Quelques mots sur la non-intervention

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Il est un pays d’Europe, égal aux plus grands par l’étendue de sa domination, dépassant de beaucoup chaque autre par sa richesse, et, grâce à la puissance que celle-ci procure, dont le principe déclaré de politique étrangère est de laisser les autres nations tranquilles. Nul pays n’appréhende ou n’affecte d’appréhender un dessein agressif de sa part. La puissance, habituellement, depuis les temps anciens, porte atteinte aux faibles, et cherche querelle pour prendre l’ascendant sur ceux qui sont aussi forts qu’elle. Mais pas cette nation-ci. Elle veut tenir ce qui lui appartient, et refuse de se soumettre aux agressions, mais tant que les autres nations ne se mêleront pas de ses affaires, elle ne se mêlera pas des leurs. Toutes les tentatives qu’elle fait d’exercer une influence sur les autres, même par la persuasion, sont plus dans leur intérêt que dans le sien : médiations dans les querelles qui surviennent entre États étrangers, coups d’arrêt mis à des guerres civiles obstinées, réconciliations de belligérants, intercessions pour que les vaincus soient traités avec douceur, ou enfin, pour procurer l’abandon de quelque crime national qui scandalise l’humanité, tel que le commerce des esclaves. Cette nation non seulement ne désire aucun bénéfice pour elle-même au détriment des autres, mais elle n’en désire aucun auquel toutes les autres ne participent aussi librement. Elle ne signe aucun traité stipulant des avantages commerciaux exclusifs. Si les agressions de barbares la forcent à mener une guerre victorieuse, et si ses armes victorieuses la mettent en situation d’ordonner la liberté du commerce, elle réclame pour l’humanité entière ce qu’elle réclame pour elle-même. Ses propres ports et marchés sont libres comme l’air : tous ses voisins ont l’entière liberté d’y résider, soit qu’ils ne payent aucun droit, soit qu’ils ne payent tout au plus que l’équivalent de ce que paient ses propres citoyens, sans se préoccuper du fait que de leur côté ils gardent tout pour eux, et persistent dans l’exclusion la plus jalouse et étroite d’esprit de ses marchands et de ses produits.

Une nation qui adopte cette politique est une nouveauté dans le monde ; à tel point, semble-t-il, que beaucoup n’en croient pas leurs yeux. Par l’un des paradoxes pratiques que nous rencontrons souvent dans les affaires humaines, c’est cette nation que l’on couvre d’opprobre pour sa politique étrangère, en lui reprochant d’être le type même de la nation égoïste qui ne pense qu’à son propre intérêt ; ou d’être une nation qui ne pense qu’à surpasser ses voisins et rivaliser de stratégie avec eux. On pourrait concevoir qu’un ennemi ou un rival auto-proclamé, distancé dans la course, diffuse une telle accusation dans un moment de colère. Mais que les simples observateurs l’acceptent et qu’elle passe dans la doctrine populaire est une source d’étonnement même pour ceux qui ont le mieux sondé les profondeurs des préjugés humains. Tel est cependant le jugement le plus largement et couramment porté par les Européens sur la politique étrangère de l’Angleterre. Ne nous flattons pas en pensant que ce ne sont qu’élucubrations malhonnêtes de nos ennemis ou de ceux qui servent leur propre intérêt en excitant l’aversion contre nous, une classe qui inclut tous les écrivains protectionnistes, et les porte-paroles de tous les despotes et de la papauté. Plus notre politique est exempte de reproche et louable, plus nous sommes certains de pouvoir nous attendre à être déformés et raillés par ces tristes sires. Malheureusement, cette opinion n’est pas confinée à ceux qu’ils peuvent influencer, mais elle est tenue avec la ténacité d’un préjugé, par d’innombrables personnes libres de tout parti pris intéressé. Son emprise sur leurs esprits est si forte, que lorsqu’un Anglais tente de l’en ôter, leur politesse habituelle ne parvient pas à dissimuler l’incrédulité extrême que provoque son démenti. Ils ont la ferme conviction qu’aucun mot n’est prononcé et qu’aucune action n’est effectuée par un homme d’État anglais dans le domaine des affaires étrangères, qui n’ait pour principe moteur un intérêt particulier anglais. Toutes les assurances contraires leur semblent être de trop évidentes et ridicules tentatives de leur en imposer. Ceux qui sont les plus amicaux envers nous pensent faire une grande concession en admettant que la faute en revient moins au peuple anglais qu’au gouvernement et à l’aristocratie anglais. Ils refusent même de mettre à notre crédit la meilleure attitude qui est de poursuivre notre propre intérêt tout en le reconnaissant honnêtement et sans artifice. Ils croient que nous avons toujours d’autres objectifs que ceux que nous avouons ; et la suggestion la moins plausible et la plus tirée par les cheveux d’un but égoïste leur parait plus digne de foi qu’une chose si extrêmement incroyable que notre désintéressement. Ainsi, pour donner un exemple parmi plusieurs, lorsque nous nous sommes prélevé un impôt de vingt millions (une somme prodigieuse selon leur estimation) pour nous débarrasser de l’esclavage des nègres, et mîmes en péril, comme tous le pensaient, ou détruisîmes, comme beaucoup le pensaient, nos colonies antillaises, l’on crut, et l’on croit encore, que nos excellentes déclarations n’avaient pour but que de tromper le monde, et que par cette attitude d’auto-sacrifice, nous projetions d’atteindre quelque objectif caché, qui ne pouvait être ni imaginé ni décrit, dans l’intention de provoquer la chute d’autres nations. Le renard ayant perdu sa queue avait un intérêt intelligible à persuader ses voisins de se débarrasser de la leur : mais nous, pensent nos voisins, nous coupons notre propre brosse magnifique, la plus grande et la plus luxueuse de toutes, dans l’espoir de dérober quelque avantage inexplicable en incitant les autres à faire de même.

Il est stupide de tenter de traiter tout cela par le mépris : de nous persuader que ce n’est pas de notre faute, et que ceux qui ne nous croient pas ne croiraient pas plus si l’on ressuscitait des morts. Les nations, comme les individus, devraient soupçonner leur propre défaillance lorsqu’ils découvrent qu’ils sont moins bien jugés qu’ils estiment le mériter, et il se peut bien qu’ils sachent qu’ils sont d’une certaine façon en faute lorsque presque tout le monde sauf eux-mêmes les croit habiles et hypocrites. Ce n’est pas uniquement parce que l’Angleterre a mieux réussi que les autres nations à obtenir ce qu’ils visent tous, qu’ils pensent qu’elle doit le rechercher plus qu’eux dans une quête sans repos ni partage. C’est certes une cause qui les prédispose, les préparant à cette opinion et les y faisant pencher. Il est naturel de supposer que ceux qui remportent le prix y ont mis l’acharnement qu’il faut, que le surcroit de succès doit être le fruit de l’effort le plus inlassable ; et qu’en l’absence des moyens ordinairement employés pour distancer les adversaires, lorsque ces derniers sont néanmoins distancés, les moyens employés doivent avoir été encore plus subtiles et profonds. Cette idée préconçue les pousse à chercher partout des indices à l’appui de l’explication de notre conduite par l’égoïsme. Si notre conduite ordinaire ne corrobore pas cette interprétation, ils scrutent les exceptions, et en font la mesure effective des intentions qu’elles contiennent. Ils prennent en outre au premier degré toutes les expressions habituelles par lesquelles nous nous représentons comme étant pires que nous ne sommes ; des expressions souvent employées par les hommes d’État anglais — tandis qu’elles ne le sont presque jamais chez ceux des autres pays — en partie parce que les Anglais, plus que toute autre race humaine, sont si timides dans l’affirmation de leurs qualités qu’ils vont au contraire jusqu’à avouer des vices ; et en partie parce que presque tous les hommes d’État anglais, tout en étant insouciants à un point qu’aucun étranger ne peut deviner quant à l’impression qu’ils produisent sur les étrangers, commettent la sottise obtuse de supposer que les objets les plus vils sont les seuls qui puissent plaire aux esprits de leurs compatriotes non aristocratiques, et qu’il est toujours expédient, sinon nécessaire, de placer ces objets au premier rang.

Ainsi, tous ceux qui parlent ou agissent au nom de l’Angleterre sont liés par la plus forte obligation, à la fois de prudence et de devoir, d’éviter de tendre des perches à des interprétations erronées, de brider sévèrement la manie de déclarer agir pour des motifs plus mesquins que ceux qui déterminent réellement notre action, et de faire attention de ne pas perversement ou capricieusement monter en épingle quelque occurrence particulière d’action fondée sur un principe moins honorable que celui qui nous guide ordinairement. À l’heure actuelle, ces deux salutaires consignes de prudence sont ignorées de manière flagrante par nos hommes d’État en exercice.

Nous sommes à l’un de ces moments critiques, qui ne surviennent pas même une fois par génération, où l’orientation générale des événements d’Europe et le cours de l’histoire européenne dans le long terme pourrait dépendre de l’action et du raisonnement de l’Angleterre. À un tel moment, il est difficile de dire si c’est par les défaillances de leurs actes ou de leurs discours que nos hommes d’État jouent le jeu de nos ennemis le plus efficacement, et donnent une coloration de justesse aux dommageables idées fausses qui circulent sur notre caractère et notre politique en tant que peuple.

Pour commencer par les défaillances de discours : quelle sorte de langage est tenue dans chaque prise de parole que tient, durant la présente crise européenne, chaque ministre anglais ou presque chaque homme public de quelque importance à l’intention du parlement ou de ses électeurs ? L’éternelle répétition de ce refrain usé : « nous ne nous sommes pas interposés, parce qu’aucun intérêt anglais n’était en jeu » ; « Nous ne devrions pas nous ingérer lorsqu’aucun intérêt anglais n’est concerné ». L’Angleterre s’expose ainsi comme un pays dont les hommes les plus distingués n’ont pas honte d’adhérer, comme hommes politiques, à une règle d’action que personne, à moins d’être extrêmement ignoble, ne peut souffrir qu’on l’accuse d’en faire la maxime qui guide sa vie privée : de ne pas bouger un doigt pour les autres à moins d’y voir son propre intérêt. Il y a beaucoup à dire sur la doctrine disant qu’une nation devrait accepter d’aider ses voisins à se débarrasser de l’oppression et à obtenir des institutions libres. Ils ont beaucoup à dire aussi, ceux qui maintiennent qu’une nation n’est pas compétente pour juger et agir pour une autre, et que chacune devrait être laissée à se secourir elle-même, et rechercher les avantages ou se soumettre aux désavantages à la hauteur de ses capacités et de sa détermination. Mais de toutes les attitudes qu’une nation peut choisir au sujet de l’intervention, la plus vile et la pire est de déclarer qu’elle s’ingère uniquement quand elle peut ainsi servir ses propres intérêts. Chaque autre nation est en droit de dire : « Il semble donc que la non-ingérence n’est pas une question de principe pour vous. Quand vous vous abstenez d’une ingérence, ce n’est pas parce que vous la pensez fautive. Vous n’avez pas d’objection contre l’ingérence, seulement elle ne doit pas viser le bénéfice de ceux chez lesquels vous vous ingérez ; ils ne doivent pas supposer que vous avez le moindre égard pour leur bien. Le bien d’autrui n’est pas une des choses dont vous vous souciez ; mais vous souhaitez vous immiscer, si en vous immisçant vous pouvez obtenir un gain pour vous-même ». Telle est l’interprétation obvie du discours tenu.

Il est à peine nécessaire de dire, lorsqu’on écrit à l’intention des Anglais, que ceci n’est pas ce que nos gouvernants et nos politiciens veulent dire. Leur langage n’est pas le reflet correct de leur pensée. Ils ne veulent dire qu’en partie ce qu’ils semblent dire. Ils ne veulent pas désavouer l’ingérence faite pour le bien des autres nations. Mais la deuxième partie de ce qu’expriment leurs mots, à savoir un consentement à s’ingérer s’ils peuvent ainsi promouvoir l’intérêt de l’Angleterre, n’est pas ce qu’ils veulent dire. La pensée qu’ils ont à l’esprit n’est pas l’intérêt de l’Angleterre, mais sa sécurité. Ce qu’ils diraient est qu’ils sont prêts à agir lorsque la sécurité de l’Angleterre est menacée, ou lorsqu’un de ses intérêts est mis en danger de manière hostile ou injuste. Ce n’est rien de plus que ce que font toutes les nations suffisamment fortes pour se défendre elles-mêmes, et nul ne remet ce droit en question. C’est le droit universel de légitime défense. Mais si nous voulons dire cela, pourquoi, pour l’amour du ciel, saisissons-nous toutes les occasions possibles pour dire au lieu de cela, une chose excessivement différente ? La signification que les étrangers lisent dans les mots que nous employons n’est pas la légitime défense, mais l’ambition. Les étrangers pensent que le but dans lequel nous réclamons la liberté de nous ingérer chez eux et de nous mêler de leurs affaires n’est pas simplement la protection de ce que nous avons — et ce uniquement contre les procédés injustes et sans disqualifier la concurrence loyale, mais l’accumulation sans limites. Si nos actions rendent impossible même à l’observateur le plus partial de croire que nous visons ou que nous sommes prêts à accepter des monopoles commerciaux d’une sorte ou d’une autre, cela n’a pas d’autre effet sur leurs esprits que de leur faire imaginer que nous avons choisi un moyen plus rusé d’aboutir à la même chose. Une opinion généralement répandue chez les politiciens continentaux, surtout ceux qui se croient particulièrement savants, est que l’existence de l’Angleterre dépend de l’acquisition incessante de nouveaux marchés pour nos manufactures ; que la recherche de ces marchés est une question de vie ou de mort pour nous ; et que nous sommes en permanence prêts à violer toutes les règles de la morale publique ou internationale lorsque l’alternative consisterait à marquer une pause dans cette course. Il serait superflu de remarquer la profonde ignorance et les idées fausses eu égard aux lois de la richesse des nations et à l’état du commerce anglais que cela présuppose : mais une telle ignorance et de telles idées fausses sont malheureusement communes sur le continent ; elles ne cèdent le pas que lentement, mais perceptiblement, devant le progrès de la raison ; et pendant encore peut-être plusieurs générations nous serons jugés sous leur influence. Est-ce trop exiger de nos hommes politiques en exercice que souhaiter qu’ils aient ces choses à l’esprit ? Est-ce servir un but valable que de nous exprimer comme si nous n’avions aucun scrupule à proclamer des principes que non seulement nous aurions scrupule à mettre en œuvre, mais dont la simple idée ne nous vient jamais à l’esprit ? Pourquoi faudrait-il renoncer à dire le caractère que nous pouvons de bon droit revendiquer, qui est d’être la nation la plus incomparablement consciencieuse dans son action nationale ? De tous les pays qui sont suffisamment puissants pour être capable d’être dangereux pour leurs voisins, nous sommes peut-être le seul que de simples scrupules de la conscience suffiraient pour l’en dissuader. Nous sommes le seul peuple parmi lequel dans aucune classe de la société il n’est considéré que l’intérêt ou la gloire de la nation peut excuser un acte injuste, le seul qui considère avec jalousie et suspicion, et une propension à la critique hostile, précisément les actes de son gouvernement qui dans d’autres pays sont assurés d’être salués par des applaudissements, ceux par lesquels un territoire a été acquis, ou l’influence politique étendue. Étant en réalité meilleurs que les autres nations, au moins dans la partie négative de la morale internationale, cessons, dans les discours que nous faisons, de nous représenter comme étant pires !

Mais si nous devrions être plus prudents dans l’utilisation du langage, nous devrions mille fois plus être prudents dans nos actions, et ne pas souffrir d’être trahi par aucun de nos dirigeants dans une ligne de conduite portant sur une position isolée complètement contraire à nos principes d’action habituels — une conduite telle que si elle était un échantillon représentatif, elle confirmerait les calomnies de nos pires ennemis, et justifierait qu’ils s’imaginent non seulement que nous n’avons pas d’égard pour le bien des autres nations, mais que nous pensons que leur bien et le nôtre sont incompatibles, et mettons tout en œuvre pour empêcher les autres de se procurer un avantage auquel nous avons part. Cette bévue pernicieuse, qu’on peut difficilement s’empêcher de qualifier de quasi-folie, nous sommes apparemment en train de la commettre à propos du canal de Suez.

Il est universellement cru en France que l’influence anglaise à Constantinople, exercée farouchement pour faire capoter ce projet est le véritable et le seul obstacle à sa réalisation effective. Et malheureusement les déclarations publiques de notre Premier Ministre actuel non seulement corroborent cette persuasion, mais justifient l’affirmation que nous nous opposons aux travaux parce que, de l’avis de notre gouvernement, cela porterait atteinte aux intérêts de l’Angleterre. Si telle est la voie que nous poursuivons, et si tels en sont les motifs, et si les nations ont des devoirs, fussent-ils négatifs, vis à vis du bien commun de la race humaine, il est difficile de dire si c’est la folie ou l’immoralité de notre conduite qui se donne le plus douloureusement en spectacle.

Il est question ici d’un projet, dont la faisabilité fait effectivement l’objet de controverses, mais au sujet duquel personne n’a jamais tenté de nier — à supposer qu’il soit réalisé — qu’il faciliterait le commerce, et par conséquent stimulerait la production, encouragerait les échanges, et donc la civilisation, ce qui serait de nature à lui conférer une haute place parmi les grands progrès industriels des temps modernes. Les efforts en vue de réduire la main d’œuvre et d’économiser les postes de dépenses des opérations industrielles sont ce vers quoi tendent la majorité des travaux d’inventivité ingénieuse de l’humanité d’aujourd’hui ; et ce projet, s’il est réalisé, épargnera, sur l’une des plus grandes routes du trafic mondial, la circumnavigation d’un continent. Un accès facile au commerce est la source principale de la civilisation matérielle, qui, dans les régions les plus reculées de la terre, est la condition nécessaire et le mécanisme indispensable de la civilisation morale ; et ce projet réduit pratiquement de moitié la distance — en langage commercial — entre les nations du monde qui progressent par elles-mêmes et les plus importantes et les plus valables de celles qui ne progressent pas. Le télégraphe transatlantique est considéré comme étant une entreprise d’importance mondiale parce qu’il supprime pratiquement le transit de l’information commerciale. Ce que le canal de Suez réduirait est le transport des marchandises elles-mêmes, et ce avec une telle ampleur qu’il rend probable sa multiplication.

Supposons donc — car au moment présent l’hypothèse est trop anti-anglaise pour être discutée comme étant plus qu’une supposition — supposons que la nation anglaise voie dans ce grand bénéfice pour le monde civilisé et non civilisé un danger ou un dommage causé à quelque intérêt particulier de l’Angleterre. Supposons, par exemple, qu’elle craigne, en raccourcissant la route, de faciliter l’accès des flottes étrangères à ses possessions orientales. La supposition impute un degré peu banal de lâcheté et d’imbécilité à l’esprit national ; car sinon elle ne pourrait que refléter que la même chose qui faciliterait l’arrivée d’un ennemi faciliterait également l’arrivée de renforts ; que nous avons rencontré des flottes françaises dans les mers orientales auparavant, et les y avons combattues il y a près d’un siècle, que si nous devions jamais être incapables de défendre l’Inde contre eux, nous devrions assurément les y voir sans l’aide d’aucun canal ; et que notre capacité à résister à un ennemi ne dépend pas du plus ou moins d’obstacles que l’on met dans son chemin d’accès, mais de la quantité de forces que nous sommes capables de lui opposer quand il vient. Faisons l’hypothèse, cependant, que le succès du projet ferait plus de mal à l’Angleterre en quelque capacité distincte, que de bien qu’en tant que nation commerciale numéro un, elle récolterait de par la forte augmentation des échanges commerciaux. Partons de là, et maintenant je demande : et après ? Est-t-il une règle morale, chrétienne ou profane, qui autorise une nation à empêcher l’ensemble de l’humanité d’accéder à un grand avantage, parce que son obtention par eux constituerait, par voie de conséquence, dans quelque éventualité envisageable, la cause d’inconvénients ? Une nation a-t-elle la liberté d’adopter comme maxime pratique, que ce qui est bon pour la race humaine est mauvais pour elle-même et, en vertu de ce principe, de s’y opposer ? Qu’est-ce sinon déclarer que ses intérêts et ceux de l’humanité sont incompatibles — et que jusque là au moins, elle est l’ennemie de la race humaine ? Et sur quelle base peut-elle porter plainte si en réaction la race humaine décide de devenir son ennemie ? Un principe aussi abominable, affirmé et mis en pratique par une nation, autoriserait le reste du monde à se liguer contre elle, et à ne pas faire la paix tant qu’ils n’auraient, sinon réussi à la réduire à l’insignifiance, au moins détruit suffisamment sa puissance pour l’empêcher de placer son propre intérêt égoïste avant celui de la prospérité générale de l’humanité.

De tels sentiments abjects n’existent pas chez les Britanniques. Ils ont coutume de voir leur avantage en poussant vers l’avant la croissance du monde en richesse et en civilisation et non en la maintenant en arrière. L’opposition au canal de Suez n’a jamais été une opposition de la nation. Avec son indifférence habituelle aux affaires étrangères, le public en général n’y a pas réfléchi, mais l’a laissée de la même façon qu’il laisse (à moins d’y être particulièrement incité) la gestion de ses affaires étrangères à ceux qui, pour des raisons et des causalités liées uniquement à la politique interne, se trouvent être au pouvoir au moment présent. Quoi qu’ait pu être fait au nom de l’Angleterre dans l’affaire de Suez a été l’acte d’individus, principalement, c’est probable, d’un seul individu, dont pratiquement aucun de ses compatriotes n’encourage ou ne partage les buts, la plupart de ceux qui se sont intéressés au sujet (malheureusement un fort petit nombre) s’étant, selon toutes apparences, opposés à lui.

Mais (dit-on) le projet ne peut être réalisé. Si tel est le cas, pourquoi nous en préoccuper ? Si le projet ne peut aboutir à rien, pourquoi proférer gratuitement des propos immoraux et subir une haine gratuite qui cherche à prévenir leur mise en pratique ? Que le projet réussisse ou échoue est une considération totalement hors de propos ; sauf au moins ceci : que s’il est certain qu’il échoue, il y a dans notre opposition à son encontre la même immoralité, avec une dose supplémentaire de folie ; puisque, sur cette supposition nous affichons face au monde la croyance que notre intérêt est incompatible avec son bien, alors que si l’échec du projet était réellement à notre avantage, nous sommes certains d’obtenir cette avantage en conservant simplement notre attitude pacifique.

En tant qu’opinion privée, l’auteur de ces lignes, pour autant qu’il a pris connaissance des éléments du dossier, tend à être d’accord avec ceux qui pensent que le projet n’est pas réalisable, du moins avec les moyens et les financement proposés. Mais c’est aux actionnaires d’y réfléchir. Le gouvernement britannique ne considère pas que c’est son rôle d’empêcher des individus, fussent-ils citoyens britanniques, de dépenser en vain leur propre argent dans des spéculations non couronnées de succès, tout en n’excluant pas la possibilité d’une grande utilité publique en cas de succès. Et si, au prix de leur propre propriété, ils agissaient en tant que pionniers ouvrant la voie à d’autres, et si le projet, tout en étant un échec pour les premiers qui l’ont entrepris, devait entre les mêmes mains ou entre d’autres mains procurer au monde en général la totalité des avantages escomptés, ce ne serait pas la première ou la centième fois qu’un investissement non rentable ait un tel résultat final.

Il semble qu’il ne soit pas peu nécessaire de réexaminer l’ensemble de la doctrine de non-ingérence dans les affaires des nations étrangères, pour autant que l’on puisse dire qu’elle ait jamais été examinée en tant que véritable question morale. Nous avons entendu dernièrement quelque chose sur la volonté d’entrer en guerre pour une idée. Entrer en guerre pour une idée, si la guerre est une guerre d’agression et non une guerre défensive, est tout aussi criminel qu’entrer en guerre pour un territoire ou des revenus ; car il est aussi peu justifiable d’imposer nos idées à d’autres que de les contraindre à se soumettre à notre volonté dans tout autre domaine. Mais il y a assurément des cas où il est permis d’entrer en guerre, sans avoir nous-mêmes été attaqués, ou menacés d’une attaque ; et il est très important que les nations se décident à l’avance quant à savoir quels sont ces cas. Peu de questions nécessitent davantage d’être prises en main par des philosophes spécialistes d’éthique et de philosophie politique, dans le but d’établir une règle ou un critère à l’aune duquel le caractère justifiable ou non d’une intervention dans les affaires d’un autre pays et (ce qui est parfois tout aussi contestable) le caractère justifiable ou non d’une absence d’intervention pourraient être soumis à un test défini et rationnel. Quiconque s’attèle à cette tâche sera amené à reconnaître plus d’une distinction fondamentale, avec lesquelles pour l’instant le public est fort peu familier, et qui sont généralement perdues de vue par ceux qui écrivent avec des accents de moralité outragée sur ce sujet. Il y a une grande différence (par exemple) entre le cas où les nations concernées sont du même ou à peu près du même niveau de civilisation, et celui où l’une des parties de la situation est d’un haut niveau tandis que l’autre est d’un bas niveau de progrès social. Supposer que les mêmes coutumes internationales et les mêmes règles de moralité internationale peuvent avoir cours entre deux nations civilisées et entre des nations civilisées et barbares, est une grave erreur, qu’aucun homme d’État ne saurait commettre, quoi qu’il en soit de ceux qui critique les hommes d’État depuis une position sans danger et irresponsable. Parmi les multiples raisons pour lesquelles les mêmes règles ne sauraient être applicables à des situations aussi différentes, les deux suivantes sont parmi les plus importantes. Premièrement, les règles de la moralité internationale impliquent la réciprocité. Mais les barbares ne répondront pas à cette attente de réciprocité. On ne peut pas attendre d’eux qu’ils observent des règles. Ni leur esprit n’est capable d’un si grand effort, ni leur volonté ne peut être suffisamment influencée par des motifs distants. Deuxièmement, les nations qui sont encore barbares n’ont pas dépassé la période durant laquelle il est probablement dans leur intérêt d’être conquises et soumises par des étrangers. L’indépendance et la nationalité, si essentiels soient-elles à la bonne croissance et au bon développement des peuples plus avancés dans la voie du progrès, constituent généralement des obstacles aux leurs. Les obligations sacrées que les nations civilisées doivent à leurs indépendances et nationalités réciproques ne sont pas contraignantes vis à vis de ceux pour qui la nationalité et l’indépendance constituent un mal certain, ou au mieux un bénéfice contestable. Les Romains n’étaient pas les conquérants aux mains les plus propres, mais aurait-il été préférable pour la Gaule et l’Espagne, pour la Numidie et la Dacie de ne jamais avoir fait partie de l’empire romain ? Qualifier toute conduite de quelque sorte soit-elle envers un peuple barbare de violation de la loi des nations ne fait qu’indiquer que celui qui parle ainsi n’a jamais réfléchi à la question. Une violation de grands principes de moralité, cela pourrait être facilement le cas ; mais les barbares n’ont pas de droits en tant que nation, sauf un droit à un traitement tel qui puisse le plus tôt possible les rendre aptes à en devenir une. Les seules lois morales qui régissent la relation entre un gouvernement civilisé et un gouvernement barbare sont les règles universelles de la moralité d’homme à homme.

Ainsi, les critiques qui sont si souvent émises sur la conduite des Français en Algérie, ou celle des Anglais en Inde, procèdent, semble-t-il, surtout d’un faux principe. La norme véridique avec laquelle il faille juger leurs actes n’ayant jamais été élaborée, ils échappent aux commentaires et aux blâmes qui pourraient avoir un effet réformateur réel, tandis qu’on les juge en rapport à des normes qui ne peuvent avoir aucune influence sur ceux qui sont engagés en pratique dans de telles transactions, sachant comme eux qu’elles ne peuvent et si elles le pouvaient ne devraient pas être appliquées, parce qu’aucun être humain ne s’en trouverait mieux, et au contraire s’en trouverait bien plus mal, si on les observait. Un gouvernement civilisé ne peut éviter d’avoir des voisins barbares : lorsqu’il en a, il ne peut se contenter d’une position défensive, de simple résistance à l’agression. Après une période plus ou moins longue de patience, il se trouve soit obligé de les conquérir, soit d’affirmer assez d’autorité sur eux, en brisant ainsi leur esprit, pour qu’ils régressent progressivement dans un état de dépendance vis à vis de lui, et lorsque cela arrive ils ne lui opposent effectivement plus de difficultés, mais il a eu tellement à faire pour faire et défaire leurs gouvernements, et ils se sont tellement accoutumés à s’appuyer sur lui, qu’il est devenu responsable moralement de tout le mal qu’il les autorise à faire. C’est l’histoire des relations du gouvernement britannique avec les États indigènes d’Inde. Il ne fut jamais en sécurité dans ses propres possessions indiennes tant qu’il ne réduisit pas la puissance militaire de ces États à zéro. Mais un gouvernement despotique n’existe que par sa puissance militaire. Lorsque nous eûmes déposé les leurs, nous avons été forcés, par la nécessité des choses, à leur offrir le nôtre à la place. Pour leur permettre de se dispenser d’avoir leurs propres grandes armées, nous nous sommes engagés à mettre à leur disposition, et ils se sont engagés à recevoir une force militaire d’une taille telle qu’elle faisait de nous les maîtres de facto du pays. Nous nous sommes engagés à ce que cette force remplisse la fonction d’une force, en défendant le prince contre tous ses ennemis étrangers et intérieurs. Mais, étant assuré de la protection d’une puissance civilisée, et libéré de la peur d’une rébellion interne ou d’une conquête étrangère, lesquelles constituent les seuls freins qui restreignent les passions ou maintiennent la vigueur de caractère d’un despote asiatique, les gouvernements indigènes soit devinrent si oppressifs et prédateurs qu’ils causèrent la désolation dans le pays, soit tombèrent dans un état d’une telle mollesse imbécile, que tous ceux qui, soumis à leur volonté, n’avaient pas les moyens de se défendre eux-mêmes en engageant des serviteurs armés, étaient la proie de quiconque avait sous ses ordres une bande de bandits. Le gouvernement britannique pensa que cet état de fait déplorable était son œuvre ; étant la conséquence directe de la position dans laquelle, pour sa propre sécurité, il s’était placé vis à vis des gouvernements indigènes. S’il avait permis que ceci perdure indéfiniment, il aurait mérité de compter parmi les pires malfaiteurs politiques. Dans certains cas (malheureusement, pas dans tous), il s’était efforcé de se prémunir contre ces méfaits grâce à un article spécial dans le traité par lequel le prince s’engageait à réformer son administration, et à gouverner à l’avenir en conformité avec les conseils prodigués par le gouvernement britannique. Parmi les traités dans lesquels une provision de cette sorte avait été insérée, se trouvait celui avec l’Awadh. Durant cinquante et quelques années le gouvernement britannique permit que cet engagement fût ignoré entièrement ; non sans de fréquentes remontrances, et des menaces occasionnelles, mais sans jamais accomplir ces menaces. Durant cette période d’un demi siècle, l’Angleterre était moralement responsable d’un mélange de tyrannie et d’anarchie, dont la description qu’en firent de bons connaisseurs consterne tous ceux qui la lisent. Loin d’être le crime politique que l’on entend souvent ainsi qualifier par ignorance, l’acte par lequel le gouvernement de l’Inde britannique mit finalement de côté les traités qui avaient été si obstinément violés, et assuma le pouvoir de remplir l’obligation contractée longtemps auparavant d’offrir au peuple d’Awadh un gouvernement tolérable, constitua l’accomplissement fautivement retardé d’un devoir impératif. Et le fait que rien de ce qui avait été fait dans tout ce siècle par le gouvernement de la Compagnie des Indes Orientales ne l’ait rendu aussi impopulaire en Angleterre est l’un des exemples les plus marquants de ce qui a été remarqué dans la première partie de cet article, à savoir la prédisposition de l’opinion publique anglaise à considérer défavorablement tout acte par lequel des territoires ou des revenus sont acquis d’un État étranger, et à prendre fait et cause pour tout gouvernement, quelque indigne soit-il, en mesure de produire contre notre propre pays un vague semblant de dossier d’accusation d’injustice.

Mais parmi les peuples civilisés, membres d’une même communauté de nations, telle que l’Europe chrétienne, la question revêt un autre aspect, et doit être résolue sur la base de principes totalement différents. Ce serait faire affront au lecteur que de discuter l’immoralité des guerres de conquête, ou de la conquête même comme conséquence d’une guerre légale ; ou de l’annexion de tout peuple civilisé sous la domination d’un autre, sauf si cela résulte de leur propre choix spontané. Jusqu’ici, il n’y a pas de différence d’opinion entre honnêtes gens ; ni sur la malfaisance du déclenchement d’une guerre d’agression dans la poursuite de nos propres intérêts, sauf lorsque c’est nécessaire pour nous prémunir contre un mal imminent avéré. La question disputée est celle de l’ingérence dans la régulation des affaires internes d’un autre pays ; la question de savoir si une nation a le droit de prendre part, d’un côté ou d’un autre, dans les guerres civiles ou les luttes partisanes d’une autre nation : et principalement, si elle peut légitimement aider la population d’un autre pays à combattre pour la liberté ; ou si elle peut imposer à un pays un gouvernement ou des institutions particuliers, soit qu’elle les considère comme étant les meilleurs pour ce pays lui-même, soit qu’elle les estime nécessaires pour la sécurité des pays voisins.

Parmi ces cas, c’est celui du peuple en armes pour sa liberté qui est le seul qui présente quelque attrait, ou qui, au moins en théorie, soit susceptible de présenter un conflit de considérations morales. Les autres cas présentés méritent difficilement une discussion. Il est superflu qu’un écrivain d’un pays libre prenne la peine de stigmatiser l’aide au gouvernement d’un pays pour réprimer le peuple, ce qui est malheureusement le cas le plus fréquent d’intervention étrangère. Un gouvernement qui a besoin d’un soutien étranger pour obtenir l’obéissance de ses propres citoyens, ne devrait pas exister ; et l’assistance que les étrangers lui apportent n’est pratiquement rien d’autre que la sympathie qu’éprouve un despotisme pour un autre. Un cas qui requiert l’attention est celui de la guerre civile de longue durée, dans laquelle les parties en conflit sont si parfaitement équilibrées qu’une issue rapide est improbable. Ou lorsqu’en cas de victoire, la partie victorieuse ne peut espérer maintenir la partie vaincue hors d’état de reprendre les hostilités sans recourir à des pratiques dont la sévérité répugne à l’humanité et qui portent préjudice au bien être permanent du pays. Dans ce cas exceptionnel, il semble qu’il existe maintenant une doctrine admise, qui est que le pays voisin, ou que l’un des puissants voisins, avec le consentement des autres, a le droit d’exiger la cessation des hostilités et qu’une réconciliation voie le jour sur la base d’un compromis équitable. Ce type d’intervention a été pratiqué de façon répétée durant cette génération, avec une approbation si générale que sa légitimité pourrait être considérée comme ayant été élevée au rang de maxime de ce que l’on appelle le droit international. Les ingérences des Puissances Européennes entre la Grèce et la Turquie, et entre la Turquie et l’Égypte étaient des cas exemplaires. Celle entre la Hollande et la Belgique l’était encore plus. L’intervention de l’Angleterre au Portugal, il y a quelques années, dont on se souvient probablement moins que d’autres, car elle obtint des résultats sans l’emploi concret de la force, appartient à cette même catégorie. À l’époque, cette interposition avait l’apparence d’un mauvais et malhonnête soutien du gouvernement contre le peuple, chronométré pour frapper le moment exact où le parti populaire avait obtenu un avantage notable et semblait en passe de renverser le gouvernement ou de le réduire à l’impuissance. Mais si jamais un acte politique qui semblait mal en point au départ a pu être justifié par les événements, ce fut le cas de cette intervention, car, ainsi que se déroulèrent les faits, au lieu de donner l’avantage à l’une des partie du conflit, elle s’avéra être une mesure curative ; et les chefs de ce qu’on appelle la rébellion devinrent en quelques années les ministres honorés et couronnés de succès du trône qu’ils avaient combattu si longtemps.

Eu égard à la question de savoir si un pays a le droit d’aider le peuple d’un autre dans un combat contre leur gouvernement pour des institutions libres, la réponse sera différente, selon que le joug dont le peuple tente de se débarrasser est celui d’un gouvernement purement indigène ou étranger, étant assimilé à un gouvernement étranger tout gouvernement qui se maintient par un soutien étranger. Lorsque la contestation vise seulement des gouvernants indigènes, disposant d’une force indigène qu’ils peuvent mobiliser pour leur défense, la réponse que je devrais donner quant à la légitimité de l’intervention est, en règle générale, « non ». La raison en est qu’il peut rarement se trouver quelque chose approchant la certitude que l’intervention, même couronnée de succès, serait pour le bien du peuple lui-même. Le seul test ayant quelque valeur réelle pour déterminer si un peuple est devenu capable de se gouverner par des institutions populaires, est qu’ils, ou qu’une partie d’entre-eux suffisamment grande pour vaincre consentent à braver la dureté de la tâche et le danger pour leur libération. Je sais tout ce que l’on peut dire, je sais que l’on peut avertir que les qualités des hommes libres ne peuvent s’apprendre à l’école de l’esclavage, et que si un peuple n’est pas en état de jouir de la liberté, pour obtenir une chance d’y parvenir, il doit commencer par être libre. Ceci serait concluant, si l’intervention recommandée leur donnait réellement la liberté. Mais là où le bât blesse c’est que s’ils n’ont pas assez d’amour de la liberté pour l’arracher à de simples oppresseurs domestiques, alors la liberté qui leur est remise par d’autres mains que les leurs n’aura rien de réel, rien de permanent. Aucun peuple n’a jamais été et n’est jamais resté libre que parce qu’il était déterminé à l’être ; parce que ni ses gouvernants ni aucun parti au sein de la nation n’a pu le contraindre à être autrement. Si un peuple — spécialement un dont la liberté n’est pas encore devenue la norme — ne la valorise pas assez pour se battre pour elle, et la maintenir contre toute force qui peut être réunie dans le pays, y compris par ceux qui ont le commandement des revenus publics, alors ce n’est qu’une question de quelques années ou mois pour que ce peuple soit réduit à l’esclavage. Soit le gouvernement qu’il s’est donné, soit un chef militaire ou une association de conspirateurs qui s’efforcent de subvertir le gouvernement, mettront rapidement un terme à toutes les institutions populaires : à moins qu’il ne leur convienne mieux de les laisser en place, en se contentant de les réduire à des dispositifs de pure forme ; car, à moins que l’esprit de liberté soit fort parmi le peuple, ceux qui ont l’exécutif entre leurs mains manipulent facilement toute institution pour la mettre au service du despotisme. Il n’existe aucune garantie fiable contre cette issue déplorable, même dans un pays qui a réussi à gagner sa liberté par lui-même ; comme on peut le voir à travers des exemples frappants au Nouveau comme dans l’Ancien Monde : mais lorsque la liberté a été gagnée pour eux, ils ont effectivement très peu de chances d’échapper à ce destin. Lorsqu’un peuple a eu le malheur d’être gouverné par un gouvernement sous lequel les sentiments et les qualités nécessaires pour maintenir la liberté ne pouvaient pas se développer, c’est pendant un combat ardu pour devenir libre par ses propres forces que ces sentiments et qualités ont les meilleures chances de surgir. Les hommes s’attachent à ce pour quoi ils ont longtemps combattu et fait des sacrifices, ils apprennent à apprécier ce que leurs pensées ont tellement caressé ; et une confrontation dans laquelle des hommes ont été appelés en nombre à se dévouer pour leur pays est une école où ils peuvent apprendre à placer l’intérêt du pays au dessus du leur.

Il est donc rarement — je ne vais pas aller jusqu’à dire « jamais » — judicieux ou juste, dans un pays doté d’un gouvernement libre, d’assister un autre peuple dans ses tentatives pour arracher la même bénédiction de ses gouvernants indigènes, autrement que par le soutien moral de son opinion. Il faut excepter tout cas, bien sûr, où une telle assistance constitue une mesure de légitime défense. Si (une éventualité qui est loin d’être improbable) l’Angleterre, parce qu’on lui tient rigueur de sa liberté, qui est partout un reproche tenant tête au despotisme, et un encouragement à le rejeter, devait se trouver menacée d’une attaque par une coalition de despotes continentaux, elle devrait considérer le parti populaire de chaque nation du continent comme son allié naturel, les libéraux devant être à cet égard ce que les protestants d’Europe étaient pour le gouvernement de la reine Élisabeth. Ainsi, encore, lorsqu’une nation, pour sa propre défense, est entrée en guerre contre un despote, et a la rare et bonne fortune non seulement de réussir dans sa résistance, mais de tenir entre ses mains les conditions de la paix, elle a le droit de dire qu’elle ne conclura aucun traité, à moins que ce ne soit avec un autre dirigeant que celui dont l’existence en tant que tel pourrait constituer une menace perpétuelle à l’encontre de sa sécurité et de sa liberté. Ces exceptions ne font qu’éclairer sous un jour plus vif les raisons de cette règle ; parce qu’elles ne dépendent pas d’un défaut de ces raisons, mais de conditions qui leurs sont supérieures, et qui découlent d’un principe différent.

Mais le cas d’un peuple combattant un joug étranger, ou contre une tyrannie indigène soutenue par des armes étrangères, illustre inversement les raisons de la non-intervention ; car dans ce cas les raisons elles-mêmes n’existent pas. Un peuple le plus attaché à la liberté, le plus capable de défendre et d’utiliser les institutions libres, pourrait être incapable de combattre pour elles avec succès contre la force militaire d’une autre nation bien plus puissante. Assister un peuple ainsi réduit à l’impuissance, ne constitue pas une perturbation de l’équilibre des forces dont dépend le maintien permanent de la liberté dans un pays, mais un redressement de l’équilibre alors qu’il est déjà injustement et violemment perturbé. Pour être érigée en principe moral légitime, la doctrine de la non-intervention, doit être acceptée par toutes les nations. Les despotes doivent consentir à y être liés tout comme les États libres. Tant qu’ils ne le font pas, sa proclamation par les pays libres n’aboutit qu’à l’issue misérable où le mauvais camp peut aider les mauvais, mais le bon ne peut aider les bons. L’intervention en exécution du principe de non-intervention est toujours juste, toujours morale, sinon toujours prudente. Bien que ce soit une erreur de donner la liberté à un peuple qui n’en perçoit pas la valeur, il ne peut être que juste d’insister que s’il la perçoit, il ne sera pas entravé dans sa quête de liberté par la coercition étrangère. Il aurait pu ne pas être juste pour l’Angleterre (indépendamment de la question de la prudence) d’avoir pris fait et cause pour la Hongrie dans son noble combat contre l’Autriche ; quoique le gouvernement autrichien en Hongrie ait constitué en un sens un joug étranger. Mais lorsque, les Hongrois s’étant montrés susceptibles de gagner ce combat, le despote russe s’interposa, joignant ses forces à celles de l’Autriche, et livra à nouveau les Hongrois, pieds et mains liés, à leur oppresseurs exaspérés, c’eût été un acte honorable et vertueux de la part de l’Angleterre de déclarer que cela ne devrait pas être, et que si la Russie assistait le mauvais camp, l’Angleterre assisterait le bon. Cela pourrait ne pas avoir été compatible avec le souci que chaque nation doit avoir de sa propre sécurité si l’Angleterre avait pris cette position seule. Mais l’Angleterre et la France ensemble auraient pu le faire ; et si elles l’avaient fait, l’intervention armée russe n’aurait jamais eu lieu, ou aurait été désastreuse pour la seule Russie : alors que tout ce que ces puissances ont gagné à ne rien faire, est que cinq ans plus tard elles durent se battre contre la Russie, dans des circonstances plus difficiles, et sans la Hongrie comme allié. La première nation qui, étant assez puissante pour que ses déclarations soient suivies d’effets, aura le courage de dire qu’aucun coup de canon ne sera tiré en Europe par les soldats d’une puissance contre les sujets révoltés d’une autre, sera l’idole des amis de la liberté d’une extrémité à l’autre de l’Europe. Cette déclaration à elle seule assurera l’émancipation quasi-immédiate de chaque peuple désirant suffisamment la liberté pour être capable de la maintenir : et la nation qui fera entendre sa voix se trouvera bientôt à la tête d’une alliance des peuples libres, assez forte pour défier n’importe quel nombre de despotes coalisés pour la battre. Le prix est trop glorieux pour ne pas être saisi par quelque pays libre ; et le moment pourrait ne pas être si éloigné, où l’Angleterre, si elle ne prend pas par héroïsme cette responsabilité héroïque, sera obligée de la prendre par souci de sa propre sécurité.


  1. Nouvelle traduction française effectuée en septembre-octobre 2013 par Teofilo, de l’essai de John Stuart Mill « A Few Words on Non-Intervention », Fraser’s Magazine, décembre 1859