Récit véritable du grand combat arrivé sur mer, aux Indes Occidentales, entre la flotte espagnole et les navires hollandois

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Recit veritable du grand combat arrivé sur mer, aux Indes Occidentales, entre la flotte espagnole et les navires hollandois, conduits par l’amiral Lermite, devant la ville de Lima, en l’année 1624.

1624



Recit veritable du grand combat arrivé sur mer, aux Indes occidentales, entre la flotte espagnole et les navires hollandois, conduits par l’amiral Lermite, devant la ville de Lyma, en l’année mil six cens vingt-quatre1.
À Paris, pour la vefve Abraham Saugrain, en l’isle du Palais.
M. DC. XXIV.
In-8º.

Amy lecteur, il est cogneu de plusieurs et diverses personnes de ces Pays-Bas que l’année 1623 il partit de ce pays de Hollande une flotte de douze navires, laquelle l’on nommoit la flotte incognuë, d’autant que l’on ne sçavoit où elle devoit aller. Elle partit de Hollande sous la conduite de l’admiral Lermyte, afin de mettre à execution ce qui leur avoit esté commandé par les très puissants seigneurs Messeigneurs les Estats, et par Son Excellence le très illustre prince d’Orange. Ils ont esté près d’un an sans que l’on aye peu sçavoir de certaines nouvelles d’eux ; neantmoins, plusieurs personnes de ces Pays-Bas languissoient de sçavoir de leurs nouvelles2, afin de comprendre leur dessein. À present, je veux faire entendre et sçavoir à un chacun ce qui est advenu auxdits navires. Il y a quelque temps qu’il arriva en Hollande et Zeelande quelques navires venans des Indes occidentales, lesquels faisoient entendre par certain bruit sourd qu’il s’estoit rendu un combat, mais qu’ils n’en sçavoient aucune certitude quoy et comment ledit combat se pouvoit estre fait ; mais à present, afin de faire entendre amplement à un chacun la verité de ce qui est advenu en cedit combat, faut sçavoir que l’admiral Lermyte a envoyé une patache à Messeigneurs les Estats et à Son Excellence le prince d’Orange, afin de leur faire entendre et advertir de tout ce qui leur estoit advenu, et de la grande et nompareille victoire que Dieu tout-puissant leur avoit donnée contre la grande flotte d’Espagne. Les mariniers, lesquels sont venus dans ladite patache, rapportent avoir esté audit combat, et disent verballement qu’ils sçavoient trois jours auparavant qu’ils se devoient battre dans peu de jours, d’autant qu’ils estoient advertis que la flotte d’Espagne estoit devant la ville de Lyma, au nombre de trente navires3, où ils nous attendoient pour nous battre, d’autant qu’ils sçavoient que nous n’estions que douze navires. Nostre admiral, en ayant esté adverti, dit qu’il les vouloit aller visiter, et pour cet effect fit venir à son navire le vis-admiral et tous les autres capitaines, lesquels, s’estans tous ensemblement juré serment de fidelité de s’assister les uns les autres jusques à la mort, prindrent resolution de ce qu’ils devoient faire4 ; par après un chacun se retira dans son navire, et mismes à la voille et prismes nostre routte tout droit à la ville de Lyma, de laquelle nous eusmes cognoissance au troisième jour, ensemble de la flotte d’Espagne, sur laquelle nous allions courageusement pour les attaquer. Les capitaines encourageoient tant les soldats que mariniers, d’une grande et vehemente affection, et en outre cela firent trotter les bidons pleins de bon vin deçà et delà, afin de nous resjouyr le cœur. Ceux de la flotte espagnolle, voyant cela, s’appretèrent incontinent pour nous venir battre, n’estimant pas que nous y fussions venus pour cet effect, et croyoient fermement qu’ils nous deussent supedier, d’autant qu’il y avoit longtemps qu’ils nous attendoient, et qu’aussi ils sçavoient que nous n’estions que douze navires. Leur conseil avoit arresté entr’eux que, sy nous ne les fussions venus chercher, qu’ils nous fussent venus chercher, d’autant qu’ils avoyent beaucoup ouy parler de nous. La flotte d’Espagne estoit composée de trente navires, et y avoit dans l’admiral bien au nombre de huict cens hommes, le vis-admiral cinq cens hommes, et tous les autres trois cens hommes à chacun. Ils furent incontinent prests pour nous venir visiter. Nos capitaines avoient fort bien arresté entr’eux l’ordre qu’ils devoient tenir, et, après nous estre jetté à genoux, fait nostre prière et invoqué Dieu, afin qu’il luy pleust nous donner la victoire sur nos ennemis, lesquels nous allions combattre pour la gloire de son nom5, nous fismes voille, allans à l’encontre de nos ennemis, ayant le vent en pouppe. Ce que voyant, l’admiral espagnol en fut fort estonné ; mais nous approchasmes fort près d’eux, de telle façon que nostre admiral et le navire nommé l’Unité de Encuise6 s’en allèrent aborder l’admiral espagnol, le cramponnant chacun d’un costé, et posèrent incontinent leurs encres et tirèrent leurs canons dans iceluy si courageusement et furieusement qu’il y avoit du plaisir à le voir. Nostre vis-admiral, avec un autre de nos navires, abordèrent aussi le vis-admiral d’Espagne chacun à un costé. Nos autres huit navires, en ces entrefaites, se battoient sy vaillamment et furieusement parmi la flotte espagnolle que la mer devint rouge du sang des Espagnols. Le combat ne dura pas demie-heure que l’admiral des Espagnols fut coullé à fonds, et le feu fut mis dedans le vis-admiral, qui brusloit ; ce que voyant, nostre vis-admiral s’en alla attaquer un autre navire espagnol, lequel il accommoda de telle façon qu’il coulla aussi à fonds. Tous nos capitaines se deffendoyent courageusement comme des lions, et l’on ne voyoit personne avoir aucune crainte. Le combat ne durit pas deux heures qu’il y eut six navires espagnols bruslés et trois coullés à fonds. Les Espagnols nageoient par centeines dans la mer, et se grimpoient avec les mains à nos navires, comme des chats ; le restant des Espagnols ne se vouloyent pas neantmoins rendre, d’autant qu’ils avoient encores beaucoup plus de navires que nous, mais au contraire se deffendoient vaillamment, combien qu’ils fussent fort estonnés, et tiroient le plus souvent par le dessus de nos navires sans nous faire du dommage, d’autant que nos gens se tenoient dessous leurs ponts, qui causoit que nous les endommagions grandement, et ne pouvions tirer sans les endommager. Ce combat durit s’y longtemps et de si grande furie que le sang sortoit de tous costés par les dallots hors des navires espagnols. Les Espagnols, voyans que nous continuions encores à les canoner furieusement et à bon escient, et ne pouvans remarquer qu’ils nous eussent fait du dommage remarquable, et au contraire, voyans leur admiral, avec plusieurs autres de leurs navires, tant coullés à fonds que bruslez, et le restant fort endommagez, brisez et fracassez, eurent de la frayeur et crainte, et disoient entr’eux : Ce ne sont pas des hommes, mais ce sont des diables. Aucuns d’eux se pensoient retirer vers la ville pour se garentir ; mais ils en furent empeschés par nos navires. Les Espagnols, ne voyant aucun remède pour se sauver, reprindrent courage, et commencèrent de rechef à tirer, tant de coups de canons que mousquets, lesquels ne nous pouvoient endommager, d’autant que nous nous tenions bas. Finalement, ils mirent un sinal blanc, demandant paix. Nous leur demandasmes s’ils se vouloient rendre à nostre misericorde. Ils respondirent que non, d’autant qu’ils estoient encores en plus grand nombre que nous. Alors nous recommençasmes de nouveau à prendre courage et à tirer aussi furieusement qu’auparavant. Nostre admiral se trouva entre deux navires espagnols, auxquels il en donna tant à eux deux qu’ils ne durèrent guères dessus l’eau. Le dernier combat fut si heureux qu’en moins d’une heure il fut encore coullé quatre navires espagnols à fonds et sept de bruslez, tellement qu’il y a en tout vingt deux navires de perdus devant la ville de Lyma. Deux de nos navires furent brisés, mais les gens furent sauvez. Il y eut par ce moyen telle crainte et frayeur dans la ville que plusieurs prenoient la fuite, et y a apparence que, si nous nous fussions attacqués à la ville, que nous l’eussions prise, et y eussions trouvé des richesses extraordinaires ; mais il nous fust besoin premièrement de nous reparer et rafraichir jusques au lendemain, qu’il estoit trop tard, d’autant qu’il estoit venu beaucoup de gens de la campagne pour secourir la ville en cas de necessité, et aussi que nos gens estoient assez contens de la grande victoire que Dieu nous avoit donné à l’encontre de nos ennemis. Nous en rendismes graces à Dieu, lequel nous prions de continuer à nous garentir de nos ennemis.



1. Cette expédition des Hollandois contre Lima étoit entreprise à l’imitation de celle que trois ans auparavant Jacob Villekens avait tentée contre San-Salvador avec tant de bonheur, et qui avoit valu à la compagnie des Indes occidentales formée au Zuyderzée l’occupation momentanée de cette belle colonie portugaise. Le Pérou, la plus riche des possessions espagnoles en Amérique, étoit surtout convoité par les aventuriers de toutes les nations, qui commençoient dans ces mers des courses dont les flibustiers firent bientôt de si terribles expéditions. D’Aubigné, dans son Baron de Fœneste, cite, par exemple, « le general Stines et huict autres grands pirates qui ont boulu bailler au roy d’Angleterre deux millions d’or pour conquerir le Pérou à leurs despens. » Liv. III, chap. 17. — On conçoit que les Hollandois missent les premiers à exécution cette entreprise de conquête seulement projetée par d’autres. Enlever le Pérou aux Espagnols, c’étoit en effet les détruire presque complètement dans l’Amérique du Sud, et aussi les ruiner en Europe. Decker le dit en termes formels au commencement de la relation qu’il fit de cette expédition de Jacques-Lhermite, relation excellente, selon Paw (Recherches philosophiques sur les Américains, tom. I, pag. 300–301), publiée d’abord en allemand à Strasbourg (1629, in-4º), puis reproduite en latin dans le 13e partie des Grands Voyages de De Bry, et enfin en françois, au tom. IX, pag. 1–104, du Recueil des voyages qui ont servi à l’établissement et aux progrès de la compagnie des Indes orientales, Rouen, 1725, in-12. Voici les premières lignes de ce curieux journal, d’après le Recueil que nous venons de citer, où il porte pour titre : Voyage de la flotte de Nassau aux Indes orientales par le détroit de Magellan, commencé l’an 1623, sous le commandement de l’amiral Jacques Lhermite, et fini l’an 1626 : « Tous les politiques qui ont particulièrement connu les affaires du royaume d’Espagne ont jugé qu’il n’y avoit pas de meilleur moyen pour le reduire sur l’ancien pié et pour faire cesser les tyrannies qu’il exerçoit en divers endroits de l’Europe, que de lui enlever ce qu’il possedoit en Amerique, ou de lui en faire perdre les revenus : car c’est par le secours des richesses qu’il en tire qu’il fait la guerre aux autres pays de la chrétienté. »

Notre relation dit que l’expédition se composoit de 12 navires ; Decker ne parle que de 11 vaisseaux, qui, portant 294 canons et 1637 hommes, dont 600 soldats, « firent voile de Goerée ou Gourée le 29 avril 1623. »

2. Cette année s’étoit écoulée tout entière tant aux environs du détroit récemment découvert par Lemaire, dont la flotte franchit enfin la passe, que sur les côtes de la Terre-de-Feu, où Jacques Lhermite laissa son nom à la petite île située au sud, dont le fameux cap Horn est la pointe. Les Hollandois n’arrivèrent en vue de Callao de Lima que le 8 mai 1621. (Decker, lieu cité, pag. 59–64).

3. Decker dit cinquante. Id., pag. 65.

4. Dans ce conseil, Jacques Lhermite, qui étoit gravement malade depuis deux mois (Id., pag. 52), voyant que sa foiblesse ne lui permettoit pas d’agir, « établit le vice-amiral en sa place, et son beau-frère, nommé Corneille Jacobsz, pour sergent-major. » Id., pag. 61.

5. La description de ce combat est tout à fait différente de celle que Decker a écrite. Or, l’une étant faite, comme on l’a vu, sur des on dit, l’autre par un homme qui fut témoin et acteur, il n’y a pas à hésiter pour savoir à laquelle il faut demander la vérité. Cette pièce n’est donc, en réalité, qu’une invention de nouvelliste, un véritable canard, pour l’appeler par son nom. Elle n’en reste pas moins curieuse comme spécimen d’un genre renouvelé de nos jours avec tant d’habileté et de fécondité. On y voit de quelle manière les mensonges d’outre mer s’exploitoient déjà, et comment d’une défaite on faisoit une victoire. L’attaque de Lima fut en effet un échec pour les Hollandois. Ayant perdu leur amiral Jacques Lhermite, que sa maladie emporta le 2 juin 1624 en vue de Callao (Decker, pag. 71), ils se contentèrent de brûler un certain nombre de vaisseaux espagnols ; puis ils quittèrent ces parages en suivant la côte jusqu’à Acapulco.

6. Ce nom ne se trouve pas dans la liste des onze vaisseaux donnée par Decker aux premières pages de sa Relation.