Quelques Chansons

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
L’Heure enchantéeAlphonse Lemerre, éditeur (p. 91-110).


QUELQUES CHANSONS


 
Le printemps, couronné de folles marjolaines,
Sur la pointe des monts a mis son pied léger ;
Une flûte à la main, comme un jeune berger,
Du pays de l’azur il descend vers les plaines.

Quelque musique flotte à l’horizon lointain,
Pareille à l’oiseau bleu qui jamais ne se pose,
Et la colline d’or se perd dans le ciel rose
Comme un rêve d’amour dans la paix du matin.

Douce forêt, profonde et mystique chapelle,
Ouvre ton porche vert à qui vient en ami ;
C’est l’heure tendre ; éveille-toi, bel endormi,
Éveille-roi, mon cœur, au désir qui t’appelle.


II


C’est le mois des mois.
Les rosiers boutonnent ;
Voici que fleuronnent
Les arbres des bois.

L’épine vinette
Commence à pousser ;
On va voir danser
La bergeronnette.

Les ruisseaux chantants
De pourpre se teignent ;
Des saules y baignent
Leurs cheveux flottants.

Dites-moi, Rosette,
Pourquoi riez-vous ?
Que vos yeux sont doux,
Ma folle amusette !

J’entends un oiseau
Perché sur ce hêtre ;
Je vois apparaître
Une fleur dans l’eau.


Ah ! ah ! la pervenche,
Qui la cueillera ?
Qui l’attrapera,
L’oiseau sur la branche ?…


III


Dans une rose
Au cœur mouillé
S’est éveillé
Le matin rose,

Le vert matin
Qui fait tapage,
Effronté page,
Tout en satin.

Quelle jonchée
De roses d’or
Sous l’aube encor
Un peu fâchée.

Le bois riant
Est dans la brume ;
Tout le ciel fume
À l’Orient,


Et l’alouette
Vient de chanter ;
J’entends monter
Sa voix fluette.

Volez autour
Des marguerites,
Ô mes petites
Chansons d’amour ;

Parmi la mousse,
Au long des blés,
Allez, allez
Trouver ma douce,

Et murmurez
À son oreille :
« Mignonne, éveille
Tes yeux dorés,

« Tes yeux, ta bouche,
Brin de lilas,
Ton cœur, hélas !
Toujours farouche.

« Oh ! montre-toi,
La beauté même !
Celui qui t’aime
Est en émoi.


« Lève-toi, reine
Du monde heureux ;
Ton amoureux
Est dans la peine.

« Il ne veut rien
Que ton sourire ;
Il ne sait dire
Qu’un nom, le tien.

« Que ta voix tendre
S’élève au loin,
Il n’a besoin
Que de l’entendre.

« Il t’aime, et vois,
Pleine de grâce,
L’aurore passe
Entre tes doigts. »


IV


C’est l’heure chantante.
La terre a souri ;
Un frisson d’attente
Passe au bois fleuri.


Pervenche, anémone,
Égayez les prés ;
Voici la mignonne
Aux sourcils dorés.

Joli vent, caresse
La pointe des houx ;
Voici la maîtresse
Qu’on sert à genoux.

Buvez la rosée,
Lys et liseron ;
Voici l’épousée,
La couronne au front.





Ô belle si sage
Qu’on t’arme en tremblant,
Pique à ton corsage
Un papillon blanc.

Soulève ton voile,
Déesse ou lutin ;
Flotte, belle étoile,
Au vent du matin.


Ta voix est plus douce,
Avec son babil,
Que l’eau sous la mousse,
Au printemps d’avril.

La plus fraîche rose,
Sous le firmament,
Ma mie, est éclose
En ton cœur aimant.

Comment prendre garde
Au soleil des cieux ?
Le jour me regarde
À travers tes yeux.


V


Belle aux longs cheveux,
Ma tourlourisette,
Belle aux longs cheveux,
C’est vous que je veux.

Belle aux tresses d’or,
Faites-moi risette,
Belle aux tresses
Souriez encor.


Robe de satin,
Souliers d’écarlate ;
Robe de satin,
Couleur du matin.

Sur tous gros atours
Le soleil éclate,
Sur tous vos atours,
Fleur de mes amours.

Gloire à vos vingt ans,
Fleur de primevère ;
Gloire à vos vingt ans,
Fleur de mon printemps !

À votre santé
Je vide mon verre ;
À votre santé,
Fleur de mon été !


VI


Puisque chacune
À son chacun,
Mon joli brun,
Je suis ta brune.


Puisque le jour
S’habille en rose,
Je suis ta rose,
Ô mon amour.

Vois, à l’orée
Du bois dormant,
Venir gaiement
L’aube dorée.

En plein rayon
Qui vole, vole ?
C’est l’aile folle
Du papillon.

Ah ! turlurette,
Que vois-je ici ?
C’est le souci
Et l’amourette.

Mon joli roi,
Je te désire ;
En un sourire
Embrasse-moi.

Doucement cueille,
Sous l’oranger,
Mon cœur léger
Comme la feuille.


VII


Que je t’aime,
Joli berger,
Plus léger
Que l’amour même !

En tes yeux
Où le ciel passe,
Que de grâce,
Enfant joyeux !

Sur ta bouche
Oh ! quelle fleur,
Enjôleur
Que rien ne touche !

Trop souvent
Ton cœur s’envole,
Plume folle,
Au gré du vent.

À chacune
Tu ris un brin,
Pèlerin
Du clair de lune.


Mais ce jeu
Nous plaît encore ;
On t’adore,
Et puis adieu.

Sur la branche
À l’abandon,
Cueille donc
La rose blanche.


VIII


Marion s’est endormie,
À l’ombre d’un églantier.
— Apprends-moi le doux métier,
Marion, ma belle amie.

Le soleil est à l’entour
Qui lui caresse la joue.
— Montre-moi comment on joue,
Marion, le jeu d’amour.

D’un brin de muguet fleurie,
Sa chevelure est au vent.
— Marion, rends-moi savant
En l’art de folâtrerie.

Marion, c’est Nicolas
Qui voudrait bien, mais qui n’ose.
Marions-nous sous la rose,
Sous la rose et le lilas.


IX


Chiffon, chiffonnette,
Lève, en souriant,
Ta blanche cornette
Et ton nez friand,
Chiffon, chiffonnette,
Ma jolie Annette.

Chiffon, chiffonnette,
Que de fleurs ! Holà !
L’épine vinette
N’a pas ce teint-là,
Chiffon, chiffonnette
Ce teint de nonnette.

Chiffon, chiffonnette,
J’ai lu dans tes yeux ;
Comme une rainette
Mon cœur est joyeux.
Chiffon, chiffonnette,
Êtes-vous honnête ?


Chiffon, chiffonnette,
J’ai, pour te loger,
Une maisonnette
En bois d’oranger,
Chiffon, chiffonnette,
En bois d’épinette.

Chiffon, chiffonnette,
Tra déri déra,
Bientôt, ma brunette,
Ton pied poussera,
Chiffon, chiffonnette,
La barcelonnette.


X


Qu’il fait bon voir,
Quand vient la brune,
Danser la lune
Sur l’abreuvoir !

Une fillette
En jupon blanc
S’en va, filant
Sa quenouillette.


Un gas la suit
Comme son ombre,
Dans le bois sombre
Qu’emplit la nuit.

Elle se montre :
Il est tout près.
Sans faire exprès,
L’on se rencontre.

Ah ! quel tourment
D’aller ensemble !
La belle tremble ;
Aussi l’amant.

On peut oser
Plus d’une chose.
Vive la rose
Et le baiser !


XI


Mon Dieu, que les garçons
Ont de peine en ce monde,
Tourne la ronde,
Envolez-vous, chansons !


Tous, leur sort est le même ;
Les belles font aussi
Trop de souci
À celui qui les aime !

On n’est jamais content
Du jour où l’on courtise ;
Quelle sottise
De les regarder tant !

Leur amoureux langage
Nous tient à leurs genoux ;
C’est fait de nous
Si notre cœur s’engage.

Vous écoutez leur voix :
C’est comme une musique,
Mais leur doigt pique
Comme le houx des bois.

— « Mets-toi là, je t’en prie,
Je veux t’apprendre un jeu.
Regarde un peu
Si ma rose est fleurie. »

Et quand on vient, friand,
Tâter leur gorgerette,
Sous la coudrette
Elles fuient en riant.


De ce dur esclavage
Je me veux préserver.
J’irai trouver
Le rossignol sauvage.

— « Cousin, j’ai tant pleuré !
Chante-moi ta romance.
Allons, commence,
Je t’accompagnerai.

« Ma mignonne est si folle !
J’en ai trop de tourment.
Dis-moi comment
Au bois on se console. »

J’aurai soin d’emporter
Un flacon de vin rose.
Aucune chose
Ne vous fait mieux chanter.

Je rirai de la blonde
Et de la brune aussi.
Plus de souci :
Tourne, tourne, la ronde !


XII


Au ciel qui s’emplit de reflets dorés
Monte, en gazouillant, l’alouette grise.
Avec le matin vole dans la brise,
Vole, mon cœur, vole au delà des prés !

Le baiser revient aux lèvres mi-closes,
Comme l’hirondelle aux toits du château.
La porte d’argent s’ouvrira tantôt ;
Vole, mon cœur, vole au milieu des roses !

L’heure virginale, attendant le jour,
Au creux de sa main boit de la rosée ;
Et puis elle rit comme une épousée.
Vole, mon cœur, vole au jardin d’amour !

Et voici venir, sommeillant encore,
Ses cheveux si blonds sur le ciel tout bleu,
Celle qui prétend qu’elle t’aime un peu.
Vole, mon cœur, vole au fond de l’aurore !



XIII


C’était par un beau jour
De la saison fleurie.
J’ai rencontré Marie,
Vive l’amour !
J’ai rencontré Marie,
Au fond de la prairie.

— Belle aux fraîches couleurs,
Aux yeux de violette,
Qu’as-tu donc, bachelette,
Vivent les fleurs !
Qu’as-tu donc, bachelette,
À soupirer seulette ?

— Cher amoureux, bonjour.
Mon cœur, où peut-il être ?
L’oiseau, par la fenêtre,
Vive l’amour !
L’oiseau, par la fenêtre,
A fui loin de son maître.

Ce sont les oiseleurs
Ou les enfants, que sais-je ?
Qui l’auront pris au piège,
Vivent les fleurs !
Qui l’auront pris au piège,
En forêt, sous la neige.


Il était sans détour,
Si naïf et si tendre !
Il n’a su se défendre,
Vive l’amour !
Il n’a su se défendre.
On a bien pu le prendre.

— Belle, sèche tes pleurs.
Ton cœur est libre encore.
Il chante dans l’aurore,
Vivent les fleurs !
Il chante dans l’aurore
Pour celui qui t’adore.


XIV


Tu m’aimes pourtant,
Ô rose des roses,
Tu m’aimes pourtant,
Toi que j’aime tant.

J’ai vu dans tes yeux,
J’ai vu tant de choses !
J’ai vu dans tes yeux
L’infini des cieux !

Ton corps enchanté
Me suit comme un rêve ;
Ton corps enchanté
N’est que volupté.


Ta bouche sourit ;
C’est la bouche d’Ève.
Ta bouche sourit
Et tout refleurit.

Je suis le foyer ;
Toi, la belle flamme.
Je suis le foyer :
Viens m’incendier.

Écrase mon cœur,
Souffle sur mon âme ;
Écrase mon cœur,
Perdu de langueur.

Je te bercerai
Dans la mousseline,
Je te bercerai,
Tout un soir doré.

Et tu dormiras
Câline, câline,
Et tu dormiras,
Câline, en mes bras !