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Réception de M. Henry Bordeaux à l’Académie française

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Réception de M. Henry Bordeaux à l’Académie française
Revue des Deux Mondes6e période, tome 57 (p. 926-930).
Réception de M. Henry Bordeaux à l’Académie française


Le 27 mai, M. Henry Bordeaux a fait son remerciement et a pris séance à l’Académie, où il succédait à M. Jules Lemaître. A deux heures, au roulement des tambours, la silhouette notre et verte de M. Henri de Régnier, directeur, est apparue dans le cadre de la petite porte, sous le buste du Duc d’Aumale ; M. Frédéric Masson et le comte d’Haussonville ont pris place au bureau de part et d’autre de M. de Régnier. Le récipiendaire a gagné, dans le milieu des gradins, le petit pupitre d’escamoteur où un verre d’eau l’attend. Le maréchal Joffre et M. Paul Bourget, ses parrains, se sont assis, celui-ci à sa gauche, celui-là à sa droite.

M. Bordeaux porte l’uniforme noir comme il portait l’uniforme bleu. Il a été un excellent officier, familier du terrible champ de bataille de Verdun ; et rien sans doute dans tout le discours de M. de Régnier ne lui aura été plus sensible que d’entendre lire la citation dont il a été l’objet après la bataille de la Malmaison : « A fait l’admiration de tous par son sang-froid et son courage, dont il avait déjà donné des preuves brillantes à Verdun au moment de la prise du fort de Vaux où il avait accompagné les troupes d’attaque. » Ceux qui l’ont vu pendant la guerre reconnaissent cette figure solide, honnête et bien taillée, au teint coloré, et dont le regard, — plus pensif que mobile, — observe et réfléchit.

Il lit d’une voix ferme et porte en avant, d’un mouvement égal, ses phrases en bon ordre. Il tempère son discours en étendant le bras droit, qu’il maintient ainsi en serre-file pendant tout le discours. Tantôt les doigts étendus palpent les contours de la pensée ; tantôt réunis et élevés, ils soupèsent l’idée qu’ils retiennent ; tantôt enfin retournés vers le bas, ils distribuent les vérités par pincées dont ils saupoudrent la tête élégante et sévère de M. Marcel Prévost, assis devant M. Bordeaux.

Le nouvel académicien avait à traiter un beau sujet. Il y eut en France, vers 1880, une génération d’écrivains inquiets, qui cherchaient le sens de la vie. Quoique plusieurs se soient illustrés depuis par des doctrines certaines, ils souffraient alors les tourments raffinés d’un dilettantisme critique. C’étaient pour la plupart des esprits de premier ordre, très cultivés et très artistes : le Bourget des Sensations d’Italie, le Barrés du culte du moi et du Jardin de Bérénice, Rod qui nous révélait d’Annunzio, Vogué qui nous révélait Tolstoï.

De ceux-là, Jules Lemaitre fut non pas un des plus tourmentés, mais un des plus subtils. Ce sens de la vie, qui inquiétait tant les autres, je crois bien qu’il se berçait d’un agréable regret à ne pas le découvrir. Il était doué d’une faculté étonnante d’émigrer d’âme en âme. Il s’en plaint lui-même, et s’afflige de ce pouvoir qu’il a de pénétrer chez autrui. Il s’accuse avec une complaisance mélancolique d’habiter tour à tour et aussi aisément l’esprit de Renan et l’esprit de Veuillot. Son délice est de les comprendre et de les aimer à la fois. Regardez-le s’approcher d’un texte. Il en fait le tour. Il y découvre d’abord les analogies. Une pièce indoue lui rappelle Voltaire, Heine et Musset. Dans Carmosine, il retrouve des souvenirs de Pétrarque et des cours d’amour, des romans de Mlle de Scudéry et des comédies de Pierre Corneille ; et il cite à l’appui une page exquise, mais qui est traduite de Boccace, le seul auteur à qui Lemaitre n’ait pas pensé. Voilà les dangers de la critique impressionniste ; mais il était trop voluptueux pour les craindre. Le plaisir qu’il goûtait aux ouvrages de l’esprit, en même temps qu’il se passait des minuties de l’érudition, exigeait une atmosphère tranquille. Il a horreur qu’on le bouscule. Quand Sardou veut lui montrer, dans la Tosca, une scène de torture, il se révolte. Il déclare qu’il ne supporte pas le spectacle de la douleur physique. Il s’accommode mieux de la douleur morale, qu’il soupçonne d’être moins vive. Encore faut-il qu’elle n’en vienne pas à ce point de n’être plus qu’un cri. Au fond il l’aime quand elle reste assez intelligente pour garder conscience d’elle-même, quand elle se colore, varie, se nuance et s’explique. C’est pourquoi il adore Racine.

Il est bien de ce pays où l’analyse des passions est le fond de la littérature. Trouve-t-il un caractère singulier, il le dessine avec des mots aigus et caressants comme les petits ébauchoirs qui servent à modeler la bouche et la paupière. Il excelle aux portraits, ce qui est tout à fait français. Il fait avec la même grâce celui de Brignol et celui d’Hamlet, et il en a peint de Sarcey, qui respirent. Il n’aime pas être dupe et il est terrible aux faux monnayeurs. Mais devant un ouvrage qu’il admire, s’il fait des objections, c’est avec un doute discret, qui se dissipe et se détruit lui-même. C’est par ces doutes dont on a un peu exagéré le scepticisme, qu’il appartient à ses contemporains ; c’est aussi par sa finesse critique et par sa culture ; c’est surtout par sa pitié tendre et parfois amusée pour l’humanité et pour ses rêves. Il aime sans croire, il s’égaie de ce qu’il préfère et il est pieux avec irrévérence. De tout ce qu’il a écrit, rien ne contient plus d’amitié fraternelle que ce petit portrait du bon roi Soudraka : « L’évangile élégant qu’il nous prêche (et qui n’est ni humble ni chaste) est déjà selon le goût ou le caprice des plus voluptueuses intelligences d’à présent. Ce que je sens chez Tcharoudatta, Vasantasena et Caroileka, c’est une sorte de dilettantisme miséricordieux. L’auteur de ce rêve de charité piquante et paradoxale… a trop d’esprit et trop d’ironie… Elle nous apprend, cette fantaisie si spirituelle, si tendre, si perverse, et quelquefois si profonde, qu’il y eut avant nous, bien longtemps avant nous, des curieux qui ont tout compris et tout entrevu, qui ont su jouir tour à tour et se détacher de tout, qui sont revenus au sentiment par le chemin de la critique, qui ont connu toutes les plus douces ou les plus orgueilleuses façons de concevoir le monde ou de prendre la vie, qui ont dit le dernier mot ou, plus exactement, les divers derniers mots des choses, et qui les ont dits très joliment. »

Ce n’est point à ce Lemaitre dilettante que M. Bordeaux s’est surtout attaché. Au fond, les écrivains sont toujours un peu comme les artistes qui ne sauraient peindre un nez aquilin quand ils ont eux-mêmes le nez retroussé ; un portrait est un choix que l’on fait entre les traits du modèle, et il est difficile de faire ce choix sans un peu de complaisance pour soi-même. M. Bordeaux nous a montré dans Lemaître la lignée rustique, l’homme attaché au sol, le fils tendre et excellent. Il en a fait d’ailleurs un portrait délicieux, coloré et naïf, tout à fait digne d’être un personnage des Roquevillard. Il a dessiné au fond du tableau un joli ciel de Loire, et un paysage fait de phrases harmonieuses et émouvantes, où l’âme humaine est mêlée à l’âme des choses. Voici la petite maison de Tavers : « Elle couronne un coteau qui descend en pente douce jusqu’à un ruisseau, le Ru, bordé d’une allée de peupliers. Ces peupliers sont très vieux, très vénérables, atteints de roulure, et menacés par les grands vents qui, par bonheur, sont rares, et qui les font trembler de la cime aux racines, j’allais dire de la tête aux pieds, tant l’inquiétude de leur sort les fait ressembler aux hommes. Une planchette, maniée par une poulie, permet de traverser la rivière pour gagner le boni de la Loire qui coule au-delà d’une prairie et se caresse elle-même aux herbes de ses rives. Tel est le paysage que virent les yeux de Lemaître enfant. Là il s’éveilla à la vie, et plus tard au douloureux amour. Là il accueillit honnêtement la mort. Là il repose. »

Et quels portraits encore de Lemaître jeune professeur au Havre ! Nous voyons son logement, et dans les lettres qu’il écrit à ses parents, nous lisons le détail de sa vie. Voici son premier article au XIXe siècle, et nous avons la confidence de ses premiers succès. M. Bordeaux va nous faire suivre ainsi sa carrière. En romancier accoutumé à peindre le décor et ce que Taine appelait le milieu, il nous montrera dans un croquis le Journal des Débats ; accoutumé à marquer les différences entre les personnages, il comparera Lemaître aux autres critiques, et par une invention plaisante, assignera chacun son personnage dans le répertoire. « Nisard, qui juge selon les règles et la tradition, serait le père noble ; Sainte-Beuve, qui dans l’histoire des esprits encadre la biographie morale des auteurs, le confident ; Taine, qui les soumet aux influences du temps, du milieu, du climat et en fait les représentants d’une époque, le décorateur, le costumier et le souffleur. » Scherer serait la duègne, Montégut le bibliothécaire, et Sarcey la Dorine joyeuse au parler gras. Du critique M. Bordeaux passe à l’auteur dramatique, et il achève sa composition par un beau tableau de Lemaître prématurément vieilli, revenu à Tavers, se promenant sous les peupliers en tenant à la main un Racine qu’il ne peut plus lire, et mourant enfin le 5 août 1914, du deuil de la patrie. Pendant son agonie les trains fleuris, le long du fleuve, emportaient vers les combats les jeunes hommes de France qui chantaient.

On applaudit longuement ce discours plein, varié, solide, animé. Puis M. de Régnier prit à son tour la parole. Le temps est loin où la séance où il était reçu était un supplice raffiné que ses nouveaux confrères infligeaient au récipiendaire avec des sourires de bourreaux. M. de Régnier n’a laissé tomber de l’ogive de sa moustache que des paroles graves et courtoises. Mollement appuyé sur le coude gauche, il a développé quelques phrases flexibles et cadencées, dignes guirlandes au tombeau de Lemaître. Il a suivi ensuite la jeunesse de M. Henry Bordeaux. Mais les poètes sont toujours prodigues de surprises. A peine M. de Régnier avait-il accompagné son personnage jusqu’à la vingtième année, qu’il a changé subitement de route, et maintenant étendu sur son coude droit, il s’est mis à remonter le cours du temps au lieu de le descendre. Cette marche arrière l’a promptement mené à la naissance de M. Bordeaux. Il ne s’y est qu’à peine arrêté, et fendant l’océan des âges, il est arrivé aux générations antérieures. Là, il a pris haleine, et il a bu un verre d’eau sucrée. Après quoi, il s’est laissé redescendre au fil des eaux, saluant d’une approbation au passage la vie du récipiendaire et les ouvrages où elle se reflétait.

M. Bordeaux avait porté son premier roman, le Pays natal, à Brunetière, qui convoqua, après quelques mois, le jeune auteur dans son cabinet. M. de Régnier a fait de l’entrevue une comédie achevée, qu’il a détaillée avec un sérieux réjouissant, « Il vous accueillit comme il savait accueillir, avec un savoureux mélange de courtoisie et d’autorité. Il vous annonça que votre roman était reçu ; après quoi, il en entreprit la critique non sans une certaine rudesse, si bien que vous commenciez à vous demander comment il l’eût traité s’il l’avait refusé… Vous en étiez là quand brusquement, Brunetière passa à l’éloge. Il vous défendait comme si un autre vous eût attaqué, et vous cherchiez des yeux ce contradicteur qui tout à l’heure parlait haut et que maintenant on réduisait au silence… » Les rires ont accueilli cette scène. M. de Régnier a passé ensuite à l’analyse des romans, qu’il a heureusement définis en disant que l’auteur avait substitué au roman dans l’espace le roman dans le temps, l’histoire des générations qui se succèdent.

Tout cela formait un bel et clair ensemble que M. de Régnier a résumé d’une phrase nette comme une médaille. « L’Académie, a-t-il dit, a choisi en vous un homme de lettres à qui il ne m’a pas semblé pouvoir mieux souhaiter la bienvenue qu’en rappelant devant lui sa vie laborieuse et probe d’écrivain. Un Lemaître en eût fait un récit plus nuancé, mais qu’importe si, au moins, j’en ai bien fait sentir, monsieur, la droiture et la dignité. »


HENRY BIDOU.