Questions d’art et de littérature/24

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Calmann Lévy, éditeur (Œuvres complètes de George Sandp. 299-304).



XXIV

PRÉFACE DE :
SIX MILLE LIEUES À TOUTE VAPEUR
PAR
MAURICE SAND


Ce journal de voyage n’était destiné qu’à moi et à quelques amis intimes. Mon fils, n’ayant eu ni le temps ni le projet d’approfondir ses observations, ne pouvait se préoccuper d’aucune fantaisie de publicité. Il m’a semblé pourtant, après avoir relu l’ensemble des divers envois, griffonnés Dieu sait comme ! que la rapidité extrême et l’imprévu complet de ce voyage offraient précisément un attrait assez vif. Sauf un mois de flânerie d’artiste et de naturaliste autour d’Alger, tout a été saisi au vol, aperçu plutôt que contemplé ou observé dans cette excursion à toute vapeur.

La situation singulière du voyageur lui a créé un genre d’appréciation tout particulier. Enlevé à l’improviste par le gracieux appel d’un personnage éminent auquel nous lie depuis longtemps une affection aussi sérieuse que désintéressée, il a pour ainsi dire sauté d’Aller à Brest, en passant par Oran, Gibraltar, Tanger, Cadix, Séville, Lisbonne, les Açores, Terre-Neuve, la Nouvelle-Écosse, New-York, Washington, les camps de Bull’s-Run, les grands lacs du nord jusqu’au fond du Superior, les prairies jusqu’à la limite de la civilisation, le Mississipi jusqu’à Saint-Louis, le Niagara, le Saint Laurent jusqu’à Québec ; puis, après le retour à New-York, Boston, Saint-Jean, et l’Atlantique par la route du nord. Six mille et quelques cents lieues de terre ou de mer en trois mois et vingt jours, sans presque jamais savoir vers quel but on marche, c’est un spectacle assez émouvant quand, la veille du départ, on n’y avait jamais songé.

Le prince Napoléon, en fixant l’époque de sa tournée d’agrément et d’instruction, avait en lui-même la somme voulue des notions acquises, raisonnées et spécialement applicables à chaque point de son observation personnelle. Il lui suffisait donc de consacrer quelques jours, et parfois quelques heures, à l’examen des hommes et des choses qu’il savait d’avance, et à l’égard desquels son jugement avait pour se fixer des bases toutes préparées.

En outre, le désir exprimé par la princesse Clotilde de faire avec le prince la traversée tout entière dut modifier les projets. Comme, malgré la vaillance d’esprit et de cœur qui caractérise si vivement la fille de Victor-Emmanuel, il eût été imprudent de l’exposer à des fatigues au-dessus de son sexe, on dut, en la laissant à New-York, hâter la course à travers le nouveau-monde, afin d’abréger autant que possible les jours d’attente qu’elle avait bravement voulu supporter.

Cette précipitation amena aussi probablement l’imprévu de l’itinéraire, ou bien le prince ne voulut pas soumettre celui qu’il s’était tracé aux commentaires de tous ses compagnons de route : en quoi il fit bien dans l’intérêt de leurs plaisirs, car un itinéraire annoncé égare presque toujours l’imagination et l’expose à de nombreux désenchantements. — Enfin, dans certaines positions, on ne veut pas rendre des amis dévoués responsables des fatigues ou des obstacles qui se peuvent rencontrer, et ces amis, délicatement délivrés de tout scrupule, font volontiers le sacrifice de leur initiative.

Nul plus que mon fils ne trouvait cela légitime. Laissé à lui-même autant que le permettait le risque de se voir séparé de ses compagnons par une pointe irréfléchie à travers les solitudes ou à travers les foules, n’ayant aucun caractère et aucun emploi officiels, jugeant et notant avec l’indépendance la plus absolue, il entendait toujours avec joie la formule : liberté de manœuvre, c’est-à-dire en style de marine : « que chacun aille où bon lui semble ». Il en profitait pour se lancer comme un oiseau dans l’espace, sans s’affliger du retour nécessaire et prévu de sa promenade, et tout entier à la jouissance romanesque d’être ainsi emporté dans l’ivresse du présent avec l’inconnu du lendemain.

Il y a donc eu pour lui, et il y aura peut-être pour le lecteur, un certain charme dans cette absence totale de préparation aux impressions reçues. On y sentira la spontanéité et la sincérité pour ainsi dire passives d’un esprit tout grand ouvert aux objets du dehors.

Consultée naturellement par mon cher voyageur, j’ai cru devoir l’engager à ne rien changer à sa manière de dire, pleine de jeunesse et d’abandon. Il m’a semblé que si à quelques égards il avait pu se tromper il n’en était pas rigoureusement responsable, n’ayant jamais formé le hardi dessein d’aller comprendre et juger la grande crise de la société américaine. Dans une de ses lettres plus intimes qui n’ont d’intérêt que pour moi, il me disait : a J’écris mon journal sans me préoccuper d’écrire. Je ne saurais me poser vis-à-vis de toi en esprit fort. Je ne suis qu’une paire d’yeux et une paire d’oreilles au service des réflexions que tu voudrais faire. »

Je crois que la question américaine est assez à jour maintenant, pour que tout lecteur soit à même de faire les réflexions que mon fils m’invitait à faire pour mon compte.

Quant à lui, une seule série d’observations a été enregistrée avec certitude, c’est celle des recherches et des rencontres entomologiques. Cette partie technique, j’ai conseillé de ne l’abréger ni dissimuler. Bien qu’elle ait été notée par mémoire, en vue d’une satisfaction toute personnelle, elle a sa valeur, à cause des localités, pour les naturalistes, et sera aisément passée parles personnes indifférentes à ce genre d’étude.

Quelque délicate que soit la situation d’une mère en pareille circonstance, j’avoue que je ne suis pas embarrassée dans ma modestie, parfaitement sincère et parfaitement partagée. Il suffira, je crois, d’ouvrir ce journal de voyage pour y reconnaître l’absence de toute prétention comme de toute contrainte. Aucun dogmatisme, aucune pose d’aspirant à l’effet, beaucoup de choses vues et senties sous forme d’interrogation naïve et sensée, une promptitude de coup d’œil sobrement exprimée, une gaieté soutenue sans effort, et qui se communique même aux sujets de peu d’importance, voilà, je crois, les mérites d’un travail dont une critique trop sévère eût emporté les qualités avec les défauts.

Nohant, Janvier 1862.