Quelques mots sur les trios et les sonates de Beethoven

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QUELQUES MOTS


SUR LES

TRIOS ET LES SONATES DE BEETHOVEN


Il y a beaucoup de gens en France pour qui le nom de Beethoven n’éveille que les idées d’orchestre et de symphonies ; ils ignorent que dans tous les genres de musique, cet infatigable Titan a laissé des chefs-d’œuvre presque également admirables.

Il a fait un opéra : Fidelio ; un ballet : Prométhée ; un mélodrame : Egmont ; des ouvertures de tragédies : celles de Coriolan et des Ruines d’Athènes ; six ou sept autres ouvertures sur des sujets indéterminés ; deux grandes messes ; un oratorio : le Christ au mont des Oliviers ; dix-huit quatuors pour deux violons, alto et basse ; plusieurs autres quatuors et quintetti pour trois ou quatre instruments à vent et piano ; des trios pour piano, violon et basse ; un grand nombre de sonates pour le piano seul ou pour piano avec un instrument à cordes, basse ou violon ; un septuor pour quatre instruments à cordes et trois instruments à vent ; un grand concerto de violon ; quatre ou cinq concertos de piano avec orchestre ; une fantaisie pour piano principal avec orchestre et chœurs ; une multitude d’airs variés pour divers instruments ; des romances et des chansons avec accompagnement de piano ; un cahier de cantiques à une voix et à plusieurs voix ; une cantate ou scène lyrique avec orchestre ; des chœurs avec orchestre sur différentes poésies allemandes, deux volumes d’études sur l’harmonie et le contre-point ; et enfin, les neuf fameuses symphonies.

Il ne faut pas croire que cette fécondité de Beethoven ait rien de commun avec celle des compositeurs italiens, qui ne comptent leurs opéras que par cinquantaines, témoin les cent soixante partitions de Paisiello. Non, certes ! une telle opinion serait souverainement injuste. Si nous en exceptons l’ouverture des Ruines d’Athènes, et peut-être deux ou trois autres fragments vraiment indignes du grand nom de leur auteur, et qui sont tombés de sa plume dans ces rares instants de somnolence qu’Horace reproche, avec tant soit peu d’ironie, au bon Homère lui-même, tout le reste est de ce style noble, élevé, ferme, hardi, expressif, poétique et toujours neuf, qui font incontestablement de Beethoven la sentinelle avancée de la civilisation musicale. C’est tout au plus si, dans ce grand nombre de compositions, on peut découvrir quelques vagues ressemblances entre quelques-unes des mille phrases qui en font la splendeur et la vie. Cette étonnante faculté d’être toujours nouveau sans sortir du vrai et du beau se conçoit jusqu’à un certain point dans les morceaux d’un mouvement vif ; la pensée alors, aidée par les puissances du rhythme, peut, dans ses bonds capricieux, sortir plus aisément des routes battues ; mais où l’on cesse de la comprendre, c’est dans les adagio, c’est dans ces méditations extra-humaines où le génie panthéiste de Beethoven aime tant à se plonger. Là, plus de passions, plus de tableaux terrestres, plus d’hymnes à la joie, à l’amour, à la gloire, plus de chants enfantins, de doux propos, de saillies mordantes ou comiques, plus de ces terribles éclats de fureur, de ces accents de haine que les élancements d’une souffrance secrète lui arrachent si souvent ; il n’a même plus de mépris dans le cœur, il n’est plus de notre espèce, il l’a oubliée, il est sorti de notre atmosphère ; calme et solitaire, il nage dans l’éther ; comme ces aigles des Andes planant à des hauteurs au-dessous desquelles les autres créatures ne trouvent déjà plus que l’asphyxie et la mort, ses regards plongent dans l’espace, il vole à tous les soleils, chantant la nature infinie. Croirait-on que le génie de cet homme ait pu prendre un pareil essor, pour ainsi dire, quand il l’a voulu !… C’est ce dont on peut se convaincre cependant, par les preuves nombreuses qu’il nous en a laissées, moins encore dans ses symphonies que dans ses compositions de piano. Là, et seulement là, n’ayant plus en vue un auditoire nombreux, le public, la foule, il semble avoir écrit pour lui-même, avec ce majestueux abandon que la foule ne comprend pas, et que la nécessité d’arriver promptement à ce que nous appelons l’effet doit altérer inévitablement. Là aussi la tâche de l’exécutant devient écrasante, sinon par les difficultés de mécanisme, au moins par le profond sentiment, par la grande intelligence que de telles œuvres exigent de lui ; il faut de toute nécessité que le virtuose s’efface devant le compositeur comme fait l’orchestre dans les symphonies ; il doit y avoir absorption complète de l’un par l’autre ; mais c’est précisément en s’identifiant de la sorte avec la pensée qu’il nous transmet que l’interprète grandit de toute la hauteur de son modèle.

Il y a une œuvre de Beethoven connue sous le nom de sonate en ut dièze mineur, dont l’adagio est une de ces poésies que le langage humain ne sait comment désigner. Ses moyens d’action sont fort simples : la main gauche étale doucement de larges accords d’un caractère solennellement triste, et dont la durée permet aux vibrations du piano de s’éteindre graduellement sur chacun d’eux ; au-dessus, les doigts inférieurs de la main droite arpègent un dessin d’accompagnement obstiné dont la forme ne varie presque pas depuis la première mesure jusqu’à la dernière, pendant que les autres doigts font entendre une sorte de lamentation, efflorescence mélodique de cette sombre harmonie. Un jour, il y a trente ans, Liszt exécutant cet adagio devant un petit cercle dont je faisais partie, s’avisa de le dénaturer, suivant l’usage qu’il avait alors adopté pour se faire applaudir du public fashionable : au lieu de ces longues tenues des basses, au lieu de cette sévère uniformité de rhythme et de mouvement dont je viens de parler, il plaça des trilles, des tremolo, il pressa et ralentit la mesure, troublant ainsi par des accents passionnés le calme de cette tristesse, et faisant gronder le tonnerre dans ce ciel sans nuages qu’assombrit seulement le départ du soleil… Je souffris cruellement, je l’avoue, plus encore qu’il ne m’est jamais arrivé de souffrir en entendant nos malheureuses cantatrices broder le grand air du Freyschütz ; car à cette torture se joignait le chagrin de voir un tel artiste donner dans le travers où ne tombent d’ordinaire que des médiocrités. Mais qu’y faire ? Liszt était alors comme ces enfants qui, sans se plaindre, se relèvent eux-mêmes d’une chute qu’on feint de ne pas apercevoir, et qui crient si on leur tend la main. Il s’est fièrement relevé : aussi, quelques années après, n’était-ce plus lui qui poursuivait le succès, mais bien le succès qui perdait haleine à le suivre ; les rôles étaient changés. Revenons à notre sonate. Dernièrement un de ces hommes de cœur et d’esprit, que les artistes sont si heureux de rencontrer, avait réuni quelques amis ; j’étais du nombre. Liszt arriva dans la soirée, et, trouvant la discussion engagée sur la valeur d’un morceau de Weber, auquel le public, soit à cause de la médiocrité de l’exécution, soit pour toute autre raison, avait, dans un concert récent, fait un assez triste accueil, se mit au piano pour répondre à sa manière aux antagonistes de Weber. L’argument parut sans réplique, et on fut obligé d’avouer qu’une œuvre de génie avait été méconnue. Comme il venait de finir, la lampe qui éclairait l’appartement parut près de s’éteindre ; l’un de nous allait la ranimer :

— N’en faites rien, lui dis-je ; s’il veut jouer l’adagio en ut dièze mineur de Beethoven, ce demi-jour ne gâtera rien.

— Volontiers, dit Liszt, mais éteignez tout à fait la lumière, couvrez le feu, que l’obscurité soit complète.

Alors, au milieu de ces ténèbres, après un instant de recueillement, la noble élégie, la même qu’il avait autrefois si étrangement défigurée, s’éleva dans sa simplicité sublime ; pas une note, pas un accent ne furent ajoutés aux accents et aux notes de l’auteur. C’était l’ombre de Beethoven, évoquée par le virtuose, dont nous entendions la grande voix. Chacun de nous frissonnait en silence, et après le dernier accord on se tut encore… nous pleurions.

Une assez notable partie du public français ignore pourtant l’existence de ces œuvres merveilleuses. Certes, le trio en si bémol tout entier, l’adagio de celui en et la sonate en la avec violoncelle ont dû prouver à ceux qui les connaissent que l’illustre compositeur était loin d’avoir versé dans l’orchestre tous les trésors de son génie. Mais son dernier mot n’est pas là ; c’est dans les sonates pour piano seul qu’il faut le chercher. Le moment viendra bientôt peut-être où ces œuvres, qui laissent derrière elles ce qu’il y a de plus avancé dans l’art, pourront être comprises, sinon de la foule, au moins d’un public d’élite. C’est une expérience à tenter ; si elle ne réussit pas, on la recommencera plus tard.

Les grandes sonates de Beethoven serviront d’échelle métrique pour mesurer le développement de notre intelligence musicale.

FIDELIO

OPÉRA EN TROIS ACTES DE BEETHOVEN

SA REPRÉSENTATION AU THÉÂTRE LYRIQUE


Le 1er ventôse de l’an VI, le théâtre de la rue Feydeau représenta pour la première fois LÉONORE, OU L’AMOUR CONJUGAL, fait historique en deux actes (tel était le titre de la pièce), paroles de M. Bouilly, musique de P. Gaveaux. L’œuvre parut médiocre malgré le talent que montrèrent, dans les deux rôles principaux, Gaveaux, l’auteur de la musique, et madame Scio, une grande actrice de ce temps.

Plusieurs années après, Paër écrivit une partition gracieuse sur un libretto italien dont la Léonore de Bouilly était encore l’héroïne, et ce fut en sortant d’une représentation de cet ouvrage que Beethoven, avec la rudesse humoriste qui lui était habituelle, dit à Paër :

—Votre opéra me plaît, j’ai envie de le mettre en musique.

Telle fut l’origine du chef-d’œuvre dont nous avons à nous occuper aujourd’hui. La première apparition du Fidelio de Beethoven sur la scène allemande ne fit pas prévoir la célébrité réservée à cet ouvrage, et les représentations, dit-on, en furent bientôt suspendues. Quelque temps après il reparut, modifié de