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Râja-yoga/Chapitre 1

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Râja-yoga ou Conquête de la nature intérieure
Traduction par S. W..
Publications théosophiques (p. 1-20).


CHAPITRE PREMIER

INTRODUCTION


Tout notre savoir est basé sur l’expérience. Ce que nous appelons science déductive, dans laquelle nous raisonnons du général au particulier, a l’expérience pour base.

Les sciences dites exactes, nous rendent facile l’accès de la vérité parce qu’elles font appel à l’expérience personnelle de chacun de nous. L’homme de science ne nous impose aucune croyance ; par ses propres expériences il acquiert certains résultats qu’il raisonne, et quand il nous demande d’y croire, il fait appel en quelque sorte à l’expérience universelle de l’humanité. À toute science exacte il est une base universelle, commune à toute l’humanité ; en sorte que nous pouvons juger aussitôt si les conclusions qu’on en tire sont vraies ou fausses.

La religion s’appuie-t-elle ou non sur de pareilles bases ? Telle est la question qui se pose. Il m’y faudra répondre à la fois par oui et par non.

La religion, telle qu’on l’enseigne généralement dans le monde entier, passe pour être basée sur la foi et sur la croyance ; dans la majorité des cas elle ne consiste qu’en différents ensembles de théories ; voilà pourquoi nous voyons les différentes religions être en conflit les unes avec les autres. Ces théories sont à leur tour basées sur la foi. Un homme dit qu’il y a un être puissant qui trône au-dessus des nuages et qui gouverne tout l’univers ; il me demande de le croire uniquement parce qu’il l’affirme. Mais je peux avoir, moi aussi, mes idées ; je veux les imposer à d’autres, et si on me demande de les expliquer, je n’en peux rien faire. C’est pourquoi la religion et la métaphysique sont en défaveur de nos jours. Tout homme instruit semble dire : « Oh ! ces religions sont de purs amas de théories ; chaque individu prêche les siennes ! » La religion a, pourtant, sachez-le, une base de croyance universelle, croyance qui domine toutes les théories diverses et toutes les idées variées des sectes et des hommes des divers pays. Là encore, ce sont les expériences universelles que nous trouvons à leur base.

Analysez d’abord, je vous le demande, les différentes religions de ce monde. Vous trouverez qu’elles se divisent en deux catégories : celles qui ont un livre et celles qui n’en ont pas.

Les premières sont les plus puissantes ; elles ont les plus nombreux adeptes. Presque toutes les autres ont péri ; et les quelques religions nouvelles sont peu suivies. On s’accorde pourtant à reconnaître que les vérités qu’elles enseignent résultent d’expériences déterminées. Le chrétien vous demande de croire en sa religion, au Christ, incarnation de Dieu ; de croire en un Dieu, une âme, un état plus parfait de cette âme. Si je lui demande ses raisons : « c’est ma croyance » répond-il. Eh bien ! remontez à la source du christianisme. Vous verrez qu’il est basé sur l’expérience. En effet, le Christ a dit avoir vu Dieu, ses disciples ont dit l’avoir senti, et ainsi de suite.

Le Bouddhisme est l’expérience de Bouddha. Bouddha constata certaines vérités ; il les vit, les connut, il les prêcha au monde. Chez les Hindous, les Rishis, ou sages, déclarent dans leurs livres avoir été témoins de certaines vérités, et il les enseignent. Il ressort clairement de ceci que toutes les religions ont une base unique, universelle, adamantine, qui est notre savoir. Elles procèdent de l’expérience directe. Les Instructeurs ont tous vu Dieu, ils ont tous vu leur âme, leur éternité, leur avenir ; et ils ont prêché ce qu’ils ont vu. Seulement, le mal est que, de nos jours, la plupart de ces religions exigent que nous croyions impossible la répétition de semblables expériences ; elles ne furent, nous dit-on, à la portée que de quelques hommes, fondateurs des religions qui portèrent leur nom par la suite ; mais, ces expériences, on ne peut plus les faire aujourd’hui ; c’est pourquoi la foi seule nous rend la religion accessible. Or voilà ce que je nie formellement. Si, en ce monde, et dans quelque branche de savoir que ce soit, une expérience a pu être faite une fois, il s’ensuit immanquablement qu’elle eût été mille fois possible auparavant et qu’elle le sera éternellement. L’uniformité est la loi rigoureuse de la nature : « ce qui est arrivé une fois peut toujours arriver. »

Les maîtres qui enseignent la science du Yoga déclarent donc que la religion n’est pas seulement basée sur l’expérience des temps passés ; l’homme, ajoutent-ils, ne peut pas être religieux tant qu’il n’a pas éprouvé lui-même des perceptions religieuses. Le Yoga est la science qui nous enseigne à en connaître. Il est vain de parler religion tant qu’on n’a pas senti la religion. Comment expliquer tant de troubles, tant de luttes et de controverses autour du nom du Seigneur ? Sa cause a fait verser plus de sang que toute autre ; et cela parce que jamais les hommes ne sont remontés à la source ; ils se sont contentés d’approuver mentalement les coutumes de leurs ancêtres et ont voulu que les autres en fissent autant. De quel droit un homme dira-t-il qu’il a une âme, s’il ne la sent pas, ou qu’il y a un Dieu, s’il ne le voit pas ? Nous devons voir Dieu s’il existe. Si nous avons une âme, nous devons la pénétrer ; mieux vaut, s’il n’en est pas ainsi, ne pas croire ; être plutôt franchement athée qu’hypocrite. D’une part l’idée moderne pousse l’homme « instruit » à juger futiles la religion, la métaphysique et toute recherche d’un Être suprême ; tandis que les hommes qui ont reçu une demi-instruction semblent croire que ces choses n’ont, en somme, pas de base, et que leur seul mérite est de nous pousser à faire du bien en ce monde. Les hommes qui croient en Dieu, disent-ils encore, peuvent devenir sages, moraux, et faire de bons citoyens. Nous ne saurions les blâmer de penser ainsi, si nous songeons que tout renseignement religieux qu’ils reçoivent consiste en un éternel rabâchage de mots vides de sens. On leur demande de se contenter de mots : le peuvent-ils ? Je n’aurais pas la moindre estime pour la nature humaine s’il en était ainsi. L’homme a besoin de vérité, il a besoin de constater la vérité par lui-même, de la saisir, de la comprendre, de la sentir au plus profond de son cœur : c’est alors, seulement, disent les Vedas, que tous les doutes s’évanouissent, que les ténèbres se dissipent et que toute erreur est redressée.

« Ô vous, enfants de l’immortalité, vous-mêmes qui vivez sur les plus hauts sommets, la route est trouvée ; il est un moyen de sortir de l’ombre, et ce moyen, le seul, car il n’y en a pas d’autre, est de percevoir Celui qui est au delà de toute obscurité. »

La science de Râja Yoga se propose de donner à l’humanité une méthode à la fois pratique et scientifiquement appliquée, de connaître cette vérité. Et il importe d’étudier chaque science selon la méthode qui lui convient. Si, voulant devenir astronome, vous vous asseyez et criez : « Astronomie, astronomie ! » elle ne viendra jamais à vous. — Voulez-vous étudier la chimie ? Allez au laboratoire, prenez diverses substances, mélangez-les, combinez-les et faites des expériences. C’est ainsi que vous apprendrez celle science. S’il vous plaît d’être astronome, il vous faudra aller à l’observatoire, prendre un télescope, étudier les étoiles et les planètes. Chaque science doit avoir ses méthodes propres, Je pourrais vous prêcher mille sermons et cela ne vous rendrait pas religieux tant que vous n’aurez pas pratiqué la méthode. Voilà ce que vous diront les sages de tous les pays, de tous les temps, hommes purs et désintéressés, dont le seul but est de faire le bien. Tous déclarent avoir trouvé quelque vérité plus haute que celle que les sons peuvent nous révéler et ils demandent qu’on la vérifie. « Tâtez de ma méthode, disent-ils, et appliquez-la consciencieusement, et si, alors, vous ne découvrez pas la vérité supérieure que je vous annonce, libre à vous de dire qu’elle n’existe pas ; avant d’avoir essayé par vous-même, vous n’êtes pas fondé à nier le vrai de mes assertions. » Travaillons de toute notre âme selon les méthodes prescrites et la lumière se fera.

Pour acquérir la science, nous nous servons de généralisations qui sont basées sur l’observation.

Notre attention se porte d’abord sur des faits ; nous généralisons ensuite, puis nous tirons nos conclusions, nos principes. Il est impossible d’arriver à connaître l’âme, qui est la nature cachée de l’homme, la pensée, sans avoir eu d’abord la force d’observer ce qui se passe en nous.

Les incidents de la vie extérieure sont faciles à observer, On a inventé mille instruments pour cela ; mais aucun qui nous aide à étudier le monde intérieur. Pourtant nous savons qu’il nous faut observer, si nous convoitons une science véritable. Sans analyse appropriée toute science sera sans résultat, elle restera théorie pure ; voilà pourquoi depuis toujours, les psychologues n’ont cessé de se disputer à l’exception du petit nombre d’entre eux qui ont su observer.

La science de Râja Yoga veut fournir aux hommes le moyen d’étudier ce qui se passe en eux. Elle indique un instrument qui est l’intelligence elle-même. La puissance d’attention convenablement conduite et dirigée vers la vie intérieure, nous permettra d’analyser notre âme et éclairera bien des faits. Les forces de l’esprit ressemblent à des rayons épars ; qu’on les concentre, ils illuminent tout. C’est là l’unique source de savoir que nous possédions. Tous y puisent, dans le monde extérieur comme dans le monde intérieur ; et cette observation minutieuse, par l’homme de science, du monde extérieur, le psychologue devra l’apporter au monde intérieur ; il lui faudra pour cela un long entraînement. On nous enseigne, dès notre enfance, à ne faire attention qu’aux choses extérieures, jamais aux choses intérieures, et presque tous nous avons perdu la faculté d’observer ce mécanisme intérieur, C’est une rude besogne que d’enchaîner notre pensée, de l’empêcher de se détourner, puis de la concentrer toute sur elle-même afin qu’elle connaisse sa propre nature, afin qu’elle s’analyse elle-même. C’est pourtant là le seul moyen d’aborder scientifiquement un sujet.

Cette science dont nous parlons, à quoi sert-elle ? D’abord le savoir est en lui-même la plus belle récompense du savoir ; il a aussi son utilité : il nous affranchit de toute misère. Pour l’homme qui, par l’analyse de sa propre intelligence, se trouve face à face avec quelque chose d’impérissable, de naturellement et éternellement pur et parfait, — finie sa misère, fini son malheur. Toute misère naît soit de la peur, soit d’un désir inassouvi. Que l’homme se convainque qu’il ne mourra jamais, il n’aura plus peur de la mort. Qu’il se sache parfait, il n’aura plus de vains désirs ; supprimez ces deux causes, vous tuez la misère ; vous créez le bonheur parfait, même pendant notre existence actuelle.

Pour conquérir ce savoir il n’existe qu’une méthode : la concentration. Le chimiste dans son laboratoire concentre toutes les forces de son intelligence en un foyer ; il en enveloppe les matières qu’il analyse et surprend ainsi leurs secrets. L’astronome concentre toutes les forces de son intelligence et les projette sur les cieux à travers son télescope. Le soleil, la lune, les étoiles lui deviennent familiers. Plus je concentre ma pensée sur le sujet dont je vous parle, plus je l’éclaire. Vous m’écoutez, et plus vous concentrez la vôtre, mieux vous comprenez mes paroles.

Toute la science acquise jusqu’ici, à quoi la devons-nous sinon à la concentration des forces de l’esprit ? La nature est prèle à nous livrer ses secrets pourvu que nous sachions les lui demander. Seule la concentra lion nous le permet. Le pouvoir de l’intelligence humaine est sans limite. Il augmente avec la concentration ; tel est le secret.

Il est plus aisé de concentrer sa pensée sur des objets extérieurs ; la pensée se porte naturellement sur eux ; mais lorsqu’il s’agit de religion, de psychologie, de métaphysique, le sujet et l’objet de la concentration ne font qu’un. Cet objet est en nous, c’est notre esprit, et c’est lui qu’il nous faut étudier : étude de l’intelligence par l’intelligence.

Nous savons qu’il existe un pouvoir de l’esprit nommé : pensée réflexe. Je vous parle et je suis en même temps comme une seconde personne qui sait et qui entend ce que je dis. Vous travaillez, et, tout en travaillant, vous pensez. Un peu de votre intelligence est là, présente, qui s’en rend bien compte. Les forces de la pensée doivent se concentrer, se retourner sur la pensée elle-même ; et, de même que les rayons pénétrants du soleil visitent les recoins les plus sombres, de même la pensée concentrée aura raison de ses propres secrets les plus profonds. Et ceci nous conduit à la base de la croyance, à la vraie religion naturelle. Nous saurons alors par nous-mêmes si nous avons une âme, si la vie dure cinq minutes ou l’éternité, s’il est un Dieu ou s’il n’en est pas. Tout nous sera révélé. Voilà ce que le Râja Yoga se propose d’enseigner. Son but unique est de nous apprendre à concentrer notre pensée, à savoir découvrir ce qui se passe en nous, à généraliser les phénomènes dont nous serons témoins et à tirer nos propres conclusions. C’est pourquoi le Râja Yoga ne demande jamais quelle religion est la nôtre, si nous sommes déistes ou athées, chrétiens, juifs ou bouddhistes. Nous sommes des hommes : cela suffit. Tout être humain a le droit de raisonner, de demander le pourquoi des choses, et de répondre lui-même à ses propres questions, s’il en veut prendre la peine.

L’étude du Râja Yoga ne nécessite donc aucune foi, aucune croyance. « Ne croyez rien que vous n’ayez vérifié vous-même, » voilà ce qu’il nous dit. La vérité se passe de tuteur qui la soutienne. Pensez-vous véritablement qu’il nous faille des rêves pour nous prouver la réalité des faits observés en notre état de veille ? Non pas ! L’étude du Râja Yoga demande une pratique longue, constante. Cette pratique est en partie physique, mais elle est surtout mentale. À mesure que nous avancerons nous constaterons le lien intime entre l’esprit et le corps. Si nous croyons que l’esprit n’est qu’une partie plus affinée du corps et qu’il agit sur ce dernier, de même il nous faut croire que le corps agit sur l’esprit. À corps malade, intelligence atteinte. À corps sain, forte et saine intelligence. La colère trouble notre esprit et le corps s’en ressent. Le corps, chez la majorité des humains, domine l’intelligence ; l’esprit est très peu développé. Pardonnez-moi de prétendre que la grande masse des hommes ne s’élève guère au-dessus des animaux inférieurs. Nous dominons faiblement notre pensée. C’est pourquoi certains adjuvants physiques sont indispensables à nous donner cette maîtrise de notre corps et de notre pensée ; ce n’est que lorsque nous dominons d’assez haut notre corps que nous pouvons tenter d’atteindre notre âme. Nous pourrons alors la dompter, la pétrir, la concentrer à notre guise.

D’après le Râja Yoga, le monde extérieur n’est que la manifestation grossière du monde intérieur ou subtil. Le plus subtil est toujours la cause, et le plus grossier est reflet. Ainsi le monde extérieur est l’effet et le monde intérieur la cause. De même, les forces extérieures sont simplement les parties les plus grossières d’un tout dont les forces intérieures sont les plus subtiles. Celui qui a su découvrir, qui a appris à diriger les forces intérieures, se rend maître de toute la nature. Le Yogi ne se propose rien moins que de maîtriser l’univers tout entier, de dominer toute la nature. Il veut en arriver au point où ce qu’on nomme « lois naturelles » n’aura plus d’influence sur lui, et où il pourra franchir leurs bornes. Il sera maître de toute la nature aussi bien interne qu’externe. La civilisation et les progrès humains consistent simplement à dominer cette nature.

Les moyens d’acquérir cette domination varient avec les races. Il en est d’elles comme des individus, les uns se proposent de vaincre la nature extérieure, les autres la nature intérieure. D’aucuns disent qu’en dominant le nature intérieure nous devenons maîtres de toutes choses ; d’autres que cette maîtrise parfaite est l’apanage de ceux qui dominent la nature extérieure. Poussées à l’extrême ces deux affirmations sont vraies ; il n’existe en effet rien d’extérieur ou d’intérieur. La limite qu’impliquent ces termes est fictive ; elle n’a jamais existé. Ceux qui soutiennent respectivement ces deux systèmes sont destinés à se rencontrer le jour où chacun d’eux aura atteint l’extrême limite de son savoir. De même que le médecin qui va jusqu’aux limites de la science et la voit cesser d’être science pour devenir métaphysique, de même le métaphysicien s’apercevra que les termes : esprit et matière ne marquent que des distinctions purement apparentes et qui devront disparaître pour toujours.

La fin et le but de toute science est de trouver une unité, ce un d’où naissent tant de choses diverses, ce un qui est multiple. Le Râja Yoga propose que l’on prenne comme point de départ le monde intérieur, qu’on l’étudie, et que l’on arrive, par cette étude, à dominer à la fois le monde extérieur et le monde intérieur. La tentative est très ancienne. L’Inde en a été le théâtre principal, mais on l’a vu essayer chez d’autres peuples. En Occident, on traite ce système de mystique. On brûla ou on tua comme sorciers ceux qui voulurent le mettre en pratique, et, pour des causes diverses, il tomba dans l’Inde aux mains de gens qui supprimèrent 90 p. 100 de la science et tâchèrent de faire grand mystère du reste. De nos jours, beaucoup de soi-disant maîtres ont surgi, et plus mauvais que ceux de l’Inde, car ceux-ci savaient quelque chose, tandis que ces apôtres modernes ne savent rien.

Il importe de repousser d’abord tout ce qui, dans les systèmes du Yôga, est secret ou mystérieux. L’énergie est le meilleur guide dans la vie. En religion comme en toute autre chose, rejetez bien loin de vous tout ce qui peut vous affaiblir. Tout trafic avec le mystérieux affaiblit le cerveau humain. La science du Yoga a failli en périr, mais il faut dire que c’est assurément une des sciences les plus belles. Depuis l’époque de sa découverte, voici plus de 4.000 ans, elle a été parfaitement délimitée, formulée et prêchée aux Indes ; et il est frappant de voir que les erreurs commises sont d’autant plus grandes que le commentateur est plus moderne. Plus l’auteur est ancien, plus il est rationnel. La plupart des auteurs contemporains parlent de toutes sortes de mystères. C’est ainsi que la science tomba aux mains de quelques individus qui la tinrent secrète au lieu d’y laisser pénétrer l’éclat du jour et de la raison ; le but de ces hommes en agissant ainsi fut de se réserver la puissance.

Il n’y a aucun mystère en mes enseignements. Le peu que je sais, je vais vous le dire. Je vous expliquerai tout ce que ma raison comprend, mais quand je ne saurai pas moi-même, je vous dirai simplement : voilà ce que disent les livres. Il est mauvais de croire aveuglément. Raisonnez, jugez par vous-mêmes, faites l’épreuve, vérifiez si ce qu’on vous a dit est exact ou non. Il vous faut entreprendre l’étude de cette science précisément selon les mêmes méthodes que celles que vous appliqueriez à toute science d’ordre matériel. Elle ne présente ni danger ni mystère. Si elle est vraie, on devrait la prêcher sur la place publique, au grand jour. Toute tentative pour l’envelopper de mystère est très dangereuse.

Avant d’aller plus loin je vais vous dire quelques mots de la philosophie Sânkhya sur laquelle est basé tout le Râja Yoga. Toute perception, dit cette philosophie, est due à des instruments, comme les yeux, par exemple ; les yeux transmettent la perception aux organes, les organes à l’intelligence, l’intelligence à la faculté déterminative, qui la livre à Purusha (l’âme) ; celle-ci renvoie les ordres, en quelque sorte, par ces mêmes degrés. C’est ainsi que nous frappent les sensations. À l’exception de Purusha, tous ces éléments sont d’ordre matériel, mais l’intelligence est d’une matière bien plus subtile que les instruments extérieurs. La matière dont l’intelligence est faite devient plus grossière et se transforme en ce qu’on appelle Tanmâtras. Devenue plus grossière encore, elle constitue les éléments extérieurs. Telle est la psychologie de Sânkhya. De sorte qu’entre l’intelligence et la matière extérieure plus grossière, il n’existe qu’une différence de degré. La Purusha seule est immatérielle. L’intelligence est comme un instrument de l’âme qui lui permet de percevoir les objets extérieurs. Cette intelligence change et vacille constamment ; elle peut s’attacher à plusieurs organes, à un seul, ou ne s’attacher à aucun. Si, par exemple, j’écoute très attentivement la pendule, peut-être ne verrais-je rien autour de moi, bien que mes yeux soient grands ouverts ; ce qui prouve que l’intelligence n’était pas en rapport avec le sens de la vue, encore qu’elle le fût avec l’ouïe. De même l’intelligence peut simultanément être en rapport avec tous les organes. Elle a le pouvoir réfléchi de scruter ses propres profondeurs. C’est ce pouvoir que le Yogi se propose d’atteindre. Il concentre sa pensée, il la replie sur lui-même, et cherche à savoir ce qui se passe en lui. Il ne s’agit point ici d’une simple croyance mais de l’analyse à laquelle se livrent certains philosophes. Des physiologistes modernes disent que les yeux ne sont pas les organes de la vue, mais que ces organes se trouvent au centre nerveux du cerveau et qu’il en est de même pour tous les sens ; ils ajoutent que ces centres nerveux sont composés des mêmes matières que le cerveau lui-même. Les Sânkhyas vous tiendront le même langage, mais d’un côté, c’est une allégation du point de vue physique et de l’autre une allégation du point de vue psychologique ; elles sont pourtant pareilles. Mais au-delà de ces allégations, il nous faut démontrer.

Le Yogî se propose d’atteindre à cet état subtil qui lui permettra de percevoir toutes ces choses. Il veut arriver à la perception mentale de tous les états différents. Ainsi nous percevrons comment la sensation voyage, comment l’intelligence la reçoit, et comment elle atteint la faculté déterminative qui, elle, la transmet au Purusha. Chaque science demande une préparation, une méthode qui lui soit propre, et tant que nous ne nous y conformons pas, nous n’arrivons pas à comprendre cette science ; il en est de même du Râja Yoga.

Il est nécessaire de se soumettre à certaines règles d’alimentation ; il faut choisir la nourriture qui donne l’âme la plus pure. Si vous allez dans une ménagerie, vous en aurez la preuve immédiate. Voici les éléphants, animaux énormes, mais calmes et doux ; et voici les lions et les tigres ; vous les trouvez en perpétuel mouvement ; cela vous montre bien les conséquences dues à la différence de nourriture. Ce sont les aliments qui font naître toutes les forces de notre corps ; nous le constatons chaque jour. Si vous jeûnez, votre corps s’affaiblit, vos forces diminuent ; au bout de quelques jours votre intelligence faiblira à son tour. La mémoire vous fera d’abord défaut ; puis le moment viendra où vous ne pourrez même plus penser, et encore moins suivre un raisonnement quel qu’il soit. Nous devons donc tout d’abord surveiller notre alimentation ; quand nous serons devenus assez robustes, et à mesure que nous avancerons dans celle pratique, nous pourrons être moins rigoureux sous ce rapport. Pendant sa croissance, la plante a besoin être protégée ; puis, quand elle devient arbre, on supprime le tuteur ; elle est assez forte pour résister par elle-même.

Un Yogi doit se garder des deux extrêmes, du luxe et de l’austérité. Il ne doit ni jeûner ni torturer sa chair ; celui qui agirait de la sorte ne saurait être un Yogî, dit la Gîta ; il n’en saurait être un non plus celui qui jeûne, ou qui veille, ou qui dort trop ; celui qui travaille trop et celui qui ne travaille pas du tout.