Récits de l’histoire romaine au Ve siècle/02

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Récits de l’histoire romaine au Ve siècle
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RÉCITS
DE L’HISTOIRE ROMAINE
AU CINQUIÈME SIÈCLE

NESTORIUS
la question des deux natures
428-431



Il est de mode d’accuser le Ve siècle et les deux siècles qui l’ont précédé et suivi d’avoir manqué de vie publique, et conséquemment de n’être pas dignes de l’histoire. Nous souscririons peut-être à la conséquence, si les prémisses étaient exactes, quoique après tout notre siècle n’ait guère le droit d’être dédaigneux pour les autres, et que le fameux humant nihil a me alienum puto soit la vraie devise de l’histoire. Le tout est de s’entendre sur ce qu’on veut appeler la vie publique. La plupart de ceux qui nous en parlent, au moins pour l’antiquité, ne la conçoivent qu’avec l’attirail de Rome républicaine : un forum tumultueux, un sénat en guerre perpétuelle avec le peuple, des tribuns en toge, des candidats accoutrés de blanc, des licteurs, des proscriptions, des exils, des assassinats commis jusque dans le forum. Eh bien ! le Ve siècle nous présente une partie de ce spectacle. On n’y dispute pas, il est vrai, sur les lois agraires ou sur la représaille des plébéiens contre les nobles ; mais on s’y bat très ardemment pour construire l’édifice de la religion que nous professons, et qui, dans nos temps troublés, est le dernier asile de la civilisation ; la brigue, la corruption, la violence, s’y exercent non plus dans des compétitions de consuls ou de tribuns, mais dans des compétitions d’évêques ; des tumultes populaires y répondent aux agitations des églises ; il y a autant de forums que de grandes métropoles dans l’empire, et les conciles sont le sénat du temps. C’est toujours la vie publique avec ses ardeurs, ses vertus, ses crimes, quoique le but et la formule en soient changés. Il y a encore ceci à ajouter, que le résultat de ces dernières luttes est encore debout, puisqu’il constitue le fondement de nos croyances.

La vie publique, car ce mot serait un non-sens, s’il ne signifiait un concours de passions, de volontés, d’efforts vers un but déterminé, la vie publique existait donc au Ve siècle, et l’on voit tout le monde y prendre part, empereurs et peuples, nobles et plébéiens, laïques et clercs. Retrancher de l’histoire de ce temps ce qui regarde les idées et les faits chrétiens, c’est véritablement en retrancher l’âme, et on ne l’a que trop fait à notre avis. Nous essaierons de la lui rendre dans une portion de nos récits, et nous nous occuperons d’abord de deux héros des guerres dogmatiques du Ve siècle, Nestorius et Eutychès, dont tout le monde sait les noms et peu de gens connaissent les aventures. L’histoire, appliquée à cet ordre de faits, a l’avantage de s’appuyer sur des documens certains, tels que les procès-verbaux des assemblées ecclésiastiques, les lettres qui s’y rattachent et la polémique qui précède ou suit les débats. C’est là surtout qu’on peut étudier à fond les personnages et apprécier le mérite de leurs œuvres. Toutes ces pièces ont été recueillies et publiées dans la précieuse et immense collection intitulée Actes des conciles. Quelle nation se présente devant l’histoire avec des titres plus complets que ceux-là ?


I

Nestorius, — Eutychès, ces deux noms agitèrent le monde romain au Ve siècle plus peut-être que ceux d’Alaric et d’Attila : Alaric et Attila ne menaçaient que la terre, les autres portaient leur menace jusqu’au ciel même, en ébranlant le christianisme dans son fondement principal, l’incarnation. Lorsque la vierge Marie mit au monde l’Homme-Dieu qui venait sauver le genre humain, engendra-t-elle l’homme ou le dieu ? et, si elle engendra l’un et l’autre, dans quel rapport les deux natures divine et humaine coexistèrent-elles en la personne de Jésus, son fils ? Telle est la question, formidable aux yeux de la foi, qui s’éleva tout à coup dans la première moitié du Ve siècle et suscita une guerre dont Nestorius et Eutychès furent les drapeaux.

Le concile œcuménique de Nicée, qui en 325 posa la grande assise de l’édifice catholique en définissant le dogme de la Trinité et en établissant par une décision sans appel la consubstantialité des trois personnes divines, ne s’appesantit point sur le dogme de l’incarnation. Il dit seulement, dans l’exposition de foi qui résuma ses travaux et que nous appelons son symbole, « que Jésus-Christ, fils unique de Dieu, est descendu du ciel pour notre salut, qu’il s’est incarné et fait homme, qu’il a souffert, a été enseveli et est ressuscité le troisième jour. » C’était, sous une formule générale, la croyance traditionnelle de la plupart des églises ; mais cette formule un peu vague couvrait bien des questions de détail que le concile de Nicée ne crut pas à propos de soulever. Content d’avoir achevé sa tâche, il laissait à ses successeurs le soin d’élaborer l’autre, qui ne présentait ni moins d’importance ni moins de difficulté.

Cette importance avait de bonne heure frappé les docteurs chrétiens, et l’église dans des conciles particuliers, mais nombreux, avait fixé deux termes à la liberté des hypothèses. Paul de Samosate au IIIe siècle, Photin au IVe, avaient enseigné que le fils de Marie était un pur homme illuminé par le Saint-Esprit. Cette doctrine détruisait la rédemption, qui a pour principe le sacrifice de Dieu lui-même s’offrant en holocauste pour notre rachat : elle n’était pas chrétienne et fut anathématisée par les conciles soit en Orient, soit en Occident. Au IVe siècle, Apollinaire de Laodicée, se plaçant à un point de vue diamétralement opposé, prétendit que Jésus-Christ était Dieu, mais non pas homme, le Verbe divin ayant pris dans le sein de Marie une chair créée d’autres élémens que ceux de la nature humaine, dont il n’avait que l’apparence. Cette doctrine ne détruisait pas moins que la première la réalité de la rédemption, puisqu’il fallait un homme en même temps qu’un Dieu pour racheter le crime d’Adam, et plusieurs conciles la condamnèrent comme hérétique. Ce furent les deux barrières posées par l’église aux limites où les doctrines cessaient d’être chrétiennes. Entre ces deux points extrêmes régnait l’opinion traditionnelle avec une grande latitude d’interprétation, puisque rien n’avait été défini des questions secondaires qui s’y trouvaient renfermées. Aussi voyait-on se produire, vers l’époque dont nous nous occupons, beaucoup d’opinions diverses soit dans l’enseignement des évêques à leur troupeau, soit dans la rédaction d’expositions de foi ou de symboles qui circulaient de main en main sous des noms pour la plupart respectés, et où l’on essayait de résoudre les questions qui tourmentaient les esprits. Il était évident pour des spectateurs attentifs que l’église chrétienne était dans un travail d’enfantement pareil à celui qu’elle avait éprouvé sous Constantin, et qui avait donné le concile de Nicée.

Tel était l’état des choses lorsque l’archevêque de Constantinople Sisinnius laissa vacant par sa mort ce premier des sièges de l’Orient. Sisinnius était un vieillard impotent, maladif, peu soucieux des affaires de son église, et qui n’avait rien préparé pour faciliter sa succession. Aussi le plus grand désarroi régna partout quand il eut fermé les yeux. Des divisions et des brigues se formèrent : un clergé corrompu, des prétendans corrupteurs, de l’or versé à pleines mains, des candidatures éhontées, firent présager aux gens de bien une élection plus honteuse encore. Théodose et sa sœur, qui participait toujours aux affaires, principalement quand un intérêt religieux se présentait, furent effrayés d’un résultat que tout leur annonçait certain, et ils songèrent à le prévenir en choisissant eux-mêmes un évêque ailleurs. C’était faire ce que nous appellerions dans le langage moderne un coup d’état, car l’élection épiscopale avait ses lois canoniques, ses règlemens et ses coutumes civiles. Toutefois ils se dirent qu’entre ces deux maux, avoir un mauvais évêque élu canoniquement ou un bon évêque nommé en dehors des règles, le dernier était encore préférable. Ils se rappelaient aussi que, dans une circonstance pareille, leur père Arcadius avait fait enlever d’Antioche Jean Chrysostome pour en faire son évêque, et involontairement ils tournèrent les yeux de ce côté. Antioche avait en ce moment même parmi ses simples prêtres un orateur dont tout le monde vantait l’éloquence, et qu’on venait entendre de toutes les parties de l’Orient ; les deux souverains jetèrent leur dévolu sur lui, et Théodose lui demanda de se rendre le plus tôt possible dans la ville impériale pour y recevoir le siège épiscopal vacant. Ce prêtre, c’était Nestorius.

Nestorius était Syrien, de cette partie de la Syrie que l’Euphrate traverse et qui avait le singulier privilège de fournir à l’Orient un grand nombre d’hérésiarques, soit que l’aspect d’une nature sauvage et triste y portât l’esprit vers les rêveries de la contemplation, soit que le voisinage de l’Arabie, de la Chaldée et de la Perse y introduisît des idées qui influençaient et altéraient la foi chrétienne. Il avait pris naissance dans la petite ville de Germanicia, appelée plus correctement Césaréa Germanica en souvenir du grand Germanicus, qui avait gouverné la Syrie. Sa famille était obscure, et même d’assez bas étage pour que son adversaire Cyrille osât lui dire, par une de ces aménités théologiques dont la polémique du temps ne se faisait pas faute, qu’il sortait de la boue et que son origine était honteuse. Pour échapper aux misères d’une telle condition, Nestorius s’expatria de bonne heure, courut l’Orient, et vint se fixer à Antioche, où il se mit à étudier. Il fréquenta ces écoles fameuses appelées à donner au monde des rhéteurs païens ou des orateurs chrétiens, suivant que les disciples étaient ou non baptisés : Nestorius, baptisé dans son enfance, en sortit orateur chrétien. Il passait d’ailleurs pour un des produits les plus brillans de ce gymnase, qu’avait dirigé Libanius et où Chrysostome était devenu un grand homme.

En quittant les bancs, il se retira dans le monastère d’Euprèpe, à quelques milles d’Antioche, pour y étudier en paix les ouvrages des pères et s’exercer à la pratique de la vie cénobitique : c’était le noviciat de ceux qui se destinaient à l’église et à la prédication ; mais Nestorius n’aimait ni les mortifications, ni la pauvreté, dont il avait fait de bonne heure un trop rude apprentissage, et qu’il se hâta de rejeter loin de lui dès qu’il le put. Quant à l’exégèse des pères, elle le rebuta par son aridité : l’esprit facile, mais superficiel du néophyte ne se pliait pas aux travaux longs et sérieux ; l’art oratoire était son génie, du moins tel qu’on le cultivait alors soit sur le forum des villes, soit dans l’enceinte des églises. Il possédait d’ailleurs une belle prestance, une voix pleine et sonore, et sa figure naturellement pâle et ascétique, son regard lumineux et profond, donnaient à toute sa personne quelque chose de ce qui constitue l’orateur dans tous les temps. Ces qualités extérieures déterminèrent sa vocation. Il prit en dédain l’étude solitaire et patiente, et ne se cacha pas pour le montrer. A propos de l’exégèse et de la science des canons, qui devenaient de plus en plus indispensables à mesure que la doctrine ou les conciles accumulaient leurs solutions, on entendit Nestorius dire plus d’une fois que, dans l’interprétation des livres saints, il ne faisait pas plus de cas des morts que des vivans. Les vivans s’en vengèrent bien, et les morts encore davantage. Un auteur du temps le peint en deux mots : « il avait assez d’éloquence et peu de jugement. »

Entré dans les ordres, il fut chargé par l’évêque d’Antioche des catéchèses ou instructions aux fidèles de son église, emploi qu’avait jadis occupé Chrysostome et où il avait gagné sa réputation : Nestorius y gagna la sienne. La foule se pressait à ses homélies, où l’indigence de l’argumentation se déguisait sous la cadence des phrases et l’appareil théâtral de la figure et de la voix. Au fond, il obtint un succès mérité dans ce genre d’éloquence sans contradiction, où l’orateur n’avait à compter qu’avec lui-même : sa vive imagination saisissait les choses avec promptitude et les rendait avec éclat ; malheureusement ses succès lui apprirent à ne douter ni de sa parole, ni de son savoir. Il était donc pour l’Orient un orateur en renom lorsqu’il reçut la lettre de Théodose qui l’appelait au siège épiscopal de Constantinople ; Nestorius accepta, mais en acceptant il crut de sa dignité de faire attendre la ville impériale et l’empereur. L’histoire nous dit qu’il mit trois mois pour se rendre d’Antioche à Constantinople en traversant l’Asie-Mineure, ce qui n’était assurément pas la route la plus courte : il n’était pas fâché qu’on lui supposât des hésitations. Dans ce voyage, il fit halte à Mopsueste, petite ville située sous le plateau occidental du Taurus ; j’insiste un peu sur ce séjour, parce qu’il eut une influence marquée dans la destinée du futur patriarche.

Mopsueste avait pour évêque un personnage alors célèbre, mais que l’histoire ne nous montre qu’à travers un demi-jour mystérieux ; il se nommait Théodore, et était déjà avancé dans la vieillesse, aveugle ou presque aveugle. Au cœur le plus droit, le plus généreux, à une honnêteté devant laquelle ses ennemis même s’inclinaient, Théodore joignait un esprit original et un caractère indépendant. Ami constant des persécutés, il embrassait parfois à ce titre la cause d’idées repoussées par le plus grand nombre sans une raison suffisante ; les opinions communes, les croyances vulgaires, le révoltaient instinctivement. Il avait, si j’ose ainsi parler, le tempérament de l’hérésie sans en avoir l’orgueil ; la vanité de ses opinions lui manquait, et son besoin d’examen s’arrêtait toujours aux limites que lui traçaient un désir sincère de vérité et une foi fondée sur le savoir. Il était hardi cependant, et on était excusable de le juger tel ; mais l’honnêteté de l’homme absolvait les hardiesses du théologien. Malgré des dissidences partielles de doctrines, les hommes les plus orthodoxes de l’Orient le respectaient et l’aimaient ; Chrysostome avait conservé pour lui jusqu’à la mort une affection que Théodore lui-même lui rendait par un dévoûment presque religieux. L’évêque de Mopsueste connaissait de longue main Nestorius, originaire des contrées de l’Euphrate, et, le voyant élevé au premier siège de la chrétienté orientale, il lui parlait à cœur ouvert de ses propres opinions et du désir qu’il avait de les voir admises par les hommes distingués de l’épiscopat. Leur conversation roula sur le mystère de l’incarnation : nous ne savons pas ce qu’ils se dirent, mais la suite montra quel effet ses paroles avaient produit sur les voyageurs, car Nestorius n’était pas seul ; il amenait d’Antioche avec lui quelques clercs attachés à sa personne, entre autres le prêtre Anastase, qu’il avait pris pour syncèle. On appelait de ce nom dans les premiers siècles de l’église le secrétaire d’un évêque, son conseiller obligé et le confident de ses doctrines en même temps que de ses actions. Le syncèle logeait au palais épiscopal pour que l’évêque eût toujours un surveillant à sa porte ; quelques conciles voulurent même qu’il couchât dans sa chambre ou dans une chambre voisine, afin d’enlever tout prétexte aux calomnies ou aux soupçons qu’on pourrait élever contre lui.

L’intronisation du nouveau patriarche eut lieu le 10 avril 428 dans la grande basilique de Constantinople, en présence de l’empereur, de l’impératrice, du sénat et d’un peuple immense, curieux de l’entendre et de le voir. Il paya sa bienvenue par un discours d’apparat fort applaudi de la foule, mais qui ne laissa pas d’étonner la partie éclairée de son auditoire lorsque, s’adressant à l’empereur, il s’écria : « Empereur, donne-moi une terre purgée d’hérétiques, et je te donnerai le ciel ; combats avec moi l’impiété, et je te livrerai les Perses vaincus ! » Cette apostrophe hautaine parut assez étrange dans le nouvel arrivé pour que l’histoire nous en ait conservé les termes. Tels étaient ces parvenus de l’éloquence dans les hauts rangs de l’épiscopat : pour faire oublier leur subite fortune, ils repoussaient la main qui les avait élevés ; ils se posaient en maîtres pour ne point sembler valets, et en ingrats pour faire éclater leur indépendance. Chrysostome ne s’était pas assez garanti de ce travers de popularité, que justifièrent d’ailleurs la tyrannie d’Eutrope et les déportemens d’Eudoxie, et il persista dans ce rôle d’opposant jusqu’à sa mort : Nestorius n’avait pas l’étoffe d’un martyr ; il fit sa paix dès le lendemain. Il hanta le palais, devint courtisan, rechercha les honneurs, le luxe, et se glissa rapidement dans la confiance de Théodose, qu’il feignit de prendre pour un grand théologien. Théodose de son côté crut comprendre quelque chose aux subtilités dont l’entretenait l’archevêque, et il se forma entre eux une sorte de compromis théologique. Nestorius plut aussi à l’impératrice Eudocie, à laquelle il rappelait en plus d’un point les rhéteurs et les sophistes qui avaient charmé son enfance ; mais la sévère Pulchérie ne l’observait pas sans inquiétude, et elle attendit à le mieux connaître avant de l’aimer ou de le haïr.

L’apostrophe de Nestorius à l’empereur était l’annonce d’une persécution qu’il se proposait d’ouvrir immédiatement contre les communions hétérodoxes tolérées par ses prédécesseurs et par le grand Théodose lui-même dans la ville ou du moins dans la banlieue de Constantinople. Il commença par les ariens, qui possédaient en vertu d’un arrangement convenu entre Arcadius et le chef des Goths fédérés, Gaïnas, une chapelle, située hors des portes, où ils célébraient leurs offices et tenaient leurs assemblées. Nestorius la ferma de sa pleine autorité. Les ariens voulurent se défendre, on se battit, et les sectaires, chassés de leur temple, y mirent le feu. L’incendie, se propageant dans la ville, en brûla tout un quartier. Après les ariens, ce furent d’autres hérétiques contre lesquels l’archevêque entreprit la guerre ; il obtint à leur sujet de nouvelles lois de persécution ou le renouvellement des anciennes tombées en désuétude. L’exil, la confiscation, l’emprisonnement, la perte des droits civils, la surveillance inquisitoriale, furent appliqués à des communautés nombreuses que la loi semblait avoir oubliées depuis un demi-siècle. Les eunomiens, les valentiniens, les montanistes, les messaliens, les marcionites et d’autres encore furent enveloppés dans la proscription ; il n’y eut pas jusqu’à la secte innocente des quarto-décimans, dont tout le crime était de célébrer la pâque le quatorzième jour de la lune à l’instar des Juifs, qui ne fussent victimes de la ferveur du nouveau patriarche. Les persécutés résistèrent ; quelques-uns prirent les armes, et le sang coula dans plusieurs villes de l’Orient. Quel était le but de Nestorius en ranimant ces torches éteintes ? Voulait-il gagner la faveur de Pulchérie, à qui les rigueurs religieuses ne déplaisaient pas, ou bien voulait-il faire voir au peuple de Constantinople que son pasteur était animé d’un zèle catholique que ses prédécesseurs ne connaissaient point ? Ces deux raisons entrèrent vraisemblablement dans son calcul, qui pourtant ne réussit pas. On s’indigna du blâme jeté indirectement sur les anciens archevêques, et qui rejaillissait jusque sur Chrysostome. On s’étonna que, débarqué de la veille à Constantinople, et, suivant le proverbe grec reproduit par un contemporain, « connaissant à peine le goût de ses fontaines, » il eût déjà promené la guerre civile dans ses rues. Le peuple lui donna le surnom d’incendiaire, et beaucoup de chrétiens sincères le renièrent hautement. « Ce n’est point là l’esprit de la religion, disait à ce sujet l’historien Socrate ; de pareils procédés ne font que la rendre haïssable. » Un écrivain dont on ne peut mettre en doute la catholicité, Cassien, donne de cette ardeur excessive une raison ironique. « Nestorius, dit-il, prenait les devans pour qu’il ne subsistât plus au monde d’autres hérésies que la sienne. » La sienne en effet éclata comme un coup de tonnerre avant que personne fût préparé à la recevoir.


II

Un jour que le prêtre Anastase, son syncèle, qu’il avait chargé des catéchèses, faisait l’instruction au peuple en sa présence, il s’arrêta tout à coup comme pour donner à son auditoire un avertissement important. « Gardez-vous bien, dit-il, d’attribuer à la vierge Marie le titre de mère de Dieu, théotocos ; Marie était une créature humaine, et le créateur n’a point pu naître de la créature. » A ces mots, qui contredisaient l’enseignement de l’église de Constantinople, il se fit une grande rumeur dans l’auditoire, à ce point que l’archevêque dut se lever pour défendre son catéchiste. « Anastase a raison, dit-il ; il ne faut point appeler Marie mère de Dieu, théolocos ; elle est seulement mère de l’homme, anthropotocos. » C’était une scène préparée entre lui et le syncèle, et les termes en avaient été convenus d’avance ; mais les paroles prononcées par le patriarche achevèrent de soulever l’assemblée, qui se retira en tumulte. Pendant toute la soirée et les jours suivans, il ne fut question dans toute la ville que de l’aventure de l’église et des doctrines que prêchait le nouvel archevêque. Une grande émotion se manifestait non moins parmi les laïques que dans le clergé. On en parla beaucoup au palais impérial ; les amis de Nestorius s’inquiétèrent, ils lui firent sentir la nécessité de s’expliquer catégoriquement devant tout le peuple, afin d’éviter les malentendus et de bien déterminer sur quel terrain l’on marchait de part et d’autre. Nestorius promit de le faire, et, comme on approchait du 25 décembre, fête de la Nativité, il remit ses explications à ce grand jour : on ne pouvait effectivement en choisir un plus opportun pour parler sur le dogme de l’incarnation.

Le 25 décembre, toute la ville s’était portée à la basilique, sénateurs, prêtres et peuple. L’archevêque prêcha sur la Providence et les inénarrables desseins de Dieu concernant l’homme, œuvre de ses mains. Il rappela le crime de nos premiers parens, la condamnation dont ce crime avait frappé toute la race humaine, et la nécessité d’un rachat pour l’affranchir de la mort et du péché. Abordant alors le sujet direct de son discours, il s’écria : « J’ai été informé depuis peu que plusieurs d’entre vous désiraient savoir de moi s’il faut appeler la vierge Marie mère de Dieu ou mère de l’homme, théotocos ou anthropotocos ; que ceux qui m’ont fait la demande veuillent maintenant écouter la réponse. Dire que le Verbe divin, seconde hypostase de la très sainte Trinité, a une mère, n’est-ce pas justifier la folie des païens, qui donnent des mères à leurs dieux ? La chair ne peut engendrer que la chair, et Dieu, pur esprit, ne peut avoir été engendré par une femme ; la créature d’ailleurs n’a pu enfanter le créateur. » A l’appui de sa thèse que Jésus, né de Marie, était un homme, il cita ce passage de saint Paul : « par un homme la mort, et par un homme la résurrection. » Il cita encore cet autre passage du même apôtre sur le Sauveur du monde : « sans père, sans mère, sans généalogie. » — « Venir nous avancer le contraire, ajouta Nestorius, c’est soutenir que saint Paul a menti. Non, Marie n’a point enfanté le Dieu par qui est venue la rédemption des hommes, et le Saint-Esprit n’a point créé le Verbe divin, hypostase comme lui de la Trinité. Marie a enfanté l’homme dans lequel le Verbe s’est incarné ; elle a engendré l’instrument humain de notre salut. Le Verbe a pris chair dans un homme mortel ; mais lui-même n’est point mort, et il a ressuscité celui dans lequel il s’est incarné. Jésus est cependant un Dieu pour moi, car il renferme Dieu. J’adore le vase pour ce qu’il contient, j’adore le vêtement pour ce qu’il recouvre, j’adore enfin ce qui m’apparaît au dehors à cause du Dieu caché que je n’en sépare pas. »

Tel est le résumé du discours de Nestorius tel qu’il le publia lui-même. On y trouve plus de subtilité que de profondeur. Au lieu de discuter le sens élevé du mystère de l’incarnation avec des idées nouvelles, il se borne à des oppositions de mots, à la perpétuelle antithèse du créateur qui ne peut naître de sa créature, de la chair qui ne peut enfanter l’esprit, du fini qui ne peut produire l’infini. Si Nestorius, comme on le prétend, avait emprunté ses idées à Théodore de Mopsueste, ou il n’avait pas compris le savant théologien, ou il n’avait conservé de ses raisonnemens que la critique de mots faite pour les esprits vulgaires. Théodore sans doute avait d’autres raisons à donner pour attaquer l’interprétation commune du dogme de l’incarnation. Tel qu’on nous le peint, il avait dû s’élever à l’essence même du mystère et, si je puis ainsi parler, à sa philosophie, pour lui trouver une autre formule. Il avait dû aussi s’appuyer dans ses raisonnemens sur l’autorité des pères ou les inductions tirées des livres saints. Nestorius ignorait tout cela, et il ne choisit dans ce bagage que des choses capables de frapper les intelligences communes ; on remarquera d’ailleurs qu’il restait chrétien au fond, car il reconnaissait dans Jésus le Verbe de Dieu, à la différence de Paul de Samosate, qui ne faisait du fils de Marie qu’un grand prophète. Dans la thèse de Nestorius néanmoins, la question importante était de fixer l’époque où le Verbe divin s’était incarné dans Jésus ; puisque ce n’était pas au moment de sa conception ou de sa naissance, quelle période de sa vie choisissait-il ? Il refusa longtemps de s’expliquer sur cette difficulté, et quand il l’eut fait un jour dans une discussion familière, poussé par la chaleur de la controverse, cette réponse le perdit.

Je l’ai dit : il y avait dans sa logomachie de quoi séduire des esprits vulgaires, et c’est ce qui arriva. L’auditoire de Nestorius fut partagé : les uns l’approuvèrent, les autres le condamnèrent. Il faut se reporter aux époques de profonde conviction religieuse pour comprendre quel trouble pouvaient jeter dans des intelligences chrétiennes des discours qui, à propos d’un mot, battaient en brèche toute une croyance traditionnelle. Tout le monde se mit à raisonner, à vouloir sonder dans les limites de son entendement le mystère le plus insondable de la foi chrétienne ; on se disputa partout, dans l’église, dans les maisons, dans les rues. Quatre autres discours que le patriarche ajouta au premier pour l’expliquer, mais qui n’apportaient rien de nouveau en fait de raisonnemens, vinrent alimenter par intervalles l’incandescence des esprits. « Comme il arrive dans les combats de nuit, où chacun frappe au hasard et ne sait qui il blesse ni qui le blesse, ainsi, dit l’historien Socrate, témoin oculaire des événemens, chacun discutait au hasard, parlait tantôt d’une, manière, tantôt d’une autre, affirmait et niait presque en même temps les mêmes choses. » La dispute, vu l’effervescence orientale, ne se bornait pas toujours à des mots : on se battait, et le sang coulait.

Nestorius, qui n’aimait pas l’opposition, réprimandait parfois rudement ceux des fidèles qui concevaient des doutes sur ses idées. « Au fond, leur disait-il, cela ne devrait pas m’étonner, car ce peuple-ci est très ignorant. On voit bien que ses pasteurs n’ont pas eu le loisir de l’instruire. » Ce trait méchant tombait sur les prédécesseurs de l’archevêque, et allait frapper directement Chrysostome. Le clergé métropolitain s’en émut, et, puisqu’on l’accusait si solennellement d’ignorance ou d’incurie, il crut de son devoir de répondre et d’opposer la doctrine traditionnelle de son église aux nouveautés que Nestorius venait y prêcher. C’était la guerre dans le sanctuaire même entre l’évêque et ses prêtres, guerre publique où l’on prenait les fidèles pour juges. Un prêtre nommé Proclus fut choisi par ses collègues pour être leur champion dans la lutte et planter en face du novateur le drapeau de la tradition.

Le choix était heureux. Enfant de l’église de Constantinople et pendant plusieurs années attaché à la personne de Chrysostome comme serviteur, Proclus était imbu de ses enseignemens ; on voyait en lui une personnification vivante de cette tradition qu’il était chargé de défendre. Proclus ne connaissait et n’aimait au monde que son église ; c’était pour lui la maison paternelle et la patrie : nommé évêque d’un diocèse de l’Orient, il n’eut pas le courage d’accepter, et voulut rester simple prêtre dans le lieu où il avait vécu près de Chrysostome. Le sort le récompensa de sa fidélité à ce grand homme : monté sur ce même trône épiscopal quelques années après les événemens que nous racontons, il eut l’insigne honneur d’aller réclamer à l’exil et de déposer de ses mains dans la sépulture des archevêques de Constantinople les restes de ce père vénéré.

Proclus choisit une des fêtes de la Vierge, on ne sait pas bien laquelle, pour prononcer son discours. Dès l’exorde, il qualifia Marie de mère de Dieu, et le discours tendait à prouver que ce titre était le seul qui lui convînt, parce qu’en effet c’était Dieu même qu’elle avait mis au monde. S’élevant alors aux plus grandes hauteurs de la théologie, il en descendait par une suite d’argumens à la proposition qu’il voulait démontrer. « Tous les hommes, dit-il, engagés au péché par la chute d’Adam, tombaient nécessairement sous sa condamnation et dans la mort, s’ils n’avaient été rachetés par une victime égale à la grandeur de leur dette. Aucun homme ne pouvait les racheter, puisqu’ils étaient tous coupables et avaient tous besoin d’un sauveur. Aucun ange ne le pouvait, parce qu’il n’eût point trouvé de victime convenable. Il fallait donc que Dieu se livrât à la mort pour nous racheter ; mais Dieu demeurant seulement Dieu ne pouvait mourir. Il a fallu que Dieu se soit fait homme pour sauver les hommes, et qu’il devînt tout ensemble et notre victime, en donnant son sang et son corps à la mort, et notre pontife, pour pouvoir se présenter au père en notre faveur et lui offrir une victime aussi grande que lui-même. Le fils de Marie n’a été ni seulement Dieu, ni seulement homme ; il a été Emmanuel, Dieu et homme, sans aucune confusion, Dieu fait homme sans changement et sans altération de la nature humaine. — Soumettre Jésus-Christ au péché en disant qu’il est un pur homme, c’est être juif, et dire que le Christ et le Verbe divin sont deux, c’est mériter d’être divisé et séparé de Dieu même, car on établit par là une quaternité au lieu de la trinité que nous adorons. » Ce discours souleva les applaudissemens de l’auditoire, et il est resté fameux dans l’antiquité comme la manifestation la plus nette ; la plus précise, qu’on eût encore sur le dogme de l’incarnation. Les églises étaient alors une lice ouverte aux débats religieux, où les orateurs répondaient aux orateurs, où l’on se contrariait, où l’on discutait, où les approbations et les murmures exprimaient les sentimens alternatifs du public. Lorsque Proclus eut fini, Nestorius se leva pour lui répondre, et les tachygraphes nous ont conservé sa réplique : elle ressemble à tout ce qu’il avait dit ailleurs. Il tâche toujours de montrer qu’on doit non pas dire que le Verbe soit né de la Vierge, ni qu’il soit mort, mais seulement qu’il était uni à celui qui est né et qui est mort ; il ne peut souffrir non plus qu’on dise que Dieu se soit fait notre pontife : c’est manquer au respect dû à sa toute-puissance. Comme Proclus avait évidemment les sympathies de l’auditoire, il se défend de le combattre. « J’en dirais davantage, ajoute-t-il en terminant ; mais je vois bien qu’on s’imagine que je veux entraver la liberté des autres et m’opposer à la doctrine des maîtres de l’église. » Plus tard, il se déclarait l’ennemi mortel de son adversaire, le traitant d’hérétique et de misérable.

Le clergé métropolitain avait fait sa protestation, les laïques firent la leur. Un jour qu’il prêchait sur les mêmes matières, un des assistans se leva et prononça ces mots d’une voix ferme : « ce que nous entendons là n’est que mensonge et blasphème ; la vérité est que le même Verbe de Dieu engendré par le père de toute éternité a pris une seconde naissance selon la chair au sein d’une femme pour opérer notre rédemption. » Après ces mots, l’interrupteur sortit comme s’il eût voulu que ses oreilles ne fussent plus souillées par les blasphèmes de son évêque. Celui-ci, tout en fureur, le poursuivit d’injures pendant qu’il sortait, le traitant de brouillon, d’ignorant, de misérable : c’était un de ses termes favoris. L’interrupteur était un avocat de Constantinople bien connu pour s’occuper d’études exégétiques, et aussi pour la ferveur de son zèle orthodoxe ; il se nommait Eusèbe. La lecture des pères et des canons ecclésiastiques l’occupait au moins autant que le droit civil qu’il était chargé d’expliquer devant les juges, et il portait en outre dans les contestations religieuses le même esprit de chicane et d’opiniâtreté qui le distinguait au barreau. C’était d’ailleurs un homme honnête et probe. S’il nourrissait dans son âme l’ambition mondaine de changer d’état, il y réussit parfaitement en engageant une lutte publique contre l’archevêque ; il se trouva en effet qu’une ville de Phrygie, émerveillée de son courage, le prit pour évêque à quelque temps de là. La ville se nommait Dorylée, et Eusèbe en était probablement originaire. Nous le verrons par la suite jouer un grand rôle dans les conciles sous son nouveau titre et son nouveau costume ; mais le vieil homme ne sera pas changé, et Eusèbe portera toujours avec lui l’humeur et les habitudes de son ancienne profession.

Quelques jours après la scène de l’église, un placard fut affiché sur les murs de Constantinople portant en substance ceci : « au nom de la très sainte Trinité, nous conjurons ceux qui liront cet écrit de le porter à la connaissance des évêques, prêtres, diacres et laïques qui se trouvent dans cette ville, et de leur en donner copie pour la confusion de l’hérétique Nestorius, lequel est dans les sentimens d’un autre hérétique, Paul de Samosate, anathématisé il y a cent soixante ans. » Cet avertissement était suivi d’un parallèle des deux doctrines se composant d’extraits des discours du premier et des livres du second. Le placard se terminait ainsi : Il anathème à qui sépare le fils de Dieu du fils de Marie ! » Il causa une grande rumeur dans la ville ; on se le passa de main en main, et on sut bientôt qu’il était de l’avocat Eusèbe, l’interrupteur de l’archevêque à Sainte-Sophie. Ce n’était pas moins que la mise en accusation formelle de Nestorius. Au fond, si l’attaque était justifiée au point de vue de la croyance commune, l’assimilation à Paul de Samosate n’était ni sincère ni vraie, et les gens de bonne foi, même les plus opposés à Nestorius, le jugèrent ainsi. « J’ai beaucoup lu les discours de Nestorius, écrivait à ce sujet l’historien contemporain Socrate, et je ne suis animé envers lui d’aucun sentiment de haine ou de simple inimitié ; mais je n’admettrai jamais qu’on le compare à Paul de Samosate ou à Photin, qui prétendaient que le Christ n’était qu’un pur homme. Le seul mot de mère de Dieu effraie le premier comme un fantôme effraie un enfant : cela vient de son manque de savoir, car, se voyant naturellement disert, il a voulu paraître encore érudit lorsqu’il n’était au fond qu’un ignorant. Il n’avait jamais daigné lire les anciens commentateurs, se mettant bien loin au-dessus de tout le monde. S’il avait connu les livres saints, il aurait su que l’apôtre Jean a écrit dans son épître catholique que « tout esprit qui sépare Jésus de Dieu n’est pas de Dieu. » Si ces mots ne se trouvent pas dans certains exemplaires, c’est qu’ils en ont été retranchés par des hérétiques qui ne voulaient pas confesser l’unité des deux natures en Jésus-Christ. Voilà ce que Nestorius aurait dû savoir. Il aurait dû savoir aussi, lui qui repousse le titre de mère de Dieu comme une nouveauté, que ce mot se trouve dans les anciens pères, particulièrement dans Origène et dans Eusèbe, qui nous dit à propos de Constantin que la mère de cet empereur, la très révérée Hélène, construisit sur la sainte caverne de Bethléem une basilique à la glorification de la vierge mère de Dieu. » Les appréciations étaient, comme on le voit, très diverses ; mais les haines se prononçaient avec acharnement, et l’idée de mettre en accusation l’archevêque fit son chemin dans beaucoup de têtes. Lui cependant faisait face fièrement aux attaques : l’esprit de système l’avait rendu intolérant, la lutte le rendit cruel.

Réunissant autour de lui quelques évêques de passage à Constantinople, il en forma un conciliabule dont les décisions le couvrirent quand il voulait sévir contre tel ou tel de ses prêtres. Il en suspendit ou en chassa de cette façon les plus ardens, sans oser pourtant toucher à Proclus, que le respect public protégeait. Les prêtres qui ne voulaient pas baisser honteusement la tête sous ce rude bâton pastoral choisissaient des églises modestes et des chapelles où, loin de la surveillance de l’évêché, ils endoctrinaient les fidèles tout autrement que ne voulait l’évêque. Celui-ci, ayant découvert qu’un de ces rassemblemens avait lieu dans une petite église située près de la mer, obtint du préfet qu’on y envoyât des soldats pour châtier les séditieux. Les soldats vinrent, s’emparèrent des piètres, et chassèrent les fidèles à coups d’épée. Cette expédition épiscopale ne fut guère du goût du peuple de Constantinople, qui criait pendant que les soldats frappaient : « Nous avons un empereur, nous n’avons pas un évêque ! »

Le palais impérial n’était pas resté exempt des agitations qui troublaient la ville, et la paix s’en retirait peu à peu. Dans la partie réservée à l’empereur, à la cour, au gouvernement, Nestorius triomphait ; nul n’aurait osé y soutenir Marie théotocos. Théodose était le premier nestorien de son empire. Après lui, chacun cherchait à l’être suivant sa mesure : les chambellans d’abord, comme plus attachés à l’empereur, puis les fonctionnaires et les ministres. L’ancien mendiant de Germanicia avait aussi sa cour, ses flatteurs, ses protégés. Le grand eunuque Chrysarète et le préfet du prétoire Antiochus s’honoraient d’être ses amis. Dans le nombre, il y en eut quelques-uns qui lui furent fidèles parce qu’ils partageaient sincèrement ses doctrines : un très haut personnage, le comte Irénée, que nous verrons jouer un rôle dans ces récits, quitta sa change pour se faine évêque nestorien, et fut englobé dans la disgrâce de son maître. D’un autre côté du palais, dans le quartier des vierges-reines, la scène était toute différente : le nom de Nestorius n’y était prononcé qu’avec horreur, sa présence y était à peine soufferte. On n’y voyait que les membres dissidens du clergé métropolitain ou des évêques engagés dans la lutte contre l’hérésiarque. L’aversion de Pulchérie pour Nestorius était due en principe à un motif religieux (car la savante fille restait dévouée à la doctrine traditionnelle dont ses études lui démontraient la vérité) ; mais des ressentimens personnels étaient venus encore envenimer dans son cœur l’aversion du sectaire.

Nestorius s’était cru assez fort dans l’esprit de l’empereur pour lutter de front contre Augusta elle-même. Intrigant et indiscret, il n’avait pas manqué d’observer dans les relations de la famille impériale certaines choses qui lui donnaient prise sur elle. Il avait constaté d’abord que Théodose nourrissait une secrète jalousie contre cette sœur qui l’avait élevé, et avait fait fleurir son gouvernement alors qu’il n’était lui-même qu’un enfant. Ces services semblaient lui peser ; la considération dont l’ancienne régente continuait à être entourée le gênait comme une diminution de la sienne, et il y avait assez de gens pour lui répéter que le peuple voulait un souverain et non le pupille d’une femme. Que Nestorius fût des premiers à se servir de ce honteux moyen pour annuler le pouvoir d’Augusta, la suite des faits ne laisse pas de doute à cet égard. Le patriarche avait aussi remarqué la préoccupation constante de Pulchérie pour Paulinus, l’ami de son frère et celui de l’impératrice. On y voyait l’indice d’une passion secrète que la chaste fille comprimait le plus qu’elle pouvait, mais qui éclatait néanmoins malgré elle. La malignité publique s’était sans doute exercée sur le sort de cette jeune femme, qui s’était jugée assez forte à l’âge où l’on ignore le monde pour s’engager sans regret dans la vie religieuse, et ce regret paraissait lui être venu, quoiqu’elle le combattît vaillamment. Si les chuchotemens de la malignité et les railleries des courtisans étaient parfois arrivés jusqu’à elle, elle les avait foulés aux pieds avec mépris : ces traits empoisonnés ne l’atteignaient pas. Nestorius osa s’en faire contre elle une arme de vengeance. Sous le masque d’un évêque qui réprimande une de ses subordonnées du cloître, il lui reprocha des sentimens qui n’étaient que trop visibles dans son cœur, l’avertissant que pour une épouse du Christ comme elle de tels sentimens la mettaient en état d’inceste vis-à-vis de son divin époux. La fière descendante du grand Théodose sut rappeler au respect de sa personne et de son nom le prêtre indiscret ou méchant qui osait lui tenir un tel langage. De ce jour, nous dit un historien, son aversion pour Nestorius se changea en une haine qui poursuivit celui-ci jusqu’à l’exil et à la mort. Ces faits, dont les contemporains ne disent pas un mot, mais que nous trouvons dans un compilateur grec du moyen âge, Suidas, ont été puisés par lui, suivant toute apparence, chez les auteurs nestoriens. Quoique les partis religieux, comme les partis politiques, soient ingénieux à noircir dans le présent et à calomnier dans le passé ceux qui leur ont été contraires, il peut y avoir dans ce récit quelque chose d’exagéré, mais de vrai au fond. Quelque respect que mérite la mémoire de Pulchérie, dont la conduite est restée sans tache, son affection pour Paulinus n’en fut pas moins réelle, et la suite nous en fournira des indices plus assurés que les réprimandes de Nestorius.


III

La nouvelle doctrine ne borna pas ses ravages à Constantinople. A mesure que Nestorius prononçait un discours, il le publiait et l’envoyait dans toutes les directions aux évêques, aux clergés, aux magistrats des villes, et partout éclataient les mêmes disputes et souvent des rixes où le sang coulait. Les monastères en reçurent aussi, et là se produisit un phénomène étrange. Ces solitaires, séquestrés du monde et habitués à se régler en tout sur la parole de leurs supérieurs ecclésiastiques, apprenant un beau jour qu’un archevêque de Constantinople refusait à la vierge Marie le titre de mère de Dieu, furent frappés d’une épouvante superstitieuse. Il leur sembla que le ciel se détraquait, qu’il n’y avait plus de rédemption, plus de Christ, plus de salut ; plusieurs allèrent jusqu’à nier Dieu, d’autres devinrent fous. Les abbés de quelques couvens de la Haute-Égypte, effrayés d’un tel état de choses, se rendirent dans Alexandrie pour supplier leur patriarche de leur venir en aide et de redresser par l’autorité de ses instructions l’intelligence des moines, dévoyée de la droite raison. Le patriarche alors régnant (on peut se servir de ce mot à son sujet) était ce même Cyrille dont nous avons parlé dans un précédent récit à propos de la destruction de la colonie juive alexandrine et du meurtre d’Hypatie. Il promit à ces abbés de faire cesser le désordre. La fête de Pâques de l’année 429 était proche, et les évêques d’Alexandrie avaient coutume de publier à cette époque des encycliques pascales et d’autres instructions religieuses à l’usage de leur diocèse. Il promit de s’occuper en cette circonstance de l’état de ses monastères et des livres hérétiques qu’on y répandait ; c’était d’ailleurs une occasion précieuse que ses moines lui offraient d’entrer dans un débat dont il suivait avec curiosité les péripéties, et d’y entrer comme forcé par ses devoirs d’évêque, afin de prémunir son troupeau contre la contagion du dehors. Ce fut aussi une grande joie pour Cyrille de trouver une excuse à son esprit batailleur, à son besoin de se mettre en scène, à son désir enfin d’assouvir les rancunes accumulées de son église.

Il existait premièrement entre les églises d’Alexandrie et d’Antioche une rivalité qui remontait presque au berceau du christianisme. Douées d’avantages et de mérites différens, elles se jalousaient l’une l’autre, et chacune aspirait à la primauté dans la chrétienté orientale, le premier rang entre toutes appartenant d’un commun accord à l’église de Rome. Antioche faisait valoir en sa faveur sa double fondation apostolique par les deux princes de la prédication chrétienne, Pierre et Paul, son importance comme métropole ecclésiastique du vaste diocèse de Syrie, et aussi son rang dans l’ordre civil. Alexandrie opposait d’autres droits et d’autres prétentions aux prétentions et aux droits de sa rivale ; c’étaient la gloire de ses écoles où s’était créée l’exégèse chrétienne, l’éminence de ses docteurs admirés du monde entier, enfin le rôle de ses patriarches, qui était toujours de trancher les questions de doctrine dans les grandes controverses religieuses. Le débat de primauté avait été, il est vrai, jugé en faveur d’Alexandrie par le concile de Nicée dans le classement qu’il avait fait des sièges épiscopaux ; mais d’autres causes de jalousie avaient surgi, qui apportaient à l’ancienne rivalité un redoublement d’aigreur. L’église d’Antioche avait pris depuis un siècle un grand essor par ses écoles d’éloquence ; les grands orateurs, les grands écrivains chrétiens, les Basile, les deux Grégoire, Chrysostome et enfin Nestorius sortaient des écoles syriennes. Cette province pouvait se vanter aux IVe et Ve siècles d’avoir fourni les évêques les plus célèbres et rempli de ses fils les sièges épiscopaux les plus brillans, tandis qu’il fallait aux Alexandrins pour se montrer des conciles œcuméniques ou la polémique des dogmes. Cette infériorité offusquait leur orgueil, et leur bonheur était de pouvoir incriminer comme hérétiques quelques doctrines professées par les évêques et les clergés de Syrie. On en avait eu la preuve lors de la persécution de Chrysostome.

En second lieu, on voyait régner entre le même patriarcat d’Alexandrie et celui de Constantinople ne antipathie égale, sinon plus violente. Démembrement de l’évêché d’Héraclée en Thrace et la dernière venue des métropoles orientales, sans passé, sans autre illustration que celle des évêques étrangers qui venaient la gouverner, l’église de Constantinople avait néanmoins reçu du second concile œcuménique, tenu en 381, la primauté dont il dépouillait le siège d’Alexandrie. La raison de cette spoliation était toute politique. La nouvelle Rome, organisée à l’instar de son aînée avec un empereur, un sénat et une cour, avait réclamé, comme on devait s’y attendre, un établissement ecclésiastique analogue à celui de la Rome ancienne, c’est-à-dire la primauté religieuse dans l’empire oriental. Alexandrie s’était plainte amèrement, et ses plaintes avaient été soutenues et le furent longtemps par l’évoque de Rome, qui voulut rester fidèle à sa vieille amitié ; mais le concile œcuménique agissait sous l’inspiration de l’empereur Théodose Ier, et la raison d’état prévalut. Il en résulta des haines qui se perpétuèrent, et dont on remarquera souvent dans ces récits l’opiniâtreté et l’aigreur. Toutes les fois qu’un archevêque de Constantinople prêtait le flanc à des attaques, on était sûr d’y trouver la main d’un archevêque d’Alexandrie, et réciproquement dans le vocabulaire de Constantinople irritée le patriarche d’Alexandrie ne portait pas d’autre nom que celui de l’Egyptien, et ce mot disait tout.

Cyrille saisit donc avec empressement l’occasion de se mesurer avec son collègue, qui était doublement son adversaire comme archevêque de Constantinople et comme sorti de l’église d’Antioche, et il se promit bien de ne le lâcher, lorsqu’il aurait mis la main sur lui, qu’après l’avoir tué juridiquement ; mais, comme il savait Nestorius fort bien en cour et patronné personnellement par l’empereur, il ne se hasarda qu’avec prudence. Sa tactique fut de paraître provoqué et poussé malgré lui dans la lice. Profitant de la plainte des archimandrites pour ouvrir le combat, il le fit par une instruction à ses moines sur le mystère de l’incarnation, instruction dans laquelle il les mettait en garde contre certains écrits hérétiques dont on infestait leurs couvens, et il citait des passages de Nestorius qu’il réfutait sans le nommer. Cette instruction avait pour titre : Lettre aux solitaires. Répandue en Orient avec la même profusion que les discours de Nestorius, elle tomba naturellement entre ses mains. Nestorius s’en offensa. « C’est là une attaque gratuite et que je n’ai point méritée, » dit-il à quelqu’un qui manda le propos à Cyrille. Celui-ci avait de quoi s’excuser, et dans une lettre demi-justificative, demi-agressive, il voulut s’expliquer avec son collègue et frère, disant qu’il n’avait eu à son égard nulle intention blessante, qu’il n’avait fait qu’obéir au strict devoir d’un pasteur qui cherche à garantir son troupeau contre des doctrines qu’il croit mauvaises. Il ajoutait cette phrase, remarquable sous sa plume : « ce n’est pas moi qui ai poussé les esprits simples et ignorans à s’occuper de matières inabordables au commun des hommes, où les yeux les plus perçans ne font qu’entrevoir la lumière, où les autres n’aperçoivent que ténèbres. »

Nestorius ne voulait point répondre à cette lettre ; mais le prêtre d’Alexandrie qui la lui apporta le pressa tant au nom de la. paix religieuse qu’il crut ne pouvoir s’en dispenser. La paix fut loin d’y gagner ; Nestorius fut bref et hautain. « L’expérience fera voir, disait-il, quels fruits nous retirerons du scandale ; pour moi, je conserve la patience et la charité fraternelle, quoique vous ne l’ayez point gardée envers moi, pour ne rien dire de plus. » La réponse était peu engageante pour un échange, de lettres ; mais les deux adversaires étaient face à face dans l’arène, et, une fois le fer croisé, ils. ne se quittèrent plus des yeux. La polémique devint générale et assez acre du côté des nestoriens. Le chef dédaigna de réfuter de sa main la Lettre aux solitaires, il la fit combattre par un de ses prêtres nommé Photius, et assez amèrement. Lui-même, craignant que l’évêque de Rome, Célestin, ne fût prévenu par ses adversaires, prit les devans, et voici comment il lui exposa les affaires de Constantinople par une lettre jointe à l’envoi de ses discours. Cette lettre résume assez bien tous les moyens d’attaque de son parti contre le parti contraire. « Nous avons trouvé en cette ville, y est-il dit, une altération considérable de la vraie doctrine, dans quelques-uns du moins, et nous employons tous les jours pour la guérir la rigueur et la douceur. C’est une maladie qui rappelle celles d’Apollinaire et d’Arius. Ces gens réduisent l’incarnation du Seigneur à une espèce de confusion, disant que le Dieu s’est fait homme et a été édifié avec son temple et enseveli avec sa chair, comme s’il avait pris son origine de la Vierge mère du Christ, christotocos, et ils disent que la même chair n’est pas demeurée après la résurrection, mais qu’elle a passé dans la nature de la divinité. Ils ne craignent pas de nommer la Vierge théotocos, quoique les pères de Nicée aient dit seulement que Notre-Seigneur s’est incarné de la vierge Marie, sans parler des Écritures qui la nomment partout mère du Christ et non du Dieu-Verbe. Je crois que votre sainteté aura déjà su par la renommée les combats que nous avons soutenus à ce sujet, et qui n’ont pas été inutiles, car plusieurs se sont corrigés et ont appris de nous que l’enfant doit être consubstantiel à sa mère, qu’il n’y a aucun mélange du Dieu-Verbe avec l’homme, mais qu’il y a une union de la créature et de l’humanité du Seigneur jointe à Dieu et tirée de la Vierge par le Saint-Esprit. Que si quelqu’un emploie le mot de théotocos en vue de la nativité temporelle du fils de Dieu, nous disons que ce mot ne convient pas à Marie, car une vraie mère doit être de la même nature que ce qui est né d’elle. On peut néanmoins permettre l’emploi de ce terme en ce sens que le temple du Verbe, inséparable de lui, est tiré d’elle ; mais qu’elle soit la mère du Verbe, cela ne se peut, car on n’enfante pas ce qui est plus ancien que soi. » Cette distinction est souvent reproduite par les nestoriens dans le cours de la discussion. Cyrille avait écrit : « Qu’il dise comme nous Marie théotocos, et je lui ouvre les bras en frère. » Nestorius finit en effet par le dire, mais en spécifiant bien qu’il entendait par là que Marie était mère de Dieu par cette raison que le Verbe divin s’était incarné dans celui qui était né de son sein ; et non autrement. Le Le corps de Jésus-Christ, ajoutait Nestorius, fut assurément le temple de la divinité ; mais on ne peut attribuer à la divinité les propriétés de la chair, comme d’être né, d’avoir souffert, d’être mort, sans tomber dans les erreurs des païens ou dans celle d’Arius, qui faisait du fils de Dieu une créature inférieure à son père. » Il ne voyait dans l’union de Dieu et de l’homme en la personne du fils de Marie qu’une union de volonté et de dignité, union purement morale, non réelle ; aussi l’indiquait-il par un mot qui signifie connexion plutôt qu’union. La conséquence était qu’au lieu d’appeler Marie mère de Dieu ou mère de l’homme, il valait mieux l’appeler mère du Christ, christotocos, puisque le Christ renfermait en lui-même les deux natures du Dieu et de l’homme.

Ces argumens, devenus le thème des nestoriens, en étaient spécieux, et Cyrille ne manqua pas d’y répondre. Il le fit par une lettre très développée, restée fameuse dans l’antiquité sous la désignation de deuxième Lettre à Nestorius ou de Tome, attendu qu’elle formait un traité complet sur le mystère de l’incarnation ; elle fut publiée au commencement du mois de février 430. On la considère comme le chef-d’œuvre de Cyrille, dont elle reproduit les qualités et les défauts. Le style en est sec et sans ornemens ni élégance, et l’écrivain y affecte la rigueur des démonstrations philosophiques ; mais son argumentation serrée saisit le lecteur et l’entraîne, quoi qu’il en ait, à sa dernière conséquence. L’érudition la plus étendue, une connaissance non moins grande des pères que de l’Écriture, y viennent à l’appui de la thèse, et confirment par un second ordre d’autorité l’autorité du raisonnement. A partir de ce moment, la deuxième Lettre à Nestorius occupa le principal rang dans la controverse, et nous la verrons plus tard invoquée au sein des conciles comme un texte presque canonique.

Cyrille, dans cette lettre, comme dans ses autres écrits, se fait l’homme de la tradition. Il prend l’interprétation commune du mystère ; il se l’approprie, il la soumet au raisonnement, il en fait un tout et une doctrine. Sa base est celle-ci : « il faut admettre dans le même Jésus-Christ les deux générations, — l’éternelle, par laquelle il procède de son père, — la temporelle, par laquelle il est né de sa mère. Quand nous disons qu’il a souffert et qu’il est ressuscité, nous ne disons pas que le Dieu-Verbe ait souffert en sa propre nature, car la Divinité est impassible ; mais, le corps qui lui a été fait propre ayant souffert, nous disons qu’il a souffert lui-même ; nous disons ainsi qu’il est mort. Le Verbe divin est immortel de sa nature ; il est la vie même, mais son corps a souffert la mort pour nous, sa chair est ressuscitée, et on lui attribue en cela la mort et la résurrection. Nous ne disons pas que nous adorons l’homme avec le Verbe, de peur que le mot avec ne donne quelque idée de division ; nous l’adorons comme une seule et même personne, parce que le corps du Verbe ne lui est pas étranger. C’est ainsi que les pères ont osé nommer la sainte Vierge mère de Dieu, non que la nature du Verbe ait pris d’elle le commencement de son être, mais parce qu’en elle a été formé et animé le corps auquel s’est uni le Verbe divin, hypostase de la Trinité, ce qui fait dire qu’il est né selon la chair. — Le but de nos adversaires, dit encore Cyrille, est de confesser deux Christs et deux fils, l’un proprement homme, l’autre proprement Dieu, et de faire seulement une union de personnes : voilà l’essence de leur querelle… Ils nous calomnient en nous faisant dire que la divinité est née de Marie et qu’elle est morte ; nous disons que le Verbe divin est né et mort suivant l’humanité qu’il a prise. » Telle est en résumé la doctrine de Cyrille, exposée surtout dans la lettre dont nous parlons.

L’archevêque de Constantinople, si rudement saisi par Cyrille, essaya de lui échapper par un coup perfide et qui devait le mettre pour toujours hors d’état de nuire. Il était arrivé tout récemment dans la ville impériale une troupe d’aventuriers égyptiens qui venaient porter plainte devant l’empereur contre des injustices et des violences exercées sur eux par leur patriarche ; c’étaient des actes inouïs de spoliation et de cruauté, des empiétemens de juridiction qui auraient paru fabuleux de la part de tout autre, mais que rendaient croyables le caractère et les procédés de gouvernement du pharaon d’Alexandrie. Les trois plus importans de ces Égyptiens se nommaient Chérémon, Victor et Sophronas, ce dernier serviteur d’un certain Flavien surnommé le banqueroutier. Il se trouvait même parmi eux un prêtre. Au fond, ces hommes-là n’étaient pas très honorables, et l’apocrisiaire ou nonce chargé des affaires de Cyrille à Constantinople donnait sur eux des renseignemens qui eussent fait reculer, au moins provisoirement, tout autre protecteur qui n’eût point eu un intérêt à s’en servir. Il les représentait comme des gens de mauvaises mœurs et de condition infime, des malfaiteurs, dont l’un avait tiré l’épée contre sa mère, l’autre s’appropriait, dans un hospice probablement, l’argent des pauvres et des aveugles ; un autre avait commis des larcins de complicité avec une servante, un quatrième enfin avait diffamé son évêque : c’était probablement le prêtre. Voilà ce que disait l’apocrisiaire ; mais la version de ces hommes était très différente, et ils savaient persuader ceux qui les entendaient. Nestorius n’hésita point à se faire leur patron ; il les présentait aux magistrats, les recommandait à l’empereur, les recevait même à l’évêché, où il les montrait à tout venant. Là, comme on le pense bien, l’administration du patriarche tyran de l’Égypte, sa perfidie, ses méfaits de tout genre, étaient traités, comme dit Cyrille lui-même, avec des langues de fiel et de venin. L’empereur trouvait l’affaire assez grave pour que le patriarche d’Alexandrie fût appelé à Constantinople, contradictoirement avec eux, devant les juges séculiers. Nestorius opinait pour un tribunal ecclésiastique, parce qu’un des plaignans était prêtre, et que les condamnations prononcées l’avaient été au for ecclésiastique : Dans ce dernier cas, la présidence devait lui appartenir de droit, et Nestorius n’était pas indulgent. Lorsque ces choses furent mandées à Cyrille au milieu des joies de son succès ; il s’inquiéta pour lui-même. Il écrivit sans retard à l’empereur que, quels que fussent ces gens, indignes d’ailleurs de toute espèce d’intérêt, il récusait absolument Nestorius comme son ennemi personnel, mais qu’il acceptait d’avance le jugement des principaux évêques de l’Orient. C’était un embarras qui se présentait, et Théodose n’aimait pas les embarras ; il hésita, consulta et laissa dormir l’affaire.

Cependant la querelle théologique suivait son cours. Cyrille fit parvenir à l’empereur un mémoire dans lequel il relevait des passages de Nestorius, sans l’accuser nominativement toutefois, et suppliait l’empereur de mettre fin aux scandales déchaînés sur l’église de Constantinople. Il en envoya un autre en même temps aux vierges-reines, c’est-à-dire à Pulchérie et à ses sœurs, mémoire très différent du premier quant à la forme, pleine de citations savantes commentées par lui-même, et résumant ce qu’il fallait croire sur le dogme de l’incarnation. Ce second mémoire évidemment n’avait pas été composé dans le même sentiment que le premier ; et laissait percer une plus grande estime pour la science théologique et l’orthodoxie des personnes auxquelles il s’adressait. Et pourquoi aussi les avoir séparés comme s’il existait une dissidence entre l’empereur et sa sœur ? Qui l’avait dit à Cyrille ? S’il l’ignorait, pourquoi agissait-il comme s’il eût voulu la faire naître ? S’il le savait, était-ce le métier d’un prêtre d’espionner la famille de ses princes pour jeter la discorde entre eux ? Voilà ce que dit Théodose, en apprenant les deux envois de Cyrille, et dans sa colère il répétait à ceux qui l’entouraient que cet homme était un brouillon, un insolent, un méchant, qu’il le lui ferait bien sentir à lui-même. Nous verrons qu’en effet sa rancune fut tenace.

Nestorius triomphait donc au palais de Constantinople ; il fut moins heureux à Rome près de l’évêque de la ville éternelle. Nous avons dit comment il avait profité de l’envoi de ses discours au pape Célestin pour lui expliquer à sa façon les luttes qu’il soutenait à Constantinople et les doctrines qu’il y voulait faire prévaloir ; mais le pape Célestin, absorbé par les affaires d’Occident, n’avait eu le temps ni de répondre à la lettre ni d’examiner à fond une question si délicate. Il n’avait pris aucun parti, lorsqu’il reçut par le diacre Possidonius une lettre de Cyrille où le patriarche d’Alexandrie lui rendait compte à sa manière aussi de l’état de Constantinople, dont il faisait un tableau lamentable. « Les peuples, disait-il, ne s’y assemblent plus avec leur évêque, sinon quelques gens sans conséquence ou des flatteurs ; presque tous les monastères et leurs archimandrites et une partie du sénat ne fréquentent plus l’église, craignant de blesser la foi. Si je n’ai point encore rompu la communion avec ce collègue, c’est que je désirais connaître auparavant votre sentiment ; daigne votre sainteté m’en instruire. » Il envoyait en même temps sa lettre aux solitaires et ses autres publications, auxquelles il avait joint des extraits des livres de Nestorius. L’évêque de Rome fut grandement inquiet à la lecture de cette lettre ; il fit traduire en latin les pièces émanées des deux partis, et convoqua un concile d’évêques italiens pour conférer ensemble et arrêter la marche à suivre contre cette nouvelle hérésie. C’est tout ce que souhaitait Cyrille. Il allait susciter le plus redoutable des adversaires à son ennemi, et de plus il rentrait personnellement en grâce près de l’église romaine au moment où il venait de renouer entre cette église et la sienne, l’ancienne alliance, rompue par sa faute et par celle de son prédécesseur Théophile depuis un quart de siècle.

L’alliance des églises d’Alexandrie et de Rome, fondée sur la conformité de doctrine et alimentée par de mutuels bons offices, est un fait de grande importance dans l’histoire ecclésiastiques. Rome, plus occupée du gouvernement des choses que de la discussion des doctrines, acceptait volontiers les solutions dogmatiques qui venaient d’Alexandrie. Elle ouvrait aussi un port de refuge aux vaincus de cette église dans les grandes batailles théologiques dont l’Orient était le théâtre, témoin Athanase, qu’elle recueillit et releva, et le consubstantialisme, qu’elle garantit quand l’arianisme triomphait au-delà de la mer. Alexandrie la vit prendre sa défense avec chaleur quand ses prérogatives furent menacées ; l’église romaine refusa toujours de reconnaître le canon du deuxième concile œcuménique, qui la dépouillait de la primauté orientale en faveur de l’église de Constantinople. Ces services et cette amitié, Alexandrie les payait de retour en facilitant à son alliée l’entrée dans toutes les affaires orientales, et, grâce à ce puissant appui, l’influence du siège de Rome avait grandi tellement en Orient qu’il menaçait d’étendre sa domination sur cette seconde moitié du monde chrétien, comme il l’avait fait pour la première. L’alliance consistait donc, de la part de Rome, à faire du patriarcat d’Alexandrie le premier de l’Orient, à la condition que lui-même s’abaisserait devant la souveraine suprématie de celui qui s’intitulait déjà l’archevêque universel.

La bonne entente des deux églises s’était trouvée compromise, il y avait alors-vingt-quatre ou vingt-cinq ans, par suite du procès de Chrysostome. Indigné de la conduite de Théophile, qui avait été l’agent actif de la persécution et le véritable meurtrier de ce grand-homme, le pape Innocent l’avait retranché de sa communion. Les successeurs d’Innocent avaient maintenu l’excommunication contre Cyrille, qui refusait d’insérer aux diptyques le nom du martyr dont son oncle avait été le bourreau. Les choses restaient dans cet état et les liens de concorde étaient brisés lorsque Cyrille, voyant des troubles poindre çà et là autour de lui, regretta son isolement. Il le fit cesser un beau jour en rétablissant sur ses diptyques ce nom de Chrysostome pour lequel il avait montré tant d’horreur, et demandant à rentrer, en vertu de sa soumission, dans la communion de l’église romaine. Célestin, qui occupait déjà le siège de saint Pierre, reçut avec joie le patriarche repentant, et les deux églises se serrèrent de nouveau la main avec cette ardeur de cordialité qui signale le retour des amitiés rompues.

Cyrille d’ailleurs ne doutait point de son succès dans l’affaire de Nestorius ; il savait d’avance que l’église romaine, église de la tradition avant tout, se rangerait de son côté, à lui qui se faisait le docteur de la tradition et avait pris l’offensive contre des nouveautés dangereuses. Il ne s’était point trompé ; on l’accueillit bien, on l’encouragea dans son entreprise, à laquelle le pape voulut prendre part, et, comme preuve de son entière confiance, celui-ci le nomma son vicaire. Cyrille pouvait maintenant disputer d’influence avec Nestorius ; si ce dernier avait pour lui l’empereur d’Orient, Cyrille avait le pape, et au besoin l’empereur d’Occident, qui soutiendrait l’église romaine dans une question où la foi catholique était engagée. Le combat n’était plus, comme au début, entre un théologien et un autre, entre un patriarche d’Alexandrie et un patriarche de Constantinople ; le champ de la lutte s’était élargi avec le nombre et la qualité des lutteurs. Cyrille vicaire du pape et parlant à ce titre avait doublé sa force.

Il n’y avait pas un moment à perdre pour ouvrir la campagne, car l’hérésie se fortifiait à Constantinople, moitié par la compression, moitié par ce goût inné qui entraîne les hommes vers toutes les nouveautés. Cyrille fut chargé de dresser un formulaire de questions sur l’incarnation de Jésus-Christ, sorte d’ultimatum théologique auquel Nestorius serait sommé de souscrire sous peine de déposition. La signification lui en serait faite au nom du pape, premier évêque de la chrétienté, et au nom du patriarche d’Alexandrie, second évêque de l’Orient. Un délai serait fixé pour que l’accusé pût répondre, et en cas de refus sa déposition serait prononcée solennellement, et son excommunication au besoin. Tel fût le plan arrêté entre les deux évêques. Pour mettre à couvert sa responsabilité dans la rédaction du formulaire, Cyrille le soumit à un synode d’évêques égyptiens qui l’approuva. Il n’est pas constant que Célestin l’ait examiné lui-même ou l’ait fait examiner par son synode de prélats italiens ; en tout cas, il avait donné pleins pouvoirs au patriarche, qui ne manqua pas d’en user. C’était le bélier d’attaque avec lequel s’inaugurait la grande guerre. Ce compendium des principes sur l’incarnation, résumés en articles présentant en regard l’un de l’autre ce qu’il ne faut pas croire et ce qu’il faut croire, bien que rédigé par le plus habile théologien du siècle, était gros de tempêtes, et suscita bientôt dans l’église un déchirement presque égal à celui de l’hérésie qu’il était destiné à combattre. On vit même une moitié de la catholicité orientale l’anathématiser comme hérétique. C’est que Cyrille, pour éviter la pente qui conduisait à Paul de Samosate et à Photin par l’exagération de la nature humaine dans la personne du Christ, s’était jeté sur la pente opposée, qui conduisait à l’apollinarisme par l’exagération de sa nature divine. Il ne sut pas se tenir ferme entre les deux écueils, tant il est vrai, comme il l’écrivait lui-même à Nestorius quelques mois auparavant, que dans une question si délicate, si insondable même, « les intelligences les plus exercées ne font qu’entrevoir la lumière, tandis que tout est ténèbres et obscurité pour les autres. »

Le temps pressait, et, comme on pouvait tout craindre de l’appui de l’empereur et de la connivence de la cour, Célestin et son concile furent d’avis de frapper un coup prompt et décisif. Ils fixèrent à dix jours le délai dans lequel Nestorius serait sommé au nom du pape de rétracter sa doctrine, sous peine d’être déposé et excommunié ; le patriarche, vicaire de l’évêque de Rome, fut en outre chargé de l’exécution. L’importance que ce titre et cette mission donnaient à Cyrille exalta son orgueil, déjà fort grand, comme on a vu, et le fit sortir de toutes les bornes. Un historien ecclésiastique nous dit qu’il prit une mitre semblable à celle que portaient les pontifes romains, et se fit donner le titre de juge universel, dont ses successeurs, les évêques d’Alexandrie, se targuèrent souvent après lui. Quoi qu’il en soit de la réalité de ce fait, mentionné pour la première fois dans un compilateur grec du XIVe siècle, il indiquerait du moins l’accroissement d’autorité ou de prétentions que cette alliance étroite avec Rome leur avait donné en Orient. Cyrille, réunissant en toute hâte son concile provincial, lui soumit une lettre qui serait adressée à Nestorius en son nom et au nom de tous les évêques d’Égypte comme troisième et dernière monition. Cette lettre contenait un exposé de doctrine conforme aux premières lettres de Cyrille, et se terminait par le formulaire dont nous avons parlé. Le formulaire se composait de douze propositions, séparées en autant d’articles, extraites pour la plupart des livres de Nestorius, et que celui-ci était sommé de rétracter formellement et par écrit ; toutes étaient suivies d’un anathème, d’où leur vint le nom d’anathématismes. A la proposition hérétique était jointe la proposition orthodoxe qui la redressait, et que l’archevêque devait confesser. Les anathématismes furent appelés aussi, dans l’usage commun, articles ou chapitres de Cyrille. Les choses ainsi réglées, le patriarche choisit quatre de ses évêques pour aller porter à Constantinople sa lettre synodale, ainsi qu’une autre de Célestin qui signifiait à Nestorius le délai de sa rétractation. Les envoyés se nommaient Théopempte, Daniel, Potamon et Comare. Outre les deux dépêches principales, ils en avaient d’autres du pape et de son vicaire pour le clergé et le peuple de Constantinople, pour les archimandrites des monastères ; embarqués au port d’Alexandrie, ils cinglèrent en toute hâte vers la ville impériale.


IV

Dans le temps même où s’organisait contre lui l’attaque combinée d’Alexandrie et de Rome, Nestorius ne s’était jamais senti plus tranquille. L’échec essuyé par Cyrille près de l’empereur le remplissait de confiance ; il voyait son triomphe prochain et en jouissait sans modération. Son arrogance n’était surpassée que par celle de ses partisans, qui semblaient prendre à tâche de blesser en toutes choses les susceptibilités d’un public habitué à de tout autres enseignemens. Un certain Dorothée, évêque de Marcianopolis et ardent nestorien, poussa l’audace jusqu’à jeter l’anathème en pleine assemblée, et sous la présidence de Nestorius, sur quiconque dirait que Marie est mère de Dieu. Effrayé par une sortie si violente, l’auditoire s’enfuit avec de grands cris, comme si la damnation éternelle se fût mise à sa poursuite. Quelquefois c’était Nestorius lui-même qui provoquait le scandale. Un jour qu’il mettait les choses à l’extrême, un des assistans s’écria : « A la mer, l’archevêque ! » Il faisait poser une main de plomb sur les couvens de Constantinople, où les moines, moins grossiers que dans ceux du désert, raisonnaient sur la foi, et voulaient avoir l’explication de ce qu’on leur enseignait. Quelques-uns de ces solitaires raisonneurs se présentèrent même devant lui à l’église avec leur abbé pour l’interroger sur des points obscurs de sa doctrine concernant la vierge mère de Dieu. « Passez à l’évêché, leur dit-il, vous aurez là toutes les explications que vous pouvez désirer. » Ils s’y rendirent le lendemain ; mais au lieu de l’archevêque ils trouvèrent les exécuteurs de sa justice épiscopale, qui les enfermèrent dans un cachot en les chargeant de chaînes, et après les avoir flagellés les conduisirent au juge séculier comme des séditieux qui avaient insulté le patriarche dans son église. Le juge demanda des témoins, il ne s’en présenta aucun. Alors il renvoya les moines à leur pasteur. Celui-ci, désappointé, se donna pourtant l’atroce plaisir de les foire flageller de nouveau, et, pendant que le sang jaillissait sous les lanières plombées, il leur tenait ce langage : « Voilà mon explication, elle est bien simple. Je crois, comme vous, que Marie peut être appelée théotocos, mais je le crois d’une autre façon que vous. » L’archimandrite qui accompagnait ces malheureux et avait été non moins indignement traité m’était pas un homme sans importance, quoique simple diacre. Il avait tout souffert sans réclamer ni menacer ; mais le lendemain il se rendait au palais, obtenait une audience de l’empereur, et lui exposait les violences que lui et ses moines avaient subies de l’archevêque. « Ce n’est pas pour nous venger, ajoutait-il, Dieu le sait, que nous venons vous révéler ces choses, c’est afin que la foi demeure inébranlable. Il y a un remède aux désordres où l’on plonge de plus en plus l’église, mais un seul, prince très pieux, c’est que vous ordonniez dès maintenant la convocation d’un concile général, lequel décidera souverainement entre la vérité et l’erreur. » Ce mot de concile général parut à l’empereur un trait de lumière, et resta fixé dans son souvenir.

Tous les moines pourtant n’étaient pas aussi résignés que l’archimandrite Basile (c’était le nom de celui-ci), et ne courbaient pas la tête aussi passivement sous le bâton d’un pasteur qui se constituait à la fois offensé, juge et bourreau. La colère monta au cerveau de ces pauvres gens, ils ne purent plus souffrir l’archevêque. Une fois qu’il voulait entrer dans le chœur d’une de leurs églises pendant qu’on y célébrait l’office, l’un d’eux l’arrêta au passage : « Sortez, lui dit-il rudement, les hérétiques n’entrent point ici ! » L’archevêque le livra aux juges séculiers, qui le firent fouetter dans tous les carrefours, un crieur public marchant devant lui, puis l’envoyèrent en exil. Si de tels procédés n’attiraient pas les consciences vers les opinions nouvelles, ils refroidissaient du moins le zèle des opposans, et le patriarche se vantait de convertir son peuple.

Cependant les événemens de Constantinople et la guerre commencée entre les deux patriarches agitaient les églises d’Orient, principalement celle d’Antioche, d’où Nestorius était sorti, et qui lui conservait beaucoup d’affection. Ce qui inquiétait surtout ses amis, c’était de le voir aux mains de Cyrille, dont on appréciait, comme il le fallait, l’opiniâtreté et l’audace, et les chefs de l’église d’Antioche se demandaient s’il n’entrait point dans les calculs de l’Égyptien de compromettre le patriarcat de Syrie tout entier dans la cause de l’un de ses enfans. Jean, qui gouvernait alors ce grand patriarcat, le plus vaste de tout l’Orient, écrivit en particulier à Nestorius pour lui faire sentir qu’il avait tort, qu’il soutenait une cause insoutenable, que théotocos était non pas un terme nouveau, mais une expression dont beaucoup de pères s’étaient servis sans qu’on les eût jamais blâmés, que d’ailleurs ce n’était pour lui qu’une dispute de mots, car on ne doutait point, d’après de nombreux témoignages, qu’il ne pensât comme le corps entier des évêques. « N’insistez donc pas, ajoutait-il, sur une question si peu grave pour vous et qui trouble la paix de l’église, ne méprisez pas la conscience de tant de frères que vous blessez avec si peu de sujet ; on est mauvais juge dans sa cause. Réunissez autour de vous quelques-uns de vos amis pour qu’ils vous conseillent en toute liberté non ce qui vous serait le plus agréable, mais ce qui leur paraîtrait le plus utile : ils trouveront bien moyen de vous tirer d’une affaire si fâcheuse. Le terme de dix jours que nous savons vous être prescrit par le pape est bien court assurément, mais il est encore assez long pour que la réflexion vous amène à employer un mot autorisé dans l’église et qui doit y rétablir la paix. »

Cette lettre toute paternelle toucha Nestorius ; cependant il n’en suivit pas complètement les avis. Dans une réponse pleine de respect, il persista à récuser le mot de mère de Dieu comme apollinariste ; mais il abandonna en même temps celui de mère de l’homme comme inclinant trop vers Paul de Samosate, et il proposa son moyen terme de christotocos, mère du Christ, sur lequel il avait déjà sondé l’opinion du pape. « Personne, disait-il, ne peut condamner cette expression, personne ne niant et ne pouvant nier que Marie ne soit la mère du Christ. Or, si le Christ, ainsi que je le professe, renferme les deux natures, sa mère est à la fois mère de Dieu et mère de l’homme, sans qu’on puisse, par l’exclusion de l’un ou de l’autre titre, paraître favoriser l’hérésie de Paul de Samosate ou celle d’Apollinaire. » Jean repoussa cette échappatoire comme avait fait Célestin. « Le mot de mère du Christ, répondit-il, ne se trouve point dans les pères, encore moins dans les Écritures, et ne semble créé que pour éviter la reconnaissance d’un terme traditionnel et sans danger. » Malgré l’obstination de Nestorius, il avait fait un pas, et Jean espérait bien l’emporter, lorsque l’arrivée des envoyés de Cyrille gâta tout.

Ils prirent terre à Constantinople un samedi, 6 décembre 430, et le lendemain ils se rendirent à Sainte-Sophie, où Nestorius assistait au sacrifice avec son clergé, la plupart des grands de l’empire et un public nombreux. Les quatre évêques entrèrent, et, pénétrant jusqu’à l’abside, où siégeait le patriarche, ils lui présentèrent la double sommation et les autres pièces qu’ils étaient chargés de lui remettre. Ce mandat solennel, ils avaient voulu l’accomplir en pleine église, devant tout le peuple assemblé. Nestorius connaissait déjà par les avis qu’il en avait reçus le contenu de ces documens, entre autres celui des deux sommations. Il prit le rouleau de la main des évêques et leur assigna rendez-vous pour le jour suivant à la maison épiscopale ; ce n’était en effet ni le temps ni le lieu d’entrer dans des explications indispensables. Le lundi, quand les députés arrivèrent à l’évêché, l’archevêque refusa de les voir et leur fit fermer les portes sans leur donner de réponse. La même scène se renouvela les jours suivans. Les députés ne firent aucune démonstration violente, soit qu’ils attendissent la fin du délai de dix jours pour procéder à la déposition, soit que l’empereur, ayant résolu de réunir un concile œcuménique, leur eût fait dire qu’il regarderait tout éclat désormais comme fâcheux et ne le souffrirait pas. Les évêques employèrent le loisir qu’on leur laissait à visiter les principaux opposans du clergé métropolitain et les archimandrites des couvens, publiant partout qu’ils avaient signifié à l’archevêque sa déposition, et qu’ils la prononceraient suivant les pouvoirs dont ils étaient porteurs, s’il ne se rétractait avant l’époque marquée. Tout le monde était dans l’attente.

Le samedi suivant 13 de décembre, huitième jour depuis l’arrivée des députés, Nestorius monta en chaire devant un auditoire immense, et fit un sermon sur la charité entre frères, sur la concorde entre fils de la même croyance ; il était prêt, disait-il, à souffrir tout ce qu’honorablement on pouvait endurer pour maintenir la tranquillité dans l’église. « Pourquoi donc, s’écria-t-il ensuite, moi qui n’aime que la paix, suis-je assailli jusque dans le sanctuaire de ma basilique par un ennemi implacable ? » Cet ennemi, il ne le nomme pas, mais il le désigne assez par ce mot : l’Égyptien. « Oui, continue-t-il avec emportement, l’Egyptien me jette le défi jusqu’au milieu de mes prêtres, jusqu’à la face de mon troupeau. Il répand la calomnie, il sème la discorde, et m’attaque avec des flèches d’or (l’accusant par là de distribuer de l’argent pour corrompre son clergé). L’union, la prospérité de cette église le blessent ; ce spectacle lui arrache de cruels rugissemens ; il le hait, car il a besoin de trouble, il a besoin de division pour dominer. L’Égyptien n’est-il pas l’éternel ennemi de Constantinople et d’Antioche ? » Et il récapitule l’opposition faite par les évêques d’Alexandrie contre ceux d’Antioche, contre Mélétius et Flavien, contre Jean Chrysostome lui-même, tiré aussi de l’église d’Antioche et un de ses prédécesseurs dans la ville impériale. La dispute que l’Égyptien lui suscite est un fruit de sa noire jalousie. « On me fait un procès, dit-il, sur le seul mot de théotocos. Eh bien ! ce mot, je suis prêt à le concéder pour l’amour de la paix ; je l’admettrai à la condition qu’on ne voudra faire de moi ni un arien ni un apollinariste, un arien en me faisant rabaisser le Verbe divin jusqu’à n’être qu’une créature, un apollinariste en me forçant à nier l’humanité du fils de Marie. Il y a cependant une qualification qui couperait court à tous les malentendus et que je propose d’adopter, celle de mère du Christ ; ce serait le remède à toutes nos discordes. » — « Oh ! s’écria-t-il en terminant, que L’Egyptien vienne lui-même ici, je ne le crains pas ; qu’il vienne discuter avec moi en présence de l’empereur et des impératrices, et je saurai mettre à néant sa témérité. C’est la maladie des Égyptiens de porter le trouble en tous lieux ; mais qu’ils sachent qu’on ne les redoute pas, et que leur violence ne s’étalera pas impunément dans cette cité illustre, protégée par la majesté des princes. »

Son discours fut bien accueilli. Il avait fait vibrer dans l’âme de ses auditeurs la corde sensible en leur montrant les évêques d’Alexandrie toujours acharnés contre ceux de Constantinople et d’Antioche, poursuivant contre eux le même but, — la domination universelle. — Toutefois on ne trouva pas assez nette et catégorique l’acceptation qu’il faisait du titre de mère de Dieu ; on le supplia d’y ajouter quelque chose au nom de la paix, que les prétentions arrogantes du patriarche d’Égypte faisaient désirer par tout le monde. Condescendant à ce vœu, Nestorius prononça le lendemain dimanche quelques phrases complémentaires à son discours de la veille, « Oui, mes frères, dit-il en élevant la voix du marchepied de son trône, je reconnais que la vierge Marie est mère de Dieu et mère de l’homme. Elle est mère de Dieu parce que le temple de Dieu, qui est son fils Jésus, a été uni avec la Divinité. On peut donc, à mon avis, lui attribuer légitimement le titre de théotocos. » Au fond, il y eût eu beaucoup de choses à dire sur on explication, et sa concession était effectivement moins complète qu’elle ne le paraissait. Toutefois l’auditoire s’en contenta, et des applaudissemens unanimes firent retentir la basilique. Les uns crurent que le patriarche revenait à la foi traditionnelle de son église, et lui en furent reconnaissans. Les autres lui surent gré d’avoir étouffé la guerre dans son germe, puisque Cyrille lui avait écrit dans sa première lettre ces paroles significatives : « confessez que Marie est mère de Dieu, et tout dissentiment cesse entre nous ; je vous ouvrirai les bras en frère. »

Tout paraissait fini, puisque les deux déclarations de Nestorius, surtout la seconde, avaient été prises par les fidèles de Constantinople comme une rétractation suffisante et que les envoyés d’Égypte ne donnaient pas signe de vie, lorsque le patriarche eut la malencontreuse idée de se remettre en scène. Il le fit de la façon la plus désavantageuse pour lui-même, car, si sa parole brillante imposait aux auditeurs et savait couvrir la faiblesse de son argumentation, celle-ci se démasquait et se mettait à nu dans ses écrits. Il voulut réfuter les douze articles que Cyrille lui signifiait comme le critérium de la foi catholique sur l’incarnation, et, retournant la thèse contre son adversaire, il entreprit de montrer que ce prétendu critérium de la foi catholique n’était qu’un amas d’hérésies. Avec cette grande confiance en lui-même qui le caractérisait, il composa douze contre-anathématismes opposés aux anathématismes de Cyrille et détruisant, proposition par proposition, ceux qui avaient été lancés contre lui ; puis il distribua cet ouvrage à ses amis et à ses ennemis. Mais quand on considère que Cyrille, ce prince des théologiens, n’avait pas pu dresser douze articles sur l’incarnation sans encourir, de la part d’autres théologiens orthodoxes comme lui, le reproche d’hérésie, que n’advint-il pas à Nestorius, chez qui la théologie était le moindre des mérites ! Ses contre-anathématismes fourmillaient d’erreurs, et ses amis mêmes furent contraints de l’abandonner.

L’incendie éteint se ralluma de nouveau, et de tous côtés on demanda un concile général. C’était le seul remède à une situation que le plus intéressé envenimait comme à plaisir. Nestorius lui-même le demanda un des premiers ; il comptait y triompher infailliblement sans toutes ces concessions qu’on lui arrachait au nom de la paix. Déjà même il entrevoyait avec satisfaction des luttes oratoires où son éloquence se déploierait dans tout son éclat ; il retrouverait là d’ailleurs, pensait-il, ses anciens amis syriens qui l’avaient tant acclamé dans les basiliques d’Antioche, et lui avaient conservé leurs sympathies. Ce n’était pas moins pour lui que la complète défaite, la déposition de Cyrille, la perte de son influence, son excommunication peut-être. Une seule chose le tourmentait, c’est que Cyrille n’essayât de se dérober à la lutte, et en mandant au pape Célestin que l’empereur avait enfin consenti à la convocation d’un concile, il ajoutait avec une singulière simplicité : « Surtout que l’évêque d’Alexandrie ne manque pas de venir y chercher la condamnation qui l’attend. » Il tenait le même langage à ses amis. « Dans le concile que nous espérons avoir, écrivait-il au patriarche Jean, nous réglerons toutes choses sans scandale et avec union. Vous devez vous étonner moins que personne de la présomption de l’Égyptien dont vous avez tant d’exemples ; bientôt, s’il plaît à Dieu, on louera notre conduite, et le succès la couronnera. » Le pape n’augurait pas ainsi de l’avenir, et, comme il n’avait en vue que le repos de l’église, il eût souhaité que l’orthodoxie triomphât par des voies plus pacifiques. Quant à Cyrille, il se montra mécontent de cette conclusion, qui déjouait ses savantes manœuvres et l’obligeait à recommencer la campagne.

Enfin parut la lettre sacrée (c’était le style de la chancellerie romaine) qui convoquait l’assemblée des évêques de l’univers chrétien pour la Pentecôte de l’année suivante dans la ville d’Éphèse. Elle était écrite, suivant l’usage, au nom des deux empereurs, car, la souveraineté impériale étant indivisible comme le peuple, dont elle était censée une délégation, les deux empereurs n’étaient que deux parties de la même unité, et les actes importans du gouvernement leur étaient communs comme les lois. Telle était la théorie du pouvoir d’après la constitution de l’empire. Il y avait dans ce cas particulier une autre raison encore pour que la convocation émanât des deux chefs du monde romain, c’est qu’elle l’embrassait tout entier, l’Occident comme l’Orient. La lettre était adressée par ampliation au métropolitain de chaque province. Elle portait en substance :

« Que, l’intérêt de la religion et celui de la république étant connexes, l’ordre ne pouvait être troublé dans l’une en même temps qu’il ne le fût dans l’autre, car les divisions de l’église dégénéraient aisément en discordes et séditions dans l’état ;

« Qu’il appartenait aux princes de veiller également à ce que les hommes placés dans les hauts rangs de l’église fussent exempts de toute faute ou souillure, la dignité du sacerdoce étant nécessaire au maintien de la vraie religion ;

« Que, vu les querelles et les divisions qui travaillaient en ce moment l’église et agitaient le pays, les empereurs avaient jugé indispensable de réunir les évêques de tout l’empire en concile, quelque répugnance qu’ils pussent avoir à les fatiguer ;

« Qu’en conséquence les métropolitains, dès que la prochaine fête de Pâques serait passée, auraient soin de se rendre à Ephèse pour le jour de la Pentecôte, et d’amener avec eux le nombre d’évêques qu’ils jugeraient convenable, de telle sorte qu’il en restât assez pour les affaires de la province et qu’il en vînt assez pour le concile.

« Nous ne doutons pas, disaient les empereurs en terminant, que chacun ne se mette en mesure d’obtempérer ; ceux qui manqueraient à ce devoir n’auraient d’excuses ni devant Dieu ni devant nous. »

Nestorius n’était point nommé dans la lettre, Cyrille non plus ; mais la mention des troubles survenus dans l’église s’appliquait évidemment à tous les deux, et celle de la dignité épiscopale qui devait être à l’abri de toute souillure ne pouvait regarder que Cyrille, sa conduite dans Alexandrie, le procès que Sophronas et les autres étaient venus lui intenter à Constantinople.

Des instructions administratives remises au fonctionnaire qui devait représenter Théodose au concile, le comte Candidien, complétaient la lettre sacrée. Elles portaient qu’on ne laissât point tenir d’assemblées particulières, le résultat de ces assemblées étant toujours de créer des divisions et des schismes, — qu’on eût soin de n’ouvrir la session qu’avec un nombre d’évêques suffisant pour que chaque province eût sa représentation nécessaire, — qu’une fois la session ouverte aucun membre ne pût s’absenter ni retourner chez lui sous peine d’être ramené de force à l’assemblée ; ce soin regardait les magistrats. Les officiers civils devaient veiller à la stricte observation de ces règles et assisteraient aux débats, sauf quand il s’agirait de discussions dogmatiques, les laïques n’étant là que pour la discipline et le maintien du bon ordre. J’insiste sur ces dispositions pour faire voir ce qu’était le règlement d’un concile œcuménique ; j’y insiste aussi parce que nous verrons dans la suite qu’elles furent violées pour la plupart.

Les empereurs enfin s’expliquaient sur le choix qu’ils faisaient de la ville d’Éphèse pour siège de la future assemblée. « Éphèse, disaient-ils, était située dans une contrée fertile et florissante, d’un accès facile par terre et par mer, et où on trouverait en abondance tout ce que réclament les commodités de la vie, soit par la production du sol, soit par l’importation du dehors. Les évêques réunis pourraient donc y vaquer sans entraves aux devoirs de leur mission et la conduire à bonne fin. » C’étaient là sans doute d’excellentes raisons ; mais il y en avait de meilleures encore qui devaient engager les empereurs et leur conseiller Nestorius à choisir toute autre ville plutôt qu’Ephèse, s’ils avaient réfléchi un seul instant à la nature des débats qui allaient occuper l’assemblée.

Les lettres de convocation furent dépêchées à tous les métropolitains des deux côtés de la mer ; mais les Occidentaux, retenus par les désastres de la guerre barbare, ne se trouvèrent point à l’appel. Le pape s’excusa sur la nécessité de sa présence au milieu du danger de ses peuples, et aussi par cette raison qu’aucun évêque de Rome n’avait encore assisté personnellement à un concile œcuménique ; mais il annonça qu’il y enverrait des légats. L’Afrique, en proie à l’invasion des Vandales, s’abstint comme l’Italie et la Gaule ; seulement l’évêque de Carthage se fit représenter par un de ses diacres. Théodose avait voulu qu’Augustin d’Hippone fût appelé, quoique n’étant pas métropolitain, à cause de la célébrité de son nom ; la lettre arriva lorsqu’Augustin était déjà mort. Il résulta de cette abstention en masse de l’Occident que l’assemblée d’Ephèse, destinée à être universelle, fut presque exclusivement une assemblée orientale.

Un hasard singulier nous a conservé l’ampliation adressée à Cyrille, et à laquelle était jointe une lettre particulière de l’empereur, lettre de menaces et de reproches, qui prouvait que les colères du fils d’Arcadius étaient tenaces, ou que Nestorius avait nourri soigneusement celles-ci. Il y revenait sur l’inconvenance commise par le patriarche d’Alexandrie en envoyant deux mémoires séparés, l’un à lui, l’autre à sa sœur Pulchérie ; cette affaire lui tenait toujours au cœur parce qu’elle blessait son orgueil théologique et sa prétention à gouverner seul. Rien de plus amer, de plus hautain, de plus humiliant, que cette lettre d’un prince au second patriarche de son empire. Il lui prodigue les termes de brouillon et de fourbe qui cherche à régner par la division, d’homme superbe et violent qui ne connaît que la force et les entreprises criminelles pour faire triompher ses opinions, comme si c’était ainsi qu’on sert la vérité, d’usurpateur des pouvoirs publics qui s’arroge ce droit de décider qui est le domaine de tous, comme si la vraie doctrine avait plus à gagner aux emportemens de l’audace qu’à la raison calme et au respect des règles ; « mais, ajoute l’empereur, la tranquillité de l’église nous est chère, sois-en bien sûr, et sache bien aussi que c’est à toi que nous attribuons les perturbations qui nous affligent. »

Il continue en ces termes : « Comment nous étonnerions-nous de te voir accaparer pour toi seul ce qui appartient au corps entier des évêques, quand tu portes ton humeur inquiète et ton insolente curiosité jusque dans la demeure de tes souverains, pour tâcher d’y semer la discorde entre un frère et une sœur ? Si tu n’avais pas cru qu’il existât entre eux quelque dissentiment qui pouvait être envenimé, ou si tu n’eusses pas conçu l’espoir d’en faire naître, pourquoi, je te le demande, aurais-tu écrit séparément d’un côté à nous et à notre très religieuse compagne l’impératrice Eudocie, de l’autre à notre très pieuse sœur Pulchérie Augusta, dont on sait le zèle ardent pour la foi ? Que si par hasard quelque mésintelligence avait existé entre nous, si nous avions été aigris les uns contre les autres, comme tu le supposais, quelle réprobation n’encourrait pas celui qui, éloigné de nous par un si grand intervalle de pays, serait venu scruter indiscrètement des choses qui ne le regardent pas ? Que si au contraire rien de pareil n’existe, est-ce le fait d’un prêtre de se faire agent de discordes domestiques ? L’indice de cet esprit turbulent, de ce zèle coupable qui t’anime, nous le retrouvons dans tes efforts pour brouiller l’église, de même que tu voulais brouiller le palais de tes princes ; diviser est en effet ta plus chère ambition, et tu y places l’on orgueil.

« Maintenant ne te dissimule pas que tes manœuvres échoueront, que l’église et l’empire resteront unis, le Christ, notre Sauveur, aidant, et notre autorité ne cessant point d’agir pour la paix. Apprends que nous te pardonnons afin que tu n’ailles pas prétendre, vu les reproches particuliers que tu mérites de nous, que l’on te persécute à cause des livres où tu crois défendre la vérité. Ces livres, je laisse au concile le soin de les juger ; mais je ferai exécuter strictement ce qu’il aura résolu. Tu feras sagement de ton côté en te soumettant à ce jugement, si tu ne veux y être contraint, et en te rendant au concile dans le délai fixé par la lettre de convocation. Ce sera le moyen de regagner ma faveur et de prouver que les actes acerbes et inconsidérés par lesquels tu as voulu soutenir ton opinion n’étaient pas le fruit d’une animosité personnelle. Montre-nous que de ton plein gré tu es décidé à te soumettre à la loi, et pense que, s’il en était autrement, je ne le souffrirais pas. » On voit par ces derniers mots, rapprochés de la lettre de Nestorius au pape, que Théodose considérait Cyrille comme un accusé qui aurait à répondre non-seulement de ses doctrines, mais de ses actes récens et de cette manie de tout faire, de tout juger, de lancer enfin de son autorité privée sur ses collègues les évêques des dépositions et des excommunications dont le droit appartient aux assemblées. On y trouve encore une allusion aux accusations de Sophronas et des autres plaignant égyptiens.

L’empereur n’était pas le seul à porter ce dur jugement, sur Cyrille ; les amis mêmes du patriarche, ses prêtres les plus affectionnés, appréhendaient le rôle qu’il allait jouer dans les événemens du concile. Un saint homme qui l’aimait beaucoup, qui était célèbre alors par sa droiture de cœur et par l’élévation de son esprit, Isidore de Péluse, lui écrivait à ce sujet : « La prévention ne voit clair qu’à moitié, et l’aversion est aveugle, évite-les ; examine toutes choses des yeux de la justice avant de condamner autrui. On te reproche de vouloir venger tes inimitiés particulières plutôt que les maux de l’église. J’entends répéter de tous côtés : « Cyrille est neveu de Théophile ; il imite la conduite de son oncle, le persécuteur acharné de Chrysostome, et cherche comme lui sa gloire dans les disputes… » — « Je te conjure donc, comme ton père par l’âge et ton fils par la dignité, d’assoupir les divisions et les querelles, et de ne pas reporter sur le corps immortel de l’église la peine des injures qu’ont pu te faire des hommes mortels. » Dans la prévision des tempêtes qu’il redoutait, cet homme de paix écrivit également à l’empereur, le suppliant d’assister en personne au concile, « où sa présence empêcherait qu’une assemblée d’évêques ne devînt, par le déchaînement des passions ardentes, un objet de risée pour les païens. » Théodose ne put le faire, et la prophétie s’accomplit.

Cyrille, avant de partir, voulut, en qualité de vicaire du pape, le consulter sur la conduite à tenir envers Nestorius, si l’hérésiarque, confessant son erreur, demandait pardon au concile. Son avis à lui était qu’il ne fallait faire aucun cas d’une rétractation forcée, et considérer Nestorius comme condamné, puisqu’il n’avait pas satisfait dans le délai de dix jours à la sommation qui lui avait été signifiée à Constantinople. Célestin repoussa ce conseil, « Dieu accepte toujours la pénitence des pécheurs, quelque tardive qu’elle soit, » répondit-il à sou vicaire ; mais l’occasion de pardonner ne se présenta pas.


AMÉDÉE THIERRY.