Quelques grandes minutes américaines (1917-1918)/01

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Quelques grandes minutes américaines
A. le Bratz

Revue des Deux Mondes tome 51, 1919


Quelques grandes minutes américaines


I. — EN MER

On ne fait pas à l’Amérique sa part. Lorsque ce prestigieux pays vous tient, il ne vous lâche plus. J’ai fourni deux campagnes transatlantiques consécutives, en deux ans : à peine rentré de la seconde, voici que mes amis d’outre-mer me sollicitent d’en entreprendre, sans plus tarder, une troisième.

— Nous vous garantissons, m’affirment-ils, que ce sera la bonne.

Peut-être. Le voyage, en attendant, ne s’annonce pas précisément sous de favorables auspices. Nous sommes à la fin de janvier 1917. L’Allemagne, pour reconnaître à sa manière la patience angélique du président Wilson, vient, paraît-il, de décréter la guerre sous-marine sans restriction. Il subsistait dans son code de meurtre une suprême concession à l’humanité, cette politesse du dernier quart d’heure envers les victimes, qui s’appelait l’avertissement préalable : elle la biffe. Si nous sommes attaqués, nous n’aurons même plus droit au salut de la torpille avant de la recevoir. Bien que ce droit n’ait guère été qu’illusoire dans la pratique, la perspective est plutôt macabre et ne laisse pas de projeter quelque ombre sur le départ.

On ne s’en installe pas moins comme si l’on ne devait plus être dérangé jusqu’à New-York. Chacun se dit sans doute que, les amarres larguées, il n’est que de se confier aveuglément au destin. Le soir tombe. Pendant la descente en eau calme, au fil de la Gironde, nous regardons la France s’effacer, fondre derrière nous aux deux berges du fleuve, dans le crépuscule hivernal, sous la pluie. Les feux jumeaux de la Coubre et de Cordouan nous suivent un instant sur les vagues. Puis c’est la plongée dans la grande ténèbre sans phares et sans étoiles. Nous voguons, toutes lumières éteintes ou masquées. Nous sommes de la nuit qui flotte dans de la nuit.

Horrifiées par le noir de leurs cabines, des femmes sont remontées sur le pont et s’y sont couchées à l’air libre, le corps roulé en momie dans leurs couvertures, la nuque appuyée à leur ceinture de sauvetage. Elles gisent là, formes rigides et muettes, presque sépulcrales dans cette atmosphère funèbre de vaisseau fantôme. Mais sous leurs paupières fermées tout leur être veille. Elles savent qu’autour de nous, dans les invisibles replis des masses mouvantes et bruissantes du dehors, les requins d’acier rôdent.

A la marée qui a précédé la nôtre, un cargo bordelais, l’Amiral-Troude, a été coulé dans les parages que nous traversons. Avant de sombrer, il a lancé par télégraphie sans fil un message qui nous a touchés. Rien ne nous eût été plus facile que de nous porter à son secours : nous sommes demeurés cois, comme si nous n’avions pas entendu son appel. La consigne, dorénavant, n’est plus d’assister le voisin en détresse : elle est d’éviter son sort. A l’antique solidarité maritime, les Allemands nous ont contraints de substituer la pratique du chacun pour soi ; ils ont déshonoré la mer en y introduisant la loi de la jungle ; c’est peut-être ce que les gens du métier leur pardonnent le moins. Un Breton de l’équipage, un « pays » à moi, me déclarait ce tantôt, avec son rude accent de Pleumeur-Bodou, sans même s’apercevoir du méchant jeu de mots par lequel s’exprimait son indignation :

— Que voulez-vous, monsieur ? Ça n’est pas des marins, ces lascars-là : ça n’est que des sous-marins.

Nous sommes censés avoir franchi la zone dangereuse. Le bateau cesse de décrire les zigzags auxquels il s’est astreint, par mesure de prudence, trois jours durant, et pique droit devant lui, dans la direction accoutumée, tout ragaillardi, semble-t-il, d’avoir réintégré sa route. Les esprits aussi se sont rassérénés. Passagers et passagères ne s’hypnotisent plus à scruter anxieusement les lointains : ils se reposent désormais de ce soin sur les deux matelots de guet, perchés à mi-mât, dans le « nid de pie. » Et lorsqu’ils se groupent au fumoir ou dans le salon, ce n’est plus à seule fin de débattre si la rumeur est fondée qui voudrait qu’une immunité spéciale couvrît la ligue française de l’Océan, parce que l’Allemagne l’aurait élue pour le transport de sa correspondance et de ses espions. Les conversations s’élargissent et s’aèrent, en quelque sorte : on parle moins de la guerre sous-marine, davantage de la guerre tout court. Nous avons parmi nous des permissionnaires qui, établis en Amérique, vont, pour la première fois depuis le commencement des hostilités, retrouver leurs familles. Ils nous racontent dans quelles conditions ils s’embarquèrent, en août-septembre 1914, et nous retracent incidemment certains épisodes de la mobilisation à New-York.

— Jamais, disent-ils, nous ne nous fussions imaginé qu’il y eût tant de Français aux États-Unis.

Il en surgissait de toutes parts. On les voyait déboucher des gares en processions, brandissant un drapeau tricolore, fabriqué vaille que vaille. Les uns traînaient de lourdes valises, les autres balançaient à la pointe d’un bâton ferré un maigre baluchon noué dans un mouchoir : tous chantaient la Marseillaise. Sur le parcours, les New-Yorkais enthousiasmés leur emboîtaient le pas en criant : « France ! France ! la belle France ! » Une bande de bûcherons canadiens, descendus des vastes forêts septentrionales de la province de Winnipeg, défila sur la Cinquième Avenue aux sons d’une cornemuse primitive, un jeune curé de paroisse marchant à sa tête. La plupart étaient sans doute frais émigrés de Bretagne. La foule leur lit une longue ovation, les larmes aux yeux. Elle les sentait animés, après huit siècles, de la même foi qui ébranla leurs ancêtres vers les croisades.

A la porte du consulat, près de Battery Place, il y avait queue du matin au soir. Et quel singulier rendez-vous de tous les spécimens d’humanité ! Les plus étranges étaient les cow-boys, les bergers centaures des plaines de l’Arizona, reconnaissables à leurs sombreros penchés sur l’oreille et à leurs foulards de soie écarlate, négligemment attachés autour du cou. Pour tromper l’attente, ces échappés du grand Ouest se narraient tout haut leur histoire. Beaucoup étaient d’anciens déserteurs à qui ne souriait qu’à demi l’idée de se présenter devant les autorités françaises. Qu’est-ce donc qui les poussait à se livrer d’eux-mêmes entre leurs mains ? Un d’eux expliquait ainsi son cas :

— J’étais bien tranquille dans la prairie. Voilà que, la semaine derrière, le maître du ranch m’arrive pour inspecter le troupeau. L’opération terminée, on cause un peu : « A propos, Frenchie, me dit-il à brûle-pourpoint, vous savez qu’ils ont la guerre chez vous. » Il me montre le journal. J’y jette un coup d’œil et je réponds : « Qu’ils se débrouillent ! Moi, ils m’ont rayé de leur liste : je ne bouge pas. » N’empêche que, le lendemain, à la pique de l’aube, j’enfourchais mon meilleur mustang, je galopais d’une traite jusqu’au ranch, je priais le patron de me régler mon compte, et je sautais dans le train. Cette sacrée France ! Du diable si je pensais encore à elle ! Mais, quand on l’a dans le sang, il faut croire que c’est pour jamais… Seulement, que le consul ne s’avise pas de me chercher de vieilles puces ! Je suis ici pour être expédié au feu, non pour être bouclé en prison. »

Espérons que la « sacrée » France n’aura pas refusé à ces enfants prodigues le droit de se réhabiliter en se faisant tuer pour elle.

Au nombre des permissionnaires que nous ramenons dans leurs foyers figurent plusieurs volontaires américains qui se sont engagés dès la première heure au service de notre pays. Je me suis lié en cours de route avec l’un d’entre eux, issu par ses pères d’un vieux clan écossais, comme l’indique son nom de Campbell. C’est à la prédominance de l’élément celtique dans sa population, — qu’il soit venu d’Ecosse, d’Irlande ou de Galles, — que l’Amérique est redevable du caractère foncièrement idéaliste de son génie. Le jeune Campbell a pu vivre des années au contact direct des brasseurs d’argent de Wall Street, sans rien abdiquer de sa noblesse native. Il travaillait dans une banque lorsque la guerre éclata. Comprenant d’instinct que, dans ce conflit, c’était la civilisation morale du monde entier qui était en jeu, il n’eut pas une seconde d’hésitation. Son gouvernement lui enjoignait de rester neutre, mais sa conscience, nourrie de la pure tradition américaine, lui faisait un devoir de se prononcer. Il résilia son contrat, rassembla ses économies et postula pour une place de conducteur dans le corps des ambulances automobiles qui s’organisait à ce moment-là par les soins et sous la surveillance d’un autre Américain de la grande espèce, le professeur Piatt Andrew, de Harvard. Un mois plus tard il était en France.

La France ! Je n’avais pas été sans entendre le fervent : au revoir ! qu’il lui avait adressé, comme elle achevait de se dissoudre dans les grisailles de l’horizon, le soir du départ. Depuis, il ne s’est pas écoulé de jour où il ne m’ait recherché, malgré sa réserve, pour parler d’elle. S’il ne l’a pas dans le sang, lui, en revanche, il l’a dans l’âme, et à quelle profondeur ! Je lui ai demandé, cet après-midi, quand et comment elle était si despotiquement entrée en lui. Il m’a répondu :

— Songez que je suis né à la Nouvelle-Orléans où vous n’ignorez pas qu’elle est encore partout vivante. Je l’y ai respirée dans l’air avec mon premier souffle. A fréquenter, tout enfant, les vieilles rues du quartier français, j’appris, sans qu’il m’en coûtât aucun effort, les rudiments de votre langue et de votre histoire. Les noms de vos grands conquistadors mississipiens, les La Salle, les Iberville, les Bienville, ont longtemps sonné plus familièrement à mon oreille et chanté plus clair à mon imagination que ceux des Washington et des Lincoln… Lorsque les affaires de mes parents les obligèrent à monter vers le Nord et que je dus m’adapter à un milieu exclusivement américain, j’en éprouvai d’abord une sorte de déracinement moral. Quelque chose de vital me manquait, qui n’était ni la tiédeur des brises du Sud, ni la verdure éternelle des lataniers de marais, ni l’arôme des magnolias en fleur. Quoi donc ? Je ne le découvris qu’à des années de là, quand, un beau jour, un jour inoubliable, je retrouvai soudain la France, sous le toit d’un de mes compagnons de travail, en la personne de sa mère, Mme Chênes, une veuve âgée, infirme, presque aveugle. Oh ! l’admirable femme ! Emigrée aux États-Unis après 1870, elle y avait connu tous les déboires, tous les chagrins. Ni l’adversité, ni la vieillesse n’avaient altéré son humeur : à plus de quatre-vingts ans, elle était restée aimable, spirituelle, enjouée, charmante ; en un mot, elle était restée Française. D’être admis dans son intimité me fut comme un rapatriement. Elle me rendait ce que j’avais eu de plus cher dans mon passé et dont la nostalgie me hantait à mon insu : le parfum de votre civilisation, de votre culture. Son humble cottage de Grantwood, dans le New Jersey, devint pour moi un sanctuaire où je communiais avec elle dans la dévotion à la France… La guerre, loin de terrasser son âme, l’exalta : elle se plaignit seulement de n’être ni jeune, ni riche, de n’avoir plus rien qu’elle pût offrir à son pays, excepté les derniers battements de son cœur. Encore s’ingénia-t-elle à la servir à sa façon : elle est morte en tricotant pour vos soldats de petites serviettes éponges que j’ai eu, à mainte reprise, la satisfaction de leur distribuer dans les boues de l’Yser et dans les tranchées de la Somme.

Là-dessus, il m’a tendu la main :

— Retenez, de grâce, le nom de Mme Chênes : ce fut celui d’une grande Française.

Et il s’en est allé, par crainte de me laisser voir son émotion.

Le premier jour de février s’est levé pour nous sur les approches du Nouveau Monde. Un soleil énorme brûle sans flamme dans les hauteurs glaciales d’un ciel démesuré. Du fond de l’Occident une côte émerge, voilée, mystérieuse. Quelle Amérique allons-nous découvrir, cette fois ? Nous sommes plusieurs qui nous le demandons avec angoisse, cependant que, les passes de l’Hudson franchies, les permissionnaires saluent de leurs vivats la Liberté colossale, qui semble marcher à notre rencontre sur les eaux, — symbole de celle dont ils ont trois courtes semaines à jouir. Campbell ne s’associe point à leur allégresse. Debout à l’écart, il contemple en silence la nuée roussâtre où commencent à s’inscrire les façades géométriques des bâtiments de New-York, pareilles à de gigantesques rangées de dominos d’inégales dimensions. Comme nous l’abordons, ma femme et moi, pour lui faire nos adieux, il nous révèle de lui-même le secret de sa mélancolie :

— Je devrais être content d’arriver, n’est-ce pas ? Eh bien ! non. Je tremble à la pensée de retrouver mes compatriotes tels que je les ai quilles. Qu’avons-nous encore de commun ?

Que comprendrai-je à leurs préoccupations ? Que comprendront-ils aux miennes ? J’essaie en vain de me persuader que je suis un Américain qui rentre en Amérique : je reste un homme du front qui débarque chez des neutres.

Nous longeons, sur notre gauche, les bassins de Hoboken où sont internés les paquebots hambourgeois, avec le monstrueux Vaterland les dominant tous de sa puissante architecture cyclopéenne. Au gris sale de leurs flancs déteints des chapelets de moules se sont incrustés. Et le spectacle est dramatique de ces léviathans captifs, contraints d’assister, immobiles, au déroulement majestueux de notre sillage.

— Nous leur infligeons le supplice de Tantale, remarque le commandant qui nous a rejoints.

— Aussi ai-je pitié d’eux, dit Campbell. Mon vœu le plus ardent est qu’ils reprennent bientôt la mer… chargés de troupes américaines.


II. — LA RUPTURE

Ce matin, ç’a été le réveil en plein maëlstrom de New-York. Il fait un froid polaire, mais un temps magnifique, un temps « glorieux, » pour parler comme notre garçon d’hôtel. La ville baigne dans un halo d’or. Je suis sorti pour câbler à nos enfants. L’employé de la Western Union, après avoir parcouru le texte de ma dépêche libellée en français, me sourit d’un air affable et, tout de suite, entame la conversation, comme si nous étions dans quelque bureau de France où le télégraphiste aurait du loisir :

— Alors, vous n’avez pas été ennuyé par les sous-marins ? J’en suis bien aise… L’Allemagne est stupide avec ses sous-marins. Comment ne voit-elle pas que c’est elle surtout qu’ils sont en train de couler ? Je l’entendais confesser récemment à un commandant de la ligne Hambourg-Amérique… C’est un ami de longue date, qui n’a rien de caché pour moi… Et, tenez ! J’ai été, grâce à lui, le premier Américain, je pense, à savoir que la guerre était sur le point d’éclater… Oui : un des derniers jours de juillet 1914, il se présente là où vous êtes et me prend à part : « Ed, lisez cela. » C’était un sans-fil. Je lis : William has appendicitis. Je me figure naturellement qu’il s’agit de quelqu’un des siens et me dispose à lui exprimer ma sympathie. Il m’interrompt en me chuchotant à l’oreille : « Dans nos instructions secrètes la phrase signifie que nous sommes en guerre. »

Et l’employé loquace d’ajouter avec conviction :

— Avant peu, j’espère, nous vous aurons aidés à opérer William de son appendicite.

On dit le président Wilson très affecté par la nouvelle note allemande. Lorsque M. Lansing, le secrétaire d’État aux Affaires étrangères, la lui a communiquée, avant-hier, il a d’abord refusé d’en croire ses yeux. Quoi ! l’Allemagne qui, après le coulage du Sussex, s’était solennellement engagée envers les États-Unis à ne plus torpiller de navire sans avertissement, leur appliquerait aujourd’hui la doctrine du « chiffon de papier, » comme à une quelconque Belgique ?

— C’est impossible ! s’est-il écrié.

Et il a emporté le document dans son cabinet où il s’est enfermé, selon son habitude, pour en délibérer avec lui-même, en attendant son autre moi, le colonel House, qu’il a fait mander. Ses adversaires politiques lui reprochent amèrement cette réclusion dans laquelle il se confine aux heures graves, alors que les circonstances exigeraient, au contraire, qu’il s’entourât de toutes les lumières, de tous les conseils. A quoi ses partisans ripostent qu’il ne s’isole que pour mieux écouter, dans le silence du recueillement, non le cri de telle fraction américaine du Nord, de l’Est, de l’Ouest ou du Sud, mais la voix, la grande voix du peuple américain tout entier, dont il se considère à juste titre comme l’interprète responsable. Quel langage lui tient-elle en ce moment ? Aucun écho n’en a transpiré.

Mais, si, à Washington, le Président reste muet, en revanche un de ses anciens ministres prend, ce soir, la parole à New-York. Les journaux annoncent une conférence publique de William Jennings Bryan dans une salle de Madison Square. Un ami s’offre à m’y conduire, et j’accepte d’autant plus volontiers que je ne connais pas encore de vue l’orateur, — réputé ici pour le plus éloquent tribun de son temps, quelque chose comme un Gambetta des États-Unis, mais un Gambetta de la paix à outrance. Chemin faisant, nous devisons de sa carrière qui n’a guère été que l’histoire d’un long échec retentissant. Chef du parti démocrate, à une époque où le parti n’avait pas d’avenir, il l’a, d’élection en élection, consciencieusement, opiniâtrement mené à la défaite. Pendant un tiers de sa vie, la situation de Bryan a été celle d’un candidat perpétuellement malheureux à la Présidence. Un jour, enfin, la chance tourne pour ses troupes. A la faveur du schisme républicain, provoqué par la rivalité de Taft et de Roosevelt, elles sont appelées à s’emparer du pouvoir. Il semble que leur général n’a plus qu’à mettre la main sur les dépouilles opimes, tant convoitées, que les portes de la Maison Blanche vont s’ouvrir d’elles-mêmes devant ses pas. Hélas ! il ne touche son rêve que pour le voir s’évanouir. Dans l’intervalle, un homme nouveau a surgi, d’une intelligence politique plus riche, plus souple et plus profonde, qui a mûri dans l’étude pour l’action, qui joint au noble goût des idées le sens aigu des réalités, qui croit à la mission de son pays comme à la sienne propre, et dont l’ambition réfléchie, ardemment couvée sous un académisme de surface, est d’être, non plus un simple manieur de foules, mais un authentique pasteur de peuples. Démocrate, il ne l’est pas d’opinion seulement ; il l’est d’instinct, de tempérament, de tradition. Ses ancêtres scoto-irlandais lui ont légué la passion celtique de l’égalité, qui, jadis, donna naissance au mythe de la Table Ronde. A peine investi d’une autorité, il s’est imposé à l’attention de ses concitoyens comme un irréductible champion du droit des petits contre les prérogatives des grands. On sait le reste : lorsqu’il s’agit de désigner le candidat à la Présidence, celui que les démocrates élevèrent sur le pavois, ce ne fut point le vétéran William Bryan, mais le conscrit Woodrow Wilson. Sic vos non vobis. Le perdant se montra beau joueur : non content de s’effacer à la dernière minute, il pria les votants qui lui étaient demeurés fidèles de reporter leurs suffrages sur son concurrent. Wilson, après cela, ne pouvait moins faire que de lui réserver une place dans son administration. Il eût été de la dignité de Bryan de décliner un poste de sous-ordre là où il avait compté briller au premier plan. Il n’eut pas cette sagesse. La guerre le trouva aux Affaires étrangères. Il prétendit en résoudre les vastes problèmes avec son optique étroite de pacifiste halluciné. Le Président le laissa s’empêtrer à plaisir, jusqu’à ce qu’il n’eût plus d’autre ressource que de se démettre. Comme dit irrévérencieusement mon ami :

— Lâchez assez de corde à un veau, il s’étranglera de lui-même.

Voici plus d’un an que Bryan a débarrassé le gouvernement de sa gênante collaboration, et c’est parmi les masses qu’il promène désormais son évangile de la paix à tout prix. On s’empresse, d’ailleurs, pour l’entendre. Quand nous atteignons Madison Square, la salle est archi-comble. Nous nous casons tant bien que mal dans un pôle-môle d’humanités hétéroclites où se coudoient des Juifs, des Slaves, des Hindous, des Chinois, des Allemands, — beaucoup d’Allemands, — et même des Américains. Sur l’estrade Bryan gesticule. La face, rose et pleine, encadrée de longs cheveux noirs, est d’un ecclésiastique ou d’un, acteur : d’après mon compagnon, il y aurait en lui des deux. Au moment où nous sommes entrés, il criait de toute la puissance de ses poumons :

— Pourquoi avez-vous abandonné derrière vous la terre de la patrie ? Pourquoi avez-vous affronté, dans les conditions de voyage les plus précaires, les périls d’un immense Océan ? Qu’est-ce donc qui vous attirait sur ces bords ? Que veniez-vous chercher ici ?

J’ai cru un instant que c’était moi qu’il apostrophait ; je n’ai été rassure que lorsque l’auditoire, en une formidable clameur, a répliqué d’une seule voix :

— La paix ! Oui, la paix !

— Nombreux sont pourtant, a repris Bryan d’un ton tragique, — nombreux sont les mauvais citoyens qui rêvent de lancer ce pays de la paix dans une guerre exotique, déchaînée à trois mille milles de lui, sur laquelle on ne l’a pas consulté et où il n’a, par conséquent, rien à voir. Ils nous disent : Si vous n’allez pas à elle, c’est elle qui viendra à vous. A cela je réponds. Qu’elle vienne ! Ce que je veux, si nous devons nous armer, c’est avoir une guerre qui soit notre guerre, une guerre que nous fassions pour nous, et non pour d’autres, une guerre que nous puissions conduire à notre manière et terminer quand bon nous semble. Celle où l’on parle de nous entraîner est la guerre de n’importe qui, la guerre de tout le monde (everybody’’s war). Les gens d’Europe l’ont entreprise sans nous, qu’ils la liquident sans nous ! Si nous nous y fourvoyons avec eux, force nous sera d’y demeurer jusqu’à ce qu’ils en sortent et de nous battre pour les mêmes objets médiocres qu’ils poursuivent.

Puis, les paumes des mains dressées en un geste d’exorcisme :

— Dieu garde la jeune Amérique de s’immiscer dans les querelles du vieux continent !

Tempête d’applaudissements, coups de sifflet d’approbation frénétique, hourras, vociférations sauvages dans toutes les langues de Babel. Nous nous évadons écœurés.

— C’est le Sermon dans les Bas-fonds, déclare mon ami que cet appel fanatique au plus sordide égoïsme national a blessé dans sa conscience de pur Américain.

Dehors, les petits vendeurs de journaux nous tendent en courant des « extras. » Nous en déployons un, à la clarté d’un réverbère, dans la bise, La manchette porto : « Le Président des États-Unis n’a pas encore fait connaître sa décision. »


Samedi, 3 février.

Elle circule enfin à ciel ouvert, cette décision, et c’est la rupture.

Le Président a passé la plus grande partie de la nuit en méditation, s’est levé matin, a conféré avec M. Lansing, et, à deux heures moins un quart, s’est présenté devant le Congrès, Son message est là, sous mes yeux. Une phrase s’en détache, nette, coupante : « Toutes relations diplomatiques sont rompues entre les États-Unis et l’Empire allemand. » Je me la répète à voix haute pour être bien sûr qu’elle a été écrite, qu’elle a été prononcée. Et ma pensée retourne à quelques mois, en arrière, vers les temps douloureux où je ne pouvais traverser les avenues de Washington sans croiser Bernstorff qui, nonchalamment renversé dans les coussins de sa limousine armoriée, y paradait en maître ; où le délégué du Kaiser, recherché, choyé, adulé par la société élégante de la capitale, traitait le Président de la République américaine comme un chef indigène, un native ruler, et la République américaine elle-même comme une colonie impériale dont il eût été le vice-roi ; où l’ambassade d’Allemagne, devenue le nombril du Nouveau-Monde, bourdonnait d’animation et de vie, tandis que, dans les ambassades des nations alliées, le mot d’ordre était : « Chut ! pas de bruit ! » si bien que, pour un peu, l’on y eût marché, comme dans une chambre de malade, sur le bout des pieds… Ah ! la sinistre impression !

Aujourd’hui, quelle revanche ! C’est à l’ambassade d’Allemagne que l’on ferme. A une heure cinquante-sept minutes précises de l’après-midi, avant même que Wilson eût terminé la lecture de son message au Congrès, le comte von Bornstorff a reçu ses passeports. Les cartes de condoléances ont immédiatement commencé de pleuvoir : Washington pleure son « lion. » Lui, cependant, fait le crâne et l’ironique. Aux reporters qui l’interrogent sur la façon dont il compte rentrer en Allemagne il répond : — Avec tant de navires allemands internés en Amérique, il ne sera pas difficile, je suppose, d’en mobiliser un pour me ramener sûrement chez moi.

Il les remercie des complaisances qu’ils n’ont cessé d’avoir pour lui, leur serre la main à tous, avec effusion, et, comme d’aucuns poussent la (laiterie jusqu’à lui crier dans sa langue : « Auf wiedersehn ! » il rit d’un rire désinvolte :

— Qui sait ?

Aussi bien le dernier mot n’est pas encore dît : rien ne prouve que tout soit fini entre ce singulier ambassadeur et le grand pays trop confiant dont il s’est cyniquement attaché, pendant des années, à miner l’âme. Le message présidentiel prend soin de réserver l’avenir : « Nous sommes les amis sincères du peuple allemand, et nous avons l’ardent désir de continuer à vivre en bons termes avec le gouvernement qui le représente. Nous ne croirons pas à son hostilité tant qu’il ne nous aura pas réduits à la nécessité d’y croire… Nous visons uniquement la juste revendication de nos droits… Ce sont là des principes de paix, non de guerre. » La rupture, comme on voit, laisse la porte large ouverte à la réconciliation.

Mais c’est tout de même la rupture. Guerre ou pas guerre, l’Amérique de ce soir n’est manifestement plus celle d’hier. Si l’air ne sent pas la poudre, du moins y respire-t-on comme un tonique nouveau. Malgré l’âpreté du vent, tout New-York est dans la rue. Les figures sont excitées, les talons heurtent presque martialement le trottoir. Sur Broadway, un joueur d’orgue de Barbarie est cerné par les passants :

Marseillaise ! Marseillaise ! réclament-ils en chœur.

Et l’homme de moudre avec énergie cette exaltante musique de France à qui l’univers prête désormais la vertu d’une incantation vengeresse contre tout ce qui est allemand. Dans Wall Street, avant de clore la Bourse, agents de change et coulissiers ont entonné l’hymne national américain, l’invocation à la bannière étoilée, puis le plus vénérable des anciens de la corporation a invité ses confrères à louer avec lui l’Eternel d’avoir fait l’Amérique opulente, afin qu’au jour des sacrifices indispensables elle pût donner sans compter. Les pacifistes ont mauvaise presse. « Le pays, leur- signifie-t-on, ne va plus être d’humeur pour quelque temps à tolérer des divagations de fous. » Et l’on suggère qu’ils soient tous enfermés dans les grottes du Mammouth, en Kentucky, dont les échos souterrains seraient dès lors seuls à répercuter leurs discours. Quant à Bryan, le palabreur incurable, l’apôtre des pourparlers à perpétuité, on voudrait l’embarquer sur le premier navire qui bravera le blocus allemand pour voir s’il réussirait « à magnétiser un sous-marin ou à négocier avec une mine ? » Rencontrant un New-Yorkais de ma connaissance, je lui demande, selon l’usage, comment il se porte :

— Superbement, me répond-il, comme l’Amérique entière, maintenant que nous avons éliminé Dernstorff de notre substance.


III. — EN VIEILLE FRANCE AMÉRICAINE

Il s’est écoulé toute une quinzaine pendant laquelle j’ai couru l’étape, au hasard de mes engagements de conférencier… Nous roulons maintenant vers le Sud. La neige boréale qui, ce matin encore, coiffait notre pullmann s’est fondue à des haleines plus clémentes. Le nègre vient de soulever les doubles vitres : une brise entre, tiède et embaumée ; on dirait d’un souffle méditerranéen. Des deux côtés de la voie, sous le ciel exquisement lumineux, s’étend à perte de vue une savane plate, couleur de rouille, sans un arbre, avec, par places, de larges déchirures d’eau bleue où des sarcelles nagent, le cou redressé, pareilles à de minuscules caravelles vivantes. Puis, au foisonnement moiré des grandes herbes, jaunes ou brunes, succède le marais, la « prairie tremblante, » vrai bouillon de culture végétale et animale, aux épaisseurs visqueuses, riches de tous les ferments. Et voici paraître des arbres étranges, clairsemés d’abord, bientôt rassemblés en forêt. Cramponnés aux vases profondes par leurs racines à demi déchaussées, ils s’effilent dans l’azur en balançant, suspendues à leurs branches, de longues mousses grisâtres que l’on prendrait pour de vieux scalps indiens et que les naturels désignent sous le nom de barbes espagnoles : nous sommes dans la cyprière louisianaise, nourrie des ondes prochaines du Meschacébé.

Il y a deux cent dix-huit ans, jour pour jour, le lundi gras 1699, une poignée de Français aventureux, péniblement remontés par le fleuve, bivouaquaient à la tombée du crépuscule dans ce même paysage aquatique et luxuriant dont les traits n’ont guère changé depuis. Pendant qu’ils allumaient les feux du campement et commençaient les apprêts du souper, Iberville, leur chef, couché parmi les roseaux de la berge, regardait les étoiles poindre au-dessus de sa tête et, soulignant le contraste de sa soirée solitaire en ces lieux perdus avec les folies carnavalesques auxquelles se livraient en cet instant ses amis parisiens, il goûtait, nous dit-il, une allègre fierté à songer que c’était « un métier bien gaillard » de découvrir des rivages inconnus avec des chaloupes qui ne calaient pas assez pour tenir la mer sous voiles et calaient trop pour atterrir à une côte basse. Le lendemain, il prenait solennellement possession de la contrée, où il n’avait été devancé que par La Salle, et, moins de vingt ans plus tard, dans l’automne de 1717, son jeune frère, Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, y fondait la Nouvelle-Orléans.

Or, nous sommes en 1917, l’année du bi-centenaire de cette fondation. L’occasion est belle pour l’Amérique et pour la France de resserrer leurs liens d’âme en commémorant de concert une de leurs plus anciennes parentés historiques. Le comité constitué à Paris, à cet effet, m’a prié d’être son émissaire à la Nouvelle-Orléans. Par une coïncidence où je ne suis pour rien, nous y arrivons à la même date et presque à la même heure où Iberville abordait, jadis, sur le site de son futur emplacement : c’est dire que nous trouvons une population en Hesse. La filleule du Régent, jusque sous le régime américain, est demeurée fidèle à ses folâtres origines. Les puritains du Nord lui reprochent son ardeur au plaisir, mais sont les premiers à venir s’enivrer de ses charmes. Le carnaval de la Nouvelle-Orléans est encore plus fameux ici que, chez nous, celui de Nice. C’est par centaines de mille que les visiteurs y affluent de toutes les régions des États-Unis. Lorsque nous débouchons dans la rue du Canal, le spectacle est d’une splendeur d’apothéose. De part et d’autre de la spacieuse artère, des cascades de lumières électriques multicolores s’épandent en nappes ininterrompues du haut des toits ; des chars étincelants, où trônent en des costumes d’une somptuosité de conte de fées des personnages empruntés à toutes les mythologies, voguent au milieu des acclamations dans les remous d’une mer humaine. Et sur la ville délirante palpite la merveilleuse nuit de velours saphir… Que nous sommes donc loin de la guerre ! Elle n’est pourtant pas absente des pensées. Les hôtes qui nous accueillent éprouvent le besoin de s’excuser du déploiement de pompes profanes à travers lesquelles ils nous promènent.

— Voyez-vous, nous jouissons de notre reste. C’est parce que nous avons conscience des lâches sérieuses qui nous attendent que nous vidons à longs traits les délices de la fête qui va finir.

La matinée du Mardi Gras nous vaut d’être les témoins d’une scène émouvante qui n’était nullement comprise dans le programme de la journée. Comme nous assistons du haut du balcon d’un club à l’entrée triomphale du Roi et de la Reine qu’une galère paralienne a déposés sur le quai du Mississipi, nous percevons soudain, échappées de quelque rue voisine, les vives cadences d’un pas militaire joué par des bugles. La foule aussi a entendu, car elle s’arrête court, hésite un moment, puis, sans plus se soucier du cortège, s’engouffre dans la direction de la sonnerie, en criant :

— Nos soldats ! Nos soldats !

— Gageons, me dit M. W… que ce sont les milices louisianaises, rappelées de la frontière mexicaine.

Et nous nous précipitons nous-mêmes pour les aller voir. Adieu les royautés de Carnaval dans leur parure magnifique, sur leurs chevaux caparaçonnés de pourpre et d’or ! On n’a plus d’yeux que pour un défilé d’hommes en khaki, pas du tout brillants à contempler, mais dont les faces cuites par les flammes du désert n’en rejettent pas moins dans l’ombre tout le clinquant des faux héros de mascarade. M. W… m’a saisi le bras et, d’une voix légèrement altérée :

— N’est-ce pas qu’ils ne feront pas trop piètre figure auprès de vos poilus ?

Il ajoute aussi vite :

— D’ailleurs, la plupart sont de sang français.

Le curé de la cathédrale, lui, est bel et bien un Français de France — et même de Bretagne. Je me rends chez lui, en compagnie du Président de la Société historique de la Louisiane, M. Cussachs, pour lui demander de prêter son concours à la célébration du bi-centenaire. Derrière le Cabildo, jadis la résidence des gouverneurs espagnols, nous enfilons une venelle étroite, flanquée, à gauche, d’une église sans caractère, à droite, d’un monumental hôtel dans le style du dix-huitième siècle, un peu délabré. L’église, c’est Saint-Louis, l’hôtel, c’est la cure. Une vieille servante trotte-menu nous ouvre le lourd portail et nous introduit dans le « parloir. » Un prêtre d’une cinquantaine d’années vient à nous, la main tendue. M. Cussachs me présente au « Père » Racine, — un Racine émigré, il y a quelque vingt ans, non de la Ferté-Milon, mais de Combourg.

Oui, dans ce quartier des bords du fleuve, hanté par les poétiques fantômes de René et de Céluta, j’ai la satisfaction plutôt imprévue de retrouver un compatriote de l’auteur des Natchez. Nous évoquons naturellement le « pays de douce souvenance. » M. Racine me raconte comment il l’a quitté à la sollicitation de l’évêque de la Nouvelle-Orléans, un Français lui-même, un Lyonnais, Mgr Laval.

— Je ne serais pas Breton si je n’avais de temps â autre mes petits accès de nostalgie, nous confesse-t-il. Mais, outre qu’un prêtre est dans son élément spirituel partout où l’appelle son ministère, quel séjour pourrait, mieux que cette ville, me donner le sentiment de la patrie ? Il n’y a pas jusqu’au grand nom de Chateaubriand qui ne plane sur elle, comme vous dites, presque aussi majestueusement que, là-bas, sur mon berceau natal. Puis, sous la mince couche d’américanisme qui la recouvre à la surface, elle est restée si française, — oh ! si française ! Une de ses romancières les plus distinguées, miss Grâce King, veut même qu’elle soit une Parisienne d’antan qui aurait fait voiles vers les rives du Mississipi, moitié par curiosité du Nouveau Monde, moitié par ennui de l’ancien. On serait tenté de le croire à la frénésie avec laquelle elle se rue aux divertissements frivoles, durant cette période des Gras. Mais, dans le train ordinaire de l’existence, tout en savourant comme un bienfait de Dieu la joie de vivre que lui verse si abondamment son beau ciel, elle se comporte, en réalité, comme une provinciale très sage, très digne, très respectable. Vous connaissez, je suppose, les salons de sa haute société créole : ils ont une noblesse, une harmonie tout à fait vieille France, si je peux m’exprimer ainsi. Et quelle finesse de culture, quel aristocratisme de manières chez les gens ! Ils sont fiers de se proclamer citoyens de la libre Amérique, malgré les cicatrices, encore douloureuses après plus d’un demi-siècle, qu’a laissées au cœur de beaucoup d’entre eux la guerre de Sécession ; mais la chose dont ils se font gloire par-dessus tout, dans l’intimité, c’est d’avoir de l’autre côté de l’Océan, à l’ombre de nos clochers de l’Ouest ou du Sud-Ouest, des tombes d’ancêtres authentiques sur lesquelles s’aller agenouiller, chaque fois qu’il leur arrive de passer la mer.

J’insinue que, dans le peuple, l’empreinte française originelle résiste sans doute moins victorieusement a. l’américanisation.

— Pas toujours, reprend-il. Je pourrais vous citer, à cet égard, des exemples touchants. Tenez, la semaine dernière, un de mes vicaires, que j’ai amené des environs de Combourg, est mandé au chevet d’une malade de nom dûment américain. Il croit devoir l’interroger en anglais : il n’obtient d’elle que des yes et des no qui ont l’air de sortir péniblement. Alors, il a recours au français. Métamorphose subite dans l’attitude de la patiente ; ses yeux rayonnent, son visage s’illumine : « Ah ! s’écrie-t-elle, j’avais peur que vous ne fussiez Irlandais ou Germain. Quel bonheur de vous parler avec ma vraie âme, dans ma vraie langue ! » Cependant, il faut avouer que les jeunes générations se défrancisent de jour en jour, et cela pour quantité de motifs dont je vous épargne l’énumération. Je ne connais que trop de fils, hélas ! qui n’entendent plus un mot à l’idiome paternel… Espérons que les événements qui semblent se préparer vont leur faire incessamment une obligation de le rapprendre, — et à sa source même, en France, dans notre héroïque Franco, que je vous charge de saluer pour moi.

Nous nous levons. Le Père Racine nous assure avec chaleur qu’il est tout acquis à notre œuvre et promet d’y intéresser l’évêque.

— Je n’oserai pas en dire autant de l’archevêque, qui est, comme vous savez, dans un état de santé fort précaire.

La phrase éveille un sourire discret sur les lèvres de M. Cussachs. Dehors, il m’explique que l’archevêque en question est un Allemand, qu’il ne s’est pas fait faute de favoriser par tous les moyens dont il disposait les louches intrigues du consul d’Allemagne à la Nouvelle-Orléans, — le succédané peut-être le plus dangereux de Bernslorff, — et que si, à eux deux, ils n’ont pas réussi à transformer la Louisiane en une sous-Germanie américaine, ce n’est pas faute d’y avoir travaillé.

— Rien d’étonnant à ce qu’il soit mal en point : la rupture lui a porté un coup fatal. Quant à son compère, vous devinez de quel cœur nous lui avons souhaité bon voyage.

Quatre heures de l’après-midi. Sous l’ardent soleil oblique, les grandes Dionysiaques du Sud battent leur plein. Je me réfugie contre la bacchanale des sons et l’orgie des couleurs dans la plus hospitalière oasis de silence et de pénombre qui se puisse rêver. La Howard memorial Library présente à l’extérieur l’aspect d’une forteresse moyenâgeuse, en granit rouge, dont aucun bruit ne saurait percer les murs massifs ; à l’intérieur, c’est un sanctuaire des livres, où règne un jour mystique, distribué pieusement par de douces et calmes verrières. Là officie l’homme du monde qui, avec le vicomte de Villiers du Terrage, possède le mieux l’histoire de la colonisation française aux bouches du Mississipi. D’ailleurs, sur quoi ou sur qui M. William Béer n’est-il pas renseigné ? Ce Celte de la Cornouaille anglaise a mené longtemps une vie toute celtique, c’est-à-dire un peu errante et, en apparence, décousue. Jeune, il a eu soif de l’univers, et il n’y a pas une route du globe où il ne se soit hasardé, pas une, non plus, où il n’ait, en dépit du proverbe, ramassé quelque mousse : ses connaissances sont sans limites, comme sa serviabilité. Devenu sédentaire en vieillissant, il s’est retiré dans une bibliothèque à son goût, dont il est le volume le plus rare, le plus attachant et, si je ne m’abuse, le plus consulté.

Ce fut sous les auspices de l’abbé Prévost que nous nous liâmes, il y a une dizaine d’années, lors de ma première visite à la Nouvelle-Orléans. J’avais désiré relire sur place la mort de la divine Manon, et l’on m’avait adressé à la Howard memorial Library. M. Beer eut la gracieuseté de m’apporter lui-même le roman. Une conversation s’engagea où je me bornai très tôt à jouer passionnément le rôle d’écouteur. Lorsqu’elle prit fin, je savais ce que j’avais toujours ignoré jusque-là : que « le chevalier des Grieux » n’était pas un personnage de pure fiction ; qu’il avait réellement existé en chair et en os ; qu’il était officier de la marine du Roi ; qu’il commandait, en 1719, un des navires de la flottille sur laquelle Bienville alla mettre le siège devant Pensacola ; qu’il avait donc droit d’être honoré comme un des patrons de la Louisiane, et que ses restes, sans doute, y reposaient. Prévost l’avait-il rencontré ? Tenait-il directement de lui la poignante aventure d’amour d’une des cent ou deux cents filles de joie qu’il avait, au cours de sa carrière, débarquées à la Nouvelle-Orléans ? L’érudition de M. Béer laissait ce point dans l’obscurité.

— Et Manon ? demandai-je tout haletant.

— Manon a eu le destin des belles créations du génie ; Manon a passé du roman dans la légende qui est psychologiquement plus vraie que l’histoire ; Manon, comme une autre Madeleine repentie, a été promue par la croyance louisianaise à la dignité d’une sainte locale, ayant souffert, ayant expié pour de bon sur la terre que le récit de ses derniers jours a consacrée. Etes-vous de loisir demain ? Je vous conduirai, si vous voulez, à sa maison et à sa tombe.

Le lendemain, nous faisions ensemble le pèlerinage. A l’orée de la ville, sur la berge du « bayou » Saint-Jean, M. Beer m’arrêta devant la petite maison à la Rousseau, blanche avec des volets verts, qui se dissimule, si pudique, derrière un grillage en bois, au fond d’un jardinet lépreux. Un écriteau l’annonçait « à vendre : » elle était déserte et close, comme si les amants qui sont censés y avoir abrité leur exil l’eussent abandonnée de la veille. On se rappelle que, pour fuir la colère du gouverneur, ils marchèrent « environ deux lieues. » Ces ’ deux lieues, nous les parcourûmes à notre tour, sur leurs traces imaginaires. Le chemin, pavé de fragments de coquilles d’huitres, étincelait comme un ruban de nacre entre le bayou, d’une part, et, de l’autre, le marécage, voilé d’une frondaison luisante de lataniers nains où baillaient de jeunes caïmans. Autour de nous, c’était bien « la vaste-plaine » dont parle le roman, sans un arbre où se « mettre à couvert. » Et, dans le ciel torride, le soleil flambait… Pauvre Manon ! Quel courage il dut lui falloir ! Je commençais moi-même à traîner le pas quand mon guide me dit :

— Voici où, accablée de lassitude, elle s’affaissa.

Nous venions d’aboutir à une plage de sable fin, d’un brun foncé, pailleté de grains brillants. En fa, ce de nous s’étendait, aussi loin que le regard pouvait atteindre, une eau immense que je pris d’abord pour la mer. C’était le lac Pontchartrain.

— Il n’est pas question de lac dans l’abbé Prévost, continua M. Beer, mais la « campagne de sable » qu’il mentionne est nécessairement celle-ci, attendu qu’il n’y en a pas d’autre dans les parages de la Nouvelle-Orléans. Et c’est donc en ce lieu que Des Grieux creusa de ses mains la fosse de sa maîtresse, c’est ici qu’il ensevelit « pour toujours, dans le sein de la terre, ce qu’elle avait porté de plus parfait et de plus aimable. »

Nous nous découvrîmes religieusement…

Comme je devise avec le savant bibliothécaire de l’impérissable souvenir que j’ai conservé de cette promenade, il réfléchit un instant, puis :

— Il en est une, — moins longue, — qui serait de circonstance aujourd’hui plus que jamais. Si, pendant que les vivants s’amusent, nous rendions visite aux mânes des morts obscurs qui ont pétri ce coin d’Amérique du meilleur de l’âme française ? »

Nous partons à travers la ville, par des rues détournées. Sur une avenue solitaire, un vieux mur de brique, blanchi à la chaux : c’est le cimetière Saint-Louis. Un gardien moustachu, à mine de grognard du Premier Empire, pousse devant nous la grille. Nous nous engageons dans les petites allées sinueuses de l’étrange campo-santo. Pas de tombes, — le sol est trop spongieux, — mais des ovens, des « fours » superposés en étages, véritables compartiments funèbres où les cercueils sont nichés, à la lettre, comme dans un columbarium. Une profusion de vigne vierge, déjà feuillue, tapisse ces vétustés maçonneries dont beaucoup menacent ruine, et leur pourtour est décoré d’une double, d’une triple rangée de coquillages marins, peut-être symboliques. Presque tous ceux, presque toutes celles qui dorment dans ce suprême asile furent, en effet, des pèlerins et des pèlerines de la mer. Leurs épitaphes spécifient soigneusement, parfois avec une naïve grandiloquence, en quelles « paroisses » d’outre-Océan ils « virent le jour. » A déchiffrer ces inscriptions plus ou moins effacées, il semble que l’on compulse un dictionnaire topographique de la France. Il n’est pas une de nos provinces qui ne soit représentée dans cet enclos. Je vénère au passage ma Bretagne en la personne de « François Louis Marrec, né à Morlaix, département du Finistère, le 27 novembre 1797. » Les Dauphinois, les Gascons, les Casques dominent. Nombre de familles, avant de s’installer sur le continent, stationnèrent d’abord aux « Iles, » comme on s’exprimait alors, et particulièrement à Saint-Domingue. Celles-là, c’est le plus souvent en vers que leurs membres sont pleurés, et l’on respire je ne sais quelle fleur de chevalerie et de romance jusque dans les prénoms délicieusement surannés de leurs femmes ou de leurs filles : Phélonise Roy, Lodoïska Maupassan, Galatée Mahé des Portos, Phormosante Brilliat…

Nous marchons dans une atmosphère imprégnée, saturée de France, — de la France d’autrefois, de la France de toujours. Il faut l’avertissement du gardien pour nous en arracher. Pendant que nous regagnons la sortie, sous la descente violette du crépuscule louisianais, je pense à Campbell et aux propos qu’il me tenait, il y a trois semaines, sur le bateau. Né dans le voisinage de ces morts, pénétré de leur influence, ce jeune Américain s’est dressé à leur premier appel pour défendre l’idéal supérieur de civilisation qu’ils implantèrent en son pays. Mais c’est vers l’Amérique entière que j’entends monter, ce soir, leur grand cri silencieux. Y répondra-t-elle avant qu’il soit trop tard ?

La grille s’est refermée derrière nous, et nous sommes replongés dans la folle rumeur de la ville en fête.


IV. — UNE VEILLE D’ARMES

Mars. — Nous avons retrouvé l’Est, avec son froid, ses brumes, ses alternatives de trombes de neige et de ciels semi printaniers, encore que le Maryland, où nous sommes destinés à séjourner quelque temps, soit considéré comme un territoire méridional, parce que situe en deçà de la ligne fictive, dite de Mason et de Dixon, qui, à l’époque de la Guerre civile, servait à marquer la séparation entre les Fédéraux du Nord et les Confédérés du Sud.

Annapolis, la capitale administrative de l’Etat, est une ville unique dans son genre. Conçoit-on une agglomération américaine qui n’ait pas son chemin de fer ? Eh bien ! Annapolis n’est reliée au monde extérieur que par un tramway. A quoi elle est redevable d’une autre originalité, qui est d’avoir pu vieillir en paix, sans presque changer. C’est une douceur qu’en ces contrées neuves la plupart des centres humains ignorent : à peine constitués, ils sont travaillés d’une fièvre de croissance qui, sans cesse, les démolit pour les reconstruire, et réciproquement. Annapolis, après deux siècles et demi d’existence, est restée, ou peu s’en faut, semblable à elle-même. Sa marraine, la reine Anne, — non de Bretagne, mais d’Angleterre, — ne s’y sentirait pas, j’en suis sûr, trop dépaysée, tant elle a gardé sa physionomie primitive, son air discret et charmant de petite ville anglaise, bref, son aspect européen. Vous y appréciez cette chose si rare en Amérique et qui nous est si nécessaire, à nous, gens d’Europe : un passé. Ses gracieuses maisons de briques, d’un rose fané, n’ont pas seulement une architecture : elles ont une histoire, une abondante histoire qu’elles vous content sans hâte, au long des rues proprettes, du milieu de leurs pelouses soigneusement entretenues, qu’ombragent des ormes, des chênes et des érables plus que centenaires. Dans ces récits domestiques, l’odyssée maritime s’entrelace à l’épopée terrienne.

Car Annapolis est amphibie. Très enfoncée à l’intérieur, on jurerait, quand on l’aborde de Washington, une ville agreste : une campagne onduleuse et boisée l’enveloppe, la cerne ; en été, elle y disparait quasiment, noyée dans l’épaisseur des feuillages. Et, néanmoins, elle est en communication avec l’Océan par un de ces bras, un de ces multiples tentacules que la Baie Chesapeake, — assez analogue, dans de plus vastes proportions, à notre Golfe du Morbihan, — insinue au cœur de l’arrière-pays marylandais. De la sorte, si éloignée qu’Annapolis soit du large, le large vient cependant jusqu’à elle. Oh ! sous sa forme la plus modérée, la plus assagie, certes. Le flot montant n’a pas plus tôt atteint l’estuaire de la Severn, sur lequel est bâtie la ville, qu’il s’y endort, comme lassé de sa course, en un lac tranquille que des barrages naturels protègent de toutes parts et que les tempêtes atlantiques ne bouleversent jamais. Les vagues, lorsqu’il y en a, se contentent d’expirer mollement, avec un frisselis atténué, sur des ourlets de sable mélangé d’humus. C’est dire que, malgré son estacade où sont amarrés une dizaine de barques de pêche et autant de canots de plaisance, Annapolis ne correspond pas précisément à ce que l’on a coutume d’appeler un port de mer.

Non. Mais quel nid tout fait, en revanche, pour les marins en expectative comme pour les marins en retraite, pour les jeunes goélands qui n’ont pas encore essayé leurs ailes, comme pour les vieux pétrels qui ont replié les leurs ! Tels sont aussi bien les deux éléments essentiels de la population d’Annapolis : des amiraux et des commodores qui en ont fini avec la mer, des midschpmen qui s’apprêtent à la prendre. C’est, en effet, dans cette petite ville vieillotte, solitairement assise au bord d’une crique écartée, que l’Amérique a établi son École ou, pour employer le terme consacré, son « Académie » navale. On s’explique un pareil choix, quand on connaît le mode de recrutement des élèves. Comme ils sont désignés soit par le Président, soit par le Sénat et par la Chambre, ils proviennent un peu de tous les États, et une bonne moitié d’entre eux se sont voués à la mer, sans l’avoir jamais vue ailleurs que dans leurs songes. Annapolis est l’endroit indiqué pour leur permettre de se familiariser avec elle et de s’initier par degrés au dur apprentissage qu’elle exige. Ils s’y amarinent progressivement, sûrement. Joignez qu’ils n’ont pas à craindre les tentations du dehors. Autour d’eux, c’est le calme absolu. Ils ont, il est vrai, leurs jours de liberté où la vénérable cité assoupie se réveille le plus aimablement du monde pour faire accueil à ses enfants de prédilection, à ses « benjamins ; » mais, dans chaque foyer, ils sont le plus souvent reçus par quelque « ancien, » dont les discours féconds en souvenirs, loin de les distraire des graves préoccupations de leur méfier, les y confirment. Le reste du temps, ils vivent derrière les murs de leur Ecole, comme dans un magnifique couvent.

Entendez un couvent américain, c’est-à-dire dont les portes sont ouvertes à tous. Son parc est un chef-d’œuvre d’espace, de lumière, de beauté. C’était naguère un de mes enchantements d’y flâner dans la solennité du soir et de regarder, à travers la broderie en noir des grandes ramures, les longues pourpres du couchant agoniser sur les eaux. Ma première pensée, sitôt de retour à Annapolis, a été de le revoir ; mais, quand j’ai voulu franchir l’entrée, un des plantons du corps de garde m’a barré la route, en touchant du revers de la main la visière de sa casquette :

— Monsieur, on ne passe pas.

— Ah ! pourquoi ?

— C’est la consigne. Mesure de guerre.

Mes oreilles ne m’ont pas trompé : il a bien dit « de guerre. » Et c’est donc que l’on se risque, même dans les instructions officielles, à le prononcer tout haut, ce vocable tabou ! Mieux encore : on commence à rompre avec les traditions de l’âge pacifique, on inaugure des méthodes défensives, on se précautionne, on se verrouille. Quel signe des temps nouveaux dans le simple geste de ce planton m’arrêtant au seuil de l’Académie navale ! Là où chacun était autorisé, sinon convié, à pénétrer, à déambuler, à jouir des gazons et des arbres comme dans son propre jardin, on ne passe plus. Bravo ! J’aurais volontiers embrassé l’excellent homme qui m’interdisait si catégoriquement l’accès de mon lieu favori. Du moins lui ai-je adressé un remerciement à la chaleur duquel il n’a dû rien comprendre. Jamais promeneur éconduit ne lui a sans doute montré un visage aussi reconnaissant.

Le contre-amiral Eberlé, « superintendant » de l’Ecole, est de nos amis. De stature moyenne, les traits fins, sa barbe grisonnante taillée en pointe, cet officier supérieur de la marine américaine pourrait, par ses manières comme par son physique, appartenir à la nôtre. Il s’est empressé, selon l’usage de son pays, de nous apporter ses souhaits de bienvenue, dès qu’il a su notre arrivée. En Amérique, on n’attend pas votre visite, on la devance. Je relate au commandant mon aventure des jours précédents et lui avoue la joie spéciale que j’en ai ressentie.

— En ce cas, me répond-il, je vais peut-être vous en causer une autre en vous annonçant que nous licencions dans une quinzaine, pour la mettre à la disposition de la Flotte, la classe de nos « middies » qui, normalement, ne devait sortir qu’en juin. La cérémonie de la distribution des diplômes est fixée au jeudi 19 de ce mois. Elle n’aura pas son éclat habituel, mais son caractère n’en sera que plus profond. J’aimerais que vous y assistiez. Ce sera quelque chose comme une veille des armes. Vous lirez, croyez-moi, dans les yeux de nos jeunes paladins de la mer une conscience de leurs responsabilités prochaines, qui vous fera plaisir. Eux, ils seront heureux et flattés d’avoir comme témoin.de leur départ pour l’inconnu un Français…

Et il ajoute à mi-voix, en me secouant la main :

— Un allié !

Nous avons été exacts au rendez-vous. D’ordinaire, cette remise des diplômes à la promotion sortante revêt l’ampleur d’un événement sensationnel qui ne passionne pas seulement le Maryland, mais toute l’Amérique. La semaine de juin où elle prend place est réputée comme une véritable « saison » annapolitaine. Les familles des sept ou huit cents élèves, l’essaim de leurs fiancées ou de leurs « douces » s’ébranlent vers la petite ville soudain affairée, — et ravie. Ses deux routes carrossables se couvrent d’automobiles, le service des tramways est décuplé. On se loge où l’on peut, comme on peut, à l’hôtel, chez l’habitant ; des lits sont dressés jusque sous les vérandas. De midi à minuit, ce ne sont que receptions, dîners, bals. Le « yard » académique s’emplit du mouvement et du bruit d’une foire mondaine.

Ce matin, quand nous le traversons, il est presque désert. Nous errons quelques moments par ses bulles allées macadamisées, nettes et luisantes comme un pont de navire. L’air est vif, mais pur…Les premiers « robins » sautillent, cuirassés de rouge feu, dans l’herbe rajeunie des pelouses. Je fais mes dévotions accoutumées aux vieux canons de France, braqués devant la bibliothèque, en caressant leurs nobles contours de bronze vert où sont sculptés le flamboyant soleil de Louis XIV et sa devise : nec pluribus impar. A combien de générations de midshipmen leurs gueules en trou d’ombre n’ont-elles pas crié depuis la guerre de l’Indépendance :

— Nous avons tonné pour affranchir vos pères !

Je porte ensuite mes hommages à Té-cum-seh, le plus brave et le plus loyal des Sachems de l’Ouest, au dire des Américains, qu’il combattit jusqu’à sa mort, le seul de sa race proscrite dont ils donnent parfois le nom à leurs fils. Son buste géant s’érige, couronné de ses plumes de guerre, au centre du terre-plein par lequel on accède au bâtiment principal, après avoir, jadis, fendu l’espace à la proue d’une des frégates de l’Union, dans les âges désormais préhistoriques de la marine en bois. Il est devenu le fétiche de l’Ecole. Durant les périodes d’examens, les candidats l’invoquent comme leur divinité tutélaire. Les épreuves terminées, ils déposent en guise d’offrande sur son piédestal des « coppers, » de menus sous de cuivre américains, — généralement marqués d’une effigie indienne, — et mènent autour de son image une sarabande plus indienne encore, accompagnée d’une série de hurlements rituels dont les rah ! rah ! rah ! ne doivent pas être sans lui remémorer les plus sauvages accents de sa tribu.

L’horloge de l’Académie pique les quarts, comme à bord. Quatre coups de cloche nous apprennent qu’il est dix heures : au quatrième, une sonnerie de bugles retentit : c’est le signal. Nous nous rallions au groupe peu nombreux des invités, — des membres du clan maritime, pour la plupart, — et nous nous acheminons avec eux vers l’Arsenal, un des monuments dont s’enorgueillit l’Amérique. Dix mille personnes tiendraient à l’aise dans cet immense préau. Parqueté de chêne lisse, il fournit aux élèves un confortable champ de manœuvres, les jours d’intempérie, et aussi et surtout une incomparable salle de bal pour leur grand « hop » de fin d’année, auquel des légions de jeunes filles, dispersées dans les quarante-huit États, rêvent six mois d’avance et dont elles cultivent amoureusement le souvenir pendant les six autres mois. C’est la femme d’un commodore, ma voisine de chaise, qui, en attendant l’ouverture de la séance, m’instruit de ces détails. Elle me décrit le « hop » de juin dernier, un des plus brillants qu’elle ait vus :

— les « middies » s’étaient surpassés. Jamais le hall n’avait été décoré avec autant de luxe ni de goût. Imaginez une débauche de lumière, de drapeaux, de verdures, de fleurs et, là-dedans, le tourbillonnement des couples, les jeunes filles en toilettes chatoyantes, les jeunes hommes dans leur clair uniforme d’été… C’était féerique !

A cet instant, par l’énorme baie du porche, les aspirants-officiers font leur entrée, sanglés dans leur pourpoint bleu sombre et gantés de blanc : escouade après escouade, ils se rangent en deux haies immobiles de chaque côté de la nef. Et la dame de reprendre, sur un ton de mélancolie4, cette fois, et d’apitoiement :

— Pauvres « boys ! » Où seront-ils demain ? J’ai peur qu’ils n’aient plus l’esprit aux « hops » d’ici longtemps, qu’en pensez-vous ?

Ce que j’en pense ?… Je pense aux marins de mon pays, à ceux de France, à ceux de Bretagne qui, sur terre aussi bien que sur mer, se font tuer ou couler depuis deux ans ; je pense aux plus obscurs comme aux plus glorieux ; je pense à vous, mon cher grand Vesco, descendu dans les abîmes méditerranéens avec la Provence ; je pense à toi, mon pauvre petit Pierric Callec, englouti, nul ne sait où, avec le Suffren… Et je réplique un peu nerveusement :

— Si leurs navires joignent les nôtres, il est probable qu’ils danseront, en effet, d’autres danses.

Une fanfare joue, tout le monde se lève. Ce sont les autorités. Elles gravissent une estrade drapée aux couleurs nationales. A leur tête, encadré par le « superintendant » de l’École et par l’amiral Benson, chef des forces navales américaines, marche un « civil » courtaud et guilleret, à figure de marguillier jovial, la bouche fendue en un large sourire.

— Josephus Daniels, me chuchote ma voisine avec une moue.

La cérémonie est d’habitude présidée par le Président des États-Unis lui-même. Mais l’horizon politique est actuellement si chargé que M. Wilson n’a pas osé s’absenter de Washington, fût-ce pour quelques heures, et c’est le ministre de la Marine qui le supplée.

— Un journaliste de province que, pour plaire à Bryan, on est allé dénicher dans son trou de Raleigh, en Caroline septentrionale, commente dédaigneusement la femme du commodore.

Lui, toujours souriant, déclare la séance ouverte. Le chapelain récite la prière d’usage, dont l’assemblée murmure les répons. On se rassied. Les midshipmen de la classe à congédier se sont alignés au pied de l’estrade. Le « superintendant » leur adresse une brève allocution d’adieu : « Vous nous quittez, leur dit-il en substance, avant que le terme régulier de vos études soit échu. Mais je suis tranquille : vous en savez suffisamment pour accomplir comme il faut votre devoir, quel qu’il puisse être. Dans les annales de l’Académie vous serez la « promotion de Mars. » C’est un honneur unique : vous vous en montrerez dignes. Dieu vous garde ! » Cela est articulé sans faste, avec la précision rapide et directe d’un commandement militaire, mais une émotion contenue tremble dans la voix. C’est, à présent, au tour du ministre. Et cet ancien « journaliste de province » s’en tire fort congrûment. S’il n’a rien d’un marin, du moins s’entend-il à esquisser un vivant portrait de l’officier de marine modèle, tel que le veut une démocratie. Il en trouve l’idéal réalisé dans l’amiral Dewey, le vainqueur des Philippines, qu’il propose en exemple aux midshipmen, parce qu’il fut, « non point un surhomme, doué d’un génie exceptionnel décourageant l’imitation, mais, au contraire, un homme tout court, qui, avec des qualités moyennes, fit de grandes choses. »

— Jeunes gens, conclut-il, il y a un Dewey possible en chacun de vous : je vous demande seulement d’en être convaincus.

Ils le sont. Lorsque le moment est venu de procéder à la distribution des diplômes, c’est le visage embrasé d’une ferveur religieuse qu’ils s’avancent à l’appel de leur nom pour recevoir des mains du ministre le rouleau de parchemin noué d’un ruban rouge ou vert qui les sacre conducteurs d’hommes. Je les regarde défiler un à un. La diversité du type ethnique est saisissante. Mais le contre-amiral Eberlé disait vrai : que les yeux soient celles, anglo-saxons, slaves, une même âme s’y reflète, et cette âme est intensément américaine, virile et jeune tout à la fois, prête à l’acceptation radieuse des responsabilités les plus austères. Ces futurs Deweys n’ignorent pas qu’à cette minute critique leur pays n’a proprement que sa marine sur qui compter, qu’ils sont, par conséquent, son premier, son plus immédiat espoir. La fierté qu’ils en éprouvent a des façons, tour à tour ingénues et touchantes de se traduire. Dès qu’ils sont en possession de leurs diplômes, ils commencent par les brandir joyeusement, comme de grands enfants qu’ils sont, puis, rentrés à leur place, ils ne se cachent pas pour les baiser avec piété, comme de grands croyants qu’ils sont aussi : toute l’Amérique est dans ces deux gestes.

La veille des armes est close. Les « promus de Mars » se répandent par la ville avec leurs ordres de départ en poche sous pli cacheté. Au cours de la cérémonie, il n’a pas été fait d’allusion expresse à la guerre. Mais son haleine, en quelque sorte, est sur nous. Encore quatre jours, et des lèvres descellées du sphinx de la Maison Blanche jaillira le verbe fatidique qui doit la déchaîner. C’est lundi prochain, 2 avril, que le Congrès se réunit en session extraordinaire pour entendre le Président Wilson interpréter en anglais la parole célèbre de Tacite : Dedimus profecto grande patientiæ documentum.


A. LE BRAZ.