100%.png

Quelques enseignemens de la guerre russo-japonaise

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
QUELQUES ENSEIGNEMENS
DE LA
GUERRE RUSSO-JAPONAISE
______


Nous connaissons maintenant les principaux rapports des officiers qui ont suivi les opérations auprès des états-majors russes et japonais. La concordance des renseignemens et des appréciations est remarquable. Les études tactiques vont ainsi reposer sur une base solide et nous ne verrons plus se reproduire les anciennes objections sur les enseignemens de la guerre sud-africaine, qui, d’après certains, ne devait rien nous apprendre.

Nous venons d’assister à une grande guerre. Les énormes effectifs engagés, l’emploi des armes les plus perfectionnées, n’avaient pas encore été vus. La guerre s’est déroulée dans des régions très peuplées, comme dans des contrées presque désertes, à travers des plaines et des montagnes, dans la chaleur d’un été torride et les glaces de deux hivers rigoureux. Le siège d’une forteresse où l’art de l’ingénieur avait accumulé ses ressources, des batailles qui ont quelquefois duré plusieurs jours, voire même plusieurs semaines, permettent de se rendre compte de ce que vont être les combats de l’avenir. Nous sommes maintenant fixés sur leurs lignes essentielles, et comme le temps presse, que des événemens peuvent, à bref délai, jeter les nations les plus pacifiques dans la guerre, il est utile de faire ressortir dès maintenant ce qu’il convient d’appliquer sans retard. Nous ne devons pas être exposés à paraître sur le champ de bataille avec des méthodes de combat surannées.

Tout d’abord, il faut constater que les enseignemens tactiques de la guerre sud-africaine se sont non seulement vérifiés, mais encore précisés, principalement en ce qui concerne la grande extension des fronts de combat. Les fronts, rendus très forts par la puissance des armes et l’emploi des travaux de campagne, ont été difficiles à forcer, même par des troupes intrépides, prodiguant leur vie sans compter. L’efficacité des mouvemens enveloppans s’est constamment affirmée, toutes les fois que l’adversaire a pu être fixé sur ses positions, par des attaques vigoureuses, opiniâtrement renouvelées. Les combats de nuit, autrefois employés presque exclusivement dans la guerre de siège, déjà fréquens au Transvaal, sont devenus maintenant d’une pratique courante dans la guerre de campagne. D’autre part, les combats de rencontre ont été des plus rares. Des circonstances qu’il ne convient pas de discuter, dans une étude tactique, ont constamment amené l’armée russe à s’accrocher à des positions ; faute grave, que l’énergie des contre-attaques n’a jamais pu réparer.

Pour juger l’ensemble des procédés tactiques employés, il est nécessaire d’examiner séparément l’action des différentes armes. Les conditions nouvelles de leur emploi s’en déduiront.

Quels espoirs les amis de la Russie ne fondaient-ils pas sur sa cavalerie ? Pourquoi ont-ils été déçus ? La cavalerie s’est-elle donc montrée insuffisante ? Sa supériorité était cependant indiscutable. Supérieure par le nombre, la qualité des chevaux, l’instruction technique, les traditions de ses vieux régimens, elle pouvait agir en toute liberté. Les Cosaques, partout cités comme type de la cavalerie légère, devaient envelopper l’adversaire d’un filet à mailles souples, ne laissant aucun mouvement inaperçu. D’après les doctrines en cours dans les cavaleries européennes (l’Angleterre exceptée), la cavalerie russe, maîtresse du terrain, libre de ses mouvemens, armée de carabines, pourvue d’artillerie à cheval, avait toute facilité pour maintenir constamment le contact, retarder la marche des colonnes, harceler les convois, couper les lignes de communication, jouer dans la bataille un rôle important. Son impuissance a été un sujet d’étonnement. Elle était fatale, pour deux raisons : instruction de tir très médiocre, artillerie impuissante contre les villages ou les retranchemens de campagne. La cavalerie russe est cependant fort en avance sur celles du continent. Elle a depuis longtemps compris qu’étant essentiellement l’arme de l'offensive, l’attaque par l’arme à feu devient son mode normal de combat, puisque l’attaque à cheval ne se présente plus que dans des cas très rares. Aussi tous les cavaliers russes sont-ils en réalité des dragons. Mais, dans cet ordre d’idées, cette cavalerie n’est pas allée jusqu’au bout des conséquences logiques. Son organisation aurait dû lui permettre d’accomplir tout ce qu’on est en droit d’exiger de l’infanterie. Quels services décisifs n’eût-elle pas rendus, si elle s’était inspirée de la cavalerie de Sheridan à Cedar Creek en 1864 ! Voyons-la à l’œuvre.

La Revue des Deux Mondes du 1er mars 1904 disait : « Si, comme il faut s’y attendre, la cavalerie doit compter avec un adversaire qui, en marche comme en station, s’enveloppe d’un rideau difficile à percer, alors elle ne pourra indiquer que le contour apparent formé par ce rideau à telle heure de la journée, sans pouvoir en déterminer la composition ni la force. A moins de faire entrer en action les autres armes, on ne peut plus lui demander davantage. » Et plus loin : « Les rideaux sont formés de groupes de combat, généralement de faibles effectifs, mais comprenant les trois armes en proportion variable suivant le terrain et les circonstances. Ces groupes tiennent tout le réseau routier dans la direction de l’ennemi et couvrent les flancs, ils créent ainsi à grande distance, autour de l’armée, une zone de sécurité très étendue, en dedans de laquelle le commandant peut déplacer les troupes, changer leur direction de marche, en un mot manœuvrer, sans que l’adversaire puisse s’en rendre compte. Les groupes de combat des ailes, que le commandement échelonne à volonté, peuvent aussi bien faciliter l’enveloppement de l’adversaire que s’opposer à ses tentatives. »

Qu’ont fait les Japonais ?

Un rapport français, daté de Lyao-Yang le 9 juillet 1904, dit : « Des détachemens mixtes de force variable forment autour de l’armée un réseau presque impénétrable à la cavalerie. Ils sont composés de 20 à 40 cavaliers, d’une demi-compagnie, une ou deux compagnies suivant le cas. Ils sont parfois pourvus d’artillerie. Dans la région montagneuse du Yalou, les Japonais occupaient ainsi tous les cols et tous les chemins. Dans le Sud, au commencement du mois de juin, ils occupaient ainsi trente-six villages, de Bitzévo à Polandiane, formant un rideau qui leur permit de dérober leurs mouvemens à la cavalerie russe et empêcha les reconnaissances de renseigner convenablement sur leurs forces. C'est ainsi que les effectifs japonais concentrés devant Vafangou le 14 juin ne purent être connus et que le mouvement tournant en grandes forces et à grande distance, exécuté le 15 contre la droite russe, ne put être prévenu. C’est aussi derrière ce rideau que, peu de jours après, l’armée japonaise se déroba au Sud de Gaïtchou. Les détachemens de cavalerie qui réussirent à passer à l’aller à travers les mailles du réseau, trouvaient au retour la route barrée et furent plus d’une fois cernés par l’infanterie et en très mauvaise posture sans avoir réussi complètement leur mission. En revanche quelques reconnaissances de quatre à cinq cavaliers sont parvenues à échapper à la vigilance des Japonais et à fournir sur les colonnes et les cantonnemens des renseignemens très utiles. Il est résulté de ce système que la cavalerie russe, très supérieure en nombre, n’a eu que dans des cas très rares à faire usage du sabre ou de la lance. Mais depuis le début de la guerre, il ne s’est peut-être pas passé un jour sans que la cavalerie russe ait eu à faire le combat à pied. Tous ses escadrons ont eu à l’exécuter plusieurs fois déjà. »

Souvent ces combats à pied eurent une forme offensive. Mais, faute d’une artillerie assez puissante, les rideaux ne pouvaient pas être percés et dès lors les renseignemens étaient insuffisans. D’autre part, à quelques rares exceptions près, la cavalerie japonaise s’est constamment abritée derrière son infanterie : aussi les reconnaissances russes, accueillies par le feu, étaient-elles obligées de s’éloigner sans avoir rien vu, ou de mettre pied à terre pour essayer de se renseigner par le combat. Quant au service de prise de contact et de sécurité, la cavalerie russe s’est montrée à la hauteur de sa tâche. C’est une patrouille de Cosaques qui en Corée, le 28 février 1904, près de Phen-Yang, a tiré les premiers coups de feu de la campagne. Le 25 mars, près de Chengjou, sept semaines après le commencement de la guerre, le premier engagement sérieux se produisit entre un détachement mixte de cavalerie et d’infanterie japonaise et 700 cavaliers du 1er régiment de Cosaques du Transbaïkal. Ce fut uniquement un combat de mousqueterie. Le 12 mai, un parti de cavaliers japonais met pied à terre et attaque Silouanchan, il n’a pas d’artillerie, et il est repoussé. A leur tour les Russes tentent l’offensive le 20 mai, dans la direction de Changtou ; deux régimens de cavalerie mettent pied à terre et attaquent le village de Changchou sur la rive droite du Liao à 13 milles au Sud de Sakoumen. Le combat dure deux heures, les Russes n’ont que des mitrailleuses et ils sont repoussés avec une perte de 300 hommes. Mais laissons les escarmouches pour examiner les opérations importantes.

Commençons par le déclarer : la cavalerie russe s’est montrée brave et active. Si, sous le rapport du combat et des renseignemens importans, elle n’a pas pu, faute d’une organisation convenable, rendre les services attendus, par contre, elle a su préserver l’armée des surprises et garder constamment le contact de l’adversaire.

Les opérations de la cavalerie du général Samzonoff après la bataille de Vafangou (Télitzé pour les Japonais) sont, à ce dernier point de vue, particulièrement intéressantes.

Rappelons sommairement la situation. La grande route mandarine qui, de Port-Arthur aboutit à Moukden, 420 kilomètres au Nord, est côtoyée par le chemin de fer de Mandchourie, unique ligne de communication de l’armée russe. Elle passe par Nannchan-Chinchou, 60 kilomètres de Port-Arthur ; Télissou, 140 kilomètres, Kaïping, 220 kilomètres, Tachichiao, 240 kilomètres, Haïcheng, 270 kilomètres, Lyao-Yang, 350 kilomètres, Chaopou, 390 kilomètres, Moukden, 420 kilomètres. La bataille de Nannchan-Chinchou, gagnée le 25 mai 1904 par le général japonais Nogi, avait coupé Port-Arthur de l’armée de Mandchourie. Avec raison le général Kouropatkine voulait abandonner Port-Arthur à son sort, concentrer ses forces vers Tachichiao, jonction des chemins de fer de Moukden-Pékin et de Moukden-Port-Arthur, pour manœuvrer entre l’armée du général japonais Okou s’élevant vers le Nord le long du chemin de fer et l’armée du général Kouroki venant de Corée et marchant sur Lyao-Yang. Des motifs encore inconnus firent abandonner ce projet, et il fut décidé que Port- Arthur serait secouru. Le général Kouropatkine fut ainsi amené à porter une partie considérable de ses forces sur Vafangou. Elles y furent attaquées les 14 et 15 juin par le général Okou et battues. Après le combat, le 1er corps sibérien s’était retiré vivement, d’abord par deux marches de nuit sur Vanzeline, puis sur Sénoutchen, et de là en deux colonnes sur Kaïping.

Le général Samzonoff, très actif, vigoureux (il a quarante-six ans), avait repris le contact dès la matinée du 16 juin. Sa cavalerie suivait l’arrière-garde forte d’une brigade et se couvrait par des avant-postes, placés à 6 kilomètres de sa masse. Le 19 juin, ses forces se composent de six escadrons de dragons, six sotnias de cosaques de Sibérie, trois sotnias de gardes-frontière, un commando (c’est le terme du rapport) d’éclaireurs montés, du 13e régiment de chasseurs à pied de Sibérie, la 3e batterie de Cosaques du Transbaïkal. Les escadrons sont forts de 80 à 90 cavaliers, les sotnias, de 90 à 100 Cosaques. Le service est des plus pénibles, car cette cavalerie, nuit et jour au contact, ne peut pas se reposer. Elle demande une force d’infanterie, pour pouvoir dormir à l’abri de toute surprise. Il lui est répondu qu’elle doit se maintenir entre l’ennemi et les arrière-gardes des colonnes. Le 20 juin, sept reconnaissances d’officiers sont envoyées. Elles signalent un mouvement tournant de trois bataillons et quatorze pièces. Le général Samzonoff fait partir tous ses trains, il ne garde que quelques animaux de bât. Les avant-postes tiraillent toute la nuit. On se remet en selle à deux heures et demie du matin, et le 21 juin on recule lentement. Les Japonais s’avancent sur trois colonnes dont on ne peut déterminer la force. Leur cavalerie reste sous la protection de l’infanterie, et ils continuent à se couvrir en marche comme en station par un réseau de groupes d’infanterie et de cavalerie. Les patrouilles russes ne parviennent pas à le percer. Quelques pointes d’officiers et des espions chinois, seuls, renseignent. Le 23, nouveau recul sans combat. Toutefois, une patrouille forte d’un peloton, qui a pu se glisser dans un pli de terrain, détruit par la fusillade la moitié des chevaux d’un escadron japonais qui a mis pied à terre. Le 24, nouveau recul. Le 23, douze patrouilles sont envoyées sur le front. Le 26 juin, le prince Jaime de Bourbon apporte un pli du 1er corps sibérien qui prescrit une reconnaissance immédiate sur Sénoutchen. On envoie trois sotnias qui partent à trois heures du matin. Trois escadrons japonais se portent au-devant des Russes, puis font demi-tour pour les attirer sur Sénoutchen, où, d’après les espions chinois (seuls renseignemens qu’il est possible de recueillir), il y a 12 escadrons japonais et 3 000 fantassins.

Le 21, le général Samzonoff a reçu l’ordre de s’emparer de Sénoutchen. Il part à 3 heures du matin et attaque à pied. Son artillerie est impuissante contre le village défendu par de l’infanterie. L’attaque échoue et il se met en retraite à 9 heures du matin. Le 28, il se replie sur Baovidjaï. Le temps est très mauvais, et, malgré l’extrême fatigue, les troupes conservent un excellent moral. Les journées des 29 et 30 sont tranquilles, car les Japonais n’avancent plus, ils se retranchent. Enfin de l’infanterie est envoyée et la cavalerie peut se reposer. Les Japonais ne prirent l’offensive que le 6 juillet.

Ainsi la cavalerie du général Samzonoff a mis 23 jours pour céder 60 kilomètres, tantôt reculant, tantôt avançant, toujours accrochée à l’ennemi, surveillant ses mouvemens, mais ne pouvant pas donner des renseignemens suffisans pour fonder sur eux une opération. Elle s’est parfois trouvée à 30 kilomètres des colonnes et elle était souvent gênée par ce fait, que sa ligne d’avant-postes et quelquefois même ses cantonnemens étaient fixés par le général commandant le 1er corps sibérien. Lorsque pendant l’intervalle de temps qui s’écoulait entre le moment de la transmission des renseignemens et l’heure de la réception des ordres, les circonstances avaient changé, la situation devenait très difficile. Même lorsque l’infanterie était à proximité, le général Samzonoff ne pouvait pas faire reposer les chevaux, parce qu’il avait l’ordre de toujours tenir sa cavalerie en avant de l’infanterie. Des unités sont restées parfois 72 heures sans desseller. Dans toutes ces opérations, elle n’a pu agir que comme infanterie montée ; mais insuffisamment exercée au tir, n’ayant qu’une artillerie trop légère, elle n’a jamais pu percer les rideaux japonais. Il faut ici faire observer que les Russes ont mis en pratique les prescriptions de Napoléon citées dans la Revue des Deux Mondes du 1er mars 1904, et relatives aux éclaireurs d’infanterie. Chaque régiment a formé un groupe de 140 hommes montés sur de petits chevaux, de sorte qu’il n’a pas été nécessaire de détacher des cavaliers pour faire le service de cavalerie divisionnaire. Nous reviendrons plus loin sur cette importante question. Le groupe d’éclaireurs montés du 13e régiment de chasseurs de Sibérie coupé de Port-Arthur, lors du débarquement des Japonais au sud de Bétsivo, avait rallié le général Samzonoff. Il a rendu de signalés services. Composé d’hommes et d’officiers choisis, vite aguerri par son continuel contact avec l’adversaire, il opérait avec adresse. Son commandant le déployait sur un grand espace, ne conservant aucune réserve. Chacune de ses trois sections qui originairement dépendaient des trois bataillons de son régiment combattait avec de larges intervalles entre elles. Leurs chaînes de tirailleurs, approvisionnées à trois cents cartouches par homme, composées de bons tireurs instruits par l’expérience, savaient utiliser le terrain et manœuvrer au signe. Cette troupe désignée sous le nom de commando, comme chez les Boers, a lutté avec avantage à Vafangou les 14 et 15 juin, contre des forces supérieures, sans éprouver de pertes sérieuses et, quoiqu’elle fût montée avec des chevaux de petite taille et peu résistans, elle s’est montrée supérieure à la plupart des escadrons de cavalerie.

« Le problème difficile était donc d’obtenir des renseignemens. Les patrouilles se heurtaient partout à de l’infanterie ou à de la cavalerie pied à terre. S’élancer avec une colonne plus ou moins forte, pour forcer la ligne sur un point reconnu favorable, était une entreprise si dangereuse qu’elle était irréalisable. Elle aurait presque infailliblement amené la perte de cette colonne, bientôt resserrée entre les mailles du réseau. Quelques essais heureux amenèrent bientôt le général Samzonoff à constater que des isolés pénétrant par un ou par deux, jusqu’au centre des lignes ennemies, lui rapportaient les renseignemens les plus exacts. La composition de ses troupes lui permettait de trouver facilement des volontaires résolus et expérimentés et ceux qui partirent ainsi, revinrent rapportant pour la plupart de bons renseignemens. Quant au contact du rideau de l’ennemi, il était pris par des patrouilles de découverte fortes de 12 à 15 cavaliers partant le soir et traversant la ligne des vedettes pendant la nuit. Ce service se complétait par des espions chinois recrutés dans les villages par les interprètes. » Mais un système d’espionnage organisé ainsi, au dernier moment, n’a qu’une valeur très faible.

Les différens modes d’activité de la cavalerie rentrent dans l’une des catégories suivantes : renseignemens, attaque des communications, rôle dans la bataille. Nous venons de voir ce que la cavalerie russe a pu faire au point de vue des renseignemens ; examinons maintenant son action sur les lignes de communication de l’ennemi. Depuis la guerre de Sécession, ces sortes d’opérations sont désignées sous le nom de « raids. »

Après la bataille de Chaho-pou, terminée le 21 octobre par une défaite, les Russes s’étaient repliés sur Moukden. L’armée japonaise se maintenant au contact, avait par cela même allongé sa ligne de communication. Ses approvisionnemens venaient en grande partie du port de Yinkéou-Newchouang, à 160 kilomètres Sud-Ouest de Chaho-pou. Au mois de janvier, tous les cours d’eau étant gelés, le général Kouropatkine résolut de faire un raid sur ces communications, en lançant une grande masse de cavalerie sur les derrières des Japonais. Une force d’environ cinq mille cavaliers, pourvue d’artillerie à cheval et de détachemens montés du génie, fut mise sous les ordres du général Mistchenko. Le 8 janvier il traverse le Hunho, contourne la gauche du rideau japonais et marche vers le Sud à travers la vaste plaine dénudée du Liaho. Il est en trois colonnes commandées par les généraux Samzonoff, Abramhoff et Tyeleschoff. Le front de marche est d’environ huit kilomètres. Hommes et chevaux sont en excellente condition. Le temps est clair et particulièrement doux pour la saison. La première nuit est passée aux environs de Silanataï, à moitié chemin entre le Hunho et le Chaho. La seconde nuit, on atteint les villages près du confluent de ces deux rivières. Environ 120 kilomètres ont été parcourus. Dans la soirée du 9, les éclaireurs se sont emparés d’un petit convoi. En se retirant, les éclaireurs se sont emparés d’une maison, et l’on constate qu’elle avait été d’avance remplie de combustible pour produire une grande quantité de fumée et donner ainsi l’alarme. La nuit venue, on voit des feux s’allumer de proche en proche dans la direction de l’Est. La présence des Russes est ainsi signalée. Le 10 au matin, on entre en contact avec cinq cents choungouzes, éclaireurs chinois à la solde des Japonais. Le régiment du Daghestan les charge, en tue une centaine et met les autres en déroute. En avançant vers le Sud, les colonnes de droite et du centre se trouvent en face du village de Shoutoze, près du confluent du Liaho et du Taïtzou, petite rivière qui coule de l’Est à l’Ouest. Le village entouré de murs est occupé par deux cents Japonais qui résistent énergiquement. Les Cosaques du général Verkhouyoudinski reviennent à l’attaque pendant la nuit et l’enlèvent. C’est là que fut tué Bertin, officier français démissionnaire ; il avait rejoint un mois auparavant le général Mistchenko. La brigade de Cosaques du Caucase est alors envoyée vers l’Est pour couper le chemin de fer au Nord d’Hay-Cheng, afin d’empêcher l’envoi de troupes venant du Sud. Le 11, les troupes traversent le Taïtsou et vers midi attaquent le vieux Niewchouang. Soixante Japonais s’enferment dans une maison et refusent de se rendre. On les laisse. On s’empare de plusieurs convois qui sont aussitôt brûlés. Les Japonais, ou leurs agens chinois, incendiaient les villages tout le long de la route suivie par les colonnes russes, de sorte que leur itinéraire était tracé le jour par de grandes colonnes de fumée et la nuit par la lueur des hameaux qui brûlaient. La nuit du 12 fut passée dans des villages à 30 kilomètres à l’Est de Yinkéou. Pendant ce temps, les Cosaques du Caucase détruisaient près de 500 mètres de voie ferrée au Nord de Haycheng. Les dragons faisaient sauter partiellement le pont de Tachikieo et coupaient le télégraphe. Le 12, la cavalerie marche sur la station de Yinkéou, incendie les magasins voisins et à quatre heures attaque la station défendue par un millier de Japonais, dont une grande partie est arrivée au moment même, par un train qui avait réussi à passer. Les six batteries russes sont en action. Les Japonais n’ont pas d’artillerie, mais ils sont retranchés. Les bâtimens près de la gare prennent feu ; néanmoins l’attaque, continuée jusqu’à la nuit, échoue, — parce que les cavaliers n’ont pas de baïonnettes, dit le rapport. Le général Mistchenko se retire en bon ordre emmenant ses blessés. Mais une force japonaise considérable était en même temps envoyée de Haytcheng pour couper la retraite. Le 13, le général russe fait une pointe vers le Nord, comme s’il avait l’intention de traverser de nouveau le Taïtsou. Les Japonais le suivent. Le 14, à la pointe du jour, l’artillerie russe les canonne, tandis que la cavalerie reprend la direction du Nord. Le 15, elle est en sûreté derrière les avant-postes de l’armée.

Voici donc un raid organisé et conduit avec autant d’habileté que d’énergie et sans résultat appréciable. Dans l’état actuel de la cavalerie européenne, aucune autre n’aurait pu mieux faire. On ne saurait imputer son peu de réussite à un manque de vigueur, mais uniquement au fait que cette cavalerie manquait de l’arme indispensable : l’obusier, ou mortier léger, qui seul peut rendre intenable un village et briser rapidement l'obstacle rencontré. Une artillerie de petit calibre, quelque rapide que soit son tir, très puissante contre des troupes à découvert, est incapable de réduire des ouvrages de campagne. Les trente-six canons, mis en batterie devant la station de Yinkéou, n’avaient pas d’artillerie en face d’eux ; ils étaient dans la plénitude de leurs moyens d’action, et cependant ils ont été insuffisans, comme l’avait été l’artillerie du général Samzonoff à l’attaque du village de Sénoutchen. La question est jugée. La cavalerie doit être accompagnée d’un certain nombre d’obusiers ou mortiers légers, tirant un obus torpille de grande capacité, chargé en poudre brisante. Les progrès de l’artillerie le permettent. Les cavaliers auront en outre des baïonnettes. Napoléon l’avait ordonné dans le décret du 12 février 1812. « Le mousqueton sera armé d’une baïonnette, dont le fourreau s’attachera au ceinturon du sabre, comme dans l’arme des dragons. » Alors la cavalerie pourra exécuter des raids heureux, s’emparer des nœuds vitaux des chemins de fer, de nouveau elle aura des ailes et ne risquera pas de se voir arrêtée par une méchante bicoque. La question d’une bouche à feu de gros calibre pour la cavalerie n’est pas nouvelle. Déjà sous le premier Empire, les généraux de cavalerie la demandaient.

Quelle fut, pendant la bataille , l'action de la cavalerie ? Moukden donne à cet égard des enseignemens nombreux. Cette bataille s’est développée du 23 février au 11 mars 1905 sur un front variant de 160 kilomètres (27 février) à 120 kilomètres (8 mars). Les cours d’eau étaient encore gelés et le pays partout praticable à toutes les armes. Rappelons rapidement les lignes principales de cette gigantesque rencontre.

Les Russes sont formés en trois armées et une réserve générale. A droite (Ouest) le général Kaulbars, commandant la 2e armée (1er corps sibérien, 8e et 10e corps européens, corps de tirailleurs d’Europe). Au centre, le général Bilderling, commandant la 3e armée (5e et 6e corps sibériens, 17e corps européen). A gauche, (Est) le général Liniévitch, commandant la 1e armée (1er corps européen, 2e, 3e et 4e corps sibériens). A l’extrême gauche le corps indépendant du général Rennenkampf. A Moukden, en réserve générale, le 16e corps européen. Le tout fait un total de 380 bataillons, 170 escadrons, 175 batteries à 8 pièces, 23 000 hommes de génie, soit 380 000 hommes. Cette armée s’est retranchée. Toutes les ressources de la fortification de campagne ont été mises à contribution. Grandes redoutes, avec communications défilées, larges et profondes, réseaux de fils de fer barbelés, trous-de-loup, fougasses électriques et automatiques, routes de colonne faisant communiquer les premières lignes avec l’arrière, batteries pourvues d’épaulemens, canons de siège en face de la station de Shaho-pou, dépôts de munitions dans les tranchées, chemin de fer à voie large, parallèle au front de l’armée, reliant la région au Sud de Moukden à Foushoun au centre de la gauche ; réseau téléphonique entre les ouvrages et les quartiers généraux, projecteurs électriques, observatoires en charpente, hauts de 21 mètres, échelonnés le long des lignes ; rien n’a été négligé. L’armée russe a 60 000 hommes de plus que l’armée japonaise. Depuis le 25 février jusqu’au 4 mars, elle combat avec la plus grande énergie, multipliant partout les contre-attaques de jour et de nuit. Mais, à cette dernière date, sa droite, étant débordée, recule et forme un flanc défensif. Son front de bataille prend la forme des deux branches d’une équerre. Dans la nuit du 8 au 9, sa ligne de communication au Nord de Moukden est tellement menacée, que la retraite s’impose. Le 9, l’extrême droite est débordée à son tour, et le 10, une partie des troupes de Kaulbars et de Bilderling prises entre deux feux, par une troupe japonaise qui a profité d’un vide entre les deux armées, subit un désastre. Les pertes s’élèvent à 26 500 tués, 90 000 blessés et 40 000 prisonniers. Soit un total de 156 000 hommes. Les rapports japonais accusent une perte de 46 500 hommes. La défaite russe est donc complète. Il est permis d’affirmer qu’une des principales causes réside dans l’emploi défectueux de la cavalerie.

Le général Kouropatkine n’a rien pu voir, disent les rapports ; il manœuvrait dans le noir. Il a été trompé par le secret et la célérité des mouvemens de l’ennemi, comme par les déductions erronées fondées sur les opérations précédentes. Les régions montagneuses de l’Est paraissaient devoir attirer les principales forces japonaises habituées à se mouvoir dans des régions coupées et difficiles. Depuis la bataille du Yalou, jusqu’à celle du Chaho, l’état-major russe constatait que, si les Japonais étaient libres de leur choix, ils utilisaient de préférence les régions accidentées. Lorsque le grand mouvement tournant contre la gauche japonaise fut, à la fin de janvier, exécuté par les généraux Kaulbars et Gripenberg, à travers les grandes plaines du Liaho et du Hunho, et bien que la victoire de Haïkantaï fût restée aux Japonais, on admit que ceux-ci paraissaient avoir montré, soit une certaine hésitation, soit, de l’inaptitude aux combats de plaine. Ainsi le général Kouropatkine était amené à penser que l’attaque principale se ferait par la région à l’Est et Sud-Est de Moukden et non par les plaines du Liaho et du Hunho. Une autre série de faits intervint alors, qui le confirmèrent dans son erreur, et nous avons ainsi une fois de plus la preuve que rien à la guerre n’est plus dangereux qu’une idée préconçue du mouvement de l’adversaire. — Voici les faits. Jusqu’alors le général Kouropatkine n’avait eu affaire qu’à trois armées, celles des généraux Kouroki, Nodzou et Okou. La chute de Port-Arthur rendait disponible l’armée du général Nogi. Enfin une cinquième armée, sous le général Kawamoura, avait quitté le Japon vers la fin de janvier. Le secret sur la composition de cette armée, sur ses points de débarquement et ses lignes de marche, avait été bien gardé. Néanmoins les Japonais, avec intention sans doute, avaient laissé les journaux de Tokyo annoncer que le général Kawamoura était destiné à opérer dans la région à l’Est de Moukden. En outre, pour mieux tromper l’état-major russe, la 11e division appartenant à l’armée de Nogi, et commandée par le général Sakaï, était partie le 22 janvier de Port-Arthur, pour rejoindre à l’Est l’armée de Kawamoura. D’autre part le général Kouropatkine pensait que le mouvement tournant du général Gripenberg, sur la gauche japonaise, devait le mettre en contact avec le général Nogi, si l’armée de celui-ci était à l’Ouest. Les avant-gardes russes avaient poussé jusqu’à 23 kilomètres à l’Ouest de Liao-Yang et les troupes rencontrées appartenaient toutes à l’armée du général Okou. Dès lors, le général Kouropatkine, convaincu que l’armée du général Nogi était à l’Est, portait de ce côté le centre de gravité de ses forces.

Voici quel était le plan des Japonais : attaquer de front avec les armées des généraux Kouroki à droite, Nodzou au centre, Okou à, gauche ; menacer à l’Est la gauche russe d’un mouvement enveloppant par Tita sur Tiéling, au moyen de l’armée de Kawamoura, afin d’attirer les réserves russes dans cette direction (ce qui eut lieu) ; puis, l’effet produit, faire soudainement apparaître à l’Ouest l’armée de Nogi jusqu’alors cachée derrière l’armée de Okou, pour envelopper la droite russe et couper le chemin de fer au Nord de Moukden. Ce plan fut exécuté de point en point.

Comment la cavalerie russe a-t-elle « renseigné » si mal ? Ce ne fut que le 7 mars, c’est-à-dire au moment où la bataille était en fait perdue, que le général Kouropatkine put se rendre compte du danger qui menaçait sa droite et sa ligne principale de com-munication. Au commencement de la bataille, cette cavalerie était en trois groupes. Dans la plaine, à Sinminting (45 kilomètres Ouest de Moukden), les 51e et 52e régimens de dragons. Dans les montagnes à l’Est, vers Tsiangtchang et Saïmatzé, la division de Sibérie et deux régimens du Transbaïkal. Au loin, sur les derrières vers le Nord, la division du Don et un régiment de Cosaques de l’Oussouri. Ces dernières forces étaient parties le 28 février à la poursuite de bandes de partisans qui essayaient de couper le chemin de fer au Nord de Tiéling. Le reste de la cavalerie disponible (une partie de la division de Cosaques du Transbaïkal, quatre régimens de dragons de la province maritime, le régiment de Cosaques de l’Amour et un régiment d’Orenbourg) assurait la liaison entre les corps d’armée et fournissait les escortes. Au total, 17 à 18 000 cavaliers, répartis dans des conditions telles que nulle part ne se trouve une masse suffisante pour parer à une éventualité grave.

Les Japonais avaient fortifié leur front de la région du Chaho, sur une étendue de soixante kilomètres, au moyen de deux lignes de redoutes fermées et une troisième ligne de tranchées profondes. Ainsi tranquilles sur la situation de leur centre ils vont manœuvrer par les ailes. Le 24 février, le général Kawamoura attaque les défilés de Chinghocheng, s’en empare et refoule les avant-postes russes. Le 26, il dessine un grand mouvement enveloppant avec deux détachemens combinés. Le premier, sous le général Tomoura, comprend quatre régimens de cavalerie, un bataillon d’infanterie, douze canons de campagne, vingt-quatre mitrailleuses. Le second, sous le général Akiyama, est de composition analogue. Ces troupes n’ont pas de trains, et le général Pavloff les signale comme marchant vers le Nord-Est avec la vitesse des « djiritschkas » (petites voitures, japonaises traînées par des coureurs). Le général Kouropatkine, de plus en plus convaincu que les Japonais veulent envelopper sa gauche, envoie de ce côté le ler corps sibérien qui se trouve à la droite près de Moukden. Ce corps fait 80 kilomètres à marches forcées, mais à peine a-t-il pris le contact avec l’ennemi qu’il est rappelé vers la droite. Il arrive à Moukden le 3 mars ayant inutilement fait 200 kilomètres et tellement fatigué que du 6 au 9 il peut à peine être utilisé. Le 10, il reçoit l’ordre de la retraite. Le 26 février, l’armée japonaise avait pris l’offensive sur toute la ligne. Ses attaques de front, renouvelées sans cesse jusqu’au 8 mars, échouèrent. A l’extrême gauche également, les Russes opposèrent une résistance insurmontable et même, le 28 février, à Kaotouling, ils s’emparèrent d’une batterie. Mais les Japonais avaient formé à l’Ouest une colonne de 6 500 cavaliers, accompagnée d’artillerie et de 1 000 fantassins. Cette troupe, formant échelon avancé de gauche de l’armée du général Nogi jusqu’alors dissimulée derrière le rideau des détachemens de flanc du général Okou, s’était mise en mouvement dès le 27 février, et le ler mars elle chassait de Sinminting les deux régimens de dragons russes. Les têtes de colonne de l’armée de Nogi suivaient, formant une série d’échelons, la gauche en avant, de manière à pouvoir se rabattre sur la droite russe en faisant face à l’Est. Le 3 mars, l’armée de Nogi déployée, précédée par un rideau formé de détachemens mixtes, marche sur Moukden dont elle n’est plus qu’à 15 kilomètres.

La cavalerie russe, incapable de percer le rideau, n’a pu donner aucun renseignement utile, si bien que le général Kouropatkine ne croit avoir affaire de ce côté qu’à une démonstration sans importance. Le 6 mars, il envoie encore à Pétersbourg des dépêches rassurantes, car sur tout son front, depuis le Sud de Moukden, jusqu’à l’Est de Tita, sur un espace de 80 kilomètres, partout les Japonais ont été repoussés avec des pertes considérables. Mais le 6 au soir, le danger apparaît. L’armée du général Kaulbars a dû changer de front en continuant le combat, donnant ainsi une preuve de solidité remarquable. Du 7 au 8 mars, les Japonais ne gagnent sur elle que 5 kilomètres. Mais le 9 au soir la bataille est définitivement perdue. Pourquoi la cavalerie russe n’a-t-elle pas agi en masse et par le feu comme celle de Sheridan à Five-Forks ?

Tout pouvait être sauvé ! Elle eût retardé le mouvement de Nogi et donné à Kaulbars le temps de former, face au Sud, des échelons, la gauche refusée. L’attaque japonaise, forcée de s’étendre au lieu de se resserrer, s’épuisait, la victoire russe devenait probable. Mais un autre point de vue est à considérer. Une armée sur la défensive est obligée de conserver de nombreuses réserves. Il lui est en effet difficile de discerner, au commencement d’une bataille, où se porteront les principaux efforts de l’ennemi. La grande force de résistance des fronts conduit à placer les réserves vers les ailes. Encore faut-il qu’elles soient composées de manière à pouvoir intervenir à temps. En raison de l’énorme étendue des fronts de combat, l’infanterie, qui ne se déplace à travers champs qu’à raison de 3 kilomètres 500 mètres à l’heure, ne peut plus remplir le rôle de réserve générale d’armée et encore moins de réserve de groupe d’armées. Ce rôle appartient désormais à la cavalerie. Deux ou trois masses de 6 à 8 000 cavaliers bons tireurs, pourvus de mitrailleuses, de canons et d’obusiers, permettront au général en chef de parer à temps une attaque, ou de produire l’événement décisif. Ces dispositions appliquées à Moukden auraient changé la situation. Les 18 000 cavaliers pouvaient être ainsi répartis : 5 à 6 000 placés en réserve derrière l’aile droite de Kaulbars, au Nord de Soufantaï, entre le Liaho-ho et le Hung-ho avec garde-flanc d’une brigade à Sinminting, 8 000 près de Moukden, 4 000 vers le haut Hunho à l’Est de Foushoun ; dans ces conditions, le mouvement des Japonais sur Sinminting était forcément retardé. Même en admettant que Sinminting fût pris le ler mars, les 8 000 cavaliers de Moukden réunis aux 5 000 de la réserve de droite, pouvaient, avec leurs mitrailleuses et une partie de leur artillerie, contenir le front de l’armée de Nogi, tandis que leur masse aurait débordé son flanc et attaqué. Il est probable que le 3 mars, Nogi ne serait pas arrivé à 22 kilomètres de Moukden et que le village de Likouanpou, pivot du changement de front de l’armée de Kaulbars et attaqué depuis le 4 mars, n’aurait pas été cédé le 8 mars, par suite de la prise de Pakiatsou à 15 kilomètres plus au Nord. Le changement de front n’aurait pas eu ce caractère d’extrême urgence qui a produit un fâcheux mélange des unités, et il est bien probable que les Russes seraient arrivés à séparer l’armée de Nogi de celle de Okou. Le 8 mars en effet, les Japonais n’avaient pas encore pu s’emparer de la station de Machiopou sur le Hunho, à 10 kilomètres au Sud de Moukden. Les 4 000 cavaliers de la gauche auraient pu en même temps être rappelés à Moukden où ils auraient été placés en réserve générale dès le 4 mars. En admettant que les événemens aient été ce qu’ils furent, Moukden n’eût été qu’une bataille perdue sans désastre. Nous savons que la retraite, ordonnée le 8 mars, s’est opérée avec le plus grand ordre dans l’armée de Liniévitch à l’Est, ainsi que pour la gauche de l’armée de Bilderling, mais qu’un vide s’étant produit le 9 entre la droite de Bilderling et la gauche de Kaulbars, un détachement japonais pourvu d’artillerie s’était élancé vers le Nord par cette ouverture et avait canonné dans le dos les troupes de Kaulbars qui combattaient face à l'Ouest. Ce fut la cause du désastre. Là furent pris la plus grande partie des 40 000 prisonniers, 3 ou 4 000 cavaliers en réserve à Moukden, envoyés rapidement pour fermer l’ouverture ou pour balayer le détachement japonais dont la force était insignifiante, auraient sauvé la situation.

Comment les Japonais, malgré l’infériorité numérique de leur cavalerie, en ont-ils tiré parti ? Dès le commencement de la campagne, ils ont employé pour la découverte des pointes d’officiers accompagnés d’un très petit nombre de cavaliers. Nous avons vu que le service de sûreté était assuré au moyen de petits détachemens mixtes, généralement disposés en échiquier et marchant sur un très grand front. Leur cavalerie était toujours soutenue à courte distance par de l’infanterie (derrière laquelle elle se repliait au besoin), le combat à cheval restant une exception des plus rares, tandis qu’elle employait sans cesse le combat à pied. Les Japonais n’ont pas commis la faute de demander à leur cavalerie des renseignemens qu’aucune cavalerie ne peut maintenant donner, quoique les règlemens partout en vigueur continuent à lui imposer le devoir d’éclairer le général en chef sur la composition des forces de l’adversaire. Les renseignemens de cet ordre étaient donnés par un espionnage organisé depuis plusieurs années en Corée et en Mandchourie. Les Japonais n’avaient pas perdu de vue que ce service ne peut pas s’improviser au moment d’une guerre. Seuls, les loisirs de la paix permettent de lui donner le développement nécessaire, pour que les renseignemens arrivent rapidement et sûrement. Une anecdote donnera la mesure de l’organisation. A la fin de février 1905, le quartier général de Kouropatkine était à Sahetoun, à 10 kilomètres au Sud de Moukden, près de l’embranchement à voie large construit pour relier Moukden à l’armée de l’Est à Fouchoun. Le général en chef avait résolu de prendre l’offensive le 25 février. La préparation des ordres avait lieu dans le plus grand secret. Le 25 février, on découvrit que ces ordres étaient connus d’un service d’espionnage organisé à Moukden par un officier supérieur japonais qui y résidait depuis fort longtemps. Le contre-ordre fut aussitôt donné.

Dans la bataille, les Japonais ont employé leur cavalerie d’une manière logique, c’est-à-dire comme une troupe dont le feu est le mode essentiel d’action et qui peut être portée à l’endroit voulu avec rapidité.

Le 15 juin, à la bataille de Télitzé (Vafangou) l’aile droite japonaise, vigoureusement attaquée et débordée par des forces considérables, était compromise. Quoique renforcée à deux reprises, elle était sur le point de succomber, lorsqu’un fort détachement de cavalerie réussit à tourner le flanc gauche des Russes et à l’attaquer à revers. Les Russes furent ainsi arrêtés ; les Japonais profitèrent du répit : ainsi leur cavalerie décida de la victoire. A Moukden, ils ont formé un corps de cavalerie sous le commandement du général Akiyama. Il a 40 escadrons, 12 mitrailleuses, une batterie à cheval et 1 000 fantassins. Il débouche du Hunbo le 26 février ; le 1er mars, il est à Sinminting, à 60 kilomètres au Nord, formant l’échelon avancé de gauche de l’armée de Nogi, puis il se rabat sur le Nord de Moukden en débordant constamment la droite russe qui résiste au mouvement enveloppant. Une brigade du 16e corps, tirée de la réserve générale à Moukden et envoyée au garde-flanc est sur le point de périr. Elle s’est battue enveloppée, ayant été attaquée de front par l’infanterie de Nogi et à revers par la cavalerie. Elle ne put rejoindre l’armée que le 5 mars. Le 9 mars, la cavalerie japonaise parvient à couper le chemin de fer entre Moukden et Tiéling, elle harcèle sans arrêt les Russes en retraite et s’empare de grandes quantités de matériel. Nous avons vu précédemment que la déroute survenue à la droite russe avait été produite par l’action d’une force de cavalerie, qui avec l’artillerie s’est jetée entre les armées de Bilderling et de Kaulbars.

La cavalerie japonaise, malgré son infériorité numérique, a donné, grâce à son emploi rationnel, ce qu’on pouvait en attendre.

Les progrès de l’artillerie avaient fait penser que son rôle dans la bataille serait décisif. Il n’en est rien. Son rôle n’est qu’important. La puissance de destruction des nouvelles pièces sur des troupes à découvert a produit cet effet immédiat, qu’elles se sont dérobées à la vue avec un soin extrême, ont remué de la terre aussi bien dans l’attaque que dans la défense et presque constamment ont manœuvré pendant la nuit. Dès les premiers engagemens, ces nécessités se sont imposées avec une telle force que les procédés de combat de toutes les armes ont été aussitôt modifiés. Rappelons d’abord la composition de l’artillerie des deux partis.

L’artillerie russe était sensiblement supérieure à l’artillerie japonaise. Son canon de campagne à tir accéléré et sans recul emploie deux projectiles. Un shrapnell et un obus chargé en poudre brisante. Sa trajectoire plus tendue que celle du canon de montagne japonais lui donne une portée plus grande. L’armée russe s’est également servie d’artillerie lourde, de pièces de siège, et même de mortiers.

L’artillerie des divisions actives japonaises est du modèle Arizaka, du calibre de 75 millimètres à tir accéléré. Le recul se fait sur des freins élastiques, mais le canon doit être repointé à chaque coup. Le canon de montagne de même calibre est une pièce légère dont la portée efficace ne dépasse pas 3 300 mètres. Enfin les divisions territoriales disposent d’un obusier de bronze adhérent à une plate-forme. Tout le système saute en arrière au départ du coup. Il est remis en batterie au moyen de roues mobiles qui sont glissées sur deux fusées. Ces obusiers sont portés sur des sortes de brouettes traînées à la bricole par leurs servans. Ce dernier matériel est très médiocre, il a cependant été utilisé partout.

L’invisibilité est devenue une condition essentielle : tel est le fait dominant de toute la guerre. Lorsque des batteries se laissaient voir, ou que leurs emplacemens étaient repérés, elles se trouvaient, en quelques instans, mises dans un tel état, qu’il n'était pas possible de les retirer du champ de bataille. Les épaulemens, quand ils étaient visibles, n’ont pas suffi à empêcher les batteries d’être réduites au silence. Aussi, dès la bataille de Vafangou (14 juin 1904), les artilleries des deux partis n’ont-elles plus employé que le tir indirect. Comme, d’autre part, le terrain en arrière était battu par les gerbes des shrapnells sur de grandes profondeurs et que le tir progressif était constamment employé, il a fallu la plupart du temps maintenir les attelages abrités à 800 et 1 000 mètres des batteries. Le ravitaillement en munitions n’a généralement été possible qu’à bras d’hommes. C’est là un fait très important sur lequel on ne saurait trop attirer l’attention.

Lorsque le combat est engagé, le déplacement de l’artillerie devient difficile. Le desideratum de faire appuyer de près les attaques de l’infanterie par des batteries d’accompagnement ne peut se réaliser que dans des circonstances exceptionnelles et ceci ramène à l’emploi de l’artillerie en grandes batteries. Les Japonais ont obtenu des résultats importans en l’engageant tout entière dès le début et en l’employant en masses. A la bataille du Yalou, ils ont formé des batteries de 30 à 36 pièces et, à Vafangou, une batterie de 110 pièces fut placée au pivot du mouvement tournant. « Elle a, dit le rapport, dominé le champ de bataille. Placée en face de la droite russe, son tir d’enfilade a détruit les batteries de l’aile gauche. Les grands résultats obtenus par l’artillerie japonaise furent le résultat de la concentration des feux de plusieurs batteries sur le même objectif. Il est clair que ces dispositions tendent à augmenter les difficultés du réglage du tir. Les commandans de batterie sont constamment obligés de se tenir loin de leurs pièces. Souvent les observateurs japonais montaient dans les arbres d’où ils communiquaient à la voix avec les servans, ou encore ils se portaient à la crête masquant la batterie et se reliaient avec elle soit par téléphone soit par des signaux exécutés avec des fanions ou des disques. Les distances ordinaires de combat ont oscillé aux environs de 3 000 mètres. Aussi bien du côté russe que du côté japonais, le tir avait généralement lieu par salves de batteries. La rafale dont il a été tant parlé depuis l’adoption des pièces à recul sur affût n’a jamais pu être employée. La rapidité du tir des pièces n’est utilisée que dans des cas très rares. La difficulté du ravitaillement en munitions en est cause. Bien souvent l’artillerie des deux partis espaçait ses salves de trois minutes en trois minutes. Souvent même les intervalles étaient plus longs et il est arrivé fréquemment qu’une partie de l’artillerie de l’armée a été forcée d’arrêter son feu pendant plusieurs heures, pour ne pas épuiser complètement les sections de munitions de l’arrière. L’absence d’objectifs suffisamment distincts et la nécessité d’économiser les munitions ont fait souvent dégénérer le feu en un bombardement régulier et lent. »

Pour mieux fixer les idées sur la manière dont l’artillerie a été employée, entrons dans quelques détails. Le 9 juin 1904, le général Stakelberg est bivouaqué sur une position défensive organisée au Sud de la station de Vafangou. Il dispose de 29 bataillons, 23 escadrons, 82 pièces. Un détachement avancé, composé de la majeure partie de la cavalerie, une batterie à cheval, une brigade de tirailleurs et la 1e batterie de la 1e brigade d’artillerie s’étend de Lidiadine à Tchidiatoun, sur un arc de cercle de 6 kilomètres, et fournit les avant-postes. Les 11 et 12 juin, les Japonais tâtent le front par de petits engagemens. Le 13, à dix heures du matin, ils dirigent, sur le centre du dispositif, 6 bataillons, 6 escadrons et une batterie de montagne. Les avant-postes russes se replient en combattant. Le 14 juin, leur corps avancé se replie à son tour. Stakelberg se propose d’attirer l'ennemi sur sa position, de l’y user et de le battre par une contre-attaque. La position qu’il a choisie est à cheval sur un cours d’eau qui coule du Nord au Sud. Le secteur Ouest est attribué à la 9e division, celui de l’Est à la lere division. Dans le secteur Ouest, des tranchées pour infanterie et des épaulemens pour deux batteries enterrées ont été construits. Dans le secteur Est, en arrière de la crête topographique, sont des épaulemens pour trois batteries. Des chemins d’accès ont été ouverts. Sur le flanc du mamelon que devait occuper l’artillerie, des tranchées sont établies jusqu’au fond de la vallée. Elles se relient vers l’Est avec une autre ligne de retranchemens d’infanterie. Le mouvement de repli du corps avancé commence à six heures du matin. La batterie d’artillerie protège le mouvement qui se fait lentement, d'abord par le 1er régiment de tirailleurs et un régiment de dragons, puis par le 2e régiment qui gagne en plusieurs colonnes l’emplacement désigné. A neuf heures, l’artillerie russe, voyant l’artillerie japonaise prendre position, disparaît avant d’avoir été canonnée. Le 2e régiment se retire alors par échelons. Jusqu’à ce moment, tout se passe dans le plus grand ordre. A droite, la 9e division a déployé un régiment de tirailleurs. Les hommes sont couchés à 10 mètres en arrière des tranchées qui suivaient la crête. Une compagnie occupait le village de Tafanchiou mis en état de défense. Le reste de la division (deux régimens) était rassemblé dans la vallée à l’Est de Sizan. Les Japonais mettent en action une batterie de leur avant-garde. Avant d’ouvrir le feu, cette batterie a envoyé ses avant-trains au loin, derrière un village. Les deux premiers obus éclatent en avant de la position du général Guerngross qui commande l’avant-garde, les deux autres en arrière et la batterie japonaise passe immédiatement au tir d’efficacité. Le général est blessé. Les Russes amènent à bras les batteries sur leurs emplacemens. Une des batteries règle le tir. Les deux autres passent avec elle au tir d’efficacité qui éteint le feu de la batterie japonaise, dont les servans abandonnent les pièces, pour se réfugier dans le village où les Russes les surveillent. Vers une heure et demie, deux autres batteries japonaises interviennent à environ 3500 mètres ; leur tir est sans effet ; mais une autre batterie, dont on ne distingue que par momens la lueur, ne peut pas être repérée. Ce groupe devient immédiatement très dangereux. Il tire d’après les indications données par les fanions placés fort loin sur les hauteurs voisines. Les projectiles éclatent à bonne hauteur. En peu d’instans, la 4e batterie russe est privée de tous ses officiers, et les autres batteries doivent cesser leur feu. Alors l’infanterie japonaise commence à s’infiltrer dans la vallée. Par petits groupes, les tirailleurs arrivent à former une ligne de feu au pied des hauteurs, puis progressent lentement en rampant. Le 1er régiment tente une contre-attaque. Il subit les pertes les plus graves : son colonel est tué ; ses débris remontent les pentes et rentrent dans les tranchées. De leur côté, les Japonais restent cramponnés aux abords de la crête et, pendant toute la nuit, organisent la défense du terrain conquis. Le lendemain, 15 juin, le général Stakelberg exécute son projet de contre-attaque contre la droite japonaise. Il établit deux régimens sur un front de trois kilomètres et forme une colonne d’attaque, comprenant les 1er, 2e, et 3e régimens de tirailleurs et trois batteries et demie. La 2e brigade de la 39e division est gardée en réserve générale. Le reste de l’artillerie est réparti sur le front et, de chaque côté des pièces, on place quatre plateaux de 6 projectiles chacun. Mais dans la nuit, ainsi qu’il a été dit précédemment, les Japonais ont réuni vis-à-vis de la droite russe une batterie de 108 pièces, placée au pivot du mouvement tournant qu’ils ont déjà commencé.

Entre sept heures trente et huit heures, les 3e et 4e batteries russes sont hors de cause. A huit heures trente, l’infanterie japonaise attaque le front, sans succès. A neuf heures, le général Stakelberg lance sa contre-attaque. Les 2e et 3e régimens se déploient, gardant trois compagnies en réserve partielle. Le ler régiment forme la réserve générale. La ligne d’attaque s’avance par sections, formées en lignes denses de tirailleurs qui s’arrêtent de temps à autre pour exécuter des feux de salve. Mais, en quelques instans, les pertes sont telles, que toute cette tactique de terrain de manœuvre s’effondre. Les hommes ne tardent pas à former de petits essaims qui, après chaque bond, viennent se reformer en ligne. Les Russes atteignent ainsi le pied des pentes, et sont alors pris de flanc par les feux d’une certaine force de cavalerie. Ils ne peuvent aller plus loin, et restent couchés dans l’angle mort, jusqu’au moment où la retraite est ordonnée (une heure et demie) en raison du mouvement débordant des Japonais. La 4e batterie dut être abandonnée, les attelages ayant été tués. C’est d’ailleurs ainsi que les Russes ont laissé tant de canons aux mains de l’ennemi.

L’artillerie a quelquefois produit par surprise de grands effets sur des troupes qui, croyant être abritées, ont commis la faute de garder des formations compactes, au lieu de s’espacer par fractions. Le 9 juillet dans une vallée, près de Gaïtchou, les Japonais, avaient rassemblé de l’infanterie formée en masses. Une batterie russe de trente pièces, placée en arrière d’une colline, dirigea sur ces troupes un feu indirect concentrique et produisit en quelques instans des ravages considérables. Quand des réserves approchent de la bataille, il est toujours dangereux de les maintenir massées. Elles doivent être formées en ordre demi-déployé avec des intervalles entre les unités.

Souvent l’artillerie a suffi, à elle seule à rendre infranchissables, pendant le jour, des zones de terrain considérables. Le 23 juillet à Tatchitsao, les Russes occupaient une ligne retranchée de 16 kilomètres en avant de laquelle, à 4 ou 5 kilomètres, se trouvaient des postes d’avant-garde également retranchés. Les Japonais attaquent ces avant-postes qui se replient sur la position principale. Le 24, toute l’artillerie japonaise entre en action et canonne pendant quinze heures sans interruption. Les Russes n’ont mis en ligne que deux régimens d’infanterie et quelques batteries. Après cette canonnade, les Japonais lancent leur infanterie, le feu de l’artillerie l’écrase, elle échoue. Les Russes commettent alors la faute de faire une contre-attaque à la baïonnette. Un régiment perd 500 hommes en quelques instans, et il est forcé de se coucher sur place pour éviter une destruction totale. Il ne put se replier qu’à la nuit. Pendant ce temps, le 1er corps russe maintenait toute la journée l’ennemi sur son front, avec six batteries appuyées à l’aile extérieure par deux batteries d’une division de cavalerie. Pas un seul homme d’infanterie n’est engagé, et cependant les Japonais ne purent pousser leur infanterie à moins de 3 kilomètres des batteries. A mesure que la guerre se prolonge, on constate que, pendant le jour, l’artillerie mène la bataille, tandis que l’infanterie agit surtout de nuit.

La bataille de Lyao-Yang a duré du 29 août au 2 septembre sans que les batteries des deux partis aient fait autre chose que du tir indirect. Les batteries russes souffrirent peu. Contre les shrapnells les servans se terraient et le tir était suspendu, de sorte que la lutte d’artillerie fut rarement simultanée. Dans quelques cas, des batteries russes, que les Japonais paraissaient avoir repérées, changèrent de place dans les intermittences du feu et échappèrent ainsi à la destruction. Deux batteries russes subirent une fois de grandes pertes, parce qu’ayant opéré un déplacement, elles avaient creusé des fossés insuffisans.

Contre les tranchées, les Japonais employaient simultanément les shrapnells et les obus à explosifs. Ces derniers ne produisaient guère d’effet. Leur détonation est violente, mais les troupes s’y habituent vite, de sorte qu’ils n’agissent même pas sur le moral. Il est maintenant reconnu que les explosifs ne doivent être employés qu’avec des obus de grande capacité.

La consommation de munitions a dépassé de beaucoup toutes les prévisions. Pour fixer les idées, citons un seul chiffre. Le 23 juillet, à Tachichiao, 3 batteries russes (24 pièces) tirent 7 402 coups. L’une des batteries a tiré 4 008 coups, soit 502 coups par pièce.

La nécessité d’une artillerie plus puissante que l’artillerie de campagne s’est manifestée dès le commencement de la guerre, aussi bien du côté russe que du côté japonais. Les Russes ont même utilisé des mortiers. A Lyao-Yang, 6 batteries de mortiers étaient réparties, par deux, dans les 7e, 10e et 3e corps. Leur faible portée ne permit d’en utiliser que 4. Toutes les fois que les circonstances l’ont permis, des pièces de siège ont été amenées sur le champ de bataille. Le 2 septembre, à Lyao-Yang, le général Okou attaque au centre par le chemin de fer. Son artillerie est groupée par division. Des canons de 15 centimètres avaient été amenés sur trucs. Le 3 septembre, grâce à l’action de cette artillerie de gros calibre, le général Okou put porter son artillerie de campagne jusqu’à 1 200 mètres des lignes russes. Les deux infanteries se fusillaient à 800-600 mètres. Cependant, malgré la superposition des feux d’artillerie et de mousqueterie, les Japonais n’arrivèrent pas à dominer le feu des tranchées. A dix heures et demie, ils donnèrent un assaut désespéré. Ce ne fut qu’un affreux carnage et la situation resta la même jusqu’à la nuit. Il fut reconnu que l’artillerie de gros calibre n’était pas assez nombreuse.

Dans l’organisation défensive du champ de bataille de Moukden, des batteries de canons de siège ont été placées en face de la station de Shahopou. Dans la nuit du 28 février, malgré les projecteurs électriques japonais, les Russes s’emparent de la tête de pont du Chaho et s’y maintiennent. Ils n’ont évacué cette position que le 7 mars sur l’ordre de Kouropatkine.

Pendant la bataille, il a été quelquefois fait usage de ballons. Le 28 août, les Russes, au moyen d’un ballon captif, ont pu rectifier le tir de leur artillerie. En général, ils ont été peu utilisés.

L’artillerie de gros calibre comme le mortier sont maintenant indispensables aux armées de campagne. Il faut prendre son parti de cette nécessité. Il en est de même des mitrailleuses. L’infanterie comme la cavalerie doivent en être pourvues. Elles sont d’un emploi constant, car elles permettent de tenir solidement des espaces étendus avec peu de monde.

« Quiconque, à l’heure actuelle, croit encore à la valeur des positions est d’avance marqué au front par le démon de la défaite. Avec les armes actuelles, la mobilité permet seule d’échapper à la destruction. Qui se fixe est écrasé, et lorsque, dans la bataille de 40 à 50 kilomètres de front, le général aura réussi à immobiliser son adversaire sur des positions, la victoire ne sera plus qu’une question d’heures, elle ne saurait lui échapper. »

Ces lignes ont été écrites dans la Revue de Paris du 15 juin 1898. La méconnaissance de ces vérités a valu à l’armée russe une suite ininterrompue de défaites. Sa persistance à s’accrocher à des positions fît croire pendant quelque temps que les états-majors n’ayant aucune confiance dans l’aptitude du soldat russe au combat de tirailleurs voulait le tenir en main sur des positions défensives, ou bien le lancer en ordre compact droit sur l’ennemi, dans des attaques à la baïonnette. A partir du 26 août 1904, l’infériorité numérique de l’armée russe ne pouvait plus être invoquée comme la raison de cette défensive. A la bataille de Lyao-Yang les Russes ont 220 000 hommes et 600 pièces, les Japonais 190 000 hommes et 500 pièces. A la bataille de Moukden, le 25 février 1905, les Russes ont 380 000 hommes et 1 400 pièces, les Japonais 320 000 hommes et 954 pièces ; soit 60 000 hommes de moins que les Russes. On est donc obligé de reconnaître que la conception russe de la guerre est celle de la défensive sur des positions organisées, suivie de contre-attaques. Tenir solidement des lignes d’ouvrages et de tranchées, y user l’assaillant, puis, le moment venu, se jeter sur lui à la baïonnette pour écraser ses débris, telle est la tactique qui, depuis le commencement jusqu’à la fin de la guerre, n’a pas cessé d’être en honneur. Deux faits montrent à quel point ces principes faux étaient profondément entrés dans l’esprit des généraux. Le 25 août, le commandant du 10den corps avait résolu de prendre l’offensive le lendemain à six heures du matin. Les Japonais le devancèrent et attaquèrent à cinq heures du matin. Un général rencontrant un attaché militaire étranger lui dit : « C’est bien heureux qu’ils nous aient attaqués avant notre départ, car si nous nous étions rencontrés en marche tous les deux, que serait-il arrivé ? Nous aurions dû nous battre sans positions ! »

Le 2 septembre, l’ordre de retraite est donné. Avant de commencer son mouvement, la réserve est lancée en dehors des ouvrages pour attaquer les Japonais à la baïonnette. Elle perd ainsi 1 800 hommes, tout à fait inutilement, puis rentre dans les tranchées pour les évacuer ensuite dans la nuit.

L’armée russe n’a voulu profiter d’aucun enseignement des dernières guerres. Le culte de la baïonnette est poussé si loin, qu’en toute circonstance elle reste fixée au bout du fusil. Par tous les moyens les chefs essaient de persuader aux soldats qu’ils doivent surtout mettre leur confiance dans la baïonnette. Ils lui répètent les paroles de Souvaroff. « La balle est folle, la baïonnette seule est sage. » Sous le rapport de la conduite du feu, l’hérésie n’était pas moindre ; jusqu’à la fin d’août 1904, les Russes ont exécuté des salves, comme au temps d’Apraxine.

L’utilisation du terrain s’est la plupart du temps bornée à l’occupation des ouvrages et des tranchées. Celles-ci, au lieu d’être étroites et profondes comme les tranchées des Boers, étaient généralement trop larges et insuffisamment creusées. Les Russes n’ont tenu aucun compte de l’expérience de la guerre sud-africaine. Cette guerre avait prouvé que la puissance du fusil à tir rapide est telle, qu’il n’est pas nécessaire de garnir les tranchées avec des hommes coude à coude. Un tireur tous les deux mètres suffit. Au delà de cette proportion, les hommes se gênent, le tir est moins efficace, on expose un personnel plus nombreux à l’action de l’artillerie. L’économie d’effectif alors réalisée permet de garder de plus fortes réserves et de renforcer les ailes qui plus que jamais sont les points faibles. Les Russes, toujours hantés par la crainte de voir leur front forcé, encombraient leurs tranchées. Les soldats s’y trouvaient quelquefois sur deux rangs, donnant ainsi prise à l’action des shrapnells. Cette passion des positions s’est partout manifestée. A la bataille de Lyao-Yang, le général Kouropatkine tenait la victoire dans sa main. L’armée de Kouroki était épuisée. Les Russes avaient de très fortes réserves intactes. Il suffisait de les mener à l’attaque. La déroute de la division Orloff n’était qu’un épisode de bataille. Le commandement russe s’est-il laissé influencer par cet incident ? En tous cas, au lieu d’attaquer, l’armée a été reportée sur des positions organisées en arrière. Il est inutile d’entrer dans plus de détails. La tactique russe ne peut nous donner aucun enseignement. Du côté japonais, c’est autre chose.

Nous avons vu que la prise de contact éloignée se faisait au moyen de reconnaissances d’officiers, généralement accompagnés de quelques cavaliers. Mais la zone d’exploration est préalablement fouillée par des espions. Un rapport russe, en date du 21 juillet-3 août 1904, s’exprime ainsi : « En avant des troupes, marchent toujours des Chinois qui fouillent le terrain avec le plus grand soin, car la moindre négligence les expose à une mort immédiate.

« A cet effet, dans les villages, les Japonais enlèvent aux familles chinoises le père et les fils. Ils gardent le père comme otage tandis qu’ils envoient les fils espionner. Généralement, ils envoient deux frères dans la même direction, mais à différens momens, pour contrôler à leur retour les renseignemens de l’un par l’autre. En cas de désaccord, leur père est mis à mort. Dans toute la zone d’approche de l’adversaire, un réseau d’espions du pays est déployé. Ils ont pour mission de suivre tous les mouvemens des Russes. La mort punit non seulement la trahison mais encore un renseignement inexact. Derrière les espions, viennent de petites patrouilles de cavalerie doublées par de l’infanterie. C’est ainsi que, pour trois ou quatre cavaliers, il y a toujours quatre ou cinq fantassins. Quand les cavaliers prennent le trot, leurs ombres (soldats d’infanterie) courent derrière eux. Après les patrouilles viennent les détachemens de tête, puis les troupes formées en petites colonnes, avec de grands intervalles entre elles. Ordinairement la cavalerie ne marche pas en avant de l’infanterie, mais en arrière des détachemens de tête. Elle sert à couvrir l'artillerie en avant et sur les flancs. Quand un détachemens choisit une position, lorsque les espions ont fouillé le terrain et annoncé qu’il n’y a pas de Russes à proximité, les fractions avancées se déploient en chaînes et se portent sur l’emplacement où elles se couchent en position de combat. Alors seulement arrivent les forces principales et, aussitôt, on commence à creuser les tranchées. Le travail est très rapidement mené. En même temps, les distances des points remarquables en avant et sur les flancs sont exactement mesurées, principalement les endroits où les Russes pourraient établir une ligne de feu. Toute la zone en avant est divisée en carrés sur des planchettes à pied préparées d’avance et sur lesquelles les points remarquables sont dessinés, en indiquant en regard la distance, le numéro du carré et la hausse à employer. Ces planchettes sont ensuite placées dans chaque tranchée, et les officiers indiquent à tous les soldats quel est le signe de la planchette qui correspond à l’objet réel du terrain. Les sapeurs creusent les communications vers l’arrière, établissent des chemins, construisent des passerelles, posent le téléphone et installent sur les hauteurs des postes de signaux. Ils se servent d’héliographes, du feu, de la fumée, de fanions, de lanternes. On emploie comme signaleurs des Chinois spécialement dressés, bien payés et qui reçoivent des revolvers. Sur les routes que doit suivre l’ennemi, on établit des embuscades. Elles comprennent deux parties. La première appelée « la porte » est formée par quelques tirailleurs qui doivent laisser passer librement l’adversaire sans donner aucun signe de leur existence ; la seconde est constituée par le gros de la troupe. Lorsque la reconnaissance ennemie arrive près de la position, elle est signalée et reçue par des feux rapides, et lorsqu’elle se replie, elle est à son tour attaquée par la « porte. »

Dans les premiers combats, l’infanterie japonaise avait mis en pratique les prescriptions de ses règlemens calqués sur ceux des armées européennes ; mais, dès le mois de juillet 1904, elle abandonne pour toujours ces vieux procédés. Le 15 juin à Vafangou, l’infanterie s’était avancée à l’attaque sur quatre lignes, les deux premières en tirailleurs, la 3e ligne sur deux rangs, la 4e ligne en colonnes de compagnie. Elle exécutait ainsi la fameuse attaque décisive, tant prônée par la vieille école. Les pertes furent si écrasantes que jamais plus ce procédé ne fut employé. Les débris de ces troupes intrépides ne purent qu’atteindre l’angle mort des positions russes, et durent y rester couchées jusqu’à la nuit, moment où les Russes se mirent en retraite.

« Vous êtes sans doute étonné — dit un officier japonais, à un officier français, à la fin de la bataille de Lyao-Lyang ! — des différences qui existent avec ce que vous avez pu voir chez vous en temps de paix. Nous ne l’avons pas moins été nous-mêmes, car vous savez que nos règlemens sont identiques à ceux des armées européennes ; aussi nous avons commencé à manœuvrer selon les livres et c’est ainsi qu’on nous a fait enlever les lignes de Nan-Chan, le 27 mai, en une seule journée ! Mais au prix de quelles pertes ! Notre 3e division, qui était à gauche et ne bénéficiait pas du secours des canonnières embossées dans la baie de Kintchéou, fut décimée. Cette leçon nous profita et, grâce à l’expérience acquise, nous sommes arrivés à marcher moins vite et à nous couvrir davantage. »

La caractéristique de la tactique japonaise est en effet un emploi minutieux des couverts. « Les Japonais utilisent le terrain d’une façon idéale, dit un rapport russe. Pendant le combat, on ne voit jamais, non seulement les mouvemens de leurs réserves, mais même les bonds de la chaîne. On peut dire qu’ils font corps avec la terre, et il s’est présenté des cas où leurs troupes ont rampé sur le sol pendant des centaines de mètres, simplement afin de ne pas trahir leur présence. Dans tous les combats, les flancs sont l’objet de la plus grande attention ; ils sont depuis longtemps convaincus que, dans la plupart des cas, il est impossible de percer le front et qu’il est nécessaire d’opérer par mouvemens tournans ; en conséquence ils estiment que ces derniers sont les plus dangereux. Par suite, ils ont toujours de fortes réserves sur les flancs, non seulement pour s’opposer à l’enveloppement de la part de l’ennemi, mais aussi pour envelopper eux-mêmes le mouvement tournant de l’adversaire et arriver à le paralyser. Les Japonais n’engagent pas volontiers leurs réserves. Ils renforcent et condensent la chaîne autant que le permettent le terrain et les couverts. Ces derniers sont utilisés dans la perfection et, si nous employions comme eux le tir dur des zones, leurs pertes ne dépasseraient pas celles dues au hasard. Pendant le jour, ils évitent d’une façon absolue l’attaque à la baïonnette et se rendent compte de sa puissance quand elle est employée par les Russes. A cet effet, les chaînes se portent rapidement en arrière devant la charge, ou bien s’ouvrent sur le côté de manière que les fractions qui attaquent soient accueillies par les feux rapides des troupes en arrière. Cette manière de faire a été confirmée, comme on le sait, par la neutralisation de l’attaque du 11e régiment de tirailleurs de Sibérie Orientale dans le combat de Kioulentchen. »

Dans l’attaque, le fantassin japonais n’a pas de sac. Il porte le fusil, cartouches, bidon, pelle-bêche, vivres, la toile tente-abri en bandoulière de gauche à droite.

Voici les principes généraux de l’attaque. Le terrain ayant été reconnu de jour par des éclaireurs peu nombreux, la marche d’approche s’exécute de nuit. A la fin de la nuit, les tranchées sont creusées, les troupes s’y abritent ayant en avant d’elles des tirailleurs qui se sont également creusé des abris. La marche est reprise dans la nuit suivante. Les troupes de deuxième ligne viennent occuper les tranchées abandonnées par les précédentes, et ainsi de suite. Sous la protection des batteries, la ligne de combat arrive ainsi à petite distance. Le feu n’est employé qu’à courte portée. La ligne avancée est peu à peu renforcée à son maximum. Alors l’attaque se produit, généralement de nuit, par une marche exécutée autant que possible sans arrêt.

Un ancien officier français qui venait de faire la guerre pendant plus d’un an, comme volontaire dans un commando boer, et devenu par dilettantisme correspondant de guerre à l’armée du général Okou, a suivi sur la ligne de feu un des plus sanglans épisodes de la bataille de Liao-Yang. Son récit donne une idée nette de la tactique employée. « Dans la nuit du 28 au 29 août, les Japonais se rapprochent des positions russes. Le 29, la marche fut suspendue pendant la journée et ne reprit qu’à la nuit tombante. Les 3e et 5e divisions avaient reçu l’ordre de s’emparer des lignes de Chiouchanpou, à 5 kilomètres au Sud-Ouest de Lyao-Yang. Elles disposaient de 20 000 hommes d’infanterie, 36 pièces de montagne et 36 obusiers de campagne, soit 108 pièces. Le 30 avant le lever du jour, le 1er bataillon du 41e régiment d’infanterie, appuyé par le reste du régiment, se porte contre les tranchées qui garnissaient un piton situé à l’extrême gauche des Russes et les enlève à la baïonnette après un sanglant combat. La 3e division, de son côté, avait commencé sa marche d’approche pendant la nuit. Les fantassins s’avançaient sur plusieurs lignes déployées, échelonnées en profondeur. La direction était à gauche, les lignes successives devaient rester perpendiculaires à la voie ferrée et conserver rigoureusement leur alignement. Le fouillis inextricable du gaoliang (sorgho) et l’obscurité constituaient une difficulté sérieuse ; aussi un peu avant l’aurore, la première ligne ne se trouvait encore qu’à deux kilomètres des positions russes... Là elle s’arrêta et creusa de suite des tranchées pour se trouver protégée au lever du jour contre l’artillerie russe, éloignée de 2 300 mètres environ. Les bataillons disposaient, à cet effet, des outils de sac analogues aux nôtres et des outils de bataillon, portés par quatre chevaux de bât du train de combat. Le 30, à cinq heures et demie du matin, commence le duel d’artillerie, poursuivi toute la journée sans grand résultat. La 3e division reste terrée dans ses tranchées de la plaine sans bouger. La 5e division au contraire, profitant des abris naturels et de l’occupation du piton situé à la gauche russe, essaie d’attaquer. Elle est ramenée après avoir éprouvé des pertes considérables. » Dans la nuit du 30 au 31, la 5e division recommence l’attaque, et, cette fois, enlève d’assaut deux mamelons, qui furent pris et repris trois fois. Dans cette sanglante mêlée, deux compagnies du 41e sont détruites. Les survivans du 1er bataillon réussissent à se cramponner à la position. Ils sont renforcés par le reste du régiment et notre officier dilettante les a rejoints. Laissons-lui la parole : « — Vous arrivez bien, me dit le capitaine de la compagnie de tête ; le maréchal Oyama a prescrit, pour faciliter le mouvement enveloppant de la première armée, d’enlever la position russe avant la nuit. L’attaque générale va avoir lieu bientôt. Nous la seconderons tant bien que mal en fusillant ces tranchées en face de nous ; malheureusement, on n’a pu traîner de canons jusqu’ici.

« Confortablement installés derrière de gros rochers, nous braquons nos jumelles sur la plaine. Tout à coup, au revers d’un talus, une mince ligne jaune apparaît. Ce sont les fantassins japonais qui ont mis sac à terre et commencent l’attaque. Pour cette attaque, on a fractionné les lignes en petits groupes de douze à vingt hommes, placés sous le commandement d’un officier ou d’un gradé. A chacun de ces groupes, on a fixé le point de la position ennemie où il doit parvenir : c’est la seule indication qu’il recevra du commandement. La première ligne bondit hors des tranchées. Les chefs de groupes se jettent en avant, courant de toutes leurs forces jusqu’à la ride de terrain la plus proche où ils se couchent à terre. Leurs fractions les suivent, sans observer, aucun ordre, chaque homme ayant pour unique préoccupation d’arriver le plus vite possible à l’endroit où il pourra s’aplatir. Je fixe ma lorgnette sur une de ces sections. Elle traverse d’abord une plantation de sorgho sans être découverte par l’ennemi, mais la voici qui débouche dans un champ de fèves. Les points jaunes se précipitent, un homme tombe, se relève, fait quelques pas, puis retombe définitivement. Deux autres se tordent à terre, un quatrième tâche vainement de regagner le couvert que ses camarades viennent de quitter, il roule à côté des trois autres blessés. Maintenant, devant toute la position russe, on distingue le fourmillement khaki se rapprochant par bonds. Les hommes suivent le chef, le chef choisit l’abri en avant et le cheminement à suivre pour s’y rendre. Souvent, profitant de couverts favorables situés en dehors de leur axe de marche, on voit des groupes obliquer à droite et à gauche, prendre la même route que la fraction voisine et revenir ensuite à leur direction primitive. Aussi, dès le premier arrêt, le bel alignement du début est brisé. On aperçoit les sections disséminées sur le glacis, les unes couchées, d’autres rampant, d’autres en pleine course. Les neuf cents mètres à parcourir jusqu’aux défenses accessoires des Russes, sont franchis de la sorte et c’est là seulement que ce qui reste de la première ligne japonaise, se reforme à l’abri du talus de terre maladroitement élevé par les Russes pour protéger leurs fils de fer.

« Lorsque la première ligne d’assaillans est arrivée à moitié chemin de son objectif, la deuxième ligne quitte à son tour les tranchées où elle est restée abritée et se lance sur le glacis, utilisant le terrain et marchant comme la première. La troisième ligne suit la seconde et ainsi de suite. Six colonnes successives montent la côte semée de cadavres et de blessés et l’une après l’autre viennent s’abriter derrière le talus protecteur à 100 mètres des tranchées ennemies. Pendant ce temps des volontaires coupent les fils de fer sous la bouche même des fusils russes. En rampant, ils réussissent à ouvrir des passages à travers les défenses accessoires, mais bien peu de ces héros rejoignent leurs camarades ! La compagnie portée à côté de moi tire aussi vite qu’elle peut, les Russes augmentent également l’intensité de leur feu, les hommes tombent autour de nous. Mais on n’entend plus ni le sifflement des balles, ni le crépitement de la mousqueterie, ni les grondemens plus lointains du canon. Debout maintenant pour mieux voir, nous n’avons d’attention que pour le combat acharné qui se livre à 800 mètres de nous. Toute la ligne japonaise est illuminée par l’éclair de l’acier sortant des fourreaux. C’est la dernière phase, c’est l’assaut. Les officiers une fois de plus quittent l’abri au cri de « banzaï ! » répété par tous les assaillans. Ils progressent péniblement, mais sûrement, malgré les réseaux de fil de fer, les trous-de-loup et la fusillade inexorable ; des unités sont détruites : d’autres les remplacent ; le flot s’abat par instans, mais avance toujours. Les voilà à quelques mètres des tranchées. Alors du côté russe, la longue ligne grise des fusiliers sibériens se dresse à son tour, envoie une dernière salve sur l’ennemi et descend en courant le revers de la montagne. Notre compagnie redouble son feu sur l’adversaire en retraite, puis elle quitte ses abris et court à la poursuite. Le feu de la position en échelon nous prend en flanc. La compagnie est décimée en un instant. Le capitaine a son képi traversé par une balle, le sous-lieutenant est blessé à la main, le lieutenant tombe raide, la tête fracassée. Les sous-officiers ramènent péniblement leurs sections derrière la crête protectrice, mais la bataille est gagnée, l’assaut a duré exactement une heure dix minutes. Les Russes ne tiennent plus que quelques points de la ligne pour opérer leur retraite à la faveur de la nuit. »

Marcher et attaquer la nuit, se terrer pendant le jour, telles sont les caractéristiques essentielles de la tactique actuellement imposée par la puissance des armes. Dans l’offensive, l’outil de pionnier est devenu indispensable à chaque fantassin. Il doit être exercé à creuser la terre en restant couché et à s’enfoncer ainsi peu à peu jusqu’à ce qu’il soit abrité. Les tranchées creusées par les lignes avancées sont successivement occupées par les réserves. Enfin, pour la première fois, on a vu apparaître le bouclier d’acier servant à protéger les hommes chargés de couper les réseaux de fil de fer. A la bataille de Moukden, comme le terrain était gelé, l’infanterie fut pourvue de sacs de sable que les hommes plaçaient devant eux.

La forme générale des attaques n’a jamais varié. Les efforts successifs, répétés avec acharnement, ont seuls été employés. Quelquefois ils ont pu briser les plus énergiques résistances. On peut citer comme exemple les attaques de nuit du 4 mars à Koudolizan, recommencées treize fois et celles du 5 mars à Koudiaza où le général Daniloff a subi dix-neuf attaques successives.

La guerre russo-japonaise vient de démontrer une fois de plus que l'offensive tactique peut seule assurer la victoire. Une armée forcée à la défensive, soit par suite de circonstances d’ordre politique, soit en raison de son infériorité numérique, doit se défendre en contre-attaquant sans cesse. Nous l’avons déjà vu en 1814. Sous ce rapport, cette campagne restera toujours le plus suggestif des exemples.

Napoléon manœuvrant entre les armées alliées a toujours attaqué. Son infériorité numérique ne l’a jamais incité à prendre position. Bar-sur-Aube, Craonne, Laon, Reims, Saint-Dizier, sont des batailles offensives et des victoires. Mais la guerre de 1904-1905 prouve également que les anciens erremens ne conviennent plus aux armées de nos jours. Une des supériorités des Japonais réside dans ce fait que leur armée n’était pas attachée au passé par des routines que nous décorons du nom de traditions. Maintenant que le service de deux ans nous impose une nouvelle loi des cadres, nous devons en profiter pour donner à l’armée l’organisation que comportent les nouvelles exigences tactiques. Les déductions logiques des enseignemens de la guerre qui vient de finir conduisent aux conclusions suivantes.

La réorganisation complète de notre cavalerie s’impose : il faut d’avance en reconnaître la difficulté. Ce qu’il est convenu d’appeler l’esprit cavalier, est opposé au combat à pied, devenu essentiel. Pour l’ancienne école, mettre pied à terre est déchoir. Elle voit dans l’équitation un but, tandis que ce n’est qu’un moyen. De là son engouement pour les courses, les concours hippiques, les carrousels et son mépris pour le tir. Le public, épris des spectacles qu’elle donne, la pousse dans cette voie, tandis que les chefs qui comprennent son rôle futur, n’osent rien dire de crainte d’être accusés d’hérésie et d’en subir les conséquences au point de vue de leur avenir. Maintenant la question se pose ainsi : il s’agit d’obtenir de notre cavalerie de moins s’attacher aux évolutions et aux tournois d’antan, pour consacrer plus de temps à l’étude du combat moderne. Certes elle n’abandonnera pas sans regrets les anciennes voies où elle a moissonné tant de lauriers. Mais actuellement ces voies ne mènent qu’au sacrifice inutile.

Les temps sont venus où les méthodes de guerre doivent être changées. Il faut que dans le combat à pied, la cavalerie soit résolue à balayer l’adversaire, comme à cheval elle sut le faire, dans ses fringantes chevauchées d’autrefois.

Tout d’abord les subdivisions d’armes : cuirassiers, hussards, chasseurs, etc., doivent se fondre en une seule cavalerie. Les régimens ne différeront les uns des autres que par la nature de leurs chevaux qui doivent être de même pied. L’uniforme sera le même pour tous. Le feutre à larges bords de l’armée américaine, abritant de la pluie comme du soleil et permettant le tir couché. La vareuse à col rabattu, culotte large, brodequins et jambières permettant la marche dans les terres labourées. A la place du manteau, le puncho du cavalier mexicain en laine imperméable. Il couvre l’homme, se plie sur le devant de la selle et se déplie sans difficulté. Comme armement, le fusil d’infanterie, avec la baïonnette fixée le long du fourreau du sabre attaché à droite de la selle. A ce sujet il est utile de rappeler que le fusil d’infanterie a été donné à toute la cavalerie anglaise ; elle sait maintenant qu’elle doit dans le combat se comporter comme l’infanterie. La manière dont le fusil est porté est commode et ne fatigue pas le cavalier comme notre carabine. La crosse repose dans une sorte de seau en cuir suspendu à la selle à gauche. Les points d’attache de la bretelle très lâche sont tels que le bout du fusil ne dépasse pas le niveau de l’épaule. La boucle supérieure est fixée à l’embouchoir. Dans les sauts, le cavalier ne ressent aucune secousse. Un autre système de suspension, celui du capitaine Anderson, vient d’être adopté dans toute l’armée des Indes. Il est encore plus simple. Un ressort doublé de cuir, en forme de croissant, est suspendu à la selle à gauche. Lorsque le cavalier monte à cheval, la poignée du fusil vient se placer devant ce ressort. En appuyant sur la poignée, les deux branches du croissant l’embrassent à la sous-garde. Le poids de l’arme est alors porté par le ressort. Le cavalier peut tomber à droite comme à gauche, l’arme se dégage toute seule et il ne risque pas d’être traîné.

Mais revenons aux conditions générales de l’emploi de la cavalerie. Nous savons que le service d’éclaireurs ne peut être utilement fait que par des spécialistes. Il exige des qualités d’énergie, de sang-froid, d’endurance, de vue, qui ne se réalisent que par des choix exercés dans une élite. Il appartient à chaque régiment de former des éclaireurs, de les breveter, de désigner les meilleurs d’entre eux pour former, lors de la mobilisation, les groupes affectés aux états-majors de corps d’armée et d’armée. Il faudra leur donner le grade de sous-officier, les rengager, les monter avec les chevaux les plus résistans et les plus francs des escadrons. Ceux-ci recevront chaque année le nombre de pur sang nécessaires. Le service plus simple de la prise de contact peut être exécuté par les patrouilles ordinaires. Chaque escadron doit être pourvu de deux mitrailleuses du modèle de la cavalerie danoise. L’artillerie des divisions comprendra deux batteries de canons automatiques de 37 millimètres, actuellement connus sous le nom de « pom-poms » et une batterie d’obusiers de gros calibre que leur démontage en plusieurs parties permet de rendre aussi mobile que le plus léger canon de cavalerie.

Cette organisation permettra de percer les rideaux et de donner les coups de sonde profonds, qui peuvent seuls renseigner utilement le commandement.

En ce qui concerne son rôle tactique, nous devons maintenant considérer la cavalerie comme l’arme qui permet au commandement supérieur de porter à l’endroit voulu, avec le maximum de rapidité, les fusils, canons et mitrailleuses nécessaires pour produire l’événement ou parer à l’éventualité. Grâce à leur vitesse de déplacement, les masses de cavalerie joueront dans les batailles futures un rôle prépondérant. Elles formeront les réserves que le général aura sous la main et avec lesquelles il produira les surprises tactiques. Avec les fronts énormes des batailles actuelles, aucune autre arme ne peut arriver à temps et produire cet effet. Par son feu éclatant soudainement sur un point imprévu, elle changera la retraite en déroute ; alors à cheval, sabre en main, elle récoltera plus de trophées qu’elle n’en a jamais conquis.

Loin d’être diminué, son rôle prend donc une importance capitale. Pour le remplir, elle doit être nombreuse. Par conséquent, il importe de ne pas la disséminer dans des besognes accessoires, telles que les services d’escorte, d’estafette, de sécurité rapprochée. La cavalerie divisionnaire, les escadrons de réserve doivent être rendus à l’ensemble de leur arme. Il convient d’appliquer sans retard l’organisation recommandée par Napoléon, dans ses notes sur l’art de la guerre (3e note, Cavalerie) : « Les éclaireurs seront des voltigeurs à cheval montés sur des chevaux aussi petits que possible. Ils fourniront les ordonnances (escortes) aux officiers supérieurs et généraux de leurs divisions, escorteront les prisonniers et les bagages, fourniront les postes de correspondance. » Nous devons donc créer, dans chaque corps d’infanterie, une compagnie d’infanterie montée. Il est facile de trouver 25 000 à 30 000 chevaux de petite taille qui actuellement ne sont pas pris par la réquisition. Ces compagnies ne seront formées qu’au moment de la mobilisation, sauf dans les corps de couverture où elles existeraient en tous temps. Il suffirait d’entretenir, dans les autres corps d’infanterie, le harnachement nécessaire. Tous les cultivateurs sont en état de monter ces chevaux sans instruction préalable. Les compagnies montées du Sud-Oranais sont là pour en donner la preuve. Quatre pelotons de 25 hommes, dont deux caporaux et un sous-officier, soit 100 hommes par régiment, seraient suffisans. On aurait ainsi un peloton par bataillon et un peloton pour l’état-major. Chaque régiment ayant toujours avec lui ses éclaireurs, le service en campagne en serait on ne peut plus facilité.

L’artillerie doit actuellement envisager deux points essentiels : d’abord, constituer de très grands approvisionnemens en munitions, ensuite, construire une artillerie de gros calibre dont les batteries seront affectées aux corps d’armée. Si, dans un dessein spécial, le général commandant l’armée veut les réunir en masses, rien ne l’empêche de le faire. Mais, en principe, cette artillerie doit être un organe de corps d’armée. Vu l’extension des travaux de campagne, elle trouvera constamment son emploi dans la bataille.

Le tir indirect étant la règle, les batteries doivent être pourvues du matériel téléphonique et de signaux permettant au commandant, éloigné la plupart du temps de ses pièces, de se maintenir en communication constante avec elles. Le transport des munitions, depuis les échelons jusqu’aux pièces, doit être l’objet d’études spéciales. Dans la plupart des cas, le canon devra être mis en batterie entre ses deux caissons, la surface abritée en sera plus grande et le nombre de cartouches sous la main permettra d’attendre, pour ravitailler, les accalmies du tir de l’ennemi.

Les attaques de nuit vont être d’un usage constant. Le tir échelonné permettra souvent d’y faire participer l’artillerie, si elle dispose d’un nombre suffisant de projecteurs électriques. Il suffit d’une voiture à six chevaux, par groupe de trois batteries. La voiture porte le moteur à gazoline, la dynamo et le projecteur. Celui-ci peut être transporté à bras de manière à être mis sur la crête, tandis que le moteur déroulant son câble va s’abriter à quelque distance. Ce nombre assez considérable de projecteurs est nécessaire, car sur terre on n’obtient des vues suffisantes que par la convergence de deux faisceaux lumineux éloignés, sur un même point. Il sera donc utile de conjuguer l’action des projecteurs de plusieurs groupes.

En ce qui concerne l’infanterie, notre règlement du 3 décembre 1904 donne satisfaction aux exigences nouvelles. Les enseignemens de la guerre russo-japonaise viennent de confirmer la rectitude de ses principes et le bien fondé de son esprit d’initiative et d’offensive. Une fois complété par une instruction détaillée sur les combats de nuit, l’emploi des boussoles à cadran lumineux, etc., il sera excellent ; mais l’équipement du fantassin doit être modifié. Il ne peut pas combattre sac au dos. Son chargement sera séparé en deux parties, celle qu’il peut laisser derrière lui (effets de rechange), celle dont il a besoin pour se battre plusieurs jours de suite, cartouches, vivres, pelle-bêche. Tout fantassin doit être porteur d’un outil. Notre pelle-bêche est excellente puisqu’elle permet de creuser la terre en restant couché. Il suffit de la donner à trois hommes sur quatre, le quatrième portera un pic ou une serpe. Mais il n’est pas moins indispensable que chaque homme soit pourvu de la tente-abri. Les énormes agglomérations qui précèdent les batailles, leur longue durée, obligent à bivouaquer les troupes. Le cantonnement sera très rare, la tente-abri seule a permis aux Japonais de mener une campagne offensive. Sans tente, l’armée de Kawamoura n’aurait pas pu arriver à Moukden. Elle a fait vingt-cinq jours de marche dans une contrée presque déserte par une température sibérienne qui n’a jamais été supérieure à 15 degrés au-dessous de zéro. Pendant les journées brûlantes de la bataille de Lyao-Yang, les réserves s'abritaient sous les petites tentes tendues sur les quillons des fusils.

Nous venons de passer rapidement en revue les modifications que l’expérience rend nécessaires. Il convient d’ajouter que la lenteur des opérations japonaises doit principalement être attribuée à la difficulté des réapprovisionnemens en vivres et en munitions. La consommation de celles-ci a dépassé toutes les prévisions. Pour conserver à nos énormes armées leur capacité de mouvement, deux organes doivent être créés sans retard, savoir : les usines frigorifiques, qui seules permettent de faire vivre les troupes, puis la construction de 1 000 kilomètres de voie étroite (0m,60) système Péchot avec 120 ou 130 moteurs. Ce système qui fonctionne dans nos grands camps retranchés permet de construire, sur n’importe quelle route, 10 kilomètres par jour et assure ainsi la liaison des trains des troupes avec les stations de chemins de fer à voie large. Aucune autre solution n’est maintenant possible, la mobilité de nos armées en dépend.

Nous nous sommes uniquement proposé d’appeler l’attention sur les caractéristiques essentielles de cette guerre. Bien d’autres enseignemens peuvent en être tirés, tels que les dispositions nécessaires pour relever les lignes de combat dans les batailles de plusieurs jours, la répartition, l’échelonnement et les distances des réserves dans l’offensive ou dans la défensive ; tout ceci sortirait du cadre de cette étude.

Il appartient aux états-majors d’analyser les détails ; mais de l’ensemble se dégage la preuve que le soldat russe a conservé les qualités d’endurance, de solidité morale qu’admirait Napoléon, et que, d’autre part, l’extraordinaire énergie des troupes japonaises a étonné le monde à juste titre. Ce fut une saisissante démonstration de la puissance des forces morales. Maintenant, il est partout reconnu, qu’avec les armes actuelles, la valeur individuelle du combattant n"a jamais été plus prépondérante.

C’est bien là ce qui doit réconforter nos cœurs. Le caractère de notre soldat s’adapte merveilleusement aux nécessités actuelles. Le nombre ne décide pas de la victoire. Les Russes avaient à Lyao-Yang 30 000 hommes et, à Moukden, 60000 hommes de plus que les Japonais, Une certaine infériorité numérique n’est pas pour troubler nos troupes. Elles ont prouvé plus d’une fois et prouveront encore que, même dans une pareille situation, elles savent vaincre. Attachons-nous à former des élites et n’oublions pas ces paroles de Marmont : « Les Français vaudront toujours dix fois leur nombre avec un chef en qui ils ont confiance et qu’ils aiment. »

NÉGRIER