Questions naturelles (trad. Baillard)/Livre 4

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Questions naturelles (trad. Baillard)
Traduction par Joseph Baillard.
Questions naturellesHachette2 (p. 540-558).
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LIVRE IV.

Éloge de Lucilius. Dangers de la flatterie. Origine et description du Nil. Phénomènes de la grêle, de la neige, de la glace, de la pluie. La glace, comme consommation de luxe.

PRÉFACE.

Tu aimes donc, comme tu me l’écris, sage Lucilius, et la Sicile, et le loisir que te laisse ton emploi de gouverneur. Tu les aimeras toujours, si tu veux te tenir dans les limites de cette charge, et ne pas changer en souveraineté ce qui n’est qu’une délégation. Ainsi feras-tu, je n’en doute pas. Je sais combien tu es étranger à l’ambition et ami de la retraite et des lettres. Que ceux-là regrettent le tourbillon des affaires et du monde, qui ne peuvent se souffrir eux mêmes. Toi, au contraire, tu es si bien avec toi ! Je ne m’étonne pas que peu d’hommes aient ce bonheur : nous sommes nos propres tyrans, nos persécuteurs, malheureux tantôt de nous trop aimer, tantôt du dégoût de notre être ; tour à tour l’esprit enflé d’un déplorable orgueil ou tendu par la cupidité ; amollis par les plaisirs ou consumés d’inquiétude, et, pour comble de misère, jamais seuls avec nous. Nécessairement, où tant de vices cohabitent, il y a lutte perpétuelle. Fais donc, cher Lucilius, ce que tu as coutume de faire. Sépare-toi, tant que tu pourras, de la foule, et ne prête pas le flanc aux adulateurs ; ils sont adroits à circonvenir les grands : tu auras le dessous avec eux, si bien en garde que tu sois. Crois-moi, te laisser flatter, c’est te livrer à la trahison1. Tel est l’attrait naturel de la flatterie : même lorsqu’on la rejette, elle plaît ; longtemps exclue, elle finit par se faire admettre ; car elle nous compte, comme un mérite de plus, de ne vouloir pas d’elle ; et les affronts même ne peuvent la décourager. On ne croirait pas ce que je vais dire, et pourtant cela est vrai : chacun de nous est surtout vulnérable à l’endroit qu’on attaque en lui ; peut-être, en effet ne l’attaque-t-on que parce qu’il est vulnérable. Arme toi donc bien[1], mais songe que tu ne saurais être à l’ épreuve des blessures. Aurais-tu tout prévu, tu seras frappé au défaut de tes armes. L’un emploiera l’adulation avec déguisement et sobriété ; l’autre ouvertement, en face, affectant la brusquerie, comme si c’était franchise de sa part et non pas artifice. Plancus, le grand maître en ce genre avant Vitellius. disait qu’il ne faut ni mystère ni dissimulation dans la flatterie. « Elle perd ses avances, disait-il, si elle ne se trahit : heureux le flatteur qu’on prend sur le fait ! plus heureux celui qu’on réprimande, qu’on a fait rougir ! » Un personnage tel que toi doit s’attendre à bien des Plancus ; et le remède à un si grand mal n'est pas de refuser la louange. Crispus Passiénus, l’homme le plus subtil en toutes choses que j’aie connu, notamment dans l’appréciation et la cure des vices, disait souvent : « Nous mettons la porte entre nous et la flatterie, nous ne la fermons pas. Nous agissons avec elle comme avec une maîtresse. On aime que celle-ci pousse la porte, on est ravi qu’elle l’ait forcée. » Démétrius, philosophe du premier ordre, disait, il m’en souvient, à un fils d’affranchi puissant : « J’aurais, pour m’enrichir, une méthode aisée, le jour où je me repentirais d’être homme de bien. Je ne te cacherai pas ma recette : j’enseignerais à ceux qui ont besoin d’amasser comment, sans s’exposer aux risques de la mer, ni aux difficultés d’achat et de vente, sans tenter les profits peu sûrs de l’agriculture, ni ceux moins sûrs encore du barreau, ils trouveront moyen de faire fortune facilement, gaiement même, et de charmer les hommes en les dépouillant. Toi, par exemple, je jurerais que tu es plus grand que Fidus Annaeus et qu’Apollonius le lutteur, quoique ta taille soit aussi ramassée que celle d un Thrace aux prises avec un Thrace[2]. Je dirais qu’on n’est pas plus libéral que toi, et je ne mentirais point ; on peut se figurer que tu donnes aux gens tout ce que tu ne leur prends pas. »

Oui. mon cher Junior, plus la flatterie est à découvert, plus elle est hardie, plus elle s’est endurci le front et a fait rougir celui des autres, plus son triomphe est prompt. Car on en est venu à ce point d’extravagance que qui nous loue modérément nous semble envieux. Je l’ai dit souvent que Gallion mon frère, qu’on aime encore trop peu quand on l’aime autant qu’on peut aimer, était étranger aux autres vices et avait, de plus, la flatterie en horreur ; tu l’as tâté sur tous les points. D’aoord tu t’es émerveillé qu’ayant le plus grand, le plus beau génie du monde, il aimât mieux[3] le retenir comme dans un sanctuaire, que de le livrer aux profanes : ce début l’a fait fuir. Tu as voulu louer cette modération qui met entre les richesses et lui une distance telle, qu’il ne semble ni les avoir ni les condamner : dès l’abord il t’a coupé la parole. Tu admirais cette affabilité et cette simplicité charmantes, qui ravissent ceux même auxquels il ne prend pas garde, et obligent, sans vouloir de retour, jusqu’à ceux qu’il ne voit qu’en passant ; car jamais mortel n’a su plaire à un seul autant qu’il plaît à tous, et cela avec un naturel si heureux et si entraînant, que rien chez lui ne sent l’art ni l’affectation. Chacun se laisse attribuer volontiers un mérite publiquement reconnu ; eh bien ! ici encore il résista à tes cajoleries, et tu t’écrias : « J’ai trouvé un homme invincible à des séductions, auxquelles tout homme ouvre son cœur ! » Sa prudence, sa persévérance à éviter un mal inévitable étaient, de ton aveu, d’autant plus belles, que tu comptais le trouver accessible à des éloges qui, bien que faits pour chatouiller l’oreille, n’étaient que des vérités. Mais il n’y vit qu’une raison de plus pour les repousser : car c’est toujours à l’aide du vrai que le mensonge attaque la vérité. Toutefois, ne sois pas mécontent de toi, comme un acteur qui aurait mal joué son rôle, et comme si Gallion s’était douté de la comédie et du piège ; il ne t’a pas découvert, il t’a repoussé. C’est pour toi un exemple à suivre. Quand quelque flatteur s’approchera de toi, dis-lui : « Mon ami, ces compliments, qui passent d’un magistrat à l’autre avec les licteurs, portez-les à quelqu’un qui, prêt à vous payer de la même monnaie, veuille vous écouter jusqu’au bout. Moi, je ne veux pas duper, et je ne saurais être dupe ; vos éloges me tenteraient, si vous n’en donniez aussi aux méchants. » Mais qu’est-il besoin de descendre si bas que les flatteurs puissent se mesurer de près avec toi ? Tiens-les à longue distance. Quand tu souhaiteras de francs éloges, pourquoi les devrais-tu à autrui ? Loue-toi toi-même ; dis : « Je me suis voué aux études libérales, quoique la pauvreté me conseillât d’autres partis, et appelât mon génie à des travaux dont le salaire est immédiat. Un art tout désintéressé, la poésie, m'a séduit, et les salutaires méditations de la philosophie m’ont attiré. J’ai fait voir que tout cœur d’homme est capable de vertu ; j’ai su m’affranchir des entraves de ma naissance, et me mesurant non sur ma fortune, mais sur la hauteur de mon âme, j’ai marché l’égal des plus grands. Caligula n’a pu me faire trahir mon affection pour Gétulicus[4] ; Messala et Narcisse, longtemps ennemis de Rome avant de l’être l’un de l’autre, n’ont pu triompher de mon dévouement à d’autres personnages qu’il était funeste d’aimer. J’ai offert ma tête pour garder ma foi. Pas une parole qui ne sortît d’une conscience pure ne m’a été arrachée. J’ai tout craint pour mes amis, je n’ai craint pour moi que de les avoir trop peu aimés. D’indignes pleurs n’ont point coulé de mes yeux ; je n’ai embrassé en suppliant les mains de personne. Je n’ai rien fait de messéant à un homme de bien, à un homme de cœur. Plus grand que mes périls, prêt à marcher au-devant de ceux qui me menaçaient, j’ai su gré à la Fortune d’avoir voulu éprouver quel prix j’attachais à ma parole. Il ne devait pas m’en coûter peu pour une si grande chose. La balance ne me tint pas longtemps incertain, car les deux poids n’étaient pas égaux : valait-il mieux sacrifier ma vie à l’honneur, ou l’honneur à ma vie ? Je ne me jetai pas d’un élan aveugle dans la résolution extrême qui m’eût arraché à la fureur des puissants du jour. Je voyais autour de Caligula des tortures, des brasiers ardents. Dès longtemps, je le savais, sous lui le monde était tombé dans une situation telle, que la mort simple passait pour un effet de sa clémence. Cependant je ne me suis point courbé sur la pointe d’un glaive, ni élancé, bouche béante, dans la mer : on aurait pu croire que pour mes amis je ne savais que mourir. » Ajoute que jamais les présents n’ont pu corrompre ton âme, et que, dans cette lutte si générale de cupidité, jamais tes mains ne se sont tendues vers le lucre. Ajoute ta frugalité, la modestie de tes paroles, tes égards pour tes inférieurs, ton respect pour tes supérieurs. Et puis, demande-toi si le rappel de tous ces mérites est vrai ou faux : s’il est vrai, tu auras été loué devant un précieux témoin ; s’il est faux, l’ironie n’aura été entendue de personne. Moi-même, maintenant, on pourrait croire que je veux te capter ou t’éprouver. Penses-en ce qu’il te plaira, et commence par moi à craindre tout le monde. Médite ce mot de Virgile :

Plus de foi nulle part…[5]

Ou ces vers d’Ovide :

Partout règne Érinnys ; et, sous son char foulés,
Tous semblent par serment pour le crime enrôlés[6]


Ou ce trait de Ménandre (car est-il un beau génie qui, sur ce point, ne se soit ému, pour maudire ce fatal concert du genre humain qui se porte au mal ?) : « Nous sommes méchants, tous tant que nous sommes, » s’écrie le poëte qui jette sa pensée sur la scène avec une rudesse campagnarde. Il n’est ni vieillard qu’il excepte, ni enfant, ni femme, ni homme ; il dit plus : ce n’est pas individuellement, ou en petit nombre, c’est en masse qu’on ourdit le crime. Il faut donc fuir, se recueillir en soi, ou plutôt encore se sauver de soi. Je veux tenter, bien que la mer nous sépare, de te rendre un service ; tu es peu sûr de ta route ; que je te prenne la main pour te guider vers un meilleur but ; et tu ne sentiras point ton isolement, je causerai d’ici avec toi. Nous serons réunis par la meilleure partie de notre être : nous nous donnerons mutuellement des conseils que le visage de l’auditeur ne modifiera point[7]. Je te mènerai loin de ta Sicile, pour t’empêcher d’ajouter grande foi aux histoires et de venir à te complaire en toi-même chaque fois que tu te dirais : « Je la tiens sous mon autorité, cette province qui soutint le choc et brisa les armées des deux plus grandes cités du monde, alors qu’entre Rome et Carthage elle demeurait le prix d’une lutte gigantesque ; alors qu’elle vit les forces de quatre généraux romains, c’est-à-dire de tout l’empire, réunies sur un seul champ de bataille ; alors qu’elle ajouta encore à la haute fortune de Pompée, qu’elle fatigua celle de César, fit passer ailleurs celle de Lépide, leur servit à tous de théâtre, et fut témoin de ce prodigieux spectacle, où les mortels ont pu reconnaître avec quelle rapidité on glisse du faîte au plus bas degré, et par quelle variété de moyens la Fortune détruit les grands pouvoirs. Car la Sicile a vu. dans le même temps, Pompée et Lépide précipités, par une catastrophe différente, de la plus grande élévation dans l’abîme, Pompée fuyant l’armée d’un rival, Lépide sa propre armée. »

I. Pour l’enlever tout à fait à ces souvenirs, et bien que la Sicile possède en elle et autour d’elle nombre de merveilles, je passerai sous silence tout ce qui est relatif à cette province, et reporterai tes réflexions sur un autre point. Je vais m’occuper avec toi d’une question que je n’ai point voulu traiter au livre précédent, savoir, pourquoi le Nil croît si fortement en été. Des philosophes ont écrit que le Danube est de même nature que ce fleuve, parce que leur source à tous deux est inconnue, et qu’ils sont plus forts l’été que l’hiver. Chacun de ces points a été reconnu faux : on a découvert que la source, du Danube est eu Germanie ; et s’il commence à croître en été, c’est quand le Nil reste encore enfermé dans son lit, dès les premières chaleurs, lorsque le soleil, plus vif à la fin du printemps, amollit les neiges, qu’il a dû fondre avant que le gonflement du Nil soit sensible. Pendant le reste de l’été le Danube diminue, revient à ses proportions d’hiver et tombe même au-dessous.

II. Mais le Nil grossit avant le lever de la canicule, au milieu de l’été, jusqu’après l’équinoxe. Ce fleuve, le plus noble de ceux que la nature étale aux yeux de l’homme, elle a voulu qu’il inondât l’Égypte à l’époque où la terre, brûlée par le soleil, absorbe plus profondément ses eaux, et doit en retenir assez pour subvenir à la sécheresse du reste de l’année. Car, dans ces régions qui s’étendent vers l’Éthiopie, les pluies sont nulles ou rares, et ne profitent point à un sol qui n’est pas habitué aux eaux du ciel. Tout l’espoir de l’Égypte, comme tu sais, est dans le Nil. L’année est stérile ou abondante, selon qu’il a été avare ou libéral de ses eaux. Jamais le laboureur ne consulte l’état du ciel. Mais pourquoi avec toi, mon poëte, ne pas jouer à la métaphore, ne pas te décocher celle-ci, de ton cher Ovide :

Les champs n’implorent point Jupiter pluvieux[8]?


Si l’on pouvait découvrir où le Nil commence à croître, les causes de son accroissement seraient trouvées. Tout ce qu’on sait, c’est qu’après s’être égaré dans d’immenses solitudes où il forme de vastes marais, et se partage entre vingt nations, il rassemble d’abord autour de Philé ses flots errants et vagabonds. Philé est une île d’accès difficile, escarpée de toutes parts. Elle a pour ceinture deux rivières qui, à leur confluent, deviennent le Nil et portent ce nom. Le Nil entoure toute la ville : alors plus large qu’impétueux, il ne fait que sortir de l’Éthiopie et des sables à travers lesquels passe le commerce de la mer des Indes. Puis se présentent les Cataractes, lieu que la grandeur du spectacle a rendu fameux. Là, pour franchir des rochers aigus et ouverts sur plusieurs points, le Nil, irrité, soulève toutes ses forces ; brisé par les masses qu’il rencontre, il lutte dans d’étroits défilés ; vainqueur ou repoussé, sa violence reste la même. Alors, pour la première fois, se courrouce son onde arrivée d’abord sans fracas et d’un cours paisible ; fougueuse, elle se précipite en torrent par ces passages resserrés, elle n’est plus semblable à elle-même. Jusque là, en effet, elle coule trouble et fangeuse ; mais une fois engagée dans ces gorges pierreuses, elle écume et prend une couleur qui ne lui est pas naturelle, que la résistance du lieu lui donne. Enfin, il triomphe des obstacles ; mais tout à coup le sol l’abandonne, il tombe d’une hauteur immense, et fait au loin retentir de sa chute les contrées d’alentour. Une colonie de Perses, fondée en cet endroit[9], ne pouvant supporter ce fracas assourdissant et continuel, fut forcée d’aller s’établir ailleurs. Parmi les merveilles du Nil, on m’a cité l’incroyable témérité des indigènes. Ils montent à deux une petite barque : l’un la dirige, l’autre, vide l’eau. Puis, longtemps ballottés par la rapidité furieuse du Nil et par ses contre-courants, ils gagnent enfin ses étroits canaux entre des rocs rapprochés qu’ils évitent ; ils glissent avec le fleuve tout entier, gouvernent le canot dans sa chute, et, au grand effroi des spectateurs, plongent la tête en bas : on croit que c’en est fait d’eux, qu’ils sont ensevelis, abîmés sous l’énorme masse, lorsqu’ils reparaissent bien loin de la cataracte, fendant l'onde comme un trait lancé par une machine de guerre. La cataracte ne les noie pas. elle les rend à une onde aplanie. Le premier accroissement du Nil se manifeste au bord de cette île de Philé dont je viens de parler. Un faible intervalle la sépare d’un rocher qui divise le fleuve, et que les Grecs nomment ἅδατου, parce que nul, excepté les prêtres, n’y met le pied ; c’est que la crue commence à devenir sensible. Puis, à une longue distance, surgissent deux écueils, appelés dans le pays veines du Nil, d’où s'épand une grande quantité d’eau, pas assez grande, toutefois, pour couvrir l’Égypte. Ce sont des bouches où, lors du sacrifice annuel, les prêtres jettent l’offrande publique, et les gouverneurs des présents en or. Depuis cet endroit, le Nil, visiblement plus fort, s’avance sur un lit profondément creusé, et ne peut s’étendre en largeur, encaissé qu’il est par des montagnes. Mais libre enfin près de Memphis, et s’égarant dans les campagnes, il se divise en plusieurs rivières ; puis par des canaux artificiels, qui dispensent aux riverains telle quantité d’eau qu’ils veulent, il court se répandre sur toute l’Égypte. D’abord disséminé, il ne forme bientôt qu’une vaste nappe semblable à une mer bourbeuse et stagnante : la violence de son cours est paralysée par l’étendue des contrées qu’il couvre ; car il embrasse à droite et à gauche le pays tout entier. Plus le Nil s’élève, plus on compte sur une belle récolte. C’est un calcul qui ne trompe pas l’agriculteur, tant la hauteur du fleuve est l’exacte mesure de la fertilité qu’il crée ! Sur ce sol sablonneux, altéré, il amène et l’eau et l’humus. Comme, en effet, ses flots sont troubles, il en dépose tout le limon aux endroits qui se fendent de sécheresse : tout ce qu’il porte avec soi d’engrais, il en enduit les parties arides, et profite aux campagnes de deux manières : il les arrose en les fumant. Tout ce qu’il ne visite pas demeure stérile et désolé. Une crue excessive est pourtant nuisible. Le Nil a de plus cette vertu merveilleuse que, différent des autres fleuves qui balayent et ravinent le sol, lui, malgré sa masse si supérieure, loin de ronger ni d’enlever quoi que ce soit, il ajoute aux ressources du terrain ; et son moindre bienfait est de le rafraîchir, car le limon qu’il y verse, en désaltérant les sables, leur donne de la cohérence ; et l'Égypte lui doit non-seulement la fertilité de ses terres, mais ses terres mêmes. C’est un spectacle magnifique que le Nil débordé sur les campagnes. La plaine en est couverte, les vallées ont disparu, les villes sortent de l’eau comme des îles. Les habitants du milieu des terres ne communiquent plus qu’en bateaux ; et moins elles voient de leur territoire, plus la joie de- populations est grande2. Lors même que le Nil se tient renfermé dans ses rives, il se décharge dans la mer par sept embouchures, dont chacune est une mer ; et il ne laisse pas d’étendre une foule de rameaux sans nom et sur sa droite et sur sa gauche. Il nourrit des monstres qui ne sont ni moins gros ni moins redoutables que ceux de la mer. On peut juger de sa grandeur par ce fait, que d’énormes animaux trouvent dans son sein une pâture et un parcours suffisants. Babillus, cet excellent homme, d’une instruction si rare en tout genre de littérature, dit avoir vu, pendant sa préfecture d’Égypte, à la bouche dite héracléotique, la plus large des sept, des dauphins venant de la mer, et des crocodiles menant du fleuve à leur rencontre une troupe des leurs qui livrèrent aux dauphins une sorte de combat en règle : les crocodiles furent vaincus par ces pacifiques adversaires, dont la morsure est inoffensive. Les crocodiles ont toute la région dorsale dure et impénétrable à la dent même d’animaux plus forts qu’eux ; mais le ventre est mou et tendre. Les dauphins, en plongeant, le leur entamaient avec la scie qu’ils portent saillante sur le dos, et dans leur élan de bas en haut les éventraient. Beaucoup de crocodiles furent décousus de la sorte ; les autres firent un mouvement de conversion et se sauvèrent. Cet animal fuit quand on le brave ; plein d’audace si on le craint. Les Tentyrites en triomphent, non par une vertu particulière de leur race ou de leur sang, mais par le mépris qu’ils en font, et par la témérité. Ils l’attaquent intrépidement ; ils lui jettent, dans sa fuite, un licou et le tirent à eux ; beaucoup de ces hommes périssent pour avoir manqué de présence d’esprit dans la poursuite.

Le Nil, autrefois, roulait une onde salée comme celle de la mer, au rapport de Théophraste. Il est constant que deux années de suite, la dixième et la onzième du règne de Cléopatre, le Nil ne déborda point, ce qui prophétisait, disait-on, la chute de deux puissances : Antoine et Cléopatre virent, en effet, crouler la leur. Dans les siècles les plus reculés, le Nil fut neuf ans sans sortir de son lit, à ce que prétend Callimaque.

Abordons maintenant l’examen des causes qui font croître le Nil en été, et commençons par les plus vieux auteurs. Anaxagore attribue cette crue à la fonte des neiges qui, des montagnes de l’Éthiopie, descendent jusqu’au Nil. Ce fut l’opinion de toute l’antiquité. Eschyle, Sophocle, Euripide, énoncent le même fait ; mais une foule de raisons en font ressortir la fausseté. D’abord, ce qui prouve que l’Éthiopie est un climat brûlant, c’est le teint aduste de ses habitants, et les demeures que les Troglodytes se creusent sous terre. Les pierres y brûlent comme au sortir du feu, non-seulement à midi, mais jusque vers le déclin du jour ; le sable est comme embrasé, et ne peut, recevoir le pied de l’homme ; l’argent se sépare du plomb ; les soudures des statues se détachent ; sur quelque matière que l’on applique des ornements, le placage ne tient pas. L’Auster, qui souffle de ce point, est le plus chaud des vents. Les animaux qui se cachent au froid ne disparaissent là en aucun temps. Même en hiver, le serpent reste à la surface du sol, en plein air. À Alexandrie, déjà fort éloignée de ces excessives chaleurs, il ne tombe pas de neige ; plus haut on ne voit point de pluie. Comment donc une contrée où régnent de si grandes chaleurs aurait-elle des neiges qui durassent tout l’été ? S’y trouvât-il même des montagnes pour les recevoir, elles n’en recevraient jamais plus que le Caucase ou les montagnes de Thrace. Or, les fleuves de ces montagnes grossissent au printemps et au début de l’été, mais bientôt baissent au-dessous du niveau d’hiver. En effet, les pluies du printemps commencent la fonte des neiges, que les premières chaleurs achèvent de faire disparaître. Ni le Rhin, ni le Rhône, ni le Danube, ni le Caystre, ne sont sujets à cet inconvénient, ni ne grossissent l’été, quoiqu’il y ait de très-hautes neiges sur les cimes du septentrion. Le Phase et le Borysthène auraient aussi leurs crues d’été, si, malgré les chaleurs, les neiges pouvaient grossir leur cours. Et puis, si telle était la cause des crues du Nil, c’est au commencement de l’été qu’il coulerait à plein canal ; car alors les neiges sont des plus abondantes et encore entières, et c’est la couche la moins dure qui fond. La crue du Nil dure quatre mois, gardant toujours le même niveau. À en croire Thalès, les vents étésiens repoussent le Nil à sa descente dans la mer, et suspendent son cours en poussant la mer contre ses embouchures. Ainsi refoulé, il revient sur lui-même, sans pour cela grossir ; mais l’issue lui étant barrée, il s’arrête, et bientôt, partout où il le peut, force le passage qui lui est refusé. Euthymène, de Marseille, en parle comme témoin : « J’ai navigué, dit-il, sur la mer Atlantique. Elle cause le débordement du Nil, tant que les vents étésiens se soutiennent ; car c’est leur souffle qui alors pousse cette mer hors de son lit. Dès qu’ils tombent, la mer aussi redevient calme, et le Nil à sa descente déploie moins de puissance. Du reste, l’eau de cette mer est douce, et nourrit des animaux semblables à ceux du Nil. » Mais pourquoi, si les vents étésiens font gonfler le Nil, la crue commence-t-elle avant la saison de ces vents, et dure-t-elle encore après ? D’ailleurs le fleuve ne grossit pas à mesure qu’ils soufflent plus violemment. Son plus ou moins de fougue n’est point réglé sur celle des vents étésiens, ce qui aurait lieu, si leur action le faisait hausser. Et puis ils battent la côte égyptienne, le Nil descend à leur encontre : il faudrait qu’il vînt du même point qu’eux, si son accroissement était leur ouvrage. De plus, il sortirait pur et azuré de la mer, et non pas trouble comme il est. Ajoute que le témoignage d’Euthymène est réfuté par une foule d’autres. Le mensonge avait libre carrière, quand les plages étrangères étaient inconnues ; on pouvait de là nous envoyer des fables, À présent, la mer extérieure est côtoyée sur tous ses bords par des trafiquants dont pas un ne raconte qu’aujourd’hui le Nil soit azuré ou que l’eau de la mer soit douce. La nature elle-même repousse cette idée ; car les parties les plus douces et les plus légères sont pompées par le soleil. Et encore pourquoi le Nil ne croît-il pas en hiver ? Alors aussi la mer peut être agitée par des vents quelque peu plus forts que les étésiens, qui sont modérés. Si le mouvement venait de l’Atlantique, il couvrirait tout d’un coup l’Égypte : or l’inondation est graduelle. Œnopide de Chio dit que l’hiver la chaleur est concentrée sous terre ; ce qui fait que les cavernes sont chaudes, l’eau des puits relativement tiède, et qu’ainsi les veines de la terre sont desséchées par cette chaleur interne. Mais, dans les autres pays, les pluies font enfler les rivières. Le Nil, qu’aucune pluie n’alimente, diminue l’hiver et augmente pendant l’été, temps où la terre redevient froide à l’intérieur et les sources fraîches. Si cette cause était la vraie, tous les fleuves devraient grossir, et tous les puits hausser pendant l’été ; outre cela, la chaleur n’augmente pas, l’hiver, dans l’intérieur de la terre. L’eau, les cavernes, les puits semblent plus chauds, parce que l’atmosphère rigoureuse du dehors n’y pénètre pas. Ainsi ce n’est pas qu’ils soient chauds, c’est qu’ils excluent le froid. La même cause les rend froids en été, parce que l’air échauffé, qui en est loin, ne saurait passer jusque-là. Selon Diogène d’Apollonie, le soleil pompe l’humidité ; la terre desséchée la reprend à la mer et aux autres eaux. Or, il ne peut se faire qu’une terre soit sèche et l’autre riche d’humidité ; car elles sont toutes poreuses et perméables de l’une à l’autre[10]. Les terrains secs empruntent aux humides. Si la terre ne recevait rien, elle ne serait que poussière. Le soleil attire donc les eaux ; mais les régions où elles se portent sont surtout les régions méridionales. La terre, desséchée, attire alors à elle plus d’humidité ; tout comme dans les lampes, l’huile afflue où elle se consume, ainsi l’eau se rejette vers les lieux où une forte chaleur et un sol altéré l’appellent. Or, d’où est-elle tirée ? Des points où règne un éternel hiver, du septentrion, où elle surabonde. C’est pourquoi le Pont Euxin se décharge incessamment dans la Mer Inférieure avec tant de rapidité, non pas, comme les autres mers, par flux et reflux, mais par une pente toujours la même, et comme un torrent. Si elle ne suivait cette route, et par là ne rendait à telle partie ce qui lui manque, et ne soulageait telle autre de ce quelle a de trop, dès longtemps tout serait ou desséché ou inondé. Je voudrais demander à Diogène pourquoi, quand la mer et tous ses affluents passent les uns dans les autres, les fleuves ne sont pas partout plus grands en été ? Le soleil alors brûle l’Égypte avec plus de force ; voilà pourquoi le Nil s’élève. Mais ailleurs aussi les rivières grossissent quelque peu. Ensuite, pourquoi y a-t-il des contrées privées d’eau, puisque toutes l’attirent des autres contrées, et l’attirent d’autant plus qu’elles sont plus échauffées ? Enfin, pourquoi l’eau du Nil est-elle douce, si elle vient de la mer ? Car il n’en est point de plus douce au goût que celle de ce fleuve.

III. Si je t’affirmais que la grêle se forme dans l’air, de même que la glace parmi nous, par la congélation d’une nuée entière, ce serait par trop de témérité. Range-moi donc dans la classe de ces témoins secondaires qui disent : « Je ne l’ai pas vu, certes, mais je l’ai ouï dire. » Ou encore, je ferai ce que font les historiens : ceux-ci, quand ils ont, sur nombre de faits, menti tout à leur aise, en citent quelqu’un dont ils ne répondent pas, et dont ils laissent à leurs auteurs la responsabilité. Si donc tu es disposé à me croire, Posidonius s’offre pour garant tant de ce que j’ai dit ci-dessus que de ce qui va suivre. Il affirmera, comme s’il y eût été, que la grêle provient de nuées pleines d’eau, ou même déjà changées en eau. Pourquoi les grêlons sont-ils de forme ronde ? Tu peux le savoir sans maître, si tu observes qu’une goutte d’eau s’arrondit toujours sur elle-même. Cela se voit sur les miroirs qui retiennent l’humidité de l’haleine, sur les vases mouillés, et sur toute surface polie. Vois même les feuilles des arbres, les herbes, où les gouttes qui s’y arrêtent demeurent en globules.

Quoi de plus dur qu’un roc ? quoi de plus mou que l’onde
Qui laisse au dur rocher une empreinte profonde[11]?

Ou, comme a dit un autre poëte :

Goutte à goutte en tombant l’eau creuse enfin la pierre<ref>Lucrèce, I, 324.


Et ce creux est sphérique. D’où l’on voit que l’eau qui le produit l’est aussi, et se taille une place selon sa forme et sa figure. Au reste, il se peut, quand les grêlons ne seraient pas tels, que dans leur chute ils s’arrondissent, et que, précipités à travers tant de couches d’un air condensé, le frottement agisse sur tous et les façonne en boules. Cela ne saurait avoir lieu pour la neige ; elle est trop peu ferme, trop dilatée, et ne tombe pas d’une grande hauteur, mais se forme non loin de la terre. Elle ne traverse pas dans les airs un long intervalle ; elle se détache d’un point très rapproché. Mais pourquoi ne prendrais-je pas la même liberté qu’Anaxagore ? car c’est entre philosophes surtout qu’il doit y avoir égalité de droits. La grêle n’est que de la glace suspendue ; la neige est une congélation flottante parmi les frimas. Nous l’avons déjà dit : entre l’eau et la rosée il y a la même différence qu’entre le frimas et le glaçon, comme entre la neige et la grêle.

IV. Le problème ainsi résolu, je pourrais me croire quitte ; mais je te ferai bonne mesure ; et, puisque j’ai commencé à t’ennuyer, je ne veux taire aucune des difficultés de la matière. Or on se demande pourquoi, en hiver, il neige et ne grêle pas ; et pourquoi, au printemps, les grands froids déjà passés, il tombe de la grêle. Car, au risque de me laisser tromper à ton dam, la vérité me persuade aisément, moi crédule, qui vais jusqu’à me prêter à ces légers mensonges, assez forts pour fermer la bouche, pas assez pour crever les yeux. En hiver l’air est pris par le froid, et dès lors ne tourne pas encore en eau, mais en neige, comme se rapprochant plus de ce dernier état. Avec le printemps, l’air commence à se dilater davantage ; et l’atmosphère, plus chaude, produit de plus grosses gouttes. C’est pourquoi, comme dit notre Virgile :

…Quand du printemps sur nous fondent les pluies[12],


la transmutation de l’air est plus active, car il se dégage et se détend de toutes parts : la saison même l’y aide. Aussi les pluies sont-elles alors plus fortes et plus abondantes que continues. Celles de l’hiver sont plus lentes et plus menues ; ainsi l’on voit par intervalles tomber de rares et faibles gouttes mêlées de neige. Nous appelons temps neigeux les jours où le froid est intense et le ciel sombre. D’ailleurs, quand l’aquilon souffle et règne dans l’atmosphère, il ne tombe que de fines pluies ; par le vent du midi elles sont plus obstinées et les gouttes plus grosses.

V. Voici une assertion de nos stoïciens que je n’ose ni citer, parce qu’elle me semble peu soutenable, ni laisser de côté. Car où est le mal d’en toucher quelque chose à un juge indulgent comme toi ? Et certes, vouloir éprouver à la coupelle tous les arguments, serait condamner les gens au silence. Il est si peu d’opinions sans contradicteur ! Celles même qui triomphent ont dû plaider. Les stoïciens disent que tout ce qu’il y a de glaces accumulées vers la Scythie, le Pont et les plages septentrionales se fond au printemps ; qu’alors les fleuves gelés reprennent leur cours, et que les neiges descendent en eau des montagnes. Il est donc à croire que de là parlent des courants d’air froid qui se mêlent à l’atmosphère du printemps. Ils ajoutent à cela une chose dont je n’ai fait, ni ne songe à faire l’expérience. M’est avis que toi aussi tu te gardes, en voulant t’assurer de la vérité, d’expérimenter dans la neige. Ils disent que les pieds se refroidissent moins à fouler une neige ferme et durcie, qu’une neige ramollie par le dégel. Donc, s’ils ne mentent pas, tout le froid produit dans les régions du nord par la neige en dissolution et les glaçons qui se brisent, vient saisir et condenser l’air tiède et déjà humide des contrées du midi. Voilà comment ce qui devait être pluie devient grêle sous l’influence du froid.

VI. Je ne puis me défendre de t’exposer toutes les folies de nos amis. N’affirment-ils pas que certains observateurs savent prédire, d’après les nuages, quand il y aura grêle, et qu’ils ont pu l’apprendre par l’expérience, en remarquant la couleur de ceux qui étaient toujours suivis de grêle ? Un fait incroyable, c’est qu’à Cléone il y avait des préposés publics, chalazophylaques ou pronostiqueurs de la grêle. Au signal qu’ils donnaient de l’approche du fléau, que penses-tu que faisaient les gens ? qu’ils couraient aux manteaux, aux couvertures ? Non : chacun, selon ses moyens, immolait soit un agneau, soit un poulet ; et vite, ayant goûté quelque peu de sang la nuée glissait plus loin. Tu ris ? Écoute : tu vas rire plus encore. N’avait-on ni agneau, ni poulet : sans risquer de se faire grand mal, on portait la main sur soi-même. Et ne crois pas que les nuages fussent bien avides ou cruels : un poinçon bien affilé piquait le doigt jusqu’au sang, et telle était la libation. Et la grêle ne se détournait pas moins du champ de ce pauvre homme que de celui où de plus riches sacrifices l’avaient conjurée.

VII. D’où vient cela ? demandent quelques personnes. Les unes, comme il convient aux vrais sages, disent qu’il est impossible à qui que ce soit de faire un pacte avec la grêle et de se racheter de l’orage par de légères offrandes, bien que les dieux mêmes se laissent vaincre par des présents. Les autres supposent dans le sang une vertu particulière qui détourne les nuages et, les repousse. Mais comment y aurait-il dans ce peu de sang une vertu assez forte pour pénétrer si haut et agir sur les nuages ? N’était-il pas bien plus simple de dire : « Mensonge et fable que cela ! » Mais à Cléone, on rendait des jugements contre ceux qui étaient chargés de prévoir l’orage, lorsque, par leur négligence, les vignes avaient pâti ou que les moissons étaient couchées par terre. Et, chez nous, les douze Tables ont prévu le cas où quelqu’un frapperait d’un charme les récoltes d’autrui. Nos grossiers ancêtres croyaient qu’on attirait ou repoussait les pluies par des enchantements, toutes choses si visiblement impossibles, qu’il n’est besoin, pour s’en convaincre, d’entrer dans l’école d’aucun philosophe.

VIII. Je n’ajouterai plus qu’une chose à laquelle tu adhéreras et applaudiras volontiers. On dit que la neige se forme dans la partie de l’atmosphère qui avoisine la terre, vu que cette partie est plus chaude, par trois raisons. D’abord, toute évaporation de la terre, ayant en soi beaucoup de molécules ignées et sèches, est d’autant plus chaude qu’elle est plus récente. Ensuite, les rayons du soleil sont répercutés par la terre et se replient sur eux-mêmes. Cette réflexion échauffe tout ce qui est près de la terre, et y envoie d’autant plus de calorique, que le soleil s’y fait doublement sentir. En troisième lieu, les hautes régions sont plus battues des vents, tandis que les plus basses y sont moins exposées.

IX. Joins à cela un raisonnement de Démocrite : « Plus un corps est solide, plus il reçoit vite la chaleur, et plus longtemps il la conserve. » Mets au soleil un vase d’airain, un de verre et un d’argent, la chaleur se communiquera plus vite au premier et y restera plus longtemps. Voici, en outre, les raisons de ce philosophe pour croire qu’il est ainsi : « Les corps plus durs, plus compactes, plus denses que les autres, ont nécessairement, dit-il, les pores plus petits, et l’air y pénètre moins. Par conséquent, de même que les petites étuves et les petites baignoires s’échauffent promptement, ainsi ces cavités secrètes et imperceptibles à l’œil sentent plus rapidement la chaleur, et, grâce à leurs étroites proportions, sort moins promptes à rendre ce qu’elle ont reçu. »

X. Ce long préliminaire nous amène à la question. Plus l’air est proche de la terre, plus il est dense. De même que dans l’eau et dans tout liquide la lie est au fond, ainsi les parties de l’air les plus denses se précipitent en bas. Or, on vient de prouver que les matières les plus compactes et les plus massives gardent le plus fidèlement la chaleur qu’elles ont contractée ; mais, plus l’air est élevé et loin des grossières émanations du sol, plus il est pur et sans mélange. Il ne retient donc pas la chaleur du soleil ; il la laisse passer comme à travers le vide, et par là même s’échauffe moins.

XI. Cependant quelques-uns disent que la cime des montagnes doit être d’autant plus chaude qu’elle est plus près du soleil. C’est s’abuser, ce me semble, que de croire que l’Apennin, les Alpes et les autres montagnes connues par leur extraordinaire hauteur, soient assez élevés pour se ressentir du voisinage du soleil. Elles sont élevées relativement à nous ; mais, comparées à l’ensemble du globe, leur petitesse à toutes est frappante. Elles peuvent se surpasser les unes les autres ; mais rien n’est assez haut dans le monde pour que la grandeur même la plus colossale marque[13] dans la comparaison du tout. Si cela n’était, nous ne définirions pas le globe une immense boule. Un ballon a pour forme distinctive une rondeur à peu près égale en tous sens, comme celle que peut avoir une balle à jouer. Ses fentes et ses coutures n’y font pas grand’chose, et n’empêchent pas de dire qu’elle est également ronde partout. Tout comme sur ce ballon ces solutions n’altèrent nullement la forme sphérique, ainsi, sur la surface entière du globe, les proportions des plus hautes montagnes ne sont rien, quand on les compare à l’ensemble. Ceux qui diraient qu’une haute montagne recevant de plus près le soleil, en est d’autant plus tôt chaude, n’ont qu’à dire aussi qu’un homme de taille élevée doit avoir plus tôt chaud qu’un homme de petite taille, et plus tôt chaud à la tête qu’aux pieds. Mais quiconque mesurera le monde à sa vraie mesure, et réfléchira que la terre n’est qu’un point dans l’espace, concevra qu’il ne peut y avoir à sa surface d’éminence telle, qu’elle sente davantage l’action des corps célestes, comme s’en approchant de plus près. Ces montagnes si hautes à nos yeux, ces sommets encombrés de neiges éternelles, n’en sont pas moins au plus bas du monde : sans doute elles sont plus près du soleil qu’une plaine ou une vallée, mais de la même façon qu’un cheveu est plus gros qu’un cheveu, un arbre qu’un arbre, une montagne qu’une autre montagne. Car alors on pourrait dire aussi que tel arbre est plus voisin du ciel que tel autre : ce qui n’est pas, parce qu’il ne peut y avoir grande différence entre de petites choses, qu’autant qu’on les rapproche entre elles. Quand on prend l’immensité pour point de comparaison, il n’importe de combien l’une des choses comparées est plus grande que l’autre ; car la différence fût-elle considérable, elle n’est toujours qu’entre deux atomes.

XII. Mais, pour revenir à mon sujet, les raisons qui précèdent ont fait presque généralement croire que la neige se forme dans la partie de l’air la plus proche de la terre, et qu’elle est moins compacte que la grêle, parce que le froid qui l’a saisie est moindre. En effet, cette partie de l’air est trop froide pour tourner en eau et en pluie, mais pas assez pour se durcir en grêle. Ce froid moyen, qui n’est pas trop intense, produit la neige par la coagulation de l’eau.

XIII. « Pourquoi, diras-tu, poursuivre si péniblement ces recherches frivoles qui jamais ne rendent l’homme plus instruit ni meilleur ? Tu dis comment la neige se forme : il serait bien plus utile de nous dire pourquoi la neige ne devrait pas s’acheter. » Tu veux que je fasse le procès au luxe, procès de tous les jours et sans résultat. Plaidons toutefois, et dût le luxe l’emporter, que ce ne soit pas sans combat ni résistance de notre part. Mais quoi ! penses-tu que l’observation de la nature ne conduise pas au but que tu me proposes ? Quand nous cherchons comment se forme la neige, quand nous disons qu’elle est de même nature que les gelées blanches, et qu’elle contient plus d’air que d’eau, n’est-ce pas, dis-moi, reprocher aux gens, outre la honte d’acheter de l’eau, la sottise d’acheter moins que de l’eau ? Pour nous, étudions plutôt comment se forme la neige, que comment elle se conserve ; car, non content de transvaser des vins centenaires et de les classer selon leur saveur et leur âge, on a trouvé moyen de comprimer la neige, de lui faire défier l’été, de la défendre contre les ardeurs de la saison par le froid des glacières. Qu’avons-nous gagné à cet artifice ? De transformer en marchandise l’eau qu’on avait pour rien. On a regret que l’air, que le soleil ne puisse s’acheter, que ce jour qu’on respire arrive même aux hommes de plaisir et aux riches sans nulle peine et sans frais. Malheureux que nous sommes ! Il est quelque chose que la nature laisse en commun au genre humain ! Ce qu’elle fait couler à la portée de tous, pour que tous y puisent la vie, ce qu’elle prodigue si largement, si libéralement, pour l’usage tant de l’homme que des bêtes féroces, des oiseaux, des animaux les moins industrieux, la mollesse, ingénieuse à ses dépens, en a fait une chose vénale. Tant il est vrai que rien ne lui plaît s’il ne coûte ! Sous un rapport les riches descendaient au niveau de la foule ; ils ne pouvaient l’emporter sur le plus pauvre des hommes. Pour celui que son opulence embarrasse on s’avisa que l’eau elle-même pouvait être un objet de luxe. Comment sommes-nous arrivés à ne trouver aucune eau fluide assez fraîche ? Le voici. Tant que l’estomac reste sain, et s’accommode de choses salubres, tant qu’on le satisfait sans le surcharger, les boissons naturelles lui suffisent. Mais quand, grâce à des indigestions quotidiennes, il se sent altéré, non par l’ardeur de la saison, mais par un feu interne ; lorsqu’une ivresse non interrompue s’est fixée dans ses viscères, s’est tournée en bile qui dévore les entrailles, il faut bien chercher quelque chose pour vaincre cet incendie que l’eau redouble encore, que les remèdes ne font qu’attiser. Voilà pourquoi l’on boit de la neige non-seulement en été, mais au cœur de l’hiver. Quel en serait le motif, sinon un mal intérieur , des organes ruinés par trop de jouissances, qui n’ont jamais obtenu un seul intervalle de relâche, mais où les dîners s’entassaient sur des soupers prolongés jusqu’au jour ; des organes distendus par le grand nombre et la variété des mets, et enfin perdus, noyés par l’orgie ? Et de tout ce qu’elle a pu digérer, l’incessante intempérance s’est fait un irritant de plus ; et une soif de rafraîchissements toujours plus énergiques s’est allumée en elle. On a beau entourer la salle du festin de draperies, de pierres spéculaires, triompher de l’hiver à force de feu, le gourmand affadi, débilité par son ardeur même, cherche toujours un stimulant qui le réveille. Tout comme on jette de l’eau fraîche sur l’homme évanoui et privé de sentiment pour le faire revenir à lui ; ainsi l’estomac engourdi par de longs excès ne sent plus rien, si un froid incisif ne le pénètre et ne le brûle. De là vient, je le répète, que la neige ne lui suffit plus, c’est la glace qu’il veut à tout prix, comme plus consistante, et par là concentrant mieux le froid. On la délaye dans l’eau qu’on y verse à plusieurs reprises ; et l’on ne prend pas le dessus des glacières, mais, pour que le froid ait plus d’intensité et de persistance, on extrait les morceaux du fond. Aussi n’est-elle pas toujours du même prix ; l’eau a non-seulement ses vendeurs, mais, ô honte ! ses taux qui varient. Les Lacédémoniens chassèrent de leur ville les parfumeurs, et leur enjoignirent de passer au plus tôt la frontière, les accusant de perdre l’huile. Qu’auraient-ils fait, s’ils avaient vu ces provisions de neige en magasins, et tant de bêtes de somme occupées à transporter cette eau, dont la teinte et la saveur se dénaturent dans la paille qui la conserve ? Pourtant, grands dieux ! qu’il est aisé de satisfaire la soif naturelle ! Mais rien peut-il émouvoir un palais blasé, que la trop vive chaleur des mets a rendu insensible ? Par cela même qu’il ne trouve rien d’assez frais, rien n’est assez chaud pour lui. Des champignons brûlants, trempés à la hâte dans leur sauce, sont engloutis fumants encore, pour être à l’instant refroidis par des boissons saturées de neige. Oui, tu verras les hommes les plus frêles, enveloppés du palliolum et du capuchon, pâles et maladifs, non-seulement boire mais manger la neige, et la faire tomber par morceaux dans leurs coupes de peur qu’entre chaque rasade leur vin ne tiédisse. Est-ce là une simple soif, dis-moi ? C’est une fièvre, d’autant plus violente que ni le pouls ni la chaleur de la peau ne la trahissent. C’est le cœur même que consume cette mollesse, mal indomptable, qui à force de langueur et d’énervement s’est endurci à tout souffrir. Ne voit-on pas que tout s’émousse par l’habitude ? Aussi cette neige même, dans laquelle vous nagez, pour ainsi dire, n’est arrivée par l’usage et par la docilité journalière de vos estomacs, qu’à tenir lieu d’eau. Cherchez encore quelque substance plus glacée ; ce n’est plus rien qu’un stimulant si familier.


LIVRE IV.

1. Si nous ne nous flattions point nous-mêmes, la flatterie des autres ne nous pourrait nuire. On croit quelquefois haïr la flatterie, on ne hait que la manière de flatter. » (La Rochefoucauld.)

2. Imité par Bossuet : « On lui abandonnait la campagne ; mais les villes, rehaussées avec des travaux immenses, et s’élevant comme des îles au milieu des eaux, regardaient avec joie de cette hauteur toute la plaine inondée et tout ensemble fertilisée par le Nil. » (Hist. univers. ; IIIe part., iii.)

  1. Sic ergo formare… tous les manusc. Je crois qu’il faut lire : formate, peut-être arma te.
  2. Les gladiateurs thraces, en luttant, se ramassaient tout entiers sous leurs boucliers.
  3. Je lis avec un Ms. : mallet au lieu de malles.
  4. Je lis comme Fickert : Non mihi in amicitia Getulici Caius fidem… Lemaire : Non mihi amicitia G… Caii fidem eripuit.
  5. Éneide, IV, 273.
  6. Métam., I, 241.
  7. Trois Mss. : non ex vultu audientis pendentia… Lemaire : et ex vultu…pendentem…
  8. Le vers n’es point d’Ovide, mais de Tibulle, I, Élég. vii.
  9. Je lis avec Fickert, d’après deux Mss. : gens ibi a Persis…. Un seul porte : ibi asperis.
  10. Je lis avec Fickert : et invicem pervia… Lemaire : in itinera pervia.
  11. Ovide, Art d’aimer, I, 476.
  12. Géorgiq, I, 343.
  13. Lemaire : nulla sit. Il faut lire, avec deux manusc. : ulla.