Récits de l’Histoire romaine aux IVe et Ve siècles/07

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RECITS
DE L'HISTOIRE ROMAINE
AU IVe ET Ve SIECLES

VII.
CONSEQUENCES DE LA PRISON DE ROME EN ORIENT. - LE PELAGIANISME A JERUSALEM. - MORT DE JERÔME.


Mœurs des émigrans romains en Judée. — Aventure au couvent d’Eustochium. — Sac de Rome par Alaric, misère des Romains fugitifs. — Pinianus et Mélanie à Hippone. — Discussion de Jérôme et d’Oroso contre Pélage, conférence de Jérusalem, concile de Diospolis. — Violences des pélagiens, les monastères de Bethléem sont assiégés et incendiés. — Mort d’Eustochium. — Derniers instans de Jérôme, sa mort, sa légende.


I.

Pendant que la dispute d’Augustin et de Jérôme se poursuivait, à travers la Méditerranée, d’Hippone à Bethléem [1], les barbares envahissaient pied à pied l’Occident, et les menaces de ruines amoncelées sur la ville de Rome avaient pour l’Orient un contre-coup fatal. L’émigration, chaque jour croissante, amenait dans les ports de l’Égypte, et de la Palestine des bandes de fugitifs qu’il fallait vêtir et nourrir, et peu à peu Ælia Capitolina, renommée pour sa richesse, devint l’hôpital de l’Italie. De ces fugitifs presque tous chrétiens, les uns appartenaient à la secte illuminée des millénaires, et venaient attendre le dernier avènement du Christ dans la vallée de Josaphat ; d’autres étaient de vrais Romains qui, ne pouvant contempler de leurs yeux l’anéantissement de la patrie, aimaient mieux aller mourir aux extrémités de la terre. Il y avait dans le nombre beaucoup de matrones, des vierges ou des veuves liées à l’église par leur vocation, désireuses de trouver un refuge dans des monastères placés hors de l’atteinte des barbares ; mais au froment se mêlait bien de l’ivraie. Des oisifs, des coureurs d’aventures, des gens indignes, déshonoraient par leur mélange les émigrés malheureux, et la mer jetait sur cette côte hospitalière une partie de l’écume de l’autre rive. La charité voulait que des asiles fussent ouverts aux plus pauvres : Eustochium recevait les femmes, Jérôme les hommes qui avaient un caractère ecclésiastique. On exigeait d’eux, il est vrai, des lettres de recommandation, des certificats d’évêques ou des attestations des églises, mais on était trompé souvent, et les nouveau-venus apportaient dans ces pieuses demeures des habitudes, parfois des vices, qui en troublaient la sainteté ou la paix. Il faut le dire aussi, Eustochium, dont la vie s’était écoulée presque tout entière entre les murailles d’un cloître, manquait de l’expérience et des qualités pratiques qui avaient distingué sa mère femme du monde avant d’être abbesse.

Une aventure passée dans un des monastères de Bethléem en fournit la preuve manifeste ; cette aventure fit beaucoup de bruit en Orient, et nous a valu de Jérôme une magnifique lettre où nous puiserons les principaux détails de notre récit.

Un homme encore jeune, de manières élégantes et d’une mise ecclésiastique très recherchée, se présenta un jour au couvent du solitaire. Ces clercs parfumés et frisés n’étaient guère, on le sait, de son goût ; mais celui-ci avait ses bagages pleins de recommandations de toute sorte : récemment encore il avait reçu le diaconat des mains d’un évêque que Jérôme connaissait et estimait. Il n’y avait d’ailleurs aucun moyen d’obtenir avec promptitude des renseignemens sur la vie antérieure de ce personnage, qui venait d’Italie et n’avait pas de pain. On l’admit donc parmi les frères ; Jérôme fit plus, et comme Sabinianus (c’était le nom du Romain) joignait à sa belle prestance une voix pleine et sonore, il l’attacha en qualité de lecteur à l’église de Bethléem.

Quoique le nouveau-venu se contînt habilement et affectât même certains semblans d’austérité, on devinait assez, à sa mine rubiconde et à ce reste d’élégance auquel il tenait beaucoup, qu’il n’était pas un saint ou qu’il ne l’avait pas toujours été. Sabinien en effet avait laissé à Rome une tout autre réputation. Longtemps il y avait fait le métier d’un homme à bonnes fortunes, en quête d’aventures éclatantes, et la dernière, qui avait causé son départ, avait aussi failli lui coûter la vie. Après beaucoup de victimes de ses galanteries, dont quelques-unes eurent un sort funeste, Sabinien avait jeté son dévolu sur la femme d’un général barbare, alors absent au-delà des Alpes pour le service de l’empire. Ce barbare avait son domicile à Rome, et suivant toute probabilité sa femme était Romaine ; lui, passait pour un homme brutal, jaloux, impitoyable dans ses vengeances. Quelque terreur qu’un pareil homme dût inspirer, la femme, emportée par sa passion, perdit bientôt toute retenue. Non contente des rendez-vous secrets qu’elle donnait à son amant dans sa maison de Rome, elle alla s’installer avec lui dans une villa qu’elle possédait à quelque distance des murs, et là ils vécurent maritalement, sans gêne, comme si l’époux n’eût jamais dû reparaître. Il reparut pourtant, appelé par le scandale public : ce fut « Annibal descendant des Alpes, » nous dit l’historien de cette aventure. La femme, surprise en flagrant délit, est saisie par le mari ; l’amant s’esquive par des souterrains qui débouchaient sur la campagne gagne Rome, se cache d’abord dans les rangs d’une troupe de voleurs samnites, puis profite d’une occasion pour atteindre la côte de Toscane. Il y loue un navire assez mal équipé et s’embarque par un temps très orageux ; mais la peur le talonnait, et ; il préférait alors toutes les tempêtes de la mer au plus calme rivage. Sauvé de ces deux dangers, il aborda on ne sait où, se rendit en Syrie, reçut le diaconat, courut quelques églises et fut admis enfin à Bethléem. Pendant qu’il fuyait ainsi aux extrémités de l’empire, sa malheureuse maîtresse était traînée par le barbare devant les juges comme coupable d’adultère. Les témoignages de son crime n’étaient que trop nombreux, les preuves que trop convaincantes, et elle subit le dernier supplice. Voilà ce qu’on ignorait à Bethléem, ce qu’avait ignoré l’évêque ordonnateur de ce faux diacre, et Sabinien se trouvait maintenant placé dans le voisinage de trois couvens de vierges, comme un loup en sentinelle près d’un bercail.

Il veilla d’abord sur lui-même, trompa les yeux les plus vigilans, puis, petit à petit, revint à ses anciennes habitudes. On le vit se parer avec plus de soin, étudier ses poses, étaler ses grâces avec complaisance. Son triomphe était au moment de l’évangile ou des leçons, quand, debout devant l’autel et tourné vers le peuple, il lisait les saintes Écritures de sa voix la plus accentuée. Ses yeux cherchaient ensuite à la dérobée l’effet qu’il avait pu produire sur le candide troupeau d’Eustochium. Il ne fut pas longtemps sans rencontrer des regards qui répondirent aux siens, et une intrigue amoureuse se noua dans la grotte bénie de Bethléem, à deux pas de la crèche du Sauveur. La femme séduite était une jeune Romaine qui avait reçu le voile dans la basilique de Saint-Pierre et renouvelé son vœu de virginité à Jérusalem dans celle de la Résurrection. Elle céda au charme qui environnait cet homme, et alors commença entre eux une correspondance qui ne fut qu’une suite de profanations. Le diacre cachait ses lettres dans un coin de l’église, près de l’autel ; la religieuse venait s’y agenouiller, ramassait le billet, le lisait, et renvoyait la réponse pendant la nuit au moyen d’une corde qu’elle faisait descendre de sa fenêtre. Les couvens d’Eustochium, ceints de hautes murailles comme des citadelles, n’avaient qu’une seule porte bien gardée ; mais les fenêtres qui donnaient sur la campagne n’étaient pas tellement élevées au-dessus du sol qu’on ne pût se voir et se parler du dehors ; il n’était même pas impossible de pénétrer à l’intérieur au moyen de longues échelles, les ouvertures offrant assez de largeur pour qu’une personne pût s’y glisser sans grande peine. La cellule de la jeune Romaine avait une de ces fenêtres ouvrant sur la plaine. Les deux amans s’y donnaient rendez-vous chaque nuit, et toutes les déclarations, tous les sermens furent échangés entre eux du haut en bas du mur ; toutefois Sabinien n’eut pas l’audace de tenter une escalade qui les eût perdus. Quand le jour commençait à poindre, ils se séparaient, et le diacre rentrait au monastère de Jérôme, pâle, défait, exténué de ses veilles, qu’on attribuait à des élans d’austérité ascétique. On supposait en effet qu’en proie à une sainte ferveur il allait passer tout ce temps en méditation près des grottes de la Nativité.

Survinrent les fêtes de Noël, qui fournirent aux deux coupables l’occasion de se rencontrer plus librement aux différens offices de la nuit. Des grottes de la Nativité on se rendait en pèlerinage à la tour des Bergers, distante de quelques milles de Bethléem : la religieuse et le diacre s’esquivèrent pendant le trajet et gagnèrent un lieu écarté où ils pouvaient converser sans témoin. Là Sabinien fit à sa maîtresse une solennelle promesse de mariage, et celle-ci, pour gage de sa foi, lui remit sa ceinture et ses cheveux. C’était l’usage en Orient que les filles consacrées à Dieu eussent la tête rasée au pied de l’autel le jour où elles prononçaient leurs vœux, et leur chevelure, déposée dans un lieu particulier du couvent, y restait. comme un signe de renoncement au monde et de servage perpétuel, sous la loi de l’époux divin. L’incestueuse fiancée de Sabinien avait dérobé la sienne pour la livrer à son amant : c’était la déclaration d’un divorce irrévocable avec Dieu. Le diacre, au comble de la joie, courut sur la côte se procurer un navire, loua une voiture pour le voyage de terre, et prépara les échelles à l’aide desquelles la jeune Romaine pourrait descendre de sa fenêtre. Cependant les allées et venues du moine avaient donné l’éveil, on l’épia, et tout fut découvert. La loi monastique armait les chefs des communautés d’un pouvoir absolu que la loi civile tolérait, et sans lequel leurs maisons eussent dégénéré en repaires de désordres ; c’était bien le cas ici d’en invoquer les rigueurs. La religieuse fut enfermée par un arrêt d’Eustochium, Sabinien s’attendait à une peine plus grave ; prosterné aux pieds de Jérôme, dont il embrassait les genoux, il demanda avec larmes merci pour sa vie et le temps de faire pénitence. Jérôme se laissa fléchir, et Sabinien, gardé à vue, paraissait touché d’un sincère repentir, lorsque, profitant d’un moment où la surveillance s’était relâchée, il s’enfuit du couvent.

Quelques mois plus tard, on apprenait que ce pécheur endurci non-seulement foulait aux pieds tout remords, mais ne gardait pas même une ombre de fidélité à la malheureuse qu’il avait séduite. Reprenant, en effet, le fil de ses aventures, Sabinien parcourait les villes de Syrie avec la même allure, les mêmes intrigues et au besoin les mêmes profanations qu’auparavant. Il poussa l’impudence jusqu’à venir à Jérusalem braver Jérôme aux portes de son monastère, l’insulter, le décrier et calomnier les couvens d’Eustochium pour mieux couvrir son sacrilège. Il reçut alors du solitaire une noble et éloquente lettre, empreinte de sa vive indignation, plus empreinte encore de sa pitié. Jérôme n’éclate pas uniquement en malédictions et en anathèmes ; ce qui semble l’émouvoir plus que toute chose dans la conduite de ce misérable, c’est son impénitence opiniâtre, c’est l’audace insensée avec laquelle il prend Dieu lui-même pour l’objet de ses bravades et se joue des peines éternelles. Pour tâcher d’éveiller en lui la conscience de son crime, il lui en étale énergiquement les profanations, il veut faire passer dans ce cœur pervers l’horreur dont lui-même est saisi. Il le supplie, il l’adjure enfin de ne point « mourir vivant, » et ses accens ont quelque chose de ceux de Jonas appelant Ninive à la pénitence. Quant aux calomnies répandues contre lui-même, aux injures qui frappaient ses pieuses amies, il croit punir assez le diffamateur en lui pardonnant.

« Toi aussi, lui dit-il, pardonne à ton âme, crois que le fils de Dieu doit être un jour ton juge, et pense à l’évêque qui t’a ordonné diacre, cet homme vénérable que tu as fait faillir en l’abusant. Tes crimes ne retomberont pas sur lui, pas plus que ses mérites ne te sauveront, car Dieu ne punit point le père pour le fils indigne ; mais plus celui qui t’a ordonné est digne de respect, plus tu es détestable de l’avoir trompé. Hélas ! nous sommes les derniers à connaître les maux de notre maison, les vices de nos enfans, l’inconduite de nos femmes ; nous les ignorons pendant que tout le voisinage en retentit ! Nul de nous ne savait donc en t’accueillant que tu étais affiché d’un bout à l’autre de l’Italie, et les gens de bien purent gémir à bon droit lorsque, placé près de l’autel de Dieu, tu fus chargé de faire entendre sa parole…

« Comment qualifier un crime devant lequel la débauche et l’adultère sont presque des actes innocens ? C’était dans la caverne du Christ, sous cette voûte où la vérité est sortie de la terre, que tu venais négocier un pacte d’infamie, et tu n’as pas craint que l’enfant fît entendre un vagissement au fond de sa crèche, que la vierge immaculée t’aperçût, que la mère du Sauveur te demandât avec surprise ce que tu venais faire en ce lieu sacré ! Quand tous les cœurs, toutes les pensées, toutes les oreilles, tous les yeux s’abîmaient dans la grande scène de notre salut, quand on entendait chanter les anges, quand les hymnes du ciel lui-même appelaient les pasteurs à la crèche, que l’étoile rutilante faisait halte au firmament, que les mages adoraient, qu’Hérode tremblait, que Jérusalem tout entière se tenait dans l’émotion et le trouble, tu profitais de l’entraînement de ces grands spectacles sur nos imaginations et nos cœurs pour te glisser honteusement dans la chambre de la vierge de pureté afin d’y séduire une vierge ! Ah ! l’épouvante arrête ma plume, mon corps et mon âme frémissent à la seule idée de reproduire les profanations de ton crime, même pour te sauver. L’église résonnait des veillées nocturnes du Christ, et l’esprit de Dieu éclatait en harmonies dans les différentes langues des nations ; toi, tu gagnais un coin obscur, tu déposais près de l’autel des lettres d’amour, la misérable femme courait s’y agenouiller, et tandis qu’elle lisait, tu avais repris ta place dans le chœur des moines, d’où vos impudiques regards se concertaient.

« Oh ! maudit soit le jour où, l’âme consternée, j’ai lu ces lettres que j’ai encore entre les mains ! maudits soient mes yeux qui les ont lues ! Que de fadeurs, que d’impuretés, que de transports de joie pour un crime ! Est-ce là le langage d’un diacre ? A quelle école l’as-tu appris, toi qui te prétendais un enfant de l’élise, élevé sur les degrés de l’autel ?… Eh bien ! je pleure, moi, de ce que tu ne pleures pas, je frémis de ce que tu ne te sens pas mort, de ce que, pareil au gladiateur qui prépare son dernier combat, tu t’ajustes pour tes funérailles. Comme le linge qui te couvre est fin ! Comme tes doigts étincellent du feu des anneaux ! La poudre donne à tes dents la blancheur de l’albâtre ; tes cheveux, déjà rares, sont ramenés artistement sur ton crâne, pour en déguiser la calvitie ; la senteur des parfums t’annonce au loin ; puis ce sont les bains, les épilatoires, les attitudes molles d’un amant de profession. Va !… tu t’es fait le visage d’une courtisane, et tu ne sais pas ce que c’est que rougir.

« Pourtant tu attaques, tu accuses, et quand je veux te sauver, tu me mords comme la vipère. Tu t’es fait un arc bandé contre moi pour me cribler de traits. Pourquoi donc déchirer un homme qui t’a donné des avis salutaires ? Je consens à être un scélérat, comme tu le publies partout ; fais donc pénitence avec moi. Je consens à être un pécheur ; expie donc comme moi tes péchés par des larmes. Penserais-tu par hasard que mes crimes deviendront pour toi des vertus ? Pleure : une larme tombée sur cette soie qui te couvre ne sera pas perdue. Quoique tu aies été blessé sur le chemin de Jérusalem, le Samaritain te mettra sur son cheval et te conduira dans l’hôtellerie. Fusses-tu mort et pourri dans le tombeau, la voix du Seigneur répondra à ton repentir, elle te dira : « Lazare, sors d’ici ! »

Je ne sais comment se termina cette déplorable aventure ; mais d’après le passé de Lazare on peut supposer qu’il ne sortit point du tombeau.


II

Les destinées fatales de Rome étaient enfin accomplies : la ville éternelle avait touché à son dernier jour, la ville déesse était profanée, la ville victorieuse du monde avait été saccagée et vaincue : trois jours et trois nuits durant, Alaric l’avait livrée à l’épée et aux flammes. Les calamités de ce long saccagement s’étaient appesanties comme à plaisir sur les amis de Jérôme, qui appartenaient aux rangs les plus élevés de la société romaine. On avait vu le palais du mont Aventin, son oratoire, ses cellules dorées, envahis par d’affreux barbares. La jeune Principia eût subi les derniers outrages sans le courage héroïque de Marcella ; Marcella elle-même avait été mise à la torture, flagellée, foulée aux pieds, pour livrer aux Goths ce qu’elle n’avait plus, des trésors dissipés depuis longtemps par les œuvres de la charité. Traînée dans une église qui servait à la fois d’hôpital et de refuge, elle expira quelques jours après. Pammachius aussi mourut, on ignore comment. Beaucoup d’autres avaient disparu, soit sous les débris de leurs maisons incendiées, soit sous le fer des Goths, soit par la fuite, et ceux qui fuyaient rencontraient au dehors la misère et la faim. Jérôme apprit tous ces malheurs ensemble par les premiers émigrés, toute correspondance ayant cessé entre Rome et les contrées de l’Orient. La nouvelle lui en parvint lorsqu’il rédigeait son commentaire d’Ézéchiel, et il s’arrêta frappé de stupeur, comme s’il ne l’eût jamais prévue, comme si lui-même, dans son commentaire de Daniel, n’avait pas signalé aux terreurs du monde ce colosse de l’empire qui n’avait plus que des pieds d’argile. La plume lui tomba des mains ; il resta morne et silencieux : « Je me tus, nous dit-il, car je sentis que c’était le temps des larmes. »

Sa consternation dura plusieurs jours, pendant lesquels il n’osa ni interroger, ni savoir davantage, heureux d’ignorer encore, et suspendu entre le désespoir et l’espérance. Enfin la triste certitude se fit ; ses amis n’étaient plus, l’éclatante lumière du monde venait de s’éteindre, la tête de l’empire romain était coupée, l’univers était enseveli dans une seule ville : il accumulait toutes ces métaphores pour se représenter à lui-même l’immensité du désastre. Son imagination allait aussi chercher dans les peintures poétiques du sac de Troie une idée des scènes affreuses dont Rome avait été le théâtre, et il répétait avec Virgile, son auteur favori : « Qui racontera les faits de cette nuit cruelle ? qui expliquera par la parole tant de funérailles ? qui pourra égaler les larmes à la douleur ? Une ville antique s’écroule après de longs siècles de domination, ses rues sont pavées de cadavres, ses maisons en regorgent ; partout la peur, partout l’image de la mort ! » Et quand il avait achevé ce tableau frappant des horreurs d’un siège, comme si la poésie latine n’eût pas suffi, comme si la voix du cygne de Mantoue n’avait pas assez de rudesse pour les sentimens qui l’oppressaient, il s’écriait avec Isaïe : « Moab a été prise la nuit, c’est la nuit que son rempart est tombé ; » puis il ajoutait avec le psalmiste : « O mon Dieu ! les nations ont envahi ton héritage ! »

C’étaient là pourtant des misères lointaines, des bruits de douleur qui retentissaient à l’âme sans frapper les sens ; il y en eut bientôt pour les oreilles et pour les yeux : des misères vivantes, tangibles et visibles. La fuite et l’exil, au milieu de ces événemens terribles, c’était la faim, la maladie, l’abandon, la mort sous d’autres faces. Les émigrés, quand ils pouvaient atteindre leur lieu de refuge, n’y apportaient que des cadavres ambulans. Une femme arrivée à Jérusalem avec une blessure au sein n’avait pas été pansée depuis son embarquement : quand on voulut défaire les linges, la plaie se rouvrit, le sang jaillit avec effort, la femme tomba morte : c’était une des plus grandes dames de Rome. La cupidité provinciale achevait sur les infortunés Romains ce qu’avait laissé à faire l’avidité des barbares. On les traitait comme les épaves d’un naufrage. S’ils possédaient quelque trésor, on le leur enlevait, les patrons de barque les dépouillaient, les gouverneurs romains les jetaient en prison comme des vagabonds pour toucher d’eux une rançon. Un de ces brigands publics, Héraclianus, préfet de Carthage, vendit des jeunes filles nobles à un trafiquant d’esclaves, son affidé, qui en garnit les marchés de la Mésopotamie et de la Perse. Ni le rang, ni l’illustration du nom ne protégeaient contre de telles infamies. Jérôme se chargea de dénoncer à l’indignation de l’univers ce monstre africain « près duquel, disait-il, Charybde et Scylla étaient des monstres démens ; » mais le châtiment fut tardif, et l’année suivante Héraclianus, enrichi de déprédations, levait fièrement le drapeau de la révolte contre l’empereur. La chute de Rome avait mis dans toutes les têtes une sorte de vertige et de délire. Il n’y avait plus de gouvernement, plus de justice, plus de pitié, et pour beaucoup d’hommes il n’y avait plus de Dieu. « Le monde croule, et notre tête ne sait pas s’incliner ! » s’écriait Jérôme avec terreur. « Assurément, disait-il encore, ce qui est ne doit périr, ce qui a grandi doit vieillir ; il n’y a pas œuvre créée que la rouille n’attaque ou que la vétusté ne consume ; mais Rome ! Qui aurait pu croire qu’élevée par ses victoires au-dessus de l’univers, elle pût tomber un jour et devenir pour ses peuples tout à la fois une mère et un tombeau ? Les filles de cette cité reine errent maintenant de plage en plage, en Afrique, en Égypte, en Orient ; ses matrones sont devenues servantes. Ses personnages les plus illustres demandent du pain à la porte de Bethléem, et comme nous ne pouvons en donner à tous, nous leur donnons au moins des larmes, nous pleurons ensemble. Vainement j’essaie de me dérober au spectacle de tant de souffrances, en reprenant mon travail commencé ; je suis incapable d’étude. Je sens trop que c’est en œuvres et non en paroles qu’il faut traduire aujourd’hui les préceptes de l’Écriture : faire les choses saintes et non les dire ! »

L’année 414 vit arriver dans Ælia. Capitolina, amenés par le courant des émigrations successives, trois personnages dont nous avons déjà parlé et qu’un de nos récits précédens avait laissés en Afrique : Pinianus, Mélanie la jeune, sa femme, et Albine, sa mère. Après bien des traverses, bien des aventures étranges, ils venaient chercher le calme au mont des Oliviers, près du tombeau de l’aïeule, aussi pauvres que l’inflexible prophétesse avait jamais pu le souhaiter, mais non pourtant désunis. Ces aventures, dont j’ai déjà dit quelques mots [2], ont un caractère si particulier, elles peignent si bien une des faces de l’église chrétienne au Ve siècle, que je n’hésite pas à les reprendre ici avec détail, comme un des documens les plus originaux et les plus intéressans de l’histoire de ce temps si mal connu.

Nos lecteurs se rappellent comment Pinianus, sa femme et sa mère, après avoir vendu les propriétés qu’ils possédaient à Rome et autour de Rome, avaient suivi Mélanie, leur aïeule, en Sicile, puis en Afrique, où ils avaient encore de grands biens, restes probables des antiques spoliations de la république ou de la libéralité des Césars, et comment, dans sa colère contre les deux époux, la vieille millénaire, secouant la poudre de ses pieds, était retournée à Jérusalem. Ruffin son ami mourut peu de temps après en Sicile, où il fut enterré. « Le scorpion dort sous l’Etna entre Encelade et Porphyre, » disait à ce propos Jérôme, qui garda toujours sa rancune contre cet ami, devenu un si cruel ennemi. Demeurés seuls en Afrique, Albine et ses enfans allèrent se fixer à Tagaste, près de l’évêque Alypius, qu’ils avaient connu en Italie. Là, Pinianus et sa femme, nourrissant un mutuel amour sous un lien fraternel, menaient en commun une vie charitable et pieuse, heureux de n’avoir qu’un cœur, qu’un intérêt sur la terre, qu’une pensée au ciel. Le sage Alypius, qui désapprouvait au fond de son âme le rigorisme outré de l’aïeule, s’abstenait d’alarmer en rien la quiétude des deux époux et son pays n’y perdit rien. Mélanie la jeune, à qui Tagaste avait su plaire, s’y répandit en libéralités sur les pauvres, sur le clergé, sur les couvens : elle bâtit un monastère pour quatre-vingts moines et un autre pour cent vingt vierges, et la basilique resplendissait des riches ornemens dont elle et son mari la dotaient chaque jour. Ils vivaient là depuis quelques mois sans avoir encore reçu la visite d’Augustin, que retenaient à Hippone des affaires importantes ; ils résolurent donc de l’aller chercher eux-mêmes. Pinianus et Mélanie partirent sous la conduite d’Alypius ; Albine, probablement malade, ne quitta point Tagaste. Arrivés à Hippone, ils s’installèrent dans une maison où, suivant toute apparence, Alypius avait coutume de descendre, et bientôt entre les deux époux et Augustin la connaissance fut complète. Rien n’était plus édifiant que la manière de vivre de ces étrangers au sein de la petite ville de pêcheurs et de grossiers matelots dont Augustin était le pasteur. Suivant leur habitude, ils faisaient beaucoup de bien autour d’eux, et quand ils n’étaient pas aux côtés de leur nouvel ami, dans l’admiration de sa parole entraînante et sublime, on les trouvait à la basilique. Cette douce piété faillit pourtant leur coûter cher ; elle inspira à des esprits cupides l’idée d’un complot sans nom, dont la réussite eût été la fin de leur bonheur.

La simonie, ainsi qu’on l’a vu plus d’une fois dans le cours de nos récits, était alors la plaie de l’église ; tout s’y achetait, tout s’y vendait : la papauté s’enlevait à prix d’argent, quand on ne l’arrachait pas par les armes ; plus d’un épiscopat fut mis à l’encan, et les grades inférieurs du sacerdoce donnaient lieu aux mêmes calculs de corruption. Électeurs et élus n’avaient d’ailleurs rien à se reprocher ; les pratiques simoniaques étaient mutuelles, et le peuple les exerçait avec non moins d’âpreté que les candidats ambitieux. L’usage voulant que les personnes agrégées à un corps ecclésiastique soit comme évêques, soit comme simples prêtres, fissent don de leur fortune à la corporation au détriment de leur famille, on était à l’affût des gens riches, on les attirait, on leur tendait des pièges, on les violentait parfois, et telle élection qui paraissait de loin une illumination spontanée de l’esprit divin n’était souvent au fond qu’un ténébreux calcul de Satan. Il faut ajouter que les biens des corporations étaient mis au pillage par les clercs. Quand l’évêque n’avait pas la main ferme, ceux-ci les appliquaient sans scrupule à leur profit, et ces biens servant également à l’entretien des clercs et aux aumônes distribuées par les diacres, le bas peuple se trouvait d’accord avec le clergé et les moines dans le désir de les voir incessamment s’accroître. De là des coalitions, des complots d’une immoralité souvent révoltante, comme celui qui s’ourdissait alors dans l’église d’Hippone contre les hôtes de l’évêque, mais en dehors de lui, quoique non entièrement à son insu.

Un jour qu’une solennité religieuse réunissait les fidèles dans la basilique, Pinianus et Mélanie étant présens, ainsi qu’Alypius, et Augustin siégeant sur son trône épiscopal, dans le fond de l’abside, au moment où les catéchumènes allaient se retirer suivant la règle, le peuple les arrêta, et des voix nombreuses crièrent de divers côtés : « Pinianus prêtre ! Nous voulons Pinianus pour prêtre ! qu’il soit ordonné sur-le-champ ! » Augustin descendit de son siège à ces clameurs, traversa lentement le sanctuaire, et, s’approchant de la barre qui séparait le chœur des nefs, fit signe au peuple qu’il voulait parler. « J’ai promis à Pinianus, dit-il, de ne le point ordonner contre sa volonté ; si en dépit de mon serment vous prétendiez m’y contraindre, je vous atteste que je suis prêt à déposer devant vous mes fonctions épiscopales. » Après ces paroles prononcées au milieu d’un profond silence, mais suivies aussitôt de cris de désapprobation, Augustin reprit le chemin de l’abside et remonta les degrés de l’estrade, non sans de vives appréhensions sur ce qui se préparait, car il connaissait son troupeau, et, de vagues rumeurs d’un complot lui ayant été apportées depuis quelques jours, il avait fait à Pinianus la promesse qu’il venait de déclarer. En effet le tumulte qui éclata bientôt dans la basilique ne peut se comparer qu’à la mêlée d’une bataille. C’étaient de toutes parts des vociférations assourdissantes : des hommes furieux s’agitaient avec des gestes de menace, apostrophant Pinianus et Alypius, qui par prudence firent retraite entraînant Mélanie à leur suite jusque dans l’abside, à peu de distance d’Augustin.

Une masse compacte de peuple pressée autour du chœur finit par faire irruption à l’intérieur ; la barre fut franchie, et une foule de laïques, mêlés aux clercs et aux moines, vint assiéger pour ainsi dire Augustin sur son trône. Il s’établit alors un colloque très animé entre ces gens et lui. « Évêque, lui disaient-ils, si tu ne veux pas ordonner Pinianus, nous avons ici d’autres évêques qui l’ordonneront, car le peuple le veut. — Jamais, répliquait Augustin avec force, je ne souffrirai qu’un évêque étranger fasse dans mon église une ordination à laquelle je n’aurais pas consenti. » Pendant que cette discussion se passait autour du siège épiscopal, d’autres groupes avaient enveloppé Pinianus, Mélanie et l’évêque Alypius, leur ami. Là, l’attitude était plus effrayante encore : on menaçait Alypius de le tuer, comme voulant confisquer cette proie au profit de Tagaste, on injuriait grossièrement Pinianus, on lui faisait entendre qu’il courait les plus grands dangers, s’il ne s’engageait par serment à ne point quitter Hippone. Mélanie, exaltée par l’indignation, soutenait le courage de son mari ; cependant Pinianus faiblit. Parmi ceux qui le pressaient le plus vivement de consentir, on remarquait un moine nommé Timasius, du couvent d’Augustin, et des ecclésiastiques élevés en grade dans son église, entre autres le prêtre Barnabé, prévôt de la maison épiscopale. Augustin, qui voyait de loin cette scène, put craindre pour la vie de ses botes, car sous le feu des passions africaines, et avec cette brutale population d’Hippone, tout attentat devenait possible. Il descendit précipitamment de son siège, et courait leur porter secours, quand le moine Timasius, porteur d’une prétendue proposition de Pinianus, écrite à l’instant même, l’arrêta au passage. Par cette proposition, le Romain s’engageait à fixer son domicile à Hippone, sauf le cas de nécessité ; à cette condition, à cette autre encore qu’il n’accepterait le sacerdoce nulle part ailleurs, il demandait qu’on ne le forçât point d’être prêtre.

Augustin prit les tablettes des mains de Timasius et remonta sur son siège pour examiner ce qu’elles contenaient, puis il fit signe à ses amis d’approcher, afin de discuter ensemble la proposition ; mais le courageux Alypius s’y refusa absolument, disant qu’il ne voulait pas tremper dans de telles violences, même par un conseil. Augustin trouva que l’exception du cas de nécessité ne serait pas admise par le peuple : elle était trop générale, trop vague, disait-il, et pourrait ressembler à une réserve calculée pour éluder l’obligation du domicile. Quelqu’un émit l’idée qu’on spécifiât le cas de guerre et celui de maladie contagieuse. Ici Mélanie, tout irritée qu’elle était, s’écria par un élan sublime : « Je repousse cette réserve qui serait une lâcheté ; si la peste éclatait dans cette ville, notre devoir serait d’y rester. » On écarta donc la clause de contagion ; quant au cas de guerre, Augustin expliqua qu’il était inutile de le prévoir, attendu que, s’il y avait guerre, tout le monde partirait, et qu’Hippone n’ayant plus d’habitans, Pinianus ne serait plus forcé d’y demeurer. A mesure que la discussion se prolongeait, on ajoutait ou on effaçait sur les tablettes, et enfin la promesse se trouva réduite à un engagement pur et simple de demeurer à Hippone et de n’accepter nulle part ailleurs le sacerdoce. On présenta ensuite l’écrit à la signature de Pinianus, qui le souscrivit de son nom ; les assistans crièrent alors d’une voix unanime qu’il fallait que l’évêque signât, qu’il devait se porter garant de l’engagement contracté devant lui. L’évêque prit les tablettes et le style, et se mit en devoir de signer ; mais à cet instant Mélanie fit un pas vers lui, et lui saisissant le bras, « très saint père, dit-elle avec résolution, tu ne signeras pas cela, tu ne confirmeras pas l’emprisonnement de tes hôtes. » Augustin, interdit, laissa tomber le style et n’acheva pas les lettres de son nom, qu’il avait commencé de tracer. Toutefois un diacre, s’emparant de l’écrit, courut le lire au peuple, mais le peuple ne se montra point satisfait ; il voulut que Pinianus vînt lui-même à la barre du chœur renouveler de vive voix sa déclaration devant l’assemblée. Le malheureux était plus mort que vif, cette longue scène l’avait tué. Il refusa de paraître sans l’évêque, et on le soutint pour le conduire jusqu’à la clôture du chœur. Quand il eut fini de lire cet engagement forcé, la foule s’écria : « Dieu soit béni ! » puis on le traîna pâle et défaillant jusqu’à sa maison. Mélanie conservait plus de fermeté. Alypius s’était échappé avant la fin du tumulte, redoutant quelque insulte grave ou pis encore, et on le sut bientôt sur le chemin de Tagaste. Quant à Augustin, il alla se confiner chez lui, le cœur rempli d’angoisses et peut-être de remords.

Augustin avait été bien faible. L’évêque qui devait déployer plus tard un si ferme courage en face des Vandales n’avait montré devant son clergé et son grossier troupeau d’Hippone qu’incertitude et pusillanimité. Les conséquences de cette faiblesse apparurent bientôt et enveloppèrent comme d’un réseau de douleurs celui qui avait abandonné à d’indignes violences des amis et des hôtes. Le lendemain ou le surlendemain de la scène de l’église, Pinianus sortit d’Hippone, soit qu’il voulût éprouver jusqu’à quel point il était libre, soit qu’il eût réellement des affaires au dehors. A peine le bruit de son absence se fut-il répandu qu’une foule insolente se porta sur la maison d’Augustin, réclamant à grands cris le prisonnier : Pinianus était devenu serf public. Augustin se crut obligé de lui écrire comme s’il eût été son geôlier ; il lui rappela et les obligations d’une promesse solennelle et la parole épiscopale engagée. C’en était trop pour ses malheureux amis. Alypius, le premier, éclata en reproches. « Pinianus, lui écrivit-il, est libre, et son serment extorqué ne le lie pas, les circonstances qui le lui ont arraché et que tu connais ont frappé l’engagement de nullité. Et d’ailleurs, en admettant qu’il ait sciemment promis de demeurer à Hippone, il a eu l’intention de le faire dans la condition de tous les citoyens de la ville qui peuvent rester ou sortir à volonté. Ce n’est pas un domicile qu’on exige maintenant de lui, c’est l’esclavage, c’est la prison pour le mieux dépouiller. » A cette énergique défense de Pinianus, il ajoutait ses propres griefs. — « Lui, Alypius, évêque, avait été outragé, menacé, presque frappé dans l’église, sous les yeux de l’évêque son ami, et c’étaient des prêtres de cet évêque, c’étaient les dignitaires de sa maison, c’étaient ses moines qui se faisaient les instigateurs de violences telles qu’on avait pu craindre un meurtre, » et il demandait compte à Augustin du silence qu’il avait gardé devant ces infamies, silence qui encourageait les malfaiteurs.

Alypius s’arrêtait là, il n’accusait l’évêque que de faiblesse ; Albine, avec l’emportement d’une femme, l’accusa de complicité. Elle lui écrivit de Tagaste une lettre que nous ne connaissons que par la réponse d’Augustin, et où elle qualifiait la conduite des prêtres et des moines d’Hippone comme celle de voleurs de grand chemin qui guettent un étranger sur la route ou l’attirent dans un piège pour le piller. « Ce qu’on veut dans ton église, lui disait-elle avec hardiesse, ce n’est pas un prêtre, c’est de l’argent. On enlève un mari à sa femme, un fils à sa mère, et on le retient en otage jusqu’à ce que dans une nouvelle occasion et par de nouveaux sévices on lui arrache la dernière concession ; puis on le relâchera quand on aura distribué ses dépouilles. » — « L’habitation de ta ville, disait-elle encore, n’est point pour Pinianus un domicile de cité : c’est un exil, une relégation, un lieu de déportation. Et l’évêque, qu’a-t-il fait pour empêcher une violation aussi sacrilège de la liberté dans son sanctuaire ? A-t-il protesté ? Non. A-t-il essayé de couvrir de sa protection épiscopale et de l’autorité de son caractère l’hôte qui était venu de loin pour l’admirer et l’aimer ? Non. Il l’a livré à ses persécuteurs ; il n’a pas rougi de garantir lui-même le pacte de sa servitude. » Cette mère offensée ne recula pas devant une imputation plus cruelle, et l’évêque eut à défendre vis-à-vis d’elle son désintéressement et sa probité.

Les réponses d’Augustin (nous les avons encore) dénotent un manifeste embarras. Le rigide philosophe s’abstient de parler des circonstances qui caractérisaient l’engagement de Pinianus pour se retrancher dans le fort inexpugnable de la morale absolue. Il n’admet aucune atténuation, aucune exception dans le serment. — Lorsqu’on a fait une promesse, il faut la tenir : violer son serment est un crime, vouloir l’interpréter un autre crime, et soutenir que Pinianus était ignorant de ce qu’il promettait, c’est mal justifier un manquement de foi. La proposition venait de lui ; il avait discuté, corrigé, signé la formule d’engagement : que demanderait-on ; de plus pour établir un devoir de conscience ? Alypius, de son côté, supposait à tort que le clergé, les moines, le peuple d’Hippone, eussent eu l’intention de l’outrager : rien n’était moins vraisemblable, car ils respectaient tous en lui un évêque et l’ami de leur évêque. — A l’appui de son opinion sur l’inviolabilité du serment, Augustin citait des exemples tirés de l’histoire et le respect des vieux Romains pour la parole jurée ; Régulus n’était-il pas retourné mourir à Carthage plutôt que de faillir à la sienne ? C’était bien gros pour la question, on l’avouera. — Quant aux reproches poignans d’Albine, la lettre les repoussait avec plus de douceur. « Comment, disait Augustin, c’est un décret d’exil que j’ai signé contre ton fils ! c’est une relégation, un bannissement que d’habiter la même ville que moi, une ville dont le peuple admirateur des vertus et de la piété voulait s’attacher ce jeune homme par le sacerdoce, car c’est le calomnier que de lui prêter, comme tu le fais, un calcul intéressé ! Dans Pinianus, il a voulu un prêtre, non de l’argent. Pour moi, qu’offensent des soupçons de ce genre, si j’en croyais mes scrupules, j’abandonnerais entièrement l’administration des biens de mon église. » Et en effet, dans une autre circonstance, il supplia, mais vainement, le clergé et le peuple de l’en décharger. Revenant sur l’obligation intervenue entre Pinianus et la ville, il disait à cette mère au désespoir : « Je connais trop ton fils, je ne crains pas qu’une telle âme inspirée par la crainte de Dieu fasse jamais autre chose que ce que l’excellence de la sainteté conseille. Quand tu avances que j’aurais dû l’empêcher de jurer, je ne puis partager ton avis. Je n’ai point pensé qu’il fût de mon devoir, au milieu du tumulte qui nous environnait, de laisser renverser l’église dont je suis le gardien plutôt que d’accepter l’offre d’un honnête homme tel que lui.

Le sort en était jeté, et grâce aux mœurs du temps les deux infortunés Romains restaient prisonniers d’une populace ignoble et sauvage, sous la foi d’un ami et d’un hôte. Qui le croirait ? cette liberté qu’un respectable évêque leur refusait, Héraclianus, le féroce tyran, la leur rendit. Ce monstre africain, « moins clément que Charybde et Scylla, » suivant le mot de Jérôme, ayant levé en 413 le drapeau de la révolte contre l’empereur Honorius, et l’argent lui manquant pour soutenir sa rébellion, fit main basse sur les biens de tous les Romains qui se trouvaient en Afrique : ceux de Pinianus et de Mélanie ne furent pas épargnés. La cause cessant, la persécution cessa, et les habitans d’Hippone les laissèrent partir. Heureux d’en être quittes, même au prix de leur ruine, les deux époux et leur mère se réfugièrent en Égypte, où ils parcoururent avec un pieux recueillement les solitudes de la Thébaïde et de Nitrie. Cette patrie du monachisme exerçait sur les âmes tendres et contemplatives je ne sais quel attrait austère, on y respirait je ne sais quel air enivrant pour les imaginations mystiques ; mais le premier pas sur la pente de l’ascétisme est un pas fatal qui vous entraîne sans qu’on puisse désormais s’arrêter. Pinianus et Mélanie se dirent que là était l’idéal du bonheur, avec celui de la perfection, et à force de chercher le bonheur hors d’eux-mêmes ils oublièrent un peu leur amour. Lorsqu’ils arrivèrent à Jérusalem, bien des changemens s’étaient acccomplis déjà dans leur âme, qu’une séparation volontaire n’effrayait plus autant : la vieille prophétesse dut tressaillir de joie au fond de son tombeau.


III

Parmi ces épaves du naufrage de Rome, la mer amena sur la plage de Palestine un hérésiarque dont la doctrine était destinée à remuer longtemps et profondément la chrétienté, Pélage, l’apôtre du libre arbitre et de l’indépendance humaine en face de Dieu. Il vint s’établir à Jérusalem, où il donna ses premiers enseignemens publics vers l’année 412 ou 413. On eût dit que toutes les nouveautés chrétiennes dans ce temps d’universelle discussion avaient besoin de s’essayer près du tombeau du Christ pour en redescendre avec plus d’autorité sur le monde.

Le vrai nom de Pélage ou Pélagius était Morgan, mot qui dans les idiomes celtiques signifie homme de mer, et dont le premier n’était que la traduction latine ou grecque. Pélage en effet était Hibernien. Il avait pris naissance dans la verte Erin, parmi les tribus barbares des Scots, ces sauvages tatoués qui désolaient par leur piraterie les cités romaines de l’île de Bretagne et la côte gauloise située à l’opposite. Le Scot passait pour anthropophage, et Jérôme, pendant son séjour à Trêves, avait vu les soldats auxiliaires recrutés chez ce peuple couper les mamelles des femmes et les parties charnues des hommes pour s’en faire un affreux régal. Cependant le christianisme avait trouvé chez de si grossiers barbares des cœurs dignes de le sentir, et la philosophie, des intelligences faites pour elle. Il se formait en Hibernie, sous la discipline monastique, un institut chrétien, qui devint plus tard une des grandes écoles de la chrétienté : Pélage en sortait. La tradition bretonne porte qu’il avait été abbé du monastère de Bangor ; mais cette tradition serait-elle fausse, Morgan n’en puisa pas moins sur les bancs des gymnases britanniques les germes de ce savoir prodigieux qu’il développa en Gaule et en Italie. Lorsqu’il parut dans les cercles chrétiens de Rome, on put reconnaître en lui de prime abord le philosophe hardi et subtil autant que le théologien consommé, maniant merveilleusement la dialectique et armé de toutes ses ruses. Aventureux dans l’attaque, habile à faire retraite devant un ennemi plus fort, il se rendait pour ainsi dire insaisissable. Son langage était persuasif, quoique incorrect, et son style, tout en manquant d’élégance, entraînait par l’enchaînement logique des idées et par une argumentation grave et simple. Bien qu’il sût le latin à fond et qu’il s’exprimât en grec avec facilité, l’éducation littéraire lui faisait évidemment défaut. En dépit de ces côtés faibles, les adversaires de Pélage s’inclinaient devant son génie. Ce génie toutefois était enveloppé d’une grossière charpente d’os et de chair qui faisait du moine hibernien un personnage tout à fait difforme, un Goliath, comme disaient les uns, un cyclope, comme disaient les autres, car il avait perdu un œil, et par-dessus tout cela il était eunuque de naissance. La polémique chrétienne, qui n’était pas toujours polie, prétendait reconnaître dans cette espèce de monstre le vrai Scot repu de bouillie d’avoine et engraissé de l’odieuse cuisine de son pays. Ce cyclope pourtant savait plaire, des matrones l’accompagnaient dans ses prédications, et le charme de sa parole, l’aménité de son commerce surmontaient le ridicule que la nature avait semé à pleines mains sur sa personne. Venu à Rome vers l’année 405, il y avait implanté avec prudence et par des enseignemens cachés les principes de la doctrine fameuse qui de son nom s’appelle encore aujourd’hui le péiagianisme.

C’est une nécessité pour les religions fondées sur la spiritualité de Dieu et l’immortalité de l’âme humaine que tous les grands problèmes de la métaphysique et de la morale comparaissent successivement devant elles afin de s’y faire discuter et juger, et d’y recevoir après examen une solution conforme à leurs dogmes. Le philosophe hibernien s’était adressé de prime saut au problème le plus ardu, le plus effrayant de tous ceux qui touchent à la destinée humaine, le problème du libre arbitre en face de Dieu. — D’où vient le mal sur la terre ? L’homme, qui peut le mal, ne peut-il pas aussi le bien, et s’il est libre de se perdre, manque-t-il de puissance pour se sauver ? L’Être créateur, essentiellement bon et juste, n’a-t-il donné à l’homme l’instinct de la perfection morale qu’en lui défendant d’y atteindre, tandis que l’abîme du mal reste béant devant ses pas ? En un mot, l’âme, qui se sent libre, ne l’est-elle que de faire le mal, qui la rend indigne de Dieu ? Et si, grâce à la justice divine, il n’en peut être ainsi, quel besoin avons-nous de l’assistance d’en haut pour être vertueux et sauvés ? — Telles sont les questions formidables que Pélage vint jeter au sein du christianisme et qu’il résolvait par l’affirmative : « oui, l’homme est libre ; il dépend de lui et de lui seul d’être méchant ou bon, dégradé ou parfait ; sa damnation et son salut sont également dans ses mains. »

On voit d’un coup d’œil quel trouble de pareilles propositions apportaient dans les dogmes chrétiens, quel ébranlement elles causaient dans l’édifice entier d’une religion fondée sur le péché originel et la nécessité d’une rédemption. « La rédemption ! disait Pélage, elle n’a été que pour les faibles, les forts n’en avaient pas besoin. Quant au péché originel, la foi, non plus que le raisonnement, ne saurait l’admettre : le baptême efface chez les hommes la tache du péché, lorsque les hommes l’ont commis ; mais chez les enfans et chez les justes, qui sont innocens, que viendrait-il effacer ? Rien assurément, et il n’est dans ce cas qu’une sanctification salutaire au nom du Christ. » La prescience de Dieu disparaissait aussi dans le système de Pélage devant la volonté de l’homme, libre d’agir et assez puissant pour marcher à son gré où cette volonté le guidait. — « Avec un ferme propos vers le bien, disait-il, on n’avait besoin ni de la grâce, ni de l’assistance d’en haut : on devenait parfait parce qu’on voulait l’être. Il y avait eu des hommes parfaits sous la loi de Moïse, il y avait eu des justes même en dehors de cette loi et dans les ténèbres de l’idolâtrie. Plus de cérémonies donc, plus d’expiations, plus de prière pour les forts ! tout cela était le lot des faibles ou le rachat d’une ignominieuse lâcheté. »

Cette doctrine superbe, qui faisait l’homme indépendant de Dieu, ou pour mieux dire l’égal de Dieu, et ravalait le sang du Christ jusqu’à en borner les mérites à la rançon des vicieux et des lâches, cette doctrine anti-chrétienne, qui, passant le niveau sur toutes les religions, décernait le salut éternel aux païens et aux Juifs, resta longtemps secrète parmi les adeptes de Pélage, celui-ci ne la dévoilant que par parties avec des réticences, des déguisemens, des désaveux au besoin ; mais pendant qu’il y mettait cette réserve nécessaire, deux de ses disciples, intrépides pionniers du libre arbitre, marchaient de plus en plus loin dans le développement de sa pensée. Le premier, appelé Célestius, alla s’établir en Sicile, d’où il fit rayonner son enseignement sur toute la côte occidentale d’Afrique ; le second, appelé Julianus, se chargea du nord de l’Italie et des Gaules. Célestius, alors diacre et plus tard prêtre, possédait l’instruction littéraire et l’éloquence qui manquaient à Pélage : on lui attribuait les œuvres du maître, quand elles se signalaient par quelque éclat de style. Julianus, fils d’un évêque, évêque lui-même pendant plusieurs années, avait suivi autrefois les leçons d’Augustin, où il avait puisé quelques-unes de ses grandes qualités ; aussi l’évêque d’Hippone, devenu l’adversaire des Pélagiens, trouva-t-il dans ce fils de son école un de ses rudes et plus redoutables jouteurs. Ainsi organisé sur toute la ligne, depuis l’île de Bretagne jusqu’à l’Italie, et depuis les Alpes jusqu’à l’Atlas, le pélagianisme battait en brèche l’église occidentale tout entière.

Pélage commençait à fonder dans la haute société romaine une petite église que Rufin encourageait de ses éloges, et à laquelle l’orgueilleuse Mélanie s’était affiliée, quand l’approche d’Alaric l’obligea de fuir. Il se rendit de Rome en Afrique, où sa doctrine, accueillie d’abord avec faveur, même parmi les catholiques, se trouva compromise un beau jour par les témérités de Célestius. Pendant ce voyage, l’hérésiarque sut charmer Augustin, qui lui donna un instant son amitié ; puis, obligé de désavouer le disciple, qui s’élançait trop hardiment vers les dernières conséquences de leur système, et effrayé de la prochaine convocation d’un concile à Carthage, où Célestius était cité, il partit pour Jérusalem, laissant après lui l’Occident pour longtemps troublé. L’attrait qu’il avait exercé sur l’évêque d’Hippone, le solitaire de Bethléem le ressentit à son tour. Il reçut Pélage dans son intimité, et fut longtemps à découvrir le venin caché sous des opinions présentées avec un art infini. Fort de l’apparente approbation de Jérôme, le moine hibernien se mit à endoctriner les fidèles et les prêtres de Jérusalem, y compris leur évêque, ce même Jean dont nous avons parlé dans les récits précédens, et qui montra encore cette fois la même ignorance et la même présomption que jadis. Jean tomba dans une profonde admiration du nouveau docteur et ne parla plus que de libre arbitre, ce qui encouragea Pélage à sortir de sa réserve. Les propositions qu’il émettait avec une assurance de plus en plus grande, rapportées, à Bethléem par la voix publique, étonnèrent d’abord Jérôme, puis l’éclairèrent, et de son regard d’aigle il sonda le but lointain de ces opinions qu’on lui avait si soigneusement voilées.

Des doutes pareils se faisant jour dans beaucoup d’esprits, plusieurs prêtres le supplièrent de s’expliquer hautement, lui en qui on aimait à voir l’oracle de l’orthodoxie. Il se fit longtemps prier par désir ou besoin de repos et finit par composer contre la nouvelle doctrine un traité sous le titre de Lettre à Ctésiphon. Nul de ses livres peut-être ne révèle mieux la merveilleuse acuité de son esprit. Il n’avait, pour asseoir son jugement sur un homme tel que Pélage, que les vagues données qu’il avait pu tirer soit de la rumeur publique, soit des rapports de quelques amis, soit des conversations habilement calculées de ce moine lui-même : des prédications hardies de Célestius, ou des écrits pélagiens qui commençaient à se répandre en Occident, Jérôme ne savait rien ; il ne savait rien non plus des discussions ou des décrets du concile de Carthage. En un mot, les élémens de la question telle qu’elle se débattait en Occident lui étaient complètement inconnus ; il les devina à l’aide du peu qu’il savait. Quelques propositions de Pélage, enveloppées d’ambages et de mystères, lui servirent à reconstruire le pélagianisme tout entier, à signaler ses dangers pour la foi, à fournir des armes contre lui. Dans une question philosophique autant que religieuse, il se borna au côté religieux. G’est en vue du dogme chrétien, au nom du symbole de l’église, les Écritures et les ouvrages des pères à la main, qu’il réfute la doctrine du libre arbitre indéfini, plutôt que par la démonstration philosophique, en cela fidèle à sa méthode, qui était de défendre la religion par les Écritures sans risquer de l’égarer à sa suite dans le labyrinthe des systèmes humains. Il fait lui-même cette déclaration dans sa lettre. « J’ai écrit plusieurs petits ouvrages depuis ma jeunesse jusqu’à l’âge où je suis, et j’ai toujours pris à tâche de ne rien affirmer que ce que j’avais appris dans les enseignemens de l’église, suivant plutôt la simplicité des apôtres que les raisonnemens des philosophes. » On retrouve ici la différence de point de vue chrétien et de méthode que nous avions déjà signalée entre Augustin et lui : Augustin partait de la philosophie pour démontrer la religion ; Jérôme croyait que la religion suffisait à sa propre vérité.

La lettre à Ctésiphon fit alors grand bruit, et elle est restée célèbre dans les annales du pélagianisme, soit en Orient soit en Occident. Encouragé par le succès, Jérôme commença des dialogues à la manière de Cicéron, où Pélage et lui, sous des noms empruntés, dissertaient de la nature de l’âme et des limites du libre arbitre, toujours sur le terrain chrétien. Une partie de ces dialogues était achevée déjà lorsque la question du pélagianisme oriental entra dans une nouvelle phase par l’arrivée d’un ami d’Augustin à Bethléem.

Cet ami était un prêtre espagnol nommé Paulus Orosius, qui, des dernières provinces de son pays et « des rivages de l’Océan, » ainsi qu’on disait avec emphase, était allé en Afrique dans la seule intention de voir le grand évêque d’Hippone, comme un de ses compatriotes avait jadis traversé les Alpes pour voir à Padoue le grand historien Tite-Live. Le goût de l’étude et le besoin d’admirer avaient ainsi changé de camp ; on les trouvait maintenant sous le drapeau chrétien, tandis que le paganisme s’éteignait, avec les dernières étincelles de sa gloire, dans le cœur même de ses fidèles. Orose était jeune, passionné pour la science, plus passionné pour les intérêts de la foi qu’il professait. Augustin le retint près de lui une année entière et l’enrôla pour cette sorte d’encyclopédie chrétienne dont il traçait alors le plan dans la Cité de Dieu, et qui avait pour objet la démonstration philosophique et historique de cette thèse, que les lumières, la vraie science, le vrai bonheur des peuples étaient inséparables du vrai christianisme, hors duquel il n’y avait eu pour le genre humain que mensonges, ténèbres et malheur. Il chargea le prêtre espagnol de la partie qui regardait les faits du passé. Sous son inspiration, celui-ci composa en sept livres une histoire du monde qui depuis a servi de type à toutes les histoires chrétiennes, et dont l’idée s’est reproduite de siècle en siècle jusque dans le chef-d’œuvre de Bossuet. Au bout de l’année, Augustin engagea son élève à se rendre en Palestine pour y conférer avec Jérôme, « qui savait, disait-il, tout ce qu’ils ignoraient, » et il lui remit pour le solitaire une lettre à la fois tendre et modeste destinée à dissiper les derniers nuages de leurs anciennes dissensions, s’il en survivait encore. L’Espagnol apportait avec lui un catalogue de questions de toute nature sur lesquelles Augustin voulait consulter l’oracle : une d’elles concernait la nature de l’âme d’après les dogmes chrétiens. Orose fut reçu à bras ouverts dans le couvent de Bethléem et traité par Jérôme moins comme un hôte que comme un fils.

Par une prédestination singulière, Orose arrivait en Palestine au milieu des mêmes querelles théologiques qu’il venait de quitter en Afrique : nul mieux que lui ne pouvait donc renseigner Jérôme sur la vraie doctrine de Pélage et sur le jugement qu’on en portait au-delà des mers, car l’évêque d’Hippone, à la sollicitation des églises-africaines, avait pris en main la réfutation de ce sectaire et de ses adhérens. Orose fit connaître à Jérôme les actes du concile de Carthage, où Pélage avait été condamné dans la personne de son lieutenant Célestius ; il lui fit connaître aussi les moyens d’attaque d’Augustin, soit dans ses sermons, soit dans les livres que celui-ci commençait à publier. La lutte prenait dans les conceptions du docteur philosophe un caractère qui l’agrandissait. Ce n’était pas tout, selon lui, de mettre une hérésie philosophique en contradiction avec la Bible et l’église, il fallait en saisir le vice au sein même de la philosophie et l’étouffer dans son berceau. Jérôme comprit sa pensée ; il comprit aussi qu’Augustin se trouvant là sur son terrain, on devait l’en laisser souverainement maître : il déclara en conséquence qu’il se retirait de la lice, et que, pour le bien de la cause, il déposait ses armes aux pieds d’un pareil champion. Les vives instances de ses amis, en particulier celles d’Orose, purent à peine le décider à terminer ses dialogues ; ensuite il n’écrivit plus. Cependant sa lettre à Ctésiphon figura toujours parmi les pièces principales du procès. « Jérôme, écrivait un contemporain, l’évêque espagnol Idace, dans sa chronique, Jérôme, prêt à s’éteindre, retrouva assez de force pour saisir le marteau de la vérité, et de ce marteau il brisa la secte pélagienne et son auteur. » Rendus à eux-mêmes, Augustin et Jérôme semblaient heureux de s’apprécier mutuellement à leur valeur et de se le dire sans réticence. L’évêque d’Hippone s’exprimait ainsi dans sa lettre : « Il faudrait être bien malheureux pour ne pas écouter avec obéissance et respect un homme tel que toi et ne pas rendre grâce de la gloire de tes travaux au Seigneur Dieu qui t’a fait ce que tu es. Si mon lot est d’apprendre de qui que ce soit ce que je ne dois pas ignorer, plutôt que d’enseigner aux autres ce que je sais, combien n’est-il pas juste que je demande cet office de charité à toi, qui as été un instrument d’élite sous la main divine pour pousser l’étude des lettres saintes plus loin qu’elle n’avait jamais été ! » Cela est beau, parce que cela était sincère et vrai : Jérôme en dit davantage encore en se retirant de la lice.

Sur ces entrefaites débarquèrent à Joppé deux évêques gaulois, éloignés de leur pays par les troubles politiques, Héros d’Aix et Lazare de Marseille, qui avaient pu observer de leurs yeux dans les provinces de la Narbonnaise la marche souterraine et les allures tortueuses du pélagianisme. Ils exhortèrent Orose à s’unir à eux pour prendre corps à corps Pélage lui-même, puisqu’il était là sous leurs coups. Plein de cette idée, l’Espagnol, jeune et ardent, se munit de plusieurs pièces qu’il avait rapportées des controverses d’Afrique, et vint trouver l’évêque de Jérusalem pour l’éclairer sur les dangers d’une hérésie que sa mollesse laissait propager. Jean parut médiocrement touché du zèle du jeune lévite et de l’admonition des évêques gaulois : « que lui voulait-on ? était-ce une leçon qu’on prétendait lui donner, à lui qui, connaissant Pélage, avait pu juger ses principes ? » C’est dans ce sentiment qu’il accueillit la démarche d’Orose. Comme celui-ci insistait et qu’une partie du clergé de Jérusalem témoignait sa méfiance à propos du refus de l’évêque, Jean consentit à ouvrir dans l’église de la Résurrection une conférence où Pélage serait entendu contradictoirement avec ses adversaires. Au jour marqué, la conférence eut lieu, et le récit que nous en donne Orose passe à bon droit pour un des documens ecclésiastiques les plus curieux du Ve siècle.

L’assemblée assez nombreuse ne se composa que de prêtres ; aucun évêque ne fut appelé à y siéger, hormis Jean de Jérusalem, qui s’en adjugea la présidence, et cette absence d’évêques avait pour but d’écarter tout d’abord les deux prélats gaulois, témoins oculaires de ce qui se passait en Occident. Non loin de lui, à une des places d’honneur, Jean avait fait siéger un laïque, Domninus, ancien duc de province, ancien chef de l’intendance des largesses, à qui ses services avaient valu le rang et le titre honorifique de vicaire des préfets. C’était un homme estimé dans le pays, fort pieux, fort instruit dans les matières de foi, pas assez pourtant pour se démêler des sophismes et des subtilités de la question. Domninus, qui devait aux fonctions qu’il avait remplies une certaine habitude du latin, et à sa suite un petit groupe de prêtres, dont plusieurs portaient des noms à physionomie occidentale, tels qu’Avitus, Vitalis, Passérius, semblent avoir joué dans la conférence le rôle d’interprètes officieux entre les Latins et les Grecs : un interprète officiel avait été institué d’ailleurs pour le même office. On put remarquer aussi l’absence de Jérôme au débat, soit qu’il n’eût pas été convoqué, soit qu’il eût préféré s’abstenir. Quand la séance fut ouverte, Orose exposa les faits arrivés en Afrique à propos des prédications de Célestius. Il parla du concile de Carthage et des propositions condamnées par ce concile, lesquelles appartenaient à Pélage lui-même ou étaient des déductions logiques de ses principes. Il les présenta comme inséparables les unes des autres et formant un corps de doctrine parfaitement lié. Rempli de ses récentes communications avec Augustin, il répéta les démonstrations consignées par l’évêque d’Hippone dans le livre De la nature et de la grâce que celui-ci composait alors et dont Orose avait eu la confidence. Le prêtre espagnol invoqua encore à l’appui de son dire une lettre du même évêque aux fidèles de Sicile sur le même sujet. Comme il tenait à la main cette pièce, on lui cria de la lire, et il obéit. La lecture achevée, Jean ordonna qu’on fît entrer Pélage afin de l’entendre à son tour. Lorsque le moine hibernien parut, on lui demanda de divers côtés s’il reconnaissait avoir professé les opinions combattues par l’évêque Augustin, à quoi il répondit insolemment : « Qu’ai-je à faire avec Augustin ? » La renommée du docteur d’Hippone, qui venait d’éteindre en Afrique par son zèle et son habileté le schisme si long des donatistes, était populaire en ce moment dans toute la chrétienté, et l’arrogant propos de Pélage souleva l’assemblée contre lui. Plusieurs membres opinèrent pour qu’il fût chassé de la conférence et exclu de la communion de l’église de Jérusalem ; mais Jean fit la sourde oreille à toutes les réclamations ; au lieu de chasser Pélage, il le fit asseoir au milieu des prêtres, quoiqu’il ne fût que moine laïque et que le caractère du débat en eût presque fait un accusé. Pour l’absoudre même de l’injure qu’il venait d’adresser à Augustin, Jean déclara la prendre pour lui. « C’est moi, dit-il, qui suis Augustin. — Si tu prends la personne d’Augustin, s’écria Orose avec animation, tâche donc de prendre aussi ses sentimens. »

Profitant d’un moment de silence, Jean demanda si ce qu’on lisait dans la lettre d’Augustin était contre Pélage ou contre d’autres que Pélage, ajoutant que si c’était contre ce moine lui-même, il fallait spécifier ce qu’on reprenait en lui. La tactique de l’évêque de Jérusalem était évidente, il cherchait à isoler le maître de ses disciples, à lui laisser pour son lot personnel quelques propositions générales d’une justification aisée en rejetant le reste sur le compte des disciples. Ainsi cantonné, pour ainsi dire, à la source de son hérésie, Pélage restait innocent du poison qu’elle pouvait dégager dans son cours. Cette conduite avait été constamment celle du moine breton pour sa propre défense, et Jean la lui appliquait pour le sauver. Le concile de Carthage avait condamné des propositions telles que celles-ci : « 1° que le péché d’Adam n’avait nui qu’à lui seul et non point aux autres hommes, que les enfans en naissant se trouvaient dans le même état qu’Adam avant sa chute, que le baptême enfin leur était salutaire comme sanctification, non point comme rémission ; 2° qu’il était faux que tous les hommes mourussent par la mort et par la prévarication d’Adam, et qu’ils ressuscitassent tous par la résurrection de Jésus-Christ ; 3° que l’ancienne loi avait autant de puissance que la nouvelle pour élever l’homme au royaume des cieux, et qu’avant la venue du Messie il y avait eu des hommes qui n’avaient point péché. » A mesure qu’on lisait ces propositions, Pélage répondait qu’elles n’étaient pas de lui. « Cependant, répliquait Orose, tu m’as dit toi-même que ta doctrine était que l’homme pouvait être sans péché et garder aisément les commandemens de Dieu, s’il le voulait. » Pélage reconnut qu’il l’avait dit et qu’il le soutenait encore. « Eh bien ! ajouta Orose, c’est ce que le concile d’Afrique a détesté dans Célestius, ce que l’évêque Augustin a rejeté avec horreur, comme l’assemblée vient de l’entendre, ce qu’il condamne encore dans le livre De la nature et de la grâce, en réponse à tes propres écrits, ce qu’enfin le bienheureux Jérôme, si célèbre par ses victoires sur les hérétiques, a condamné dans sa lettre à Ctésiphon, et qu’il réfute maintenant dans les dialogues qu’il est en train de composer. »

Jean l’interrompit alors avec véhémence, lui demandant quelle était sa qualité pour vouloir condamner Pélage, que, s’il se portait réellement accusateur, il le fît en termes nets et s’engageât à poursuivre juridiquement son adversaire devant lui, Jean, en sa qualité d’évêque de Jérusalem ; mais de toutes parts on lui cria : « Il n’y a ici ni défenseurs, ni accusateurs, ni juges de Pélage ; il y a une conférence où l’on essaie de s’éclairer et d’arrêter, s’il y a lieu, les ravages d’une hérésie mal comprise et enseignée par un laïque. » De plus en plus animé par l’opposition qu’il rencontrait, Jean commença une longue harangue dans laquelle il insista pour qu’une accusation formelle fût instruite devant son tribunal épiscopal. Il parla de l’impeccabilité de l’homme afin de donner à Pélage l’occasion d’en limiter l’étendue, et de la grâce de Dieu, pour que l’hérésiarque en reconnût vaguement l’utilité. Pélage, au milieu du bruit, fit alors cette profession de foi : « Anathème à quiconque prétend que sans le secours de Dieu l’homme peut atteindre la perfection de la vertu ! » Il évita de dire « la grâce » et d’expliquer ce qu’il entendait par « le secours. » — « Assurément, repartit Orose, anathème sur celui qui nie le secours de Dieu ! Pour moi, je ne le nie pas., et bien au contraire, c’est pour cela que je condamne ton hérésie. »

Tout cela se passait dans le plus grand désordre, les interruptions se croisaient, les déclarations se combattaient, les unes en grec, les autres en latin. Orose eut des doutes sur l’interprétation d’une de ses pensées, doutes justifiés par le témoignage de Passérius et du prêtre Avitus, qui taxaient l’interprète d’inexactitude et d’erreur : on réclama le procès-verbal, mais il n’y en avait pas, Jean n’avait appelé à la conférence qu’un interprète mal sûr et point de secrétaire pour recueillir les opinions. Avec un juge si partial, le prêtre espagnol comprit qu’il y avait là un piège perfidement dressé par l’évêque pour le compromettre lui-même, et il termina par cette déclaration solennelle : « qu’étant Latin et l’hérésiarque aussi Latin, il pensait qu’il convenait de porter devant des juges de langue latine l’examen d’une doctrine plus connue des Latins que des Grecs, et que Jean n’était pas recevable à s’en établir le juge lorsque personne ne se proposait pour accusateur. » — « Ceci est vrai, s’écrièrent quelques membres de l’assemblée, on ne peut pas être tout à la fois avocat et juge. » L’assemblée se leva au milieu du tumulte, et la conférence fut rompue ; cependant l’évêque ordonna qu’on rendît des actions de grâces à Dieu, et qu’on se donnât mutuellement le baiser de paix ; puis, l’oraison ayant été récitée à haute voix, chacun retourna chez soi.

Cinq semaines après la conférence, comme on célébrait en grande pompe dans la basilique de la Résurrection l’anniversaire de sa dédicace, Orose alla se mêler aux prêtres qui assistaient l’évêque à l’autel ; mais Jean, au lieu de le saluer selon la coutume, l’apostropha rudement en ces termes : « Que viens-tu faire ici, blasphémateur ? — En quoi ai-je donc blasphémé ? balbutia le prêtre stupéfait. — Je t’ai entendu dire ceci, reprit le prélat avec une colère croissante, que l’homme ne peut pas être impeccable, même avec le secours de Dieu. » Orose pouvait répliquer, l’étonnement et surtout le respect du lieu lui fermèrent la bouche. Cette scène finit là, mais on y vit clairement une déclaration de guerre aux Occidentaux adversaires de Pélage, contre lesquels Jean voulait retourner les imputations de blasphème et d’hérésie portées contre son protégé, Orose, il faut le dire, avait commis une grave imprudence non peut-être en déclinant la juridiction de l’évêque, mais en soulevant une question d’incompétence contre tous les Orientaux en ce qui concernait la doctrine attaquée. Habile à se faire arme de tout, Jean avait ameuté depuis la conférence presque tous les évêques de Judée contre Orose et principalement contre Jérôme, en qui il s’obstinait à voir l’instigateur de cette nouvelle querelle. Il ne négligeait rien dans ses propos et dans ses lettres pour réveiller l’aversion séculaire de l’église orientale contre sa sœur d’Occident et faire croire que, non contens de leurs prétentions en matière de suprématie et de discipline, les Latins voulaient encore faire la loi en matière de dogme, que l’attaque dirigée contre Pélage n’avait aucun autre but. Ces mensonges n’étaient pas difficiles à faire accepter en Orient, et tandis que l’évêque Jean remplissait à souhait sa mission de discorde, Pélage parcourait les diocèses de Syrie, répétant à satiété que les évêques d’Orient, avec leur profond savoir et leur esprit de justice, lui présentaient bien plus de garantie que tout l’épiscopat d’Occident.

La convocation d’un concile des prélats de Palestine à Diospolis, l’année suivante 415, sous la présidence du métropolitain de la province, fut la conséquence de leurs menées. Les évêques s’y trouvèrent au nombre de quatorze et dans une disposition telle qu’Orose, cité par Jean, n’osa pas y comparaître. Héros et Lazare s’abstinrent également, quoiqu’ils eussent eux-mêmes provoqué le synode par une requête à l’archevêque de Césarée ; mais Héros s’excusa sur une indisposition subite, et Lazare sur la maladie de son ami. Seul Occidental au milieu de tous ces Orientaux, Pélage triompha sans conteste. Il fut vraiment le roi du concile, charmant l’assemblée par la facilité de son élocution en langue grecque, désavouant ses disciples et lui-même au besoin, accumulant distinction sur distinction, expliquant ses formules latines par des équivalens helléniques qui manquaient de justesse, et protestant à chaque phrase qu’il était catholique, qu’il voulait vivre et mourir dans le giron de l’église catholique, et qu’il prononçait un anathème général sur tous ceux qui s’en séparaient. Cette déclaration termina le synode au grand contentement de tous, et un décret fut rendu en ces termes : « puisque le moine Pélage, ici présent, nous a satisfaits par ses réponses, qu’il est demeuré d’accord de la véritable doctrine et qu’il rejette et exècre ce qui est contraire à la foi de l’église, nous le reconnaissons comme un membre de la communion catholique. » C’était absoudre Pélage en condamnant le pélagianisme : l’évêque de Jérusalem, qui avait tout conduit, donnait une nouvelle preuve de son adresse, sinon de sa bonne foi.

Il ne restait plus aux deux évêques gaulois et au prêtre espagnol qu’à regagner leur pays s’ils étaient soucieux de leur repos : aussi se trouvèrent-ils bientôt loin des côtes de Judée. Une agitation ardente avait suivi dans toute l’Asie le concile de Diospolis. Pélage, qui diffamait Jérôme, trouva de l’écho dans plus d’un évêque de Syrie et d’Asie-Mineure : l’un d’eux, Théodore de Mopsueste en Cilicie, alla jusqu’à jeter à la face du solitaire, qui maintenait si fermement le drapeau de la foi en Orient comme en Occident, la qualification d’Aram, qui en syriaque signifiait malédiction. Des conciliabules de prêtres et de moines l’effervescence passa dans le peuple ; la populace des monastères s’unit à celle des campagnes, et les amis de Jérôme ne purent plus se montrer au dehors sans être insultés. Leur vie fut plus d’une fois menacée. Une nuit enfin, un gros de paysans conduit par des chefs pélagiens se jeta sur le grand couvent de Bethléem. Les serviteurs et les moines firent bonne contenance ; on se battit, et du côté de Jérôme un diacre fut tué. Tandis qu’on attaquait le monastère des hommes, une autre troupe courait à celui des femmes, armée de piques et de torches. Les portes furent enfoncées, des brandons lancés de toutes parts, et le sac commença. Plus d’une des saintes filles, réveillées en sursaut, tomba aux mains de ces forcenés. Eustochium et Paula, avec une énergie plus que virile, ralliant à leur suite leurs tremblantes compagnes, à demi nues comme elles, se firent jour dans la campagne, à travers la flamme et les armes, sous la protection de leurs serviteurs. Elles gagnèrent de là la tour de défense bâtie par Jérôme, ainsi que nous l’avons dit, à une extrémité de son monastère, et qui, destinée à fournir un refuge contre les courses des brigands arabes, servait maintenant de rempart contre des chrétiens et des moines. Le clergé de Jérôme, arrivé en bon ordre et à temps, couvrit heureusement la retraite des femmes. Beaucoup de sang fut répandu, et les monastères, pillés et incendiés, n’auraient bientôt présenté qu’un monceau de cendres, si les habitans de Bethléem, attirés par le bruit, n’avaient éteint le feu et dispersé à coups de bâton et d’épée les assassins chargés de butin. Il fallut du temps pour que les bâtimens pussent être réparés, et en attendant moines et vierges s’installèrent comme ils purent soit dans la ville, soit sur les décombres de leurs cellules.

Ces infortunés, dénués de tout, demandèrent à Jean de Jérusalem vengeance et protection spirituelle, au gouverneur de Césarée protection matérielle et châtiment des coupables. Jean répondit qu’attribuer ce désordre aux moines de son église c’était une calomnie, et quelques-uns des frères de Jérôme, ayant protesté, furent jetés en prison. Lui-même, vieux et malade, supporta ce nouvel assaut sans broncher. Il y fait allusion en ces termes dans son commentaire de Jérémie, qu’il composait alors : « quoique Ananie ? fils d’Asar, s’oppose à Jérémie, que Sémeïas fasse mettre le prophète aux fers et que le prêtre Sophonie soutienne le mensonge des faux prophètes, tout ce qu’ils peuvent faire, c’est d’enchaîner les prédicateurs de la vérité ; mais la vérité elle-même, ils ne la vaincront pas ! » Eustochium et Paula, avec beaucoup de fermeté, adressèrent leurs plaintes au pape Innocent, se gardant de charger personne en particulier et s’exprimant sur l’évêque Jean de la façon la plus réservée. Leurs lettres, auxquelles Jérôme en joignit une, passèrent à Borne par l’intermédiaire de l’évêque Aurélius de Carthage, et Innocent se servit de la même voie pour y répondre, ce qui rait qu’une surveillance rigoureuse était exercée soit par l’évêque Jean, soit par le gouverneur de Césarée sur les relations de Bethléem avec l’Italie, et qu’on y vivait en quelque sorte bloqué. Cependant le pape, informé de divers côtés que Jean de Jérusalem avait prêté la main à ces violences, si Pélage et lui n’en étaient pas les auteurs directs, lui adressa une remontrance qui malheureusement n’arriva qu’après la mort du coupable. Sous son successeur Praylus, le sort des solitaires s’améliora. Le premier acte du nouveau prélat fut d’interdire à Pélage le séjour de Jérusalem ; toutefois les pélagiens continuèrent à remuer sur plusieurs points de la province. « Catilina est parti de la ville, écrivait Jérôme ; mais ses complices sont demeurés à Joppé avec Lentulus. »

Cette odieuse persécution valut à Jérôme et à ses compagnons l’intérêt de tous les cœurs généreux. Quelques personnes, que des préventions avaient éloignées d’eux auparavant, se rapprochèrent ; dans le nombre furent Mélanie et les siens, qui avaient accepté comme un héritage de famille les rancunes de l’implacable aïeule. Mélanie, Pinianus, Albine, s’étaient abstenus jusqu’alors de fréquenter les couvens de Bethléem ; ils y coururent et restèrent les fidèles amis des persécutés. Cette réconciliation apporta dans les tristesses d’Eustochium et de Jérôme plus d’un éclair de joie. Cependant les scènes terribles qu’ils venaient de traverser eurent sur Eustochium un contre-coup funeste ; sa santé, depuis longtemps affaiblie, déclina rapidement, et il fallut enfin se résigner à la perdre. On ne sait rien sur ses derniers momens, sinon qu’elle expira le 28 septembre de l’année 418, la seizième depuis la mort de sa mère, et que sa fin fut comme l’approche d’un doux sommeil. Elle reçut, ainsi que Paula, la sépulture sous la crypte de Bethléem. Son cercueil y fut déposé dans une chambre tumulaire creusée non loin du sépulcre que Jérôme s’était préparé à lui-même, et qui ne devait pas longtemps attendre.


IV

C’était trop de douleur pour la vieillesse déjà avancée de Jérôme, il ne survécut que de deux ans à cette seconde fille de son cœur. La double vocation d’Eustochium et de Blésille avait été, on s’en souvient, le signal de ses persécutions et de sa gloire. De la chère église domestique où il avait versé si abondamment sa lumière, tout se trouvait éteint, hormis lui seul. Marcella, Asella, Paula, Fabiola, Pammachius, la plupart enfin avaient cessé de vivre, les uns enlevés par les maladies ou l’âge, les autres par la tempête des guerres barbares. Le palais du mont Aventin avait été profané par les outrages d’une soldatesque féroce, et la sainte retraite souillée de sang. Rome elle-même avait disparu, car pour un cœur romain tel que celui de Jérôme son abaissement, sa captivité, c’était sa mort ; il redisait souvent le vers d’un vieux poète : « que survit-il quand Rome a péri ? » Ces ruines accumulées pesaient sur son âme comme la tombe de tout ce qu’il avait aimé.

Il passa les deux dernières années de sa vie dans une morne tristesse, n’écrivant plus que pour féliciter Augustin de ses triomphes contre les pélagiens. Sa voix était devenue si faible qu’on l’entendait à peine parler, et sa maigreur excessive avait rendu son corps comme transparent. Bientôt il lui fut impossible de se lever sur son grabat sans l’aide d’une corde fixée à la voûte de sa cellule ; dans cette position, il récitait ses prières ou donnait ses instructions aux moines pour la conduite du monastère. Il expira enfin le 30 septembre de l’année 420, âgé d’environ soixante-douze ans, après ; trente-quatre ans de séjour à Bethléem. Son regard mourant put rencontrer à ses côtés une fille des Scipions, cette jeune Paula, son enfant spirituel dès le berceau. C’était la troisième génération de femmes que la plus illustre des maisons romaines envoyait à ce prêtre dalmate pour être ses anges gardiens au désert : celle-ci fut l’ange du dernier adieu. Nous ne savons rien des obsèques de Jérôme, sinon que son cercueil fut déposé où il l’avait ordonné lui-même, dans la roche creusée où se lit encore aujourd’hui son nom.

La légende s’empara naturellement de cette vie marquée d’un cachet si poétique et parfois si étrange. Les hagiographes la remplirent de prodiges, et, à les en croire, nul lieu de la Judée ne fut plus abondant en miracles que le tombeau de Jérôme. La renommée de son immense savoir dans les saintes Écritures fit de lui une espèce d’initiateur des âmes aux choses divines dans l’autre vie, rôle que Dante, avec moins de raison, attribua plus tard à Virgile. On assura que trois fidèles, morts en invoquant son nom, et qui avaient voulu que leurs cadavres fussent étendus sur son cilice, ressuscitèrent à la vie, et rapportèrent que Jérôme avait guidé leurs âmes à travers le paradis, l’enfer et même le purgatoire, leur expliquant les mystères du monde surnaturel, l’ineffable félicité des élus et le terrible sort des méchans. Le moyen âge, qui n’admirait la vie ascétique que dans la peinture des pères de la Thébaïde, fit disparaître de l’ermitage de Bethléem les gracieuses figures d’Eustochium et de Paula, pour les remplacer par un lion, le protégé de Jérôme, puis son protecteur et son serviteur reconnaissant. Jérôme, suivant un biographe du IXe ou du Xe siècle, avait vu arriver dans sa cellule un lion d’une énorme grosseur, boitant d’une patte blessée, et il l’avait guéri. Ce lion se donna à lui, d’après la légende, et quand le monstrueux animal n’était pas aux pieds de son maître, il gardait dans les champs l’âne du monastère, faisait parfois l’office de bête de somme, écartait les voleurs et les eût mangés au besoin par fidélité. Cette fable eut une créance universelle au moyen âge, et plus d’un croisé de l’armée de Godefroy crut apercevoir dans les campagnes de Bethléem, parmi les rochers de la patrie de David, le saint ermite suivi de son lion. La légende est l’apothéose populaire des hommes d’élite, heureux qui sait la mériter ! Nul n’en fut plus digne assurément que celui qui, caché au fond d’une caverne, en un coin de la Judée, fit battre tant de cœurs dans l’univers, et dont ta vie solitaire nous fournit le plus vivant et le plus parfait tableau de son époque.

Une tradition de l’église romaine raconte qu’au VIIe siècle, lors de l’invasion des Sarrasins à Jérusalem, un moine de Bethléem eut une vision : Jérôme lui apparut en songe, et d’une voix impérieuse lui commanda d’enlever son corps pour le porter à Rome dans l’église de la bienheureuse Vierge Marie, aujourd’hui Sainte-Marie-Majeure. Trois nuits de suite, la même image se présenta devant ses yeux, de plus en plus irritée et menaçante, car le moine hésitait ou différait. Résolu enfin à obéir, le pieux voleur, armé d’une torche et d’un levier, se glissa dans la crypte, fouilla le tombeau, et les ossemens de celui qui avait fui le monde pour le désert furent ravis au désert et dispersés dans le monde. Ce récit, tiré d’une chronique qu’on montrait au XVIe siècle dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure et qui était destinée à couvrir d’une sorte d’authenticité de prétendues reliques, est rejeté par une saine critique, ainsi que beaucoup d’inventions de ce genre. Nous donnons volontiers la main à cet arrêt de l’histoire. Nous aimons à supposer que le corps de Jérôme n’a point quitté la retraite sauvage qu’il avait disposée avec tant de soin pour sa dormition, suivant l’expression chrétienne, comme on se prépare pour la nuit un lit de repos, à quelques pas de la crèche du Sauveur, près de la salle voûtée, « son paradis d’étude, » plus près encore des chères cendres dont il n’avait voulu être séparé ni dans la vie ni dans la mort.

Le principal des disciples de Jérôme, Eusèbe de Crémone, d’après une opinion probable, prit la direction du couvent d’hommes après le décès de son maître ; Paula continua de diriger les monastères de femmes. Nous ne savons rien de plus. Avec la correspondance de Jérôme s’éteignent les souvenirs intimes de cette société chrétienne de la fin du IVe siècle, si gracieuse, si extatique et si savante : encore quelques lettres d’Augustin, quelques autres aussi de Paulin de Noles, et la nuit se fait sur l’Occident.


AMEDEE THIERRY.

  1. Voyez la Revue du 15 mars.
  2. Voyez la Revue du 1er août 1865.