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Quelques grandes minutes américaines (1917-1918)/02

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Quelques grandes minutes américaines
A. le Braz

Revue des Deux Mondes tome 51, 1919


Quelques grandes minutes américaines


II [1]


V. — LE GRAND JOUR

Et la voici qui s’inscrit au calendrier, cette date du Deux Avril, destinée à marquer un tournant solennel, un tournant décisif, non seulement dans l’histoire des États-Unis, mais dans l’histoire du monde. Il y a un point de l’espace sur lequel va se concentrer aujourd’hui l’attention frémissante de l’univers, — et c’est Washington. J’ai vécu tous ces temps derniers avec la volonté exaspérée d’être là ! Comment nous y prendrons-nous pour nous procurer des cartes d’admission à la Chambre des Représentants, où s’assemble le Congrès, alors qu’à chacun des « congressmen » il n’en est attribué qu’une, que se disputent naturellement sa famille, ses amis, ses électeurs ? Nous ne savons. Mais nous sommes résolus à tenter la chance : en Amérique, cela réussit neuf fois sur dix. Au pis-aller, s’il ne nous est pas donné de nous glisser parmi les privilégiés du dedans, il nous restera la ressource de nous mêler à la foule du dehors : à défaut de la chose elle-même, nous contemplerons le mur derrière lequel elle se passe. Ce sera une consolation.

Par un caprice aimable de ce climat fertile en contrastes, la matinée s’annonce riante, jolie, vraiment apriline. Un soleil jeune, riche déjà de santé cosmique, émerge des eaux de la Baie, comme un splendide adolescent qui sort du bain. Son apparition n’est, d’ailleurs, que de courte durée. Au moment de nous mettre en route, nous constatons qu’il s’est voilé d’argent ; mais, si éphémère qu’ait été son éclat, il a suffi pour tiédir le ciel. Dans la brise qui nous évente on sent la chaude fermentation d’une nature en travail, sans rien de l’acidité des saisons neuves sur les rivages de notre occident européen. A peine dévêtue de ses fourrures de neige, la terre américaine est mûre pour l’œuvre dévie. Ses printemps ont la soudaineté d’une explosion. Tandis que nous roulons à travers les campagnes mollement ondulées du Maryland, où les cultures alternent avec les bois, les feuillages naissants ont l’air d’éclore et de se multiplier au fur et à mesure sous nos yeux, comme si des milliers de mains invisibles les suspendaient, en courant, d’un arbre à l’autre. Par intervalles, le long de la voie, de petites négrillonnes, assises sous l’auvent de leur maison de planches, regardent sagement filer notre « car. » Nous sommes toute l’animation du paysage. Nul autre bruit que des chants d’oiseaux ; aucune activité humaine. On se croirait revenu à l’antique paix vierge du Nouveau Monde. Et cette Amérique printanière, uniquement absorbée, semblerait-il, dans le recueillement de. la gestation, se tait, en réalité, dans l’attente anxieuse du cri de guerre que s’apprête à pousser son chef !

Nous sommes sortis des grandes solitudes végétales. Aux sentes sylvestres ont succédé des amorces de rues. Le sol écorché exhibe de vastes plaies d’ocre rouge. Nous débouchons dans le District de Colombie qui forme autour de la capitale de l’Union une espèce de zone neutre. Et, tout de suite, on a l’impression qu’il flotte de l’inaccoutumé dans l’air. Pas un logis qui n’arbore son étendard. Les tramways suburbains qui nous croisent en sont pavoisés. Il y en a aux automobiles, il y en a aux bicyclettes. C’est là, sans doute, un genre de démonstration qui n’a, pour l’ordinaire, qu’une valeur assez banale dans un pays où, selon la remarque d’une de nos compagnes de voyage, on tire aussi facilement son drapeau que son mouchoir de poche. Mais, à cette heure, il n’en va pas de même : cette profusion d’emblèmes nationaux est l’expression réfléchie, concertée, d’un puissant état d’âme national. A l’intérieur de la ville, on ne se contente pas de les déployer aux fenêtres, on les promène sur les trottoirs, on les agite avec une ostentation agressive sous le nez de certains personnages, porteurs de brassards blancs, qui rôdent, la mine hargneuse, comme cherchant qui dévorer. Nous ne sommes pas plus tôt débarqués que nous tombons sur une de ces rencontres.

— Saluez la « Vieille Gloire [2] ! » commande l’homme au drapeau.

— Nous voulons la paix ! rétorque l’homme au brassard.

Un pacifiste, vous l’avez deviné. Ils sont encore, aux États-Unis, des millions, qui ne désarmeront qu’à la dernière extrémité. Et je dis bien « désarmer, » car ils sont farouchement belliqueux, ces irréductibles ennemis de la guerre. Conservent-ils quelque espoir d’influencer à la minute suprême l’ininfluençable Président ? Toujours est-il qu’ils ont profité de la réouverture du Congrès pour opérer une descente en masse sur Washington. Nous nous heurtons à leurs groupes presque à chaque pas.

Mais c’est surtout aux abords du Capitole que se presse le gros de leurs forces. Ils ont littéralement investi le palais législatif. Lorsque nous y arrivons, la police est en train de leur faire évacuer les soixante ou quatre-vingts degrés du monumental perron de marbre qui conduit à la Chambre des Représentants. Il parait qu’un de leurs jeunes énergumènes a brutalement assailli dans son bureau le sénateur républicain de Boston, M. Henry Cabot Lodge, qui lui a, d’ailleurs, administré une magistrale correction. Ce n’est pas qu’ils soient tous de mœurs aussi féroces. Ils comptent dans leurs rangs de très nobles esprits, des âmes ardemment convaincues, qui braveraient le martyre plutôt que de mettre leurs actes en désaccord avec leurs principes. Mais ce qu’ils appellent l’apostasie du président Wilson les a désorbités, pour la plupart, et l’idée que ce prophète de la paix, réélu sur un programme de paix, brûle aujourd’hui ce qu’il adorait hier, les a rendus pareils à des fous furieux. Puis, parmi ces moutons enragés, il y a les loups, les faux bergers du pacifisme qui n’en ont endossé la défroque que pour mieux faire sous ce déguisement le jeu de l’Allemagne. Ce sont eux, — est-il besoin de le dire ? — ce sont les agents clandestins des Bernstorff, des Igel, des Rintelen et autres, qui hurlent sur le mode le plus aigu et le plus obstiné :

Peace ! Peace ! We want peace ! (La paix ! La paix ! Nous voulons la paix ! )

— Si vous commenciez par nous la flanquer, observe judicieusement un des policiers de service occupés à les contenir.

Après les vociférations dont nous venons d’avoir le tympan déchiré, le bourdonnement de ruche qui remplit les couloirs de la Chambre nous produit la sensation lénifiante d’un silence relatif. Nous sommes sous les voûtes du temple : reste à pénétrer dans le saint des saints. Nous implorons à tour de rôle un, deux, quatre, six « congressmen » de notre connaissance.- La réponse est invariable :

— Désolés, navrés, mais, hélas ! rien à faire.

Eux-mêmes, pour caser leurs proches, ont dû mendier les cartes de collègues moins encombrés. Et, par les portes entrebâillées des galeries, ils nous montrent les banquettes déjà combles. Nous n’avons plus qu’un recours, un seul ; c’est de déterrer quelque député de l’Ouest, du profond Ouest, qui, à cause de l’éloignement de sa circonscription, n’aurait eu ni parent, ni mandataire en humeur de le relancer jusqu’à Washington. Un tableau, appendu dans le vestibule, donne la liste des représentants, État par État. Nous le parcourons. Quand nous en sommes à l’Illinois, ma femme s’écrie :

— J’ai trouvé !

Et elle demande à l’huissier d’aller quérir M. Dennison. L’instant d’après, un magnifique descendant des vétérans de la « prairie, » un géant doux et courtois se penche bénévolement pour écouter notre supplique, en abaissant vers nous des prunelles veloutées, ombragées de longs cils, ces prunelles larges, un peu diffuses et comme noyées d’espace, que les (ils des grandes plaines ont en commun avec les marins, un ticket ? Non. Il a, lui aussi, aliéné le sien. Mais il n’importe : un homme de l’Ouest n’a aucune superstition, pas même celle du règlement, et, puisqu’il s’agit d’un Français, cela tranche tout.

— Suivez-moi.

De ses épaules dominatrices il nous fraie un chemin, à travers la houle humaine qui s’écrase dans les couloirs, jusqu’à ce que nous ayons atteint l’entrée de la galerie habituellement réservée, nous apprend-il, aux femmes des « Congressmen. » Un gardien blanchi sous le harnais en défend le seuil.

— Laissez passer madame et monsieur, lui dit M. Dennison, de l’accent le plus posé.

— Je n’en ai pas le droit, vous le savez bien.

— Prenez-le. Ce jour-ci n’est pas tous les jours, et des Français sont des Français.

Le cerbère, dompté, ne grommelle déjà plus : il objecte seulement que nous n’aurons que les marches de l’escalier d’accès où nous asseoir. Nous protestons que nous y serons à ravir. Et nous voilà dûment introduits dans la place ! Nous n’y sommes pas depuis cinq minutes que des personnes compatissantes se sont arrangées, en se serrant, pour nous ménager une installation plus confortable, à côté d’elles, sur les coussins autrement moelleux des banquettes. Il est alors deux heures et demie environ : comme la lecture du message présidentiel n’est prévue que pour la fin de la soirée, nous avons de la marge devant nous.

Examinons le décor où va se jouer la première péripétie, à jamais mémorable, d’un drame dont le dénouement sera si gros de conséquences pour l’avenir de l’humanité. A nos pieds se creuse une immense salle rectangulaire, éclairée d’en haut par une coupole vitrée, et tapissée d’un jaune vieil or, de teinte chaude, qui ensoleille, en quelque sorte, ses parois. Contre le mur du fond s’étage la tribune, en marbre blanc, surmontée d’un drapeau américain de six à huit mètres carrés, avec, à droite, un portrait de Washington auquel fait pendant, à gauche, un portrait de La Fayette. Ainsi l’Amérique légifère sous le regard d’un héros de France, devenu pour elle une sorte d’idole nationale, au même titre que le fondateur de ses libertés. En ce moment, la Chambre procède au renouvellement de son bureau. Chaque député, sans bouger de son fauteuil, vote, à l’appel de son nom, par « aye » (notre ancien oui français) ou par « no, » et cela au milieu d’un brouhaha de conversations que le président, le speaker, essaie d’interrompre mais ne réussit guère qu’à scander, en frappant de son maillet de bois le marbre de la, tribune. Brusquement, une accalmie. Le « clerc » nomenclateur appelle :

— Miss Jeannette Rankin, du Montana.

Une voix féminine répond timidement :

— Aye. Et un tonnerre d’applaudissements d’éclater. La Chambre entière s’est levée d’un bond pour rendre les honneurs à la première femme qui soit autorisée à exprimer un suffrage au Parlement américain. Miss Rankin arrive du sombre district des mineurs de cuivre : elle est l’élue d’une population composée pour une large part de cette catégorie récente d’anarchistes américains qui s’intitulent les « Travailleurs industriels du monde ; » elle ne conçoit, en cette qualité, d’autre guerre que celle du prolétariat contre le capitalisme. Et c’est dire que les circonstances la servent étrangement mal pour ses débuts. Il y a de ces ironies des événements. Du moins le galant accueil de ses collègues masculins lui aura-t-il apporté une forme de compensation flatteuse.

L’intermède fini, la séance a repris son cours monotone. L’après-midi s’éternise ; les aiguilles du cadran qui surmonte la tribune tournent lentes, lentes : j’ai la sensation que j’entends tomber les secondes dans le vide, avarement, goutte à goutte. La lumière tamisée des globes électriques a remplacé celle du jour : c’est donc que, dehors, il commence à faire soir. Autour de nous, des rumeurs décourageantes circulent : parce que deux ou trois femmes de « congressmen » ont quitté la salle sur un signe de leurs maris, on en conclut que le président Wilson, intimidé par les clameurs des pacifistes, a décidé de différer jusqu’à demain la lecture de son message. Quelqu’un affirme que, ce matin, il n’en avait pas encore complètement arrêté la rédaction. Tous ces bruits ne riment sans doute à rien, mais, en s’ajoutant à l’agacement de l’attente, ils achèvent de vous énerver. Heureusement que notre bon génie réparait juste à point pour nous rassurer, — et pour nous alimenter, par surcroit. Supposant avec raison que nous ne serions pas fâchés d’avoir quelque chose à nous mettre sous la dent, M. Dennison est venu s’asseoir un instant auprès de nous, les mains pleines de sandwiches. Nous causons entre deux bouchées, et, chez cet homme « des Illinois, » comme disaient nos voyageurs du XVIIIe siècle, j’ai la surprise peu banale de découvrir un passionné de notre littérature, professant une particulière dévotion pour Loti. Pêcheur d’Islande est son bréviaire : il le lit, le relit, pourrait presque le réciter par cœur, dans la traduction anglaise. Et voici que nous ne sommes plus à Washington, mais à Paimpol ; voici que nous avons oublié le Congrès, le Président, le message : nous vivons dans le commerce idéal de Gaud Mével, de Sylvestre Moan, de Yann Gaos, — de Yann Gaos surtout, l’Islandais à la carrure épique, avec lequel je ne puis m’empêcher de songer que mon gigantesque interlocuteur a comme un air de famille…

Un retentissant coup de marteau nous arrache à ces poétiques rêveries. M. Dennison s’esquive en toute hâte, cependant que le speaker, dont l’organe sonore est bien en harmonie avec sa fonction, prévient en termes sacramentels l’assemblée que « le Sénat des États-Unis fait à la Chambre des Représentants la faveur de lui demander l’hospitalité. » En même temps que les quatre-vingt-seize sénateurs gagnent, par la travée médiane, les sièges qui leur ont été respectueusement cédés aux premiers rangs, une porte s’ouvre, à gauche de la tribune, sous le portrait de La Fayette, pour donner passage à des personnalités dont l’admission officielle dans l’enceinte du Congrès constitue une dérogation sans précédent à tous les usages. Ce sont d’abord les ambassadeurs des pays alliés et des pays neutres. Le nôtre, entre ses collègues d’Angleterre et de Russie, se distingue par l’exiguïté de sa taille. Mais comme il doit exulter à cette heure d’avoir mené à pareille fin sa grande, sa difficile tâche, ce petit Français impressionnable et vibrant, qui s’est imposé, au long de ces deux années de guerre, de comprimer d’autant plus étroitement sa nature que Bernstorff étalait plus insolemment la sienne ! Les critiques ne lui ont pas manqué. Que de fois n’al-je pas entendu nos compatriotes lui reprocher une attitude de discrétion outrée, sinon d’effacement total ! Ils l’accusaient d’être à Washington comme en pénitence, de ne pas se montrer, de ne pas se remuer et, non content de se taire pour son propre compte, de vouloir que chacun se tût avec lui. A eux de mesurer aujourd’hui de quelle juste compréhension de la psychologie américaine témoignait ce silence systématique, où il n’y avait pas moins d’habileté que de dignité : M. Jusserand ne pouvait souhaiter une plus belle revanche. C’est plaisir de voir le mouvement de vive et chaude sympathie par lequel son apparition est saluée dans notre entourage. Comme Mme Jusserand s’assied au même moment dans la loge diplomatique, près de Mme Wilson et de Mme Mac Adoo, la femme d’un « congressman » ne résiste pas au besoin de s’écrier avec une spontanéité charmante ; — Ces Jusserand ! Tout le monde les adore.

Aux ambassadeurs font suite les membres du corps le plus auguste des États-Unis, les magistrats de la Cour suprême, au nombre de douze, comme les douze pairs d’Arthur ou de Charlemagne. Ils s’avancent sous la conduite du juge en chef, du juge des juges, M. White, jusqu’aux chaises curules qui ont été préparées pour eux, en avant des sénateurs, immédiatement au pied de la tribune. L’aréopage est maintenant au complet. Le cadran de la Chambre marque neuf heures moins le quart. Par une sorte de consensus général, le murmure des conversations a presque entièrement cessé. Dehors, les sabots d’une escorte de cavalerie résonnent précipitamment sur le pavé nocturne, et une clameur monte, attestant que les pacifistes n’ont pas déserté leur poste. Il s’écoule encore quelques minutes, — des siècles ! Soudain, dans le cadre de la même porte latérale par laquelle sont entrés les ambassadeurs ainsi que les magistrats, une silhouette se profile, haute, droite, correcte, un peu raide, impeccablement habillée de noir. Avec toute l’assistance, je suis secoué d’un frisson qui me parcourt les moelles, lorsque le speaker, debout, annonce :

The President of the United States of America.


VI. — LE MESSAGE

C’est au milieu d’une ovation indescriptible que l’homme qui prend enfin sur lui de mettre au service du droit la plus grande force morale comme la plus grande force matérielle de notre époque, gravit, un rouleau de papier dans les doigts, les marches de la « plate-forme » destinée aux orateurs. Il commence par échanger, au-dessus de sa tête, un serrement de mains avec les présidents de la Chambre et du Sénat, qui ont pris place côte à côte au sommet de la tribune ; puis il fait face à la salle. L’éclairage d’en haut tombe à plein sur son masque oblong, accentuant la sereine ampleur du front qui est d’un méditatif et la lourdeur massive du menton qui est d’un réfractaire ; ses yeux, dont j’ai pu, en d’autres occasions, noter les reflets d’un gris bleuté, ses yeux lumineux, pareils aux mers couleur de nacre que décrivent les vieilles odyssées irlandaises, sont, pour l’instant, comme retirés derrière les verres isolateurs du lorgnon. Il semble calme extraordinairement. Tout son maintien respire une possession absolue de soi. On dirait qu’il a dépouillé son humanité pour revêtir la rigidité abstraite d’un principe.

Au prix de quel travail véhément sur lui-même, je veux le consigner ici, dès à présent, bien que je ne l’aie appris que plus tard, à la faveur d’un entretien avec M. Sedgwick, de l’Atlantic Monthly. Après avoir, lui, le directeur d’une des plus importantes revues des États-Unis, vainement quémandé un billet pour la séance, M. Sedgwick s’était avisé d’un subterfuge tout à fait américain : il avait obtenu, grâce à la complicité d’un ami, de figurer parmi les détectives attachés aux pas du Président, ce qui lui valut de pénétrer à sa suite dans le salon où le protocole exige que le chef du pouvoir exécutif attende la délégation du Congrès, chargée de l’introduire dans l’enceinte législative.

— J’en profitai, me racontait-il, pour lui adresser quelques mots, mais ce fut à peine s’il put articuler une réponse : il était tellement bouleversé que sa mâchoire inférieure tremblait. Une glace était là : il se planta devant elle, et, pendant cinq ou six minutes, je le vis, comme un athlète olympique avant les jeux, se pétrir, se malaxer des deux mains les muscles du visage, contraignant la chair récalcitrante à subir l’impérieux modelage de la volonté. Quand, à l’arrivée de la délégation, il se retourna vers nous, ce n’était plus le même être.

Nul vestige, en effet, du plus léger ébranlement nerveux chez le Wilson que nous regardons, l’haleine suspendue, dérouler impassiblement les feuillets de son message. Ces feuillets mystérieux, je me suis laissé dire que, par crainte de l’indiscrétion d’un copiste, il a consacré la nuit dernière à les dactylographier lui-même, sous sa lampe, dans la solitude inviolable de la Maison Blanche endormie. Il n’y a que ses très rares confidents à savoir au juste ce qu’ils contiennent et sous quelle forme plus ou moins franche, plus ou moins irrévocable, ils engagent les États-Unis dans la rouge aventure d’outre-mer. Avouerai-je que, malgré moi, je garde au cœur une vague appréhension ? Je n’ai pas impunément vécu, de janvier à juin 1915 et de novembre de la même année à mai 1916, les pires heures de la neutralité américaine. N’étant pas dans le secret de la pensée intime de Woodrow Wilson, — le Président aux trois w et aux innombrables doubles fonds, comme le dénommait alors une de ses spirituelles administrées, — je n’avais pour la juger que les actes et les discours par lesquels il daignait la révéler aux simples mortels de mon espèce. Or, ni les uns ni les autres n’étaient précisément de nature à dissiper mes angoisses de Français, accrues de toutes mes nostalgies d’exilé. Je ne trouvais aucun sel à des formules telles que « trop fiers pour nous battre » ou « la paix sans victoire, » et j’arrivais encore moins à m’enthousiasmer pour des gestes comme le refus de recevoir la députation belge, aggravé par l’envoi d’un télégramme de félicitations au Kaiser, le jour anniversaire de sa précieuse naissance. J’avais beau m’évertuer, je ne me rendais pas très bien compte comment des témoignages publics de ce calibre pouvaient déceler chez le Président un état d’esprit d’avance incliné vers la cause de l’Entente. « Tâchez seulement de patienter comme lui, m’objectaient à cela les exégètes de ses intentions cachées ; laissez à la grande pulsation morale, propagée de Washington à coups imperceptibles, mais incessants, le temps de parcourir tout le système artériel si complexe de cet énorme pays ; attendez que l’Amérique des fermiers soit aussi avertie que l’Amérique des intellectuels, et vous verrez !… » Je vais voir. Mais j’ai tant aspiré à ce moment, je l’ai tant appelé, tant désiré, et il a si désespérément tardé a venir, qu’un doute, une crainte, — je dirais volontiers : une terreur, — persiste en moi qu’il ne soit pas réellement venu.

Le maillet du Speaker, cependant, s’est abattu sur la tribune :

— La parole est au Président des États-Unis pour la lecture de son message.

Debout contre un haut pupitre recouvert de bure verte, où il appuie un de ses coudes, le Président des États-Unis prononce :

— Messieurs du Congrès…

Et, désormais, il n’y a plus de vivant dans la salle que sa voix.

Le corps immobile, les yeux rivés à son papier, il dit les raisons « sérieuses, très sérieuses, » pour lesquelles il a dû convoquer l’Assemblée, et brosse un large tableau de l’œuvre criminelle perpétrée par l’Allemagne sur les mers, plus spécialement depuis la rupture du 3 février. Les mers : ce fut à leur propos, remarque-t-il, que naquit chez les civilisés la première conception de la nécessité d’une loi internationale. Ne fallait-il pas empocher, si possible, ces « grandes routes libres du monde » d’être accaparées par un peuple à l’exclusion des autres peuples ? Les quelques garanties dont on avait péniblement réussi à les entourer ne représentaient, hier encore, qu’un strict minimum. Ce minimum, le Gouvernement allemand l’a supprimé d’un trait de plume : il a ressuscité, plus effroyable que jamais, l’horreur sans nom des pirateries primitives, en instituant une guerre navale qui ne respecte rien, ni personne, pas même les voyageurs inoffensifs, pas même les femmes et les enfants dont les vies, » aux plus sombres périodes des temps modernes, » étaient tenues pour sacrées. « Le défi est jeté à l’humanité tout entière. » Chaque nation a le choix de la réponse qu’elle y fera. Celui de l’Amérique a le devoir d’être conforme à la modération de son tempérament. Elle écartera toute passion. Son mobile ne sera ni la soif de la vengeance, ni l’ambition d’affirmer victorieusement sa force : elle ne se préoccupera que de « défendre le droit, le droit de l’homme, » dont elle est, de par son idéal comme de par son histoire, un des éternels champions. Mais, entre les deux alternatives où elle est placée, il est un choix auquel elle ne consentira pas, auquel il n’est pas en son pouvoir de consentir…

Lequel ? Chacun, dans l’assistance, se le demande, en proie à la même fièvre qui me consume, j’en suis sûr. Les cous, les yeux, les oreilles, les âmes sont inexprimablement tendus. Pas un murmure, pas un souffle. L’atmosphère est si chargée d’attente qu’elle en est, à la lettre, irrespirable. Soudain, une dilatation instantanée. On dirait que les épaisseurs comprimées de silence qui, depuis le début du message, sont allées s’accumulant et se condensant dans l’enceinte ont fait explosion. De sa voix sobre, égale, et dont l’impersonnalité voulue ajoute je ne sais quoi de plus de solennel à sa parole, le Président vient de déclarer :

— Nous ne choisirons pas le sentier de la soumission…

Ah ! la grande, la belle, la fière, l’a jamais inoubliable minute ! Sans laisser au Président le temps d’achever le reste de la phrase, un cri a éclaté, un cri unique, jailli d’un millier de bouches à la fois, le cri, le vaste cri de la conscience américaine libérée, entonnant I’hosanna de sa délivrance. Seuls, trois sénateurs sont demeurés assis, l’un d’eux étant le trop fameux Robert Marion La Follette, Français de nom et d’hérédité, mais Allemand d’adoption, parce que représentant le Wisconsin, le plus germanisé des quarante-huit États. A part ce trio de protestataires, plus semblables, d’ailleurs, à des coupables qui se seraient cloués d’eux-mêmes à leurs fauteuils comme à des piloris, toute la salle, dressée en un magnifique sursaut d’allégresse, acclame, trépigne, bat des mains. Je me sens roulé, emporté dans le déferlement d’une vague d’enthousiasme analogue à ces lames de fond qui, sur nos côtes de Bretagne, projettent à l’improviste la mer dans le ciel. J’ai l’impression que la coupole de la Chambre, soulevée, plane à des hauteurs vertigineuses et que, par l’ouverture béante, s’échappe jusqu’aux étoiles la plus pathétique action de grâces à laquelle il m’ait été donné de participer. C’est en vain que j’essaie de refouler mes larmes. Béni soit l’exil qui, à trois reprises, m’a tenu pendant des mois éloigné de mon héroïque et douloureuse patrie, puisqu’il me gardait en réserve cet instant ! Il y a des joies que l’on paierait de sa vie. Celle-ci en est une. Je ne me souviens plus des arrachements, des affres, des amertumes qu’elle m’a coûtés. A l’égard de l’homme à qui je la dois je n’ai plus dans le cœur que mansuétude, gratitude, admiration, regret aussi de l’avoir méconnu. J’ai eu tort de douter du Celte Wilson. De tout mon être retourné je lui fais amende honorable et, parmi l’ouragan déchaîné de l’applaudissement américain, j’exhale mentalement vers lui mon remerciement éperdu de Français. Lui, malgré l’émotion qui l’étreint, s’efforce de rester en apparence imperturbable. C’est sur un ton simple et digne, le ton presbytérien, en quelque sorte, dont il réciterait une page de la Bible, que, le tumulte apaisé, il profère les mots définitifs :

— Avec un sens profond du caractère grave et même tragique de la démarche que j’accomplis aussi bien que des lourdes responsabilités qu’elle implique, mais obéissant sans hésitation à ce que je considère comme mon devoir constitutionnel, je demande au Congrès de décréter : que la récente conduite du gouvernement impérial allemand n’est rien moins qu’un acte de guerre contre le gouvernement et le peuple des Etats-Unis ; qu’il accepte formellement la condition de belligérant qui lui est ainsi imposée, et qu’il va prendre des mesures immédiates, non seulement pour mettre le pays dans un plus parfait état de défense, mais pour utiliser toutes ses ressources en vue d’amener le gouvernement impérial allemand à résipiscence et de terminer la guerre.

A l’exception toujours des trois sénateurs récalcitrants, la salle est de nouveau sur pieds. Moins inattendue, moins délirante, la manifestation n’en est peut-être que plus grandiose : elle revêt les allures majestueuses d’un triomphe. Si Woodrow Wilson a souffert d’une critique injuste dans le passé, cette heure le venge. Satisfait d’avoir rempli l’espérance universelle, il semble qu’il n’ait plus qu’à descendre de la tribune. Mais non : là où nous estimons sa tâche close, elle vient, pour lui, de commencer. Il y a quelque chose qui est plus essentiel, à ses yeux, que l’entrée de l’Amérique dans la lice, et c’est l’esprit dans lequel elle y entre. Lui qui interrogeait, hier, les nations belligérantes, sur leurs buts de guerre, il entend que son pays, au moment de s’engager dans la mêlée, fasse clairement, péremptoirement, connaître les siens. Et le voici qui les expose, avec quelle souveraine élévation de pensée, avec quelle incomparable maîtrise d’accent ! A sa voix, une Amérique surgit devant nous, en qui plus un trait ne subsiste de l’image caricaturale que tant d’observateurs de passage nous en ont peinte à la volée. Adieu l’Amérique superficielle des brasseurs d’argent et des prospecteurs d’or, hypnotisée dans la poursuite de l’ « omnipotent dollar ! » Salut à l’Amérique foncière, à l’Amérique authentique, à l’Amérique vraie, à celle qui, née du plus grand acte de foi des temps modernes, — la découverte de Colomb, — s’est conçue et affirmée, dès l’origine, comme une patrie des patries pour tous les croyants, pour tous les hommes de bonne volonté, à l’étroit dans les législations tracassières et les horizons bornés de la vieille Europe ; a celle qui s’est battue contre l’Angleterre, avec George Washington, pour revendiquer son indépendance, et qui s’est battue contre elle-même, avec Abraham Lincoln, pour affranchir ses propres esclaves ; à celle que Woodrow Wilson porte en lui, dont il est une des incarnations les plus hautes et les plus complètes, et au nom de laquelle il parle, à cette date culminante de son histoire, non plus au Congrès, mais au monde !

Cette Amérique-là ignore les antiques levains de haines nationales qui sont au fond du conflit européen. Elle n’a ni rancunes à assouvir, ni revanches à exercer. Elle est sans colère comme sans convoitise. Tout ce qu’elle sait, tout ce qu’elle veut savoir, c’est qu’un Gouvernement de proie s’est rencontré, qui, excipant d’un droit divin où le Dieu de la chrétienté n’a rien à voir, émet la monstrueuse prétention d’assujettir le genre humain au joug anachronique sous lequel il maintient un peuple né vassal. Il ne s’agit pas seulement d’empêcher pour le présent que cela soit ; il s’agit de rendre inadmissible à jamais que cela puisse être. Les destinées idéales de l’humanité n’ont chance de se réaliser efficacement que dans la paix. Et la condition nécessaire de la paix, c’est la liberté. Cette condition ne sera établie de façon durable que le jour où le dernier gouvernement despotique se sera effondré, ensevelissant avec lui dans sa chute son instrument d’oppression, le militarisme… Fille aînée de la liberté, l’Amérique se lève pour aider les nations qui sont déjà en possession de ce bien vital à le défendre, et celles qui ne le possèdent pas encore, à le conquérir. Bercée tout enfant entre les bras blancs de la paix, grandie dans son culte, devenue féconde et prospère sous sa loi, c’est par amour de la paix qu’elle accepte la lutte ; elle ne déclare la guerre qu’à la guerre ; elle ne s’arme que pour hâter l’ère du désarmement ; elle ne recourt au canon que dans l’espoir de réduire une fois pour toutes le canon au silence ; elle n’en appelle à la force qu’afin d’abolir le règne de la force et de préparer les voies à l’avènement de la justice ; elle ne rompt avec sa politique traditionnelle d’abstention qu’afin de substituer à la ténébreuse alliance des autocraties, fondée sur des tractations équivoques, le clair concert des peuples libres, fondé sur une mutuelle probité. Son mot d’ordre est :

— Il faut que le monde soit mûr pour la démocratie.

Formule saisissante et neuve qui, demain, s’imposera sans doute comme le mot d’ordre universel. Elle est la première, elle est, si je ne me trompe, la seule qui donne au conflit contemporain toute sa signification, toute sa portée. Quels que soient les objets particuliers pour lesquels les nations de l’Entente versent leur sang, il en est un qui se trouve implicitement renfermé dans tous et qui les dépasse, à savoir ; l’émancipation de l’humanité. Cette guerre est en soi une croisade démocratique. Il appartenait au chef de la démocratie type, il appartenait au plus fervent comme au plus réfléchi des démocrates, il appartenait à un Woodrow Wilson de le voir avec cette pénétration et de le proclamer avec cette hardiesse. Et nunc, reges, intelligite… Ce n’est pas à la légère qu’une réminiscence de Bossuet me traverse ainsi le cerveau. A ce point de son discours, en effet, l’éloquence du Président relève plutôt de la chaire sacrée que de la tribune politique par le souffle intensément religieux qui l’anime. L’auteur du message a conscience qu’il apporte réellement au monde un message, qu’il est l’annonciateur attitré d’un verbe. Et, quand il arrive à la péroraison, nous ne sommes plus en présence d’un homme d’Etat invitant des Chambres américaines à voter une expédition d’outre-Océan, nous sommes en présence d’un missionnaire, disons mieux : d’un pape laïque, exhortant la communion des fidèles à prendre la croix, non pas seulement pour délivrer la Terre Sainte, mais pour convertir la terre entière en une terre libre :

— C’est une effrayante responsabilité que de lancer ce grand pays pacifique dans la guerre, dans la plus formidable et la plus meurtrière des guerres, où la civilisation même court risque de sombrer. Mais la justice est plus précieuse que la paix, et nous tirons l’épée pour les choses qui nous tiennent le plus au cœur, pour la démocratie, pour la liberté des nations, petites ou grandes, pour l’empire éternel du droit, pour l’affranchissement et la sécurité du monde. A une telle entreprise nous pouvons sans regret dédier nos vies, nos fortunes, tout ce que nous sommes, tout ce que nous avons. Soyons fiers que le jour ait lui pour l’Amérique de se dévouer corps et âme aux principes qui l’ont engendrée, en vue de ce bonheur, de cette paix qui lui ont ; de tout temps, été si chers. Que Dieu nous soit en aide ! Il sait que nous n’avons pas le choix d’un autre chemin…

Je m’attends à ce que l’assistance réponde d’une voix, comme au siècle de Pierre l’Ermite :

— Dieu le veut !

Mais n’est-ce pas aussi bien le sens du long, du frénétique hourra dont elle accompagne la sortie du Président ? Il y a quelques secondes d’une exaltation si violente qu’auprès de nous des femmes sanglotent. Sénateurs et députés agitent au-dessus de leurs têtes de menus drapeaux américains ; M. White, le chef de la Cour suprême, faute de drapeau, brandit son feutre mou ; les gens des galeries secouent des mouchoirs. Je note que, parmi les protestataires eux-mêmes, deux ont baissé la nuque en signe de contrition : seul, Robert Marion La Follette persiste jusqu’au bout dans son endurcissement, les bras noués sur la poitrine, la lèvre amère et sarcastique, mâchant de la Comme. Le speaker, cependant, assène sur la tribune trois vigoureux coups de maillet, comme pour y fixer dans le marbre la demi-heure historique dont nous sommes encore tout haletants. Le Congrès est dissous, la journée des journées a pris fin.

— Voilà nos fils les frères d’armes des vôtres, me dit une dame.

Fraternelles également sont les innombrables poignées de mains qu’échangent avec nous nos voisins, nos voisines, et l’on se sépare aux cris réciproques de « Vive la France ! Vive l’Amérique ! » Dans le couloir, nous nous attardons un instant devant l’une des hautes fenêtres qui donnent sur la place, au pied du Capitole. Dehors, le cortège présidentiel s’ébranle pour regagner la Maison Blanche. Nous regardons les automobiles gouvernementales s’éloigner dans l’éclat bleuâtre des lampadaires électriques. Des troupes de cavalerie, mandées, ce matin, de Fort Myer, les encadrent, sabres au clair. Et c’est la première fois, parait-il, depuis des éternités, que le Président des États-Unis rend visite aux Chambres en cet appareil. Il importait de le mettre à l’abri d’une balle pacifiste, partie de quelque browning germanophile.

Mais les derviches hurleurs du pacifisme se sont évaporés, il faut croire, car, lorsque nous nous retrouvons en plein air, les avenues de Washington, aux nobles perspectives versaillaises, s’étendent larges et vides, retombées à la solitude, au silence. Après nos huit ou neuf heures de claustration dans une enceinte physiquement et moralement surchauffée, qu’il fait bon marcher à la fraîcheur nocturne, les narines ouvertes, le cœur battant, l’âme comble à déborder des sublimes émotions que nous venons de vivre ! Une forte brise d’Occident, levée sans doute avec le soir, a désagrégé la banquise des nuages et creusé dans ses flancs un golfe d’azur sombre où vogue une lune resplendissante, taillée en trirème d’argent. Au sommet d’un des principaux hôtels de la ville flotte un gigantesque étendard constellé qui, puissamment éclairé d’en dessous par un projecteur invisible, semble épandre vers l’Est, là-bas, dans la direction de l’Europe, une pluie d’astres.
VII. — PREMIERS ECHOS

Une semaine, — la Semaine Sainte, doublement sainte, — s’est écoulée depuis le message du 2 avril. Quels échos a-t-il durant cet intervalle éveillés dans le pays ? Le premier témoignage que j’en recueille m’arrive d’une femme qui passe à juste titre pour une des plus représentatives de son sexe en Amérique. Alors que je n’avais qu’un bien faible espoir d’être admis à la session du Congrès, j’avais prié Mme Miller, dont la place y était marquée d’avance, de me communiquer ses impressions. Je viens de recevoir sa lettre. Après avoir esquissé l’attitude du Président et caractérisé « la dignité de sa parole, d’autant plus dramatique qu’elle excluait plus sévèrement tout artifice oratoire, » Mme Miller écrit, en ce qui la concerne :

« Pour moi, ce fut un grand, douloureux, terrible moment. Je me retraçais en imagination la brillante carrière parcourue par l’Amérique dans l’espace de ces dix ou quinze dernières années, je me peignais la prospérité de son peuple, sa vie facile, exempte de souci, et je songeais : C’en est fait de ces temps heureux ! Devant nous, je ne voyais que brouillards ténèbres, et la plongée dans l’inconnu. Je me demandais s’il était à ce point conforme aux véritables intérêts de l’humanité que nous épousions, nous aussi, la guerre comme une rançon nécessaire du droit, ou s’il n’eut pas été plus avantageux pour le monde qu’il demeurât du moins un asile intact au milieu de l’univers en feu. La question ne se pose plus. Aujourd’hui que nous nous sommes jetés à notre tour dans la fournaise, nous devons être convaincus que nous agissons pour le mieux. Mais ce n’est pas ainsi que l’on pacifiera le globe : il n’est pas au pouvoir de la force d’enfanter la paix. »

Ces lignes trahissent évidemment plus de tristesse que d’enthousiasme. Et, si tel est le sentiment d’une Américaine de l’Est, fine, distinguée, amie passionnée de la France, comme Mme Miller, on devine quel doit être celui d’une Américaine de l’Ouest, professant, avec les préjugés anti-européens, les idées sociales et politiques de miss Jeannette Rankin. A la séance de vendredi, où la Chambre a voté la guerre, la « Dame du Montana, » invitée à se prononcer par oui ou par non, a fondu en larmes, puis s’est écriée : — Je me range avec ma patrie, mais je ne puis voter la guerre.

La presse a beaucoup raillé ces « treize mots, » mais combien de femmes à travers l’Amérique, qui, dans le secret de leur conscience, les ont approuvés ! Voici, en revanche, une note qui rend un son quelque peu différent. Elle émane d’une mère que le message présidentiel est allé toucher sur l’autre versant des Montagnes Rocheuses, en Idaho. Parlant à un « meeting » de ses pareilles, pourvues comme elle de fils en âge de servir, Mme Erwin leur a tenu ce langage :

— Pendant près de cinquante ans, j’ai vécu en paix et en joie sous les plis du drapeau étoile. J’ai construit un foyer, élevé une famille, et cela grâce aux ressources que m’offrait en abondance ce grand pays d’églises, d’écoles et de secourables institutions de toute sorte. Quel sacrifice a-t-il exigé de moi en échange de ces cinquante années de bienfaits ? Pas un. Aujourd’hui il me demande mon enfant. Puis-je hésiter à le lui donner ? Non : puisqu’il lui faut nos fils, qu’il les prenne. Envoyons-les-lui, en les couvrant de plus d’applaudissements que de pleurs. De cette façon, lorsqu’ils seront sur la rive européenne, en train de monter quelque garde solitaire, et que leur souvenir revolera vers la maison, nous serons heureuses de penser que chacun d’eux aura droit de se murmurer à lui-même : « Dieu ! la brave maman que j’ai ! Dire qu’elle avait le cœur de battre des mains à mon départ ! C’est le moins que je me montre aussi vaillant qu’elle. »

Et maintenant, écoutons les hommes. Chez ce peuple de foi, les ministres des divers cultes sont réputés pour les porte-parole les plus incontestés de l’opinion. C’était hier dimanche de Pâques. Les feuilles de ce matin publient de nombreux extraits des sermons débités à cette occasion du haut des chaires protestantes. La plupart des orateurs ont emprunté leur thème à un rapprochement tout indiqué entre le grand drame religieux d’il y a dix-neuf cent dix-sept ans et celui qui bouleverse une fois de plus la terre pour en renouveler la face. Comme alors, les hommes de volonté droite sont conviés à ceindre leurs reins, afin de faire prévaloir la loi divine de paix et d’amour contre les puissances diaboliques de haine et de destruction. C’est ce que développe avec une particulière éloquence le Dr Manning, recteur de Trinity-Church à New-York. Et il conclut : — Nous avons fêté plus d’un beau Jour de Pâques dans le passé, mais celui-ci les éclipse tous. Le message pascal revêt pour nous une splendeur inusitée et singulièrement plus pénétrante, à cette heure où l’Amérique se lève pour obéir à l’ordre précis de Dieu lui enjoignant de se vouer sans restriction à une grande tâche, d’accomplir, à n’importe quel prix, un grave et inexorable devoir. N’est-il pas étrangement significatif que sa détermination finale de revendiquer sa part dans le conflit universel ait été prise le Vendredi-Saint, c’est-à-dire le jour où le plus auguste sacrifice fut consommé pour le salut du monde ? Le Président des États-Unis l’a proclamé : c’est dans cet esprit de sacrifice, c’est pour partager la commune souffrance et le commun fardeau, c’est pour aider au succès de la juste cause que nous avons embrassé la lutte. Jamais peuple ne partit en guerre avec une âme moins agressive ni plus désintéressée. Nous sommes les servants d’un idéal, et cette mission nous suffit. Si nous y mêlions des préoccupations égoïstes, j’ose affirmer que nous ne mériterions plus le nom d’Américains.

Du côté catholique, la seule voix qui, jusqu’à présent, se soit fait entendre est celle de l’archevêque de Moston, Mgr O’Connell. Dans une Lettre pastorale où éclate par moment la vieille fougue inapaisée de ses ancêtres, les rudes et belliqueux O’Connell d’Irlande, il adresse aux fidèles de son diocèse un appel tout vibrant de patriotisme, qui est presque autant d’un soldat que d’un prélat, comme on en jugera par cette page :

« Il n’y a plus aujourd’hui qu’un sentiment possible : le sentiment de l’union absolue. L’Amérique est en guerre : elle a, par conséquent, besoin de nous tous ; elle a besoin que chaque homme, que chaque femme, que chaque enfant se serrent étroitement autour d’elle pour la fortifier, lui donner du cœur, jusqu’à ce que l’heure de son épreuve soit passée et que celle de son exaltation soit venue. Donc, après l’agenouillement de la Semaine sainte, debout ! Le Calvaire nous a enseigné la beauté du sacrifice. En avant pour Dieu et pour la nation ! Que ce soit là notre cri. Ni la rancune, ni la haine ne doivent ternir la pureté de nos armes. Loué soit l’amour de la liberté, de la féconde liberté, ce don de Dieu, que plus qu’aucune autre terre notre pays a chérie, pratiquée, défendue ! Que sa généreuse vertu accélère notre pouls et fasse palpiter notre cœur d’une piété filiale encore plus ardente envers l’Amérique ! Nous sommes de toutes les races, mais nous n’en formons dorénavant qu’une : la libre race américaine. Tout ce qu’il est en notre pouvoir d’accomplir, au nom de l’honneur et de la justice, il faut que nous l’accomplissions jusqu’au bout, pour la confusion de nos ennemis et l’ennoblissement de notre drapeau. Le Christ est ressuscité. Il a triomphé de l’iniquité et de la tombe. Ayons les yeux fixés sur le ciel où il trône dans sa gloire et puisons à nouveau dans l’histoire de sa Passion et de son Triomphe la plus grande, la plus inspiratrice des leçons, à savoir : que le mal est infailliblement vaincu par le courage qui a sa source dans la foi, que la mort n’épouvante pas le vrai chrétien, et que les richesses passagères de ce monde ne sont rien en comparaison des choses qui durent à jamais. Là-dessus, assez parlé ! Aux actes ! Que Dieu garde l’Amérique et la bénisse ! »

Il était difficile de lancer avec plus d’énergie le coup de clairon du ralliement. Mais je ne vois pas que l’intrépide exemple de l’archevêque de l Bston ait provoqué des imitateurs. Ni le cardinal Gibbons, ni le cardinal Farley n’ont ouvert la bouche. A New-York, où vingt-cinq mille personnes se pressaient à l’office de Pâques, sous les voûtes aériennes de la cathédrale de Saint-Patrick, le prédicateur s’est renfermé dans des considérations doctrinales, sans se permettre une allusion aux événements capitaux dont Washington vient d’être le théâtre.

Il est manifeste que, dans l’ensemble, le haut clergé catholique se tient sur la réserve. Nul doute, d’ailleurs, qu’il ne se trouve dans une situation plutôt délicate. Son troupeau spirituel est, comme lui-même, composé, en presque totalité, soit de descendants d’Allemands, soit de descendants d’Irlandais. Comment persuader les premiers de se retourner du jour au lendemain contre le berceau de leurs pères ? Et le problème est peut-être encore plus ardu pour ce qui regarde les seconds. Non que la guerre ait en soi rien qui leur répugne. Tant s’en faut. Des Irlandais ont beau s’américaniser, ils ne renoncent point pour cela aux instincts combatifs de leur race. Frais débarqués de leur île, ils commencent, dit-on, par s’enrôler dans la police afin d’avoir de temps à autre quelqu’un sur qui taper, et l’on cite cette réponse de l’un d’eux à qui l’on demandait sa conception de l’Enfer : « Une mêlée dont je serais condamné à demeurer le spectateur éternel, sans avoir le droit d’y prendre part. » Des gens de cet acabit ne sont pas précisément du bois dont on fait les pacifistes, à moins que ce soient des pacifistes militants, au sens nullement figuré du terme. Joignez qu’il n’y a pas d’Américains plus patriotes. Tout n’est pas galéjade dans, la prière que l’on prête à la vieille Irlandaise qui, chaque soir, remerciait Dieu d’avoir créé l’Amérique pour le compte des Irlandais. Ils savent ce qu’ils lui doivent, à cette Amérique rédemptrice, et n’aspirent qu’à le lui prouver. C’est le cœur en fête qu’ils courraient se battre pour elle, si seulement se battre pour elle ce n’était pas aussi se battre pour l’Angleterre.

— Ah ! l’Angleterre ! Elle est, en vérité, leur bête noire, la malédiction de leurs jours et le cauchemar de leurs nuits. Ils la poursuivent d’une exécration historique, la plus inexpiable de toutes, parce qu’elle s’obstine à rendre les générations présentes responsables des crimes passés. Cette exécration, les politiciens de l’Irlande ne manquent naturellement pas de l’aiguiser et de l’exploiter. Dès 1914, Roger Casement traversait la mer pour démontrer à ses congénères transatlantiques que le salut de la verte Erin était indissolublement lié à la victoire de la sombre Allemagne. Puis, ç’a été la propagande enflammée des apôtres du Sinn Fein, d’autant plus dangereuse qu’elle avait pour elle l’auréole du martyre attachée aux victimes de la Pâque Sanglante. Le hasard veut que les États-Unis scellent leur pacte de solidarité avec les Puissances de l’Entente, — et donc avec l’Angleterre, — justement la même semaine où, l’an dernier, les fusils anglais tiraient sur les insurgés de Dublin. Les Irlando-Américains modérés se sont bornés à signaler la coïncidence ; les autres en ont profité pour organiser à New-York, dans Carnegie Hall, une cérémonie commémorative de la révolte dublinoise, qui s’est terminée par l’envoi au Président Wilson d’une pétition ainsi conçue :

« En juillet 1775, le Congrès continental d’Amérique adoptait une adresse au peuple irlandais, dans laquelle il était dit : « Nous sommes vivement désireux de nous concilier la bonne opinion des citoyens qui font profession de vertu et d’humanité. Aussi tenons-nous à vous renseigner sincèrement sur les motifs auxquels nous obéissons, afin de vous mettre à même d’apprécier en pleine connaissance de cause et en toute impartialité les raisons de notre querelle. » Or, aujourd’hui, date du premier anniversaire de la Rébellion de Pâques en Irlande, des citoyens américains de sang irlandais s’adressent au peuple américain, en s’appropriant à leur tour le langage jadis employé par le Congrès continental. Soucieux de réfuter la version anglaise et les faussetés qu’elle colporte au sujet de cette rébellion, nous vous plaçons sous les yeux les faits authentiques, afin qu’étant correctement informés, vous soyez à même d’apprécier en toute impartialité les motifs qui ont poussé les héros de la semaine pascale irlandaise à risquer, à perdre leur vie… En commémorant leur héroïsme, c’est à notre conscience d’Américains que nous obéissons, car les coups portés à la domination anglaise en Irlande ont tous été frappés au nom de la doctrine américaine du droit des hommes et de l’indépendance des peuples… Vous avez hautement annoncé, monsieur le Président, que l’Amérique entrait dans le conflit mondial pour travailler à l’affranchissement des petites non moins que des grandes nationalités. Il n’y a pas de petite nationalité qui ait plus longtemps souffert que l’Irlande, il n’y en a pas qui ait été plus impitoyablement traitée. Que l’Amérique s’arme donc pour la délivrance de l’Irlande ! Telle est l’instante prière de tout Américain qui a dans les veines du chaud sang rouge de Celte irlandais. »

On ne saurait être plus explicite. Ce que réclame cette pétition, rédigée par un vénérable magistrat de la Cour d’appel de New-York, le juge Goff, et volée à l’unanimité par les membres du Clan-Na-Gaël (Clan des Gaëls) et du Cumann-na-Bann (Conseil des femmes d’Irlande) c’est la guerre, certes, mais la guerre contre les Anglais. Le Président s’attendait-il à cette interprétation pour le moins originale de son message ?

Nous en devisons, ce soir, à table, avec le colonel Dunlap, dans un de ces jolis cottages de brique pourpre, enguirlandés de vigne vierge, que la libéralité du gouvernement américain fournit à ses officiers. Le colonel Dunlap commande un régiment de fantassins de marine, correspondant à nos « marsouins. » Il rentre de Porto-Rico, dont les habitants ont supplié les États-Unis de les prendre sous leur égide, et espère cingler sans tarder vers la France, où sa femme projette de se rendre de son côté pour se consacrer à la rééducation des aveugles.

— Oh ! — fait-il avec un haussement d’épaules, — le Président en a vu bien d’autres. Comme-il a lui-même de ce sang rouge dont s’enorgueillit votre juge, il en connaît le fort et le faible, soyez tranquille. Ce n’est pas la première fois qu’il a maille à partir avec les hallucinés qui cultivent chez nous le Sinn Fein en amateurs. Il y a sept mois à peine, un de leurs chefs de bande, Jeremiah O’Leary, lui décochait, au cours de sa deuxième campagne présidentielle, un télégramme insultant où il lui signifiait que les Irlando-Américains, flétrissant sa politique pro-anglaise, le reniaient comme un faux frère. Woodrow Wilson riposta, si vous vous en souvenez, du tac au tac : « Je me sentirais mortifié de vous compter, vous ou quelqu’un de votre sorte, au nombre de mes électeurs. Puisque vous avez des relations avec tant d’Américains déloyaux, et que, moi, je n’en ai aucune, veuillez, s’il vous plaît, leur transmettre ma réponse. » Crânement envoyé, n’est-ce pas ? Jérémiah O’Leary en fut pour sa jérémiade, et le Président fut réélu.

— Malgré les Irlandais ?

— Non, avec le concours de la plupart d’entre eux… Vous n’étiez pas ici, en mai 1914, lors de l’inauguration, à Washington, de la statue du commodore John Barry, un des émigrés d’Irlande qui ont le plus honoré la marine américaine, le hardi navigateur que hanta la découverte du Pôle Nord ? J’ai encore toute vive dans la mémoire la belle déclaration que fit, devant le monument, le président Wilson : « Cet homme, dit-il, n’était pas un Irlando-Américain : c’était un Irlandais qui était devenu un Américain. Je ne crains pas de me porter garant que, lorsqu’il avait à voter sur une question, il se déterminait d’après l’aspect qu’elle présentait pour cette rive-ci du l’Océan, non d’après celui qu’elle présentait pour la rive opposée. Là est à mes yeux la pierre de touche du vrai Américain : qu’il vote ou qu’il se batte, il n’a dans le cœur et dans la pensée qu’une image : celle des États-Unis. » Eh bien ! croyez-m’en : dans le fond, les Irlandais américanisés sont de cet aloi : c’est dans cet esprit qu’ils ont volé hier, c’est aussi dans cet esprit qu’ils se battront demain. Et, si d’aventure il s’en trouvait parmi eux qui voulussent continuer à braver la nation, je ne les plaindrais pas moins que les Américains de parents allemands qui persisteraient à comploter contre elle. J’entends de bonnes âmes qui s’effarent de ce que feront les Germano-Américains ; moi, j’aurais plutôt peur de ce qu’on leur fera. Il en est sans doute qui plastronnent encore pour le moment. « Sachez qu’il y a vingt-cinq millions d’Allemands en Amérique ! » rappelait, l’autre jour, un Germano-Américain à un Américain sans trait d’union ; mais vous avez lu la réplique de ce dernier : « Sachez qu’il y a en Amérique vingt-cinq millions de réverbères. » Ce ne sont pas là de vains mots : le geste suivrait vite. Nous avons la patience longue, en ce pays, — et, pour peu qu’on en abuse, la main prompte. On n’aura, d’ailleurs, pas lieu d’en arriver à ces extrémités.

« Quelques petites incartades sont peut-être inévitables au début ; mais l’Amérique n’aura pas plus tôt entonné sa chanson de marche que tout le monde sans exception lui emboîtera le pas. Pour en revenir aux Irlandais, vous avez pu constater que c’est un des leurs, M. Malone, regardé jusqu’ici comme un pro-germain avéré qui, en sa qualité de maître de port, a dû procéder, vendredi, à la saisie des navires allemands dans les bassins de Hoboken : si désagréable que fût pour lui la corvée, avouez qu’il s’en est acquitté à son honneur…

Oui, et la scène, a bord du Vaterland, fut même, paraît-il, assez impressionnante. Officiers et matelots s’étaient massés sur le pont supérieur du bateau monstre, en grande tenue, pour recevoir les autorités de la douane américaine. Le commandant Hans Ruser eut un sourire attristé, en voyant s’avancer vers lui M. Malone, son ami d’ancienne date ; les deux hommes se serrèrent vigoureusement la main en silence, puis le maître du port annonça :

— Nous avons ordre de prendre possession des navires internés, et nous allons le faire, pour ce qui est du vôtre, commandant Ruser, de manière à vous occasionner le moins de dérangement possible.

— Je vous remercie de la considération que vous voulez bien me témoigner, répondit le loup de mer hambourgeois. Nous sommes prêts, monsieur. Agissez selon vos instructions.

Lorsque les formalités de la livraison furent accomplies, comme il était l’heure de déjeuner, M, Malone invita tous les officiers à luncher avec lui dans un des hôtels de Hoboken, leur offrit le cigare des dernières cordialités et, l’agape close, les remit à l’escorte chargée de les conduire au lazaret d’Ellis Island. Pendant ce temps, des équipages américains s’installaient dans les paquebots dégermanisés où, depuis lors, ils brossent, grattent, peignent, astiquent à qui mieux mieux. La machinerie, que les Allemands avaient eu soin d’endommager, nécessitera de grosses réparations, mais les ingénieurs assurent qu’aux approches de l’été la flotte entière, ressuscitée et rebaptisée, sera en mesure d’appareiller pour l’Europe, avec les premières troupes.

Le vœu du jeune Campbell va devenir une réalité.


VIII. — LES COULEURS FRANÇAISES

Mercredi, 11 avril.

J’ai dit comme la mer découpe et cisèle le paysage, aux alentours d’Annapolis : elle le fouille, à proprement parler, en tous sens. Vous pensez vous en être écarté de très loin, l’avoir perdue derrière des successions de collines, et, brusquement, elle brille à vos pieds, enchâssée dans un creux de vallon verdoyant, ainsi qu’une perle liquide dans une émeraude. En explorant, ce tantôt, la campagne, je suis tombé au crépuscule sur une de ces anses profondes et secrètes, qui, dans son miroir introublé, semblait refléter encore toute la solitude, tout le mystère de l’Amérique des âges indiens. Ne sachant au juste comment regagner la ville par le plus court, j’ai cherché une habitation où me renseigner. Il n’y en avait qu’une, et sur l’eau même, contre la berge : c’était, en effet, un house-boat, une de ces maisons flottantes dont les pêcheurs de la Chesapeake font usage à la fois comme d’une embarcation et d’un logis. Je franchis la passerelle de communication et explique mon embarras à la famille en train d’achever son repas du soir :

— Donnez-moi une minute, me répond obligeamment le père, un type classique d’Oncle Sam, les lèvres rases, mais le menton orné d’une barbiche à deux pointes : je vous mettrai moi-même sur le chemin.

Et, après m’avoir avancé une chaise :

— Nous parlions de la guerre… Avez-vous aussi, dans vos parages d’Annapolis, remarqué le signe ?

— Quel signe ?

— Celui qui s’est montré sur l’horizon, vers les onze heures, dans la nuit de samedi à dimanche… Les gens d’Arundel, à une lieue d’ici, ont prétendu qu’il avait la forme d’une croix. Nous, quand nous l’avons aperçu’, mes garçons et moi, en allant poser les filets, il nous est apparu sous l’aspect d’un arc-en-ciel très pâle, d’un arc-en-ciel lunaire. Arc ou croix, d’ailleurs, il n’importe : c’est, en tout cas, la manifestation que Dieu est avec l’Amérique dans cette guerre, n’est-il pas vrai ? Le propos du Marylandais m’a instantanément ramené en Bretagne, où un, phénomène identique se produisit dans l’automne de 1914. Lors de la grande marée de septembre, les femmes de Port-Blanc vaquaient le long des grèves à la pêche nocturne du lançon, quand, levant la tête, elles virent tout à coup se dessiner sur les nuages, dans la direction du large, une immense courbe d’argent, jetée comme un pont de lumière entre deux des Sept-Iles : émerveillées par le prodige, elles se prosternèrent dans le sable humide, en criant : « Nos hommes seront vainqueurs ! » Je raconte l’histoire à mon hôte qu’elle est si propre à confirmer dans son sentiment. Sa famille et lui s’entre-regardent quelques moments en silence :

— Ça, fait-il, excusez ma question, mais en quel pays est-ce, la Bretagne ?

— En France.

— Seriez-vous Français ?

— Je le suis.

— Oh ! bien, cela va donc vous intéresser d’apprendre que vos couleurs sont entrées, ce soir, dans la Baie.

Je répète machinalement après lui :

— Nos couleurs ?… Dans la Baie ?…

— Bleu, blanc, rouge, oui !… Demandez à mes fils… Le croiseur qui les arbore est mouillé dans le grand chenal… Au reste, de la traverse que je vais vous indiquer nous pourrons distinguer son feu.

Nous sortons. Le jour se meurt en teintes évanescentes de topaze et d’améthyste dans la mystérieuse lagune marine, et les bois où nous pénétrons sont déjà noirs de nuit. Au sommet d’un raidillon, les arbres cessent : nous avons atteint la lisière des cultures. L’homme s’arrête :

— Vous êtes sur la route. Ces lumières toutes proches sont celles d’Annapolis… Et maintenant, retournez-vous… Ce fanal, là-bas, dans le Sud-Est, c’est votre croiseur.

Je suis le mouvement de son doigt, et, en clignant des yeux, je finis par discerner dans le lointain des eaux assombries le tremblotement d’une lueur minuscule, incertaine, à peine perceptible. Ce n’est qu’un point igné, moins que rien ; mais, pour moi, la vastitude des ténèbres commençantes en est comme incendiée. Le cœur me saute dans la poitrine : la France, toute la France est là !

Le temps de remercier mon guide, et je m’enfuis d’une course annoncer la nouvelle à ma femme. Celle-ci me guette du perron, dans le cadre éclairé de la porte. Elle a reconnu mon pas sur le gravier de l’allée, et, avant que j’aie proféré un mot, me lance d’un accent joyeux :

— La Jeanne d’Arc est ici !

Comment le sait-elle ? Par un billet du contre-amiral Eberlé qui m’écrit : « Votre marine, toujours galante, vient jusque chez nous au-devant de la nôtre : le croiseur cuirassé Jeanne d’Arc est en rade. Je fais visite demain après-midi à son commandant, avec mon état-major. Persuadé que vous aurez plaisir à vous retremper parmi des compatriotes, je vous propose de nous accompagner et vous donne rendez-vous sur la cale de l’Académie à deux heures précises, si vous n’avez pas d’autre, engagement. » Ah ! que je vous sais donc gré, amiral, de me ménager pareille joie ! J’aurais tous les engagements du monde qu’ils ne compteraient pas pour un fétu, en comparaison.


Jeudi, 12 avril.

J’ai rêvé dans la nuit que j’étais au Port-Blanc avec le pêcheur marylandais à tête d’Oncle Sam, que nous gravissions ensemble, à la brune, un des crec’hs, un des épaulements pierreux de cette côte de Manche, et que, de la cime, nous assistions au plus fantastique des spectacles : toute une flotte de vaisseaux mastodontes, battant pavillon américain, défilait sous un arc-de-triomphe en clair de lune, traînée, eut-on dit, par une jeune fille qui marchait sur la mer en déployant un pennon aux couleurs de France.

— Ce sont, commentait le pêcheur, les cent quatre-vingt-onze bateaux allemands saisis en Amérique : ils vont débarquer à Brest des milliers et des milliers de nos « boys » en kaki, et Jeanne d’Arc pilote en personne le convoi…

Ce matin, dans la rue d’ordinaire si calme, des gens s’interpellent sous nos fenêtres : — Hello ! Avez-vous vu les marins français ?

Il en est donc descendu à terre ? Nous sortons dans l’espoir de les rencontrer. Il fait gai soleil ; des souffles légers éventent les feuillages déjà bruissants. L’avenue qui mène à la grille de l’Ecole a des profondeurs ombreuses de tunnel végétal. Comme nous y arrivons, un « col-bleu » en débouche, nous faisons route avec lui. Chemin faisant, nous bavardons, ou plutôt je l’incite au bavardage. Ses paroles n’ont rien d’historique, certes : avec quelle avidité pourtant je les bois ! Ceux-là qui ont connu les longues expatriations pendant la guerre me comprendront… Et, au demeurant, si ! Ce matelot quelconque appartient à la grande histoire : n’est-il pas de l’équipe à qui restera désormais acquis l’enviable honneur d’avoir, la première, renoué, à cent quarante ans d’intervalle, l’ancienne fraternité d’armes de la marine française et de la marine des États-Unis ? Il nous narre comme quoi la Jeanne d’Arc, partie de France en septembre 1916, sous les ordres de l’amiral Grasset, a erré des mois dans l’Atlantique à la recherche d’un « raider » allemand « qui n’a montré ni son avant, ni son arrière ; » comme quoi, après avoir ainsi « bourlingué par des temps de chien, » elle est entrée au mouillage à la Martinique « où on a moisi ; » comme quoi, elle a été ensuite expédiée aux Bermudes, pour y contempler des rochers « pas très différents, ma foi ! de ceux des Triagoz ; » comme quoi, elle y a été rejointe un beau jour par un cuirassé anglais, le Léviathan, ayant à son bord l’amiral Browning ; comme quoi, enfin, les deux croiseurs ont fait cap, de conserve, sur l’Amérique… A Hampton Roads, en aval de la Baie, on a débarqué les amiraux qui ont immédiatement pris le train pour Washington ; puis la Jeanne d’Arc a remonté le chenal, tandis que le Léviathan, lui, « se tirait des hélices, » et voilà !

… A deux heures précises, la pétrolette affectée au service spécial du « superintendant » a démarré du quai académique. Elle ne fend pas l’eau, elle la frôle, semble-t-il, comme une libellule. Nous longeons au vol des mufles d’énormes caïmans gris, qui sont des contre-torpilleurs au repos, glissons dans l’ombre de la Reina-Mercedès,, — une capture de la guerre espagnole, déchue au rang de ponton, — et piquons vers le large. Les rives, de chaque côté, vont s’écartant, bientôt réduites, dans la distance, à un liséré de verdure tendre que souligne un liséré de sable ocreux. Passé le phare de Greenbury dont la structure a la forme d’un colombier pour oiseaux de mer, nous sommes dans une véritable Méditerranée aux petites vagues courtes et frisottantes. Devant nous, dans le poudroiement doré de l’horizon, s’estompe une silhouette d’un bleu vaporeux, qui peu à peu se matérialise et prend corps : c’est la Jeanne-d’Arc. Elle nous a elle-même repérés, car cinq ou six notes de clairon rebondissent jusqu’à nous sur l’eau sonore et font tressaillir en moi chacune des fibres de mon être. Sa masse grandit, grandit, s’érige maintenant, à trois, puis à deux encablures, en une puissante forteresse d’acier bruni. Comme elle se présente par le travers, on distingue le moindre détail de sa coque, de ses agrès. Tout un champ de coquelicots fleurit aux bérets de ses hommes de bordée, groupés sur la « plage » d’arrière. Et voici qu’au-dessus d’eux, à la drisse du mât d’artimon, grimpe agilement une chose ailée, vivante, frémissante, qui soudain flamboie d’une triple flamme dans le ciel d’or, — le drapeau ! Les officiers américains se sont découverts pour lui rendre son salut. Un d’eux se penche à mon oreille :

— Comme elles sont belles et nobles, vos couleurs françaises !

J’ai la gorge trop serrée pour répondre ; toute mon âme s’est réfugiée là-haut, dans les plis de l’étamine sacrée et palpite avec elle dans l’espace… Lorsque nous accostons au pied de l’échelle, le contre-amiral Eberlé pousse la courtoisie jusqu’à vouloir que je le précède :

— S’il vous plaît… Vous êtes mon hôte.

— Pardon, nous ne sommes plus en Amérique, nous sommes en France. Je suis chez moi.

Chez moi ! Je ne croyais pas, en vérité, si bien dire. Durant les présentations, à la coupée, il suffit que le commandant Juin articule le nom du « médecin principal Aurégan » pour que je me sente tout à coup replongé dans mes sources premières, aux plus purs, aux plus poétiques jours de ma lointaine enfance villageoise :

— Seriez-vous des Aurégan de Ploumilliau, par hasard ?

Il en est. Et, sans nous être jamais vus, nous nous reconnaissons. Encore qu’il soit plus jeune ou moins âgé que moi de quelques années, nous avons le même passé, riche des mêmes souvenirs. Les évocations se pressent sur nos lèvres ; la réalité actuelle s’est dissoute, évanouie ; nous revivons le divin autrefois, nous reconstruisons autour de nous les paysages aimés, nous ressuscitons les chers fantômes… Un timonnier, la main au béret, nous réveille de notre somnambulisme à deux :

— Messieurs, le Champagne est servi.

Dans le salon tendu de vieux rose, où se joue le scintillement du soleil renvoyé à travers les hublots par les vagues, les deux marines, unies désormais pour une lâche commune, se portent un toast réciproque, gravement, simplement, sans discours ni apparat :

— A la grande Amérique ! prononce le commandant Juin.

— A la glorieuse France ! réplique le contre-amiral Eberlé. Le docteur Aurégan et moi, en choquant nos verres, nous nous permettons d’ajouter tout bas :

— Et à notre vieux Ploumiiliau !…

Sur le désir de mes nouveaux amis, je laisse le « superintendant » repartir sans moi et m’attarde une couple d’heures de plus auprès d’eux. Suspendus depuis un semestre entre les deux hémisphères, ils ont soif de savoir où en sont les événements dans l’un comme dans l’autre, car, pendant toute leur fastidieuse odyssée, ils ont été privés de journaux et presque de lettres. J’improvise à leur intention une chronique sommaire des faits les plus marquants ; eux, à leur tour, me retracent les misères de leur longue errance : la bourrasque à jet continu ; la sarabande des objets dans les chambres étroites, encriers, livres, souliers dansant une gigue effrénée de la table au lit et du parquet au plafond ; la nuit, défense d’allumer, la vie à la lanterne sourde dans les dédales oscillants du pont ; et, brochant sur le tout, la perpétuelle incertitude du lendemain, le risque incessant d’être torpillé… Aussi, quel soulagement quand ils ont appris qu’à cette course sans but on imprimait enfin une orientation, et qu’ils étaient dépêchés quelque part pour y. servir a quelque chose ! L’Amérique leur est apparue comme une terre promise. Ils y ont été accueillis, dès Hampton Roads, avec un enthousiasme d’autant plus significatif qu’il ne, s’adressait manifestement qu’à eux seuls, à l’exclusion de leurs collègues anglais. On avait des paroles de politesse pour les marins du Léviathan, mais le cri du cœur était pour ceux de la Jeanne-d’Arc. L’amiral Browning en conçut-il de l’aigreur ? Toujours est-il qu’aussitôt débarqué, il enjoignit à son bateau de quitter incontinent les eaux américaines et de rebrousser chemin sur Halifax. Pendant que les matelots britanniques viraient de bord au milieu de l’indifférence universelle, la ville entière acclamait nos « cols-bleus, » tout de suite adoptés comme des, frères par les « Mlle jackets. » Sentimentalement du moins, la coopération navale entre la France et l’Amérique était déjà plus qu’établie… »


Lundi, 16 avril.

Dernier jour d’une mémorable semaine qui aura été proprement, pour Annapolis comme pour nous, celle de la Jeanne d’Arc. Entre le croiseur français et notre foyer américain d’Ogle Hall a fonctionné de façon quotidienne ou peu s’en faut une sorte de va-et-vient moral. J’ai vécu dans la communion de mes compatriotes des heures profondes, des heures ineffaçables. Je ne puis songer à les fixer toutes. Mais comment passer sous silence certaine soirée du vendredi 13 avril ? Il y a, quoi qu’on en dise, des vendredis 13 qui sont fastes.

Dans l’après-midi, les dames d’Annapolis avaient organisé une séance de cinéma pour les hommes de l’équipage qui étaient de permission à terre, et l’on m’avait demandé, à coite occasion, de leur adresser quelques mots dans leur langue, avec prière, surtout, d’obtenir d’eux qu’ils chantent la Marseillaise. Je leur lis donc un court « speech » en français ; puis, comme la plupart des faces que j’avais devant les yeux étaient indubitablement frappées à l’effigie de la Bretagne, je ne manquai pas de terminer par une demi-douzaine de phrases en breton, — ce qui me valut, à moi, sous la forme d’un « triple ban » trois fois répété, le plus retentissant des succès oratoires, et aux Annapolitains une Marseillaise braillée d’une telle ardeur que les murs de la salle, j’imagine, en répercutent encore les échos. Le soir, nous dînions sur la Jeanne d’Arc avec l’état-major du navire et descendions ensuite finir la veillée au carré des officiers, — le « coin de la jeunesse, » comme l’appelait le commandant Juin, « un joyeux ménage de garçons, » comme le qualifiaient eux-mêmes ses occupants. Assis autour d’une table de réfectoire, sous les poutrelles de fer d’une pièce basse, dans un clair obscur à la Rembrandt, nous causions à bâtons rompus, tout en dégustant le café, voire les liqueurs variées, que versait à li ronde l’enseigne imberbe préposé au rôle de la « demoiselle de la maison. » À propos d’une réception offerte, ce même après-midi, aux aspirants du bord par leurs camarades de l’Académie navale, et où ils s’étonnaient de s’être très vite trouvés at home, nous en étions venus à disserter des affinités à base celtique de l’âme française et de l’âme américaine. Ces messieurs avaient été particulièrement touchés du culte, sinon de l’idolâtrie, que l’on semblait afficher partout pour notre langue. Cela m’induisit à leur conter une de mes expériences les plus caractéristiques de conférencier français aux États-Unis.

C’était en 1907, à Minnéapolis, dans le Nord, presque sur la frontière canadienne, en plein cœur de janvier, par un froid de loup et quelque trois ou quatre pieds de neige. Malgré l’intempérie, le public était accouru nombreux et, comme à son habitude, écoutait avec ferveur. Mais les plus visiblement intéressées étaient deux vieilles dames situées au premier rang, deux vénérables jumelles aux pommettes en Heur sous des cheveux aussi blancs que la neige du dehors : leur attention paraissait captivée au point que leurs lèvres imitaient le mouvement des miennes. La conférence terminée, une d’elles me confia, en anglais, qu’à leur âge et par cette saison, elles n’avaient pas hésité, sa sœur et elle, à braver un trajet de quatre heures en chemin de fer pour y. assister. Je ru devoir m’enquérir si elle leur avait donné toute satisfaction.

— Oh ! fit-elle avec une humilité exquise, — nous étions certaines, par avance, de n’en point comprendre une syllabe. Mais nous avons eu ce que nous désirions si fort, depuis si longtemps : nous avons entendu la musique de la langue française…

Ce fut un lieutenant de vaisseau qui se chargea de tirer la moralité de mon récit, en s’écriant :

— Voilà des choses dont on aurait besoin de se douter en France !

Et le commandant en second déclara :

— A votre place, moi, j’aurais embrassé les deux bonnes vieilles.

Il n’était pas loin de minuit quand nous nous décidâmes, non sans regret, à clore cette intime veillée de France, au large de la Chesapeake, et à « lever l’ancre. » Le docteur tint absolument à nous faire la conduite. Sur le pont, nous croisâmes la bordée qui montait prendre le quart. L’instant d’après, nous étions installés bien à l’abri sous la capote du canot à vapeur, ces messieurs nous jetaient de la coupée un dernier bonsoir, et le mécanicien mettait en marche. L’immense firmament américain étincelait, comme chamarré de constellations. La mer respirait à peine : le calme était infini. Tout à coup, au moment où nous venions de doubler l’avant de la Jeanne d’Arc, une voix jeune, — la voix de quelque gabier de quart, — enfreignant à demi la rigoureuse consigne du silence, commença de moduler en sourdine un chant populaire léonnais, familier à toute la Bretagne bretonnante :

En Finister me zo bel ganet,
En Kastel-Pol e-man va bro <ref>L’adaptation française traduit :

<poem>
Je suis natif du Finistère,
A Saint-Pol j’ai reçu le jour

</ref>…

Nous prêtâmes l’oreille, mystérieusement émus.

— Vous parliez de la musique de la langue française, dit le docteur Aurégan. Et celle-ci donc ! Quelle suavité n’a-t-elle pas !

Rappelé à l’ordre probablement, le chanteur s’était déjà tu. Mais sa mélopée interrompue se continuait, se prolongeait en nous, réveillait au plus secret de notre être le chœur subtil des nostalgies. La nuit américaine s’était attendrie de mélancolie bretonne, les cloches d’Is tintaient sous les eaux…

L’amiral Grasset rentre, ce soir, de Washington où les journaux annoncent que tous les détails de la coopération des trois marines ont été réglés d’un consentement unanime, et, avant l’aube de demain, la Jeanne d’Arc sera en route pour la France. Nous avons, ses officiers et nous, échangé nos adieux. Le docteur Aurégan s’en est allé le dernier : je l’ai accompagné jusqu’à la grille du « yard » académique et, là, nous nous sommes donné rendez-vous à son manoir natal de Kerdu, au pays de notre commune enfance. Mais nous reverrons-nous jamais ? Il a dû se le demander comme moi-même, lorsque nous nous sommes séparés. « La mer est si grande, » et ces temps sont si remplis d’aléas !… De retour à Ogle Hall, j’ai trouvé ma femme qui tressait en une seule gerbe les fleurs dont les partants l’ont comblée :

— Nous les consacrerons aux morts de Collège Hill, me dit-elle.

Collège Hill est un petit promontoire herbeux, dressé à l’issue de la ville, sur un des souples bras de mer qui enserrent Annapolis de leur fluide étreinte. Un monument funéraire le couronne, — une large stèle de pierre blanche dans laquelle est encastré un bas-relief de bronze représentant une jeune fille debout entre un soldat et un marin couchés, à qui elle tend des palmes. Derrière elle, dans le fond, des gardes françaises défilent, le mousquet sur l’épaule. La dédicace porte : « En tribut de gratitude aux vaillants soldats et marins de France qui tombèrent en ce lieu pour l’indépendance de l’Amérique. Puisse la mémoire de leurs exploits se perpétuer à jamais ! » Au pied de la stèle règne un banc semi-circulaire où, les soirs d’été, des amiraux, des commodores en retraite ont coutume de venir humer, dans la fraîcheur saline, l’arôme affaibli de leurs anciennes navigations. Nous y avons pieusement déposé notre offrande florale, en associant à cet hommage envers la France d’il y a cent quarante ans la pensée de la France d’aujourd’hui avec qui l’Amérique va combattre à son tour, et, cette fois, pour l’indépendance du monde.


A. LE BRAZ


  1. Voyez la Revue du 15 mai.
  2. Old Glory. C’est le nom par lequel les Américains désignent familièrement leur drapeau.