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Quinze Chansons/Texte entier

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Quinze Chansons
Quinze ChansonsPaul Lacomblez, Éditeur (p. 95-124).

I

Elle l’enchaîna dans une grotte,
Elle fit un signe sur la porte ;
La vierge oublia la lumière
Et la clef tomba dans la mer.

Elle attendit les jours d’été :
Elle attendit plus de sept ans,
Tous les ans passait un passant.


Elle attendit les jours d’hiver ;
Et ses cheveux en attendant
Se rappelèrent la lumière.

Ils la cherchèrent, ils la trouvèrent,
Ils se glissèrent entre les pierres
Et éclairèrent les rochers.

Un soir un passant passe encore,
Il ne comprend pas la clarté
Et n’ose pas en approcher.

Il croit que c’est un signe étrange,
Il croit que c’est une source d’or,
Il croit que c’est un jeu des anges,
Il se détourne et passe encore…


II

Et s’il revenait un jour
Que faut-il lui dire ?
— Dites-lui qu’on l’attendit
Jusqu’à s’en mourir…

Et s’il m’interroge encore
Sans me reconnaître ?
— Parlez-lui comme une sœur,
Il souffre peut-être…


Et s’il demande où vous êtes
Que faut-il répondre ?
— Donnez-lui mon anneau d’or
Sans rien lui répondre…

Et s’il veut savoir pourquoi
La salle est déserte ?
— Montrez-lui la lampe éteinte
Et la porte ouverte…

Et s’il m’interroge alors
Sur la dernière heure ?
— Dites-lui que j’ai souri
De peur qu’il ne pleure…


III

Ils ont tué trois petites filles
Pour voir ce qu’il y a dans leur cœur.

Le premier était plein de bonheur ;
Et partout où coula son sang,
Trois serpents sifflèrent trois ans.

Le deuxième était plein de douceur,
Et partout où coula son sang,
Trois agneaux broutèrent trois ans.


Le troisième était plein de malheur,
Et partout où coula son sang,
Trois archanges veillèrent trois ans.


IV

Les filles aux yeux bandés,
(Ôtez les bandeaux d’or)
Les filles aux yeux bandés
Cherchent leurs destinées…

Ont ouvert à midi,
(Gardez les bandeaux d’or)
Ont ouvert à midi,
Le palais des prairies…


Ont salué la vie,
(Serrez les bandeaux d’or)
Ont salué la vie,
Et ne sont point sorties…


V

Les trois sœurs aveugles
(Espérons encore)
Les trois sœurs aveugles
Ont leurs lampes d’or.

Montent à la tour,
(Elles, vous et nous)
Montent à la tour,
Attendent sept jours…


Ah ! dit la première,
(Espérons encore)
Ah ! dit la première,
J’entends nos lumières…

Ah ! dit la seconde,
(Elles, vous et nous)
Ah ! dit la seconde,
C’est le roi qui monte…

Non, dit la plus sainte,
(Espérons encore)
Non, dit la plus sainte,
Elles se sont éteintes…


VI

On est venu dire,
(Mon enfant, j’ai peur)
On est venu dire
Qu’il allait partir…

Ma lampe allumée,
(Mon enfant, j’ai peur)
Ma lampe allumée,
Me suis approchée…


À la première porte,
(Mon enfant, j’ai peur)
À la première porte,
La flamme a tremblé…

À la seconde porte,
(Mon enfant, j’ai peur)
À la seconde porte,
La flamme a parlé…

À la troisième porte,
(Mon enfant, j’ai peur)
À la troisième porte,
La lumière est morte…


VII

Les sept filles d’Orlamonde,
Quand la fée fut morte,
Les sept filles d’Orlamonde,
Cherchèrent les portes.

Ont allumé leur sept lampes,
Ont ouvert les tours,
Ont ouvert quatre cents salles,
Sans trouver le jour…


Arrivent aux grottes sonores,
Descendent alors ;
Et sur une porte close,
Trouvent une clef d’or.

Voient l’océan par les fentes,
Ont peur de mourir,
Et frappent à la porte close,
Sans oser l’ouvrir…


VIII

Elle avait trois couronnes d’or,
À qui les donna-t-elle ?

Elle en donne une à ses parents :
Ont acheté trois roseaux d’or
Et l’ont gardée jusqu’au printemps.

Elle en donne une à ses amants :
Ont acheté trois rêts d’argent
Et l’ont gardée jusqu’à l’automne.


Elle en donne une à ses enfants :
Ont acheté trois nœuds de fer,
Et l’ont enchaînée tout l’hiver.


IX

Elle est venue vers le palais
— Le soleil se levait à peine —
Elle est venue vers le palais
Les chevaliers se regardaient
Toutes les femmes se taisaient.

Elle s’arrêta devant la porte
— Le soleil se levait à peine —
Elle s’arrêta devant la porte
On entendit marcher la reine
Et son époux l’interrogeait.


Où allez-vous, où allez-vous ?
— Prenez garde, on y voit à peine —
Où allez-vous, où allez-vous ?
Quelqu’un vous attend-il là-bas ?
Mais elle ne répondait pas.

Elle descendit vers l’inconnue
— Prenez garde, on y voit à peine —
Elle descendit vers l’inconnue
L’inconnue embrassa la reine
Elles ne se dirent pas un mot
Et s’éloignèrent aussitôt.

Son époux pleurait sur le seuil
— Prenez garde, on y voit à peine —
Son époux pleurait sur le seuil
On entendait marcher la reine
On entendait tomber les feuilles.


X

Quand l’amant sortit
(J’entendis la porte)
Quand l’amant sortit
Elle avait souri…

Mais quand il rentra
(J’entendis la lampe)
Mais quand il rentra
Une autre était là…


Et j’ai vu la mort
(J’entendis son âme)
Et j’ai vu la mort
Qui l’attend encore…


XI

Ma mère, n’entendez-vous rien ?
Ma mère, on vient avertir…
Ma fille, donnez-moi vos mains.
Ma fille, c’est un grand navire…

Ma mère, il faut prendre garde…
Ma fille, ce sont ceux qui partent…
Ma mère, est-un grand danger ?
Ma fille, il va s’éloigner…


Ma mère, Elle approche encore…
Ma fille, il est dans le port.
Ma mère, Elle ouvre la porte…
Ma fille, ce sont ceux qui sortent.

Ma mère, c’est quelqu’un qui entre…
Ma fille, il a levé l’ancre.
Ma mère, Elle parle à voix basse…
Ma fille, ce sont ceux qui passent.

Ma mère, Elle prend les étoiles !…
Ma fille, c’est l’ombre des voiles.
Ma mère, Elle frappe aux fenêtres…
Ma fille, elles s’ouvrent peut-être…

Ma mère, on n’y voit plus clair…
Ma fille, il va vers la mer.
Ma mère, je l’entends partout…
Ma fille, de qui parlez-vous ?


XII

Vous avez allumé les lampes,
— Oh ! le soleil dans le jardin !
Vous avez allumé les lampes,
Je vois le soleil par les fentes,
Ouvrez les portes du jardin !

— Les clefs des portes sont perdues,
Il faut attendre, il faut attendre,
Les clefs sont tombées de la tour,
Il faut attendre, il faut attendre,
Il faut attendre d’autres jours…


D’autres jours ouvriront les portes,
La forêt garde les verrous,
La forêt brûle autour de nous,
C’est la clarté des feuilles mortes,
Qui brûlent sur le seuil des portes…

— Les autres jours sont déjà las,
Les autres jours ont peur aussi,
Les autres jours ne viendront pas,
Les autres jours mourront aussi,
Nous aussi nous mourrons ici…


XIII

J’ai cherché trente ans, mes sœurs,
Où s’est-il caché !
J’ai marché trente ans, mes sœurs,
Sans m’en approcher…

J’ai marché trente ans, mes sœurs,
Et mes pieds sont las,
Il était partout, mes sœurs,
Et n’existe pas…


L’heure est triste enfin, mes sœurs,
Ôtez mes sandales,
Le soir meurt aussi, mes sœurs,
Et mon âme a mal…

Vous avez seize ans, mes sœurs,
Allez loin d’ici,
Prenez mon bourdon, mes sœurs,
Et cherchez aussi…


XIV

Les trois sœurs ont voulu mourir
Elles ont mis leurs couronnes d’or
Et sont allées chercher leur mort.

S’en sont allées vers la forêt :
« Forêt, donnez-nous notre mort,
Voici nos trois couronnes d’or. »

La forêt se mit à sourire
Et leur donna douze baisers
Qui leur montrèrent l’avenir.


Les trois sœurs ont voulu mourir
S’en sont allées chercher la mer
Trois ans après la rencontrèrent.

« Ô mer donnez-nous notre mort
Voici nos trois couronnes d’or. »

Et la mer se mit à pleurer
Et leur donna trois cents baisers
Qui leur montrèrent le passé.

Les trois sœurs ont voulu mourir
S’en sont allées chercher la ville
La trouvèrent au milieu d’une île.

« Ô ville donnez-nous notre mort
Voici nos trois couronnes d’or. »

Et la ville s’ouvrant à l’instant
Les couvrit de baisers ardents
Qui leur montrèrent le présent.


XV

Cantique de la Vierge dans « Sœur Béatrice »

À toute âme qui pleure,
À tout péché qui passe,
J’ouvre au sein des étoiles
Mes mains pleines de grâces.

Il n’est péché qui vive
Quand l’amour a parlé ;
Il n’est âme qui meure
Quand l’amour a pleuré…


Et si l’amour s’égare
Aux sentiers d’ici-bas,
Ses larmes me retrouvent
Et ne s’égarent pas…