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Quelques lettres d’autrefois

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Quelques lettres d’autrefois


Lettres de la duchesse de Broglie, 1814-1838 ; 1 vol. in-18, Paris, Calmann I.évy, 1896. — Souvenirs du baron de Barante, 1782-1866 ; 5 vol. in-8, ibidem, 1895.


On parcourt une galerie de tableaux ; on s’arrête quelques instans devant les portraits des personnages fameux, princes, capitaines, politiques, acteurs en vedette qui jouèrent un rôle dans l’histoire ; soudain le regard découvre sur la cimaise une toile aux tons amortis, une figure de femme d’un charme discret ; elle a peu ou point d’histoire, elle donne à deviner le secret de sa grâce triste dans un fond de mystère ; une oubliée des grands bonheurs, sans doute : ils ne la touchèrent pas, son front ne porte point leur signe radieux ; elle intéresse par un je ne sais quoi d’intime et d’inachevé, comme les pâles plantes qui ont vécu dans les lieux d’ombre, sans connaître jamais la joie du plein soleil. On s’attarde auprès de ce cadre, il usurpe et retient l’attention qu’on apportait aux personnages notables ; quand le visiteur sort de la galerie, c’est l’image de l’inconnue qui demeure dans ses yeux et fixe son souvenir.

Nous emportions une impression toute pareille de la lecture des correspondances publiées par M. Claude de Barante dans les Souvenirs de son grand-père. Correspondances de haute marque, signées de Serre, Talleyrand, Royer-Collard, Guizot, Molé, Rémusat ; c’est imposant comme une rangée de bustes dans une antichambre de l’Institut. On allait passer avec respect ; un fin profil de femme apparaît, il se précise dans quelques billets, épars entre les graves épanchemens de ces hommes illustres, qui honorèrent la France plus qu’ils ne la divertirent. Le lecteur s’habitue à ce visage, s’y attache, le cherche bientôt de préférence aux autres ; et les gens plus pressés que révérencieux finissent par sauter les lettres où les doctrinaires ont mis leur esprit, pour courir tout droit aux billets où se révèle fume d’Albertine de Staël, duchesse de Broglie.

Ce sentiment général a sans doute décidé la publication du petit volume de lettres que le fils de cette aimable femme nous offre aujourd’hui. L’écueil était d’appuyer sur une ombre ; un choix fait avec discrétion nous permet seulement d’entrevoir la figure ; et c’était mieux de lui laisser ainsi son air de passer dans une vie qui fut brève, maintenue à l’arrière-plan par la gloire maternelle, par l’activité publique des hommes dont elle portait le nom, par le chagrin qui l’inclina de bonne heure sur une tombe, la détacha de toutes les choses terrestres, sauf de ses devoirs, et la tourna tout entière vers les espérances du ciel. On forcerait maladroitement la note, à propos d’un esprit mesuré qui ne forçait rien, si l’on disait que ce recueil introduit un nouvel écrivain dans notre littérature épistolaire ; mais les Sévigné sont rares, on ne leur rend pas visite tous les jours ; c’est encore une bonne fortune d’écouter pendant quelques heures l’expression juste d’une pensée intéressante.

Née en 1797, de cet ouragan qui fut Mme de Staël, la future duchesse de Broglie grandit sur les routes de l’exil et dans la retraite agitée de Coppet. On pouvait attendre un développement précoce de l’intelligence, chez des enfans élevés dans cette serre chaude de l’esprit ; mais qu’ils sortissent avec un naturel paisible d’un « intérieur de famille passionné, ardent, tumultueux » — c’est Victor de Broglie qui le définit ainsi dans ses Souvenirs — cela ne peut s’expliquer que par la loi des contrastes et par une réaction d’accablement. Je viens de parcourir les trois volumes où lady Blennerhasset essaie de suivre dans le détail la vie de Mme de Staël. Ils nous laissent une admiration voisine de la terreur pour cette intarissable prodigalité d’idées et de sentimens, pour cette véhémence de tout l’être qui disputa vraiment à Napoléon, pendant vingt ans, le privilège d’éblouir et de fatiguer l’Europe ; au moins tout ce qui pensait en Europe. On comprend l’hommage significatif que rendirent à Corinne les bons Allemands de Weimar, quand elle y alla voir Goethe et Schiller : quelques jours après son arrivée, tous ces grands hommes étaient malades, mis sur le flanc par le passage du typhon, par « cette perpétuelle tension d’esprit » dont parlait avec effroi Charlotte Schiller. Ceci soit dit sans ironie. Il faut admirer sur toutes choses le don divin, la puissance de vie. Si l’on ajoute aux livres de Mme de Staël sa dépense quotidienne de sève, on demeure émerveillé d’une opulence de vie qui fut rarement égalée ; abasourdi aussi, comme le voyageur transporté dans la forêt de Ceylan ; et, comme lui, on se dit qu’il fera bon respirer, au retour, le faible arôme des violettes tapies sous nos maigres bois.

Cette personne incomparable trouvait le temps d’être mère et de diriger l’éducation de ses enfans ; avec un abandon de cœur contagieux, avec une haute sagesse, car elle ne cessait de les prémunir contre l’excès d’imagination qui ne lui avait pas donné le bonheur, contre les agitations de la politique qui avaient empoisonné sa vie. Ses enfans lui gardèrent une tendre vénération ; la fille, si différente d’humeur, parlera toujours de sa mère avec plus d’amour encore que de fierté.

Toute belle de visage et d’âme, telle que nous la montrent le portrait de Gérard et la Correspondance, riche, accomplie, mêlée de bonne heure à ce qu’il y avait de plus qualifié dans la société européenne, la petite-fille de M. Necker ne pouvait manquer de faire un grand établissement. Sur ses dix-sept ans, en 1814, elle fut recherchée par le duc Victor de Broglie. Il s’est peint au naturel dans le premier volume de ses Souvenirs : esprit sérieux et concentré, détaché par son sens critique des choses qu’il observait et de celles mêmes qu’il faisait. Il faisait de la politique, comme un mineur extrait du charbon, parce qu’il est né sur le bord du puits de mine ; son opposition de modéré mécontent l’occupa sans le passionner, sous la Restauration, et il semble que la prise du pouvoir ne lui fit ensuite qu’un médiocre plaisir. Il avait servi l’empereur sans attachement, il allait servir sans illusion des expédiens auxquels ne croyait guère le républicain de raison qu’il était tout au fond. — « Mes sentimens étaient sains, mes intentions droites, mes opinions sensées… J’appartenais de cœur et de conviction à la société nouvelle, je croyais très sincèrement à ses progrès indéfinis ; tout en détestant l’état révolutionnaire, les désordres qu’il entraîne et les crimes qui le souillent, je regardais la Révolution française prise in globo comme une crise inévitable et salutaire. En politique, je regardais le gouvernement des États-Unis comme l’avenir des nations civilisées, et la monarchie anglaise comme le gouvernement du temps présent ; je haïssais le despotisme et ne voyais dans la monarchie administrative qu’un état de transition. » — Dans le monde, on le jugeait distrait, sauvage. Mm# de Staël lui prêchait la sociabilité, et elle-même, peu endurante, passait sa plume au travers du premier discours que lui soumettait son gendre, parce qu’elle n’avait pas bien compris.

Retardé jusqu’en 1816, le mariage se fit en Italie, dans cette dolente ville de Pise où M. de Rocca se mourait. Bonheur sans emportement, semble-t-il, union calme et sérieuse comme cette bible anglaise que la jeune protestante donnait le jour des noces à son époux. Union solide et durable ; quand la mort l’eut rompue, M. de Broglie, si fermé sur les choses de son cœur, ne put retenir les gémissemens profonds qu’on entend dans ses lettres à Guillaume Schlegel : « Nul n’est plus à plaindre que moi… Ce qui reste de la vie est décoloré et solennel… »

L’existence de la jeune femme se partagea d’abord entre Paris et Coppet. Presque toutes ses lettres sont datées de la maison célèbre qui avait remplacé Ferney comme but de pèlerinage européen ; car c’est un singulier hasard que l’Europe soit venue, pendant plus d’un demi-siècle, chercher l’esprit français aux portes de Genève. — On connaîtrait mal une plante si l’on négligeait de regarder le terrain qui l’a nourrie. Le château de Coppet traduit en apparences sensibles une certaine physionomie morale ; il en passe quelque chose aux enfans qui ont grandi entre ses murs. D’abord, il est au pays de Genève ; et dans la forte lignée de M. Necker, à travers ses fortunes si diverses, si brillantes, après des métamorphoses nombreuses, au sommet de la société française et en plein triomphe parisien, tous gardèrent longtemps comme un secret rappel de l’esprit et du cœur vers le sévère berceau. Ce signe originel fut particulièrement marqué chez la sérieuse et pieuse duchesse de Broglie.

Le trait caractéristique de Coppet, c’est d’être un paysage d’idées, si je puis dire, au milieu des paysages de formes et de couleurs qui l’environnent. Coppet s’abstrait comme un pur cerveau dans cette nature voluptueuse. Il la complète d’ailleurs, il y met le sceau de l’intelligence et de la volonté humaines, et cette voix d’un passé mémorable sans laquelle les plus beaux lieux sont muets. De toutes les autres demeures, sur le pourtour du Léman, on regarde ; là, on pense. Ces demeures et leurs jardins se disputent chaque échappée de vue sur le lac enchanté. Elles s’en rapprochent, avides de baigner davantage dans ces eaux saturées de soleil, curieuses d’en embrasser un plus large pan, désireuses d’être frôlées par la caresse des hautes voiles conjuguées : ailes doubles qui semblent arrachées à de grands oiseaux de songe, quand elles rapportent au crépuscule de la lumière attardée sur leur blancheur. Seul, le château de Coppet ignore le lac qu’il regarde à peine et dont il cache la vue à son parc, rejeté vers le nord. La nature tentatrice est consignée à la porte de l’atelier intellectuel : cette conseillère de rêves distrairait de penser. L’écrivain le mieux qualifié pour parler de Coppet, le petit-fils de la duchesse de Broglie, a résumé dans un mot très juste l’âme abstraite du lieu : « Deux grandes allées droites, derniers vestiges d’un parterre à la française, disent que ce parc a été dessiné dans un temps où l’on ne regardait point autour de soi, et où l’on cherchait surtout dans la promenade le plaisir de la conversation à l’ombre. » Et M. d’Haussonville traduit aussi notre impression à tous, quand il ajoute : « Lorsque, les yeux encore éblouis ou charmés, on pénètre dans la cour intérieure, silencieuse et sombre, lorsqu’on franchit surtout le seuil de la maison dont quelques pièces conservent intacte l’empreinte du passé et semblent prêtes à recevoir leurs hôtes d’autrefois, on ne saurait refuser à cette vieille demeure, comme aux souvenirs qu’elle rappelle, le charme et la mélancolique grandeur des choses qui ne sont plus. » — Cette impression, Mme de Broglie l’a rendue dans une phrase définitive : « Il semble qu’on entende le bruit du temps à Coppet. »

On ne s’étonnera pas que le sentiment de la nature ait été peu développé chez une enfant sortie de cette maison, élevée par une mère qui disait à Fauriel : « Vous en êtes encore au préjugé de la campagne ! » Venue du pays de Rousseau, en pleine aurore du romantisme, la jeune femme voit la nature avec des yeux du XVIIe siècle. Rencontre-t-on dans ses lettres quelques brèves indications sur les lieux qu’elle habite ou parcourt, c’est encore la vision distraite et le style incolore des contemporaines de Louis XIV. Même retard de la sensibilité pittoresque, même survivance de l’indifférence du grand siècle chez les remueurs d’idées qui entourent Mme de Broglie, chez les correspondans affairés de M. de Barante. Un mot est significatif, dans une lettre de la duchesse écrite de Fribourg : elle admire le pont aérien, elle pense à M. Guizot : « M. Guizot triompherait ici, car vraiment l’homme a l’air d’avoir mis le grapin sur la nature. » — Le coup de volonté de l’homme, c’est bien ce qui frapperait M. Guizot dans un paysage ; et ce qui aurait frappé Bossuet, s’il eût vu le pont de Fribourg. — Comme ses guides intellectuels, Mme de Broglie réservera toutes les curiosités de son regard pour la société ; jusqu’au moment prochain où elle se repliera dans son âme.

La société l’attendait à Paris. Jetée d’emblée dans la compagnie sévère des amis politiques de son mari, elle ne se mêla que très modérément au mouvement mondain des premières années de la Restauration. Elle était pourtant au bal costumé de Mme Greffulhe, l’avant-veille de l’assassinat du duc de Berry. « J’avais un costume égyptien qui m’allait fort bien. » Mme Greffulhe donnait à danser dans sa maison de la barrière de Clichy, là où pirouettent aujourd’hui les égyptiennes du Moulin-Rouge ; elle jouait de malheur avec les catastrophes publiques, on eût dit que ses fêtes les attiraient. Victor de Broglie pouvait raconter à sa femme, comme il l’a raconté dans ses Souvenirs, le bal masqué du 2 mars 1815, et comment la nouvelle du débarquement au golfe Jouan interrompit le manège de Mme Récamier, qui se servait de lui pour tourmenter simultanément Benjamin Constant et Auguste de Forbin. — Ces échappées sur les plaisirs de la société sont rares dans les Lettres ; ayant tout pour plaire dans le monde, la duchesse de Broglie ne s’y plaisait guère ; elle en sentait déjà le vide, elle écrivait à cette époque : « Je sors très peu, je veux éviter les disputes, et puis je ne peux dire à quel point le mépris du monde a crû dans mon âme… Il y a je ne sais quoi de si inflexible dans l’insouciance de ce pays-ci ; il y a quelque chose de si dur dans cette légèreté qui ne laisse pas une demi-pensée à la pitié, à l’humanité, que je ressens ce que dit Werther : qu’il croyait serrer une main de bois, chaque fois qu’il serrait la main d’un homme du monde. Il nous faut une révolution dans l’intérieur de nos âmes pour nous rendre capables de la liberté, car je suis bien sûre que tant que nous resterons les mêmes, aucune révolution politique ne nous y conduira. » Elle dira avec finesse, un peu plus tard : « Le bonheur est sérieux : l’amusement de la société se compose des chagrins de tout le monde et du besoin de les secouer. »

Elle s’appliquait de préférence à suivre les travaux de son mari, alors même que la matière en était médiocrement engageante pour une jeune imagination. « Victor travaille à force à un article sur la peine de mort qu’il vous destine, et qui, à ce qu’il me semble, sera bien distingué… Victor achève son travail sur les peines infamantes… » Les lettres des premières années sont un peu alourdies par le souci exclusif de la politique, par ces détails de cuisine parlementaire qui n’intéressent guère à distance. Il y a quelque monotonie dans l’imprécation perpétuelle contre les ultras. Mme de Broglie en rappellera plus tard, quand l’expérience et une vraie souffrance lui auront montré la vanité des chagrins qu’elle se forgeait avec la chose publique. Elle ne prendra plus feu contre M. Trinquelaguex. En 1820 la jeune duchesse — elle avait alors vingt-trois ans — arrivait aux eaux de Cauterets, dans ces Pyrénées qui n’étaient pas encore banales. On attend de ses premières lettres quelque marque d’enchantement, quelque vive impression du pittoresque des lieux ; rien de pareil ; l’âme est toute concentrée dans ces lignes, les seules vibrantes : « S’il est vrai, comme on le dit, que l’on envoie M. Trinquelaguex présider le collège électoral, cela mettra le feu. Mais quoi que je voie, je ne puis croire à une semblable infamie. Ah ! M. de Serre ! M. de Serre ! De quoi n’est-il pas capable à présent ! J’ai un chagrin indicible sur lui, chère Sophie [1]. » Nous sourions ; et le nom de ce président de collège prend pour le lecteur une valeur symbolique ; il le faut retenir comme une bonne leçon. Dès qu’on s’échauffe sur ces accidens, on en arrive à ne plus voir qu’un Trinquelaguex devant le Canigou. Nous avons tous nos Trinquelaguex, nous leur prêtons de l’importance ; quelques années passent ; la génération suivante sourit de nos colères ridicules à propos d’une énigme, elle se demande qui pouvait bien être cet infâme inconnu.

Cette petite débauche de politique avait plus d’une excuse. D’abord Mme de Broglie aurait pu alléguer, comme toutes ses contemporaines, le spirituel argument décoché par Mme de Condorcet à Bonaparte, un jour que celui-ci disait à la veuve du philosophe : « Je n’aime pas que les femmes se mêlent de politique. — Vous avez raison, général ; mais dans un pays où on leur coupe la tête, il est naturel qu’elles aient envie de savoir pourquoi. » — La duchesse n’en demandait pas si long : elle subissait la fatalité de son milieu ; et la nécessité de s’intéresser à ce qui faisait la préoccupation unique de son entourage lui apparaissait sans doute comme une forme du devoir. Le cœur n’y était guère ; ou du moins, il n’y fut pas longtemps. Parfois, dans le calme de Coppet, elle demande grâce ; écoutez comme elle y devient raisonnable, et bon juge, avec un grain de satire, des agitations vaines de ses amis :

Je me représente tristement notre hiver ; ce qui m’ennuie le plus, ce sont les espérances et les crédulités badaudes que nous reprendrons quinze jours après notre arrivée ; il y aura encore des gens qui s’en iront dans un coin de la chambre pour se dire ce que tout le monde sait, des dîners où l’on se répétera ce qu’il faudrait dire si l’on avait le moyen et le courage de parler, ce qu’il faudrait faire si l’on avait la puissance et l’envie de le faire ; tout cela m’ennuie d’avance. Ne faudrait-il pas lâcher de tourner sa pensée vers d’autres objets, tout en restant toujours à son poste pour faire son devoir avec fermeté ? La politique dépasse l’intérêt de la conversation, elle est trop âpre entre avis différens, trop monotone entre gens qui pensent de même ; quand une fois un sujet devient trop intime et trop pénible, la conversation est faite pour en distraire et non pour y ramener toujours ; mon goût serait d’en beaucoup moins parler et de rafraîchir l’âme par d’autres pensées ; peut-être en sentirait-on plus tôt et plus juste, car, en vérité, le pays a dépensé son énergie en paroles, et peut-être que si on le force au silence, cela lui sera utile sous ce rapport en lui redonnant du ton pour en parler encore.

Pauvre femme, qui voulait enlever à des fumeurs d’opium leur poison ! Jusque dans son asile de Coppet, on voit se profiler derrière elle, comme les sommets des Alpes à l’horizon, ces cimes majestueuses et froides, Royer-Collard, Guizot, Molé… toute la chaîne des glaciers. La jeune duchesse démériterait de leur amitié si elle ne les entretenait pas de ce qui les passionne ; elle doit faire effort pour se hausser sur les sommets. Nous faisons comme elle, nous abordons ces pics sublimes, certains d’y trouver la sérénité des hautes régions : l’air devient rare, courage ! les grandes vues vont se découvrir ; nous voici sur la crête… Seigneur ! Il n’y est bruit que des Trinquelaguex !

Il faut lire courageusement la volumineuse correspondance recueillie par M. de Barante ; il faut la lire pour juger l’attitude et la portée du regard de la haute fronde libérale sous la Restauration. On reste stupéfait de l’étroitesse du cercle où tournaient, avec un mouvement d’automates et de monomanes, les grands chevaux de bataille du manège doctrinaire. C’est l’ancienne intrigue de cour transportée dans l’enceinte du parlement. Ils réduisent à une partie d’échecs, avec des intérêts personnels pour enjeu, l’art de la politique, l’art de deviner les grands besoins d’une nation et de conduire cette nation à l’hégémonie du monde. Hostiles à la tentative des royalistes qui espéraient ressusciter le passé, effrayés par les conséquences logiques du terrible mouvement révolutionnaire, ils rêvent de médiocres compromis, ils passent leur vie à dessiner la tente étrangère qu’ils voudraient fixer sur notre sol, qu’ils confondent avec l’établissement original et solide du peuple anglais. Cette tente est déjà plantée, autant que faire se peut ; ils se refusent à la reconnaître, aussi longtemps qu’ils n’y sont pas maîtres. Leur opposition dénigrante et impuissante parle beaucoup, ose peu. Inintelligens de tout ce qui relevait la France aux yeux de l’Europe : congrès de Vérone, guerre d’Espagne, expédition d’Alger, ils blâment les heureux efforts qu’ils n’ont pas conseillés. Ils n’ont que des critiques pour ce bon serviteur, le duc de Richelieu ; que des risées pour ce grand voyant, Chateaubriand. C’est un libéral pourtant, mais les doctrinaires ne peuvent s’entendre avec lui : on lui parle politique parlementaire, il répond histoire de France. M. de Vandœuvre, un ami du baron de Barante, nous donne l’opinion commune de cette société sur Chateaubriand : c’est l’opinion qu’elle aura dix ans plus tard de Lamartine. « Il y a toujours un sourire sur les lèvres quand on parle de M. de Chateaubriand comme homme politique ; la France semble ne pouvoir le prendre au sérieux ; il y a quelque chose qui lui dit que ce n’est pas encore là son homme. » Et M. de Vandœuvre passe aux objets sérieux : il parle de la réunion Agier. Il a souri de Chateaubriand, il se croit très fort. Si cette méfiance instinctive leur était inspirée par leur intérêt, ils n’avaient pas tort. On rencontre dans la Correspondance quelques billets de Chateaubriand ; ils donnent le la, ils l’ont paraître le reste si pauvre de fond et de forme ! C’est la trompette du jugement qui éclate soudain dans la conversation du canapé : tuba mirum spargens sonum.

Je n’oublie pas que ces hommes étaient pour la plupart des esprits distingués, — c’est leur mot de reconnaissance, l’adjectif qui revient sans cesse sous leur plume, — et que plusieurs s’honoraient par d’excellens travaux, dès qu’ils s’arrachaient à leur idée fixe. Mais on comprend dans leur compagnie la vérité profonde du cri qui échappait à Mme Necker, au jour de ses désillusions politiques : « Qu’on juge mal, quand on a passé sa vie avec des hommes distingués ! » Je n’oublie pas que l’un d’eux au moins, Guizot, avait par devers lui des titres de gloire solides, et que la plus pure lumière spirituelle devait rayonner dans la vieillesse de cette âme rassérénée. Faisons la plus large part aux mérites des doctrinaires ; à tout homme de notre temps qui lira leur correspondance avec M. de Barante, leur politique sous la Restauration apparaîtra mesquine, inféconde, aigre bruit d’une bise glacée ; ils justifiaient d’avance la cruelle peinture d’Alfred de Vigny, qui montra plus tard dans les Oracles ers « maîtres en long discours »,

L’œil fixe, lèvre ouverte et la main étendue,
Cherchant encor dans l’air leur parole perdue,
Et s’évanouissant sitôt qu’ils sont touchés.

La douce et pieuse femme qui tenait leur parti épousa d’abord les passions de ses amis : on la voit, dans la Correspondance, essayant de se monter à leur diapason, fulminant contre les ultra ; peu à peu, elle se laissa envahir par un triste dégoût et par une appréhension constante devant ces vilains jeux du cirque. Je cite au hasard, dans les lettres de ces années.

1819. Le pouvoir en est venu à ce point que c’est insulter quelqu’un que de le lui offrir… — 1820. On ne peut se lier avec personne, pas avec les gens qui détruisent, cela va sans dire, et pas non plus avec les gens qui veulent conserver, parce qu’ils emploient des moyens bêtes et mauvais… La haine entre les partis est montée plus haut que vous ne l’aviez jamais vue : la manière insultante et dédaigneuse avec laquelle les membres du côté droit ont écouté les injures et les dangers de leurs collègues a fait naître dans ceux-ci une rage bien difficile à détruire et qui n’attend que le moment de l’explosion pour s’exhaler… Il est impossible de s’allier avec les passions, avides ou factieuses, corrompues ou féroces, que l’on voit de tous les côtés… — 1821. A la Chambre des députés, c’est une averse de fureurs, et chacun dit que cela ne peut pas durer, et qu’il ne faut qu’un mot pour transformer la guerre de paroles en une guerre de faits… — 1822. Notre gouvernement ne va ni à l’âme ni au cœur de personne, et les opposans non plus…

Voilà des vues bien noires et des mots bien forts. Les sages y trouveront deux consolations — Eh quoi ! la Restauration, on nous l’avait toujours enseigné, fut l’âge d’or du régime parlementaire ; cet arbuste d’acclimatation difficile donna ses meilleurs fruits durant ces courts instans. Une personne délicate le regarde croître : du premier coup, elle épuise le vocabulaire pour flétrir la jeune floraison qu’on oppose à notre pourriture. « Haines, rage, averse de fureurs, passions corrompues ou féroces… » Quels mots emploierons-nous donc, nous qui sommes certains d’assister à l’abomination de la désolation ? Les gens d’autrefois, dont on nous proposait l’exemple comme un reproche, nous disputeraient-ils le privilège de voir les plus vilaines choses du monde ? Déjà, avant le régime parlementaire, un duc de Saint-Simon violentait la langue pour dire toute son horreur devant les manœuvres de l’Œil-de-Bœuf ; un Voltaire qualifiait des mêmes termes les parlemens, les anciens ; bref, l’homme de tous les temps flatte son orgueil secret en se persuadant qu’il touche le fond des calamités humaines. Ne décourageons pas nos neveux, qui auront même prétention à leur tour ; laissons-leur quelques ressources intactes dans le dictionnaire pour stigmatiser des maux qu’ils croiront sans précédent.

Seconde consolation : les parlementaires de 1820, les doctrinaires tout au moins, étaient plus malheureux que nous en un point. La politique les poursuivait et ils la poursuivaient partout, dans les salons, dans les boudoirs, dans les lettres d’une amie. Ils avaient leur vice plus profondément chevillé dans le cœur. De nos jours, quand les ouvriers de ce service public ont fait leur besogne quotidienne et retiré leurs bottes professionnelles, il est très rare qu’on les entretienne de leur pénible métier dans les maisons où ils sont reçus ; s’ils s’avisaient d’en parler eux-mêmes, autrement qu’en passant, on leur en témoignerait quelque ennui ; ils se feraient vite rappeler au respect des convenances par la maîtresse de maison. C’est un gain positif que nous devons au progrès des mœurs.

On serait porté à croire que le mouvement littéraire de la Restauration offrait un dérivatif à ces politiques. Ce qui surgit à distance au premier plan de cette époque, n’est-ce pas la magnifique rénovation de poésie, d’art, d’histoire qui remplaçait la gloire militaire de l’Empire et en donnait presque la contre-valeur ? La correspondance des amis de M. de Barante nous réservait à cet égard un vif étonnement : sauf pour les travaux historiques où ils prenaient intérêt, parce que plusieurs d’entre eux y participaient, l’incuriosité de ces hommes distingués passe toute attente, ils n’aperçoivent pas l’éclosion qui se fait autour d’eux. Nous n’en connaîtrions presque rien, si nous n’avions sur la Restauration et sur le gouvernement de Juillet d’autre document que ces cinq volumes de lettres. Il y est beaucoup parlé de l’Histoire des Ducs de Bourgogne, naturellement, et un peu de Walter Scott, dont cette société raffolait : c’est là pour eux tout le bilan du romantisme.

Aussi chercherait-on vainement dans les impressions de Mme de Broglie le reflet d’une aube qui n’a pas lui, semble-t-il, dans l’atmosphère où elle vivait. Seul, Lamartine attira son attention. En 1820, quelques mots pour mentionner le lever de l’astre : « Il n’y a guère d’événemens, excepté Marie Stuart (la tragédie de Schiller traduite par Lebrun), dont le succès a été prodigieux. Prosper en a joui en sa qualité de parrain. Il y a eu aussi des poésies d’un jeune M. de Lamartine, qui ont fait fureur. Tu le verras peut-être, il est parti pour Naples. Il a la plus belle figure du monde, c’est un vrai héros de roman, prends garde à ton cœur, chère amie. » Dix ans plus tard, la duchesse reparle du poète, avec sympathie et admiration, mais sans se rendre complètement : « Qu’il y a de belles choses dans M. de Lamartine ! C’est superbe à travers bien du mauvais goût, mais il n’y faut pas regarder. » Quant à Victor Hugo, elle ne le nomme qu’une fois, en 1837, et pour dire qu’elle ne peut pas le sentir. « J’ai fini tout M. Hugo ; mais cela me donne autant de peine à comprendre qu’une langue étrangère… C’est une poésie qui rabaisse au lieu de grandir, et puis, il a une imagination bizarre, et qui n’est point du tout naïve ; il a le secret de toutes ses singularités. C’est comme des gens qui, sans avoir aucune peur, se racontent des histoires bien sinistres. Il n’est ni de son temps, ni de sa langue. » Le jugement est sévère ; le considérant sur l’apprêt à froid ne manque pas de finesse.

C’est à peu près tout ce qu’on relève dans les lettres de Mme de Broglie sur les œuvres littéraires du moment ; et la correspondance de ses amis n’en dit guère plus. Je me trompe : la jeune duchesse écrit un jour à M. Guizot : « Voulez-vous avoir la bonté d’apporter avec vous un morceau de métaphysique de M. de Rémusat sur la terre, que M. Doudan désire lire, et de prendre chez notre portière la traduction des tragiques grecs de M. Artaud et un sermon de M. Gaussen à mon adresse. » Plus tard, elle mandera de Broglie à ses enfans qu’on y lit avec intérêt ce même Guizot. « La leçon sur les municipes nous avait paru un peu sévère, mais celle d’hier sur l’Eglise nous a parfaitement amusés. Il y a une lettre de Sidoine Apollinaire qui est la plus originale du monde… M. Lebrun nous a lu l’Œpide-Roi (pas en grec) ; cela nous a tous ravis. Mais après, nous nous sommes pris de querelle pour la famille des Labdacides. » Le monde qui se meut autour de Mme de Broglie et de M. de Barante fait une large part aux plaisirs de l’intelligence ; il les cherche très haut, il craint de les abaisser et n’a nul souci de les rajeunir. Ce milieu d’ancienne et forte culture, difficilement pénétrable à tout ce qui n’est pas accepté par le goût classique, a plus d’une ressemblance avec Port-Royal ; il prolonge dans notre siècle cet îlot d’une haute pensée particulière.

La politique, dont la duchesse s’était déprise pendant les dernières années de la Restauration, retrouve naturellement un peu de faveur après 1830. On est au pouvoir, M. de Broglie est ministre. Nous voilà loin des jours lamentables d’antan. « La cause est admirable… Le pays est bien tranquille, bien heureux, et je crois que nous devons être satisfaits du présent et de l’avenir. » Ce méchant M. Thiers ramène les mauvais jours : « La politique est devenue le passe-temps d’un certain nombre de personnes. Ah ! le vilain monde que ce monde politique ! » Disons-le vite : il ne faudrait pas juger sur ces boutades un esprit assagi, qui ne s’ouvrait plus aux illusions ni aux désillusions très vives. Bientôt reparaît dans la fille de Mme de Staël cet « inexorable bon sens », dont Victor de Broglie disait justement qu’il subsistait chez sa belle-mère sous les coups de tête de l’enthousiasme. Des sommets du pouvoir, la duchesse ne tarde pas à voir très clair dans le pays.

Cette Chambre, comme le pays, est un collier de grains de mille couleurs dont on a coupé le fil… Il me paraît que l’indifférence du public est absolue : c’est une indifférence de fond et universelle, non pas pour tel gouvernement, mais pour tous, c’est un désabusé de toutes les formes, de toutes les promesses. Il semble que le pays sache qu’on ne lui fera jamais ni grand bien ni grand mal ; que les menaces ne s’exécutent pas plus que les promesses ne se tiennent, et que son premier intérêt c’est d’être tranquille, pour que chacun vaque à ses affaires. Au reste, ni amour du présent, ni haine du passé, ni foi dans l’avenir… Notre ordre social pose sur lui-même, il n’invoque rien de supérieur, et ceux qui nous gouvernent n’ont leur recours qu’en eux-mêmes. Nous bâtissons sur le sable, l’édifice est régulier, bien fait, de façon qu’il se soutient pour ainsi dire par son propre poids, mais à chaque instant on le sent branler… Ce principe solide et ardent qui fait subsister les Etats et les individus pourrait bien nous manquer.

C’est le même bon sens qui lui fait craindre pour ses amis l’excès de ce qu’on appellera plus tard l’esprit critique. « Il faudrait, à la fin, qu’il sortît un résultat de cette double faculté d’avoir tort et d’avoir raison que nous sommes si heureux d’avoir découverte. » Avec quel tact féminin elle insinue ses craintes à M. Guizot ! « Il me semble que l’âme est un peu fatiguée quand on lui présente toujours les deux points de vue à la fois, le bien et le mal de chaque opinion… Je ne vous demande pas l’injustice, je la déteste ; je vous demande de ne pas me donner toujours à la fois la conviction et la restriction. Je crois que cette habitude est une des choses qui énervent et affaiblissent les éducations modernes : elle ne donne pas la vraie modération, celle qui va au bout d’un sentiment et ne revient sur ses pas que par respect pour un autre. »

A voir une intelligence si fort élargie, on peut conjecturer à coup sûr qu’une grande douleur l’a creusée. Mme Broglie avait perdu en 1832 sa fille ainée, âgée de quinze ans. Cette plaie, qui ne devait plus se fermer, détermina une révolution profonde dans son âme. Les rumeurs et les contrariétés de la politique reculèrent dans le lointain. « On n’est guère contrarié quand on n’a plus de bonheur. » Femme du ministre des affaires étrangères, la pauvre mère devait remplir ses devoirs de situation. Elle avait dit tristement : « La vie s’arrange très bien avec le malheur : je ne conçois pas qu’on change tout comme si c’était un hôte inaccoutumé. » Mais elle écrivait à une amie : « Il y a un tel contraste entre l’extérieur de ma vie et l’intérieur de mon cœur que, par momens, cela me semble insensé. Je ne puis que trembler quand je cesse de souffrir. » — A ce cœur dévasté, il fallait un autre secours que les satisfactions légères de la fortune et de la réussite politique des siens : les sentimens religieux l’envahirent tout entier.

Ils avaient toujours été très fermes chez la jeune femme, ils perçaient dans ses lettres ; à partir de ce moment, elles en sont presque exclusivement remplies. C’est une piété d’une nuance particulière, et, si l’on ose dire, d’une admirable qualité. Rien qui ressemble au mysticisme chez Mme de Broglie ; nul ne taxera d’exaltation sa force tranquille ; et le mot de dévotion ne conviendrait pas à cette foi protestante, qui vit de sa substance propre avec peu de pratiques. Encore est-on embarrassé de ramener cette piété à une confession déterminée, tant les différences cultuelles se trahissent peu dans ces lettres d’esprit si large, tant elle vit en parfaite communion d’âme avec les personnes d’un autre culte qui se partagent son cœur. Elle est selon l’Evangile, très simplement, sans zèle importun, sans manifestations, toute en profondeur ; facile aux autres, lionne conseillère quand ils sont éprouvés, plus active que jamais pour tous ses devoirs. Dans ce genre dangereux des lettres édifiantes, qui a pour écueils habituels l’ennui ou l’agacement, Mme de Broglie triomphe parce qu’elle ne cherche pas à en écrire ; elle intéresse, elle émeut le lecteur, elle lui inspire une sympathie croissante.

Le style s’échauffe, s’élève, atteint parfois la grandeur dans sa simplicité. A défaut d’une constante originalité, on rencontrait déjà dans les premières lettres des saillies enjouées, des tours heureux. « Il ne dépend nullement de nous de ne pas penser, mais il dépend de nous de séparer notre volonté de nos pensées, et de ne pas nous y livrer : alors elles font du train à la porte de notre cœur, mais sans y entrer ; et c’est ce qu’il faut nous essayer à faire souvent, surtout nous autres femmes… » — « La vie de Paris me dessèche comme vous, elle me remplit la bouche de sable, comme dit Jérémie. Il y a des jours où on ne se sent plus la force de rien : on ne sait plus lequel on voudrait battre le plus de son corps ou de son âme. » — « J’ai sur la vie le sentiment qu’on a quand on n’a pas d’appétit. Je n’ai faim de rien. » Elle a de ces mots qui peignent pour exprimer la dépression par les petites misères quotidiennes. Pour rendre les émotions profondes, sa phrase prend du souffle, on la sent de plus en plus nourrie de la moelle des Ecritures ; à Coppet, surtout, dans la demeure désertée où elle retrouve les souvenirs de sa mère et de son enfant. Déjà, après la mort d’Auguste de Staël, les ombres errantes dans la maison de son enfance lui inspiraient une très belle lettre, adressée à M. de Barante en 1829, et qu’il faudrait citer tout entière.

… C’est une singulière et solennelle impression que celle de posséder encore tous les biens nécessaires à la vie, mais d’être seule de sa race ; ce n’est pas du malheur, puisque tout ce qui fait l’existence du cœur subsiste, mais c’est très solennel. Il me semble que je plains tous ces êtres de n’être plus représentés que par moi sur la terre, et que cela me donne encore plus le sentiment d’être étrangère et voyageuse ; ces deux années m’ont donné un sentiment bien intense de la fragilité de la vie, et cela ne me paraît pas empêcher le bonheur ; on accepte la journée, mais, comme les Hébreux célébraient la Pâque, il faut avoir le bâton à la main et les reins ceints pour le départ.

En 1837, à son dernier voyage à Coppet, elle revient sur son thème favori, le contraste entre le bruit profane d’autrefois et la paix religieuse du présent. Avec une adresse touchante de piété filiale, elle s’efforce de transposer le souvenir de sa mère dans ce Coppet sanctifié.

… Hier soir, en voyant ces figures sérieuses, réunies pour écouter un pasteur évangélique des environs, je pensais à toute cette vie si brillante qui avait animé ce lieu, et je pensais avec douceur aussi aux paroles chrétiennes que j’ai entendu prononcer à ma mère, et à l’influence qu’elle aurait pu exercer sur le mouvement religieux actuel. Il me semble que c’est la sibylle remplacée par la madone, mais l’ayant saluée de loin et appelée de ses vœux. Il me semble aussi parfois que j’entends le temps qui tombe goutte à goutte, et j’ai peine à me défendre d’un sentiment de mélancolie. Je voudrais quelquefois ne pas retrouver la vie passée avec toutes ses souffrances à chaque pas, mais je me méprise de cette impression, et elle se dissipe.

Cette vie touchait à sa fin : elle rentrait chaque jour davantage, comme l’écrivait Mme de Broglie à Guizot, en citant le vers de Pétrarque :

La mente mia sempre piu s’interna.

La blessure inguérissable avait fait son travail secret, dans cette plante sensible et frêle. Rien ne retenait plus la voyageuse sur la terre ; elle avait élevé son fils, établi sa seconde fille ; l’autre l’appelait, pressante ; la mère s’en fut la rejoindre, à quarante ans, avec tout l’élan d’espoir que sa forte foi lui donnait.

La publication des Lettres a soulevé un coin du voile qui couvrait cette figure intime. Nous avons essayé de la faire revenir dans la pénombre du livre, d’en fixer les contours un peu flottans d’abord, accusés plus tard par le travail de la vie, de la douleur, d’une haute discipline agissant sur une âme d’élite. Il nous a semblé qu’il fallait lui laisser sa physionomie humaine, afin qu’on la vît mieux s’acheminer vers la perfection ; et qu’il convenait de la replacer dans son milieu, pour montrer comment elle s’y adapta, ce qu’elle y put acquérir, et même ce qu’elle n’y pouvait pas trouver. — Après tant d’autres Mémoires, Souvenirs, Correspondances, les archives de M. de Barante nous introduisent une fois de plus dans le milieu des doctrinaires de la Restauration. Les hommes en vue qui le composèrent ont beaucoup occupé notre siècle ; l’histoire dira-t-elle qu’ils l’aient rempli ? Toujours respectables par la dignité de la vie, séduisans à leur manière par la grave élégance de l’esprit, derniers représentans de ce noble principe, la prédominance de la volonté humaine sur la nature, les faits et leurs fatalités, — il leur a manqué peut-être une intelligence plus large et plus rapide des soubresauts de notre mobile nation, un peu plus de souplesse à suivre les nouvelles directions de pensée et d’imagination dans leur temps, et, pour tout dire, l’abnégation de pincer dans la générosité native de notre peuple une partie de la confiance qu’ils mettaient dans leur propre raison. On les vit, sous la Restauration, inférieurs au rôle public qu’ils ambitionnaient. Ils installèrent ensuite le gouvernement de leur choix, ils mirent à son service de beaux talens, et quelques-uns du caractère. Ils furent vaincus dans leur lutte contre cette cruelle difficulté, faire tenir quelque chose sur rien.

Toute démocratie est un désert de sables, Il y fallait bâtir si vous l’eussiez compris,

leur disait encore Vigny dans sa philippique. Comme ils ne se baissaient jamais, ils ne surent pas découvrir le tuf sur lequel on bâtit solidement. Mais qui l’a découvert, qui a bâti, dans notre siècle ? Le problème était sans doute insoluble pour ces esprits de transition, rattachés au passé par quelques-unes de leurs meilleures qualités, assez clairvoyans pour comprendre que le passé était mort, trop timorés pour aller avec décision à l’avenir. Leurs ombres peuvent se consoler en constatant que d’autres n’ont pas mieux fait.

Ils paraissent déjà très loin de nous, tant nous avons marché vite. Si l’on oubliait de leur rendre la part de justice et de sympathie que nous devons à tous les ouvriers de notre histoire, les Lettres de la duchesse de Broglie nous rappelleraient à ce devoir. Elle témoigne pour ses amis : ce n’était pas une terre banale, celle où de pareilles fleurs ont pu éclore. Dans la maison même qu’elle orna, un nouveau témoignage n’était pas nécessaire : il semblait que tous ses proches eussent assez fait pour honorer cette maison ; et la modestie de l’aimable femme se fût effarouchée, si on lui eût dit qu’amenée au grand jour de l’histoire, elle ajouterait quelque chose encore aux deux noms si lourds qu’elle a portés. Ce sera pourtant l’impression de tous les lecteurs qui approcheront le cœur rare dont ce livre nous a gardé quelques battemens. Et si la curiosité les amène à Coppet, ils y verront surgir désormais, derrière l’éclatante renommée qu’on y cherche, la figure plus discrète et plus douce qui aura pris place dans leur souvenir ; ce joli mol qu’elle disait, sans imaginer qu’il pût se rapporter à elle-même, plus d’un y songera à Coppet pour lui en faire l’application : « C’est la sibylle remplacée par la madone. »


EUGENE-MELCHIOR DE VOGUE.


  1. Mme Anisson du Perron.