Questions naturelles (trad. Baillard)/Livre 2

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Questions naturelles (trad. Baillard)
Traduction par Joseph Baillard.
Questions naturellesHachettevolume 2 (p. 482-511).
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LIVRE II.

L’air. Les nuages. Les éclairs. La foudre. Doctrine des Toscans sur les augures. Ne pas plus craindre la foudre que tout autre danger de mort.

I. L’étude complète de l’univers se divise en trois parties : le ciel, la région météorique et la terre. La première considère la nature des astres, leur grandeur, la forme des feux qui circonscrivent le monde ; si le ciel est un corps solide, une matière ferme et compacte, ou un tissu de molécules subtiles et ténues ; s’il reçoit ou donne le mouvement ; s’il a les astres au-dessous de lui, ou adhérents à sa propre substance ; comment le soleil règle le retour des saisons ; s’il revient sur ses pas ; et bien d’autres questions de ce genre. La seconde partie traite des phénomènes qui se passent entre le ciel et la terre. Tels sont les nuages, les pluies, les neiges, et la foudre aux humains apportant l'épouvante[1], et tout ce que l’air subit et opère de variations. Nous appelons cette région météorique, parce qu’elle est plus élevée que le globe. La troisième partie s’occupe des champs, des terres, des arbres, des plantes, et, pour parler comme les jurisconsultes, de tout ce qui tient au sol. Pourquoi, diras-tu, placer la question des tremblements de terre à l’endroit où tu parleras des tonnerres et des éclairs ? Parce que les tremblements de terre étant produits par le vent, qui n’est que l’air agité, quoique cet air circule souterrainement, ce n’est pas à ce point de vue qu’il faut le considérer. Il faut le voir par la pensée en la place où la nature l’a mis. Je dirai même, ce qui semblera plus étrange, qu’à propos du ciel on devra parler aussi de la terre. Tu demandes pourquoi ? Le voici : quand nous examinons en leur lieu les questions propres à la terre, si elle est un plan large, inégal et indéfini, ou si elle affecte la forme d’une boule et ramène toutes ses parties à la sphère ; si elle enchaîne les eaux, ou si elle est enchaînée par elles ; si c’est un être vivant, ou une masse inerte et insensible, pleine d’un souffle vital, mais d’un souffle étranger ; quand tous ces points et d’autres semblables viennent à leur tour de discussion, ils rentrent dans l’histoire de la terre, et sont rejetés à la troisième partie. Mais quand on se demande quelle est la situation de la terre ; en quel endroit de l’univers elle s’est fixée ; comment elle s’est mise en regard des astres et du ciel ; cette question remonte à la première partie, et mérite, pour ainsi parler, une place plus honorable.

II. Maintenant que j’ai parlé des divisions entre lesquelles se partage l’ensemble de la nature, je dois avancer quelques faits généraux, et tout d’abord ce principe, que l’air est du nombre des corps doués d’unité. Pourquoi ai-je dû débuter par ce principe ? Tu le sauras, quand, reprenant les choses de plus haut, j’aurai distingué les corps continus des corps connexes. La continuité est l’union non interrompue des parties entre elles. L’unité est la continuité sans contiguïté, le contact de deux corps juxtaposés. N’est-il pas vrai que parmi les corps que l’on voit et que l’on touche, doués de sensations ou agissant sur les nôtres, il en est de composés ? Or, ils le sont par contexture ou par coacervation ; par exemple, une corde, un monceau de blé, un navire. Il en est de non composés, comme un arbre, une pierre. Il faut donc accorder que des corps même qui échappent à nos sens et ne se laissent saisir que par la pensée, quelques-uns sont doués de l’unité. Vois combien je ménage ton oreille ; je pouvais me tirer d’affaire en employant le terme philosophique corps un ; puisque je t’en fais grâce, paye-moi de retour. Qu’est-ce à dire ? Que si je me sers du mot un, tu te rappelles que je le rapporte non pas au nombre, mais à la nature du corps qui, sans aucune aide extérieure, a l’unité de cohésion. Lair est un corps de cette espèce.

III. Le monde embrasse tous les corps qui sont ou peuvent devenir l’objet de nos connaissances. Les uns font partie du monde, les autres sont des matériaux mis en réserve. Toute la nature a besoin de matériaux, de même que tout art manuel. Ainsi, pour éclaircir ma pensée, j’appelle parties de notre corps les mains, les os, les nerfs, les yeux ; et matériaux, les sucs alimentaires qui doivent se distribuer dans ces parties. Le sang à son tour est comme partie de nous-mêmes, bien qu’il soit compté parmi les matériaux, comme servant à former les autres parties, et n’en est pas moins l’une des substances dont le corps entier se compose.

IV. C'est ainsi que l’air est une partie du monde, une partie nécessaire. Car c’est l’air qui joint la terre et le ciel. Il sépare les hautes régions des régions inférieures, mais en les unissant ; il les sépare comme intermédiaire ; il les unit, puisque par lui tous deux se communiquent. Il transmet plus haut tout ce qu’il reçoit de la terre, et réciproquement rend à la terre les influences sidérales. Je dis que l’air est partie du monde, de même que les animaux et les plantes, lesquels font partie de l’univers, puisqu’ils entrent comme compléments dans le grand tout, et que l’univers n’existe pas sans eux. Mais un seul animal, un seul arbre, n’est qu’une quasi-partie ; car il a beau périr, l’univers d’où il disparaît, reste entier. L’air, comme je le disais, est cohérent au ciel ainsi qu’à la terre : il est inné dans l’un comme dans l’autre. Or, l’unité appartient à tout ce qui fut créé partie essentielle d’une chose ; car rien ne reçoit l’être sans unité.

V. La terre est l’une des parties du monde et l’un de ses matériaux. Pourquoi en est-elle une partie ? C’est, je pense, ce que tu ne demanderas pas ; autant vaudrait demander pourquoi le ciel en est une. C’est qu’en effet l’univers n’existerait pas plus sans l’une que sans l’autre ; l’univers existant au moyen des choses qui, comme le ciel et la terre, fournissent les aliments que tous les animaux, toutes les plantes et tous les astres se partagent. C’est de là que tous les individus tirent leur force, et le monde de quoi satisfaire à ses innombrables besoins ; de là provient ce qui nourrit ces astres si nombreux, si actifs, si avides, qui, nuit et jour à l’œuvre, se repaissent aussi constamment ; c’est là que la nature puise ce qu’exige l’entretien de toutes ses parties. Le monde s’est fait sa provision pour l’éternité. Je vais te donner en petit l’analogue de cet immense phénomène : un œuf renferme autant de liquide qu’il en faut pour la formation de l’animal qui doit éclore.

VI. L’air est contigu à la terre : la juxtaposition est telle, qu’il occupe à l’instant l’espace qu’elle a quitté. Il est une des parties du monde ; et néanmoins tout ce que la terre transmet d’aliments aux astres, il le reçoit[2], et sous ce rapport doit être compté comme l’un des matériaux, non comme partie du grand tout. De là son extrême inconstance et ses bruyantes agitations. Quelques-uns le composent de molécules distinctes, comme la poussière, ce qui s’éloigne infiniment du vrai. Car jamais corps composé ne peut faire effort que par l’unité de ses parties, qui toutes doivent concourir à lui donner du ressort en mettant leur force en commun. Mais l’air, s’il était morcelé en atomes, demeurerait épars, et une substance disséminée ne saurait faire corps. Le ressort de l’air se démontre par le ballon qu’il gonfle et qui résiste aux coups ; il se démontre par ces objets pesants transportés au loin sans autre véhicule que le vent ; il se démontre par la voix, qui faiblit ou s’élève proportionnellement à l’impulsion de l’air. Qu’est-ce, en effet, que la voix, sinon l’air, mis enjeu par la percussion de la langue pour produire un son ? Qu’est-ce que la course et toute locomotion ? Des effets de l’air respiré avec plus ou moins de force. C’est l’air qui donne aux nerfs leur vigueur, et aux coureurs leur agilité. Quand il s’agite et tourbillonne avec violence, il arrache arbres et forêts, il enlève et brise des édifices entiers. La mer immobile et stagnante par elle-même, c’est l’air qui la soulève. Passons à de moindres effets ; que serait le chant sans le ressort de l’air ? Les cors, les trompettes, et ces instruments qui, sous la pression de l’eau, rendent un son plus fort que ne ferait une bouche humaine, n’est-ce pas l’air comprimé qui fait agir leur mécanisme ? Considérons quelle force immense et inaperçue déploient des graines presque imperceptibles, et qui, par leur ténuité, ont trouvé place dans les jointures des pierres : elles viennent à bout de séparer des roches énormes et de détruire des monuments ; les racines les plus menues, les plus déliées, fendent des blocs massifs de rochers. Quelle autre cause serait-ce, sinon l’élasticité de l’air, sans laquelle il n’est point de force, et contre laquelle nulle force n’est assez puissante ? Quant à l’unité de l’air, elle peut se déduire suffisamment de la cohésion de toutes les parties du corps humain. Qui les maintient de la sorte, si ce n’est l’air ? Qui donne le mouvement, chez l’homme, au principe vital ? Comment y a-t-il mouvement s’il n’y a ressort ? d’où vient ce ressort, sinon de l’unité ; et cette unité, sinon de l’air même ? Enfin, qui pousse hors du sol les récoltes, l’épi si faible à sa naissance ; qui fait grandir ces arbres verdoyants ; qui étend leurs branches ou les élance vers le ciel, sinon le ressort et l’unité de l’air ?

VII. Certains auteurs divisent l’air et le partagent en molécules, entre lesquelles ils supposent le vide. Ce qui prouve, selon eux, que ce n’est pas un corps plein, mais qu’il s’y trouve beaucoup de vide, c’est la facilité qu’ont les oiseaux à s’y mouvoir et à le parcourir, les plus grands comme les plus petits. L’argument est faux ; car l’eau offre la même facilité, et il n’y a point de doute sur l’unité de ce liquide qui ne reçoit les corps qu’en refluant toujours en sens contraire de l’ immersion. Ce déplacement circulaire, circumstantia chez nous, et chez les Grecs péristase, s’opère dans l’air comme dans l’eau. L’air, en effet, entoure tous les corps qui le pressent, et n’a pas besoin que le vide s’y interpose. Mais nous reprendrons ailleurs ce sujet.

VIII. De tout ceci il faut conclure qu’il y a dans la nature un principe d’activité de la plus grande force. En effet, il n’est point de corps dont l’élasticité n’augmente l’énergie. Ce qui n’est pas moins vrai, c’est qu’un corps ne saurait développer dans un autre une élasticité qui ne serait pas naturelle à celui-ci ; tout comme nous disons que rien ne saurait être mû par une action étrangère sans avoir en soi une tendance à la mobilité. Or, que jugerons-nous plus essentiellement élastique que l’air ? Qui lui refusera cette propriété en voyant comme il bouleverse la terre et les montagnes, les maisons, les murailles, les tours, de grandes cités et leurs habitants, les mers et toute l’étendue de leurs rivages ? Son élasticité se prouve par sa rapidité et sa grande expansion. L’œil plonge instantanément à plusieurs milles de distance ; un seul son retentit à la fois dans des villes entières ; la lumière ne s’infiltre pas graduellement, elle inonde d’un jet la nature entière.

IX. L’eau, à son tour, quel ressort pourrait-elle avoir sans le secours de l’air ? Doutes-tu que ces jets, qui du fond et du centre de l’arène s’élancent jusqu’au faîte de l’amphithéâtre, ne soient produits par le ressort de l’eau ? Or, il n’est ni pompe ni machine qui puisse lancer ou faire jaillir l’eau plus fort que ne le fait l’air. L’air se prête à tous les mouvements de l’eau qui, par le mélange et la pression de ce fluide, se soulève, lutte en cent façons contre sa propre nature, et monte, toute créée qu’elle est pour descendre. Par exemple : un navire qui s’enfonce à mesure qu’on le charge ne fait-il pas voir que ce n’est point l’eau qui l’empêche d’être submergé, mais l’air ? Car l’eau céderait, et ne pourrait soutenir un poids quelconque, si elle-même n’était soutenue. Un disque qu’on jette de haut sur un bassin d’eau ne s’enfonce pas, il rejaillit ; comment cela, si ce n’est l’air qui le repousse ? Et la voix, par quel moyen passerait-elle à travers l’épaisseur des murs, si dans les matières solides même il ne se trouvait de l’air pour recevoir et transmettre le son qui frappe du dehors ? Oui, l’air n’agit pas seulement sur les surfaces, il pénètre l'intérieur des corps, ce qui lui est facile, parce que ses parties ne sont jamais séparées, et qu’a travers tout ce qui semble le diviser il conserve sa cohérence. L’interposition des murailles, des montagnes les plus hautes, est un obstacle entre l’air et nous, mais non entre ses molécules ; elle ne nous ferme que les voies par où nous aurions pu le suivre.

X. L’air traverse les corps même qui le divisent, et non-seulement il se répand et reflue autour des milieux solides, mais ces milieux sont même perméables pour lui : il s’étend depuis l’éther le plus diaphane jusqu’à notre globe ; plus mobile, plus délié, plus élevé que la terre et que l’eau, il est plus dense et plus pesant que l’éther. Froid par lui-même et sans clarté, la chaleur et la lumière lui viennent d’ailleurs. Mais il n’est pas le même dans tout l’espace qu’il occupe ; il est modifié par ce qui l’avoisine. Sa partie supérieure est d’une sécheresse et d’une chaleur extrêmes, et par cette raison raréfiée au dernier point, à cause de la proximité des feux éternels, et de ces mouvements si multipliés des astres, et de l’incessante circonvolution du ciel. La partie de l’air la plus basse et la plus proche du globe est dense et nébuleuse, parce qu’elle reçoit les émanations de la terre. La région moyenne tient le milieu, si on la compare aux deux autres, pour la sécheresse et la ténuité ; mais elle est la plus froide des trois. Car la région supérieure se ressent de la chaleur et du voisinage des astres ; la région basse aussi est attiédie d’abord par les exhalaisons terrestres, qui lui apportent beaucoup d’éléments chauds, puis par la réflexion des rayons solaires qui, aussi haut qu’ils peuvent remonter, adoucissant sa température doublement réchauffée ; enfin, au moyen de l’air même expiré par les animaux et les végétaux de toute espèce, lequel est empreint de chaleur, puisque sans chaleur rien ne saurait vivre. Joins à cela les feux artificiels et visibles, et ceux qui, couvant sous la terre, font parfois éruption, ou brûlent incessamment loin de tout regard dans leurs innombrables et mystérieux foyers. Ajoute les émanations de tant de pays fertiles, qui doivent avoir une certaine chaleur, le froid étant un principe de stérilité, et la chaleur, de reproduction. Il s’ensuit que la moyenne partie de l’air, soustraite à ces influences, garde la température froide, puisque, de sa nature, l’air est froid.

XI. De ces trois régions de l’air, l’inférieure est la plus variable, la plus inconstante, la plus capricieuse. C’est dans le voisinage du globe que l’air est le plus agissant, comme aussi le plus passif, qu’il cause et éprouve le plus d’agitation, sans toutefois qu’il soit affecté partout de la même manière : son état change selon les lieux ; l’oscillation et le désordre ne sont que partiels. Les causes de ces changements et de cette inconstance sont dues quelquefois à la terre, dont les diverses positions influent puissamment sur la température de l’air ; quelquefois au cours des astres, et au soleil plus qu’à tout autre ; car il règle les saisons, et amène, par sa proximité ou son éloignement, les hivers et les étés. Après le soleil, c’est la lune qui a le plus d’influence. De leur côté, les étoiles n’influent pas moins sur la terre que sur l’air qui l’environne ; leur lever ou leur coucher contrariés occasionnent les froids, les pluies et les autres intempéries d’ici-bas. Ces préliminaires étaient indispensables avant de parler du tonnerre, de la foudre et des éclairs ; puisque c’est dans l’air que se passent ces phénomènes, il fallait expliquer la nature de cet élément pour concevoir plus aisément quel est son rôle actif ou passif.

XII. Il s’agit donc d’un triple phénomène, l’éclair, la foudre et le tonnerre, lequel, produit en même temps, n’est que plus tard perçu par l’oreille. L’éclair montre le feu, la foudre le lance. L’un n’est, pour ainsi dire, qu’une menace, qu’un effort sans résultat ; l’autre est un coup qui frappe. Ici sur certains points tout le monde est d’accord ; sur d’autres, les opinions sont diverses. Chacun convient que ces trois phénomènes sont formés dans les nuages et par les nuages, et en outre que l’éclair et la foudre sont ou semblent être du feu. Passons aux points sur lesquels on dispute. Le feu, disent les uns, réside dans les nuages ; instantané selon d’autres, il n’était pas avant l’explosion. Les premiers se partagent encore sur la cause productrice du feu ; celui-ci le fait venir de la lumière, celui-là des rayons du soleil qui, par leurs entre-croisements et leur retours rapides et multipliés sur eux-mêmes, font jaillir la flamme. Anaxagore prétend que ce feu émane de l’éther, et que de ses hautes régions embrasées il tombe une infinité de particules ignées qui couvent longtemps au sein des nuages. Aristote croit, non pas que le feu s’amasse longtemps d’avance, mais qu’il éclate au moment même où il se forme ; sa pensée peut se résumer ainsi : deux parties du monde, la terre et l’eau, occupent la partie inférieure de l’espace ; chacune a ses émanations. Les vapeurs de la terre sont sèches et de même nature que la fumée : de là les vents, le tonnerre, la foudre ; l’eau n’exhale que de l’humide ; elle produit les pluies et les neiges. Ces vapeurs sèches de la terre, dont l’accumulation engendre les vents, s’échappent latéralement des nuages sous une compression violente, puis de là frappent sur un large espace les nuages voisins ; et cette percussion produit un bruit analogue à celui de la flamme qui pétille dans nos foyers en dévorant du bois trop vert. Dans le bois vert, les bulles d’un air chargé de principes humides crèvent par l’action de la flamme ; dans l’atmosphère, les vapeurs qui s’élancent, comme je viens de le dire, des nuages comprimés, vont frapper d’autres nuages, et ne sauraient faire explosion ni jaillir sans bruit. Le bruit diffère selon la différence du choc. Pourquoi ? parce que les nuages sont plus larges de flancs les uns que les autres. Du reste, c’est l’explosion des vapeurs comprimées qui est le feu : on l’appelle éclair ; il est plus ou moins vif, et s’embrase par un choc léger. Nous voyons l’éclair avant d’entendre le son, parce que le sens de la vue, plus prompt, devance de beaucoup celui de l’ouïe.

XIII. Quant à l’opinion de ceux qui veulent que le feu soit en dépôt dans les nuages, beaucoup de raisons en prouvent la fausseté. Si ce feu tombe du ciel, comment n’en tombe-t-il pas tous les jours, puisque la température y est constamment embrasée ? D’ailleurs les partisans de cette opinion n’expliquent pas la chute du feu qui tend par sa nature à monter. Car ce feu éthéré est bien différent de celui que nous allumons, d’où il tombe des étincelles dont le poids peut être apprécié. Aussi, ces étincelles ne descendent pas ; elles sont entraînées et précipitées. Rien de semblable n’a lieu dans ce feu si pur de l’éther : il ne contient rien qui le porte en bas ; s’il s’en détachait la moindre parcelle, le tout serait en péril ; car ce qui tombe en détail peut bien aussi crouler en masse. Et puis, cet élément, que sa légèreté empêche tous les jours de tomber, comment, s’il recelait des particules pesantes, eût-il pu séjourner à cette hauteur d’où il devait naturellement tomber ? « Mais quoi ! ne voit-on pas tous les jours des feux se porter en bas, ne fût-ce que la foudre même dont il est ici question ? » J’en conviens ; mais c’est que ces feux, ne se meuvent pas d’eux-mêmes ; ils sont emportés. La puissance qui les entraîne n’est point dans l’éther : car là, point de violence qui comprime ou qui brise ; rien d’inaccoutumé ne s’y produit. C’est le règne de l’ordre ; et ce feu épuré, posté comme gardien aux extrêmes frontières du ciel, circule magnifiquement autour de l’univers en marche : il ne saurait descendre ni être chassé par une force étrangère, parce que l’éther n’a place pour aucun corps hétérogène ; ce qui est ordre et fixité n’admet point la lutte.

XIV. On objecte que nous disons, pour expliquer la formation des étoiles filantes, que peut-être quelques parties de l’air attirent à elles le feu des régions supérieures, et s’enflamment ainsi par le contact. Mais bien autre chose est de dire que le feu tombe de l’éther contre sa tendance naturelle, ou de vouloir que de la région ignée la chaleur passe aux régions inférieures et y excite un embrasement : car le feu ne tombe pas de l’éther, chose impossible, il se forme dans l’air même. Ne voyons-nous pas dans nos villes, lorsqu’un incendie se propage au loin, des bâtiments isolés, longtemps échauffés, prendre feu d’eux-mêmes ? Il est donc vraisemblable que la région supérieure de l’air, qui a la propriété d’attirer le feu à elle, s’allume sur quelque point par la chaleur de l’éther placé au-dessus ; nécessairement entre la couche inférieure de l’éther et la couche supérieure de l’air, il existe quelque analogie, et de l'un à l’autre il n’y a pas dissemblance, parce qu’il ne s’opère point de transition brusque dans la nature. Au point de contact le mélange des deux qualités se fait insensiblement, de sorte qu’on ne saurait dire où l’air commence et où l’éther finit.

XV. Quelques stoïciens estiment que l’air, pouvant se convertir en feu et en eau, ne tire point d’une source étrangère de nouveaux éléments d’inflammation, vu qu’il s’allume par son propre mouvement ; et lorsqu’il brise les parois épaisses et compactes des nuages, il faut bien que l’explosion de ces grands corps soit accompagnée d’un bruit qui s’entende au loin. Or, cette résistance des nuages, qui cèdent difficilement, contribue à rendre le feu plus énergique, tout comme la main aide le fer à couper, quoique ce soit le fer qui coupe.

XVI. Mais quelle différence y a-t-il entre l’éclair et la foudre ? La voici : l’éclair est un feu largement développé ; la foudre, un feu concentré et lancé impétueusement. S’il nous arrive de remplir d’eau le creux de nos mains réunies, puis de les serrer vivement, le fluide en jaillit comme d’un siphon. Quelque chose de semblable se produit dans l’atmosphère. Figure-toi que des nuages étroitement comprimés entre eux l’air interposé s’échappe et s’enflamme par le choc, chassé qu’il est comme par une machine de guerre. Nos balistes même et nos scorpions ne lancent les traits qu’avec bruit.

XVII. Quelques-uns pensent que c’est l’air qui, en traversant des nuages froids et humides, rend un son, comme le fer rouge qui siffle quand on le plonge dans l’eau. De même donc que le métal incandescent ne s’éteint qu’avec un long frémissement ; ainsi, dit Anaximène, l’air qui s’engouffre dans la nue produit le tonnerre, et dans sa lutte contre les nuages qui l’arrêtent et qu’il brise, allume l’incendie par sa fuite même.

XVIII. Anaximandre attribue tout au vent. « Le tonnerre, dit-il, est le son produit par le choc d’un nuage. Pourquoi ce son est-il plus ou moins fort ? Parce que le choc a plus ou moins de force. Pourquoi tonne-t-il même par un ciel serein ? Parce qu’alors aussi le vent traverse l’air, quil agite et déchire. Mais pourquoi tonne-t-il quelquefois sans éclair ? C’est que le vent, trop ténu et trop faible pour produire la flamme, a pu du moins produire le son. Qu’est-ce donc proprement que l’éclair ? Un ébranlement de l’air qui se sépare, qui s’affaisse sur lui-même et ouvre les voies à une flamme peu active qui ne serait pas sortie toute seule. Qu’est-ce que la foudre ? le brusque élan d’un vent plus vif et plus dense. »

XIX. Anaxagore prétend et que tout s’opère ainsi, quand l’éther envoie quelque principe actif dans les régions inférieures ; qu’alors le feu étant poussé contre un nuage froid, on entend le tonnerre. S’il déchire la nue, l’éclair brille ; du plus ou moins d’énergie de ce feu naît la foudre ou l’éclair. »

XX. Selon Diogène d’Apollonie, « certains tonnerres se forment du feu, d’autres sont dus au vent. Ceux qui naissent du feu le feu les précède et les annonce ; le vent produit ceux qui retentissent sans trace de flamme. » J’accorde que l’un des deux phénomènes peut avoir lieu sans l’autre, sans pourtant qu’il y ait deux forces distinctes, l’une et l’autre pouvant produire les mêmes effets. Car qui niera qu’une impulsion violente de l’air puisse produire la flamme comme elle produit le son ? Qui ne conviendra en outre que le feu quelquefois, tout en brisant les nuages, peut ne pas en jaillir, si, quand il en a déchiré quelques-uns, un trop grand amas d’autres nues vient à l’étouffer ? Ainsi alors le feu se dissipe sous forme de vent, et perd l’éclat qui le décèle, tandis qu’il enflamme ce qu’il a pu rompre dans l’intérieur de sa prison. Ajoute que, nécessairement, la foudre dans son essor chasse l’air devant elle, et que le vent la précède et la suit, quand elle fend l’air avec tant de violence. Voilà pourquoi tous les corps, avant d’être atteints par la foudre, sont ébranlés parla vibration du vent que le feu pousse devant lui.

XXI. Congédions ici nos guides, et commençons à marcher par nous-mêmes, à passer des faits avoués aux faits problématiques. Or, qu’y a-t-il d’avoué ? Que la foudre est du feu aussi bien que l’éclair, lequel n’est autre chose qu’une flamme qui serait foudre, si elle avait plus d’énergie. Ce n’est point la nature de ces deux météores qui diffère, c’est leur degré d’impétuosité. La foudre est du feu ; c’est ce que prouve la chaleur qui l’accompagne ; et, à défaut de chaleur, c’est ce que prouveraient ses effets ; car souvent la foudre a causé de vastes incendies. Elle a consumé des forêts, des rues entières dans nos villes ; quelquefois même ce qu’elle n’a pas frappé n’en porte pas moins une empreinte de feu, d’autres fois comme une teinte de suie. Que dirai-je de l’odeur sulfureuse qu’exhalent tous les corps foudroyés ? Il est donc constant que la foudre et l’éclair sont du feu, et qu’ils ne diffèrent l’un de l’autre que par le chemin qu’ils parcourent. L’éclair est la foudre qui ne descend pas jusqu’au globe ; et réciproquement on peut dire : la foudre est l’éclair qui vient toucher le globe. Ce n’est pas comme vain exercice de mots que je prolonge cette distinction, c’est pour mieux prouver l’affinité, la parité de caractère et de nature des deux phénomènes. La foudre est quelque chose de plus que l’éclair ; retournons la phrase : l’éclair est à peu de chose près la foudre.

XXII. Puisqu’il est établi que tous deux sont des substances ignées, voyons comment le feu s’engendre parmi nous, car il s’engendre de même dans les régions célestes. Le feu, sur la terre, naît de deux façons : d’abord par la percussion, quand on le fait jaillir de la pierre ; puis par le frottement, comme celui qui s’opère avec des morceaux de bois. Toute espèce de bois pourtant n’est pas propre à donner ainsi du feu : c’est la propriété de quelques-unes comme du laurier, du lierre, et de certaines autres connues des bergers pour cet usage. Il peut donc se faire que les nuages s’enflamment de même, ou par percussion, ou par frottement. Vois avec quelle force s’élancent les tempêtes, avec quelle impétuosité se roulent les tourbillons. Tout ce que le fléau trouve sur son passage est fracassé, emporté, dispersé au loin. Faut-il s’étonner qu’une telle force fasse jaillir du feu, ou de matières étrangères, ou d’elle-même ? On conçoit quelle intensité de chaleur doivent éprouver les corps qu’elle froisse dans sa course. Toutefois, on ne saurait attribuer à ces météores une action aussi énergique qu’aux astres, dont la puissance est non moins grande qu’incontestée.

XXIII. Peut-être aussi des nuages poussés contre d’autres nuages par l’impulsion légère d’un vent qui fraîchit doucement, produisent un feu qui luit sans éclater ; car il faut moins de force pour former l’éclair que pour engendrer la foudre. Tout à l’heure nous avons reconnu à quel haut degré de chaleur certains corps s’élèvent au moyen du frottement. Or, lorsque l’air, qui peut se convertir en feu, agit sur lui-même de toute sa force par le frottement, on peut admettre avec vraisemblance qu’il en jaillisse une flamme passagère et prompte à s’évaporer, comme ne sortant pas d’une matière solide où elle puisse prendre consistance. Elle ne fait donc que passer, elle n’a de durée que celle du trajet qu’elle parcourt, jetée dans l’espace sans aliments.

XXIV. On me demandera comment, lorsque nous attribuons au feu une tendance vers les régions supérieures, la foudre néanmoins se dirige vers la terre. Y a-t-il erreur dans notre énoncé ? On voit en effet le feu monter aussi bien que descendre. — Ces deux mouvements sont possibles : car le feu naturellement surgit en pyramide, et sauf obstacle, il tend à monter, comme naturellement aussi l’eau se porte en bas ; si pourtant une force étrangère intervient qui la refoule en sens contraire, elle s’élève vers le lieu même d’où elle est tombée en pluie. Ce qui fait que la foudre tombe, c’est la même puissance irrésistible qui l’a lancée. Le feu éprouve alors ce qui arrive aux arbres dont la cime encore souple peut être courbée jusqu’à toucher le sol, mais laissée à elle-même, reprend sa place tout d’un élan. Il ne faut pas considérer les choses dans un état contraire au vœu de leur nature. Laisse au feu sa direction libre, il regagnera le ciel, séjour des corps les plus légers ; si quelque chose vient à l’entraîner et à faire dévier son essor, il ne suit plus sa nature, il devient passif.

XXV. «Vous dites, objecte-t-on encore, que le frottement des nuées produit la flamme, lorsqu’elles sont humides ou même chargées d’eau : mais comment la flamme peut-elle se développer dans ces nuées, qui semblent aussi incapables que l’eau même de la produire ? »

XXVI. La flamme naît dans les nuages[3] qui d’abord ne sont pas de l’eau, mais un air condensé, disposé à former de l’eau ; la transformation n’est pas faite, mais elle est prochaine et toute prête. Il ne faut pas croire que l’eau se rassemble dans les nuages pour s’en épancher ensuite ; sa formation, sa chute sont simultanées. Et puis quand j’accorderais qu’un nuage est humide et plein d’eau toute formée, rien n’empêcherait que le feu sortît de l’humide et même, chose plus étonnante, du principe de l’humide, de l’eau. Des philosophes ont soutenu que rien ne peut se convertir en feu sans s’être d’abord converti en eau. Il se peut donc qu’un nuage, sans que l’eau qu’il contient change de nature, lance du feu de quelqu’une de ses parties, comme le bois qui souvent brûle d’un côté et sue de l’autre. Je ne nie pas que les deux éléments soient incompatibles et que l'un détruise l’autre ; mais où le feu est plus fort que l’eau, il l’emporte, comme aussi quand c’est l’eau qui relativement surabonde, le feu demeure sans effet. Voilà pourquoi le bois vert ne brûle point. Ce qui importe, c’est donc la quantité de l'eau qui, trop faible, ne résiste pas et n’empêche point l’action du feu. Comment n’en serait-il pas ainsi ? Du temps de nos pères, au rapport de Posidonius, tandis qu’une île surgissait dans la mer Egée, la mer écumait pendant le jour, et de la fumée s’élevait de ses profondeurs ; ce qui trahissait l’existence d’un feu qui ne se montra pas continu, mais qui éclatait par intervalles comme la foudre, chaque fois que l’ardeur du foyer sous-marin soulevait le poids des eaux qui le couvraient. Ensuite il vomit des pierres, des rocs entiers, les uns intacts et chassés par l’air avant leur calcination, les autres rongés et réduits à la légèreté de la pierre ponce ; enfin la crête d’une montagne brûlée parut au-dessus de la mer. Peu à peu sa hauteur s’accrut, et ce rocher s’agrandit au point de former une île. De notre temps, sous le consultat de Valérius Asiaticus, le même fait s’est renouvelé. Pourquoi rapporté-je ces exemples ? Pour faire voir que ni la mer n’a pu éteindre le feu sur lequel elle passait, ni cette énorme masse d’eau l’empêcher de se faire jour. C’est de deux cents brasses de profondeur, au dire d’Asclépiodote, disciple de Posidonius, que, fendant l’obstacle des flots, le feu a fait éruption. Si cet immense volume d’eau n’a pu étouffer une colonne de flamme qui jaillissait du fond de la mer, combien moins la subtile vapeur, les gouttelettes des nuées éteindraient-elles le feu dans l’atmosphère ? Elles apportent si peu d’empêchement à la formation des feux, qu’on ne voit luire la foudre que dans un ciel chargé d’eau ; elle n’a pas lieu par un temps serein. Un jour pur n’a pas à la redouter, non plus que les nuits qui ne sont pas obscurcies de nuages. « Mais quoi ? Dans un ciel illuminé d’étoiles, et par la nuit la plus calme, ne voit-on pas quelquefois des éclairs ?» Oui ; mais sois sûr qu’un nuage se trouve au point d’où part l’éclair, nuage que la sphéricité du globe ne nous laisse pas voir. Ajoute qu’il se peut que des nuages bas et voisins du sol fassent jaillir de leur choc un feu qui, poussé plus haut, se montre dans la partie pure et sereine du ciel ; mais toujours naît-il dans une région plus grossière.

XXVII. On a distingué plusieurs espèces de tonnerres. Il en est qui s’annoncent par un murmure sourd comme celui qui précède les tremblements de terre, et que produit le vent captif et frémissant. Comment pense-t-on que se forme ce phénomène ? le voici. Quand l’air se trouve enfermé dans un amas de nuages où il se roule de cavités en cavités, il fait entendre une sorte de mugissement rauque, uniforme et continu. Et comme, si elles sont chargées d’éléments humides, les régions basses du ciel lui ferment passage, les tonnerres de cette espèce sont les préludes d’une pluie imminente. Il est une autre espèce de tonnerre dont le son est aigu, aigre même, pour mieux dire, tel que l’éclat d’une vessie qu’on brise sur la tête de quelqu’un. Ces tonnerres ont lieu lorsqu’un nuage roulé en tourbillons crève et chasse l’air qai le distendait. Ce bruit se nomme proprement fracas : aussi soudain qu’éclatant, il terrasse et tue les hommes ; quelques-uns, sans perdre la vie, demeurent étourdis et sont tout à fait hors d’eux-mêmes, attoniti ; ainsi appelle-t-on ceux que l’explosion du feu céleste a jetés dans l’aliénation. Cette explosion peut venir aussi d’un air enfermé dans le creux d’un nuage et qui, raréfié par son mouvement même, se dilate, puis, cherchant à se faire une plus large place, résonne contre les parois qui l’enveloppent. Car enfin, si nos deux mains frappées l’une contre l’autre retentissent avec force, la collision de deux nuées ne doit-elle pas produire un bruit d’autant plus grand que ce sont de plus grandes masses qui s’entre-choquent ?

XXVIII. On voit, me dira-t-on, des nuages heurter des montagnes, sans qu’il en résulte de retentissement. Mais d’abord toute collision de nuages ne produit pas de bruit ; il faut pour cela une aptitude, une disposition spéciale. Ce n’est pas en battant des mains sur le revers qu’on peut applaudir, c’est en frappant paume contre paume ; il y a même une grande différence selon qu’on frappe du creux ou du plat des mains. Ensuite, il ne suffit pas que les nuages se meuvent, il faut qu’ils soient poussés violemment par une sorte de tourmente. D’ailleurs, la montagne ne fend pas la nue ; elle en change seulement la direction, et en émousse les parties saillantes. Il ne suffit pas que l’air sorte d’une vessie gonflée, pour rendre un son ; si c’est le fer qui la divise, l’air s’échappe sans frapper l’oreille ; pour qu’il y ait explosion, il faut la rompre, non la couper. J’en dis autant des nuages ; sans un déchirement brusque et violent, ils ne retentissent pas[4]. Ajoute que les nuages poussés contre une montagne ne se brisent point ; ils se moulent autour de certaines parties de la montagne, autour des arbres, des arbustes, des roches escarpées et des pics ; c’est ainsi qu’ils se disséminent et laissent fuir sur mille points l’air qu’ils peuvent contenir : à moins qu’il n’éclate dans tout son volume, il ne fait pas explosion. Ce qui le prouve, c’est que le vent qui se divise en traversant les branches des arbres, siffle et ne tonne pas. Il faut un coup qui frappe au loin et qui disperse simultanément le nuage tout entier, pour que le son éclate, pour que le tonnerre se fasse entendre.

XXIX. De plus, l’air est de sa nature propre à transmettre les sons. Qu’est-ce, en effet, que le son ? Rien autre chose que la percussion de l’air. Il faut donc que les nuages qui viennent à être déchirés soient creux et distendus ; car tu vois qu’il y a bien plus de sonorité dans un espace vide que dans un espace plein, dans un corps distendu que dans celui qui ne l’est pas. Ainsi, les tambours ne résonnent que parce que l’air qui réagit est repoussé contre leurs parois intérieures ; et le bruit aigu des cymbales n’est dû qu’à la compression de l’air dans leurs cavités.

XXX. Quelques philosophes, et entre autres Asclépiodote, pensent que le tonnerre et la foudre peuvent sortir aussi du choc de certains autres corps. Jadis l’Etna, dans une de ses grandes éruptions, vomit une immense quantité de sables brûlants. Le jour fut voilé de poussière, et une nuit soudaine épouvanta les peuples. En même temps, dit-on, il y eut quantité de tonnerres et de foudres formés du concours de corps arides, et non par les nuages, qui vraisemblablement avaient tous disparu de cette atmosphère enflammée. Cambyse envoya contre le temple de Jupiter Ammon une armée, qui fut d’abord couverte, puis ensevelie sous des sables que l’Auster soulevait et laissait retomber comme une neige. Alors aussi, probablement, il jaillit des foudres et des tonnerres du frottement des sables entre-choqués. Cette opinion ne répugne pas à notre théorie ; car nous avons dit que la terre exhale des corpuscules de deux espèces, secs et humides, qui circulent dans toute l’ atmosphère. Dans les cas dont il est ici question, il se forme des nuages plus compactes et plus denses qu’un simple tissu de vapeurs. Celui-ci peut se briser avec retentissement ; mais les phénomènes cités plus haut et qui remplissent l’air d’incendies qui le vaporisent, ou de vents qui balayent au loin le sol, nécessairement produisent le nuage avant le son. Or, le nuage peut se former d’éléments secs comme d’éléments humides, puisqu’il n’est, avons-nous dit, que la condensation d’un air épais.

XXXI. Au reste, pour l’observateur, les effets de la foudre sont merveilleux, et ne permettent pas de douter qu’il n’y ait dans ce météore une énergie surnaturelle, inappréciable à nos sens1. Elle fond l’argent dans une bourse qu’elle laisse intacte et sans l’endommager ; l’épée se liquéfie dans le fourreau demeuré entier, et le fer du javelot coule en fusion le long du bois qui n’est pas touché. Les tonneaux se brisent sans que le vin s’écoule : mais cette consistance du liquide ne dure que trois jours. Un fait à remarquer encore, c’est que les hommes et les animaux que la foudre a frappés ont la tête tournée vers l’endroit d’où elle est sortie, et que les rameaux des arbres qu’elle a renversés se tiennent droits, dirigés dans le même sens. Enfin, les serpents et les autres animaux, dont le venin est mortel, une fois atteints par la foudre, perdent toute propriété malfaisante. D’où le savez-vous ? me dira-t-on. C’est que dans les cadavres saturés de poison il ne naît pas de vers, et qu’au cas dont je parle, les vers pullulent au bout de quelques jours.

XXXII. Que dirons-nous de la vertu qu’a la foudre de pronostiquer, non pas un ou deux faits à venir, mais souvent l’ordre et la série entière des destins, et cela en caractères non équivoques, bien plus frappants que s’ils étaient écrits ? Or, voici en quoi nous ne sommes pas d’accord avec les Toscans, consommés dans l’interprétation de ces phénomènes. Selon nous2, c’est parce qu’il y a collision de nuages, que la foudre fait explosion ; selon eux, il n’y a collision que pour que l’explosion se fasse. Comme ils rapportent tout à Dieu, ils sont persuadés, non que les foudres annoncent l’avenir parce qu’elles sont formées, mais qu’elles sont formées parce qu’elles doivent annoncer l’avenir. Au reste, elles se produisent de la même manière, que le pronostic en soit la cause ou la conséquence. Mais comment la foudre présage-t-elle l’avenir, si ce n’est pas Dieu qui l’envoie ? Comment les oiseaux, qui n’ont pas pris tout exprès leur vol pour s’offrir à nos yeux, donnent-ils des auspices favorables ou contraires ? C’est encore Dieu, disent les Toscans, qui a dirigé leur vol. — Tu lui supposes trop de loisir et tu l’occupes de bien chétifs détails, si tu crois qu’il arrange des songes pour tel homme, des entrailles de victimes pour tel autre. Sans doute l’intervention divine a lieu dans nos destinées ; mais ce n’est pas Dieu qui dirige les ailes de l’oiseau, et qui dispose les entrailles des animaux sous la hache du sacrificateur. Le destin se déroule d’une tout autre manière : il envoie d’avance et partout des indices précurseurs, dont les ans nous sont familiers, les autres, inconnus. Tout événement devient le pronostic d’un autre ; les choses fortuites seules et qui s’opèrent en dehors de toute règle, ne donnent point prise à la divination. Ce qui procède d’un certain ordre peut dès lors se prédire. On demandera pourquoi l’aigle a le privilège d’annoncer les grands événements, le corbeau de même, et d’autres oiseaux en fort petit nombre, tandis que la voix des autres n’a rien de prophétique ? C’est qu’il y a des faits qui ne sont pas encore entrés dans le corps de la science, et d’autres qui ne peuvent même y entrer, parce qu’ils se passent trop loin de nous. Du reste, il n’est aucun être dont les mouvements et la rencontre ne présagent quelque chose. Si tous les indices ne sont pas remarqués, quelques-uns le sont. L’auspice a besoin de l’observateur ; il relève de l’homme qui y dirige son attention ; ceux qui passent inaperçus n’en avaient pas moins leur valeur. L’influence des cinq planètes est consignée dans les observaiions des Chaldéens. Mais dis-moi, tant de milliers d’astres luiraient-ils en vain dans le ciel ? Qu’est-ce qui égare les tireurs d’horoscopes, sinon leur système de ne rattacher notre sort qu’à cinq astres seulement ; quand pas un de tous ceux qui brillent sur nos têtes n’est sans quelque influence sur notre avenir ? Les astres les plus rapprochés de l’homme agissent peut-être plus immédiatement sur lui, tout comme ceux qui, par la fréquence de leurs mouvements, le frappent sous des aspects plus variés[5]. Mais ceux même qui sont immobiles, ou que leur rapidité, égale à celle de tout le monde céleste, fait paraître tels, ne laissent pas d’avoir droit et empire sur nous. Regarde au vol des oiseaux, puis agis en chaque chose selon le devoir[6]. Mais il n’est pas plus facile d’apprécier ces influences, qu’il n’est permis de le mettre en doute, XXXIII. Revenons aux foudres, dont la science forme trois parties : l'observation, l’interprétation, la conjuration. La première se règle sur la formule ; la seconde constitue la divination ; la troisième a pour but de rendre les dieux propices, en les suppliant d’envoyer les biens, d’écarter les maux, c’est-à-dire de confirmer leurs promesses ou de retirer leurs menaces.

XXXIV. On attribue à la foudre une vertu souveraine, parce que tout autre présage est annulé dès qu’elle intervient. Tous ceux qu’elle donne sont irrévocables, et ne peuvent être modifiés par aucun autre signe. Tout ce qu’on voit de menaçant dans les entrailles des victimes, dans le vol des oiseaux, la foudre propice l’efface ; et rien de ce que la foudre annonce n’est démenti ni par le vol des oiseaux, ni par les entrailles des victimes. Ici la doctrine me semble en défaut. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a rien de plus vrai que le vrai. Si les oiseaux ont prédit l'avenir, il est impossible que cet auspice soit neutralisé par la foudre ; ou, s’il peut l’être, ils n’ont pas prédit l’avenir. Car ici ce n’est pas l’oiseau et la foudre, ce sont deux signes de vérité que je compare ; s’ils prophétisent vrai tous les deux, l’un vaut l’autre. Si donc l’intervention de la foudre ruine les indications du sacrificateur ou de l’augure, c’est qu’on a mal inspecté les entrailles, mal observé le vol des oiseaux. Le point n’est pas de savoir lequel de ces deux signes a le plus de force et de vertu ; si tous deux ont dit vrai, sous ce rapport ils sont égaux. Que l’on dise : La flamme a plus de force que la fumée, on aura raison ; mais, comme indice du feu, la fumée vaut la flamme. Si donc on entend que chaque fois que les victimes annonceront une chose et la foudre une autre, la foudre doive obtenir plus de créance, peut-être en demeurerai-je d’accord ; mais si l’on veut que, les premiers signes ayant prédit la vérité, un coup de foudre réduise tout à néant et obtienne exclusivement foi, on a tort. Pourquoi ? Parce que peu importe le nombre des auspices, le destin est un ; si un premier auspice l’a bien interprété, un second ne le détruit pas : le destin est le même. Encore une fois, il est indifférent que ce soit le même présage ou un autre qu’on interroge, dès qu’on l’interroge sur la même chose.

XXXV. La foudre ne peut changer le destin. Comment cela ? C’est qu’elle-même fait partie du destin. À quoi donc servent les expiations et les sacrifices, si les destins sont immuables ? Permets-moi de défendre la secte rigide des philosophes qui excluent ces cérémonies, et ne voient, dans les vœux qu’on adresse au ciel, que la douce illusion d’un esprit malade. La loi du destin s’exécute selon d’autres voies ; nulle prière ne le touche, il n’est pitié ni recommandation qui le fléchisse. Il maintient irrévocablement son cours ; l’urne s’épanche dans la direction marquée. Comme l’eau rapide des torrents ne revient point sur elle-même, ne s’arrête jamais, parce que les flots qui suivent précipitent les premiers ; ainsi la chaîne des événements obéit à une rotation éternelle, et la première loi du destin c’est de rester fidèle à ses décrets.

XXXVI. Que comprends-tu, en effet, sous ce mot destin ? C’est, selon moi, l’universelle nécessité des choses et des faits, que nulle puissance ne saurait briser. Croire que des sacrifices, que l’immolation d’une brebis blanche le désarment, c’est méconnaître les lois divines. Il n’y a pas jusqu’au sage dont la décision, vous le dites, ne soit immuable ; que sera-ce de Dieu ? Le sage sait ce qui vaut le mieux pour l’instant présent ; mais tout est présent pour la divinité. Néanmoins je veux bien ici plaider la cause de ceux qui estiment que l’on peut conjurer la foudre, et qui ne doutent point que les expiations n’aient quelquefois la vertu d’écarter les périls, ou de les diminuer, ou de les suspendre.

XXXVII. Quant aux conséquences de ces principes, je les suivrai plus tard. Pour le moment, un point commun entre les Étrusques et nous, c’est que nous aussi nous pensons que les vœux sont utiles, sans que le destin perde rien de son action et de sa puissance. Car il est des chances que les dieux immortels ont laissées indécises, en ce sens que pour les rendre heureuses, quelques prières, quelques vœux suffisent. Ces vœux alors ne vont pas à l'encontre du destin, ils entrent dans le destin même. La chose, dit-on, doit ou ne doit pas arriver. Si elle doit arriver, quand même vous ne formeriez point de vœux, elle aura lieu. Si elle ne doit pas arriver, vous auriez beau en former, elle n’aura pas lieu. Faux dilemme ; car voici, entre ces deux termes, un milieu qu’on oublie, savoir, que la chose peut arriver si l’on forme des vœux. Mais, dit-on encore, il est aussi dans la destinée que des vœux soient ou ne soient pas formés.

XXXVIII. Quand je donnerais les mains à ce raisonnement et confesserais que les vœux eux-mêmes sont compris dans l’ordre du destin, il s’ensuivrait que ces vœux sont inévitables. Le destin de tel homme est qu’il sera savant, s’il étudie ; mais ce même destin veut qu’il étudie : donc il étudiera. Un tel sera riche, s’il court la mer ; mais cette destinée, qui lui promet des trésors, veut aussi qu’il coure la mer : donc il la courra. J’en dis autant des expiations. Cet homme échappera au péril, s’il détourne par des sacrifices les menaces du ciel ; mais il est aussi dans sa destinée de faire ces actes expiatoires ; aussi les fera-t-il. Voilà, d’ordinaire, par quelles objections on veut nous prouver que rien n’est laissé à la volonté humaine, que tout est remis à la discrétion du destin. Quand cette question s’agitera, j’expliquerai comment, sans déroger au destin, l’homme a aussi son libre arbitre. Pour le présent, j’ai résolu le problème de savoir comment, le cours du destin restant invariable, les expiations et les sacrifices peuvent conjurer les pronostics sinistres, puisque, sans combattre le destin, tout cela rentre dans ses lois. Mais, diras-tu, à quoi bon l’aruspice, dès que, indépendamment de ses conseils, l’expiation est inévitable ? L’aruspice te sert comme ministre du destin. Ainsi la guérison, quoiqu’on la juge due au destin, n’en n’est pas moins due au médecin, parce que c’est par ses mains que le bienfait du destin nous arrive.

XXXIX. Il y a trois espèces de foudres, au dire de Cæcinna : les foudres de conseil, d’autorité, et les foudres de station. La première vient avant l’événement, mais après le projet formé, quand, méditant une action quelconque, nous sommes déterminés ou détournés par un coup de foudre. La seconde suit le fait accompli, et indique s’il est propice ou funeste. La troisième survient à l’homme en plein repos, qui n’agit ni ne projette aucune action ; celle-ci menace, ou promet, ou avertit. On l’appelle admonitrice ; mais je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas la même que la foudre de conseil. C’est un conseil aussi que l’admonition ; toutefois il y a quelque nuance, et c’est pourquoi on les distingue. Le conseil engage ou dissuade ; l’admonition se borne à faire éviter un péril qui s’avance, quand, par exemple, nous avons à craindre un incendie, une trahison de nos proches, un complot de nos esclaves. J’y vois encore une distinction : le conseil est pour l’homme qui projette ; l’admonition pour celui qui n’a nul projet. Les deux faits ont leur caractère propre. On conseille celui qui délibère, on avertit spontanément.

XL. Disons tout d’abord que les foudres ne diffèrent point par leur nature, mais par leurs significations. Il y a la foudre qui perce, celle qui renverse, celle qui brûle. La première est une flamme pénétrante, qui fuit par la moindre issue, grâce à la pureté et à la ténuité de ses éléments. La seconde est roulée en globe et renferme un mélange d’air condensé et orageux. Ainsi la première retourne et s’échappe par le trou où elle est entrée. La force de la seconde, s’étendant au large, brise au lieu de percer. Enfin, la foudre qui brûle contient beaucoup de particules terrestres ; c’est un feu plutôt qu’une flamme : aussi laisse-t-elle de fortes traces de feu empreintes sur les corps qu’elle frappe. Sans doute le feu est toujours inséparable de la foudre ; mais on appelle proprement ignée celle qui imprime des vestiges manifestes d’embrasement. Ou elle brûle, ou elle noircit. Or, elle brûle de trois manières : soit par inhalation, alors elle lèse ou endommage bien légèrement ; soit par combustion, soit par inflammation. Ces trois modes de brûler ne diffèrent que par le degré ou la manière. Toute combustion suppose ustion ; mais toute ustion ne suppose pas combustion, non plus que toute inflammation ; car le feu peut n’avoir agi qu’en passant. Qui ne sait que des objets brûlent sans s’enflammer, tandis que rien ne s’enflamme sans brûler ? J’ajouterai un seul mot : il peut y avoir combustion sans inflammation, tout comme l’inflammation peut s’opérer sans combustion.

XLI. Je passe à cette sorte de foudre qui noircit les objets qu’elle frappe. Par là elle les décolore ou les colore. Pour préciser la différence, je dirai : Décolorer, c’est altérer la teinte sans la changer : colorer, c’est donner une autre couleur ; c’est, par exemple azurer, noircir ou pâlir. Jusqu’ici les Étrusques et les philosophes pensent de même ; mais voici le dissentiment : les Étrusques disent que la foudre est lancée par Jupiter, qu’ils arment de trois sortes de carreaux. La première, selon eux, est la foudre d’avis et de paix ; elle part du seul gré de Jupiter. C’est lui aussi qui envoie la seconde, mais sur l’avis de son conseil, les douze grands dieux convoqués3. Cette foudre salutaire ne l’est pas sans faire quelque mal. La troisième est lancée par le même Jupiter, mais après qu’il a consulté les dieux qu’on nomme supérieurs et voilés. Cette foudre ravage, englobe et dénature impitoyablement tout ce qu’elle rencontre, choses publiques ou privées. C’est un feu qui ne laisse rien subsister dans son premier état.

XLII. Ici, à première vue, l’antiquité se serait trompée. Car quoi de plus absurde que de se figurer Jupiter, du sein des nuages, foudroyant des colonnes, des arbres, ses propres statues quelquefois ; laissant les sacrilèges impunis, pour frapper des moutons, incendier des autels, tuer des troupeaux inoffensifs4, et enfin consultant les autres dieux, comme incapable de prendre conseil de lui-même ? Croirai-je que la foudre sera propice et pacifique, lancée par Jupiter seul, et funeste, quand c’est rassemblée des dieux qui l’envoie ? Si tu me demandes mon avis, je ne pense pas que nos ancêtres aient été assez stupides pour supposer Jupiter injuste, ou ; à tout le moins, impuissant. Car de deux choses l’une : en lançant ces traits qui doivent frapper des têtes innocentes, et ne point toucher aux coupables, ou il n’a pas voulu mieux diriger ses coups, ou il n’a pas réussi. Dans quelle vue ont-ils donc émis cette doctrine ? C’était comme frein à l’ignorance, que ces sages mortels ont jugé la crainte nécessaire ; ils voulurent que l’homme redoutât un être supérieur à lui. Il était utile, quand le crime porte si haut son audace, qu’il y eût une force contre laquelle chacun trouvât la sienne impuissante. C’est donc pour effrayer ceux qui ne consentent à s’abstenir du mal que par crainte, qu’ils ont fait planer sur leur tête un Dieu vengeur et toujours armé.

XLIII. Mais ces foudres qu’envoie Jupiter de son seul mouvement, pourquoi peut-on les conjurer, tandis que les seules funestes sont celles qu’ordonne le conseil des dieux délibérant avec lui5 ? Parce que si Jupiter, c’est-à-dire le roi du monde, doit à lui seul faire le bien, il ne doit pas faire le mal sans que l’avis de plusieurs l’ait décidé. Apprenez, qui que vous soyez, puissants de la terre, que ce n’est pas inconsidérément que le ciel lance ses feux ; consultez, pesez les opinions diverses, tempérez la rigueur des sentences6, et n’oubliez pas que, pour frapper légitimement, Jupiter même n’a point assez de son autorité propre.

XLIV. Nos ancêtres n’étaient pas non plus assez simples pour s’imaginer que Jupiter changeât de foudres. C’est une idée qu’un poëte peut se permettre :

Il est un foudre encor, plus léger et plus doux,
Mêlé de moins de flamme et de moins de courroux :
Les dieux l’ont appelé le foudre favorable[7]


Mais la haute sagesse de ces hommes n’est point tombée dans l’erreur qui se persuade que parfois Jupiter s’escrime avec des foudres de légère portée : ils ont voulu avertir ceux qui sont chargés de foudroyer les coupables, que le même châtiment ne doit pas frapper toutes les fautes ; qu’il y a des foudres pour détruire, d’autres pour toucher et effleurer, d’autres pour avertir par leur apparition.

XLV. Ils n’ont pas même cru que le Jupiter adoré par nous au Capitole et dans les autres temples, lançât la foudre de sa main. Ils reconnaissent le même Jupiter que nous, le gardien et le modérateur de l’univers dont il est l’âme et l’esprit, le maître et l’architecte de cette création, celui auquel tout nom peut convenir. Veux-tu l’appeler Destin ? Tu ne te tromperas pas ; de lui procèdent tous les événements ; il est la cause des causes. Le nommeras-tu Providence ? Tu auras encore raison. C’est sa sagesse qui pourvoit aux besoins de ce monde, à ce que rien n’en trouble la marche, à ce qu’il accomplisse sa tâche ordonnée. Aimes-tu mieux l’appeler la Nature ? Le mot sera juste ; c’est de lui que tout a pris naissance ; nous vivons de son souffle. Veux-tu voir en lui le monde lui-même7 ? Tu n’auras pas tort ; il est tout ce que tu vois8, tout entier dans chacune de ses parties, et se soutenant par sa propre puissance9. Voilà ce que pensaient, comme nous, les Étrusques ; et s’ils disaient que la foudre nous vient de Jupiter, c’est que rien ne se fait sans lui.

XLVI. Mais pourquoi Jupiter épargne-t-il parfois le coupable, pour frapper l’innocent ? Tu me jettes là dans une question bien vaste, qui veut qu’on la traite en son temps et en son lieu. Je réponds seulement que la foudre ne part point de la main de Jupiter, mais qu’il a tout disposé de telle sorte que les choses même qui ne se font point par lui, ne se font pourtant pas sans raison, et que cette raison vient de lui. Elles n’ont d’action que celle qu’il a permise ; lors même que les faits s’accomplissent sans lui, il a voulu qu’ils s’accomplissent. Il ne préside pas aux détails ; mais il a donné le signal, l’énergie et l’impulsion à l’ensemble.

XLVII. Je n’adopte pas la classification de ceux qui divisent les foudres en perpétuelles, déterminées ou prorogatives. Les perpétuelles sont celles dont les pronostics concernent toute une existence, et, au lieu d’annoncer un fait partiel, embrassent la chaîne entière des événements qui se succéderont dans la vie. Telles sont les foudres qui apparaissent le jour où l’on entre en possession d’un patrimoine, où un homme ou une ville vient à changer d’état. Les foudres déterminées ne se rapportent qu’à un jour marqué. Les prorogatives sont celles dont on peut reculer, mais non conjurer ou détruire les effets menaçants.

XLVIII. Je vais dire pourquoi cette division ne me satisfait pas. La foudre qu’on nomme perpétuelle est également déterminée; elle répond aussi à un jour fixe ; elle ne cesse pas d’être déterminée par cela seul qu’elle s’applique à un temps plus long. Celle qui semble prorogée est déterminée tout de même; car, du propre aveu de ceux que je combats, on sait jusqu’où on peut obtenir d’en reculer l’effet. Le délai, selon eux, est de dix ans seulement pour les foudres particulières, de trente ans pour les foudres publiques. Ces sortes de foudres sont donc déterminées en ce qu’elles portent avec elles le ternie de leur prorogation. Ainsi toutes les foudres et tous les événements ont leur jour marqué ; car l’incertain ne comporte pas de limites. Quant à l’observation des éclairs, le système est sans liaison et trop vague. On pourrait suivre cependant la division du philosophe Attalus, qui s’était attaché à ce point de doctrine, et noter le lieu de l’apparition, le temps, la personne, la circonstance, la qualité, la quantité Si je voulais traiter à part chacun de ces détails, je m’engagerais dans une œuvre sans fin.

XLIX. Parlons ici sommairement des noms que Cæcinna donne aux foudres, et énonçons là-dessus notre pensée. Il y a, dit-il, les postulatoires, qui exigent qu’un sacrifice interrompu ou fait contre les règles soit recommencé; les monitoires, qui indiquent les choses dont il faut se garder; les pestifères, qui présagent la mort ou l’exil; les fallacieuses, qui sous apparence du bien font du mal: elle donneront un consulat funeste à qui doit le gérer, un héritage dont la possession sera chèrement payée; les déprécatives, qui annoncent un péril, lequel ne se réalise pas; les péremptales, qui neutralisent les menaces d’autres foudres; les attestantes, qui confirment des menaces antérieures, les atterranées, qui éclatent sur un lieu clos; les ensevelies, qui frappent un lieu déjà foudroyé et non purifié par des expiations; les royales, qui tombent sur le forum[8], dans les comices, dans les lieux où s’exerce la souveraineté d’une cité libre qu’elles menacent de la royauté; les infernales, dont les feux s’élancent de la terre; les hospitalières, qui appellent, ou, pour me servir de l’expression plus respectueuse qu’on emploie, qui invitent Jupiter à nos sacrifices, lequel Jupiter, s’il est irrité contre celui qui les offre, n’arrive pas, dit Cæcinna, sans grand péril pour les invitants; enfin, les auxiliaires, invoquées sans doute, mais portant bonheur à qui les invoque. L. Combien était plus simple la division d’Attalus, cet homme remarquable, qui à la science des Étrusques avait joint la subtilité grecque ! « Parmi les foudres, disait-il, il en est dont les pronostics nous regardent ; il en est sans aucun pronostic, ou dont l’intelligence nous est interdite. Les foudres à pronostics sont ou propices ou contraires ; quelques-unes ne sont ni contraires, ni propices. Les contraires sont de quatre sortes. Elles présagent des maux inévitables ou évitables, qui peuvent ou s’atténuer ou se différer. Les foudres propices annoncent des faits ou durables ou passagers. Il y a, dans les foudres qu’il appelle mixtes, du bien et du mal, ou du mal qui se change en bien, ou du bien qui se tourne en mal. Celles qui ne sont ni contraires, ni propices, annoncent quelque entreprise où nous devrons nous engager sans crainte ni joie, telle qu’un voyage dont nous n’aurions rien à redouter, rien à espérer. »

LI. Revenons aux foudres à pronostics, mais à pronostics qui ne nous touchent point : telle est celle qui indique si, dans la même année, il y aura une foudre de la même nature. Les foudres sans pronostic, ou dont l’intelligence nous échappe, sont, par exemple, celles qui tombent au loin dans la mer et dans les déserts, et dont le pronostic est nul ou perdu pour nous.

LII. Ajoutons quelques observations sur la force de la foudre, qui n’agit pas de la même manière sur tous les corps. Les plus solides, ceux qui résistent, sont brisés avec éclat ; et parfois elle traverse sans dommage ceux qui cèdent. Elle lutte contre la pierre, le fer et les substances les plus dures, obligée qu’elle est de s’y faire un chemin de vive force. Quant aux substances tendres et poreuses, elle les épargne, quelque inflammables qu’elles paraissent d’ailleurs ; le passage étant plus facile, sa violence est moindre. Ainsi, comme je l’ai dit, sans endommager la bourse, elle fond l’argent qui s’y trouve ; vu que ses feux, des plus subtils, traversent des pores même imperceptibles. Mais les parties solides du bois lui opposent une matière rebelle dont elle triomphe. Elle varie, je le répète, dans ses modes de destruction ; la nature de l’action se révèle par celle du dommage, et l’on reconnaît le genre de foudre à son œuvre. Quelquefois elle produit sur divers points du même corps des effets divers : ainsi, dans un arbre, elle brûle les parties les plus sèches, rompt et perfore les plus solides et les plus dures, enlève l’écorce du dehors, déchire et met en pièces l’écorce intérieure, et enfin froisse et crispe les feuilles. Elle congèle le vin, elle fond le fer et le cuivre, LIII. Une chose étrange, c’est que le vin gelé par la foudre, et revenu à son premier état, est un breuvage mortel ou qui rend fou. J’ai cherché la cause de ce phénomène : voici l’idée qui s’est offerte à moi. Il y a dans la foudre quelque chose de vénéneux, dont vraisemblablement il demeure des miasmes dans le liquide condensé et congelé, qui, en effet, ne pourrait se solidifier si quelque élément de cohésion ne s’y ajoutait. L’huile, d’ailleurs, et tous les parfums touchés de la foudre, exhalent une odeur repoussante : ce qui fait voir que ce feu si subtil, dénaturant tout ce qu’il attaque, renferme un principe pestilentiel, qui tue non-seulement par le choc, mais par la simple exhalation. Enfin, partout où la foudre tombe, il est constant qu’elle y laisse une odeur de soufre ; et cette odeur naturellement forte, respirée à mainte reprise, peut causer le délire. Nous reviendrons à loisir sur ces faits. Peut-être tiendrons-nous à prouver combien la théorie qu’on en a faite découle immédiatement de cette philosophie, mère des arts, qui la première a cherché les causes, observé les effets et, ce qui est bien préférable à l’inspection de la foudre, rapproché les résultats des principes.

LIV. Je reviens à l’opinion de Posidonius. De la terre et des corps terrestres s’exhalent des vapeurs, les unes humides, les autres sèches et semblables à la fumée : celles-ci alimentent les foudres, et celles-là les pluies. Les émanations sèches et fumeuses qui montent dans l’atmosphère ne se laissent pas enfermer dans les nuages, et brisent leurs barrières ; de là le bruit qu’on appelle tonnerre. Dans l’air même il est des molécules qui s’atténuent et qui, par là, se dessèchent et s’échauffent. Retenues captives, elles cherchent de même à fuir et se dégagent avec fracas. L’explosion est tantôt générale et accompagnée d’une violente détonation, tantôt partielle et moins sensible. L’air ainsi modifié fait qu’il tonne, soit qu’il déchire les nuages, soit qu’il vole au travers. Mais le tourbillonnement de l’air emprisonné dans la nue est la cause la plus puissante d’inflammation.

LV. Le tonnerre n’est autre chose que l’explosion des vapeurs sèches de l’air ; ce qui n’a lieu que de deux manières, par frottement ou par éruption. La collision des nuages, dit Posidonius, produit aussi ce genre de détonation ; mais elle n’est pas complète, parce que ce ne sont pas de grandes masses qui se heurtent, mais des parties détachées. Les corps mous ne retentissent que s’ils se choquent contre des corps durs ; ainsi les flots ne s’entendent que lorsqu’ils se brisent sur l’obstacle. Objectera-t-on que le feu plongé dans l’eau siffle en s’éteignant ? J’admets ce fait, il est pour moi ; car ce n’est pas le feu qui rend un son, c’est l’air qui s’échappe de l’eau où s’éteint le feu. En vous accordant que le feu naisse et s’éteigne dans les nuages, toujours naît-il d’un souffle et d’un frottement, « Quoi ! dit-on, ne se peut-il pas qu’une de ces étoiles filantes dont vous avez parlé tombe dans un nuage et s’y éteigne ? » Supposons que ce fait puisse quelquefois avoir lieu ; mais c’est une cause naturelle et constante que nous cherchons ici, et non une cause rare et fortuite. Si je convenais qu’il est vrai, comme vous le dites, qu’on voit parfois, après le tonnerre, étinceler des feux semblables aux étoiles qui volent obliquement et paraissent tomber du ciel, il s’ensuivrait que le tonnerre aurait été produit non par ces feux, mais en même temps que ces feux. Selon Clidémus, l’éclair n’est qu’une vaine apparence ; ce n’est pas un feu : telle est, dit-il, la lueur que pendant la nuit le mouvement des rames produit sur la mer. L’analogie n’est pas exacte : cette lueur paraît pénétrer la substance même de l’eau ; celle qui se forme dans l’atmosphère jaillit par éruption.

LVI. Heraclite compare l’éclair à ce premier effort du feu qui s’allume dans nos foyers, à cette flamme incertaine qui tantôt meurt, tantôt se relève. Les anciens nommaient les éclairs fulgetra ; nous disons tonitrua au pluriel ; ils employaient le singulier tonitruum ou tonum. Je trouve cette dernière expression dans Cæecinna, auteur plein de charme qui aurait eu un nom dans l’éloquence, si la gloire de Cicéron ne l’avait éclipsé. Notons aussi que, dans le verbe qui exprime l’éruption hors des nues d’une clarté subite, les anciens faisaient brève la syllabe du milieu, que nous faisons longue. Nous disons fulgēre comme splendēre. Ils disaient fulgĕre.

LVII. Mais tu veux savoir mon opinion à moi ; car je n’ai encore fait que prêter ma rédaction à celles d’autrui. Je dirai donc : L’éclair est une lumière soudaine qui brille au loin ; il a lieu quand l’air des nuages se raréfie et se convertit en un feu qui n’a pas la force de jaillir plus loin. Tu n’es pas surpris, je pense, que le mouvement raréfie l’air et qu’ainsi raréfié il s’enflamme. Ainsi se liquéfie le plomb lancé par la fronde. le frottement de l’air le fait fondre comme ferait le feu. Les foudres sont plus fréquentes en été, parce que l’atmosphère est plus chaude, et que le frottement contre des corps échauffés rend l’inflammation plus prompte. Le mode de formation est le même pour l’éclair, qui ne fait que luire, et pour la foudre, qui porte coup ; seulement l’éclair a moins de force, il est moins nourri ; enfin, pour dire en deux mots ma pensée, la foudre, c’est l’éclair avec plus d’intensité. Lors donc que les éléments chauds et fumeux, émanés de la terre, se sont absorbés dans les nuages et ont longtemps roulé dans leur sein, ils finissent par s’échapper ; et, s’ils manquent de force, ils ne donnent qu’une simple lumière ; mais si l’éclair a trouvé plus d’aliments, s’il s’enflamme avec plus de violence, ce n’est point un feu qui apparaît, c’est la foudre qui tombe.

LVIII. Quelques auteurs sont persuadés qu’après sa chute elle remonte ; d’autres, qu’elle reste sur le sol quand surchargée d’aliments elle n’a pu porter qu’un faible coup. Mais d’où vient que la foudre apparaît si brusquement, et que son feu n’est pas plus durable et plus continu ? Paroe que c’est la chose du monde la plus rapide qui est en mouvement ; c’est tout d’un trait qu’elle brise les nues et enflamme l’atmosphère. Puis la flamme s’éteint en même temps que le mouvement cesse : car l’air ne forme pas des courants assez suivis pour que l’incendie se propage ; et une fois allumé par la violence même de ses mouvements, il ne fait d’effort que pour s’échapper. Dès qu’il a pu fuir et que la lutte a cessé, la même impulsion tantôt le pousse jusqu’à terre, tantôt le dissémine, selon que la force de dépression est plus ou moins grande. Pourquoi la foudre se dirige-t-elle obliquement ? Parce qu’elle se forme d’un courant d’air, et que ce courant suit une ligne oblique et tortueuse ; or, comme la tendance naturelle du feu est de monter, quand quelque obstacle l’abaisse et le comprime, il prend l’inclinaison oblique. Quelquefois ces deux tendances luttent sans céder l’une à l’autre, et tour à tour le feu s’élève et redescend. Enfin, pourquoi la cime des montagnes est-elle si souvent foudroyée ? C’est qu’elle avoisine les nuages, et que dans sa chute le feu du ciel doit les rencontrer.

LIX. Je vois d’ici ce que tu désires dès longtemps et avec impatience. « Je tiendrais plus, dis-tu, à ne pas redouter la foudre qu’à la bien connaître. Enseigne à d’autres comment elle se forme. Ôte-moi les craintes qu’elle m’inspire, avant de m’expliquer sa nature. » Je viens à ton appel ; car à tout ce qu’on fait ou dit doit se mêler quelque utile leçon. Quand nous sondons les secrets de la nature, quand nous traitons des choses divines, songeons à notre âme pour l’affranchir de ses faiblesses et peu à peu la fortifier : c’est le devoir des savants eux-mêmes dont l’unique but est l’étude ; et que ce ne soit pas pour éviter les coups du sort, car de tous côtés les traits volent sur nous ; que ce soit pour souffrir avec courage et résignation. Nous pouvons être invincibles, nous ne pouvons être inébranlables, et pourtant j’ai parfois l’espoir que nous le pourrions. Comment cela ? dis-tu. Méprise la mort ; et tout ce qui mène à la mort tu l’as méprisé du même coup : guerres, naufrages, morsures de bêtes féroces, chutes soudaines d’édifices entraînés par leur masse. Que peuvent faire de pis tous ces accidents, que de séparer l’âme du corps, séparation dont ne nous sauve nulle précaution, dont nulle prospérité n’exempte, que nulle puissance ne rend impossible ? Le sort dispense inégalement tout le reste ; la mort nous appelle tous, est égale pour tous. Qu’on ait les dieux contraires ou propices, il faut mourir : prenons courage de notre désespoir même. Les animaux les plus lâches, que la nature a créés pour la fuite, quand toute issue leur est fermée, tentent le combat malgré leur faiblesse. Point de plus terrible ennemi que celui qui doit son audace à la difficulté d’échapper ; la nécessité provoque toujours des élans plus irrésistibles que la valeur seule10. Il se surpasse, ou du moins il reste l’égal de lui-même, l’homme de cœur qui voit tout perdu. Jugeons-nous trahis, et nous le sommes au profit de la mort : oui, Lucilius, nous lui sommes tous réservés. Tout ce peuple que tu vois, tout ce que tu imagines d'hommes vivants sur ce globe, sera tout à l’heure rappelé par la nature et poussé dans la tombe ; certain de son sort, on n’est incertain que du jour[9], et c’est au même terme que tôt ou tard il faut venir. Or, n’est-ce pas le comble de la pusillanimité et de la démence, que de solliciter avec tant d’instance un moment de répit ? Ne mépriserais-tu pas l’homme qui, au milieu de condamnés à mort comme lui, demanderait à titre de grâce de tendre la gorge le dernier ? Ainsi faisons-nous ; nous tenons pour un grand bonheur de mourir plus tard11. La peine capitale a été décernée en toute équité. Car, et telle est la grande consolation de qui va subir l’arrêt fatal, ceux dont la cause est la même ont le même sort. Nous suivrions le bourreau si le juge ou le magistrat nous livrait au supplice, nous présenterions docilement la tête ; où est la différence, dès qu’on va mourir, que ce soit de force ou de gré ? Quelle folie, ô homme ! et quel oubli de ta fragilité, si tu ne crains la mort que lorsqu’il tonne ! Ton existence tient donc au sommeil de la foudre ! Tu vivras, si tu lui échappes ! Mais le fer, mais la pierre, mais la fièvre vont t’attaquer. La foudre n’est pas le plus grand, mais le plus étourdissant des périls. Tu seras sans doute iniquement traité, si l’incalculable célérité de ta mort t’en dérobe le sentiment, si ton trépas est expié, si, même en expirant, tu n’es pas inutile au monde, si tu deviens pour lui le signe de quelque grand événement ! Tu seras iniquement traité d’être enseveli avec la foudre ! Mais tu trembles au fracas du ciel, un vain nuage te fait tressaillir ; et au moindre éclair, tu te meurs. Eh bien ! quoi ? trouves-tu plus beau de mourir de peur que d’un coup de foudre ? Ah ! n’en sois que plus intrépide quand les cieux te menacent ; et le monde dût-il s’embraser de toutes parts, songe que de cette masse immense tu n’as rien à perdre. Que si tu penses que c’est contre toi que s’apprête ce bouleversement de l’atmosphère, cette lutte des éléments ; si c’est à cause de toi que les nuages amoncelés s’entre-choquent et retentissent ; si c’est pour ta perte que jaillissent ces irrésistibles carreaux, accepte du moins comme consolation l’idée que ta mort mérite tout cet appareil. Mais cette idée même ne viendra pas à temps pour toi ; de tels coups font grâce de la peur. Entre autres avantages, la foudre a celui de prévenir ton attente. L’explosion n’épouvante qu’après qu’on y a échappé.


LIVRE II.

1. Voir Lucrèce, liv. VI.

2. Voir sur la divination des Étrusques le savant ouvrage de Otfried Müller, et Benjam. Constant, de la Religion, XI, c. vii.

3. Chez les anciens peuples de l’Italie, Sabins, Samnites, Brutiens, Étrusques, puis chez les Romains, les institutions religieuses furent toujours identiques avec les institutions politiques. Les dieux ne se gouvernaient qu’à l’instar de ces peuples : entre eux point de pouvoir absolu ; Véjovis, leur chef, ne prenait aucune détermination sans le conseil des douze grands dieux qu’on appelait Consentes.

4. Voir Lucrèce, liv. II, vers la fin, et VI, 416.

5.

L’un jamais ne se fourvoie ;
Et c’est celui que toujours
L’Olympe en corps nous envoie :
L’autre s’écarte en son cours ;
Ce n’est qu’aux monts qu’il en coûte.

(La Fontaine, Jupiter et les tonn.)
6.

Ô vous, rois, qu’il voulut faire
Arbitres de notre sort,

Laissez entre la colère
Et l’orage qui la suit
L’intervalle d’une nuit…
Tout père frappe à côté. (Id., ibid.)

7. In illo vivimus, movemur et sumus. (Saint Paul, à l’Aréopage.)

8. Jupiter est quodcumque vides , quocumque moveris. (Lucain.)

9.
Mens agitat molem, et magno se corpore miscet.
(Énéid.,VI, 726.)

10. Voir de la Clémence, I, xii.

11. Voir Lettre xciii. « Qu’on s’imagine un nombre d’hommes dans les chaînes et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance , attendent leur tour ; c’est l’image de la condition des hommes.» (Pascal, Pensées, Iierepart. , art. vii.)

  1. Ovid. Métam., I, 66,
  2. In alimentumc cœlestium misit, tous les Mss. Lemaire rejette cœlestium.
  3. Je lis avec un Mss. Fickert : Ex nube nascitur. Lemaire Ignis qui nas
  4. Je lis avec trois Mss. : dissiluere, non sonant. Lemaire : dissolutæ.
  5. Je lis comme Fickert, d’après un Mss. : aliterque prospiciunt. Lemaire : aliter cetera animalia.
  6. J’adopte la leçon de Fickert : Alites…tractæ. Lemaire : Aliud…tractas.
  7. Ovid., Metam., III, 305.
  8. Les Mss. portent : quum eorum tangitur dont on a fait : cuorum vi tangitur. Je crois devoir lire : quum forum tangitur.
  9. De tempore queritur. Je crois qu’il faut quæritur comme au liv. VI. XXXII : Non de re, sed de tempore est quæstio.