Réception de Mgr Baudrillart à l’Académie Française

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Réception de Mgr Baudrillart à l’Académie Française
Henry Bidou

Revue des Deux Mondes tome 51, 1919


Réception de Mgr Baudrillart à l’Académie Française


On a tant répété à Mgr Baudrillart, depuis quelque temps, qu’il est petit-fils de Sylvestre de Sacy et académisable de naissance ; on a si souvent évoqué les ombres de treize de ses parents qui étaient académiciens quand il était enfant, et suspendu ses premiers pas aux basques d’un habit vert, que c’est une originalité de dire simplement qu’il est l’un des membres éminents du clergé de France. Il a composé sur Philippe V un ouvrage magistral, qui est demeuré classique. Il a dirigé avec fermeté l’Institut catholique de Paris dans des circonstances difficiles et assuré contre une conjuration de dangers ce foyer de hautes études. Pendant cette guerre, enfin, où une longue campagne de calomnies avait détourné de la France les partis qui se piquaient d’avoir de la vertu dans les opinions, il a été le porte-parole des catholiques de France, leur missionnaire en Espagne et leur représentant en Amérique. Quand, le 10 mars, Mgr Baudrillard a été reçu à l’Académie, l’Église à son tour est venue participer à cette cérémonie. Dans l’amphithéâtre, comble comme à l’ordinaire, on distinguait cette fois la somptueuse tache rouge d’un manteau cardinalice. Mgr Amette était là, entouré de trois évêques. Ils ont été salués de longs applaudissements.

Mgr Baudrillard prend place entre le comte d’Haussonville et M. René Bazin. Ses traits marqués par l’étude de froncements concentrés, sont éclairés par le front droit et haut. On se rappelle le grand air d’aristocrate désabusé qu’avait Mgr d’Hulst. Son successeur à l’Institut catholique, Mgr Péchenard, taillé en pleine roche de l’Ardenne, avait des sourcils de gouvernement : il avait régenté le clergé de Reims avec une houlette en nœuds de chêne ; pendant la guerre, cette énergie est devenue de l’héroïsme, et l’évêque de Soissons, sous le feu qui ravageait sa cité, a maintenu devant les nouveaux barbares la tradition des grands évêques des Gaules. Chez Mgr Baudrillart, la pensée et l’action s’allient. Il me souvient d’un discours de rentrée qu’il lit à l’Institut catholique et où il avait pris pour texte la parole du Christ, venu pour augmenter la vie sur la terre. Il montra aux étudiants que le christianisme devait féconder l’intelligence. Mgr d’Hulst était un apologiste. Il aimait la métaphysique, « cette vieille muse, dit-il un jour, dont je suis un des derniers amants. » Ce langage voluptueux fut puni par le ciel, et les typographes imprimèrent : « cette vieille mule. » Mgr Baudrillart est un historien, accoutumé à vivre dans le plan de cette terre. Dans les conseils de l’Institut catholique, je l’ai vu interroger, recueillir les avis, écouter. La lucidité de l’esprit, l’art de mener la discussion au but, étaient admirables. Dans son cours d’histoire, la même clarté et cette possession du sujet qui permet de l’ordonner étaient pour les étudiants un exemple autant qu’un enseignement. Il réfléchit, mais je ne crois pas qu’il soit sujet à hésiter. A la manière de ceux qui ont accoutumé de faire des enquêtes parmi les textes, il s’instruit soigneusement, impartialement, et il va à la vérité. Il lui est arrivé de changer d’avis cap pour cap. Il le raconte au début de son volume sur Quatre cents ans de Concordat. Quand il commença l’étude de ce sujet, il était partisan de la séparation ; quand il l’acheva, il était partisan des Concordats. Tout le livre est un modèle de discussion claire, serrée intelligente. Il part des faits comme base : il les classe, les examine, et si l’un d’eux lui semble une pierre pourrie, il le rejette : « Je passe, » écrit-il, et il s’en va en éprouver un autre. Il construit ainsi un édifice robuste et logique.

Je le revois, dans son cabinet de travail de l’Institut catholique, assis près de la cheminée. Il croise les jambes, il rabat sa soutane, il réfléchit. Les plis de la bouche sont ceux de l’orateur ; mais sous la chair, la mâchoire solide trahit la volonté. Il lève tout à coup les yeux sur vous et vous êtes surpris de ce regard droit et lumineux. Il voit terriblement clair. Au moment des « cultuelles, » il reconnut presque seul que Rome ne les approuverait pas. Presque tout ce qu’il y avait d’intelligent dans le monde catholique, dont vingt-trois académiciens, les « cardinaux verts, » était d’avis de les fonder. Je ne sais si Mgr Baudrillart lui-même en était partisan, mais il vit nettement qu’elles seraient interdites par le Saint-Siège.

Je ne crois pas que Mgr Baudrillart ait beaucoup d’illusions sur les hommes, mais il parle d’eux avec une netteté allègre, qui n’est pas toujours sans ironie. Il les pèse, il les trouve de faible poids, et, sans paraître étonné, il continue son travail. Mgr d’Hulst, à la fin de sa vie, était attristé de la méchanceté humaine, et enclin à la mélancolie. Quels que soient ses sentiments secrets, son successeur paraît d’une autre trempe. M. Marcel Prévost fera tout à l’heure allusion à l’article généreux et imprudent par lequel Mgr d’Hulst, vulgarisant ce qui n’était pas susceptible de l’être, résuma pour le grand public les idées de M. Loisy et déchaîna les tempêtes. Il est peu vraisemblable que Mgr Baudrillart cède à de semblables entraînements. Il paraît exempt de rêverie et je ne crois pas qu’il aime beaucoup les rêveurs. La prudence chez lui précède la décision. Dans des circonstances très difficiles, il a manœuvré avec beaucoup de diplomatie. Il a dû parfois sacrifier les hommes. Il a lutté, il a sauvé son œuvre, et il a, en gouvernant fortement, mais selon les circonstances et selon les gens, mené à une grande prospérité cet Institut catholique qui a compté parmi ses professeurs des Lapparent, des Branly, des Rousselot, et qu’il a lui-même illustré autant que personne.

Le voici à la place du récipiendaire. Il se tient debout dans une immobilité austère. Le manteau violet couvre aux épaules la soutane noire. Mgr Baudrillart lit d’une voix forte et timbrée. Il ne fait pas un geste. En chaire, il n’en a qu’un, un mouvement vertical de l’avant-bras. Il a fait juste le discours qu’il devait faire : une étude forte et nourrie sur Albert de Mun. Dans l’auditoire, ceux-là même qui étaient les moins enclins à ces études, étaient captivés et chuchotaient : « C’est très intéressant. » Après le tableau charmant de la jeunesse, il a montré avec soin, par les textes et par les faits, comment la vocation du comte de Mun s’était formée : il a dit les rencontres décisives, la marche des pensées, les résultats atteints. Il a fait paraître, avec beaucoup de force et de clarté, le rôle de ce précurseur. Par moments une large période, chaleureuse et vraiment digne du sujet, arrachait les applaudissements. Il en est venu enfin aux derniers mois, à ces articles qui tous les jours, jusqu’au 5 octobre 1914, ont soutenu des milliers de Français et coûté la vie à celui qui les écrivait. Il a été ainsi amené à rappeler dans un tableau émouvant les premières semaines de la guerre, et la Marne. A ces mois, l’assemblée a, une fois de plus, salué le vainqueur de ces grands jours, qui était là en petit uniforme et dont la figure est déjà populaire sous la coupole. Et il faut assurément que cette bataille de la Marne soit un événement qui grandit encore à mesure qu’on s’en éloigne, puisqu’il domine pour ainsi dire tout notre horizon, et qu’on ne peut tracer une biographie sans que ce souvenir s’y lève. M. Marcel Prévost a répondu avec beaucoup de finesse et d’agrément, non sans un retour à la vieille tradition qui mêle sous les fleurs, dans la corbeille offerte au récipiendaire, la figue et le raisin. Il s’est égayé sur l’étendue du Philippe V, en se réjouissant d’avoir été amené à le lire, et en assurant qu’il lui avait fallu trois mois pour en venir à bout. Il nous a dit comment la destinée de la France était une œuvre continue, et comment la royauté avait été nécessaire à son heure. Il a montré comment dans cette guerre tous les Français s’étaient retrouvés frères. Il a fait des vœux pour un avenir de liberté. La pente de son discours l’a ramené plus près des romanciers, quand il a fait allusion, avec une indignation éloquente, à la fausse et funeste idée qu’on se faisait à l’étranger de la famille française. Enfin il a parsemé son discours de traits et d’anecdotes qui ont eu beaucoup de succès. Il a montré le cardinal Perraud collaborant au mot chic. Il a compté les oratoriens qui avaient fait partie de l’Académie et évoqué parmi eux le bon La Fontaine. Je crois que les oratoriens ont accoutumé d’entendre cette arithmétique, comme les clercs du diocèse de Soissons avaient coutume d’entendre ranger Racine parmi eux. M. Marcel Prévost a fait encore deux beaux tableaux d’histoire, l’un de la fondation de la liberté dans l’enseignement supérieur, l’autre de la séparation de l’Église et de l’État en 1906. Enfin, il a terminé par un apologue cette charmante histoire du curé gascon qui réconcilie deux paysans ennemis en les engageant à penser non au mal qu’ils ont reçu, mai9 à celui qu’ils ont fait : ils en sont égayés et deviennent bienveillants. M. Marcel Prévost a engagé l’Église et la Démocratie à se réconcilier par de semblables retours. Ce n’est pas très orthodoxe, mais c’est agréablement humain.

Que de sages pensées nous avons entendues à l’Académie depuis quatre mois que les réceptions s’y succèdent ! Comme tous ces conducteurs de l’opinion parlaient avec une intelligence généreuse et un patriotisme plein de discernement ! Et comme il faut souhaiter qu’il en passe quelque chose dans l’opinion elle-même !


HENRY BIDOU.