que le soldat rebuté se déterminât enfin, ou à se réunir à nous, ou bien à aller chercher ailleurs le pillage que lui promettoient ses chefs, et qu’il ne trouveroit pas aussi facile qu’on le lui avoit fait espérer.

P. 529. Noms utiles.

Le comte de la Bourdonnaye, le chevalier de Silz, le comte de Boulainvilliers. (Ces noms sont employés dans le livre : La corvette Claymore.)

P. 536. Georges Cadoudal et Mercier.

Leur portrait.

P. 578. 44 noms de chefs.

C’est une proclamation du comte de Puisaye signée par quarante-quatre chefs.

P. 615. Vieux canot utilisé — important à lire.

Victor Hugo a mis une grande accolade en marge. Nous avons parlé de ce canot à propos du chapitre de la corvette Claymore (livre deuxième, chapitre x ; livre troisième, chapitre ier).

Victor Hugo a, comme nous l’avons montré, étudié surtout deux volumes :

lettres
SUR
L’ORIGINE DE LA CHOUANNERIE
ET SUR
les chouans du bas-maine
dédiés au Roi
par
j. duchemin-descepeaux

Imprimé par autorisation du Roi
À L’IMPRIMERIE ROYALE


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Voici la nomenclature des signets annotés avec le résumé des faits auxquels ils se rapportent :

Tome I.

P. 59. Costume des paysans vendéens.

P. 89. Un signet sans note.

Ce sont les premières opérations de Jean Chouan.

P. 101. Route d’Ernée à Granville.

P. 104-105. Échelles placées aux murs des jardins pour les fuites.

Au-dessus de cette note et d’une autre écriture : détails curieux.

P. 123. Le maire de Granville traître.

Jean Chouan choisissait le port de Granville pour y conduire ceux qu’il voulait faire embarquer parce que le maire, en apparence zélé patriote, fermait les yeux sur les démarches des royalistes.

P. 159. Signet sans note.

Les royalistes du Bas-Maine au nombre de cinq mille se réunirent à l’armée de la Vendée. On en forma un corps à part, ce fut ce qu’on appela la petite Vendée, sous les ordres supérieurs du prince de Talmont.

P. 216. Bois de Misdon, tannières des chouans. Titres qui ne sont pas écrits par Victor Hugo.

Excavations pratiquées avec la largeur nécessaire seulement pour le passage d’un homme, l’intérieur s’élargissant en entonnoir renversé. Morceaux de bois soutenant cette espèce de voûte garnie avec des fougères, de la mousse et des feuilles sèches. Plusieurs de ces trous contenaient jusqu’à six hommes ; l’ouverture se fermait avec une petite trappe couverte de mousse ; plusieurs fois les républicains ont marché sur ces trappes sans s’en douter. C’est là que Jean Chouan faisait chapeletter ses hommes.

Victor Hugo a utilisé ces renseignements dans les chapitres iii et iv du livre premier de la troisième partie.

P. 245. Un combat.

Pimousse, Coquereau et quatre de leurs camarades surprennent une colonne d’éclaireurs républicains en employant le stratagème que Victor Hugo utilisera dans la bataille de Dol, mais en l’attribuant à Gauvain :

Quand les républicains ne furent plus qu’à «  dix pas ; Pimousse s’écrie : « Garde à vous, soldats du Roi ! cent hommes sur la droite, cent hommes sur la gauche, et le centre en avant ! » Nos six braves, qui étaient alors à vingt pas les uns des autres, font leur décharge en même temps, et sortant des buissons par six endroits différents, courent sur les bleus en croisant la baïonnette.

P. 277. Mort de François Cottereau.

Ce titre n’est pas de l’écriture de Victor Hugo.

P. 279. Paroisses et communes républicaines.

Le Bourg-Neuf, Launey-Villiers, Saint-Pierre-la-Cour, Saint-Ouën.

P. 283. Jean Chouan sauve un soldat.

Ce titre et les suivants ne sont pas de l’écriture de Victor Hugo, ils ont été évidemment dictés par lui.

Jean Chouan ayant sauvé la vie à un soldat, celui-ci s’écria : « Tuez-moi, si vous voulez, mais je ne peux plus marcher, » « Pauvre malheureux ! sois tranquille, lui répondit Jean Chouan, je ne te ferai pas de mal. Tu peux rester ici et quand les bleus te rejoindront, dis-leur que nous t’avions emmené de force, cela te sauvera. Adieu, que le ciel te protège ! Un jour, peut-être, tu pourras témoigner en faveur de Jean Chouan, lorsque tu entendras dire qu’il n’était qu’un brigand ! »

P. 287. Laval la nuit.

Jean Chouan, accompagné de Goupil, s’introduit la nuit à Laval et, à cent pas de l’église qui servait de caserne aux républicains, s’introduit dans la maison où la poudre était en dépôt et en rapporte à ses amis.

P. 293. Épouvante des bleus dans le bois de Misdon.

Six mille républicains postés à l’entour du bois de Misdon pénètrent dans le bois ; les chouans, cachés au milieu des broussailles, avaient pu, sans être vus, suivre de l’œil la marche des colonnes.

P. 301. Détails curieux sur le mode d’attaque d’un poste.

Jean Chouan devait, à midi, attaquer le poste de Saint-Ouën avec les quatre troupes commandées par Pierre Cottereau, Morière, Miélette et Jambe-d’Argent, mais l’imprudence d’un chouan donna l’alarme et l’on dut attaquer avant l’heure indiquée ; Jambe-d’Argent, surpris par cette avance, ne se trouva pas à temps à l’endroit indiqué. Les troupes républicaines, dispersées, revinrent au poste chercher leurs armes, mais les royalistes les ayant prises, les bleus durent s’enfuir. C’est après ce combat que Morière eut sa querelle avec Jambe-d’Argent au sujet du retard de ce dernier. Victor Hugo y fait allusion dans la troisième partie : En Vendée, livre I, chapitre iv.

P. 310. Arrivée de recrues au rendez-vous.

Rassemblement des recrues à la châtaignerie de la Bodinière. Elles étaient amenées successivement par Moustache, Place-Nette, Brin-d’Amour. Il vint aussi d’anciens soldats de l’armée vendéenne, notamment Brise-Bleu, les frères Herminie. Fleur-d’Épine, Cœur-de-Roi, Sans-Rémission, suivis de la jeunesse de leur canton, qui voulait se dérober au tirage de la réquisition. — Surpris par les bleus, Jambe-d’Argent exhorte ses soldats et reste vainqueur. Ces combattants ont été mis en scène par Victor Hugo dans la troisième partie de son livre.

P. 337. Le Grand-Bordage, quartier général de Jambe-d’Argent.

Jambe-d’Argent avait choisi, comme rendez-vous des principaux chouans, la métairie du Grand-Bordage, habitée par une veuve, mère d’une nombreuse famille. Il était si bien traité que, plus tard, son frère aîné, Treton dit l’Anglais, épousa une des filles de la maison.

P. 348. Le jeune La Raitrie.

Âgé de quinze ans, il avait suivi l’armée de la Vendée à son passage à Mayenne. Après la déroute du Mans, il était venu se réfugier sur la paroisse de Bazougers, à trois lieues de Laval, dans une ferme qui appartenait à son père ; il s’empressa de sortir de sa retraite lorsqu’il sut la reprise des hostilités, et débuta par un succès à Saint-Georges-le-Fléchard[66]).

P. 351. Noms de plusieurs chefs chouans.

La Ramée, La France, Sans-Peur, L’Épine, Guillaume dit Court-Bleu, Rattelade dit Sans-Regret, Bénédicité, Sans-Chagrin, Malines dit Francœur, Métayer dit Rochambeau.

Victor Hugo a mis en scène tous ces chefs dans son livre (troisième partie).

P. 360. Bourdoiseau dit Sans-Peur.

P. 363. Les deux sœurs de Jean Chouan.

C’est ici que commence le récit de ce qui se passa vers les derniers temps dans le pays occupé par Jean Chouan. Ce récit a été ajourné jusque-là par l’auteur des Lettres, afin de lui conserver son unité. Les deux jeunes filles sont enlevées de leur ferme, sont emmenées prisonnières ; puis exécutées plus tard, malgré les efforts de Jean Chouan.

Victor Hugo n’a pas utilisé, dans son livre, cet épisode trop tardif.

P. 367. Efforts de Jean Chouan pour sauver ses sœurs.

P. 370. Mort des sœurs de Jean Chouan.

P. 372. Femmes grosses employées comme espions.

Dans ce temps, les femmes enceintes, ou qui feignaient de l’être, étaient employées comme espionnes dans l’un et l’autre camp. Ici l’auteur des Lettres dit que c’est une espionne au service des patriotes qui fut tuée par les royalistes.

P. 375. Mort de Pierre Cottereau.

Placé en sentinelle sur la paroisse de Cosme, il fut saisi par les bleus, emmené et exécuté.

P. 379. Les trois hussards.

Trois hussards caracolent devant les chouans à la lande du Maine, les chouans les visaient sans les atteindre, ils se distrayèrent si bien à ce jeu plusieurs fois répété qu’ils se laissèrent envelopper par les troupes républicaines et opérèrent difficilement leur retraite.

P. 387. Jean Chouan veut tuer son frère.

René Chouan avait tué un homme qui portait la cocarde tricolore afin de pouvoir s’emparer de ses munitions ; il revenait charge de cartouches et de poudre. L’homme tué était un ami de Jean Chouan. Aussitôt, Jean Chouan voulut fusiller son frère, mais Michel Cribier lui arracha son arme.

P. 392. Mort de Jean Chouan.

Jean Chouan, surpris par les bleus à la ferme de la Babinière, est blessé grièvement en voulant sauver la femme de son frère René ; il expira après une longue agonie et fut enterré aussitôt sur le lieu même où il avait succombé.

P. 411. Les chouans peints par les républicains.

Pièces justificatives : Extrait d’un rapport de Carrier aux Jacobins, n° 159 du Moniteur : « Voici comment s’est formée cette guerre fatale connue sous le nom de Petite Vendée. Les chouans qui la composaient étaient des voleurs de grands chemins, détroussant les passants, et se retirant toutes les nuits dans le creux des montagnes, où un immense rocher leur servait de rempart. »

P. 416. Les chouans peints par les royalistes.

« Les chouans étaient fiers de leur nom ; car qui est-ce qui ignore que, dans les révolutions, les injures des ennemis sont des titres de gloire ?… Se soumettre à toutes les privations, endurer toutes les fatigues, braver tous les dangers, affronter tous les tourments et tous les genres de mort, sans intérêt et sans désir, comme sans espoir de récompense, uniquement par principe de religion et de fidélité ; voilà ce dont j’ai été journellement le témoin pendant les cinq années que j’ai été à la tête de ce peuple simple et magnanime qui m’a honoré de sa confiance. » (Mémoires du comte Joseph de Puisaye.)

Tome II.
Les lettres sur l’origine de la chouannerie.

Tous les signets avec notes de ce second volume ne sont pas de l’écriture de Victor Hugo. Il les a simplement dictées.

P. 19. Rendez-vous nocturne des bleus et des chouans.

Une entrevue entre quatre bleus et quatre chouans eut lieu dans la nuit du samedi au dimanche de la Trinité.

Jambe-d’Argent promet au chef du poste qui s’est enrôlé dans les rangs républicains pour sauver sa famille d’épargner les hommes qui sont sous sa conduite.

P. 28. Petit Prince vit plusieurs jours et plusieurs nuits caché dans le tronc d’un arbre.

C’est le récit qui a inspiré à Victor Hugo l’idée de donner à la Flécharde et à ses enfants une émousse pour abri.

P. 43. Bandes diverses du Bas-Maine.

À la tête de ces bandes, Chambord, La France, Sans-Pardon, Rattelade, le petit Sans-Peur, les trois frères Corbin, La Ramée, Malines, Bénédicité, Taillefer, Morière, Delières, Jambe-d’Argent, etc.

Victor Hugo a cité plusieurs de ces chefs de bandes dans la troisième partie.

P. 47. Mousqueton bandit.

Portrait de Mousqueton.

P. 67. Soldat bleu secouru par des femmes.

P. 69. L’homme nu sauvé par un tisserand.

Un soldat républicain, dépouillé de ses vêtements par la bande de Moulins, s’était sauvé à travers la campagne et blotti dans un champ ; il était venu demander l’hospitalité à un tisserand qui ne la lui refusa pas.

P. 73. Pourquoi les chouans choisissent la lisière des bois.

Victor Hugo en a parlé dans leur manière de combattre (troisième partie, livre premier, chapitres ii, iii). Les chouans se ménageaient un refuge en cas de surprise, car les républicains ne se mettaient plus à leur poursuite, l’expérience leur ayant appris que les chouans, étant d’habiles tireurs et ayant la connaissance du terrain, avaient un grand avantage sur eux.

P. 74. Déguisements et visages noircis.

Les chouans du canton qui servaient de guide aux troupes royalistes se déguisaient et se barbouillaient le visage pour ne pas être reconnus des habitants qui, par leurs dénonciations, auraient pu compromettre leurs familles.

P. 82. Monsieur Jacques.

Portrait de l’énigmatique Monsieur Jacques ; comme l’appelle Victor Hugo.

P. 88. Brigandages de Coquereau.

Au bourg Saint-Laurent ; un dimanche, l’agent de la commune, le chef de la garde nationale, les membres du conseil municipal et d’autres personnes s’étaient rassemblés pour lire les gazettes. Coquereau, qui le savait, se dirigea vers le lieu de réunion, entra avec sa troupe. Ils tuèrent trois hommes, en blessèrent plusieurs autres, et entraînèrent les derniers hors de la maison pour les fusiller.

P. 91. Belle conduite des femmes. — Les six cents grenadiers de la garnison de Sablé.

Les femmes du bourg de Saint-Laurent, oubliant le danger, entreprirent de sauver les malheureux, mais elles n’étaient pas écoutées et étaient repoussées durement.

Ces cruelles exécutions furent reprochées vivement à Coquereau.

Les chouans, en s’avançant vers le bourg de Miré, entendirent la voix d’un officier commandant le repos d’armes à six cents grenadiers. Ils se retirèrent sans que l’ennemi eût soupçonné leur présence.

P. 94. Petit-Prince sauvé par Coquereau.

Au carrefour des Cinq-Chemins, Petit-Prince, avec quatre hommes, veut attirer les troupes républicaines pendant que les chouans sont cachés plus loin dans les genêts ; il monte avec ses quatre hommes sur un talus, et après avoir fait mettre double charge de poudre et remplir de gravier le canon des fusils[67] il tire ; les troupes républicaines foncent, Petit-Prince a une blessure à la tête, Coquereau survient, met en déroute les troupes républicaines et fait transporter Petit-Prince à la métairie de la Surfinière où il guérit.

P. 105. Le Murat chouan.

Il s’agit de Francœur qui, au milieu d’une grêle de balles, ne reçut pas une blessure, et montrait la même intrépidité dans tous les combats. Victor Hugo a utilisé ce nom, mais il en a fait un abbé et un des combattants de Lantenac.

P. 113. Très beau combat.

À la Butte-de-Terre, caché dans le petit bois de la Heureuserie, avec dix hommes, Francœur engage le combat contre trois cents républicains ; de part et d’autre on ne reculait pas, les républicains gardaient une contenance fière, mais le feu meurtrier des chouans les força à la retraite.

P. 125. Quatorze cantonnements républicains détruits en un Jour.

Jambe-d’Argent vainqueur dans quatorze combats sans avoir perdu un seul homme. Nous avons noté plus haut que Victor Hugo avait signalé le fait.

P. 128. Fête de la Gerbe.

Nous en avons parlé plus haut et Victor Hugo y fait allusion page 161.

P. 140. Détails curieux.

Tant que dura la chouannerie, deux jeunes paysans de la paroisse de Changé, Pierre et Jean Lefèvre, ne manquèrent jamais d’entrer toutes les semaines dans la ville de Laval, parce qu’ils voulaient être confessés seulement par leur ancien curé. Ils choisissaient la nuit et pénétraient dans la ville en passant par-dessus des murs de jardins. Ils avaient des habits de mendiants et suivaient nu-pieds le lit d’un ruisseau pour qu’on ne vît pas la trace de leurs pas près de l’enceinte de Laval. Le jeune Denys dit Tranche-Montagne s’habillait en femme pour aller à la comédie à Laval, où la salle n’était remplie que de patriotes et de militaires[68]

P. 145. Poste fortifié de Morannes.

P. 176. L’émigré et Jambe-d’Argent.

Un gentilhomme émigré habitait dans ses terres, protégé par ses fermiers qui étaient des chouans. Jambe-d’Argent, averti de cet abus, pénétra chez le gentilhomme au moment où il dînait avec plusieurs chefs royalistes et des dames de sa famille. Il lui fit une remontrance. Le gentilhomme répondit par une injure. Jambe-d’Argent lève son sabre sur le provocateur, mais il est retenu par son frère et, sans regarder l’homme qui le contient, il lui assène un coup sur la tête. Il s’aperçoit que c’est son frère ; désespéré, il l’emmène et abandonne sa vengeance.

P. 179. Fromentières.

Troupe appelée compagnie de Fromentières (arrondissement de Château-Gontier), sous la conduite du jeune Gareau dit le Petit-Auguste.

P. 187. Attaque imprévue des bleus.

À l’étang de la Ramée, dans la paroisse de la Chapelle-du-Bourg-le-Prêtre, des républicains, avec cocardes et plumets blancs, se présentent, se disant royalistes. C’étaient des grenadiers. Moustache tire, l’affaire s’engage et les républicains se retirent.

P. 190. Blessure de Jambe-d’Argent.

Nouveau combat. Jambe-d’Argent, secondé par le Petit-Sans-Peur, Francœur, Bénédicité, Taillefer, est atteint d’un coup de feu et tombe. Il est emporté par Priou et conduit, sur un brancard, à la métairie des Gennetés, dans la paroisse de Bazougers.

P. 196. Nous des montagnards défectionnaires réunis aux chouans.

Deville dit Tamerlan, Gaillard dit Raoul, Gregis dit Robert, Picot, La Fosse dit l’Entreprenant.

P. 198. Carpar. Fait curieux.

Ce fut Carpar qui, appartenant au bataillon de la Montagne, chercha le premier à quitter les républicains pour se joindre aux chouans. Le bataillon de la Montagne, en garnison à Fougères, fouillait les maisons des paysans pour y surprendre les chouans ; dans une ferme voisine, un des soldats fit remarquer au chef de l’escouade, Carpar, une porte cachée par des fagots. Carpar entr’ouvrit la porte et vit, dans un petit réduit obscur, huit hommes blottis dans un coin. C’étaient des chouans. Il ne laissa rien voir sur son visage et dit : « Il n’y a rien là-dedans, voyons d’un autre côté. » Quelques instants après, il rejoignait ceux qu’il venait de sauver, annonçant son intention de se réunir à eux.

Parmi ceux qui s’allièrent aux insurgés, deux furent célèbres, Tranche-Montagne et Lechandelier.

P. 200. M. Tranche-Montagne.

Quelques traits de bravoure de Tranche-Montagne.

P. 204. Tranche-Montagne tout seul.

Tranche-Montagne entreprend d’attaquer à lui seul un régiment… Il le laisse défiler tout entier et, au moment où les derniers hommes passent, il tire sur eux en poussant de grands cris, rechargeant sans cesse son arme. Puis il monte sur un talus et crie aux républicains : « Si l’on vous demande le nom du corps d’armée qui vous a attaqués, vous pourrez dire qu’il s’appelle Tranche-Montagne tout seul, et que c’est un drôle de corps ! » Pour avoir le plaisir de débiter ce calembour, il n’avait pas craint de s’exposer à une grêle de balles.

P. 232. Fait d’armes de M. Jacques.

Un combat à la baïonnette, dirigé par M. Jacques suivi de Moustache, Placenette et toute la troupe de Jambe-d’Argent. Dans toute cette suite d’engagements, le malheureux abbé Jean de la Grange, cher à tous les chouans, parce qu’il était venu leur apporter les secours de son ministère, avait reçu une blessure assez grave.

Dans le volume de Victor Hugo, le confesseur est l’abbé Turmeau dit Grand-Francœur.

P. 239. Confiance de Jambe-d’Argent.

Un déserteur républicain ayant été tué par Mousqueton, Tranche-Montagne, au moment où il se disposait à quitter les rangs républicains, crut devoir demander une entrevue à Jambe-d’Argent pour savoir l’accueil qui lui serait fait, et s’il ne subirait pas plus tard le sort du déserteur. Jambe-d’Argent n’hésita pas à aller au rendez-vous, au milieu des républicains que commandait encore Tranche-Montagne.

P. 244. Coquereau fait démonter les charrettes dans les villages.

Mesure prise pour empêcher les approvisionnements d’arriver dans les villes. Il en est parlé page 225 de ce volume.

P. 253. Noms des diverses victoires des chouans.

Affaires de la Cropte, de Daon, de Noirieux, de Mauvinet, de Seurdres, des Sept-Sillons, de Longuefuye, etc.

P. 254. Querelle de Coquereau et de Petit-Prince.

Coquereau avait donne l’ordre à Petit-Prince de brûler, à Daon, l’église et le presbytère qui avaient servi de casernes aux républicains ; Petit-Prince refusa, alléguant qu’il avait été baptisé dans l’église et élevé au presbytère. Coquereau renouvelle l’ordre, un pistolet à la main. Petit-Prince met la main sur son pistolet, tout en refusant, et Coquereau replace son pistolet dans sa ceinture en invitant Petit-Prince à trinquer avec lui en raison de sa crânerie.

P. 257. Générosité d’un grenadier républicain.

Combat près du château de Noirieux, dans la paroisse de Saint-Laurent ; retraite des chouans. Chasse-Bleu grièvement blessé. Branche-d’Or le charge sur ses épaules ; un grenadier allait tirer, il détourne son arme et dit : « Tu es un brave homme, je ne te tuerai pas ; sauve-toi si tu peux ! »

P. 265. Les chouans avaient peur des canons.

La garnison de Cossé amène deux pièces de canon. Le bruit de la décharge et le ravage que fit la mitraille dans les haies et dans les buissons suffirent pour effrayer les chouans qui en étaient témoins pour la première fois, et le cri de sauve-qui-peut se fit entendre. Mais Jambe-d’Argent se jette en avant au milieu de la mitraille sans être atteint : « Vous le voyez, s’écria-t-il, la mitraille ne fait que balayer la poussière ! » L’ennemi dut se réfugier à Cossé qui était fortifié. Victor Hugo parle de cette peur des canons au chapitre v (3e partie), Leur vie en guerre.

P. 266. La bande du camp de la Vache-Noire.

Victor Hugo en a parlé, et nous avons donné une note plus haut.

P. 271. Noms et états de plusieurs chouans.

Métayer dit Rochambeau, fils de laboureur ; Gaudon, laboureur ; d’Auffray dit La Forêt, tisserand ; Michel Garnier dit La Couronne, laboureur ; Salin dit Cœur-d’Acier, laboureur ; Le Brun, serrurier ; L’Enfant dit La Fleur.

P. 284. Mort de M. Jacques.

Victor Hugo la signale, nous avons donné une note plus haut.

P. 309. Mort de Taillefer.

Mort victime de son dévouement, en voulant aider la fuite d’un gentilhomme émigré, M. de Tercier.

P. 321. Mort de Coquereau.

Poursuivi par cinq hussards, malgré le dévouement de son de camp Binet, est blessé, puis tué.

P. 324. Combat livré par Grand-Pierre.

Pierre-Marin Gaulier dit Grand-Pierre, succédant à Coquereau, livra les combats du Buret, de Saint-Charles, de Marigné, où se fit remarquer Louis Coquereau, qui, pour la première fois, combattait avec les chouans.

P. 359. Mort de Jambe-d’Argent.

Jambe-d’Argent, frappé de deux balles à la poitrine près d’une maison appelée la Chevrolais, est caché sous un monceau de chaume ; quand ses soldats, la bataille finie, vinrent le chercher, il était mort ; il fut enterré par ses hommes, la nuit, dans le cimetière du bourg de Quelaines.

P. 363. Fin des principaux chefs chouans.

Lecomte, trahi par un des siens et fusillé. Delière, tué du côté du bois de Misdon. Rochambeau, fusillé. Placenette, Mousqueton, tués.

P. 377. Malheurs de la famille Chouan.

Résumé des malheurs des trois frères et des deux sœurs de Jean Chouan, et supplique en faveur du dernier survivant, René Cottereau.

P. 393. Pièces justificatives. Lettre de Kléber sur la chouannerie.

Kléber écrit le 16 avril 1794, au général en chef Rossignol, le résultat de ses observations, et considère que les chouans ne sont nullement des troupes de brigands, mais sont parfaitement organisés, connaissant très bien le pays coupé de fossés, de haies et de bois, évitant les troupes républicaines quand ils ne sont pas en force et les attaquant quand ils supposent avoir sur elles l’avantage. Kléber conclut qu’on ne terminera pas cette guerre sans de vastes mesures sagement combinées. Victor Hugo s’est servi de ces renseignements pour préciser la méthode de combat des chouans.

P. 395. Énumération des cantonnements de Kléber.

Le général Chabot à Mayenne, Laval et Craon ; Bernard à Fougères ; Bouland à Ernée ; Decaën à la Gravelle ; Vérine à Vitré ; Trahour à la Guerche ; Bouchotte au Cormier.

P. 450. La chouannerie expliquée et peinte par Coquereau.

C’est une lettre adressée le 15 mars par Coquereau au Comité de Salut public, qui explique pour quels motifs quatorze départements ont pris les armes : le mauvais choix des autorités dans le principe, leur intolérance ; les entraves mises aux opinions religieuses. L’amnistie étant accordée, l’exercice de la religion étant libre, les vexations ayant disparu, les insurgés sont décidés à crier : vive la paix ! Coquereau expose la tactique qui a été suivie par les insurgés et les résultats obtenus.

Dans les volumes de Louis Blanc sur la Révolution française, Victor Hugo n’a guère retenu, sur la Vendée, que la prise des canons. Louis Blanc rapporte que, dans le village de Pin-en-Mauge, vivait un brave homme, Cathelineau, d’abord ouvrier en laines, puis colporteur et sacristain de sa paroisse ; il mena ses hommes à Jallais où était un poste républicain, le poste fut enlevé, on prit une pièce de canon que les paysans, ravis, baptisèrent gaiement le Missionnaire, et Cathelineau, poussant plus loin ses avantages, entra à Cholet, y trouva des munitions, des armes, du canon, et la Marie-Jeanne fut donnée pour compagne au Missionnaire. Mais l’armée vendéenne avait perdu devant Fontenay sa chère Marie-Jeanne, cette belle pièce en bronze qui portait les armes du cardinal de Richelieu et l’image de la Vierge ; elle avait juré de la reprendre ou de mourir.

Victor Hugo, dans son chapitre v : Leur vie en guerre, rappelle ces faits :

Ils prirent d’abord un beau canon de bronze qu’ils baptisèrent le Misssonnaire, puis un autre qui datait des guerres catholiques et où étaient gravées les armes de Richelieu et une figure de la Vierge ; ils l’appelèrent Marie-Jeanne. Quand ils perdirent Fontenay, ils perdirent Marie-Jeanne, autour de laquelle tombèrent sans broncher six cents paysans ; puis ils reprirent Fontenay afin de reprendre Marie-Jeanne.

Victor Hugo ajoute :

Cathelineau, jaloux, partit de Pin-en-Mauge, donna l’assaut à Jallais et prit un troisième canon.

Il semble bien qu’il a commis une erreur et que le canon pris à Jallais, baptisé le Missionnaire, avait été conquis le premier. C’est peut-être la seule erreur qu’on puisse relever dans son récit, où il a su concentrer, dans un résumé aussi saisissant que rapide, les mouvements de troupes, les multiples engagements, le rôle des chefs, les tactiques des armées, les pièges, les ruses, les actes héroïques ; ayant lu beaucoup de volumes, obligé de démêler les écheveaux compliqués de l’insurrection pour tout mettre en valeur, sans se perdre dans trop de détails, il a du faire appel à sa mémoire qui l’a toujours bien servi ; et quand on a lu, comme nous l’avons fait, tous les livres qu’il a consultés, en suivant son travail de signets annotés, on ne peut qu’admirer l’habileté avec laquelle il a su, en si peu de pages, tirer un si grand parti de l’histoire.

Nous sommes fondés à croire, d’après les notes des signets, que Victor Hugo avait primitivement le projet de donner une plus grande étendue à la partie historique. Nous en avons encore la preuve dans les notes qu’il a prises sur d’innombrables petits bouts de papier, dans les fragments importants du reliquat. Mais, au moment d’écrire le roman, il a considéré que l’histoire risquait de devenir trop envahissante, et, pour que le drame gagnât en intensité et en vigueur, il a été amené à réduire la durée de l’action, puisque, en somme, tous les faits de guerre se développent à partir de juin 1793 ; pendant une période très limitée, depuis l’instant où la Flécharde est blessée jusqu’au sauvetage des enfants. Victor Hugo a donc dû négliger les préparatifs de la guerre de la Vendée et le dénouement pour viser le point culminant des hostilités. C’est pour le même motif qu’il devait peindre en traits plus rapides la Convention, supprimant de nombreuses pages qu’on retrouve dans le reliquat. Il perdait ainsi le bénéfice de son travail préliminaire, puisqu’il diminuait les proportions du cadre, le marquis de Lantenac et Gauvain, la Flécharde et ses enfants formant le centre principal de l’action.

marche du travail.

Si l’on trouve des notes prises des 1841 et utilisées pour Quatrevingt-treize, c’est surtout après la publication de l’Homme qui rit (le premier volume avait paru le 19 avril, le quatrième le 8 mai 1869) que Victor Hugo fit des recherches plus actives. Plusieurs signets intercalés dans les volumes de Louis Blanc sur la Révolution française sont des fragments d’enveloppes de lettres portant les dates : 15 août 1870, 26 octobre 1871, 27 septembre 1872, 28 octobre 1872, 9 novembre 1872 ; et c’est le 16 décembre 1872 qu’il commença la première partie de son livre, achevée en janvier 1873.

On lit dans ses carnets :

21 janvier 1873. Je commence aujourd’hui la deuxième partie du livre 93, celle dans laquelle sera la peinture de la Convention.

9 février. La tempête a inondé, dans mon look-out, plusieurs papiers et, en outre, le livre de Descepeaux sur la chouannerie, déjà. fort délabré et que j’aurai grand’peine à faire sécher.

(En effet, le tome I est débroché, n’a plus de couverture et est fortement taché.)

16 mai. J’ai fait porter hier jeudi, par Mariette, dans la galerie de chêne, tous les livres qui étaient dans le cristal-room et qui m’ont servi pour le livre 93.

9 juin. Aujourd’hui 9 juin, à midi et demi, dans l’atelier d’en bas où je travaille depuis une huitaine de jours le matin, j’ai terminé le livre Quatrevingt-treize. Il me reste à faire un travail de revision pour les petits détails. Cela me prendra une quinzaine de jours.

J’ai écrit à Victor, à Vacquerie et à Meurice pour leur annoncer que j’avais fini 93.

En effet, ce même jour, Victor Hugo écrit à Paul Meurice[69] :

Ce matin à midi et demi, j’ai écrit la dernière ligne du livre Quatrevingt-treize. Je l’ai écrite avec la plume qui vous écrit en ce moment. Ce premier ouvrage est un commencement d’un grand tout. Ne sachant si j’aurai le temps de faire toute l’immense épopée entrevue par moi, j’ai voulu peindre cette première fresque. Le reste suivra Deo volente. Cela sera intitulé : Quatrevingt-treize.

Premier récit : La guerre civile.

C’est la Vendée. — Cela aura, je crois, deux volumes[70].

Victor Hugo considère que « ce premier ouvrage est un commencement d’un grand tout », il parle d’une « immense épopée » dont il a voulu « peindre cette première fresque », or, dans sa courte préface de l’Homme qui rit, Quatrevingt-treize était le dernier terme d’une trilogie dont l’Aristocratie et la Monarchie étaient les deux premiers termes. Mais il n’avait pas écrit la Monarchie. Doit-on penser qu’il avait renoncé à son projet primitif et que Quatrevingt-treize devenait désormais le commencement d’un grand tout ? Quel était donc le plan du poète ? M. Asseline l’indiquait dans la Tribune de Bordeaux :

Ces trois volumes ne sont que la première partie de la trilogie que Hugo consacrera à cette année plus remplie qu’un siècle. Il peindra et la guerre étrangère et la lutte politique dans deux autres poëmes que couronnera peut-être un quatrième récit qui sera comme la synthèse sereine, comme la concentration puissante en lumière, de tous ces matériaux de lave et de flamme.

Victor Hugo avait voulu « peindre cette première fresque », et c’est sans doute dans la crainte de ne pouvoir achever l’œuvre entrevue qu’il a tenu tout au moins à condenser les événements militaires, comme les luttes des partis politiques, quitte à les développer plus tard en utilisant les renseignements qu’il avait amassés.

Ce qui l’a détourné assurément de poursuivre l’épopée entrevue, c’est le désir d’achever certaines œuvres commencées. (La mise en ordre, en 1875, de ses volumes Actes et paroles, la deuxième série de la Légende des siècles, l’Histoire d’un crime, publiées en 1877 et en 1878.) C’est ensuite la politique : il devenait sénateur en janvier 1876, et les séances, les réunions, les visites à une époque troublée où Mac-Mahon préparait son coup d’État parlementaire, lui enlevaient la liberté d’esprit nécessaire à son travail.

Poursuivons la lecture de ses carnets :

11 juin 1873. J’ai commencé hier 10 juin le travail de revision du manuscrit de Quatre-vingt-treize.

16 juin. L’éditeur Le Chevalier, 61, rue Richelieu, m’écrit pour me demander le livre Quatrevingt-treize. Paul Meurice arrivait à ce moment à Guernesey.

22 juin. À 4 heures et demie j’ai commencé la lecture de Quatrevingt-treize. J’ai lu le commencement jusqu’à la Vendée a une tête. La lecture a duré jusqu’au dîner.

Les 23, 24, 25, 26, 27 juin, Victor Hugo continue la lecture de son livre.

En août Victor Hugo était à Auteuil, à la villa Montmorency.

1er octobre, Paul Meurice m’a annoncé hier que Michaëlis avait conclu en mon nom le traité pour le droit de traduction de 93 en Angleterre et en Amérique moyennant 1 500 livres st. (37 500 francs).

Michaëlis recevra de moi 15 p. 100 au-dessous de 40 000 francs, 20 p. 100 au-dessus pour toutes les transactions qu’il fera en mon nom pour 93.

10 octobre. Claye m’envoie le spécimen typographique de Quatrevingt-treize. 16 pages de la copie font 26 pages du texte. Il y a 496 pages de copie. Le livre pourra faire trois volumes.

{14 octobre. J’ai porté chez Claye la copie du 1er volume de 93 jusqu’à la page 104 (1re partie).

18 octobre. J’ai porté chez Claye la fin de la copie du tome 1er de Quatrevingt-treize.

19 octobre. Je corrige les épreuves de 93.

20 octobre. Ce matin Meurice est venu déjeuner avec moi.

D’après son avis, 93 sera cliché en cuivre. Claye fera le tiers des frais. La feuille clichée en cuivre coûtera 45 francs. Claye donnera 15 francs, je donnerai le reste. Les clichés m’appartiendront.

2 novembre. Jeanne vient déjeuner avec moi. Je lui ai donné la mère Guignol, Polichinelle et le Gendarme. Elle étale tout cela sur le manuscrit de '93 qui est sur ma table. Nous jouons.

11 novembre. J’ai porté à Claye le premier tiers du 2e volume de 93.

20 novembre. J’ai fini ce matin à midi la revision de la copie du manuscrit de Quatrevingt-treize.

25 novembre. J’ai terminé, ce matin, la revision et le numérotage des chapitres du tome III de 93 sur la copie.

Victor Hugo note dans ses carnets des traites de traduction que M. Michaëlis lui a fait signer aux dates des 11 et 27 octobre, 26 et 29 novembre et du 3 décembre.

22 décembre. J’envoie à Meurice pour Claye la fin du manuscrit de Quatrevingt-treize.

28 décembre. Le 26, vers onze heures du soir, j’étais dans ma chambre rue Pigalle, je corrigeais une des dernières feuilles du tome III de Quatrevingt-treize, j’avais l’œil sur ceci que Gauvain dit à Cimourdain… « Je rêvais que la mort me baisait la main. »

C’est à ce moment-là qu’on m’a apporté le billet de Gouzien m’appelant en hâte près de Victor.

Le billet, collé sur le carnet, est ainsi conçu :

Cher et bien-aimé maître.

Nous attendons M. Sée qui doit venir d’un instant à l’autre. Victor est beaucoup plus mal depuis ce matin.

Votre très respectueux,
Armand Gouzien.

François-Victor Hugo mourut le 16 décembre.

L’éditeur pressait Victor Hugo de donner les dernières feuilles du tome III.

30 décembre. Aujourd’hui avant-dernier jour de l’année, j’ai corrigé en épreuves les dernières feuilles du tome III et dernier du livre Quatreving-treize.

19 janvier 1874. J’ai complètement achevé aujourd’hui la revision de Quatrevingt-treize. J’envoie ce matin le dernier bon à clicher.

30 janvier. Meurice a décidé que 93 paraîtrait que le 19 février à cause du dimanche gras qui tombe le 15.

31 janvier. M. Michaëlis est venu m’apporter pour Georges un grand jouet mécanique représentant la Claymore (de 93). C’est une corvette à roues. Les roues sont un anachronisme, mais c’est égal à Georges pourvu que le bateau aille sur l’eau.

10 février. M. Michaëlis m’a envoyé à signer le traité pour la traduction de 93 en langue russe.

12 février. M. Franck, 87, rue Richelieu, m’écrit pour s’entendre avec moi sur la traduction allemande de 93.

15 février. Mon livre 93 paraîtra le 19 février. Les journaux en publient aujourd’hui la table.

Un libraire allemand, Wolf, de Strasbourg, m’écrit pour m’offrir 4 000 francs comptant du droit de traduction en Allemagne pour trente ans du livre Quatrevint-treize.

17 février. Nous avons été dîner chez Meurice. Il y avait M. et Mme Ernest Lefèvre, Vacquerie, MM. Blum et Constant Laurent. On m’a conté l’incident d’aujourd’hui qui les a tenus sur pied une partie de la nuit et tout le jour. Cinq lignes de texte de Quatrevingt-treize manquaient p. 210 (t. II), il a fallu faire un carton en hâte, même dans les volumes déjà brochés, plus de 2 000.

19 février. Quatrevingt-treize paraît aujourd’hui. Date à ajouter pour moi à toutes celles de mon mois de février.

Meurice est revenu. Nous sommes allés ensemble chez Michel Lévy. J’ai signé des exemplaires de Quatrevingt-treize.

Pendant que j’étais là, un télégramme est arrivé de Londres demandant en hâte un nouvel envoi.

Le succès de 93 semble s’annoncer très grand ; il est parti aujourd’hui de chez Michel Lévy 5 200 exemplaires.

20 février. M. Michaëlis est venu m’apporter une offre de l’Allemagne de 5000 francs comptant pour le droit de traduction de Quatrevingt-treize. J’ai dit d’accepter.

À midi, nouvelle proposition de l’Allemagne. La première est venue de Strasbourg, la seconde de Leipsick.

J’ai fait répondre à la seconde : Trop tard.

93 emplit les journaux.

La coupure suivante du Rappel est collée au carnet :

L’excellent poète italien Boïto nous envoie avec prière de le transmettre au destinataire le télégramme suivant :

« Milan, 22, 1 h. 22 soir.

« À Victor Hugo,

« Je suis à la page 192, troisième volume. Gloire.

Boïto. »

Nous ouvrons le troisième volume de Quatrevingt-treize à la page 192. C’est celle où le marquis de Lantenac redescend de la tour incendiée où il est allé sauver les trois petits enfants.

Et nous trouvons que le poète italien n’a pas trop mal placé son admiration.

24 février. M. E. Douay, du journal l’Éclipse, est venu hier et m’a raconté que la censure venait d’interdire un dessin d’André Gill représentant Victor Hugo, statuaire, sculptant les bustes de Robespierre, de Danton et de Marat avec une petite figure d’enfant mêlée à ces hommes[71].

7 mars. M. Michaëlis m’envoie son bordereau pour le droit de traduction qui se résume ainsi :

  Angleterre 37 500 francs
Suède 1 000
Pologne 3 000
Espagne 3 000
Hongrie 1 000
Hollande 500
Italie 7 500
Allemagne 5 000
Bohême 500
Russie 800
_________
59 800 francs

Depuis le mois de septembre 1873, Michel Lévy a vendu en 12 jours 8 000 exemplaires de Quatrevingt-treize, grande édition.

20 mars. Meurice m’a apporté le spécimen de l’édition in-16 de Quatrevingt-treize qui paraîtra dans six semaines.

21 mars. Claye m’envoie son compte pour l’impression de 93 in-8°, en tout 42000 francs.

4 avril. Michel Lévy a déjà payé sur 93 :

  1° À Claye 25 000 francs.
2° À moi (1er versement) 10 000
2° À moi (2e versement) 10 000

18 avril. Après le dîner, Paul Meurice est venu m’offrir pour autoriser le Rappel à publier 93 en feuilleton 11,000 francs.

J’ai accepté. Ils ont été payés le 20 avril.

19 avril. Michel Lévy, mon libraire, a fait en mon nom, sur les bénéfices de 93, à Claye, mon imprimeur, un nouveau versement de 10,000 francs, ce qui fait que sur les 47,000 francs de frais d’impression du livre, j’ai déjà payé 40,000 francs, et que je ne reste plus devoir que 7,000 francs.

25 avril. Il n’y a plus que 60 exemplaires de Quatrevingt-treize chez Michel Lévy. Claye fait en hâte un nouveau tirage de 1,000.

26 avril. Le Rappel commence aujourd’hui la publication de 93.

17 mai. La publication de 93 a beaucoup fait monter le Rappel. Il tirait à 50,000. Il a tiré aujourd’hui à 89,500.

14 juin. En dînant, Vacquerie disait : le Rappel publiait 93 et son tirage était monté à 93 mille. Il a été arrêté un treize (le 13 juin).

14 juin. Réapparition du Rappel aujourd’hui.

27 juin. Le Rappel, hier, jour de sa réapparition, a tiré à 104,000.

L’édition in-16 de 93 s’épuise rapidement. L’édition in-8° est épuisée, Claye est intégralement payé. Il a reçu 45,000 francs.

30 juillet. Paul Meurice m’a apporté de chez Michel Lévy (compte 93) 10,000 francs, il me reste à recevoir en août 9,600 francs.

Ainsi Quatrevingt-treize, la première édition seulement, m’aura déjà rapporté comme droits d’auteur 69,600 francs. Il y a en outre ce qu’ont gagné Michel Lévy et tous les autres vendeurs et sous-vendeurs, au moins quatre fois plus que moi.

20 octobre 1875. Après le dîner, M. Vierge m’a apporté son dessin pour le frontispice de l’édition illustrée de Quatrevingt-treize.

JEAN CHOUAN
dans la Légende des siècles.

Si Victor Hugo avait pris pour son Quatrevingt-treize un grand nombre de notes qu’il avait dû négliger ou écarter, il n’était pas douteux qu’il tirerait un parti de ses lectures. Il avait dû ébaucher rapidement le rôle de Jean Chouan en raison de la période historique très courte qui servait de cadre à son récit ; le 14 décembre 1876, il écrivait, sur la mort de Jean Chouan, une poésie qui parut dans la deuxième série de la Légende des siècles, le 26 février 1877, anniversaire de sa naissance. Il avait lu tous les détails de cette fin tragique dans les Lettres sur l’origine de la chouannerie.

Nous donnons ici un résumé d’après les Lettres ; on verra ainsi ce qu’il emprunta à l’histoire : Jean Chouan, étant parti du bois de Misdon, s’arrêta à la ferme de la Babinière appartenant à la famille Olivier, il était avec ses hommes lorsque tout à coup la femme de René Chouan cria : « Miséricorde, voilà les bleus ! nous sommes perdus ! ». Aussitôt des coups de fusils partirent, les chouans s’enfuirent dans les bois ; la femme de René avait essayé de les suivre, mais en raison de sa grossesse avancée, elle ne put franchir une haie, elle s’écria : « À moi, Jean Chouan ! je suis une femme perdue, si tu ne viens à moi ! » Jean Chouan était déjà loin et à couvert du feu de l’ennemi ; mais il a entendu l’appel de sa sœur ; il revient à la haie, écarte les broussailles, parvient à faire passer la malheureuse femme à travers une haie, mais elle n’était pas hors de péril, il gravit un monticule pour s’offrir au feu de l’ennemi, et donner à sa belle-sœur le temps de se sauver. Tous les coups se dirigent sur lui, il ne tarde pas à être atteint d’une balle, il est blessé grièvement, il surmonte sa douleur, recueille ses forces ; une châtaigneraie l’aide à se dérober à la vue des républicains, il se soutient à peine, il cherche à se diriger vers le bois de Misdon pour parler une dernière fois à ses amis, son frère René arrive suivi des chouans, on place Jean Chouan sur un drap de lit et on le transporte dans le bois de Misdon à l’endroit appelé la Place royale, on l’appuie contre un arbre, et Jean Chouan se sachant frappé à mort remercie Dieu de pouvoir adresser une dernière fois la parole aux combattants, il leur demande de rester fidèles à leur Roi et à leur religion et leur désigne Delière pour le remplacer. Et après une longue agonie il expire.

La scène est très émouvante, les discours in extremis de Jean Chouan sont très dramatiques. Nous n’avons pu que les signaler. Mais il est curieux de rapprocher la poésie du récit auquel Victor Hugo a emprunté des détails.

Un coteau dominait cette plaine, et derrière
Ce monticule nu, sans arbre et sans gazon.
Les farouches forêts emplissaient l’horizon.

C’est bien exactement le paysage ; les chouans se dispersent dans les bois, c’est alors que Jean Chouan entend le cri de la femme de René :

Tout à coup on entend un cri dans la clairière.
Une femme parmi les balles apparaît.
Toute la bande était déjà dans la forêt,
Jean Chouan seul restait ; il s’arrête, il regarde.
C’est une femme grosse, elle s’enfuit, hagarde
Et pâle, déchirant ses pieds nus aux buissons ;
Elle est seule ; elle crie : « À moi, les bons garçons ! »

Jean Chouan sent qu’elle est perdue s’il ne paye pas de sa personne, il monte sur le coteau et s’offre comme cible aux coups des bleus.

« Sauve-toi !

Cria-t-il, sauve-toi, ma sœur ! » Folle d’effroi,
Jeanne hâta le pas vers la forêt profonde.

Victor Hugo a suivi scrupuleusement le récit jusque-là ; le dénouement dans la poésie est plus brusque lorsque Jean Chouan reçoit une balle dans le ventre :

Il resta droit, et dit : « Soit, ave Maria !
Puis, chancelant, tourné vers le bois, il cria :
« Mes amis ! mes amis ! Jeanne est-elle arrivée ? »
Des voix dans la forêt répondirent : « Sauvée ! »
Jean Chouan murmura : « C’est bien ! » et tomba mort.

LE DRAME DE QUATREVINGT-TREIZE

Victor Hugo avait donné à Paul Meurice l’autorisation de tirer de son roman un drame qui fut représenté à la Gaîté, Les directeurs du théâtre étaient MM. Larochelle et Debruyère. Le drame était divisé en quatre actes et douze tableaux et reproduisait les principaux épisodes du livre : le bois de la Saudraie, le carnichot, le massacre dans le hameau d’Herbe-en-Pail, le cabaret de la rue du Paon, la prise de Dol, l’assaut de la Tourgue, les trois enfants dans la Tourgue, l’incendie, la cour martiale, le chemin creux conduisant à l’échafaud. La distribution comprenait les plus grands artistes de l’époque.

Cimourdain : Dumaine ; Lantenac : Clément Just ; Gauvain : Romain ; Radoub : Paulin Ménier ; l’Imânus : Taillade ; le Caïmand : Talien ; la Flécharde : Mme Marie Laurent.

On lit dans les carnets de Victor Hugo :

18 décembre 1881. J’ai donné à dîner aux principaux comédiens qui joueront 93 (Mme Marie Laurent, Gabrielle Gautier, MM. Dumaine, Paulin Ménier, Taillade, Clément Just).

22 décembre. Répétition de Quatrevingt-treize. Je suis très content.

26 décembre. Représentation de Quatrevingt-treize, mis en scène par Paul Meurice. J’y vais. (Voir les journaux.)

26 mars 1882. Banquet à l’occasion de la 100e représentation de Quatrevingt-treize. Je suis un de ceux qui invitent, Paul Meurice est l’autre.

27 mars. Hier j’ai mangé à dîner de quoi attendre le souper. Lesclide était avec moi. À minuit et demi le souper a eu lieu. J’ai dit quelques mots. Double remerciement, aux acteurs qui avaient joué 93 et aux journalistes qui avaient bien accueilli la pièce. J’étais assis entre Mme Laurent et Mlle Gautier. On était une centaine. Souper excellent et fort cordial. Larochelle m’a adressé un speach. Je suis parti à 3 heures, les laissant en fort bon appétit. Rentré et couché à 4 heures.

CONCLUSION.

Quatrevingt-treize obtint un succès retentissant en France et en Europe. Le roman était poignant, l’histoire était présentée dans un raccourci saisissant.

La conclusion de cet historique nous sera donnée par Émile Blémont qui publia dans le Livre d’or cette page vibrante et éloquente :

Quatrevingt-treize est plus que du roman, plus que de l’histoire, c’est toute la nature et toute l’humanité, avec le « je ne sais quoi de divin » qui les enveloppe et les pénètre. Dans chacun des trois protagonistes du drame s’incarne le principe d’un des trois âges de la société humaine. Lantenac, chef monarchique et catholique, personnifie l’aveugle Foi, le Passé. Cimourdain, prêtre devenu citoyen, figure l’inflexible Justice, le Présent. Gauvain, qui affronte la mort pour donner la vie, est le héros de l’idéale Miséricorde et annonce l’Avenir. Et il n’est pas de spectacle plus tragique, plus touchant, plus majestueux, que de voir ainsi la Vertu, sous ses trois aspects de Religion, de Droit et de Conscience, se dévouer pour sauver l’enfance, « la vénérable enfance », l’innocence en fleur, l’espoir du monde. L’Évangile parle de trois rois mages qui vinrent, guidés par une étoile, adorer le Christ en sa crèche. Le temps des rois et des dieux est passé. Mais ne trouvez-vous pas dignes des plus saintes légendes ces trois petits Jésus plébéiens, vers qui viennent et pour qui se sacrifient les trois grands soldats de l’idée divine, de l’idée sociale et de l’idée humaine ? Pauvres et chers orphelins, frêles et radieux rejetons d’une race immémorialement en proie à la féodalité sacerdotale et royale, le bataillon du Bonnet-Rouge, c’est-à-dire la République, les adopte ! C’est l’histoire de France résumée en trois petites têtes blondes.

II
REVUE DE LA CRITIQUE.

C’était une tâche ardue d’écrire un livre intitulé Quatrevingt-treize, sans éveiller les colères des partis. Il fallait, pour y réussir, une âme haute et sereine capable de juger les événements et d’en tirer des leçons sans heurter les consciences des combattants. La critique a été presque unanime à rendre justice au caractère d’équité et d’impartialité que Victor Hugo a voulu imprimer à son œuvre. Nous disons presque unanime. Il y a en effet une note discordante, c’est l’appréciation de M. de Lescure ; nous l’avons reproduite, voulant conserver à cette revue son caractère habituel. Cette critique ne peut d’ailleurs porter ombrage qu’à son auteur ; en contestant l’impartialité du livre, en voulant y découvrir une apologie systématique de la Révolution, M. de Lescure prouve qu’il ne l’a pas lu ou qu’il ne l’a pas compris. Car ce qui caractérise Quatrevingt-treize, c’est le souci qu’a eu Victor Hugo de conserver le calme, la sérénité et la probité du jugement en s’élevant avec une incomparable maîtrise au-dessus de la mêlée des passions.

Le Siècle.
25 février 1874.

… Il a été le premier sur la brèche littéraire, il restera le dernier sur la brèche sociale. C’est pour lui qu’a été trouvé ce mot : le repos est une fatigue.

Quatrevingt-treize doit être un enfant que le père a longtemps porté dans son cerveau avant de le mettre au jour. Tout jeune, il avait entendu parler par le général Hugo, son père, de la guerre des géants, mais je ne crois pas que le livre eût été aussi complet et aussi puissant, sans les années d’exil passées au milieu de la Manche. Là l’auteur a coudoyé la Bretagne, qui s’étendait au temps de la guerre civile jusqu’au Mont Saint-Michel, jusqu’à Avranches et à Granville. S’il n’eût vécu à Guernesey, corbeille de fleurs pendant l’été, bouche de la tempête pendant l’hiver, comment aurait-il pu décrire avec tant d’exactitude et en un style inimitable les ruses, les perfidies, les animosités, les fureurs et les épouvantables folies de cette mer implacable, le seul chemin par où l’Angleterre tentât de pénétrer en France ? Quel tableau que celui de cette corvette battue par le vent, battue par les flots et qui n’a à choisir qu’entre l’écueil et l’extermination ! Avec quelle émotion on suit de l’œil cette petite barque, ce you-you lancé sur la haute mer, qui le roule de lame en lame, à travers les brisants et les récifs, et qui porte César et sa fortune. Il y a, dans les premières pages de ce premier volume, quelque chose d’éblouissant, quelque chose qui dépasse et surpasse tout ce qui a été essayé dans ce genre : c’est le chapitre intitulé Tormentum belli… Tout ce chapitre est prodigieux. Cela ressemble à un défi accepté de créer avec le néant et de tirer un chef-d’œuvre de rien.

Du reste, rien de plus simple et en même temps de plus émouvant que le drame qui sert de charpente au livre de Victor Hugo. Trois enfants : deux garçons, l’un de quatre ans, l’autre de trois ans, et une petite fille de vingt mois, voilà le point de départ et le point d’arrivée. L’Iliade, qui est le plus grand roman de l’antiquité, repose sur la querelle d’Agamemnon et d’Achille. Ôtez Briséis, il n’y a plus de poème. Autour des trois enfants, nœud de l’action, l’auteur a groupé les personnages terribles du temps : un général blanc qui tue au nom du roi, un général bleu qui voudrait pardonner au nom de la république, et un envoyé en mission qui extermine au nom du comité de salut public.

Je ne parle pas des personnages secondaires ni des incidents : batailles sur terre et sur mer, embuscades, incendies, sacs de villes, blocus de châteaux forts, luttes épiques où le fanatisme fait des prodiges, où le patriotisme fait des miracles. L’illustre écrivain plane sur son récit et, comme les dieux d’Homère, qui regardaient combattre les Grecs et les Troyens, il se place, pour juger les partis, sur un sommet où le romancier passe tour à tour la plume à l’historien et au philosophe.

Victor Hugo, avec ce grand titre : Quatrevingt-treize, ne pouvait se confiner dans la guerre civile, il y avait, en cette terrible année, autre chose que la lutte des blancs et des bleus dans un coin de la France. À de certains instants, il sort de la Vendée, de ces sept forêts dont il a fait une description saisissante, forêts muettes, sourdes, immobiles, et où grouille une fourmilière humaine, il se retourne vers Paris, nous montre ses rues, ses habitants, nous fait voir sous tous ses aspects la physionomie sinistre de la grande ville sous la Terreur ; puis il fait entrer le lecteur au cabaret avec Marat, Danton et Robespierre, brelan d’hommes d’État voués, l’un, au couteau de Charlotte Corday, les deux autres, à la guillotine. Quant au chapitre consacré à la Convention, c’est un croquis puissant, éclairé par le sentiment de la justice, de l’impartialité, de la raison, lumière tardive, phare qui ne peut se dresser au-dessus de l’histoire que longtemps après les événements accomplis.

Je ne sais si, dans les quelques lignes qui précèdent, j’ai pu donner une idée du nouveau livre de Victor Hugo, mais qu’importe ? Qui voudra se refuser le plaisir de lire une des œuvres les plus puissantes et les plus extraordinaires de notre temps, peu habitué à de telles fortunes ?

Le Petit Journal.
Thomas Grimm.
(21 février 1874.)

… L’auteur de Quatrevingt-treize, Victor Hugo, se pose en face des déchaînements, des colères, des rages, des désespoirs de la Révolution ; il les interroge.

Au milieu de s tueries, des égorgements, des massacres sans pitié ni merci, il jette, comme un défi, trois enfants, trois têtes blondes, souriantes.

« Qu’en ferez-vous, dit-il ? L’humanité se dresse devant vous et réclame ses droits. »

Et ces enfants, fils de paysans, domptent ces indomptables chefs de bande, le républicain Gauvain, le vendéen Lantenac, l’austère révolutionnaire Cimourdain, lui-même.

Ce qu’ils en feront, ces farouches ? Ils les sauveront au péril de leur vie.

Ce qu’en fera la société, quand les fureurs seront calmées ? L’auteur nous le dira à la fin de son livre dans une sorte de vision apocalyptique.

Mais avant d’arriver à cette conclusion, voyons ses jugements sur les hommes et sur les événements.

J’ai dit que Victor Hugo n’a de complaisances ni pour les républicains combattants de l’idée nouvelle, ni pour les royalistes défenseurs des institutions abolies. Il admire leur courage, leur intrépidité ; il flétrit leurs crimes ; il les rend égaux dans l’héroïsme humain.

Le marquis de Lantenac se dévoue pour sauver du feu les trois enfants, et cet acte de compassion le rend prisonnier. Gauvain se substitue au marquis et meurt guillotiné à sa place. Parité dans le retour aux sentiments d’humanité.

Victor Hugo a la même indépendance de jugement quand il s’occupe de la Convention, cette assemblée monstrueuse et patriotique, qui organisait la victoire avec Carnot et votait la mort de Louis XVI, qui créait l’instruction publique et promulguait la « ténébreuse » loi des suspects, « le crime de Merlin de Douai» qui « faisait la guillotine visible au-dessus de toutes les têtes ». C’est Victor Hugo qui parle ainsi.

Quant aux hommes qui ont joué un grand rôle dans cette phase de la Révolution, Victor Hugo est loin de les amnistier. Il nous montre Robespierre, Danton et Marat dans un conciliabule. Robespierre, le logicien implacable ; Danton, le tribun interprète passionné de toutes les violences du peuple qui le pousse ; Marat, la bête féroce.

… Eh bien ! à tous ces hommes, tous ces crimes, toutes ces fatalités, Victor Hugo oppose l’humanité, représentée par trois enfants.

… Que fera la Révolution des trois enfants de la femme Fléchard ?

… Ayant fait triompher ses principes, et réduit les révolutionnaires à la préparation lente et continue du progrès, la Révolution fera de ces enfants des hommes libres.

Le Bien public de Paris.
Louis Ulbach.
22 février 1874.

… Derrière ce titre sombre : Quatrevingt-treize, nous trouvons, à travers des péripéties sanglantes, féroces, des idylles dont les larmes sont la rosée, des paysages dont la rosée émeut comme des larmes ; une virilité de sentiments qui fortifie le cœur, et, par intervalles, des tendresses qui l’ouvrent jusqu’au fond. Aucun autre amour que l’amour maternel ne se mêle à ce drame de la guerre civile.

Ce premier récit est l’histoire de trois pauvres petits êtres que la bataille peut broyer, que l’incendie peut dévorer, que le pas massif de la guillotine peut écraser, et qui rient, qui jasent, qui vivent, qui sont sauvés, comme le seront l’espérance et l’avenir après ces jours effroyables de la Terreur.

2e article, 1er mars.

… Est-il vrai que Quatrevingt-treize soit une œuvre de décadence et que cet illustre vieillard que rien n’a épargné soit las, comme un jeune homme de nos jours, et ploie sous l’entassement de ses peines ? Non. Je renvoie ceux qui pourraient avoir des craintes à cet égard aux pages nombreuses de Quatrevingt-treize où la force se montre comme dans le combat naval du début, où la grâce s’épanouit comme dans toutes les scènes des enfants, où la science du décor et la fraîcheur du coloris se déploient comme dans toutes les descriptions.

Quant au style, si j’avais à constater une modification, je dirais qu’en avançant sous la neige de la vie l’écrivain se recueille, se resserre, se concentre, et que les mots prennent de plus en plus cette empreinte ineffaçable qui en fait des médailles. Je n’exagère pas. Je ne peux citer tout ce que j’ai noté dans ces trois volumes. Je suis restreint par l’espace et j’ai mon avarice de collectionneur. Mais, je le demande, n’est-ce pas un trait superbe que celui-ci ?

Victor Hugo, après avoir raconté l’effort des combattants de la Claymore contre l’escadre française et constaté le courage de ces insurgés, dit : « La corvette la Claymore mourut de la même façon que le Vengeur, mais la gloire l’a ignoré. On n’est pas héros contre son pays. »

Je connais peu de sentences aussi belles ; je n’en connais pas une qui dépasse celle-là, qui ait plus de patriotisme et de grandeur. Ailleurs, parlant des enfants et des tendresses dont ils sont la cause : « Ceux qui nous doivent tout ; dit-il, on les adore. » N’est-ce pas à la fois délicat et simple ? humain et paternel ?

(Allusion aux deux articles :) C’est beaucoup de distraire deux fois l’attention du public pour un roman qui résume les passions, les fureurs, les grandeurs, les héroïsmes d’une époque. Ceux qui savent encore lire ouvriront le livre et n’ont pas besoin que je le leur épelle. Les autres se moqueront de la vivacité avec laquelle je prends parti pour une œuvre de grand style et de grand art.

… Toutes les fois qu’un livre, vers ou prose, me donne l’occasion d’admirer, j’en use jusqu’à l’abus, espérant ainsi, en tenant haut mon cœur dans les régions de l’enthousiasme, relever, soutenir et entraîner avec moi ceux qui se découragent et qui s’enfoncent dans l’ennui du temps présent.

L’Opinion nationale.
Armand Silvestre.

… Notre patrie humaine est bien celle de ce travailleur puissant et infatigable ; c’est le champ de nos affections, de nos espérances et de nos joies qu’il a sans cesse remué, jetant souvent par delà les semences à mains pleines. Mais il n’en a cultivé que les sommets, aimant par instant les hauteurs d’où le ciel se voit de plus loin. Si jamais œuvre a mérité ce glorieux épigraphe : Sursum corda, c’est assurément le sien.

Quatrevingt-treize est dans les traditions de tout ce que nous connaissons du grand poète. Les passionnés de politique qui attendaient une œuvre de parti en sont pour leurs prévisions. Ce beau livre est au-dessus de tous les partis, car il nous montre, dans tous, des âmes élevées très haut par la folie héroïque d’une époque inouïe dans les fastes du monde. Dans le tourbillon sanglant où sont entraînés tous les exaltés, qui songerait à reconnaître la cocarde qui les décore ? À les voir mourir, qui se demanderait si c’est à la République ou au Roy qu’ils font litière de leur vie ? Misère que tout cela.

Il s’agit bien de savoir pour qui ils versent leur sang, mais avec quelle indifférence sublime ils affrontent les balles et les échafauds. Quel souffle effroyable peut ainsi détacher toute une génération des plus incurables soucis, la déraciner des instincts les plus tenaces, la jeter pantelante, ivre de sacrifice, altérée de dévouement, à travers toutes les audaces, tous les périls, toutes les morts — voilà ce qu’il importe de montrer et aussi de quel effort peut soudain s’enfler et se grandir le peu que nous sommes.

Admirable effet ! plein de scènes étrangement inhumaines, ce livre permet d’aimer l’humanité.

(2e article. 27 février.)

… J’ai dit que tout était haut dans ce drame, que les sentiments s’y mesuraient à l’idéal même, que la générosité en était le fond et le sacrifice la loi.

Voyez plutôt : Lantenac captif est destiné à la guillotine : Gauvain, son ennemi, se dévoue et l’y arrache en lui prêtant son manteau. Mais Gauvain va payer pour tous, pour le marquis échappé et pour les enfants sauvés. L’échafaud attend sa proie. Ce n’est pas Lantenac qui va y monter, mais Gauvain, que son ami, que son maître, que son père a condamné sans hésiter.

Ici se place la scène capitale de l’œuvre. En condamnant son ami, son enfant, Cimourdain s’est condamné lui-même ; il ne lui survivra pas.

Or, la nuit même qui précède leur double suicide, ces deux hommes, le juge et la victime, le magistrat et le condamné causent une dernière fois. Dans un cachot, comme autrefois Socrate, celui qui va mourir parle à celui qu’il croit laisser à la vie.

Ce dialogue testamentaire de deux grandes âmes qui semblent comme deux flambeaux prêts à s’éteindre, ayant réuni toute leur lumière dans un suprême et fugitif éclat, est d’une grandeur qui éblouit.

… Telle est l’analyse bien succincte de ce livre plein de vigueur, d’enthousiasme et de foi. On y chercherait vainement la marque d’un déclin, la fatigue d’une longue carrière. Comme George Sand, Victor Hugo est encore Victor Hugo tout entier, le grand et admirable poète. Jamais il n’a plané plus haut au-dessus des misérables instincts, des fureurs bestiales, des égoïsmes étroits, de tout ce qui déshonore l’âme humaine et la rejette dans des limbes éternelles.

Des hommes faits grands par de grandes passions, des cœurs élargis par de nobles souffrances, voilà ce qu’il nous montre sans cesse dans ces pages élevées et profondes.

Conférence à la salle des Capucines.
Maurice Talmeyr.
1874

… Il y a trois mois, un livre paraissait en même temps en Europe et en Amérique. Un roman était l’entretien de tous les peuples qui savent lire. Il est vrai qu’il venait de la France, et que, signé d’un grand nom, il parlait d’une grande époque.

À mesure qu’on avance dans ces trois volumes, on est, à la fois, charmé et bouleversé. L’extrême grandeur et l’extrême grâce y mêlent leurs rayonnements. Parfois, l’épopée tout entière se fond en un sourire, comme l’éclair concis d’une épée se dissoudrait en un rayon de soleil. L’œuvre a la simplicité d’une tragédie antique. Trois grandes figures, animées d’âmes différentes, se détachent sur un fond de guerre, au-dessus d’un berceau où dorment des enfants. Elles incarnent trois idées : Lantenac est la royauté, Cimourdain la révolution, et Gauvain l’humanité. Les enfants, victimes innocentes des catastrophes, sourient à toutes les choses sombres qui les entourent. Un instant, les trois puissantes figures semblent prêtes se réconcilier pour les bénir ; l’une d’elles se détourne, la plus tragique, celle de Cimourdain. Tel est le tableau d’ensemble qu’offre Quatrevingt-treize. Le poète n’y a pas mis d’amour. On démêle une intention profonde dans cette rigidité. L’œuvre est vierge comme la déesse de la Révolution.

Il s’est établi une sorte d’intimité entre l’Océan et le génie de Victor Hugo. Les drames de la mer tiennent une place considérable dans ses derniers romans. On y sent la contemplation passionnée de cette immensité perfide ou tumultueuse à laquelle Othello compare Desdemone. En même temps qu’il nuance la masse des flots avec une puissance de dieu, il en observe tous les détails. On pourrait presque dire qu’il regarde le vieux Neptune au microscope, Quatrevingt-treize renferme une des plus belles marines littéraires que le poète nous ait données.

… Nous venons de voir comment Victor Hugo sait jeter un drame dans le tumulte de la mer. Voyons maintenant comment il sait peindre les enfants. Le grand poète se penche tour à tour sur l’océan où il voit l’infini et sur les berceaux où il voit l’avenir.

Quel merveilleux sujet de tableau pour un artiste que le chapitre intitulé : Le bois de la Saudraie ! Un bataillon républicain, le bataillon du Bonnet-rouge, fouille un bois regorgeant des plus délicieuses végétations et, comme dit le poète, tout rempli de ténèbres vertes. On est en Vendée, au plus doux du printemps, et dans le feu de la guerre civile ce bois est le plus terrible lieu qu’on puisse rêver.

… Tout est calme, ombreux, charmant. Les vagues profondeurs du bois de la Saudraie donnent l’illusion des transparences sous-marines et rappellent la caverne de la pieuvre dans les Travailleurs de la mer. Douces et mystérieuses demeures hantées, l’une par un poulpe hideux, l’autre par la guerre, toutes les deux par une hydre.

… En tête des soldats attroupés là se trouve Radoub, figure digne, comme celle de Gavroche, de rester proverbiale.

… L’interrogatoire que Radoub fait subir à la mère touche à la fois à la comédie et à la tragédie. Quelle stupeur dans les réponses de cette mère vagabonde ! Il y a dans cette mère je ne sais quoi de douloureusement bestial. Ses paroles rappellent les gémissements de la bête blessée que vont achever des chasseurs.

… En écrivant l’épopée de 93, Victor Hugo devait incarner dans deux figures les deux éléments, les deux tendances de cette époque ; ce que les uns voient alors, c’est surtout l’avenir ; ils y vont d’un bond et veulent la mise en pratique immédiate des principes de la Révolution. D’autres, au contraire, considèrent d’abord le présent, l’étranger aux portes, l’émigration derrière l’étranger, l’Europe puissante, la France faible, la nécessité de la victoire matérielle avant la possibilité du triomphe moral, et, suspendant toute liberté, l’application de tout principe humain, sacrifient tout au salut public. Les premiers disent : amour, clémence, pensée, liberté, et regardent le ciel ; les seconds disent : terreur, suspicion, mort, indépendance, et regardent les frontières. Les premiers sont grands d’une grandeur lumineuse, les autres grands d’une grandeur sombre. Les premiers sont surtout la République et les seconds surtout la Révolution. Les premiers sont incarnés dans Gauvain, les seconds sont incarnés dans Cimourdain. Et Cimourdain arrête Lantenac, et Gauvain le sauve. Et le poète, après les avoir montrés l’un et l’autre, après avoir maudit la guillotine et le donjon féodal, après avoir pris conseil de sa conscience et de cette immense bonté qu’il sent éparse dans la nature, crie à l’histoire, au peuple d’aujourd’hui et au peuple de demain : Gauvain, toujours ! et Cimourdain, jamais !

Le dernier chapitre de Quatrevingt-treize est une des plus grandioses conceptions de Victor Hugo. Il est intitulé : « Cependant le soleil se lève. » On voit une machine hideuse dressée en face de la Tourgue. Cette machine, c’est la guillotine amenée là pour Lantenac et sur laquelle va mourir Gauvain.

… Telle est la dernière œuvre de Victor Hugo… Ce qu’il a écrit dans Quatrevingt-treize, c’est l’épopée et non l’histoire. Il n’a pas fait de la critique, il a exprimé par la fiction la vérité de l’ensemble. Il est le grand poète ; d’autres, Thiers, Michelet, Louis Blanc, ont été les grands historiens. Ce qu’il faut dire surtout, après avoir montré l’immense poésie de ce livre, c’est la douceur, la clémence, l’apaisement qu’il conseille. Il faut penser, lutter, parler, écrire, mais il faut aimer, et au-dessus des passions, des partis, des idées, mettre ces deux mots : pitié ! humanité ! oh ! non, point de représailles, point de morts, point de supplices ! Au passé plein de tortures, répliquons par l’avenir plein de clémence ; soyons libres, mais soyons bons et qu’on dise pour toujours adieu au sang ! Le livre de Quatrevingt-treize nous montre l’idéal, et ce n’est pas sa moindre grandeur ! Il est aussi largement impartial. Le poète de la Révolution y salue la Vendée et désigne l’avenir dans la République !

La Renaissance littéraire et artistique.
Émile Blemont.
(22 février 1874.)

Ce livre est au-dessus des passions. Le poète est sur la cime. À sa gauche, les fantômes de la nuit déchue s’enfuient pêle-mêle hors de l’horizon ; à sa droite, le soleil se lève dans une aurore ensanglantée. Des nuées, des roulements de tonnerre, des éclats de foudre passent à ses pieds. Là-bas, sur un océan battu par les aveugles brises, les navires des hommes, voiles blanches et carènes noires, plongent et se dressent tour à tour dans l’immense houle des vagues informes, cherchant le port à tâtons au milieu des écueils. Lui droit, fort et grand, il reste haut placé sous le ciel ; il s’affermit dans le calme, non de l’orgueilleuse impassibilité, mais de la sérénité généreuse, et attend, avec le recueillement de l’invincible espérance, que la tempête se taise et s’éclaircisse un peu, pour montrer à tous, même aux naufragés, le chemin de l’avenir, le chemin du sublime.

Descendons dans la mêlée. Jamais luttes plus grandioses n’ont été décrites avec plus de splendeur, jugées avec plus d’impartialité. C’est plus que du roman, plus que de l’histoire, c’est de la vie, c’est de l’âme, dans tout ce que la vie a de plus intense et de plus fervent, dans tout ce que l’âme a de plus douloureux et de plus pur.

Point d’amours, point d’amoureux ; et pourtant un livre tout amour. Rien n’est abandonné aux hasards et aux surprises des entraînements passionnels. Point d’intrigues galantes, ni de platoniques extases. Nulle héroïne, si ce n’est la grande République, cette Vierge, cette Immaculée-Conception pour qui l’on meurt, et la petite Georgette qui a vingt mois et qui est blonde.

Au premier plan, se détachent trois hommes et trois enfants. Trois aspects de l’innocence et trois aspects de la vertu. Le petit René-Jean est brun ; Gros-Alain, son cadet, est châtain ; la petite Georgette, vous le savez, est blonde. Quant aux trois hommes, l’un, Lantenac le vendéen, est l’incarnation de l’aveugle Foi ; l’autre, le révolutionnaire Cimourdain, porte en lui l’inflexible Justice ; le troisième, le commandant républicain Gauvain, est le héros de l’idéale Miséricorde.

Ajoutez à ces personnages la mère des petits enfants ; évoquez la lointaine Convention et ses figures épiques ; groupez ici des Chouans, là des Bleus, et vous aurez tous les acteurs du drame.

Drame terrible et profond plein de vertige et d’infini. Il s’ouvre par une scène d’une fraîcheur exquise, par une surprise d’un charme souverainement gracieux et pénétrant.

… Lire le chapitre intitulé : Les rues de Paris dans ce temps-là, c’est vivre, se promener, se perdre au sein de la grande cité révolutionnaire, soudain ressuscitée avec sa fièvre ardente, ses fantaisies du jour, ses caprices du moment, ses enseignes, ses affiches, ses boutiques, ses clubs, ses passants, ses cris et ses éclats. Il semble qu’on marche sur le pavé gras entre les vieilles maisons noirâtres, qu’on entend les rumeurs, qu’on voit les regards de la foule. Admirable pendant au chapitre des Misérables qui s’appelle L’année 1819. L’évocation est complète, irrésistible.

… Une tristesse nous a saisi, en voyant que ce livre se terminait par un suicide. Nous en voulons un peu au poète ; nous avons tant besoin d’encouragement et d’espérance ! Mais, en parcourant de nouveau ces pages lumineuses, nous avons vu peu à peu se développer dans toute sa grandeur le dénouement tragique, et nous nous sommes souvenus qu’après tout c’est le sang des martyrs volontaires qui féconde le mieux l’avenir.

… Pour qui Lantenac, lui aussi, affronte-t-il la guillotine ? Pour ces trois pauvres petits enfants qui portent en eux l’immense avenir. La Vertu sous sa triple incarnation : Foi aveugle. Justice inflexible et souveraine Miséricorde, la Vertu se dévoue pour que la frêle innocence, c’est-à-dire l’Espérance du monde, soit sauvée. La mort est ici le gage solennel d’une vie meilleure, et le fanatisme de l’intolérance, cédant aux forces invincibles de la nature, prête lui-même aide et appui à la loi suprême du progrès humain. Ce royaliste et ces républicains pourraient s’écrier dans l’épreuve :

Nous nous sentons perdu pour nous, gagnés pour tous.

… Ce généreux livre donne la preuve pénétrante que depuis la grande crise révolutionnaire le génie humain est devenu maternel. Avec ses profonds déchirements, ses fièvres ardentes, ses angoisses, ses affres, ses tressaillements de joie et d’espoir, ses longs ruisseaux de sang, ses enfantements douloureux et sa fécondité triomphante, la sombre et gigantesque année Quatre-vingt-treize fait songer elle-même aux principes féminins, aux types mystérieux et éternels, aux déesses toutes puissantes que Gœthe évoque et qu’il nomme les Mères.

L’Égalité de Marseille.
Camille Pelletan.
(5 mars 1874.)

J’ai lu, relu Quatrevingt-treize, Comment en parler ? On est saisi par tout à la fois, dans ces grandes œuvres de Victor Hugo ; par la conception dramatique de l’œuvre, par la conception morale, par la création des caractères, par les miracles d’exécution, que sais-je encore ? Avant tout, le poète est prodigue. Résumer ses impressions semble impossible. C’est pourtant ce que j’essaye, sans me dissimuler l’énormité de la tâche.

… Tout d’abord une description du château (La Tourgue), qui dépasse tout. Avez-vous vu quelquefois des dessins de Victor Hugo ? Ces rêves d’une terrible précision de ruines fantastiques, où les pierres déchiquetées semblent vivre ? Nous y pensions en lisant ces admirables pages où les mots arrivent à la netteté de la peinture. La lecture finie, on connaît le château, comme si on l’avait, je ne dis pas vu, mais habité.

… Le grand poète, qui toute sa vie a lutté contre la peine de mort et combattu sans trêve l’échafaud, se trouve ici en présence de ce terrible et sanglant Quatre-vingt-treize, — de la Convention, — de la Terreur. D’un côté la Vendée, dont le mot d’ordre est : « Pas de quartier » ; de l’autre, la Révolution dont la devise est : « Pas de grâce ». C’était à lui surtout, — à lui, qui a défendu l’inviolabilité de la vie humaine dans le monde entier, — qu’il appartenait de juger cette époque, dont on est tenté de dire que ses crimes mêmes sont sublimes.

Il le fait de deux façons, en la montrant avec une réalité frappante ; en la jugeant avec une admirable élévation.

Tout d’abord, n’est-ce pas la Terreur ? On nous rappelle toujours le sang versé. On oublie ce qui l’a fait verser : L’avenir, le droit, la justice assaillis par l’étranger, trahis dans le pays même ; voilà ce qui domine cette grande époque ; voilà ce qui remplit le livre. Victor Hugo l’a fait ressortir non seulement dans cette grande et dure figure du serviteur inexorable de l’idéal qu’il a appelée Cimourdain, mais encore dans chaque ligne du livre, dans chaque détail de l’action. Le drame qui clôt le livre n’est pas seulement saisissant : historiquement, il est d’une vérité, d’une justesse, d’une profondeur absolues.

Il était facile à Victor Hugo, avec un génie si merveilleusement pathétique, de faire condamner par les larmes ce féroce Cimourdain ; il ne l’a pas fait. Gauvain est sublime quand il délivre Lantenac. Mais en le délivrant il rallume la guerre civile, il prolonge les massacres ; sa peine est juste et son exemple nécessaire, au point de vue rigoureux. Il le sent lui-même et il l’accepte. Toutes les fatalités qui ont rendu la lutte implacable agissent et vivent dans le livre. On ne les comprend pas seulement, on les voit. Les pages admirables sur la nuit qui s’épaississait dans les cerveaux vendéens ; le personnage de Lantenac ; le passage sur le paysan breton, qui restera présent à tous les souvenirs ; tout cela est de l’histoire profonde et magnanime.

C’est ainsi que l’auteur a groupé autour de l’action la Révolution tout entière, et qu’il a fait revivre avec une puissance incomparable son génie, ses périls, sa logique inflexible, ses entraînements sublimes ; il fallait être Victor Hugo, pour dresser une œuvre à la taille de cette période démesurée de notre histoire vers laquelle la France et l’Europe n’ont pas cessé d’avoir les yeux tournés.

Paul de Saint-Victor.

J’étais assuré d’avance que la pensée de Victor Hugo ne se ferait pas la complice des atrocités de Quatre-vingt-treize. La bonté est la vertu de ce grand génie ; il pousse, à l’excès peut-être, l’horreur des vengeances et des représailles ; il a passé sa vie à assiéger l’échafaud. Mais je craignais, en le voyant entrer au cœur de cette mêlée où tout se confond, où l’épée jette des rayons qui font pâlir, par instants, les affreux éclairs de la hache, une admiration excessive, une absolution en masse, donnée, au nom de la Fatalité, à ses œuvres, un parti-pris violent de flétrir et de rabaisser ses ennemis.

Ces craintes ont été superbement démenties. Quatrevingt-treize est un livre de paix, de conciliation, de justice. J’y rencontre sans doute des pages qui m’étonnent, des vues et des effets d’optique grossissante qui déconcertent mon jugement. Il m’est impossible d’admettre que la Convention soit « le point culminant de l’histoire ». Un chaos n’est pas un sommet.

… Je dirai tout à l’heure combien Cimourdain, le représentant de la terreur dans le livre, me paraît surfait et grandi. Mais ces divergences de détail sont rectifiées par l’esprit d’impartialité supérieure qui plane sur l’ensemble, par l’équité magnanime qui maintient la balance égale entre les deux causes, entre la Vendée royaliste et la France révolutionnaire. L’oriflamme de la monarchie est aussi hautement portée dans Quatrevingt-treize que le drapeau de la république ; les paladins du Passé y tiennent tête aux soldats de l’Idée nouvelle.

La grande figure du roman, celle qui le domine et qui le commande, est celle du marquis de Lantenac, le chef royaliste.

… Les plus grandes pages du livre sont celles qu’il traverse. Quelle scène que celle de cette barque lancée en pleine mer, où le vieux chef se trouve seul, face à face, avec le matelot dont il vient de faire fusiller le frère et qui veut le tuer, pour venger cette mort.

… Ce chef inexorable, le poète, après l’avoir montré féroce dans les hautes œuvres de la guerre civile, l’attendrit d’un élan de bonté sublime. Il vient d’échapper miraculeusement de la forteresse, fermée comme un antre, où il soutenait, avec sa bande, l’assaut d’une armée.

Un souterrain s’ouvre devant lui qui aboutit à la fuite, à la liberté, à la guerre reprise, peut-être au triomphe de la cause royale incarnée en lui. À ce moment, il entend les cris désespérés d’une mère qui voit ses enfants enveloppés par un incendie. Lui seul peut les sauver, ayant, dans sa main, la clef de l’enfer qui flambe sur leurs têtes. Mais en les sauvant il se livre ; l’échafaud l’attend, au sortir des flammes, s’il parvient à leur échapper. Lantenac n’hésite pas ; il sacrifie à trois enfants inconnus, non pas seulement sa vie, mais la royauté dont il tient le dernier drapeau. La pitié renverse ce colosse d’orgueil et de haine, sur le chemin d’un berceau. On ne saurait plus noblement mettre en scène un ennemi vaincu.

L’action grandiose de l’oncle a pour pendant l’action sublime du neveu faisant évader Lantenac, le remplaçant dans la prison et sur l’échafaud. C’est le côté idéal de la Révolution, que Victor Hugo a personnifié dans Gauvain, noble et candide figure illuminée par la pure aurore des idées nouvelles, tandis que celle de son aïeul est assombrie par le crépuscule sanglant du passé.

Victor Hugo, en créant Gauvain, songeait évidemment à Marceau. Même jeunesse et même héroïsme, même génie précoce tranché dans sa fleur, même terrain d’exploit de guerre.

… Le Gauvain de Victor Hugo est un Marceau légendaire, transfiguré par une mort qui a la beauté et la sainteté d’un martyre. Martyre accepté, prémédité, réfléchi, dont l’acceptation sort, comme un fruit divin, d’une âme héroïquement déchirée.

On se rappelle l’étonnant chapitre des Misérables : Tempête sous un crâne ; celui de Gauvain pensif en est le pendant. Avec le merveilleux don de renouvellement qu’il possède, le poète nous fait assister, une seconde fois, à cette lutte sublime qui rappelle le mystérieux combat de Jacob, lutte de l’homme contre l’ange qu’il porte en lui et qui s’y déploie. Et cet ange est celui de la mort, il somme Gauvain de se perdre, il lui commande de se sacrifier. Cas obscur, injonction douteuse ; les deux termes du problème vacillent également. D’un côté, le dévouement du vieillard, qu’il serait inique de payer par le couperet du supplice ; de l’autre, sa délivrance, qui déchaînera la guerre civile arrêtée et décapitée avec lui. Les deux voix parlent tour à tour, elles se réfutent, elles se contredisent. On voit cette âme en détresse, ballottée par le flux et le reflux des idées contraires. Il y a des moments où elle incline vers l’égoïsme et vers le sophisme ; on croit qu’elle va s’y laisser tomber ; puis elle remonte, d’un élan, vers la sublimité et vers la lumière.

Le génie du poète fait une grandiose tragédie de la double exécution du condamné et du juge. Cette guillotine dressée contre le donjon féodal, comme une monstrueuse catapulte qui va lui jeter la tête de son dernier suzerain ; ce jeune héros marchant au supplice devant son armée qui s’indigne ; l’apothéose céleste dont l’aurore éclaire son martyre ; ce juge effrayant comme les consuls parricides de la Rome antique, qui a, lui aussi, un glaive dans le regard et qui le fait peser sur ses légions frémissantes, ce coup de pistolet répondant au coup de hache, et « ces deux âmes, sœurs tragiques, s’envolant ensemble, l’ombre de l’une mêlée à la lumière de l’autre », tout cela compose un tableau d’une incomparable grandeur.

Une mère cherchant ses enfants perdus est l’humble nœud de cette action formidable.

… Qu’est-ce que la Flécharde ? Une femme si simple et si misérable qu’elle s’ignore elle-même, une créature toute passive et toute instinctive qui n’a que des entrailles, à peine un cerveau.

On a brûlé sa maison, on a tué son mari ; elle s’est enfuie, ses enfants aux bras, effarée, hagarde, farouche. Dans l’admirable prologue qui ouvre le livre, quand le bataillon la trouve sous le bois fouillé par les baïonnettes, elle apparaît comme une Geneviève de Brabant rustique, revenue l’état sauvage. La guerre la traque comme une chasse ; elle tombe, abattue d’une balle, dans une ferme incendiée. Les enfants ont disparu quand elle se relève. Elle part alors, cherchant ses petits, désespérément, à tâtons, mangeant de l’herbe, couchant dans les halliers et sous les étoiles, déchirant ses pieds aux cailloux et ses haillons aux broussailles, de même qu’une bête poursuivie y laisse son poil et sa chair.

On a reproché au poète cette maternité de femelle et l’espèce de stupeur idiote dont la Flécharde reste frappée dans tout le récit. Mais ce dénûment d’intelligence fait partie de sa misère et aussi du type qu’elle incarne. Ce que représente la Flécharde, c’est cette foule d’êtres presque anonymes, tant ils sont obscurs, que les révolutions et les guerres déracinent de leur inerte existence, et roulent au hasard, comme des feuilles mortes, sans qu’ils puissent comprendre ce que leur veut la tempête. Victimes inaperçues, broyées sous des roues dont elles ne voient ni le conducteur, ni le char, ni l’idole ou le dieu qu’il porte, et qui les écrase fatalement, pour arriver à son but. Comme les expiations des cultes antiques, toutes les grandes crises sociales réclament des sacrifices de troupeaux humains. La Flécharde, dans son effarement et son ignorance, dans son hébétement consterné, dans sa stupeur pathétique, concentre admirablement cette masse sacrifiée. Les plaintes et les imprécations les plus éloquentes ne vaudraient pas ses cris indistincts, ses paroles inarticulées. Elles expriment tout un monde de douleurs inintelligibles ou muettes. L’hécatombe mugit, elle ne parle pas.

Ces trois enfants, que la Flécharde cherche à travers l’orage, sous une pluie battante de sang et de larmes, et autour desquels s’agite tout le drame, y jettent un divin sourire d’arc-en-ciel ; au plus fort de l’action violente, en plein combat et en plein carnage, quand l’armée des Bleus assiège la petite troupe des Blancs, acculés dans leur dernier gîte, le poète interrompt subitement son récit. Comme un guerrier qui ramasserait une couvée tombée sur un champ de bataille, il s’arrête devant les berceaux de Georgette, de René-Jean et de Gros-Alain, qui s’éveillent ; et, de leurs molles attitudes, de leurs gestes, pareils à des battements d’ailes ébauchées, de leurs puérilités ravissantes, il compose une idylle céleste, teinte des couleurs de l’aube et de l’innocence. Des sons confus qui bruissent sur leurs lèvres, il fait une mélodie délicieuse. Il écoute germer leurs idées naissantes, comme l’homme du conte écoute pousser les brins d’herbe.

Ce que disent ces petites âmes, encore enfermées dans les limbes, il l’entend et il le répète. On voit poindre sous sa plume les vagues lueurs de leur esprit comme les étoiles percent, sous le doigt qui les cherche, dans l’ombre du ciel.

Il n’y a que les enchanteurs pour comprendre ainsi les gazouillements des oiseaux. Les miracles de l’infiniment petit se révèlent à ce regard profond, penché sur un microcosme enfantin. Un vol d’hirondelle, une visite d’abeille entrant dans la chambre, un insecte qui la traverse, un livre à images déchiré par ces ongles roses avec la furie ingénue de becs folâtres émiettant des feuilles, ce sont autant d’événements et d’émerveillements. Cette poésie de l’enfance, ce sentiment pénétrant de ses grâces et de ses candeurs, a toujours été un des admirables dons de Victor Hugo ; il l’a conservé dans toute sa fraîcheur. L’âge n’a fait que le développer et que l’attendrir ; après la tendresse du père, l’amour de l’aïeul s’est mêlé à la divination du poète. Le chêne frappé par la foudre ne berce et n’entend que mieux les nids qui lui restent.

… Les récits de guerre sont incomparables. Aucun poète ne manie plus grandement l’épée que Victor Hugo. On peut dire que la prise de Dol, l’attaque et la prise de la Tourgue sont des faits d’armes de style. La précision du plan s’y mêle à une couleur prodigieuse ; c’est exact comme un bulletin militaire, et c’est héroïque comme un chant d’Iliade.

« Guerre de géants » disait Napoléon de la Vendée insurgée. Cette guerre a enfin trouvé un poème à sa taille dans ce roman, vivant comme une chronique, pathétique comme un drame, grandiose comme une épopée.

C’est la Révolution élevée au style souverain et à l’idéal visionnaire des Légendes des siècles. Le génie de Victor Hugo s’y montre pacifique et sage, comme le chœur des tragédies grecques. Il intervient dans la plus redoutable époque de l’histoire, non pour irriter, mais pour concilier ses discordes. Il ne descend pas, comme Dante, dans l’Enfer, pour attiser ses haines et ses flammes, mais pour les éteindre avec ces « larmes des choses » lacrymæ rerum, dont parle Virgile. Il inscrit sa pensée sur la « Cité dolente » de 93 ; et c’est une pensée de clémence, de paix et d’espoir. La pitié humaine, antérieure et supérieure à tous les partis, plane sur les furieuses passions qu’il nous montre aux prises, et, dans cette région sublime, les ennemis se rencontrent, les acharnements font trêve, les antagonismes s’accordent. Trois enfants en détresse remuent les entrailles de la guerre civile, poussent une armée à l’assaut et un proscripteur à la mort. Je ne sais pas de conception plus haute et plus touchante à la fois que celle de ce berceau jeté sur un monde en fureur qui s’y brise, comme au mystérieux grain de sable sur lequel Dieu arrête l’Océan.

Paul de Saint-Victor a rendu justice à l’impartialité de Victor Hugo ; cette impartialité n’a pu trouver grâce devant M. de Lescure, héritier d’un grand nom que le poète a glorifié en passant et qui le remercie par les deux articles suivants dont nous donnons les principaux extraits, c’est-à-dire les plus injurieux :

La Presse.
M. de Lescure.

Voici un livre qui n’est pas un chef-d’œuvre, signé d’un nom qui, après avoir été justement célèbre, est tombé au-dessous de sa gloire et semble se contenter de n’être plus que fameux. Nous venons de le lire la plume à la main, avec le sincère désir de le trouver très beau, mêlé de la crainte de le trouver plus mauvais qu’il n’est en réalité.

Nous voici, après l’avoir lu, désabusé de notre illusion, mais en même temps guéri de nos alarmes. Le nouvel ouvrage de M. Victor Hugo n’est ni meilleur ni pire que les précédents. Il appartient à cette veine de décadence, que s’obstine à fouiller, au grand regret de ses anciens admirateurs, la vieillesse d’un homme de génie, qui, à force de chercher la popularité et pour en être plus sûre sans doute, dans un pays où ce qui est supérieur ne plaît qu’à l’élite, s’est condamnée à n’avoir plus que des restes de talent accommodés au goût du jour. Le goût du jour, c’est ce qui caresse la fibre révolutionnaire, plus complaisante encore chez nous que la fibre nationale.

(1er mars.)

… Dans le moindre détail de ce livre-manifeste, au titre choisi comme un appât pour les uns, comme un défi contre les autres : Quatrevingt-treize ; dans les moindres discours prêtés à son héros favori, à celui dans lequel il se personnifie et s’admire lui-même, on sent passer le souffle de ce démon révolutionnaire dont le poète accepte aujourd’hui l’inspiration ; on voit flotter au vent ce drapeau de la revendication sociale dont il s’est fait le pontife, ce drapeau, qui n’est ni le drapeau blanc, certes, ni le drapeau tricolore, qui du moins est déplié et arboré de façon qu’on n’en voit plus que le rouge.

Il serait curieux de comparer le livre déjà ancien de M. Jules Simon, philosophe de la Révolution : La Politique radicale, avec le livre récent de M. Victor Hugo, poète de la Révolution, mais cette comparaison nous mènerait trop loin, elle pourrait faire croire à l’auteur de Quatrevingt-treize qu’il n’a rien inventé.

Journal des Débats.
Amédée Achard.

Quatrevingt-treize est plus qu’un titre, c’est une profession de foi, presque une enseigne. On voit l’œuvre dans le nom de baptême comme on voit un abîme dans un éclair.

… Est-ce un roman, est-ce un poème, est-ce un pamphlet, est-ce un livre d’histoire ? Je ne sais ; il y a un peu de tout. Le lien qui en relie les différentes parties vous échappe, à moins que ce ne soit la haine de la monarchie qui a fait la France et l’amour de la Terreur qui l’a défaite. On pourrait le comparer à ces galeries où des mains prodigues plus qu’intelligentes ont entassé sans ordre et sans règle des aquarelles et de grandes toiles, des eaux-fortes et des fusains, des pastels et des peintures sur cuivre, des paysages et des batailles, des ébauches et des miniatures, un portrait de Rembrandt et un croquis de Salvator Rosa, un tableau de l’école flamande et une esquisse de l’école florentine, un Corrège avant un Van Ostade, un Albert Durer à côté d’un Murillo. Cela produit l’effet d’un kaléidoscope éclatant, mais confus.

… Il serait puéril d’ajouter que dans ce livre, signé d’un nom illustre entre les plus glorieux, des chapitres vous emportent par leur flamme, leur mouvement, leur éloquence. Que de pages abondent, qui sont des enchantements de grâce, de poésie, de fraîcheur ! Que de paysages enlevés d’une plume ailée où brille et rayonne un sentiment exquis de la nature ! Que de tableaux où la vie palpite, où l’émotion vous prend à la gorge, où la pitié vous gagne, la pitié ou la terreur !

… Une pensée ample, large, claire, profonde se présente-t-elle ? M. Victor Hugo se garde bien de l’exposer avec cette sobriété magistrale qui en double la force. Il part, il s’emporte, et le voilà qui piaffe et caracole autour de sa pensée. Il y revient, il la retourne, il la délaie, il se sert de sa plume comme un virtuose de son archet ; les comparaisons, les images accourent, les antithèses se suivent à la file. Les variations continuent et l’idée se noie dans une avalanche de mots.

… Une chose est à remarquer, du reste, à mesure qu’on avance dans cette lecture : c’est la tendance de plus en plus accusée de M. Victor Hugo de donner une âme, une pensée aux choses inanimées, une forme, une physionomie, en quelque sorte des organes aux choses de l’esprit ; il arrive ainsi à matérialiser l’idéal, à idéaliser la matière… c’est l’introduction violente du panthéisme dans la phrase.

… Le livre est terrible, on pourrait dire néfaste.

C’est encore un de ces livres faits, et l’on sait s’ils abondent, pour égarer la conscience publique, pour la tromper et la perdre. Il porte ce titre : Quatrevingt-treize. C’est en effet la glorification, plus encore, l’apothéose de 93.

La philosophie de Quatrevingt-treize.
Réponse aux détracteurs.
E. Telle.

… L’humanité est au-dessus de tous les partis. Voilà la pensée-mère.

Thiers avait à peine entrevu la Révolution française.

Lamartine en avait fait un roman sans valeur historique et divinisé l’ange de l’assassinat.

Louis Blanc l’avait placée tout entière dans la Montagne.

Hamel l’avait seulement imaginée dans le cerveau de Robespierre ou de Saint-Just.

Les positivistes religieux l’avaient fait tenir dans l’âme de Danton.

D’autres, amants dévoués, jusqu’à mourir pour elle, mais ceux-là sérieux et convaincus, l’avaient vue dans l’œil profond de Marat, et dans les grandes joies ou les grandes colères du Père Duchesne.

Michelet l’avait montrée dans l’âme du peuple.

Tous avaient été plus ou moins Girondins, Jacobins, Robespierristes, Hébertistes ou éclectiques.

Tous avaient eu leur homme nécessaire, leur culte, leur ange, leur Dieu, leur secte, leur parti, leur personnification populaire.

Vous, Hugo, vous avez placé la Révolution dans l’âme même de l’humanité, comme dans un refuge indestructible. Vous avez élevé le fond de l’âme humaine au-dessus de tous les partis, vous lui avez dressé un sanctuaire sacré en dehors de la portée du sang ; vous avez immortalisé la Révolution par l’amour.

Voilà pourquoi vous en êtes devenu le philosophe.

Voilà pourquoi vous la ferez aimer, même par le monde des partis, des préventions et des préjugés.

Quatrevingt-treize est le roman, le poème, le drame et l’épopée, l’histoire du cœur humain, non pas plein de ses passions mesquines, secondaires et égoïstes, qui tiennent souvent trop de place dans son évolution, mais rempli ou inondé spontanément par cet amour désintéressé qui s’élève en lui comme une voix intérieure, comme le cri de la conscience au milieu des grandes débâcles, des colères implacables de la guerre civile, en face du peloton d’exécution, des monstruosités d’une lutte sans pitié ; par cet amour pur et désintéressé pour l’enfant, pour la femme, pour le vieillard ; de la force pour la faiblesse, du vainqueur, même pour un ennemi abattu, par pur esprit d’humanité.

Quatrevingt-treize est une leçon laissée par Victor Hugo aux générations futures. Certains esprits faux lui ont déjà reproché d’avoir trop peu fait d’histoire ; quelques autres, d’en avoir beaucoup trop fait.

Quelle contradiction !

La vérité, c’est que vous trouvez que l’auteur a trop éclairé le fond des choses ; la preuve, c’est qu’en plein Journal des Débats, à la date du 8 mars, sous la signature : Amédée Achard, vous lui reprochez d’avoir fait une profession de foi politique.

Et vous allez jusqu’à dire que le lien de l’œuvre est sans doute l’amour de la Terreur.

Vous ne l’avez donc pas approfondie, et vous osez la juger quand même. Mais je n’ai qu’à vous prendre dans vos propres inconséquences : et cette mère ! et l’adoption de ces trois enfants sauvés par un vendéen au milieu même de la lutte ! et ce Lantenac, ce chef vendéen, sauvé son tour par un révolutionnaire !

Et tout cela, qui forme le nœud même de l’action, c’est l’amour de la Terreur, de l’échafaud, de la guerre civile ! Allons donc, cela n’a qu’un nom : c’est de l’humanité.

Mais ce qui vous trahit, c’est ce passage : «Au travers de ce duel farouche, — on se sert volontiers des expressions favorites de M. Victor Hugo, quand on vient de le lire, — errent une femme et trois enfants. — La mère a été fusillée — par les Vendéens naturellement : avec M. Victor Hugo, on ne se douterait pas que les Républicains aient jamais fusillé. »

Là est le défaut de la cuirasse : ce que vous reprochez à l’auteur de Quatrevingt-treize, c’est d’avoir rappelé aux générations futures le cri de la Vendée : Point de quartier ! et d’avoir montré que celle-ci avait été effectivement sans pitié.

Les Vendéens n’ont jamais fusillé, n’est-ce pas ?

Et comment avez-vous osé hasarder cette critique, quand vous dites d’abord que Victor Hugo a peint les deux partis avec leurs haines implacables, et que vous constatez après que l’auteur montre le marquis de Lantenac, vaincu par la pitié, qui rentre dans l’incendie et sauve les trois petits enfants pris dans un tourbillon de flammes.

Est-ce là charger quand même la Vendée, noircir le tableau au profit de l’un ou de l’autre des groupes ?

Dans toutes les langues, on appelle cela de l’impartialité, mais c’est cette impartialité qui vous blesse, cette vérité qui vous écrase !

Vous eussiez sans doute voulu que la Vendée eut été laissée dans l’ombre, afin qu’on ne vît pas trop ce qu’elle avait été. Mais vous comptiez sans le châtiment de l’auteur, je veux dire sans sa justice.

Le juge s’est mis entre les deux partis : et vous aurez beau faire, votre jugement sera, en somme, sa justification, et se réduira au reproche que vous lui faites d’avoir, avec son style, mis dans son œuvre des âmes partout, et idéalité la matière, selon votre expression, force de génie et de cœur.

Le National.
Théodore de Banville.
2 mars 1874.

Toute l’Europe connaît déjà le nouveau livre de Victor Hugo : Quatrevingt-treize, et l’impression produite par ce chef-d’œuvre est immense. Comme un Titien, comme un Michel-Ange, Victor Hugo en entrant dans la vieillesse a pu garder tout entière la faculté créatrice ; les jours se sont ajoutés aux jours en rendant sans cesse plus agile et plus robuste la main du puissant ouvrier.

Les temps futurs appartenant d’avance au bien, la cruauté déclarée stérile, et l’amour reconnu tout puissant, telle est en somme et absolument l’idée générale du livre dont nous ne connaissons encore que le Premier Récit intitulé la Guerre civile. Cette conclusion est magnifiquement développée dans la conversation que tiennent ensemble Gauvain et Cimourdain pendant la nuit suprême qui précède la matinée où Gauvain, commandant la colonne d’expédition, va être guillotiné par ordre de Cimourdain, délégué du Comité de salut public.

Cependant le soleil se lève ! la hideuse machine est dressée, et le patient paraît. Toute l’armée frénétiquement demande grâce pour le commandant, qui n’est coupable que d’avoir fait évader un ennemi capturé pour avoir arraché des enfants à la mort ; mais le délégué crie d’une voix inexorable : « Force à la loi. » Le bourreau fait son office, et, au moment où la tête de Gauvain tombe dans le panier, Cimourdain prend un de ses pistolets et se traverse le cœur d’une balle. « Un flot de sang lui sortit de la bouche, il tomba mort. Et ces deux âmes, sœurs tragiques, s’envolèrent ensemble, l’ombre de l’une mêlée à la lumière de l’autre. »

En lisant cette phrase magique qui termine le Premier Récit de Quatrevingt-treize, ne croit-on pas voir un de ces grands et magnifiques dessins où Prud’hon fait traverser l’azur par de grandes déesses guerrières s’enfuyant dans un vol radieux vers l’invincible clarté ? Et on pense à Prud’hon aussi en admirant, en regardant ces trois enfants adorables, René-Jean, Gros-Alain et la blonde Georgette, qui sont les seuls héros du livre ; mais dire que Victor Hugo est un grand peintre, c’est dire de lui bien peu de chose, car la poésie contient en elle tous les autres arts. C’est par une pensée profonde, c’est par un bon sens lumineux que le poète a choisi pour seuls héros ces petits enfants, car, dans le grand âge de Quatrevingt-treize où tous comprenaient que la patrie et l’humanité ne pouvaient être sauvées que dans un flot de sang, quelles existences furent vraiment précieuses, si ce n’est celles des enfants innocents qui devaient vivre plus tard ?

C’est ce qui fait la grandeur de ce temps horrible, furieux, et en même temps sublime et épique, et c’est ce qui, d’avance, le livrait à un poète d’épopée, qu’à ce moment unique dans l’histoire de l’humanité, tout le monde fît bon marché de sa vie, voulut bien mourir. Et si les têtes qui furent alors les plus coupables et les plus justement condamnées nous apparaissent belles de jeunesse et d’héroïsme, c’est que d’elles-mêmes elles s’offrirent avec une sombre joie au baiser de la mort. Et en vrai poète qui de haut voit tout et domine, Victor Hugo a tenu entre tous la balance égale. Dans son livre qu’anime le souffle sévère de l’Histoire, celui-ci dont le seigneur a tenaillé, martyrisé, envoyé aux galères le père et les parents, combat pour son seigneur ; cet autre, que son Dieu et son roi semblent abandonner, combat pour son Dieu et son roi ; celui-là, à qui demain la patrie demandera sa tête pour la jeter dans le panier, combat pour sa patrie avec une fièvre de tendresse et d’amour. D’intérêts, il n’y en a nulle part ; il n’y a que des dévouements.

Ni dans les rangs des Bretons royalistes, ni dans les rangs des bleus, on ne trouvera le Chrysale qui dit : « Ma guenille m’est chère ! » Il n’y a personne à qui sa guenille soit chère, et chacun la jette joyeusement, fiévreusement sur la pointe du sabre, entre les dents de l’incendie et sous les lourdes roues du canon. Il est vrai que le poète semble avoir fait une exception pour, ou plutôt contre ce grand marquis de Lantenac, prince breton, envoyé des princes, âme de l’insurrection, qui, condamné à mort, se laisse sauver par son ennemi, par son neveu Gauvain, et qui pourtant doit bien penser qu’après l’avoir fait évader Gauvain mourra à sa place. Mais c’est ici le cas de nous souvenir que l’épisode de Quatrevingt-treize, intitulé La Guerre civile, n’est que le premier récit d’une épopée qui en contiendra trois.

Lantenac, que nous avons vu grand comme un dieu, dans cette barque où, abandonné en pleine mer, entre des écueils et la croisière française, à la merci de Halmalo dont il a fait fusiller le frère, il n’avait qu’à dire à ce paysan : « Je suis ton seigneur » ; et où il ne lui parle que de l’intérêt de la patrie et du sort de son âme, Lantenac, dis-je, ne peut fuir par une lâcheté, et il ne peut se contenter de faire claquer ses doigts, comme Célimène, en quittant Alceste, fait dédaigneusement évoluer son éventail. La République alors n’a vu de lâches, ni parmi ceux qui combattaient pour elle, ni parmi ceux qui combattaient contre elle ; et pourquoi aurait-il voulu d’une vie souillée, ce prince breton qui, à l’heure où il aurait paru devant Dieu, pouvait lui montrer ses mains brûlées en arrachant trois petits enfants à l’incendie ?

Donc, excepté cette énigme, dont les récits qui doivent suivre nous donneront le mot, le poète a été pour tous généreux et miséricordieux, c’est-à-dire juste. Ennemi né de toute persécution, il n’a voulu proscrire ni les royalistes, ni les républicains, et il a laissé à ceux-ci la grandeur de leur fanatisme, à ceux-là la noblesse de leur dévouement à la patrie.

… Dans un livre de Victor Hugo tout prend une vie durable, toutes les figures grandies et généralisées par la puissance du génie deviennent allégoriques et expriment, caractérisées par un trait immortel, une des faces de l’humanité. Ce ne sera pas un des moindres étonnements de l’avenir que l’universalité de ce poète épique comme aux premiers âges, tragique comme un Eschyle, lyrique comme un Pindare, et qui, aussi bien que les orages de l’âme humaine et que la mêlée furieuse des batailles, sait prendre la sérénité des paysages silencieux et la caresse de la lumière sur une fleur mouillée de rosée. Nos fils nous envieront le bonheur d’avoir vu et connu ce grand homme vivant lorsqu’ils chercheront à se figurer le colosse qui fit l’œuvre d’où sont sorties toute la poésie et toute la littérature de ce siècle, car parmi les hommes qui écrivent aujourd’hui il n’en est pas un qui ne doive à Victor Hugo son initiation artistique et l’outil dont il se sert. Alors, pour comprendre les attaques dont il a été l’objet, il faudra qu’on se rappelle que le divin Shakespeare a été longtemps appelé un sauvage ivre ; car les hommes médiocres ne peuvent pardonner à un contemporain l’éclatante supériorité de son génie. Victor Hugo ne saurait avoir de juges dans une génération où tous les écrivains sont des écoliers et élèves de lui ; il y aurait presque autant de fatuité à le louer qu’à le critiquer, et je pense que le plus sage est de l’admirer naïvement, comme Boileau admirait Molière et La Fontaine.

  1. Le vrai titre de ce livre serait L’Aristocratie. Un autre livre, qui suivra, pourra être intitulé la Monarchie. Et ces deux livres, s’il est donné à l’auteur d’achever ce travail, en précéderont et en amèneront un autre qui sera intitulé Quatrevingt-treize. ( Préface de l’Homme qui rit.)
  2. Citations de l’ouvrage d’Edmond-Jean-François Barbier, Les chroniques de la France et de la Régence de Louis XV. Ce dossier assez important ferait double emploi avec les deux dossiers précédents. Nous n’en citerons donc rien. (Note de l’éditeur.)
  3. Le point d’interrogation est sur le manuscrit. (Note de l’éditeur.)
  4. Les mots en italique sont biffés sur le manuscrit. (Note de l’éditeur)
  5. Écriture de 1840 environ. (Note de l’éditeur.)
  6. Au verso d’une copie de lettre de 1862. (Note de l’éditeur.)
  7. Au verso d’un brouillon de vers publiés dans Dernière gerbe sous le titre Babel. (Note de l’éditeur.)
  8. Les notes sur Damiens sont éparses sur sept fragments de papier ; l’un de ces fragments est écrit au verso de lettres de Victor Hugo et de Louis Blanc (lettres imprimées et datées 1862), l’autre au verso d’un faire-part daté octobre 1851. (Note de l’éditeur.)
  9. Dans le manuscrit, au-dessus des points de suspension, entre parenthèses, Victor Hugo a écrit (Vérifier). (Note de l’éditeur.)
  10. Sans mourir avant le onzième. (Note du manuscrit.)
  11. Ces deux derniers mots soulignés indiquent que Victor Hugo croit possible de faire de l’un ou l’autre duc le héros de son roman. Ce cahier de notes est donc antérieur au plan du roman publié page 417. (Note de l’éditeur.)
  12. Dans le plan reproduit page 427, la chambre des Dianes est indiquée et le duc de Mazarin devait être, à défaut du duc de Réthel, le héros de 93.
  13. Ce point d’interrogation est dans le manuscrit. (Note de l’éditeur.)
  14. Au revers d’une dédicace en allemand adressée, en 1841, à Victor Hugo à propos de son élection à l’Académie. (Note de l’éditeur.)
  15. Le mot manque dans le manuscrit. (Note de l’éditeur.)
  16. Environ 1848, d’après l’écriture. (Note de l’éditeur.)
  17. Le nom est resté en blanc dans le manuscrit. (Note de l’éditeur.)
  18. Au verso d’une adresse timbrée septembre 1872. (Note de l’éditeur.)
  19. Ce fragment sur le 10 août est au verso d’une adresse timbrée 28 septembre 1872. (Note de l’éditeur.)
  20. Ces notes ne se rattachent à aucun des dossiers cités, ce sont des appréciations de Victor Hugo sur la Révolution. (Note de l’éditeur.)
  21. Au verso de l’enveloppe de lettre sur lequel on lit le fragment de cette variante :
    « Commencer le paragraphe ainsi :
    « Avant la révolution, depuis des siècles le catholicisme disait : c’est moi qui éclaire. Une fausse lumiè!re nocturne, etc. »
  22. Voir, p. 100, la première ligne de ce fragment. (Note de l’éditeur.)
  23. Carnet de voyage. 1864. (Note de l’éditeur.)
  24. Cette note est en marge et en tête du premier des 27 feuillets. (Note de l’éditeur.)
  25. Voir si je n’ai pas dit quelque chose de pareil dans le livre Shakespeare (le beau serviteur du vrai). [Note de Victor Hugo en marge de la dernière phrase.]
  26. Au revers d’une circulaire de 1850. (Note de l’éditeur.)
  27. Cette note est, ainsi que le brouillon du texte concernant Marat et publié pages 402-403, au verso d’un calendrier républicain italien pour l’année 1872. En tête de ce calendrier sont les portraits de Danton, Marat et Robespierre. (Note de l’éditeur.)
  28. C’est sans doute la fin de cette note qui a inspiré à Victor Hugo le chapitre : Mémoire de paysan vaut science de capitaine. (Note de l’éditeur.)
  29. Ce titre est écrit au revers d’une publication datée du 7 février 1873. (Note de l’éditeur.)
  30. Le nom de Lantenac est biffé, mais visible sous la rature. (Note de l’éditeur.)
  31. Au-dessous de ces notes, quatre questions que Victor Hugo se pose à lui-même ; une accolade les réunit ; devant l’accolade, un point d’interrogation :
    « 1° Voir s’il faut commencer par Les rues de Paris. — Depuis des bataillons de Paris. — Allez, brigands !
    « 2° S’il faut faire dire le plan par Boisberthelot ;
    «3° S’il faut que Halmalo soit questionné sur Gauvain-la-Tour et sache seul le secret du passage souterrain ;
    « 4° S’il faut ajouter les châteaux aux forêts dans l’exposé de la Vendée. » (Note de Victor Hugo.)
  32. Nous ne donnons ici que les notes susceptilbes d’éclairer le lecteur sur le caractère et la philosophie de ce personnage, abandonné dans le roman publié. (Note de l’éditeur.)
  33. Au verso d’une enveloppe timbrée : 16 mars 63 (Note de l’éditeur.)
  34. Verso d’une enveloppe timbrée : Avril 63. (Note de l’éditeur.)
  35. « Le dieu Tougarou, qui est une pierre, a été perdu par un magicien et ramassé par un matelot qui l’a apporté en Europe. Ce dieu était à l’exposition de Paris en 1867 dans une vitrine sous le numéro 685. » (Note de Victor Hugo.)
  36. Le point d’interrogation est répété au-dessous du mot australiens. (Note de l’éditeur.)
  37. Au verso d’une lettre datée du 5 août 1867. (Note de l’éditeur.)
  38. Carnet 1870-1871. (Note de l’éditeur.)
  39. C’est, en prose, ce que dit Gallus dans les Quatre vents de l’esprit :

    D’abord, disons-lui tu. Le bonheur de la femme
    Est d’être tutoyée.

    Verso d’une adresse timbrée : 24 février 63
    . (Note de l’éditeur.)
  40. Verso d’enveloppe timbrée 24 oct. 56. (Note de l’éditeur.)
  41. timbre de poste : 4 nov. 62. (Note de l’éditeur.)
  42. Le mot Histoire, à côté du titre 93, semblerait indiquer que nous sommes en présence d’un portrait historique, mais on ne trouve rien dans la partie historique du roman qui ait rapport à ce caractère. (Note de l’éditeur.)
  43. Verso d’adresse timbrée : 21 avril 66. (Note de l’éditeur.)
  44. Verso adresse timbrée : 4 février 63. (Note de l’éditeur.)
  45. Voir dans cette édition : En voyage, t. II, p. 503.
  46. Le verso de ce plan offre cette curieuse suscription :
    Monsieur Victor Hugo,
    En voyage scientifique en Europe.
    Actuellement à Bruxelles.
  47. On a pu lire dans l’Homme qui rit (chapitre xii de la deuxième partie) ce que c’était que le pour. (Note de l’éditeur.)
  48. Cette dernière remarque est écrite au verso de la lettre suivante. Nous ne croyons pas devoir en priver le lecteur :
    Paris, boulevard des Italiens, 17.
    21 décembre 1862.

    Laissez-moi vous remercier, Monsieur, de votre lettre si honorable et si bienveillante pour moi. C’est le plus grand encouragement que j’ai pu attendre de mes travaux d’astronomie ; et après avoir respiré, en quelque sorte, dans la lecture de vos ouvrages ce grand souffle d’infini qui les anime, je ne pouvais espérer d’autre bonheur que celui de recevoir votre assentiment direct pour une théorie que je regarde comme la première et la plus belle de toutes les conceptions de la pensée humaine.
    Oh ! si je ne respectais autant votre temps précieux, comme je serais heureux de verser en votre âme quelques-unes des méditations religieuses que l’étude de la nature a développées en moi, mais je suis déjà confus de la liberté que j’ai prise de vous écrire de nouveau pour vous témoigner ma reconnaissance. Je vous prie de m’excuser, et de recevoir mes hommages profonds et sincères.
    C. Flammarion,
    Attaché au bureau des longitudes.
  49. L’écriture semble indiquer que la note sur la Tour Méchante est antérieure à la note sur le Château de Mauvaise. (Note de l’éditeur.)
  50. Au dos d’un fragment contenant quelques vers datés : 2 novembre 1872. (Note de l’éditeur.)
  51. Au verso de la couverture d’un livre publié en 1872. (Note de l’éditeur.)
  52. Bande d’un livre adressé à Victor Hugo et dont le timbre postal porte : 7 nov. 72. (Note de l’éditeur.)
  53. Le mot que nous laissons en blanc, est illisible. (Note de l’éditeur.)
  54. Au verso d’une enveloppe timbrée 6 janv. 63. (Note de l’éditeur.)
  55. Verso d’une adresse timbrée : 12 janvier 63. (Note de l’éditeur.)
  56. Enveloppe de livre timbrée : 7 sept. 72. (Note de l’éditeur.)
  57. Ce mot il vient en surcharge du nom d’Ursus, biffé. (Note de l’éditeur.)
  58. Les mots en italique sont rayés dans le manuscrit. (Note de l’éditeur.)
  59. Julie Chenay, sœur de Mme Victor Hugo. (Note de l’éditeur.)
  60. Sur le manuscrit, en surcharge au nom de Brisebleu, vient toujours le nom de l’Imânus ; on se rappelle que c’est le même personnage. (Note de l’éditeur.)
  61. William Shakespeare. (Note de l’éditeur.)
  62. Les Travailleurs de la mer
  63. Historique de l’Homme qui rit.
  64. Deux volumes reliés, in-4° ; 1866. Librairie du Figaro. Imprimerie Ch. Lahure.
  65. Au verso des quatre signets, des vers de la Légende des siècles.
  66. Victor Hugo a utilisé ce nom de Fléchard.
  67. Ce détail a été utilisé par Victor Hugo.
  68. Ce dernier détail est reproduit page 161.
  69. Correspondance entre Victor Hugo et Paul Meurice.
  70. L’édition originale a trois volumes.
  71. Voir la représentation de ce dessin p. 107.