Quelques poètes/06

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UN APOTHICAIRE POÈTE SOUS LOUIS XIII


PAUL CONTANT

(1562-1629)

La capitale du Poitou est une ville de calme, de conservation et de réflexion, qui a toujours possédé des collectionneurs. Toujours ses habitants eurent peu de tendance à exhiber au dehors ce qu’ils possédaient de beau ; mais en revanche, derrière les murs assez rébarbatifs qui gondolent ses rues tortueuses, ils entassèrent des ensembles curieux, beaux ou scientifiques, d’objets recueillis un à un avec amour.

Or, au commencement du 17e siècle, l’on admirait à Poitiers une collection célèbre entre toutes, située aux coins des rues du Gervis-Vert et de Saint-Paul, aujourd’hui rues Arsène-Orillard et de la Cathédrale, à droite, en descendant à l’antique basilique. L’heureux possesseur en était Paul Contant, maître apothicaire en la ville de Poitiers, qui avait succédé dans son commerce et dans sa maison à son père, Jacques Contant.

L’on sait qu’il ne faut point réduire les « apothicaires » de l’ancien régime à la fonction… un peu spécialisée que Molière leur donne dans le Malade imaginaire, mais que ce terme désigne la profession tout intelligente et scientifique de pharmacien.

Notre pharmacien poitevin semble avoir joui d’un heureux caractère : il avait adopté une devise pleine d’optimisme chrétien, dont il se sert, en guise de signature, à la fin de ses vers comme au bas des jolis dessins de ses frontispices : Du don de Dieu je suis content.

Né vers 1562, Paul Contant, d’esprit curieux et de caractère entreprenant, avait fait, à l’âge de 20 ans, le voyage obligatoire dans le monde médical, celui de Montpellier, puis il avait passé en Italie, cette partie du monde qui s’est singulièrement rapprochée de Poitiers, mais qui en était alors éloignée grandement.

Dans ses pérégrinations il vit, il retint, il observa, il rapporta : de retour en sa ville, il continua de pérégriner, de temps à autre, dans tout l'Ouest, se liant avec les apothicaires de Saintes et de Brouage, les médecins et les apothicaires de la Rochelle, les chantres de Bordeaux et de Tours, etc., sans compter les médecins de Poitiers. Il reçut des cadeaux de plantes et d’animaux, qui s’ajoutèrent à ce qu’il avait acquis par lui-même, et il se trouva bientôt à la tête d’une collection vivante et d’une collection morte, je veux dire d’un jardin botanique et d’un cabinet d’histoire naturelle.

Son jardin n’était point grand, mais bien rempli, il nous le dit lui-même en son style rocailleux :

 
Dedans mon parterre
qui contient seulement deux fois dix pas de terre
(en longueur et largeur), bien mille plantes sont
différentes de nom.

Dans son cabinet d’histoire naturelle grimaçaient une cinquantaine de bêtes empaillées, rares, parce qu’exotiques ou monstrueuses, surtout empruntées aux reptiles et aux poissons. Il conçut l’entreprise singulière de célébrer en prose et même en vers sa double collection.

1o Qu’est-ce qu’un pharmacien peut donc bien trouver à chanter dans son officine, et comment peut-il arriver à sauver la sécheresse didactique de sa matière ?

2o À quelle école poétique Contant appartient-il ? … Il publie ses œuvres complètes en 1628, l’année même de la mort de Malherbe, le nouveau réformateur du Parnasse, qui vient de déclarer une guerre acharnée, dans son école de la rue des Petits-Champs, à toutes les ambitions poétiques et verbales de Ronsard et de la Renaissance, afin de dégager la netteté dans la poésie française : notre poète poitevin tient-il de cette nouvelle école ?

Telles sont les deux questions, dont nous chercherons à entrevoir la solution, dans la brève analyse des trois principales œuvres de notre apothicaire, qui, à notre connaissance, n’ont point encore subi le dangereux honneur d’un examen.

I

LE COMMENTAIRE SUR DIOSCORIDE.

À vrai dire. Contant avait commencé de bonne heure à pincer de la lyre. A 16 ans le jeune apothicaire était poète, ou du moins il faisait des vers. Et il répond quelque part à l’un de ses ennemis :

 
Trouve un homme à seize ans qui range mieuxunc Ode.
N’as-tu pas aussi vu mes Poèmes amoureux,
mes hymnes, mes sonnets que poussèrent les feux
de mon âge premier, alors qu’en ma jeunesse
folâtre je servais une belle maîtresse ?
Car je n’avais encore atteint seize ans entiers
que je voyais mes vers courir dedans Poitiers…

L’ode en question, composée en 1578, par Paul Contant, dans toute sa ferveur mythologique et son juvénile enthousiasme pour Ronsard, est l'Ode de la Pharmatie , qu’il a pris soin plus tard de recueillir dans ses Œuvres complètes : elle est remarquablement faible. Le jeune homme la vit publier aussitôt, en même temps qu’un grave ouvrage de son père et un poème grec de son frère, « chirurgien de marine » qui mourut dans un voyage aux îndes : on juge si les lettres et l’érudition florissaient dans cette famille.

À 20 ans, à son retour de Rome, il fit voir, dit-il,

 
un discours que les noires journées
des guerres ont esteint, où en trois mille vers
il décrivit un mont de simples, tous divers,
qu’il nommait de droit Mont de Pharmacie,
montagne du plus beau de Tunivers fournie.

Peut-être n’est-il point trop fâcheux que ce long poème se soit perdu au milieu des guerres civiles, que Contant paraît vouloir désigner, surtout si ces 3.000 vers ressemblaient à ceux qui servent à les annoncer.

En tous cas, nous le voyons, dès sa jeunesse, hanté par l’idée de chanter les simples, c’est-à-dire les plantes qui servent à guérir les hommes. Il ne fera pas autre chose toute sa vie . De bonne heure il se met à compléter et à assaisonner de traductions en vers les notes en prose que son père lui a laissées sur les simples ; il continue chaque jour à grossir ce manuscrit de famille, qu’il finit par publier sous un titre peu

concis, encadré par un joli frontispice :

LES
DIVERS EXERCICES DE JACQUES ET PAUL CONTANT
PÈRE ET FILS, MAISTRES APOTICAIRES
DE LA VILLE DE POITIERS
OU SONT
ESCLAIRCIS ET RESOULDZ PLUSIEURS DOULTES QUI
SE RENCONTRENT EN QUELQUES CHAPITRES DE
DIOSCORIDE ET QUI ONT TRAVAILLÉ PLUSIEURS
INTERPRÈTES ; COMPOSEZ PAR LE DIT JACQUES
ET RECUEILLIS, REVEUS, AUGMENTEZ ET MIS EN

BON ORDRE PAR LE DIT PAUL…

C’est un sérieux ouvrage que ces 225 « chapitres » ou dissertations, qui commencent par les différents cèdres, pour aboutir aux divers aromates, au naphte et au charbon de terre, en passant par les chênes, saules, bouleaux, ambres, camphre, etc. Chacun des chapitres est un recueil de tous les renseignements que l’on possède alors et forme comme un état de la science contemporaine sur la plante ou l’objet en question, au regard de la médecine et de la pharmacie, et aussi de ce que nous appellerions aujourd’hui la physique et l’histoire naturelle. Ces compilations sont loin d’être faites sans jugement, les opinions sont conférées et discutées d’une manière passablement serrée.

Mais ce qui trahit à plein le contemporain de la Renaissance antique (le père l’était encore plus que le fils), c’est la profusion des citations et la superstition des « auteurs » dans ces matières où il semble que l’autorité devrait provenir toute de l’expérience. Une érudition considérable fait voisiner partout Galien, Théophraste, Avicenne, Pline l’Ancien, Columelle et la Bible, etc… ; ces parties forment la trame et souvent encore la chaîne des dissertations, et le dogmatisme livresque est tel que l’auteur en vient à « corroborer » des faits qui lui sont contemporains par l’autorité d’un ancien ; ainsi il est bien vrai que récemment une provision d’ambre gris vint aux mains d’un apothicaire de la Rochelle, puisque « Jean-Léon l’Africain, au second livre de la Chronique d’Afrique, dit, etc. ».

Le pédantisme, qu’il faut sans doute inscrire surtout au compte du père, est un peu égayé par les souvenirs et observations du fils. Celui-ci a vu en Poitou « les villageois se bailler les uns aux autres par risée des graines d’épine noire solutive [c’est-à-dire purgative] en leurs sausses et potages ». — Dans les cérémonies nuptiales de l’antiquité, le mari avait coutume de semer des noix dans sa maison lorsqu’on lui amenait sa femme : Contant écarte en souriant l’interprétation de ceux qui, « voulant blasonner les femmes de noise », expliquent ainsi, grâce à un jeu de mots, l’origine du proverbe : « Qui femme a, noise a. »

Dans les marais de l’Aunis, « ceux du pays » font ce qu’ils nomment des « chandelles de roux » ou chandelles de roseaux, avec des roseaux remplis de graisse fondue, « et s’en servent pour usage de chandelle en leurs maisons jusques à les mettre sur table, tandis qu’en Gâtine et en Mirebalais les pauvres usent d’une pâte de noix pilées dont ils couvrent des chaluffes de chanvre, et s’en servent pour esclairer au lieu de chandelle de suif ou de résine ».

Non sans malice, Paul Contant « cite les prunes de Saint- Julien, qui se cuisent en abondance en nostre pays de Poitou » et qui « estant cuittes se nomment par la France prunes et pruneaux de Tours » . — Quant au jasmin blanc, l’on en voit « un excellent pied » chez un parent poitevin du futur auteur des Fables. « au jardin de très fameux et éloquent personnage, Messire Jean Pidoux, docteur et doyen en la Faculté de Médecine à Poictiers, lequel lui sert de tapissérie et verdeur odorante tout le long de l’esté, environnant un cabinet qu’il a en son spacieux jardin. » C’est surtout le beau jardin de médecine de Padoue qui revient sous la plume du commentateur, ainsi à propos des deux Agnus castus, le noir et le blanc : « Ils se voyent tous deux dans Padoüe, dans le jardin public de la Médecine, qui est la Seigneurie de Venise, comme je l’ay veu en l’an mil cinq cent quatre-vingt-deux, estant à Padoue avec le fameux et incomparable en sa profession, le sieur François Carré, maistre apoticaire de ceste ville de Poictiers,… et se souviendra ledit sieur Carré que le docte l’Anguillare, pour lors gardien du dit jardin, et en grande réputation en la cognoissance des simples, nous recueillit avec beaucoup de contentement, nous donnant toute liberté de prendre et cueillir ce que nous voudrions de son magnifique jardin…, chose qu’il ne permettait à tous : mais voyant la cognoissance que nous avions des plantes et le désir d’en sçavoir encores d’avantage, il nous perce mettoit d’en remplir des porte-feuilles[1], dont j’en ay encore les plantes en mes quinze berce biers, que j’ay avec beaucoup de soing et diligence recueillis de divers endroicts, et qui paroissent et paroistront, malgré mes envieux, comme un thresor d’inestimable prix et valeur… »

Là éclate une vertueuse indignation contre les femmes qui se peignent : « Pour le jourd’hui, dit-il, la plus grand part des dames usent pour se farder de vermillon d’Espagne en escuelle de terre, en toile et en papier, lequel fard se fait d’une certaine graine qui croist sur les chesnes verds nommés Cervach ou Chervacb, lequel fard n’est que trop en usage à la chrestienté au deshonneur de la gloire de Dieu, et ce par des vieilles coûanes regrattées, pour paroir de loing estre toutes fresches et neufves. »

Ici perce la séculaire animosité des apothicaires contre les médecins, dont il ne serait point impossible de retrouver quelques vestiges encore aujourd’hui. Visiblement, il se réjouit toutes les fois qu’il peut prendre les médecins en fraude. N’y en a-t-il pas qui confondent le glaïeul à fleur jaune, qui est astringent, avec l'Acorum qui est « pectoral, chaud et apéritif » ? et il déclare que les apothicaires sont plus excusables de se tromper « que les médecins, lesquels ayant ordinairement les livres des bons et approuvez autheurs entre leurs mains, et la connoissance des substances, qualitez, tempérament et facultez des simples médicaments, ont laissé toutesfois (je dis aucuns) à y faillir lourdement. »

Notre apothicaire s’acharne entre autres sur un certain médecin, « si pervers, ignorant et imprudent, » qu’après avoir fait jeûner un malade « par plusieurs jours » il accusa « de la débilité de cerveau qui survint une potion cordiale, laquelle, disoit-il, avoit été faicte par l’apoticaire avec eau distillée… et disoit toutesfois qu’il l’avoit ordonnée avec eau de fontaine, et, pour mieux jouer son Patelin, print la fiole de verre et détestant [jurant] la jeta contre la muraille... Mais il est aisé de juger que son dire ne procédait que d’un jeune jugement… comme n’estant trop subtil à sylogiser, ny donner d’autres raisons naturelles qui sont nécessaires à un Vray médecin… »

« Ce mesme, estant appelé avec d’autres médecins pour voir la femme d’un apothicaire, ma proche parente, et en mesme heure de la visite entra la malade en agonie de la mort, ce que les autres cognurent bien, et se voulurent retirer : nonobstant ce nouveau médecin peu expert, et du tout ignorant en ceste maladie et autres, alléguant certaines expériences, par luy faictes sur mesmes maladies, fit tant par son babil qu’il demeura maistre en son opinion, qui estait de luy appliquer des ventouses sur les hippocondres, contre tout advis et mesme contre le vouloir du chirurgien ; de faict advint que la patiente endurant cette horrible chair-cuterie, et les ventouses encore adhérentes, rendit l’âme à Dieu, dont il fut de tout blasmé, et sa réputation peu grande du tout perdue. Si Antonius Musa, médecin grec, qui fit tant de belles cures à Rome… n’a esté épargné des Romains qu’il n’ait esté lapidé et traîné par toute la ville de Rome, qu’adviendrait-il à faire à ce ventouseur et carnifère médecin, exerçant sa tyrannie et ignorance sur un corps mort, qui est, selon le jurisconsulte, un acte d’infamie et crime capital ? Occasion pourquoi je ne puis moins faire que d’advertir un chascun, qu’entre les mains d’un ; meusnier on n’y perd que sa farine, en celle du mareschal sa mule, en celle de Tadvocat son bien, en celle du tailleur son drap, mais en celle d’un tel médecin on y perd sa bourse et sa vie. »

En dépit de ses embarras, de ses incorrections, de ses archaïsmes du moyen âge, on voit que la prose des Commentaires ne manque point de saveur pittoresque. Les vers dont elle est semée ne la valent point : ils forment, la plupart du temps, les traductions verbeuses et remplies d’épithètes, des vers nerveux ou élégants de Virgile, de Martial ou d’Ovide.

II

LE BOUQUET PRINTANIER, 1600. — LE JARDIN
ET CABINET POÉTIQUE, 1609.

C’est pourtant la langue des dieux que va adopter notre homme pour mieux chanter les simples : l’on peut prévoir l’espèce de contradiction qui mettra aux prises son langage et sa matière, l’un n’étant pas assez précis et l’autre l’étant trop. Il en résultera des longueurs, des à peu près et aussi de la platitude, au milieu de quoi émergera, malgré tout, du pittoresque, une certaine gaillardise d’expression et parfois un peu de douceur poétique.

En 1600, Paut Contant commence à réaliser ce grand projet. Il en aborde la partie la moins malaisée, la célébration de son jardin, et il publie à cette date un poème tout végétal sous le titre poétique de Bouquet printanier, avec une épître dédicatoire où il trace les bornes légitimes de la curiosité : la pièce est adressée à M. du Ligneron-Mauclerc, gentilhomme rochelois probablement. En tête du livret il dessine lui-même une belle planche qu’il fait exécuter à Paris pour 100 livres (700 fr. environ aujourd’hui) : une « jardinière » 7*** de forme antique, portée par des lions, sorte d’artistique « dinanderie » d’où s’élancent toutes les fleurs dont il va parler, en un harmonieux feu d’artifice.

Une nouvelle édition de son poème parait en 1609 : l’auteur ajoute alors à son jardin botanique son cabinet d’histoire naturelle, et il change son poétique intitulé en cet autre plus complet : « Le Jardin et Cabi || net poétique || de Paul || Contant || apoticaire de Poictiers ». Il refait son épître sur la curiosité, donnant de la curiosité « vertueuse et louable » cette remarquable définition : celle qui, « s’exerçant en ce qui est honneste, est utile à tous, nuisible à nul, et agréable à celui qui en use ». Du Ligneron étant mort, il dédie cette fois son œuvre à « Très haut et très puissant Mgr Maximilian de Béthune, duc de Sully… grand Maistre et Capitaine général de l’artillerie du roy, grand voyer et superintendant des finances de France, gouverneur et lieutenant général pour sa Majesté en Poictou », et il compose lui-même pour son jardin un beau frontispice à la fois belliqueux et antique, où les armes de Sully, grand maître de Tartillerie, décorent un fronton supporté par deux colonnes corinthiennes, reposant sur une base de trophées et de canons en croix. — Le volume s’ouvre par une vingtaine de pièces liminaires, en vers latins ou français, de ses admirateurs, de ses collègues, de ses amis, Scévole de Sainte-Marthe, les médecins Paschal le Coq, Citois, médecin du cardinal de Richelieu, Béroalde de Verville, etc…

L’on voit que, par suite de la mort de M. du Ligneron, Contant avait changé de patron poétique et, bien légitimement, semble-t-il, avait substitué au nom du gentilhomme rochelois celui de Sully, en tête de son poème revu et doublé. Cette modification ne put échapper à ses ennemis, et l’un d’eux, d’autant plus acharné qu’il était un ancien ami (ou disciple, ou confrère), décocha contre lui, de Leyde en Hollande, un pamphlet violent, qui eût pu être spirituel s’il avait été plus court. Il est intitulé :

LES MANES DU SIEUR DE LIGNERON-MAUCLERC
gentilhomme poitevin

« sur la publication de certaine battologie à luy vivant dédiée sous le nom de Bouquet printanier, et maintenant consacrée à un grand duc de France sous le titre de Jardin et Cabinet poétique. »

C’est une mince plaquette in-16, propre à se glisser dans une poche : le malheureux apothicaire y est tour à tour taxé d’ignorance, d’avarice, de paresse, d’ambition, d’abandon de son métier, de supercherie, car s’il y a quelques bons vers dans le poème, ils sont manifestement de Bernier de la Brosse, et non pas de Contant, lequel est, chemin faisant, traité de taupe, de pourceau, de corneille, « d’enroué corbeau », de « pie toute bigarrée », de bourdon, de grenouille, d’oison, et placé finalement parmi les Pauperes spiritu, le tout dans ce style poissard de l’époque, que les virulentes polémiques de Garasse vont porter à son apogée. Le factum est daté de 1608, l’auteur ayant connu par avance la nouvelle publication que préparait le poète pharmacien.

Celle-ci consistait, en somme, dans le catalogue de ses deux collections que Contant entreprenait de dresser en vers, comme d’autres le font aujourd’hui en prose, plus sagement.

N’oublions pas que la poésie scientifique, à la fin du 18e et du 19e siècle, nous a ménagé des surprises presque égales, bien que maniée alors avec beaucoup plus de talent : ainsi lorsque André Chénier, dans l'Hermès, prétendait mettre en vers les théories du Contrat social, ou que, en 1888, M. Sully Prudhomme, dans le poème du Bonheur^ entreprenait de noter les parfums précis des différentes fleurs ou de rapporter l’Histoire exacte de la Philosophie.

Contant ne s’est évidemment pas dissimulé les spéciales difficultés de sa tâche, et il s’est livré à de louables efforts pour les surmonter. Tout d’abord il a l’ingénieuse idée de faire suivre son poème d’une double Table des Matières des plantes et des curiosités, avec numéros de renvoi au texte, ce qui lui permet de ne point donner à ses descriptions et définitions en vers une précision par trop didactique, les lecteurs pouvant, en cas de doute, se référer à la Table.

Ayant résolu d’ajouter en 1609 son Cabinet d’histoire naturelle à son Jardin, il eut l’habileté de dissimuler, autant que possible, le Cabinet au milieu du Jardin, qui remplit le commencement et la fin de l’ouvrage : heureuse composition qui nous donne, si je puis dire, une couche de fleurs pour commencer, puis une couche d’animaux empaillés, enfin une couche de fleurs pour finir et… pour cacher.

L’auteur débute par une invocation dans le genre épique :

Je chante les beautés de la terre nouvelle,
les esmaux printaniers de sa robe plus belle,
je chante les vertus des plus mignardes fleurs
que l’Aube au teint vermeil enfante de ses pleurs ;
je chante un beau jardin qui ne craint la froidure
des gelez Aquilons, le temps ni son injure,
mais qui tout vert, tout guay, tout riant et tout beau,
s’éternise en mes vers en dépit du tombeau.

Il célèbre alors la soixantaine d’arbres et de plantes différentes qui composent son cher jardin. Successivement défilent, dans le mode de l’apostrophe fort aimé du poète, le laurier, le pistachier le platane.

Toi qui te plais le long d’un doux coulant ruisseau,

l’acacia, l’olivier, le laurier-rose,

l’honneur des monts, des prés, des vallons et des bois,

les primevères, messagères du printemps, qu’il

salue avec assez de mouvement, les oreilles-d’ours, la violette qui lui inspire une effusion un peu précieuse, à la Ronsard :

 
Et toi céleste fleur, toute mignardelette,
toy printanière fleur, flairante Viollette,
symbole des amours, ah ! je voy que tu veux
de l’esmaillé jardin anneler les cheveux,
de ta céleste fleur, dont la beauté j’admire,
je baise autant de fois que Flore son Zéphire…

le narcisse, la jacinthe dont il mentionne la fable, comme il lui arrive plus d’une fois, d’après Ovide, les tulipes, dont on lui a envoyé quelques échantillons de Hollande.

Ici se dresse, comme centre de la gerbe, la Couronne impériale, où l’auteur veut voir un glorieux symbole de la prospérité d’Henry le Grand. Puis viennent les renoncules, dont le pharmacien possède 36 pieds, les pavots,

 tout pleins de dormirs éternels,

l’aloès, l’iris, la fritillaire.

C’est ici qu’il interrompt son catalogue de botanique pour passer à son Cabinet d’Histoire naturelle par une invocation pindarique qui nous reporte aux plus beaux jours des enivrements antiques de la jeune Pléiade :

 
Muses, tost qu’on m’apreste
d’un doucereux nectar un hanap Pithyen
pour grimper plus dispos au mont Permessien :
où glouton je boiray à longs traits et sans peine

  des bouillons Ambrosins de la source Hypocrène,
pour chanter, à jamais enyvré de votre eau,
les singularitez…
que l’on voit aujourd’hui paraistre par merveilles
dedans mon cabinet plein de choses nouvelles,
que l’Inde, le Péru, que le Nil, que le Nord,
ont jette par faveur sur le bigarré bord
du Clain, profond ruisseau : où la faveur divine
m’a fait en cet endroit favorable Lucine.

Par cette sublime entrée en scène Contant semble chercher à s’étourdir sur l’aridité de sa nouvelle matière, qui a grand besoin, en effet, d’être arrosée du « nectar Pythien » ; après quoi, commençant par « le pleureux Crocodile », il passe en revue, avec des apostrophes parfois assez vives, les 43 curiosités de son cabinet : serpent qui a 13 pieds de longueur, squale, hérisson de mer, esturgeon ou créac, poissons en boule, ou qui ont les yeux au-dessus de la tête (orbis et uranoscopes), espadons, oursin, étoile de mer, tortue de mer, énorme cétacé appelé renard marin, porcépic marin, lézard crété, salamandre, caméléon, hippocampe, grenouille pêcheuse (qu’il appelle pécheresse), cloporte médical, tatou, chauve-souris géante ; — quelques oiseaux : flamant rose, gelinotte des Pyrénées, vautour d’Amérique, manucode ; — quelques objets curieux, qu’il dut acquérir par l’intermédiaire de M. du Mont ou de Monts, gouverneur, depuis 1603, de la Nouvelle-France[2] : un fruit d’Amérique nommé Maracas une pirogue ou « canoé »[3] ; enfin les monstruosités, le musée des horreurs, que l’on baptiserait aujourd’hui tératologie : enfants joints (comme l’on a vu depuis les frères Siamois), agneau n’ayant qu’un œil, pigeon à deux têtes, chien et chat à sept pieds chacun. Telles sont les curiosités, rares et précieuses pour l’époque, qui valaient à notre apothicaire de nombreuses et d’illustres visites, dont il ne manque point de se targuer : des parents d’électeurs de l’Empire, le plus célèbre Poitevin de l’époque, le poète latin Scévole de Sainte-Marthe, le prince de Condé lui-même, père du futur vainqueur de Rocroy et gouverneur du Poitou, à qui il en profite pour dédier ses Œuvres complètes, un an avant sa propre mort, 1628, en reproduisant largement sur un nouveau frontispice les armes fleurdelisées du prince sur un manteau d’hermine.

Faire entrer tout ce pêle-mêle en vers, et en vers poétiques, constituait une entreprise particulièrement malaisée, et nous devons avouer que Contant n’y a que médiocrement réussi. Il n’était guère soutenu que par sa naïve vanité de posséder tant de merveilles .

Le poète qui était réellement en lui dut reprendre avec un vrai soulagement la fin du catalogue de plantes : les fritillaires encore, l’aconit, l’ellébore, dont il conseille à ses ennemis d’ « entourner leur teste mal timbrée », le solanum (la pomme de terre) qu’il salue prophétiqiiement avec émotion

et dont l’Américain fait ses délices,

 n’ayant pas comme nous
le froment au gros grain, blanc dedans, dessus roux.

Une dernière fois il dédie à Sully son jardin, si petit, mais si curieux et digne vraiment du grand ministre, car

 ce large Tout
N’a rien de plus exquis de l’un à l’autre bout.
… Le présent est petit,
mais pourtant, tel qu’il est, toujours verd il florist,
toujours un gay printemps luit sur sa verte tresse,
et de l’Hyble toujours la liqueur plus espaisse
tombe sur l’infini de ses variétés,
et le bel œil du jour chemine à ses côtés.

En dépit de ses apostrophes incessantes, de son mouvement un peu agité. Contant eût fait un poème aride et froid, parce que la sécheresse était au fond du sujet même, s’il n’avait pas su, tout comme dans les Commentaires sur Dioscoride, intéresser par des moyens accessoires et comme par des hors-d’œuvre, qui se trouvent être un peu plus attirants pour nous que le principal : nous voulons parler de ses souvenirs de Poitiers et d’Italie, des histoires qu’il raconte et des tableaux qu’il peint, de ses idées générales, de la chaude mention qu’il fait de ses amis et de ses ennemis.

Nul Poitevin n’aima Poitiers d’une amour plus forte et ne goûta mieux ses environs. En bon « escholier », digne successeur de Rabelais et de ses joyeux compagnons, il chante la fontaine de Passelourdin, où souvent il a dansé. Ailleurs, il fait, à propos des fritillaires une agréable évocation des divinités de la fable aux bords du Clain. Dans son enthousiasme il met en comparaison les villes de Poitiers et de Montpellier, et, s’adressant à cette dernière, il s’écrie, presque menaçant :

  Voudrais-tu t’offencer, si pour la médecine
après Paris et toi Poictiers est la plus digne ?

Et qui sait si Apollon un jour, aidé par Sully, le grand « Mœcène », ne transportera point son séjour de Montpellier à Poitiers ? L’on a vu de ces retours de la fortune :


 Les empires puissants, les grandes monarchies
sentirent de son bras les forces ennemies,
alors qu’il transporta le grand Assyrien
au Médois, le Médois au Sophy Persien,
et le Perse au grand roi de la fertile plaine
de l’Emathie, et puis à la grandeur Romaine,
puis l’empire Romain à l’empire Grégeois,
et l’empire des Grecs à celuy des François[4].
Bref soubs le ciel voûté il n’y a jour ni heure,
an, ni mois, ni saison, qui notre estât asseure,
« Car rien n’est asseuré et la fatale mort
prend le grand, le petit, le débile et le fort :
les royaumes ne sont à la grandeur céleste
non plus que d’un berger la petite cassette. »

Il rappelle à propos jusqu’aux curiosités qui se sont vues dans la ville de Poitiers, amenées probablement par la foire qui y sévissait dès cette époque : une fillette sans bras, qui parlait le flamand, l’italien, le français, l’anglais et l’allemand et qui tissait, filait et cousait avec son pied ; un cul-de-jatte qui, n’ayant « rien qu’un bras et qu’un petit mougnon », sautait sur une table, puis « montait comme un chat »

 les rolons assurés d’une bien grande eschelle[5] ;

puis sur son violon

 jouait quelque pavane ou quelque milanaise...
et, pour le dernier mets, d’une aiguille montrait
à coudre et à broder à qui le désirait.

Ici encore les souvenirs de l’Italie luttent avec ceux du Poitou dans les vers du poète : il rapporte qu’il se perdit un jour dans le Dédale de Tivoli, ayant voulu

 parfaire sans crainte
le tour enserpenté de son vert labyrinthe.

Il salue tout particulièrement l’hippocampe,

 que de ses propres mains, un jour, dedans Venise
se promenant, il prit tout de son long couché
dans le trou vermoulu d’un gondole (sic) caché.

Après avoir fait des perroquets une jolie description, qui annonce assez bien Vert-Vert, il

ajoute :

 
Mes yeux jeunes ont vu mille et mille fois
dedans Rome, au palais d’un Cardinal françois,
un de ces animaux, dont l’affeté langage
artistement appris par un fréquent usage,
rapportait proprement d’un disert Orateur
les doux-graves discours : car d’un propos flatteur,
tantôt il entonnait de Pétrarque la Laure,
et tantôt de sa voix il allumait encore
les feux grégeois éteints ; et tantôt en latin,
il disait quelques vers ; puis quand son avertin
le prenait, il chantait tantost un Vau-de-Ville,
tantôt une Pavane, or d’une voix pupille
contrefaisait l’enfant, puis en discours divers
il amusait le peuple, or eu prose, or en vers[6].

Les oreilles d’ours, puis les trinitaires, lui rappellent ses traversées de la Savoie, alors qu’il se rendait à Rome par les sentiers abrupts que devait fouler plus tard Jean-Jacques Rousseau. Ces tableaux de nature sont assez pénétrants, et l’on sait à quel point ils sont rares dans notre poésie du 17e siècle. En voici un d’un étrange sentiment nerveux et moderne, dans une apostrophe à l’oreille d’ours :

 Hélas ! combien de fois, passant les monts touffus
des costeaux savoyards, et des tertres bossus,
des vallons résonnants, ai-je par grand’largesse
recueilli le plus beau de ta plaisante tresse,
cueilli, non pas cueilli, car en ta quantité
diverse, mon esprit était précipité :
si que, ne pouvant pas pour la grande distance
les pouvoir transporter es lieux de ma naissance,
forcené de dépit de voir tant de beautés,
et d’estoc et de taille es lieux précipités,

 je rompais, je brisais, or la jaune, or la blanche,
ores la purpurce, et mon estoc qui tranche
faisait cîe tous côtés un carnage piteux
des plantes qu’aujourd’huy désirent tant mes yeux,
et, conduit par ma main, épanchait à merveilles
or deçà, or delà ces ursines oreilles.

Notre poète est bien du 16e siècle par son goût prononcé pour les idées générales, qui l’aident plus d’une fois à reculer les bornes de son si étroit horizon ; nous oyons de curieux développements sur la grâce de la forme ronde dans l’univers, sur la nécessité du commerce par lequel Dieu a beaucoup ajouté à l’agrément de la vie humaine, etc… Le sens religieux de Contant se dévoile lorsqu’il finit par un véritable sermon le chapitre des monstres : ils ne seraient pas, si nous aimions Dieu davantage, Dieu qui, pour tant de bienfaits,

 
ne veut rien
qu’un cœur tout pénitent, qu’un cœur d’obéissance,
qu’un cœur humble, un cœur doux plein de sa connaissance,

Enfin le poète trahit encore ici une sensibilité vive, et ses amis comme ses ennemis revivent, dans son Jardin et Cabinet poétique : parmi les fleurs et les animaux empaillés, après la trinitaire, le poète trouve le moyen de célébrer ses huit amis, le parent de la Fontaine, Pidoux,

 grand d’esprit, grand de corps, d’honneur et de moyens,

(il eût pu ajouter : grand de nez, comme toute la famille), le Vau, qui n’est plus, — Milon, Paschal Le Coq

 
qui, volant depuis l’Est jusqu’au Gange,
fait entendre à bon droit le bruit de sa loüange.

« son cher Citoys », et puis une trinité de jeunes : Rabaut, Rafou, son futur gendre, et Demayré, enfin Robin, à qui il ajoute « son Veyrel », de « Xainctes », l’un et l’autre lui ayant fourni un grand nombre de plantes. Ainsi, comme dans tout catalogue de musée qui se respecte, le nom des donateurs se trouve ici en grosses lettres, mais (et c’est là la différence avec bien des musées), les objets ont été ici nommés et décrits tout d’abord, avant les donateurs.

Dès les premières éditions Contant ne résiste point à parler de ses envieux, il leur donne même une verte leçon à propos de l’oiseau nommé manucode, qui, lui, se montre bon, paraît-il, pour tous ses congénères. Puis, en 1628, l’ellébore lui donne l’occasion de reprendre abondamment ce plaidoyer pro domo, qui n’occupe pas moins de six pages in-folio : c’est que dans l’intervalle a éclaté le mordant pamphlet de Leyde.

L’apothicaire essaie de le réfuter ; il le fait longuement à son tour, prenant, ainsi qu’il arrive, son ennemi trop au sérieux. Mais si l’esprit lui fait défaut, il ne manque par moments ni de force ni de verve.

Il s’attache aux deux principaux reproches de ses adversaires : 1o il se mêlerait par sa double collection de ce qui ne le regarde pas et la poésie lui ferait négliger son mortier ; — 2o il tirerait de l’argent de ses visiteurs.

Au premier grief il répond que ses collections ne sont que le prolongement de son officine (il avait dit déjà dans l’Épitre dédicatoire qu’il n’avait que la curiosité de son métier) :

 …Mon cabinet n’a rien, ni mon jardin aussi
que cela qui me tient tous les jours en soucy :
les bois, les fruicts, les fleurs, les feuilles, les racines
sont par moy tous les jours mises en médecines,
les gommes et les sucs, les pierres , les métaux,
les conches[7], les poissons, reptiles et oiseaux,
sont ma profession : l’ouvrier en sa boutique
ne doit-il pas avoir tout outil qu’il applique
pour son art, sans aller, quand il en a besoin,
chercher ce qu’il luy faut en un pays bien loin ?
Ma boutique est toujours abondamment garnie
des remèdes qu’il faut pour toute maladie[8].

Sur la délicate question d’argent il affirme que, comme Ferrand Imperator, le fameux apothicaire de Naples, qu’on lui oppose, il ne demande rien pour la visite de sa collection, mais, comme Ferrand, peut-il refuser lorsqu’un visiteur lui envoie une pièce d’histoire naturelle destinée à enrichir son trésor ou même lui laisse une offrande d’argent avec cette attribution ?

En voilà sans doute assez pour donner une idée de cette espèce de curieux Voyage autour de mon officine, qui, bien que terriblement ingrat et sec en son fond, puisque ce n’est rien qu’un catalogue, a été ingénieusement fécondé par son auteur, qui a réussi à lui donner, somme toute, quelque vie et quelque agrément.

III

LE SECOND EDEN, 1628.

Paul Contant eut une ambition plus haute encore. Parti de remarques en prose et de traductions en vers sur les simples de sa boutique, il s’était élevé à un catalogue poétique, qu’il avait varié de son mieux. Péniblement il montait sur les pentes de ce « Mont de Pharmatie » qu’il prenait pour le Parnasse : il voulut atteindre la cime, où devait régner, suivant les aspirations de tous les lettrés de ce siècle, la poésie « héroïque ». Sur les plantes il ferait mieux qu’un recueil de notes, mieux même qu’un poème étendu, il réaliserait une épopée, et en sa qualité de protestant et selon la mode qui commence à poindre, une épopée biblique. Invoquant donc Calliope, vers 1618, il conçoit, pour sa 3o œuvre, l’ingénieuse idée de placer Adam et Eve dans un Second Eden, c’est-à-dire parmi les fleurs et les plantes, encore, dont la culture les console de la perte du premier Eden. Pour l’en-tête de son ouvrage il dessine une planche savante et naïve, où il montre nos premiers parents, armés d’un râteau et d’une fourche, soignant des parterres fleuris, tout bordés de buis, tels que les jardins des bourgeois de province au 16e siècle.

Le début sonne plus pompeusement encore que celui du Jardin et Cabinet poétique :

 Du perleux Orient déjà l’aime Soleil
sortait tout flamboyant de son char nonpareil,
suivant les pas rosins de la vermeille Aurore,
qui de mille couleurs nostre Horizon décore.

À ce ton l’on devine que l’auteur ne craindra nullement d’introduire aux côtés d’Adam et d’Eve le Léthé, Caron et toute la fable et s’expose par avance à la si juste critique de Boileau désapprouvant en un sujet chrétien

 un auteur follement idolâtre et païen.

Du moins il sait, rien que pour l’avoir observé chez Homère et chez Virgile, que dans le genre épique

 le poète s’égaye en mille inventions.

Il le faut d’autant plus, lorsque le fond du sujet est, au lieu des erreurs d’Enée, le monotone défilé de 146 plantes et arbres. Les principaux « épisodes » sont donc une lutte d’Adam et Eve contre un dragon, la rencontre d’un lion

furieux, leur invention du Feu,

 qui semble de l’Aurore
les matineux rayons,

et est ensuite pris par eux, quand il devient plus fort, pour

 quelque animal farouche
qui nourrit cette flamme en sa flambante bouche ;

l’annonce prophétique, faite par Adam, de tous ceux qui écriront un jour sur les plantes, la « vision » d’une mère guérissant un fils atteint de la rage en lui envoyant du jus de racine d’églantier ; à propos du laurier, un éloge dithyrambique de Louis XIII, de gracieux passages sur les jolis sites des environs de Poitiers, etc. De ces 3.400 vers nous nous contenterons de détacher une seule page caractéristique sur le blé, qui a remplacé dans la nourriture des humains l’ancien gland :

 … Le laboureur alors n’avait soir ni matin
travaillé pour cueillir un si riche butin,
du gras fumier fertil la main toujours ouvrière
n’avait point engraissé une plaine blavière…[9]
Le métivier hâlé de la jaune moisson
par faucilles n’avait entamé la saison.
Les gerbes dans les champs, richement animées,
pour le lévite encor n’avaient esté dixmées…
et les bœufs attelés à la charrue plaine
dans la grange n’avaient onc porté cette graine.
Les glaneurs en ce temps n’avaient l’épi laissé
des métiviers, ehcor en javelle amassé.
Le tic, tac, tique, toc, d’un de deux, trois ou quatre
dans le bail aplani, l’on n’avait ouï battre
la gerbe aux épies d’or ; l’aire n’avait encor

 senti du fléau virant sur son dos ce grain d’or,
et le fer foule-grain d’une troupe batteuse
de chevaux trépignants dans l’aire fromenteuse
n’avait le grain doré, dedans l’épi caché,
par maints coups ba-batans de la balle arraché.
Le souffle baie-vent au lever de l’aurore
n’avait point émondé cette richesse encore.
La quarte, et le boisseau, le muis mesure-grain
onc n’avaient mesuré le froment souverain.
Les greniers élevés, grands, spacieux et larges,
n’avaient encor porté de si pesantes charges.
Le pénible altéré et suant porte-fayx
n’avait dessus son dos porté ce poisant faix
dans les greniers pavés, pour garder très utiles,
les grains pour réparer les années stériles.
« Car le bon ménager en certaine saison
pour quatre ans peut munir en un mois sa maison. »
Le meunier fariné n’avait dans sa tremûe
mis ce grain, moins encor sa meule à moudre émue[10].
Le boulanger n’avait dans son arche pétri
la farine que rend le froment non flétri.
La servante en ce temps folâtrement accorte
pour allègre pétrir ne s’était mise en sorte.
Elle n’avait encor son bras, blanc, potelu,
découvert pour pétrir le pain de tous voulu,
elle n’avait encore sa chandelle allumée
ni moins sa poêle encor fraîchement étamé
mise sur le trépied, et son chant éveillé
fanfareligotant n’avait point réveillé
le voisin : et le sel qui toutes chose affine
n’avait encor été mêlé dans la farine,
et le bois sermenteux pour échauffer au feu
son eau, n’avait encor cette flamme reçue.
Du mi-nud beluteur la vigilance en somme,
l’éveillant au matin n’avait rompu son somme
en frappant à sa porte et par commandement
ne lui avait point dit : Pétrissez promptement.
Le four n’avait encor de bois ni de bourrée

 
pour cuire le pain blanc, en la voûte échaufifée…
Bref en ce siècle heureux l’on n’usait point de pain,
le seul gland nourrissait pour lors le genre humain.

Ce couplet ne vaut point assurément les beaux vers à la fois sobres et pleins, inspirés par le même sujet, vers la même date, à Racan,dans ses Stances sur la Retraite. Trop de détails ici, trop d’épithètes, aucun choix dans ce long développement par prétérition ; néanmoins, si l’art est bien inférieur, le sentiment de la nature est cordial aussi et sincère, et de telles pages sur la poésie de la terre et des travaux familiers des hommes, sont trop rares chez nous à toute époque pour que, même imparfaites, l’on ne se hâte point, dès qu’on les a trouvées, de les encadrer avec quelque indulgente prédilection.



Nos citations doivent permettre de conclure sur le talent poétique de Paul Contant et d’achever de répondre aux interrogations que nous nous sonîmes posées en commençant.

Notre auteur ne manque point d’imagination ; souvent gauche, longue, embarrassée de pléonasmes, d’à-peu-près et de chevilles, malhabile à serrer de près l’idée, fatigante d’inversions, incorrecte même, sa langue est savoureuse en plus d’un lieu, pittoresque, ingénieuse ou énergique. Il a parfois des traits qui peignent. Son vocabulaire, singulièrement en retard avec ses « chevances, couppeaux, avertin », etc…, appartient plus au 16e siècle qu’au 17e. Contant, qui invoque, plus d’une fois, Ronsard, du Bartas et Baïf, ronsardise à cœurjoie et non sans succès, avec son goût pour l’invention, avec son ivresse de la mythologie qu’il traite souvent d’une plume élégante, avec son amour poussé jusqu’à la manie, pour les adjectifs composés , « doux-trompeurs , ronds-globeux , chasse-peste, poli-doux, feuille-tremble, gravedoux, foule-grain », etc…… Il est, en somme, à la mode de 1560, du beau temps de la Pléiade, et, lorsque l’on songe que la publication de ses œuvres complètes date de 1628, l’année même de la mort de Malherbe, le réformateur qui réagit contre la Pléiade, l’on ne peut s’empêcher de sourire en voyant l’un des esprits les plus ouverts et les plus avisés du Poitou au commencement du 17e siècle, l’émule provincial de Guy de la Brosse, fondateur du Jardin des Plantes à Paris, retarder… simplement de 70 ans sur les poètes qui gravitent autour de la capitale et de l’Ile-de-France. D’ailleurs, n’est-ce point la caractéristique de la vieille terre du Poitou de retarder généralement d’une révolution, ce qui aussi bien est peut-être une manière de se tromper moins vite, et, en tous cas, de se nourrir plus longtemps des sucs de fa substantielle tradition ?

Nous ne mettrons point Paul Contant au rang des poètes de premier ni même de second ordre ; mais du respectable et tricentenaire in-folio de ses œuvres, qui court encore dans le Poitou, émane la senteur modeste et saine de l’officine et du jardin d’un de nos bons pharmaciens provinciaux d’ancien régime ; et pour Ta voir remis dans un modeste demi-jour, notre récompense serait parfaite s’il nous était permis d’espérer que du Paradis des simples… nous voulons dire de l’Eden des plantes médicinales, où la Providence n’aura point manqué de lui fixer son bienheureux séjour, le digne apothicaire poitevin pût murmurer encore une fois sa charmante et optimiste devise :

Du don de Dieu je suis content.
Décembre 1905.

Des études qui précèdent, celle-ci, bien que consacrée à un talent beaucoup moindre, semble constituer une curieuse confirmation, par une sorte de contre-épreuve : ce qui a manqué en définitive à ce dernier poète, c’est surtout le sens de l’art, le goût, la netteté. Donc, si Malherbe n’était pas « venu », ou bien s’il avait tardé, il est fort probable que moins de Racans et plus de Contants eussent malheureusement gravi, au 17e siècle, notre Parnasse français.


FIN DE LA 1er SÉRIE.
  1. C’est vraiment ici le mot propre !
  2. Il l’inscrit au nombre de ses donateurs.
  3. Nom anglais du canot.
  4. Malgré soi, l’on pense à Petit-Jean dans les Plaideurs,
    imitant maladroitement le même lieu commun de l’éloquence judiciaire
    de l’époque et célébrant
    les États des Babiboniens

    transférés des Serpens aux Nacédoniens.

    (Acte IIT, scène 3.)

  5. Rolon, mot poitevin encore très virant = barreau d’échelle.
  6. Soit en prose soit en vers. — Avertin, vieux mot désignant une sorte de mouvement de folie.
  7. Les coquillages.
  8. On sait que ouvrier se prononçait alors en 2 syllabes, comme
    fléau, que l’on rencontrera plus loin, en une seule.
  9. Faite pour le blé.
  10. Trémue ou trémie, grande auge où l’on verse le grain qui
    tombe delà sous les meules.