Quelle est ma vie ?/Texte entier

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Traduction par Émile Pagès et Alexandre Gatzouk.
Librairie illustrée (p. at-296).



QUELLE EST MA VIE ?






émile colin — imprimerie de lagny





LÉON TOLSTOI




QUELLE EST MA VIE ?


traduction de


ÉMILE PAGÈS et ALEXANDRE GATZOUK



PARIS



À LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE

7, rue du croissant, 7

Tous droits réservés




— La foule l’interrogeait, disant : « Que devons-nous donc faire ? » Il leur répondit : « Que celui qui a deux tuniques partage avec celui qui n’en a point, et que celui qui a de quoi manger fasse de même. (S. Luc III, 10, 11.)

— Ne vous amassez point de trésors sur la terre, où la rouille et les vers rongent, et où les voleurs fouillent et dérobent.

— Mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où ni la rouille ni les vers ne rongent, et où les voleurs ne fouillent ni ne dérobent.

— Où en effet est ton trésor, là est aussi ton cœur.

— La lampe de ton corps est ton œil. Si ton œil est simple, tout ton corps sera lumineux.

— Mais si ton œil est mauvais, tout ton corps sera ténébreux. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, les ténèbres elles-mêmes que seront-elles ?

— Nul ne peut servir deux maîtres ; car ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent.

— C’est pourquoi je vous dis : « Ne vous inquiétez point pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous vous vêtirez. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement ?

… Ne vous inquiétez donc point, disant : Que mangerons-nous, ou que boirons-nous, ou de quoi nous vêtirons-nous ?

— Car ce sont toutes choses que les païens recherchent ; mais votre père sait que vous en avez besoin.

— Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît.

… Car il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille, qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux[1].


I


J’ai passé toute ma vie à la campagne. Quand, en 1881, je vins habiter Moscou, la misère de cette ville me frappa ; l’indigence des villes était nouvelle pour moi et incompréhensible. À Moscou on ne peut sortir dans la rue sans rencontrer des mendiants et une espèce particulière de mendiants, n’ayant aucun rapport avec ceux des villages. Ils ne portent pas la besace et ne demandent pas au nom du Christ, ce qui est le propre des mendiants des villages. Ils ne demandent même pas l’aumône. Pour la plupart, lorsqu’ils vous aperçoivent ou lorsque vous passez à côté d’eux, ils ne cherchent qu’à rencontrer vos yeux de leurs yeux, et, suivant l’expression de votre regard, ils demandent ou non. Je connais un mendiant de ce genre, d’origine noble. Le vieillard marche lentement, boitant de chaque pied. Quand il vous rencontre, il s’incline sur un pied, de telle manière qu’il semble vous saluer. Si vous vous arrêtez, il porte la main à sa casquette à cocarde, s’incline et demande ; si vous ne vous arrêtez pas, il tâche de vous faire croire que c’est sa façon de marcher et il passe plus loin, en s’inclinant sur l’autre pied. C’est un véritable mendiant de Moscou : il connaît son affaire. Je ne comprenais pas d’abord pourquoi les mendiants de Moscou ne demandent pas directement ; j’ai compris ensuite pourquoi ils ne demandent pas, et pourtant je n’ai pas compris leur position.

Un jour, passant dans la ruelle Afanassiefskï, je remarquai un agent de police qui poussait dans un fiacre un moujik hydropique et couvert de haillons. Je demandai : « Pourquoi ? » L’agent me répondit : « Pour mendicité. » — « Est-ce défendu ? » — « Il faut croire que c’est défendu », me répondit l’agent.

Le fiacre emmena l’hydropique. Je pris un autre fiacre et les suivis. Je voulais savoir s’il était vrai que la mendicité était interdite et quels étaient les termes de l’interdiction. Je ne pouvais comprendre comment on pouvait défendre à un homme de demander quelque chose à un autre, et, en outre, je ne voulais pas croire qu’il fût défendu de mendier, alors que Moscou est pleine de mendiants. J’entrai au poste où l’on avait mené le mendiant. Un homme avec un sabre et un pistolet était assis là, devant une table. Je demandai : « Pourquoi a-t-on arrêté ce moujik ? » L’homme au sabre et au pistolet me dévisagea sévèrement et me dit : « Qu’est-ce que cela vous fait ? » Cependant, jugeant nécessaire de me donner quelques explications, il ajouta : « Le gouvernement ordonne de saisir ces gens-là, il faut croire que c’est nécessaire. » Je me retirai. Dans le vestibule, l’agent qui avait amené le mendiant, assis près de la fenêtre, regardait tristement un carnet. Je lui demandai : « Est-ce vrai que l’on défend aux mendiants de demander au nom du Christ ? » L’agent se réveilla, me regarda, puis, sans sortir de sa torpeur, ou comme s’il se rendormait, il me dit en s’asseyant de nouveau sur l’appui de la fenêtre : « Le gouvernement l’ordonne, c’est donc qu’il le faut », et il se replongea dans son occupation. Je descendis dans la rue du côté de mon fiacre.

— Eh bien ! on l’a pincé ? me demanda le cocher. Évidemment le cocher s’intéressait à l’affaire. — On l’a pris, lui répondis-je. Le cocher secoua la tête.

— Comment donc est-il possible que chez vous, à Moscou, il soit défendu de demander au nom du Christ ? dis-je au cocher.

— Qui le sait ? dit le cocher.

— Comment cela se fait-il ? Le mendiant appartient au Christ et on le traîne au poste !

— Tout cela est oublié, aujourd’hui ; on ne permet plus de mendier, dit le cocher.

Il m’est arrivé plus d’une fois encore de voir les agents mener des mendiants au poste et de là à la maison de travail de Ioussoupof. Un jour, dans la rue Miasnitskaïa, je rencontrai une troupe d’environ trente de ces mendiants. En tête et en queue de la bande marchaient des agents de police. Je demandai : « Pourquoi ? » — « Pour mendicité. »

Ainsi, à Moscou, il est interdit de mendier à tous ces gens qu’en rencontre par groupes dans chaque rue et qui se tiennent ordinairement rangés, en longues haies, devant chaque église, pendant la messe et surtout les jours d’enterrement.

Mais pourquoi arrêtait-on les uns et les enfermait-on dans certaines retraites, et laissait-on les autres en liberté ? C’est ce que je ne pouvais comprendre. Ou, parmi ces mendiants, les uns seraient-ils légaux, les autres illégaux ? Ou, étaient-ils si nombreux que l’on ne pouvait les saisir tous ? Ou bien, en arrivait-il de nouveaux, à mesure qu’on les arrêtait ?

Il y a à Moscou une quantité de mendiants de tout genre : les uns vivent de mendicité ; d’autres sont des besoigneux véritables, venus à Moscou pour une raison quelconque et réellement dans la misère.

Parmi ces derniers on voit de simples paysans et paysannes dans leur costume de village. J’en ai souvent rencontré quelques-uns, tombés malades ici, qui ne pouvaient, à leur sortie de l’hôpital, se nourrir, ni quitter Moscou, faute d’argent. D’autres, en outre, s’adonnaient à la boisson (l’hydropique était probablement de ce nombre). D’autres n’étaient pas malades, mais ruinés par un incendie ou cassés par la vieillesse ; c’était aussi des femmes chargées d’enfants. Mais il y avait, dans le nombre, des moujiks bien portants et capables de travailler. Ces derniers m’intéressaient tout particulièrement. Ils m’intéressaient aussi parce que, depuis mon arrivée à, Moscou, j’avais pris l’habitude, par mesure d’hygiène, d’aller tous les jours travailler avec deux moujiks qui sciaient du bois sur les montagnes des Moineaux (Vorobiovy Gory). Ces paysans étaient tout à fait semblables aux mendiants que je rencontrais dans les rues. L’un d’eux nommé Pierre, soldat du gouvernement de Kalouga, l’autre Simion, paysan du gouvernement de Vladimir. Ils ne possédaient que les vêtements qui leur couvraient le corps et leurs bras pour travailler. Et avec ces bras ils gagnaient à un rude travail, de 40 à 45 kopecks par jour, dont ils mettaient une partie de côté, Pierre pour acheter une pelisse et Simion pour recueillir la somme nécessaire pour regagner son village. C’est pourquoi, rencontrant dans la rue des hommes pareils à ceux-ci, je m’intéressai particulièrement à eux.

Pourquoi les uns travaillent-ils et les autres mendient-ils ?

Quand je rencontrais un de ces moujiks, je le questionnais habituellement sur ce qui l’avait amené à cette situation ?

Un jour, je rencontre un moujik à barbe grisonnante, bien portant, qui me demande l’aumône ; je lui demande qui il est et d’où il vient ? Il me répond qu’il est venu de Kalouga pour chercher de l’ouvrage. Il a d’abord trouve du travail à scier du vieux bois pour chauffage. Son camarade et lui, ayant terminé leur besogne chez ce patron, cherchèrent une autre occupation, mais ils n’en trouvèrent pas. Son camarade s’en retourna. Pour lui, depuis une quinzaine de jours, il avait mangé toutes ses économies et n’avait même pas de quoi acheter une hache ou une scie. Je lui donne de l’argent pour acheter une scie et lui indique un endroit où il doit venir travailler. Je m’étais entendu d’avance avec Pierre et Simion pour qu’ils accueillissent un camarade et lui trouvassent un vis-à-vis pour le travail.

— Eh bien, viens donc. Tu auras la beaucoup de travail.

— Je viendrai assurément. Comment puis-je ne pas venir ? Croyez-vous que je mendie par plaisir ? Je puis travailler.

Ce moujik me jure qu’il viendra. Je crois qu’il ne me trompera pas et qu’il est fermement résolu à venir.

Le lendemain, je vais chez les deux moujiks, dont j’ai déjà parlé, et, je leur demande : « Le moujik est-il venu ? — Non, il n’est pas venu », me répondirent-ils.

C’est ainsi que je fus trompé par plusieurs moujiks. Quelques-uns me disaient qu’ils avaient seulement besoin d’argent pour retourner chez eux, et, une semaine après, je les rencontrais de nouveau dans les rues. Beaucoup me reconnaissaient et je les reconnaissais. Quelquefois, m’ayant oublié, ils répétaient le même mensonge, ou, m’ayant reconnu dans la rue, ils s’enfuyaient.

C’est ainsi que je me convainquis qu’il y avait, même dans cette catégorie, beaucoup de gens de mauvaise foi ; mais ces menteurs m’inspiraient la plus grande pitié ; tous étaient à moitié nus, misérables, maigres et maladifs ; ce sont les mêmes, qu’on trouve gelés de froid ou pendus, comme nous le savons par les gazettes.

II


Quand je parlais de cette misère aux gens des villes, ceux-ci me répondaient toujours : « Oh ! ce que vous avez vu n’est encore rien. Mais regardez le marché de Khitrof et les maisons de nuit qui l’entourent. Là, vous verrez la vraie compagnie dorée — terme ironique pour désigner la classe des vagabonds ». Un plaisant me disait que ce n’est plus une compagnie, mais un régiment doré, tant sont nombreux tous ces gens-là. Le plaisant avait raison, mais il aurait été encore plus exact de dire que ces hommes forment à présent à Moscou, non une compagnie, ni même un régiment, mais une armée entière, qui compte, suivant moi, cinquante mille hommes.

Les gens, habitant la ville de longue date, me décrivant cette misère, m’en parlaient toujours avec un certain plaisir, semblant tout fiers, devant moi, de connaître cet état de choses. Je me souviens, quand j’étais à Londres, d’avoir remarqué que les habitants de cette ville avaient aussi l’air de se vanter, en parlant de la misère de leur cité. « Voyez, semblaient-ils dire, ce qui se passe chez nous autres ! »

Je voulus voir cette misère dont on me parlait. Je me dirigeais souvent vers le marché de Khitrof, mais chaque fois, je ressentais une sorte de malaise et de scrupule. « Pourquoi aller observer les souffrances de gens que tu ne peux secourir ? » me disait une voix. « Non, puisque tu habites cette ville et puisque tu contemples tous les attraits de la vie de la ville, va et regarde aussi cela », me disait une autre voix.

Il y a trois ans au mois de décembre, par une journée de gelée et de vent, je me dirigeai vers ce centre de la misère de Moscou, vers le marché de khitrof.

C’était un jour de semaine vers quatre heures de l’après-midi.

Dans la rue Solianka je commençai à remarquer des individus dont le nombre grandissait à chaque instant et qui avaient une tournure particulière. Ils étaient vêtus et chaussés d’une façon étrange ; ils avaient tous le même teint maladif ; mais ce qui me frappait le plus chez eux, c’est le mépris singulier qu’ils montraient tous pour ce qui les entourait. Affublé d’un costume tout à fait étrange et qui n’avait pas son pareil, chacun d’eux marchait d’un air tout à fait dégagé, sans se préoccuper le moins du monde du spectacle qu’il offrait aux passants. Ils se dirigeaient tous du même coté. Sans m’informer du chemin que je ne connaissais pas, je les suivis et j’arrivai sur le marché de Khitrof. Là, des femmes ayant le même aspect, le même accoutrement composé de divers haillons, et chaussées de bottes ou de galoches, avaient malgré l’étrangeté de leur costume la même allure libre ; vieilles et jeunes, les unes étaient assises et vendaient certains objets, les autres marchaient, discutaient, proféraient des injures. Il y avait peu de monde sur la place. La vente était évidemment terminée, et la plupart des gens arrivaient au marché, le traversaient, et se dirigeaient plus haut, toujours dans la même direction. Je les suivis. À mesure que j’avançais, le nombre des gens qui se dirigeaient vers le même point augmentait de plus en plus. Ayant traversé le marché et pris une rue adjacente, je rejoignis deux femmes ; l’une était âgée et l’autre jeune. Toutes deux étaient vêtues de loques qui semblaient grises. Elles parlaient d’une affaire. Après chacun des mots nécessaires elles ajoutaient un ou deux mots inutiles et des plus indécents. Elles n’étaient pas ivres, mais préoccupées par leur affaire. Les hommes qui les croisaient ou les précédaient ne prêtaient aucune attention à cette façon de s’exprimer si étrange pour moi. Évidemment dans cet endroit l’on s’exprimait toujours ainsi. À gauche, se trouvaient les asiles de nuit fondés par des particuliers ; quelques-uns de ces malheureux y entraient, les autres poursuivaient leur chemin. Arrivés au bout de la rue, nous nous approchâmes d’une grande maison qui en faisait le coin. La plupart des hommes, qui marchaient avec moi, s’arrêtèrent près de cette maison. Sur toute l’étendue du trottoir se tenaient, debout ou assis sur les dalles ou sur la neige de la chaussée, des gens ayant le même aspect que mes compagnons de route. À droite de l’entrée se trouvaient les femmes ; à gauche les hommes. Je passai devant les uns et les autres (ils étaient plusieurs centaines) et je m’arrêtai là où finissait la rangée. La maison, à la porte de laquelle tous attendaient, était l’asile de nuit gratuit fondé par Liapine. La foule était composée de gens sans domicile qui attendaient l’ouverture de l’asile. À cinq heures du soir on ouvrait les portes et l’entrée était libre. C’est vers cette maison que se dirigeaient presque tous les gens que j’avais dépassés.

Je m’étais arrêté à l’extrémité de la rangée des hommes. Les plus proches d’entre eux me regardaient et leur regard exerçait sur moi une sorte d’attraction. Les lambeaux de vêtements qui couvraient leurs corps étaient très divers. Mais l’expression des regards que me lançaient tous ces gens était absolument la même. Dans tous était exprimée cette question : Pour quelle raison, toi qui es un homme d’un autre monde, t’es-tu arrêté ici, à côté de nous ? Qui es-tu ? Un richard plein de suffisance qui veut se réjouir de notre misère, dissiper son ennui et nous tourmenter ; ou bien serais-tu ce qui n’est pas et ne peut être, un homme qui a pitié de nous ? Sur tous les visages était cette question. Chacun me dévisageait, mes yeux rencontraient les leurs et ils les détournaient. J’avais envie d’engager la conversation avec l’un d’eux, et cependant je fus longtemps à m’y décider. Mais, quoique nous ne nous fussions pas encore parlé, nos regards nous avaient déjà rapprochés. Malgré toute la distance que la vie avait mise entre nous, dès que nos regards se furent rencontrés, nous sentîmes que tous les deux nous étions hommes, et nous n’eûmes plus peur l’un de l’autre. Plus près de moi se trouvait un homme à barbe roussâtre, au visage enflé ; ses épaules étaient recouvertes d’un caftan troué ; ses pieds nus étaient chaussés de galoches éculées. Et cependant il faisait un froid de huit degrés au-dessous de zéro. Pour la troisième ou la quatrième fois nos yeux se rencontrèrent et je me sentis si disposé à lui parler que ce n’était plus de lui adresser la parole que j’avais honte, mais de rester là sans rien dire. Je lui demandai de quel pays il était ? Il me répondit volontiers et se mit à causer avec moi ; les autres se rapprochèrent de nous. Il est de la province de Smolensk : il est venu chercher du travail pour acheter du pain et payer les impôts. « L’ouvrage manque, dit-il, les soldats ont tout accaparé. Et maintenant, je ne fais que vivoter ; par Dieu, voilà deux jours que je n’ai mangé ». Il parlait timidement et en essayant de sourire. Un vieux soldat, marchand de sbitiène[2], se tenait près de là. Je lui fis signe d’approcher. Il remplit un verre que le moujik prit tout chaud et, avant de boire, pour ne pas laisser perdre la chaleur, il s’y réchauffa les mains en me racontant ses aventures. Ces aventures ou la manière de les dire étaient presque toujours les mêmes : il avait été occupé pendant quelque temps, puis l’ouvrage était venu à manquer, et, pour comble de malheur, on lui avait volé à l’asile de nuit sa bourse avec l’argent et son passeport. Maintenant il ne pouvait plus quitter Moscou. Il me raconta que pendant la journée il se réchauffait dans les cabarets et s’y nourrissait de débris de pain, quand on lui en donnait ; quand on le chassait, il passait ses nuits gratuitement ici, à l’asile Liapine. Il n’attendait à présent qu’une chose, c’est que la ronde de police, ne trouvant pas de passeport sur lui, le saisit et l’envoyât par étapes dans son pays. « On dit que c’est jeudi qu’aura lieu la ronde, — ajoutait-il, — alors on m’arrêtera. Pourvu que je puisse attendre jusque-là. » La prison et l’étape lui semblaient une terre promise.

Pendant qu’il racontait son histoire, trois ou quatre hommes de la foule avaient confirmé ses paroles et dit qu’eux aussi se trouvaient dans la même situation. Un jeune homme pâle, à long nez, vêtu seulement d’une chemise déchirée aux épaules et la tête couverte d’une casquette sans visière, parvint à se faufiler à travers la foule jusqu’à moi. Le froid le faisait horriblement trembler ; néanmoins il tâchait de sourire d’un air de mépris, pendant que les moujiks parlaient. Je lui offris du sbitiène ; il prit le verre, s’y réchauffa aussi les mains et commença à parler ; mais il fut aussitôt écarté par un individu de haute taille, brun, au nez d’aigle, la tête nue, et ayant pour tous vêtements une chemise de calicot et un gilet. L’homme au nez d’aigle me demanda aussi du sbitiène. Puis vint un vieillard, grand, la barbe en pointe, vêtu d’un paletot serré par une corde autour de la taille et chaussé de laptis ; il était ivre. J’aperçus ensuite un homme de petite taille, le visage enflé et les yeux larmoyants, portant un veston en coutil blanc et dont les genoux nus, qui sortaient par les trous de son pantalon d’été, tremblaient de froid et s’entrechoquaient. Il tremblait si fort que ses mains ne purent tenir le verre et qu’il en renversa le contenu sur lui. On l’injuria. Il se contenta de sourire d’un air piteux et continua de trembler. Puis je vis passer tour à tour sous mes yeux un être difforme et tors, couvert de lambeaux et les pieds nus dans des bottes sans tiges ; quelqu’un qui semblait être un ancien officier ; un autre qui avait dû appartenir au clergé et un quatrième privé de nez. Tout cela, suppliant et humble, torturé par la faim et le froid, se pressait autour de moi, convoitant le sbitiène. Ils achevèrent ce qui en restait. L’un d’eux me demanda de l’argent, je lui en donnai. Un second, un troisième m’en demandèrent et bientôt je fus assailli par une foule telle qu’il en résulta une bagarre. Le concierge de la maison voisine cria à la foule de dégager le trottoir, qui longeait sa maison, et cet ordre fut aussitôt exécuté. De la troupe même sortirent des hommes qui rétablirent l’ordre et me prirent sous leur protection, — ils voulaient me frayer un passage et me faire sortir de la foule ; mais celle-ci, qui s’étendait le long du trottoir, avait rompu les rangs et se pressait autour de moi. Tous me regardaient et me suppliaient ; et l’expression de souffrance, d’anxiété et d’humilité peinte sur leur visage était poignante à voir. Je leur donnai tout ce que j’avais sur moi : la somme n’était pas grande, environ vingt roubles, et j’entrai avec la foule dans l’asile.

L’asile de nuit est immense. Il se compose de quatre sections : les étages supérieurs occupés par les hommes ; le rez de chaussée par les femmes. J’entrai d’abord dans la section des femmes. C’était une vaste pièce occupée tout entière par des couchettes ressemblant à celles des wagons de troisième classe et disposées en deux étages, l’un au-dessus de l’autre. Les femmes à l’aspect étrange, les vêtements en loques, les unes jeunes, les autres vieilles, entraient et occupaient les places libres, tantôt en bas, tantôt en haut. Parmi les vieilles, quelques-unes se signaient et faisaient des vœux pour le fondateur de l’asile ; les autres riaient et s’injuriaient. Je montai à l’étage supérieur. Les hommes y étaient logés de la même manière ; parmi eux je reconnus un de ceux à qui j’avais donné de l’argent. En le voyant, je me sentis tout à coup si honteux que je m’empressai de partir. C’est avec la conscience d’avoir commis un crime que je sortis de cette maison et rentrai chez moi. Je montai l’escalier garni de tapis et j’entrai dans l’antichambre, dont le plancher est couvert avec du drap, et, après avoir ôté ma pelisse et m’être mis à table, deux laquais en habit noir, cravatés, et gantés de blanc, me servirent les cinq plats qui composaient mon dîner.

Il y a de cela trente ans, je vis à Paris guillotiner un homme devant plusieurs milliers de spectateurs. Je savais que cet homme était un affreux malfaiteur ; je connaissais tous les raisonnements qui, depuis tant de siècles, ont été faits pour disculper ou expliquer les actes de ce genre ; je savais que cela était fait avec intention, sciemment ; mais, au moment où le corps et la tête se séparèrent je poussai un cri, et je compris non par l’esprit, non par le cœur, mais par tout mon être que tous les sophismes que j’avais entendus sur la peine de mort n’étaient que de méchantes sottises. Quel que fût le nombre des gens rassemblés et le nom qu’ils se donnassent pour commettre un assassinat, la plus grande faute qu’on pût faire en ce monde, je compris à ce moment que c’était justement ce crime que l’on venait de commettre sous mes yeux. Et moi ; par ma présence et par ma non-intervention, je venais d’approuver cet acte et d’y participer.

De même, ici, à la vue de cette faim, de ce froid et de cette humiliation de milliers d’hommes, je compris non par l’esprit, non par le cœur, mais par tout mon être, que l’existence à Moscou de ces gens par dizaines de milliers est aussi un crime, quand moi et les autres milliers, pendant ce temps, nous nous rassasions de filets et d’esturgeons et recouvrons nos parquets et nos chevaux de draps et de tapis. Quoi que puissent dire les savants du monde entier sur la nécessité d’un tel ordre de choses, cela était un attentat sans cesse commis et répété, et moi, dans mon luxe, j’étais coupable non seulement de complaisance, mais encore de complicité. À mon point de vue, il n’y avait qu’une différence entre ces deux impressions. Tout ce que je pouvais faire était de crier aux assassins qui se tenaient près de la guillotine et commandaient l’assassinat, qu’ils agissaient mal et de faire tous mes efforts pour les empêcher. Mais j’étais certain qu’en agissant ainsi je n’empêcherais pas l’assassinat. Ici au contraire je pouvais donner non-seulement du sbitiène et la modique somme que j’avais en poche, mais je pouvais encore donner ma pelisse et tout ce que je possédais chez moi. Et cependant, je n’avais pas agi ainsi. C’est pourquoi je me sentais, je me sens et me sentirai toujours complice des crimes qui se commettent constamment. Il en sera ainsi tant que j’aurai une nourriture superflue, tandis que d’autres n’en ont pas, tant que j’aurai deux habits tandis que d’autres n’en ont pas.

III


Ce soir-là, à mon retour de la maison de Liapine, je racontai mes impressions à un de mes amis qui habite Moscou. Il se mit à dire, d’un air satisfait, que c’est là une des conséquences les plus naturelles de la vie des villes et que seuls mes préjugés de provincial me forcent à y voir quelque chose d’étrange. Il m’affirma que cela avait toujours été, que ce serait toujours et devait être ainsi, que c’est une conséquence inévitable de la civilisation. À Londres, c’était encore pis !… il n’y avait donc là rien de mauvais et on ne pouvait s’en plaindre.

Je me mis à contredire mon ami, mais avec tant de chaleur et de colère, que ma femme accourut de la chambre voisine et me demanda ce qui se passait. Il paraît que, sans m’en rendre compte, je criais à mon ami, avec des larmes dans la voix et en agitent les bras, je criais : « On ne peut pas vivre ainsi, c’est impossible, on ne peut vivre ainsi. »

Je fus sermonné pour mon emportement inutile. On me dit que je ne savais pas discuter avec calme, que je m’irritais d’une façon inconvenante, et ce qui est plus grave, on me prouva que l’existence de ces malheureux ne pouvait être une raison pour empoisonner la vie de mes proches.

Je compris que cela était très juste et je me tus ; mais intérieurement je sentais que, moi aussi, j’avais raison, et je n’arrivais pas à me calmer.

La vie des villes, qui jusque-là, m’avait été étrangère et me semblait bizarre, me devint alors si odieuse que toutes ces joies de la vie de luxe, qui, autrefois, me semblaient telles, se changèrent pour moi en tourments. J’avais beau chercher en mon âme une raison quelconque pour disculper notre vie, je ne pouvais voir sans irritation mon salon ou celui des autres, une table somptueusement servie, une voiture ou un bel attelage, les magasins, les théâtres ou les cercles. Je ne pouvais m’empêcher de voir, à côté de tout cela, les habitants de la maison Liapine torturés par la faim, le froid et la honte. Il m’était impossible de me défaire de l’idée que ces deux choses se liaient et que l’une était la conséquence de l’autre.

Je me souviens que ce sentiment resta en moi sans aucune modification, tel qu’il s’était manifesté de prime abord. Mais un autre vint s’y mêler et le relégua au second plan.

Quand j’entretenais mes amis intimes et les personnes qui m’étaient connues de l’impression que j’avais éprouvée à la maison Liapine, tous me répondaient de la même façon que le premier ami avec qui j’avais montré tant de violence ; ils approuvaient toutefois ma bonté et ma sensibilité. Ils me laissaient entrevoir que ce spectacle n’avait produit sur moi une telle impression que, parce que moi, Léon Nicolaievitch, j’étais un très bon et très brave homme. — Et je crus cela volontiers. — En un instant, le sentiment de reproche et de remords que j’avais d’abord éprouvé, fut remplacé dans mon âme par un autre sentiment. J’étais satisfait de ma vertu et je désirais en faire montre aux yeux des autres.

Sans doute, me disais-je, ce n’est pas moi et tout mon luxe individuel qui sommes coupables, mais plutôt les conditions inévitables de la vie. En effet, le changement de mon genre de vie ne pouvait pas remédier au mal que j’avais vu. En changeant ma vie, je ne ferais que rendre malheureux mes parents et moi-même, et les autres n’en seraient pas moins malheureux.

C’est pourquoi ma tâche ne consiste pas à changer ma vie, comme je l’avais cru d’abord, mais à concourir dans la mesure de mes forces à améliorer la situation des malheureux qui avaient excité ma compassion.

Une chose certaine, c’est que j’étais un bon et brave homme et que je désirais faire du bien à mon prochain… Et je me mis à méditer un plan de bienfaisance par lequel je pourrais faire preuve de ma vertu… Et cependant, je dois dire que, tout en pensant à ces projets de bienfaisance, je sentais intérieurement que ce n’était pas là ce qu’il faut ; mais, comme cela se produit souvent, le travail de ma pensée et de mon imagination étouffaient la voix de ma conscience.

À ce moment avait lieu le recensement ; je crus que c’était un moyen de mettre mes projets de bienfaisance à exécution et de montrer ainsi ma vertu. Je connaissais beaucoup d’institutions et de sociétés de bienfaisance à Moscou, mais leur activité me semblait nulle et mal dirigée auprès de ce que je voulais faire. Je me mis en tête d’inspirer aux riches de la sympathie pour les pauvres de la ville, de rassembler de l’argent et d’enrôler dans cette affaire des gens de bonne volonté ; on devait aussi profiter du recensement pour visiter tous les repaires de la pauvreté, apprendre quels étaient les besoins des pauvres et leur porter secours avec de l’argent ou du travail ; on devait encore les emmener hors de Moscou, placer leurs enfants dans des écoles, et les vieillards, hommes et femmes, dans des hospices et des asiles.

Je pensais, en outre, que, grâce aux hommes qui s’occuperaient de ce projet, il pourrait se former une société permanente, dont les membres se partageraient les quartiers de Moscou, veilleraient à ce que la pauvreté et la misère ne s’engendrassent pas et les supprimeraient dès le début ; ils y porteraient remède non seulement par des soins, mais encore en faisant observer l’hygiène dans les quartiers pauvres de la ville. Il me semblait déjà qu’il n’y aurait plus alors dans la ville non-seulement de pauvres, mais encore de nécessiteux, et que tout cela serait dû à mes efforts.

Après cela, nous pourrions, nous tous, les riches, être assis dans nos salons, manger nos plats et aller en voiture aux théâtres et aux réunions, sans être troublés par des spectacles semblables à ceux que j’avais vus près de la maison Liapine.

Dès que j’eus tracé ce plan, je rédigeai un article sur la question, et, avant de le faire imprimer, j’allai chez celles de mes connaissances dont j’espérais obtenir le concours. À tous ceux que je vis ce jour-là (je m’adressai particulièrement aux riches), je répétais la même chose ; c’est à peu près ce que je publiai plus tard dans mon article : je proposais de se servir du recensement pour connaître la misère moscovite, la soulager par les actes et l’argent, et faire de telle sorte qu’il n’y eut plus de pauvres à Moscou.

Ainsi, nous autres, les riches, nous pourrions jouir, avec une conscience tranquille, du bien-être auquel nous avons été habitués. Tous m’écoutaient attentivement, mais, dès que mes auditeurs comprenaient ce dont il s’agissait, ils devenaient honteux, surtout pour moi, des sottises que je disais ; néanmoins ces sottises étaient telles que, franchement, ils ne pouvaient les nommer ainsi. On aurait dit que quelque cause extérieure obligeait ceux qui m’écoutaient à montrer une indulgence excessive à mon égard.

« Ah oui ! Bien sûr… Cela serait très bien », me disait-on. — « Certainement, il est impossible de ne pas s’intéresser à cela. » — « Oui, votre idée est belle… Moi aussi, j’ai pensé à cet état de choses, mais… chez nous, on est si indifférent qu’il ne faut pas compter sur un grand succès… Du reste, pour ma part, je suis prêt à vous offrir mon concours en cette affaire. »

Tous me disaient quelque chose de semblable ; mais il me semblait qu’ils consentaient, non parce que je les avais persuadés, non parce qu’ils en avaient le désir, mais pour un motif extérieur qui ne leur permettait pas de refuser. Je remarquai aussi qu’aucun de ceux qui m’avaient promis leur concours n’indiquait la somme qu’il se proposait de donner. Je devais moi-même la déterminer et demander : « Eh bien, puis-je compter sur vous pour 300, 200, 100 ou 25 roubles ? », mais personne ne me donna d’argent. Je note ceci parce que tous les gens se hâtent généralement de verser le prix d’une chose qu’ils désirent. Pour avoir une loge à une représentation de Sarah Bernhardt, on paye de suite pour ne pas manquer l’affaire. Ici, au contraire, de tous ceux qui consentaient à ouvrir leur bourse et exprimaient leur sympathie, aucun ne m’offrait de verser la somme à l’instant. On se bornait à accepter silencieusement le chiffre que je fixais.

Dans la maison que je visitai en dernier lieu ce soir-là, je trouvai une nombreuse compagnie. La maîtresse s’occupait de bienfaisance depuis plusieurs années. Des voitures stationnaient devant le perron et des valets en tenue de gala se tenaient dans l’antichambre. Dans le grand salon, autour de deux tables et des lampes, des dames et des demoiselles, vêtues avec recherche, étaient assises et habillaient de petites poupées ; quelques jeunes gens tenaient compagnie à ces dames. Les poupées devaient être mises en loterie au profit des pauvres.

L’aspect de ce salon et des personnes qui y étaient rassemblées produisit sur moi une impression pénible. Sans parler de la fortune de tous ces gens que l’on aurait pu évaluer à plusieurs millions, sans parler des intérêts seuls du capital, dépensé ici en robes, en dentelles, en bronzes, en voitures, en chevaux, en livrées et en laquais, sans parler de cela, les dépenses nécessitées par cette soirée en gants, linges, bougies, thé, sucre et gâteaux montaient à cent fois la valeur du travail fait par ces dames. À la vue de tout cela, j’ai pu comprendre que je ne trouverais pas là de sympathies pour ma cause ; mais j’étais venu pour proposer mon affaire et, tout pénible que cela me fût, j’exposai la chose (je répétai presque la même chose que j’avais écrite dans mon article).

Parmi tous ces gens une seule personne m’offrit de l’argent, en me déclarant que sa sensibilité ne lui permettait pas d’aller visiter les pauvres elle-même ; mais elle donnait de l’argent ; combien et à quel moment elle ferait ce don, elle ne le dit pas. Une autre personne et un jeune homme m’offrirent leurs services pour visiter les pauvres, mais je ne profitai pas de leur proposition. Une personne à qui je m’adressai principalement, me dit qu’on ne pouvait faire grand chose parce qu’on ne disposait que de faibles ressources. Et celles-ci manquaient parce que tous les riches de Moscou étaient déjà en compte à ce sujet et qu’ils avaient donné tout ce qui leur avait été possible. D’autre part on avait déjà décerné à tous ces bienfaiteurs des grades, des médailles et d’autres honneurs. Pour avoir quelque succès sous le rapport pécuniaire, il fallait obtenir des autorités de nouveaux honneurs ; c’était le seul moyen de recueillir de l’argent, mais cela était très difficile.

De retour chez moi, ce soir-là, je me couchai avec le pressentiment de ne pouvoir donner suite à mon idée ; de plus, j’étais confus et convaincu intérieurement que, toute la journée, j’avais fait quelque chose de méchant et de honteux. Toutefois, je ne renonçai pas à l’entreprise. D’abord l’affaire était en train et une fausse honte m’empêchait de l’abandonner ; et puis le succès, ou même le seul fait de poursuivre mon but, me permettait de vivre dans les conditions actuelles de mon existence ; au lieu que l’insuccès m’obligerait à quitter ma façon de vivre et à en chercher une autre. Et inconsciemment je craignais cela. Je n’ajoutai pas foi à cette voix intérieure et continuai ce que j’avais entrepris.

Après avoir livré mon article à l’impression, j’en lus l’épreuve au Conseil municipal. En le lisant j’étais si confus que je rougissais et bégayait. Mes auditeurs étaient aussi remplis de confusion. Quand j’eus terminé ma lecture et que je proposai aux directeurs du recensement, si ma proposition était acceptée, de conserver leurs fonctions pour être les intermédiaires entre la société et les nécessiteux, il se fit d’abord dans la salle un silence embarrassant. Puis deux orateurs prirent la parole. Leurs discours firent cesser la gêne causée par ma proposition. On me témoigna de la sympathie, tout en déclarant mon idée impraticable, et, cependant, tous l’avaient approuvée. Chacun se sentit soulagé d’un grand poids. Mais, désirant éclaircir la question, je demandai aux directeurs s’ils consentaient à examiner, pendant le recensement, les besoins des malheureux et à rester en fonctions pour servir d’intermédiaires entre les pauvres et les riches ; ils se sentirent mal à l’aise de nouveau. Leurs regards semblaient me dire : « Par affection pour toi, nous venons de réparer la sottise que tu as commise et tu continues à nous en ennuyer ? » Telle était l’expression de leur visage ; cependant ils me dirent qu’ils acceptaient ma proposition, et deux d’entre eux, chacun de leur côté, me tinrent le même langage, comme s’ils s’étaient entendus ensemble. Ils me dirent : « Nous nous croyons moralement obligés de faire cela. »

Je parlai aussi de la chose aux étudiants qui s’étaient chargés du recensement. Ma communication produisit sur eux la même impression, quand je leur dis que nos opérations seraient faites non seulement dans un but de dénombrement, mais encore de bienfaisance. Quand j’amenais la conversation sur cette question, je remarquais qu’ils me regardaient dans les yeux, comme on regarde un brave homme qui dit des sottises. Mon article produisit le même effet sur le rédacteur du journal, à qui je le présentai, ainsi que sur mon fils, ma femme et d’autres personnes. Quoique tous se sentissent mal à l’aise, ils se croyaient obligés d’approuver l’idée en elle-même, mais tous ensuite disaient que le succès était douteux, et commençaient, je ne sais pourquoi, tous sans exception, à blâmer l’indifférence et la froideur de notre société et du monde, en s’exceptant eux-mêmes.

Évidemment, je continuais de sentir intérieurement que ce n’est pas cela qu’il fallait et que le résultat serait nul ; cependant l’article fut inséré et je m’engageai à prendre part au recensement ; j’avais élaboré le projet de l’affaire et celle-ci m’entraînait.

IV


Sur ma demande, on me désigna pour recenser un quartier de l’arrondissement Khamovniki, près du marché Smolenskï, dans la ruelle Prototchnï, entre le passage Bérégovoï et la ruelle Nikolskï. Dans ce quartier se trouvent les maisons qu’on appelle en général la maison ou forteresse de Rjanof. Ces maisons appartenaient jadis au marchand Rjanof ; elles appartiennent à présent aux marchands Zimine.

J’avais depuis longtemps entendu dire que c’était là le boulevard de la plus affreuse misère et du libertinage ; c’est à cause de cela que je sollicitai des organisateurs du recensement l’emploi de recenseur dans cet endroit. Ma proposition fut acceptée.

Ayant reçu les ordres du Conseil municipal, j’allai seul, quelques jours avant le recensement, faire le tour de mon arrondissement. À l’aide du plan qu’on m’avait donné, je trouvai bientôt la forteresse de Rjanof.

J’entrai par la ruelle Nikolskï. Elle se termine par une maison sombre, à gauche, sans porte sur la rue ; à l’aspect de cette maison, je devinai que c’était la forteresse de Rjanof.

En descendant la rue Nikolskï, je rencontrai des garçons de 10 à 14 ans, vêtus de kaftans et de paletots, qui glissaient, les uns sur deux pieds, les autres sur un seul patin, et descendaient la pente en suivant l’écoulement des eaux, le long du trottoir qui longe cette maison. Ces enfants étaient en guenilles et, comme les gamins des villes, ils étaient agiles et hardis. Je m’arrêtai à les regarder. Une vieille aux joues pendantes, au teint jaune, tourna le coin de la rue. Elle montait vers le marché de Smolenskï, soufflant bruyamment à chaque pas comme un cheval poussif.

Après m’avoir rencontré, elle s’arrêta pour se reposer. En tout autre endroit, cette vieille m’aurait demandé de l’argent, mais ici elle commença à me parler. « Tiens, dit-elle, en montrant les gamins qui glissaient, ils ne font que folâtrer ! Ils deviendront Rjanovtsi, comme leurs pères. » L’un des garçons en paletot et en casquette sans visière, entendit ces paroles et s’arrêta. « Qu’as-tu à insulter les gens ? » — cria-t-il à la vieille. — « Tu es, toi, le serpent de Rjanof ! » Je demandai au garçon : « Vous demeurez ici ? » — « Oui, et elle aussi. Elle a volé une tige de botte ! » — s’écria le garçon, et, lançant le pied en avant, il alla plus loin. La vieille éclata en injures qu’entrecoupait la toux. Sur ces entrefaites, un vieillard, blanc comme un cygne, vêtu de haillons, descendait au milieu de la rue en balançant ses bras ; il tenait d’une main un paquet (kalatch) et des baranki. Ce vieillard avait l’air d’un homme qui vient de se donner du cœur avec un verre. Ayant entendu probablement les injures de la vieille, il prit son parti. « Attendez, petits diables, gare à vous ! » cria-t-il aux enfants, et faisant semblant de se diriger vers eux, il passa devant moi et monta sur le trottoir. Dans une autre rue, comme, par exemple, à l’Arbate, ce vieillard m’aurait frappé par sa vieillesse, sa débilité et sa misère. Ici c’était un ouvrier gai, qui, sa journée finie, revenait chez lui. Je le suivis. Il tourna à gauche de la rue Prototchni et, après avoir dépassé la maison et la porte, il entra dans une petite cantine.

Sur la rue Prototchni donnaient deux portes cochères et les portes d’un restaurant, d’un cabaret, de quelques triperies et d’autres boutiques. C’était là la forteresse de Rjanof. Tout y était gris, sale et puant — les bâtiments, les logements, les cours et les gens. La plupart de ceux que j’y rencontrai étaient déguenillés et à demi-vêtus. Les uns passaient, les autres allaient en courant d’une porte à l’autre. Deux d’entre eux marchandaient des hardes.

Je fis le tour du bâtiment à partir de la ruelle Prototchni et du passage Bérégovoï, et quand je fus de retour, je m’arrêtai près de la porte de l’une des maisons. Je voulais y entrer pour voir ce qui se passait à l’intérieur, mais cela m’était pénible : qu’aurais-je dit si on m’avait demandé ce que je venais faire ? Après un moment d’hésitation, je me décidai néanmoins à entrer. Aussitôt que je fus arrivé dans la cour, je sentis une affreuse puanteur. Je tournai le coin et, au même instant, j’entendis à ma gauche, dans une galerie en bois, des pas précipités, d’abord sur les planches de la galerie, puis sur les marches de l’escalier. Une femme maigre sortit la première en courant, les manches retroussées, vêtue d’une robe rose déteinte et les pieds nus dans des souliers. Derrière elle, courait un homme aux cheveux en désordre, chaussé de galoches, vêtu d’une chemise rouge et d’une culotte large comme une jupe. L’homme rattrapa la femme sous l’escalier : « Tu ne m’échapperas pas » -— dit-il en riant. « Viens, diable louche ! » s’écria-t-elle, évidemment flattée par cette poursuite, mais elle m’aperçut et me cria avec colère : « Qu’est-ce qu’il vous faut ? » Comme je ne demandais personne, je me troublai et m’en allai.

Il n’y avait rien d’étonnant dans ce qui venait de se passer ; mais ce que je venais de voir de l’autre côté de la cour, — la vieille injurieuse, le vieillard gai et les gamins qui patinaient, — tout cela me montra sous un nouveau jour l’affaire que j’avais projetée. Je compris alors, pour la première fois, que tous ces malheureux auxquels je voulais faire du bien, outre les moments qu’ils passent à attendre, souffrant de la faim et du froid, la permission d’entrer dans la maison, avaient encore du temps de reste et l’employaient à quelque chose. Ils avaient eux aussi 24 heures par jour ; ils avaient eux aussi toute une vie à laquelle je n’avais jamais pensé. Ici, je compris pour la première fois, que tous ces gens, outre le désir de se mettre à l’abri du froid et d’apaiser leur faim, doivent encore passer de n’importe quelle manière les 24 heures du jour. Je compris que ces êtres doivent se fâcher, s’ennuyer, faire les braves, se chagriner et se réjouir. Pour moi, quelque étrange que cela soit, je vis clairement, pour la première fois, que l’affaire que j’avais entreprise ne pouvait pas consister seulement à habiller et à nourrir un millier de gens, comme on peut nourrir et faire rentrer au bercail un millier de moutons, mais qu’elle consistait à faire du bien aux hommes. Et quand je compris que chacun de ces milliers de gens était le même homme, avec le même passé, les mêmes passions, les mêmes erreurs, les mêmes séductions, les mêmes idées, les mêmes questions, en un mot le même homme que moi, mon entreprise me parut alors si difficile, que je sentis mon impuissance ; mais l’affaire était commencée et je la continuai.

V


Le jour de l’ouverture des opérations du recensement, les étudiants recenseurs vinrent dès le matin, et moi, le bienfaiteur, j’arrivai seulement vers midi. Je ne pouvais pas arriver plus tôt, parce que je m’étais levé à dix heures, parce que j’avais pris mon café et fumé, en attendant que la digestion se fit. À midi, j’arrivai à la porte de la maison de Rjanof. Un sergent de ville me montra une cantine du passage Bérégovoï où les recenseurs avaient dit de faire venir tous ceux qui les demanderaient. J’entrai dans la cantine. Elle était sale, puante et très sombre. En face se trouvait le comptoir, à gauche une chambre renfermant des tables couvertes de serviettes d’une propreté douteuse, à droite, une grande chambre avec des colonnes et des tables près des fenêtres et le long des murs. Quelques hommes étaient à table et prenaient du thé, les uns déguenillés, les autres mis convenablement, comme des ouvriers ou de petits boutiquiers ; quelques femmes se trouvaient avec eux. La cantine était très sale, mais on voyait de suite qu’elle faisait de bonnes affaires à l’air affairé de l’homme qui se tenait derrière le comptoir et à l’empressement des garçons. À peine venais-je d’entrer qu’un de ceux-ci se disposa à me débarrasser de mon paletot et à servir ce que je demanderais. Là, évidemment, les gens avaient pris l’habitude d’un travail actif et régulier. Je demandai où étaient les recenseurs. « Vania ! » cria un petit homme vêtu à l’allemande, qui rangeait quelque chose dans l’armoire de l’autre côté du comptoir. — C’était le patron de la cantine, un moujik de Kalouga, Ivan Fedorovitch, qui louait la moitié des logements des maisons Zimine et les sous-louait à des locataires. Un garçon, âgé d’environ 18 ans, au nez aquilin, au teint jaune, accourut. — « Conduis ce monsieur chez les recenseurs ; ils sont allés au grand corps de logis au-dessus du puits ». Le garçon jeta sa serviette, passa un pardessus, une chemise et un pantalon blancs, mit sa casquette à grande visière et, marchant à petits pas, il me conduisit par une porte de derrière, munie de poulies, dans la cuisine puante. De là nous passâmes par le vestibule où nous rencontrâmes une vieille qui portait avec précaution, je ne sais où, des entrailles infectes, enveloppées dans des chiffons. En sortant du vestibule, nous descendîmes dans une cour en pente, encombrée de bâtiments de bois surmontant des rez-de-chaussée en pierre. Il régnait dans cette cour une odeur écœurante. Le centre de ces émanations était les lieux d’aisances, près desquels des gens se pressaient continuellement. Les cabinets semblaient même indiquer seulement l’endroit près duquel on allait à la selle. Il était impossible, en passant dans la cour, de ne pas remarquer ces lieux ; on se sentait toujours incommodé par l’atmosphère qu’infectaient les vapeurs qui se dégageaient de là.

Le garçon, retroussant son pantalon blanc, me fit passer au milieu d’excréments pour la plupart glacés, et se dirigea vers l’un des bâtiments. Chacun de ceux qui passaient dans la cour ou dans la galerie s’arrêtait pour me regarder. Évidemment, un homme, proprement mis, était un prodige en cet endroit.

Le garçon demanda à une femme : « si elle savait où étaient les recenseurs » ; — trois hommes lui répondirent aussitôt ; l’un dit : « au-dessus du puits », l’autre ajouta qu’ils y avaient été, mais qu’ils en étaient sortis et qu’on les trouverait chez Nikita Ivanovitch. Un vieillard, vêtu seulement d’une chemise, qui se rajustait près des lieux d’aisances, dit qu’ils se trouvaient au numéro 30. Le garçon en conclut que ce renseignement était le plus vraisemblable et il me conduisit au numéro 30, qui se trouvait sous l’auvent du sous-sol. Il était très-obscur et il y régnait une puanteur, tout autre que celle de la cour. Nous descendîmes et suivîmes un corridor obscur, dont le sol terreux n’était seulement pas recouvert de planches. Quand nous passâmes dans le corridor, une porte s’ouvrit brusquement et j’aperçus un vieillard ivre en chemise et ne ressemblant nullement à un moujik. Une blanchisseuse aux manches retroussées, aux bras savonneux, charriait cet homme en poussant des cris perçants.

Vania, mon guide, écarta l’ivrogne et le tança d’importance. « Comment pouvez-vous causer un pareil scandale, — dit-il, — et vous êtes officier ! »

Nous allâmes ensuite à la porte du numéro 30. Vania la tira à lui. La porte grinça en dérapant et nous nous vîmes, entourés de vapeurs savonneuses et sentîmes une odeur infecte de mauvais aliments et de tabac ; nous étions plongés dans une profonde obscurité. Les fenêtres étaient du côté opposé ; à gauche et à droite, de petites portes diversement disposées conduisaient dans les chambres aux cloisons faites de planches minces et inégales et peintes en blanc. On voyait à gauche, dans la chambre obscure, une femme qui lavait dans une auge. À droite, une vieille regardait par une petite porte. D’un autre côté, j’aperçus un moujik barbu, la face rubiconde, et chaussé de laptis, qui était assis sur un nary, les mains sur les genoux, et agitait ses pieds en les regardant d’un air sombre.

À l’extrémité du corridor se trouvait une petite porte qui conduisait dans la chambre où étaient les recenseurs. C’était la chambre de la patronne de tout le numéro 30 ; elle avait loué tout le numéro à Ivan Fedorovitch et elle le relouait au mois ou à la nuit. Dans cette petite chambre, au-dessous d’une image de doublé, était assis un étudiant recenseur. Il tenait dans ses mains les feuilles, et interrogeait, comme un juge d’instruction, un homme en chemise et en gilet. C’était l’amant de la patronne qui répondait pour elle aux questions. La patronne — une vieille femme — y était aussi avec deux locataires venus en curieux. Dès que je fus entré dans la chambre déjà remplie, je me dirigeai vers la table. Je souhaitai le bonjour à l’étudiant et il continua son interrogatoire. Pour moi, je commençai à interroger et à examiner les habitants de ce logement pour remplir la mission que je m’étais donnée.

Mes observations terminées, je conclus que, dans ce premier logement, il n’y avait aucun homme sur qui je pusse exercer ma bienfaisance. Quoique je fusse frappé de la misère, de la petitesse et de la saleté du logement en comparaison du palais que j’habitais, la patronne vivait dans l’aisance par rapport aux pauvres des villes. Son existence aurait semblé de l’abondance et du luxe, auprès de la vie pauvre que j’avais étudiée dans les villages. Elle possédait un lit de plumes, une couverture de contrepoint, un samovar, une pelisse. Son armoire renfermait de la vaisselle. L’amant de la patronne avait le même air d’aisance. Il possédait une montre et sa chaîne. Les locataires étaient plus pauvres ; mais il n’y en avait pas un seul qui eût besoin d’une assistance immédiate : la femme qui lavait son linge dans une auge, avec ses enfants, avait été abandonnée par son mari ; une vieille veuve se disant sans moyens d’existence, et enfin le moujik chaussé de laptis et qui me dit n’avoir pas mangé de tout le jour. L’enquête révéla que tous ces gens n’avaient pas grand besoin et que, pour les aider, il fallait bien les connaître.

Quand j’offris à la femme abandonnée de placer ses enfants dans un asile, elle se désola, devint pensive, me remercia beaucoup, mais, évidemment, elle n’en voulait pas ; elle aurait préféré qu’on lui donnât de l’argent. Sa fille aînée l’aidait à blanchir ; la cadette prenait soin du garçon. La vieille désirait entrer dans un hospice, mais, après avoir examiné son logement, je vis qu’elle n’était pas dans la détresse. Elle possédait un coffre contenant ce qui lui appartenait, une théière et une boîte de bonbons Montpensier renfermant du thé et du sucre. Elle tricotait des bas et des gants et recevait un secours mensuel d’une bienfaitrice.

Quant au moujik, il avait plus besoin d’eau-de-vie que de nourriture et ce qu’on lui eût donné aurait été dépensé au cabaret. Ainsi, il n’y avait personne dans ce logement à qui je pusse donner de l’argent pour lui venir en aide. Aussi ces pauvres me paraissaient-ils douteux. Je pris en note le nom de la vieille, de la femme avec ses enfants et du moujik. Je résolus de ne m’occuper d’eux qu’après les vrais nécessiteux que je pensais rencontrer dans cette maison. Je croyais que, pour distribuer des secours, il était nécessaire de suivre une méthode : commencer par les plus malheureux et continuer par ceux de ce genre. Mais, dans tous les autres logements, le même fait se présenta ; je rencontrai toujours des gens qu’il fallait scruter plus à fond avant de les secourir. De misérables qu’on pût rendre heureux avec de l’argent — il n’y en avait pas. J’ai honte de le dire, mais je commençais à être désappointé de ne trouver dans ces maisons rien de semblable à ce que j’attendais. J’espérais trouver ici des gens peu ordinaires ; mais, en visitant tous les logements, je m’assurai que les habitants de ces maisons n’avaient en réalité rien de particulier, et qu’ils ressemblaient à ceux au milieu desquels je vivais.

Ainsi que parmi nous, il y avait là des gens plus ou moins bons, plus ou moins mauvais, plus ou moins heureux, plus ou moins malheureux. Ces derniers étaient les mêmes que ceux qui vivent parmi nous, c’est-à-dire des malheureux tels, que leur infortune ne résultait pas des circonstances extérieures, mais d’eux-mêmes, de sorte qu’on ne pourrait remédier à leur misère par le don d’un papier quelconque.



VI


Les habitants de ces maisons appartiennent à la lie du peuple des villes, qui compte à Moscou plus de cent mille âmes. Il y a, dans cette maison, des représentants des diverses classes de cette population ; il y a de petits patrons et des maîtres cordonniers, des brossiers, des menuisiers, des tourneurs, des tailleurs, des forgerons, des cochers, des revendeurs et des marchands qui travaillent à leur compte, des blanchisseurs, des ouvriers, des journaliers, et des gens sans profession déterminée, des mendiants et des prostituées.

Il y avait là beaucoup de ceux que j’avais vus à l’entrée de la maison Liapine, mais ces gens étaient disséminés parmi les ouvriers. En outre, je les avais vus au moment le plus critique pour eux, quand ils avaient tout mangé et tout bu. Chassés des restaurants, ils avaient faim et froid et attendaient comme une manne céleste la permission d’entrer dans l’asile de nuit et de là dans la prison qui leur semble la terre promise, et leur envoi dans leur pays. Mais ici je les vis parmi des ouvriers, qui étaient plus nombreux et au moment où par un moyen quelconque ils avaient acquis 3 ou 5 copecks pour le coucher et quelquefois un rouble pour la nourriture et la boisson.

Quoiqu’il paraisse étrange de dire cela, je n’éprouvai ici rien de semblable à l’impression que j’avais ressentie dans la maison Liapine ; au contraire, pendant la première tournée, moi et les étudiants, nous éprouvions une sensation presque agréable. Et puis, pourquoi dirai-je « presque satisfaisante ? » Cela n’est pas ; la sensation provoquée par nos relations avec ces gens, quoiqu’il paraisse étrange de parler ainsi, était franchement très satisfaisante.

La première impression fut que la plupart de ceux qui habitent cette maison étaient des ouvriers et de très braves gens. Nous surprenions au travail plus d’une moitié des habitants ; les blanchisseuses près des auges, les menuisiers à l’établi, les cordonniers sur leur chaise. Les logements étroits étaient pleins de monde et le travail marchait gaiement et vaillamment. On sentait une odeur de sueur ; une odeur de cuir chez le cordonnier, de copeau, chez le menuisier. Souvent l’on entendait une chanson et l’on voyait des bras musculeux, les manches retroussées, accomplir avec promptitude et agilité les mouvements habituels.

Partout on nous recevait d’une façon gaie et affable : notre incursion dans la vie ordinaire de ces gens n’excitait généralement pas leur ambition ni le désir de montrer leur importance et d’étonner, comme cela avait lieu à l’apparition des recenseurs dans les logements des gens aisés. Au contraire, à toutes nos questions on répondait comme il fallait, sans y attacher trop d’importance. Nos questions leur servaient uniquement de prétexte pour s’égayer et plaisanter : ils faisaient remarquer par exemple que les uns, les gros, devaient être comptés pour deux, que deux autres ne pouvaient être inscrits que pour un, etc.

Nous surprîmes à dîner et à prendre du thé plusieurs d’entre eux et chaque fois que nous leur souhaitions bon appétit, ils nous répondaient : « Soyez les bienvenus », et même nous faisaient place. Au lieu des repaires et de la population changeante que nous comptions y trouver, nous remarquâmes dans cette maison beaucoup de logements que les mêmes gens habitaient depuis longtemps. Un menuisier avec ses ouvriers et un cordonnier avec ses maîtres logeaient dans l’un depuis dix ans. Le logement du cordonnier était très sale et très étroit, mais on y travaillait gaiement. J’essayai d’engager la conversation avec un ouvrier, afin d’apprendre de lui ses malheurs et combien il devait à son maître, mais il ne comprit pas et me parla en très bons termes de sa vie et de son maître.

Un logement était occupé par un vieillard et une femme âgée. Ils vendaient des pommes. Leur chambre était bien chauffée, propre et bien garnie. Le plancher était recouvert de paillassons qu’ils se procuraient au dépôt des pommes. Ils avaient des coffres, une armoire, un samovar et de la vaisselle. Dans un coin se trouvaient des images nombreuses et devant elles étaient suspendues deux lampady ; au mur étaient accrochées des pelisses qu’un drap protégeait contre la poussière. La vieille avait le front sillonné de rides comme les rayons d’un astre ; elle était affable, bavarde, et semblait satisfaite de sa belle et paisible existence.

Ivan Fedotich, le patron du caboulot et des logements, vint nous accompagner. Il plaisanta d’une manière affable plusieurs locataires, les appelant tous par leur nom et par leur nom patronymique, et nous décrivant sommairement leur caractère. C’étaient tous des gens ordinaires, des Martins Semienovitchs, des Piotres Piotrovitchis, des Marias Ivanovnas, — gens qui ne se croyaient pas malheureux et ne manquaient pas de fierté ; c’étaient, en effet, des hommes comme tout le monde.

Nous nous attendions à ne rencontrer là que des choses affreuses, et tout à coup, au lieu de choses affreuses, nous y voyions quelque chose qui non seulement n’était pas affreux, mais encore était bien et excitait involontairement notre estime. Et ces braves gens étaient si nombreux que les individus déguenillés, perdus et oisifs, qu’on rencontrait de temps en temps parmi eux ne troublaient pas l’impression générale.

Les étudiants ne furent pas aussi frappés que moi. Ils accomplissaient simplement une œuvre qu’ils croyaient utile à la science et faisaient leurs observations au hasard ; mais j’étais un bienfaiteur, j’étais venu pour assister les malheureux, les hommes perdus, les dépravés, que je pensais rencontrer dans cette maison. Et soudain, au lieu de malheureux, de perdus, de dépravés, je voyais en majorité des travailleurs, de braves gens tranquilles, contents, gais et affables.

Je ressentis très vivement cette impression quand je rencontrai, dans ces logements, la nécessité criante que je m’étais proposé d’assister.

Quand je rencontrai cette nécessité, je trouvai toujours qu’on y avait déjà remédié, qu’on avait déjà apporté les secours auxquels j’avais songé. On avait porté secours avant moi, et qui était-ce donc ? — Ces mêmes malheureux, ces dépravés que je voulais sauver ; et ils les avaient aidés comme il m’eût été tout à fait impossible de le faire.

Dans un sous-sol était couché un vieillard atteint du typhus. Il n’avait aucun parent. Une femme veuve avec sa fille, qui lui était étrangère, mais était sa voisine, le soignait, lui donnait du thé et lui achetait des médicaments de son propre argent. Dans un autre logement, se trouvait une femme atteinte de fièvre puerpérale. Une femme qui vivait de prostitution, berçait l’enfant, lui donnait le biberon et avait, pour cela, abandonné son métier pendant deux jours. Une fille restée orpheline, avait été recueillie par la famille du tailleur qui, lui-même, avait trois enfants. Il ne restait donc que les malheureux, les oisifs, les fonctionnaires, les copistes, les laquais sans place, les mendiants, les ivrognes, les prostituées, les enfants qu’on ne pouvait pas secourir avec de l’argent, mais qu’il fallait d’abord bien connaître avant de les aider. Je cherchais tout simplement des malheureux, des malheureux par pauvreté, qu’on put aider, en partageant avec eux notre superflu, et il me semblait que c’était pour moi un véritable malheur de ne les point rencontrer, tandis que je rencontrais des malheureux qui exigeaient beaucoup plus de temps et de soucis.



VII


Les malheureux dont j’inscrivis les noms se divisaient naturellement, à mon point de vue, en trois groupes, à savoir : ceux qui avaient perdu d’anciennes positions avantageuses et en attendaient le retour (ceux-là appartenaient aux basses classes et aux classes éclairées) ; puis les prostituées qui sont très nombreuses dans ces maisons, et en troisième lieu les enfants.

Le plus grand nombre de ceux que je trouvai et inscrivis étaient de la première catégorie ; c’étaient des gens qui avaient perdu leur situation avantageuse et qui avaient appartenu au monde des fonctionnaires et des citadins. Dans presque tous les logements que nous visitions avec le patron Ivan Fedotitch, celui-ci, nous disait : « Vous pouvez vous dispenser d’écrire les feuilles vous-mêmes ; il y a un homme ici qui peut faire cela, car il n’a pas encore bu d’aujourd’hui. »

Et Ivan Fedotitch appelait cet homme par son nom et par son nom patronymique, et cet homme était toujours un de ces déchus des hautes classes. À l’appel d’Ivan Fedotitch, l’on voyait sortir d’une caisse sombre quelque ex-gentilhomme riche ou quelque fonctionnaire, la plupart du temps ivre et toujours en haillons. S’il ne s’était pas encore enivré, il s’occupait volontiers de l’affaire qu’on lui offrait, hochait la tête avec expression, faisait ses observations en termes érudits, et tenait entre ses mains sales et tremblantes, d’un air de caresse retenue, la carte proprette, imprimée sur papier rouge, regardant avec orgueil et mépris ceux qui habitaient avec lui. Il semblait triompher, par la supériorité de son instruction, de ceux qui l’avaient tant de fois humilié. Il se réjouissait ostensiblement de ses relations avec le monde où l’on fait imprimer des cartes sur papier rouge, ce monde dont il était lui-même autrefois. Presque toujours, quand je questionnais un de ces hommes sur sa vie, il se mettait à me raconter non seulement avec plaisir, mais encore avec feu, l’histoire, apprise par cœur comme une prière, des malheurs qui l’avaient accablé et qui provenaient de ce qu’il n’occupait pas le rang que lui assignait son éducation.

Ces gens-là, pour la plupart, sont dispersés dans tous les coins de la maison de Rjanof. Un logement était exclusivement occupé par eux, hommes et femmes. Dès que nous arrivâmes, Ivan Fedotitch nous dit : « Eh bien, vous voici dans le logement des nobles. » Le logement était tout plein : presque tous, une quarantaine d’hommes, étaient chez eux. Il n’était pas, dans toute la maison, de gens plus déchus, plus malheureux, plus vieux et plus jeunes, plus pâles, plus pervers. J’adressai la parole à quelques-uns. Presque toujours c’était la même histoire, mais plus ou moins développée. Chacun d’eux avait été riche, ou bien il avait son père, sa mère, son frère ou son oncle, qui étaient ou qui sont encore aujourd’hui riches, ou enfin son père ou lui-même avait une position excellente. Puis était arrivé un malheur causé par des envieux, par son excessive bonté ou par un événement imprévu, et maintenant, il avait tout perdu et était obligé de vivre dans cette situation qui lui paraissait odieuse et indigne de lui, — dévoré par les poux, déguenillé, dans une société d’ivrognes et de libertins, se nourrissant de foie et de pain et tendant la main. Toutes les idées, tous les désirs de ces gens étaient dirigés vers le passé. Le présent leur paraissait peu naturel, décourageant et ne méritant pas qu’on y prêtât attention. Aucun d’eux n’avait de présent. Il gardait seulement le souvenir du passé et, pour l’avenir, il concevait uniquement des désirs qui pouvaient se réaliser à chaque instant et dont la réalisation réclamait peu de chose ; mais ce peu de chose manquait, et la vie s’en allait en vain, chez les uns, la première année, chez les autres la cinquième, chez d’autres encore la trentième. Les uns n’avaient besoin que de s’habiller comme il faut, pour aller chez une personne qu’ils connaissaient et qui leur était favorable ; l’autre désirait seulement pouvoir se vêtir, payer ses dettes et aller jusqu’à Orel ; un troisième manquait de ressources pour continuer un procès qui devait être résolu en sa faveur, et alors il pourrait mener la vie d’autrefois. Ils disaient tous qu’il ne leur fallait que de l’extérieur pour se remettre dans la position qu’ils jugeaient digne d’eux et qu’ils croyaient heureuse.

Si je n’avais pas été conduit par la vanité de la bienfaisance, il m’aurait suffi d’examiner un peu leurs physionomies jeunes ou vieilles, pour la plupart faibles et sensuelles, mais bonnes, pour comprendre qu’on ne pouvait remédier à leur infortune par les moyens extérieurs, qu’ils ne pouvaient être heureux dans n’importe quelle position, si leur manière d’envisager la vie restait la même, qu’ils ne sont pas des gens extraordinaires dans des conditions particulièrement malheureuses, mais qu’ils sont les mêmes gens que nous et que ceux dont nous sommes entourés de tous côtés. Je me souviens que je me sentais mal à l’aise, pendant mes relations avec cette sorte de malheureux. Maintenant je comprends quelle en était la cause : je me voyais en eux comme dans un miroir. Si j’avais examiné ma vie et celle des gens qui m’entouraient, j’aurais vu qu’il n’y avait pas de différence entre les uns et les autres hommes.

Ceux qui m’entourent, qui habitent dans de grands appartements ou dans leurs propres maisons, au Sivtzefvrajek, et dans la rue Dmitrovkâ et non pas à la maison de Rjanof, mangent et boivent bien et ne se bornent pas à du foie, du hareng et du pain ; ils n’en sont pas pour cela moins malheureux. Eux aussi, sont mécontents de leur position, regrettent le passé et désirent ce qu’ils n’ont pas ; et cette position meilleure qu’ils ont en vue est la même que celle après laquelle soupirent les habitants de la maison Rjanof ; c’est une situation dans laquelle ils pourraient moins travailler et profiter davantage du travail d’autrui. Il n’y a de différence que dans le degré et dans le temps.

Si j’y avais pensé, j’aurais pu comprendre cela ; mais je n’avais pas réfléchi, et je questionnais ces gens et inscrivais leurs noms, me proposant de les assister, après avoir appris le détail de leur position et de leurs besoins. Je ne comprenais pas alors qu’il n’y a qu’un seul moyen d’assister de tels hommes, c’est de changer leur manière de voir. Et pour changer la manière de voir de son prochain, il faut connaître le meilleur mode d’envisager les choses, et vivre selon ses principes ; tandis que moi je vivais et j’envisageais les choses sous ce même point de vue qu’il fallait justement changer pour que ces gens cessassent d’être malheureux.

Je ne voyais pas que ces individus étaient misérables non parce qu’ils manquaient d’une nourriture substantielle, mais parce que leurs estomacs étaient gâtés et exigeaient des mets irritant l’appétit ; je ne voyais pas que, pour les soulager, il fallait guérir d’abord leur estomac. Quoique j’anticipe, je dirai ici que de tous ces gens que j’inscrivis, je n’en assistai effectivement aucun ; toutefois, je fis pour quelques-uns ce qu’ils voulaient et ce qui me semblait pouvoir les mettre sur pied. De ces hommes, trois surtout me sont très bien connus. Tous les trois, après plusieurs relèvements et plusieurs rechutes, sont à présent dans la même situation qu’il y a trois ans.




VIII


La deuxième catégorie des malheureux que je voulais secourir ensuite étaient les prostituées ; de telles femmes sont très nombreuses dans cette maison et il y en a de tous genres, depuis les femmes jeunes et sémillantes jusqu’aux vieilles affreuses, horribles, aux traits flétris. Le désir de secourir ces femmes, que d’abord je n’avais pas en vue, se fit sentir en moi, après les faits suivants.

C’était au milieu de notre tournée; nous avions déjà acquis la routine du rapport. En entrant dans un nouveau logement, nous demandions immédiatement le maître ; l’un de nous s’asseyait, s’emparait d’une place libre quelconque pour les inscriptions ; l’autre allait dans les coins, questionnait chacun à part et transmettait ses renseignements au premier.

Nous entrâmes dans un logement de sous-sol. Un étudiant alla chercher le maître et je me mis à questionner tous ceux qui s’y trouvaient. Le logement était disposé ainsi : au milieu d’une pièce de quatre mètres carrés se trouvait un poêle ; quatre cloisons partaient du poêle en rayonnant et formaient quatre petites chambres. Dans la première, qu’il fallait traverser pour aller dans les autres et où se trouvaient quatre lits, nous vîmes deux personnes, un vieillard et une femme. Après cette chambre venait une autre longue chambrette, dans laquelle se tenait le maître, un jeune homme très pâle, vêtu d’un habit de drap gris. À gauche, était situé le troisième compartiment, où se trouvait un homme endormi et probablement ivre et une femme en blouse rose, lâche par devant et serrée par derrière. La quatrième chambrette était de l’autre côté de la cloison ; on y pénétrait par la chambre du maître.

L’étudiant se rendit chez ce dernier ; quant à moi, je m’arrêtai dans la première pièce et questionnai le vieillard et la femme. Le vieillard était un ouvrier imprimeur sans travail pour le moment. La femme était l’épouse d’un cuisinier. Je passai dans la troisième pièce et questionnai la femme en blouse sur l’homme endormi. Elle me répondit que c’était un hôte. Je lui demandai : « qui êtes-vous ? » Elle me dit qu’elle était une paysanne du gouvernement de Moscou. — « Quelle est votre profession » ? Elle se mit à rire sans répondre. — « De quoi vivez-vous » ? répétai-je, supposant qu’elle n’avait pas compris ma question. — « Je passe le temps au caboulot » me dit-elle. N’ayant pas compris, je lui demandai de nouveau : « Quelles sont vos ressources » ? Elle se contenta de rire sans répondre. Dans la quatrième pièce, où nous n’avions pas encore été, plusieurs femmes riaient. Le bourgeois — le maître — sortit de sa chambrette et nous aborda. Il avait probablement entendu mes questions et les réponses de la femme. Il la regarda sévèrement et, s’adressant à moi, me dit : « c’est une prostituée », semblant content de savoir ce mot employé dans la langue des fonctionnaires et de le prononcer correctement. Et après m’avoir dit cela, en même temps qu’un sourire respectueux effleurait ses lèvres, il s’adressa à la femme. Bien qu’il s’adressât à elle, il changea de ton, subitement. Il lui parla vite et avec brusquerie, sans la regarder, comme on parle à un chien : « Pourquoi babilles-tu sans réflexion »? « — Je passe mon temps au caboulot ». — Si tu y passes ton temps, dis donc ce qu’il faut dire, « prostituée », — répétant ce mot encore une fois. — Tiens, elle ne sait même pas son nom ».

Ce ton me blessa. — « Nous n’avons pas le droit de lui faire honte, — dis-je ; si nous vivions comme il plaît à Dieu, il n’y aurait pas de prostituées. »

— Oui, cela est vrai, — dit le maître avec un sourire forcé.

— Ainsi nous ne devons pas leur adresser de reproches ; il faut les plaindre au contraire. Sont-elles réellement coupables ?…

Je ne me rappelle plus précisément en quels termes je dis cela, mais je me souviens que je fus révolté par le ton méprisant de ce maître d’un logement plein de ces femmes qu’il appelait prostituées ; tandis que j’éprouvais de la pitié pour cette femme, et que j’exprimai mon indignation et ma pitié. À peine avais-je dit cela que, dans la chambre où j’avais entendu les rires, les planches des lits craquèrent et, au-dessus de la cloison qui n’atteignait pas le plafond, se montra une tête crépue avec de petits yeux gonflés et une face rouge bistrée, puis une autre et encore une troisième tête. Il était probable que ces femmes étaient montées sur leurs lits ; toutes trois, le cou allongé, nous regardaient silen- cieusement, avec une attention soutenue, et retenant leur haleine. Il se fit un silence embarrassant. L'étudiant qui souriait, un moment auparavant, devint sérieux ; le maître se troubla et baissa les yeux. Les femmes retenaient toujours leur haleine, me regardaient et attendaient. J’étais encore plus confus que tous ces gens. Je n’aurais jamais cru qu’une parole jetée au hasard pût produire tant d’effet. C’est ainsi que le champ de mort d’Ezechiel, couvert d’ossements, trembla au contact de l'Esprit et que les morts tressaillirent. Je prononçai sans réflexion la parole d’amour et de pitié, et cette parole fit sur tous une impression telle que l’on aurait dit qu’il suffisait de l'entendre pour cesser d’être cadavre et se ranimer. Tout le monde me regardait et attendait ce qui allait se passer. On attendait que je disse les paroles et fisse les actions par lesquelles… les os devaient se rapprocher, se couvrir de chair et revivre. Mais je sentais que je n’avais pas ces paroles et ces actions au moyen desquelles j’aurais pu continuer ce que j’avais commencé ; dans mon for intérieur je sentais que je mentais, que j'étais moi—même comme eux, que je n’avais plus rien à dire, et je me mis à inscrire sur les feuilles les noms et la profession de tous les habitants de ce logement. Ce fait m'induisit en une nouvelle erreur et m’inspira l'idée que l’on pouvait porter secours à ces malheureux. Ma présomption me présentait cela comme facile à réaliser. Je me disais : inscrivons ces femmes et puis nous — (qui était ce nous? je ne m'en rendais pas compte), quand nous aurons tout inscrit, nous nous en occuperons. Je m'imaginais que nous, c’est-à-dire ceux-mêmes qui avaient réduit et réduisaient ces femmes à cet état durant plusieurs générations, pourrions un jour, dès que nous le voudrions seulement, réparer tout ce mal. Tandis qu’il aurait suffi de me rappeler ma conversation avec la prostituée qui berçait l`enfant de l’accouchée malade, pour comprendre toute la folie d’une pareille supposition. Quand nous vîmes cette femme avec l’enfant, nous crûmes que c’était le sien. A la question : qui êtes-vous ? elle repondit franchement qu’elle était une fille. Elle ne dit pas : « prostituée ». Seul, le bourgeois, le maître du logement employa ce terrible mot. Comme je supposais qu’elle avait un enfant, cela m’inspira l’idée de changer sa position. Je lui demandai :

— Est-ce votre enfant ?
— Non, il est à cette femme-là.
— Pourquoi donc le bercez-vous ?
— Elle m’en a prié. Elle se meurt.

Quoique ma supposition fût fausse, je continuai à lui parler dans le même sens. Je commençai à lui demander qui elle était et comment elle était tombée dans une telle position. Elle me raconta volontiers et très simplement son histoire. Elle était née a Moscou ; elle était fille d’un ouvrier. Elle resta orpheline, et sa tante la recueillit. En logeant chez sa tante, elle commença à fréquenter les restaurants. La tante était morte auparavant. Quand je lui demandai si elle voulait changer de vie, ma question parut ne l’intéresser en rien. Comment peut-en s’intéresser à quelque supposition impossible ? Elle se mit à rire et me dit : « Mais qui donc me prendrait avec un billet jaune ? »[3]

- Eh bien, vous pourriez trouver une place de cuisinière — lui dis je.

Cette idée me vint, parce que c’était une forte femme blonde, au visage rond, à l’air bon et bête. Les cuisinieres sont presque toujours ainsi. Evidemment mes paroles ne lui plaisaient pas. — Cuisinière ! mais je ne sais même pas cuire des poires, me dit-elle en souriant. Elle disait qu’elle ne savait pas, mais je vis sur sa figure qu’elle ne voulait pas être cuisinière et qu’elle regardait la profession de cuisinière comme inférieure.

Cette femme, comme la veuve de l’Évangile, ayant spontanément sacrifié tout ce qu’elle avait pour la malade, considérait en méme temps, comme toutes ses pareilles, l’état d’ouvrière comme bas et digne de mépris. Elle n’avait pas été élevée pour travailler, mais pour mener cette vie, qui paraissait naturelle à ceux qui l’entouraient.

Voilà son malheur. Par là, elle était tombée dans la position actuelle et y était retenue. Par cela méme, elle devait vivre au caboulot.

Qui donc, parmi nous — hommes et femmes — modifiera sa fausse manière d’envisager la vie ? Où sont parmi nous ces hommes persuadés que toute une vie laborieuse est plus estimable qu’une vie oisive, qui en sont convaincus et vivent conformément à cette conviction, et, conformément aussi à leur conviction, apprécient et estiment les autres hommes ? Si j’avais pensé à cela, j’aurais pu comprendre que ni moi, ni aucun de ceux que je connais, ne pouvions guérir cette maladie. J’aurais pu comprendre que ces têtes étonnées et attendries, qui se montraient derrière les cloisons, ne manifestaient que de l'étonnement en présence de la sympathie qu’on leur montrait, et, en aucune façon, l’espoir d’étre retirées de l'immoralité. Elles ne voient pas l’immoralité de leur vie. Elles voient qu’on les méprise et qu’on les injurie, mais elles ne peuvent pas comprendre la cause de ce mépris. Elles ont vécu, des l’enfance, parmi des femmes semblables, qui, elles le savent bien, ont toujours été et sont indispensables dans la société, si indispensables même qu’il y a des fonctionnaires du gouvernement qui prennent soin de leur existence régulière. En outre, elles savent qu’elles ont de l’ascendant sur les hommes, qu’elles les assujettissent, et souvent les dominent plus que les autres femmes. Elles voient que leur position dans la société, quoiqu’on les injurie toujours, est reconnue, et par les femmes, et par les hommes, et par les autorités. C'est pourquoi elles ne peuvent comprendre de quoi elles doivent se repentir et se corriger. Pendant une tournée, l’étudiant me raconta que, dans un logement, il y avait une femme faisant commerce de sa fille, agée de treize ans. Désirant sauver l’enfant, j'allai chez cette femme. La mère et la fille vivaient dans une grande misère. La mère, petite, brune, agée d’environ quarante ans, était une prostituée, laide de figure et méme désagréablement laide. La fille n’était pas belle, non plus. A toutes mes questions détournées touchant leur vie, la mère répondit avec défiance, d’un ton hostile et bref, devinant évidemment en moi un ennemi venu là dans une mauvaise intention. La fille ne répondait rien, ne regardant même pas sa mère ; il était évident qu’elle se fiait entièrement à sa mère. Elles n’excitaient pas en moi de la pitié, mais plutôt de l’aversion. Je résolus pourtant de sauver la fille, en inspirant de l’intérêt aux dames qui témoignaient quelque sympathie à la triste position de ces femmes et en les envoyant ici. Mais si j’avais pensé au long passé de la mère, à la manière dont était née cette fillette, comment elle l’avait élevée dans sa position, probablement sans le secours d’autrui, et en s’imposant de lourds sacrifices ; si j’avais pensé à la façon dont cette femme envisageait la vie, j’aurais compris qu’il n’y avait rien de mauvais ni d’immoral dans les actions de la mère : elle avait fait et faisait pour sa fille tout ce qu’elle pouvait, c’est-à-dire ce qui lui semblait préférable pour elle-même. On pouvait enlever par la violence cette fille a sa mère, mais il était impossible de lui persuader qu’elle faisait mal en faisant trafic du corps de son enfant. S’il était nécessaire de sauver quelqu’un, c’est cette femme, la mère, qu’il fallait sauver, et la sauver tout d’abord de cette façon d’envisager la vie, qui est approuvée par ce monde où la femme peut vivre en dehors du mariage, c’est- à-dire sans procréer et sans travailler, et ne songe qu’à satisfaire sa sensualité. Si j’avais réfléchi à cela, j’aurais compris que la plupart de ces dames, que je voulais envoyer ici pour sauver cette fille, vivent non seulement elles- mêmes sans procréer et sans travailler, en satisfaisant seulement leur sensualité, mais encore élèvent sciemment leurs filles pour cette même vie : l’une des mères emmène se fille au caboulot, l'autre l’emmène au bal. L’une et l'autre mères ont la même manière de comprendre la vie ; toutes deux pensent que la femme doit satisfaire la lubricité de l’homme et que, en retour, elle doit être nourrie, vêtue et plainte. Ainsi, comment nos dames auraient-elles corrigé

cette femme et sa fille ?
IX


Mes rapports avec les enfants furent encore plus étranges. Dans mon rôle de bienfaiteur, je portais aussi mon attention sur eux, désirant sauver les êtres innocents qui se perdaient dans ce repaire de luxure ; je pris leurs noms pour pouvoir ensuite m’occuper deux. Au nombre de ces enfants, je remarquai particulièrement un garçon de 12 ans, Serioja. Je plaignais de tout mon cœur ce garçon intelligent et hardi ; il demeurait chez un cordonnier, lorsque, celui-ci ayant été emprisonné, il se trouva sans asile : je résolus de lui faire du bien. Je vais raconter comment se termina ma bienfaisance à son égard ; car l’histoire de ce garçon démontre combien ma position était fausse dans mon rôle de bienfaiteur. Je le pris chez moi et l’installai à la cuisine. Je ne pouvais, bien entendu, admettre ce garçon pouilleux parmi mes enfants ? Je me croyais déjà très bon et trés généreux en le laissant soigner et nourrir par ma cuisinière et en lui donnant des vêtements usés. Le garçon resta chez moi une semaine. Pendant cette semaine, je lui dis, en passant, quelques mots, par deux fois, et me ren- dis, en me promenant, chez un cordonnier que je connaissais pour lui offrir d’admettre ce garçon chez lui comme apprenti. Un moujik, qui était venu me rendre visite, l’invita à venir à sa maison à la campagne comme travailleur ; le garçon refusa et disparut. Au bout d’une semaine, je me rendis à la maison Rjanof pour m’informer de lui. Il y était retourné, mais ne se trouvait pas là quand j’y vins. Depuis deux jours il se rendait a Presnenstrië proudï[4] où il s’était engagé pour 30 kopecks par jour dans une troupe habillée de costumes de sauvages, qui promenait un éléphant. Il y avait ce jour-là représentation publique. Je me rendis encore une fois à la maison, mais il était si ingrat qu’il m'évitait toujours. Si j’avais examiné alors la vie de ce garçon et la mienne, j’aurais compris qu’il était corrompu parce qu’il avait trop appris le moyen de vivre agréablement, sans rien faire, et qu’il avait perdu l’habitude du travail. Et moi, pour le combler de bienfaits et le corriger, je l’avais pris dans ma maison. Or, qu’avait-il vu chez moi? — Mes enfants qui avaient à peu près son âge et qui non-seulement ne travaillaient jamais pour eux, mais encore procuraient par tous les moyens de l’ouvrage à autrui, salissaient, gâtaient tout autour d’eux, se bourraient de choses douces et savoureuses, cassaient la vaisselle et jetaient aux chiens des morceaux qui auraient été pour ce garçon une friandise. Si je le tirais du « repaire » et si je l’emmenais dans une bonne place, il devait s’assimiler la manière d’envisager la vie qui existait dans cette bonne place ; et, d’après ces vues, il comprit que dans une bonne place il fallait vivre sans travailler, manger et boire doux, et vivre en s’amusant. Il ne savait pas, il est vrai, que mes enfants étudiaient péniblement les exceptions des grammaires grecque et latine ; il n'aurait même pas pu comprendre le but de cette étude. Mais il est évident que, s’il l’avaît compris, l’exemple de mes enfants aurait agi plus fortement sur lui. Il aurait compris alors que mes enfants, élevés ainsi à ne rien faire pour le moment, seraient, plus tard, en état de travailler le moins possible, grâce à leurs diplômes, et de jouir des biens de la vie, dans la plus large mesure. Ayant compris cela, il n’alla pas chez le moujik garder les moutons et les bestiaux, manger des pommes de terre et boire du kwass, mais il préféra promener au jardin zoologique, en costume de sauvage, un éléphant, pour 30 kopecks.

J’aurais du comprendre à quel point était inepte ma prétention de corriger les pauvres et les enfants qui périssaient d’oisiveté dans la maison de Rjanof, que je viens d’appeler un repaire et où, cependant, les trois quarts des gens travaillent, soit pour eux, soit pour les autres, tandis que moi-même j’élevais mes enfants dans le luxe et dans l’oisiveté. Mais je ne me rendais pas compte de mon ineptie.

Dans cette maison de Rjanof, il y avait quantité d’enfants dans l’état le plus déplorable ; c’étaient des enfants de prostituées, des orphelins, des enfants que les mendiants font promener dans les rues. Il y avait de quoi frémir en les voyant.

Par l’expérience que j’en avais faite avec le petit Serge, je compris qu’il n’était impossible de leur venir en aide et que ma vie s’y opposait.

Lors du séjour de Serge chez moi, je me souvins que je m’efforçai de lui cacher ma manière de vivre et surtout celle de mes enfants. Je sentais que tous les efforts que je faisais pour le diriger et pour l’habituer à une existence bonne et laborieuse, étaient rendus vains par l’exemple que je donnais moi-même, dans ma vie de famille.

Prendre chez soi le bébé d’une prostituée ou d’une mendiante, c’est chose facile. Il est aussi très aisé, si on a de l’argent, de débarbouiller ce bébé, de l’habiller proprement, de l'engraisser, de l'éduquer, de le rendre savant... Mais lui apprendre à gagner sa vie par le travail, c’est tout autre chose ; cela nous est impossible à nous autres, qui vivons sans rien faire et faisons tout le contraire de ce que nous enseignons. Notre exemple et les secours matériels par lesquels nous voulons améliorer le sort des pauvres, tout cela, combiné ensemble, produit un effet tout opposé. On peut bien prendre un jeune chien, l'élever, le dresser, et le faire rapporter ; mais quand il s’agit d’un homme, cela ne suffit pas. On a beau l'engraisser, le dorloter et lui apprendre le grec : il faut d’abord qu’il sache vivre, c’est à dire donner plus qu’i1 ne reçoit. Cette science, il ne l’apprendra pas de nous, ni dans notre maison, ni dans un asile quelconque, fondé par nous.



X


Je n’eprouvais plus ce sentiment de pitié pour mes semblables et de dégoût pour moi-même, que j’avais ressenti dans la maison de Liapine. J’etais entièrement résolu à réaliser mon projet de secourir les hommes que j'avais rencontrés dans la maison de Rjanof. Chose étrange! — Il semble que faire du bien, donner de l’argent aux nécessiteux, est une bonne action qui doit procurer à chacun le contentement de soi-même. C'est pourtant tout le contraire qui se produisait. La charité provoquait en moi un sentiment de malveillance et de blâme à l’égard des hommes.

Un soir, pendant le premier recensement, il se passa la même scène qu’à la maison Liapine : mais elle produisit, sur moi, un effet tout différent.

Je trouvai dans un logement un malheureux qui devait être secouru immédiatement. Je trouvai aussi une femme qui n’avait pas mangé depuis deux jours.

Dans un vaste asile de nuit, presque vide, je demandai à une vieille, si elle connaissait des gens pauvres qui eussent faim ? La vieille réfléchit un moment et me nomma deux personnes. Puis, aprés s’étre creusé la tête, elle me dit soudain, en regardant fixement un lit occupé: « Tiens, mais ici, je crois qn’il y a une femme qui n’a pas mangé. » — « Pas possible ! Mais quelle est cette femme ? »

— « C’était une fille de joie ; à présent elle ne trouve plus de clients et n’a pas de quoi vivre. La maîtresse de l’asile avait d’abord pitié d’elle ; elle veut, aujourd'hui, la mettre à la porte. — « Agafia ! (Agathe) Agafia ! » cria la vieille.

Nous nous approchâmes, et quelqu’un se leva du lit. C’était une femme aux cheveux grisonnants, ébouriffés ; elle était maigre comme un squelette, vêtue d’une chemise déchirée ; elle écarquillait ses grands yeux brillants et fixes. Elle paraissait nous regarder sans nous voir et s’efforçait d’attraper avec sa main décharnée une camisole sale et déchirée, pour recouvrir sa poitrine amaigrie ; elle râlait sans cesse: « Quoi? quoi? » Je lui demandai: « Comment ça va ? » elle ne comprit pas tout d’abord ; elle me dit ensuite : « Je n’en sais rien; on me chasse de partout. » Je lui adressai cette question qui, en mon âme et conscience, me paraît impardonnable : « Est-il vrai que tu n’as pas mangé ? » Sans me regarder, elle me répondit d’une voix haletante : « Hier, je n’ai pas mangé ; aujourd'hui, non plus. » A la vue de cette femme, je fus touché, mais d’une façon tout autre que dans la maison de Liapine : là, j’avais honte de ma pitié pour les misérables ; ici, au contraire, je fus content d’avoir trouvé ce que je cherchais, — un être affamé. Je lui donnai un rouble, et je me souviens encore que je fus satisfait qu’il y eût des témoins de ma libéralité. La vieille, qui assistait à cette scène, me demanda aussi de l’argent. J’avais alors tant de plaisir à donner, que je ne réfléchissais même pas s'il fallait donner ou non. La vieille me reconduisit jusqu’à la porte ; les gens qui se trouvaient dans le corridor entendirent parfaitement qu’elle me bénissait.

Il est probable que mes questions concernant la misère avaient excité les désirs. Quelques-uns nous suivaient. J’étais encore dans le corridor qu’on me demanda de l’argent. Evidemment, il y avait parmi ces gens des ivrognes qui provoquaient en moi un sentiment de dégoût. Mais après avoir donné à la vieille je n’avais pas le droit de leur refuser, et je recommençai à donner. Tandis que je donnais, on m’aborda de tous les côtés. Il y avait dans tout l’asile un mouvement extraordinaire. Sur les escaliers et dans les galeries, des gens affluaient et me suivaient ; au moment où je sortais dans la cour, un garçon se précipita d’un escalier et, se faufilant à travers la foule, dit vivement sans m’apercevoir : « Il vient de donner un rouble à Agafial » Il se mêla aux gens qui me suivaient en me demandant de l’argent. Ayant distribué toute lapetite monnaie, je descendis dans la rue et entraî dans une boutique pour demander qu’on me changeât dix roubles.

Là se reproduisit la même scéne qui avait eu lieu dans la maison de Liapine. Il y eut une bagarre épouvantable : des vieilles, des femmes, des nobles, des moujiks et des enfants se pressèrent près de la boutique, en me tendant la main ; je leur donnais, tout en questionnant quelques-uns, et en les inscrivant sur mon carnet.

Le marchand, ayant relevé le col de sa pelisse, avait l’air d’une statue ; il regardait tantôt la foule, tantôt l’horizon. Evidemment, il trouvait cette scène ridicule ; mais il n’osait le dire.

Dans la maison de Liapine, la misère et la bassesse des misérables m'épouvantaient ; je m’en sentais coupable et j’avais le désir de me rendre meilleur ; ici, la même scène produisait sur moi un effet contraire. J’éprouvai d’abord un sentiment malveillant à l'égard de ceux qui m'obsédaient ; de plus, j’étais confus en me figurant l’opinion que devaient avoir de moi tous ces boutiquiers et ces concierges.

Ce jour—là, de retour chez moi, je me sentis mal. Je comprenais que tout ce que je venais de faire était bête et immoral. Mais, comme il arrive toujours, quand on est troublé intérieurement, je causais de mon entreprise, tout comme si je ne doutais nullement de son succès.

Le lendemain, j’allai, seul, visiter les personnes inscrites sur mon carnet, qui me semblaient les plus dignes de pitié et de secours. Comme je l’ai déjà dit, je ne pus secourir personne. C’était chose plus difficile que je ne l’avais cru de prime abord. Etait-ce parce que je ne savais pas comment m’y prendre, ou parce que c’était impossible ? Je ne faisais donc qu’importuner ces pauvres gens sans les secourir.

Je me rendis plusieurs fois à la maison de Rjanof avant la fin du recensement, et, chaque fois, j’assistai à la même scène : une foule de solliciteurs m’obsédait, et je me sentais comme perdu au milieu d’eux. Je voyais bien qu’il m’était impossible de faire quelque chose pour eux, vu leur nombre ; peut-être aussi éprouvai-je à leur égard un sentiment de malveillance, parce qu’ils étaient trop nombreux. En outre il n’y en avait point qui pût m’inspirer de la sympathie : je sentais qu’aucun d’eux ne me disait la vérité et qu’ils me regardaient comme une vache bonne à traire. Bien souvent, il me semblait que chacun, après m’avoir extorqué de l’argent, devenait pire. Plus je visitais ces asiles, plus j’entrais en relations avec leurs habitants, plus aussi je me rendais compte qu’il n’y a pas moyen de rémédier a leur situation. Je n’abandonnais pourtant pas mon projet de passer en revue tous ces repaires. Je me sens tout honteux en me rappelant ces visites. D’abord j’allais seul ; mais, cette fois, nous étions une vingtaine de personnes. A sept heures s’étaient assemblés, chez moi, tous ceux qui devaient prendre part à la revue des asiles de nuit. Ces gens m’étaient presque tous inconnus : des étudiants, un officier et deux de mes connaissances ; ces derniers, ayant prononcé en français la formule habituelle : « c’est très intéressant ! » me prièrent de les faire admettre parmi les recenseurs. Mes « connaissances » s’étaient habillés en veston de chasse et portaient de fortes bottes ; c’était le costume qu’ils endossaient chaque fois qu’ils partaient en voyage ou à la chasse… et qu’ils jugeaient nécessaire pour visiter un asile de nuit. Ils s’étaient munis de carnets singuliers et de crayons extraordinaires. Ils se trouvaient dans cet état d’excitation, où l’on se croit invincible, particulier aux chasseurs, aux bretteurs et aux soudards. Ils représentaient parfaitement toute la fausseté et la niaiserie de notre situation ; mais tous, les uns comme les autres, nous étions dans le même cas.

Avant de partir, nous délibérâmes, comme les membres d’un conseil de guerre, pour savoir au juste comment nous devions nous y prendre et en combien de parts il fallait diviser la besogne. Les débats avaient le même caractère que l’on remarque dans toutes les assemblées et dans tous les comités : chacun bavardait pour ne rien dire, pour surpasser les autres ou pour ne pas rester en arrière. Cependant, personne ne parlait de la bienfaisance qui faisait le sujet de toutes mes conversations.

Quelque honte que j’en eusse, je fus pourtant obligé de ramener encore une fois la conversation sur ce triste sujet, de rappeler qu’il fallait remarquer et noter toutes les personnes qui devaient être secourues lors de notre visite. J’étais toujours honteux en parlant de bienfaisance ; mais cette fois, au moment d’entrer en campagne, je me sentais réduit à quia. Il me semblait que tout ce monde m’écoutait avec une tristesse mortelle et me donnait raison à contre-cœur. Il était visible qu’ils jugeaient mes projets comme une sottise et comme ne devant aboutir à rien. Ils se hâtèrent d’entamer une autre conversation. Cela dura jusqu’au moment du départ. Enfin, nous partîmes.

Nous arrivâmes dans une auberge, et nous recommençâmes à mettre en ordre nos cartons. Lorsqu’on nous eût prévenus que les habitants, ayant appris notre arrivée, quittaient leurs logements, nous priâmes le patron de fermer toutes les issues ; en même temps, nous rassurions tous les fuyards, en leur disant qu’ils pouvaient rester tranquilles, que personne ne leur demanderait d’exhiber leurs papiers.

Je me souviens de l’impression pénible que ces gens alarmés produisirent sur moi. À les voir ainsi déguenillés, à demi-nus, à la lueur d’une lanterne, ils me paraissaient tous de haute taille, dans la cour sombre ; effrayés et effrayants à voir, ils se tenaient debout, groupés autour de lieux d’aisances infects, écoutant nos paroles sans y ajouter foi. Il était évident qu’ils étaient prêts à s’enfuir comme des bêtes traquées.

Des messieurs de tout acabit, sergents de ville et de village, juges d’instruction ; tout ce monde traque les misérables sans trêve ni merci, à toute heure, dans les villes, les villages, sur toutes les routes et dans les rues, dans tous les taudis, et tout ce monde ne s’était réuni à huis-clos que pour les compter ! Ces pauvres gens ne pouvaient croire que ces messieurs n’étaient venus uniquement que dans ce but ; les lapins eux-mêmes comprennent bien que les chiens ne sont jamais lâchés que pour les dévorer.

Mais la porte était fermée et les habitants alarmés retournèrent sur leurs pas ; quant à nous, nous nous divisâmes en groupes et nous nous mîmes en route. J’étais accompagné des deux hommes du monde et de deux étudiants. Dans l’obscurité, devant nous, marchait Vania, en paletot et pantalon blancs, portant une lanterne. Nous le suivîmes. Nous entrâmes dans les logements que j’avais déjà visités. Les chambres m’étaient connues, quelques-uns des habitants aussi, mais la plupart des hommes étaient nouvellement arrivés. Le spectacle était encore plus effrayant que celui auquel j’avais assisté dans la maison Liapine. Tous les logements étaient pleins ; tous les lits étaient occupés, et souvent par deux personnes. Ce spectacle était épouvantable, vu l’exiguïté des pièces et le nombre de gens, hommes et femmes, qui s’y trouvaient entassés pêle-mêle. Quoiqu’elles ne fussent pas ivres-mortes, toutes les femmes dormaient à côté des hommes. Beaucoup de femmes avec leurs enfants couchaient dans les lits étroits avec des hommes qui leur étaient étrangers. Ce spectacle, je le répète, était navrant à cause de la misère, de la saleté, des nudités étalées et des regards effarés de ces pauvres gens. Ce qui m’effrayait le plus, c’était le nombre de gens qui étaient dans cet état. Ces repaires n’en finissaient pas ; après l’un, l’autre. Et partout la même exiguïté, la même chaleur suffocante, la même promiscuité de gens, les mêmes hommes et femmes, ivres jusqu’à la perte de toute connaissance ; la même épouvante, l’humiliation et la soumission à la destinée, se lisaient sur tous les visages.

J’éprouvai la même honte, la même douleur qu’à l’asile Liapine, et je compris bien alors que ce que j’avais entrepris était mauvais, bête, et, par cela même, impraticable. Je ne demandai plus leurs noms à tous ces pauvres gens ; je n’interrogeai personne, sachant que cela ne servirait à rien.

Cela me fit beaucoup de peine. Dans la maison Liapine, j’étais dans la situation d’un homme qui a vu par hasard une plaie béante sur le corps d’un autre homme. Il le plaint et a honte de ne pas l’avoir plaint auparavant. Il a encore l’espoir de guérir le malade. Mais, à présent, j’étais comme le médecin qui vient avec ses médicaments chez un malade, voit la plaie, l’examine et doit reconnaître, à la fin, que tout ce qu’il a fait était inutile et que son traitement ne vaut rien.

XI

Cette visite porta le dernier coup à mes illusions. Je me persuadais que mon entreprise était non seulement ridicule, mais méchante. Il me semblait que si je pouvais tout de suite toute cette affaire ; il me semblait que j’étais obligé de poursuivre cette entreprise, premièrement parce que, par mon article, par mes visites et mes promesses, j'avais provoqué l'espoir des pauvres ; deuxièmement, parce que, toujours par mon article et mes paroles, j'avais excité la sympathie de bienfaiteurs, dont plusieurs m'avaient promis leur concours personnel et des secours pécuniaires. Je m'attendais aussi à ce que les uns et les autres s'adressassent QUELLE EST Ma VIE?

à moi, tout prêt a leur répondre comme je pou- vais et comme je savais. . Je reçus plus d’une centaine de lettres qui m’étaient adressées par des pauvres ; toutes ces lettres m`étaient écrites par des riches-pauvres, si je puis m’exprimer ainsi. J’en visitai quelques- uns et laissai les autres sans réponse. Je ne pou- vais rien faire. Toutes ces correspondances m’étaient envoyées par des gens qui s’étaient trouvés autrefois dans une situation privilégiée, (je nomme ainsi la position dans laquelle les ~ gens reçoivent plus qu’ils ne donnent) et qui, l’ayant perdue, voulaient l’occuper de nouveau. L’un avait besoin de 200 roubles pour relever son commerce qui périclitait et pour achever l’éducation de ses enfants ; l’autre désirait avoir un atelier de photographie ; un troisième voulait payer ses dettes et dégager son habit de féte ; un quatrième avait besoin d’un piano pour se perfectionner dans la musique, et soutenir sa famille, en donnant des leçons. La plupart ne demandaient pas une somme déterminée mais me priaient simplement de leur venir en aide. Mais, en examinant ces demandes, je remarquai que les besoins grandissaient en raison directe des secours accordés, de sorte qu’on ne Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/100 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/101 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/102 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/103 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/104 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/105 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/106 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/107 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/108 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/109 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/110 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/111 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/112 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/113 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/114 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/115 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/116 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/117 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/118 Page:Tolstoï - Quelle est ma vie ?.djvu/119 Page:Tolstoï - 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C’est la même chose aujourd’hui : personne ne voit, ni même ne veut voir, qu’à notre époque l’asservissement de la plupart des hommes est fondé sur les contributions en argent, de l’État ou agraires, que les gouvernements réclament de leurs sujets, et que ces mêmes contributions, prélevées au moyen de l’administration et des troupes, servent à entretenir et les troupes et l’administration !

  1. S. Math. vi 19-25 — 31-34 — xix, 24. — S. Luc, xviii 25. — S. Marc, x, 25.
  2. boisson chaude composée avec du miel et des épices.
  3. La carte qu’on donne aux filles soumises en Russie.
  4. Etang et quartier de Moscou où se trouve le Jardin des plantes.