Récits de voyages/À la baie Géorgienne

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Typographie C. Darveau (p. 52-63).

CHAPITRE V

À LA BAIE GÉORGIENNE


Nous allons maintenant nous diriger vers la baie Géorgienne, à travers un pays absolument nouveau pour la plupart des lecteurs, et aussi inconnu des Canadiens que la merveilleuse vallée du Yellow Stone l’était des Américains, il y a trente ans.

De Toronto à Collingwood, sur la baie Géorgienne, la distance à parcourir est de quatre-vingt-quatorze milles. Lorsqu’on en a fait à peu près quarante, on pénètre dans un pays encore tout jeune, comme l’attestent la plupart des habitations construites en bois brut, au milieu des défrichements encore incomplets qui s’étendent de chaque côté de la route. Ce jeune pays est souvent monotone, quelquefois extrêmement pittoresque ; mais, si l’on en excepte les éclaircies nombreuses et plus ou moins vastes, pratiquées les unes par le colon, les autres par le feu, ce qui abonde dans cette région fertile, rapidement convertie en larges champs de moissons, en villages et en petites villes, c’est la forêt, dont la vigueur redouble sous les fléaux et la fait triompher sur tous les points des efforts de l’élément destructeur.


Sur le parcours du chemin de fer, on passe fréquemment des cités naissantes, très jolies, très coquettes dans leur gracieux entourage de collines boisées et d’ondulations couvertes de verdure et lisérées de bois touffus. Ailleurs, ce sont des groupes d’arbres épars, surpris par le défricheur et épargnés par lui, mais qu’il a emprisonnés dans une vaste ceinture de champs inondés d’épis. Partout, partout des arbres, des collines sans relief, s’inclinant doucement vers le lac Simcoe, que le chemin de fer longe pendant près de deux heures, ou vers la baie Géorgienne où elles vont plonger et s’engloutir sans effort. Terrain extrêmement ondulé, toujours flottant, qui semble comme le résultat d’une longue hésitation du globe ; succession indéfinie ou éparpillement de mamelons et de boursouflures à fleur de terre, qui indique l’épuisement des forces intérieures ou la résistance de la croûte terrestre, qui a dû néanmoins céder, mais faiblement, à leur action rapide, en maints endroits exercée comme au hasard.

De longues clôtures en bois protègent invariablement les champs et les prés, et les loghouses (maisons en bois brut, que l’on appelle « chantiers », dans les nouveaux établissements) se voient de toutes parts, tantôt isolées, tantôt formant des petits groupes de trois, quatre, sept ou huit habitations entourées de potagers ou de jardins embryonnaires.

Presque tout le pays que nous parcourons en ce moment est plat, souvent même marécageux, ce qui n’empêche pas l’homme de le conquérir pied à pied, même dans ses parties les plus désavantageuses, et de le convertir en terrains productifs.

En fait de montagnes, il n’y a qu’une chaîne d’une hauteur inappréciable qui, partant de la rivière Niagara, contourne le lac Ontario, passe près de Hamilton et remonte ensuite vers le nord jusqu’à Collingwood, où elle atteint son point culminant, à douze ou quinze cents pieds de hauteur. Cette chaîne de montagnes, ou plutôt de collines élevées, s’appelle les Blue Mountains. Il y a une autre chaîne, d’une altitude à peu près égale, qui sépare les eaux qui coulent dans le lac Ontario de celles qui se déversent dans le lac Simcoe et le lac Huron, mais on ne l’aperçoit pas sur la route du chemin de fer. Voilà tout ce que la province-sœur possède de montagnes et voilà aussi pourquoi elle est en général d’une écrasante monotonie. Le spectacle de ses grands lacs ne saurait compenser celui des montagnes absentes. Un pays qui n’a ni relief, ni accidents de terrain, ni surprises pour le regard, peut être fertile, éminemment productif, mais ne saurait être un beau pays pour nous surtout, habitants de la province inférieure, rendus si difficiles par les merveilles du nôtre.

Sur une grande partie de la route que suit le chemin de fer, entre Bradford, à quarante milles au nord de Toronto, et Allandale, qui se trouve à une heure et demie environ de Collingwood, il semble qu’il n’y ait de cultures, de villages et de villes que d’un côté, celui où s’échelonnent les collines ; l’autre est abandonné aux marais et aux savanes. Aussi, lorsqu’on approche du lac Simcoe, le voit-on bordé pendant longtemps par cette interminable série de basses terres saturées d’eau, où les hautes herbes croissent à profusion, ce qui lui donne un aspect désolé ; mais peu à peu le spectacle s’améliore, les cultures apparaissent des deux côtés de la route, et le train court au milieu d’une campagne d’une fertilité sans égale, et dont les champs s’étendent à perte de vue. Enfin, quatre heures et demie après le départ de Toronto, on arrive à Collingwood, sur les bords de la baie Géorgienne, terme de la route par terre et l’un des points de départ des steamers qui se rendent jusqu’à l’extrémité du lac Supérieur.[1]

« Le long de larges rues, vierges de pavés et flanquées de loin en loin d’un tronçon de trottoir en madriers, dit M. H. de Lamothe, dans son excellent livre intitulé : Cinq mois chez les Français d’Amérique, s’éparpillent un demi-millier de modestes habitations en bois, entourées de vastes terrains vagues qui n’attendent, pour se transformer en blocs de somptueux édifices, qu’un de ces coups de baguette féeriques, dont la spéculation du Nouveau-Monde possède le secret. » Eh bien ! ce que prévoyait il y a quinze ans M. de Lamothe est aujourd’hui réalisé. Les tronçons de trottoirs se sont transformés en trottoirs continus, larges de dix à douze pieds, et les modestes habitations en bois, dont il reste encore des traces cependant, sont devenues des blocs, non pas somptueux, si l’on veut, mais dignes de figurer dans n’importe quelle ville de

second ordre. Deux ou trois larges rues, bordées de grands arbres derrière lesquels se rangent une longue suite de beaux magasins, conduisent du cœur de la cité jusqu’au loin dans la campagne.

Trois grands élévateurs, construits sur le port, reçoivent incessamment les chargements de grain, apportés par les barges des différents ports de l’Ouest, et les transmettent aux nombreux wagons de chemins de fer qui les attendent, tandis que, jour et nuit, se fait entendre le grincement régulier des scieries à vapeur, qu’alimentent d’énormes quantités de bois venant du Nord. Au couchant, les derniers contreforts des "Blue Mountains" viennent s’engouffrer dans la baie suivant une pente douce, moitié boisée, moitié dénudée par le feu ou couverte d’une longue toison d’épis. La distribution et la disposition de ces montagnes, qui encadrent tout un côté de la baie de Nottawasaka, au fond de laquelle s’assied Collingwood, lui donnent une apparence lointaine de parenté avec notre baie Saint-Paul, cette charmante miniature qu’encercle un bras arrondi des Laurentides. Plus loin, dans la même direction, le regard aperçoit, lorsque le temps est très clair, une ligne indistincte, souvent brisée, mais que l’on peut néanmoins suivre jusqu’à ce qu’elle se perde à l’horizon ; c’est la côte orientale de l’immense péninsule de Saugeen, qui sépare presque entièrement le lac Huron de la baie Géorgienne, au point que celle-ci menace de ne plus être simplement un bras du premier et de former un lac indépendant, assez étendu pour figurer dignement à côté de ses voisins.

De Collingwood, ce que l’on aperçoit des côtes de la baie Géorgienne n’offre rien de saillant ni de pittoresque.

À quelques lieues de là, sur la côte de la baie de Nottawasaga, dans les townships de Tay et de Tiny, qui forment partie du vaste comté de Simcœ, se trouve une colonie considérable de Canadiens-français, qui ne s’élève pas à moins de 3,000 individus ; on dit que cet établissement est fort ancien et qu’il a été fondé en grande partie par les « voyageurs » du Nord-Ouest, au temps où l’on faisait le long trajet des lacs en simple canot d’écorce.



Ce qui frappe le voyageur passant par Collingwood, c’est la tranquillité et l’ordre constant qui régnent dans cette petite ville où arrivent et d’où partent tous les jours tant de gens, par les chemins de fer ou par les bateaux à vapeur ; c’est cette civilisation simple, étrangère aux phrases stéréotypées et au déploiement fastidieux de manières qui accompagnent nos moindres actes de courtoisie. Le caractère particulier des gens de l’Ouest, que ce soit dans l’ouest des États-Unis ou dans l’ouest du Dominion, c’est l’obligeance, une obligeance que chacun peut réclamer parce qu’il est censé devoir l’exercer à son tour, aussitôt qu’il en est requis, et qui naît du sentiment profond, de la pratique constante de l’égalité entre les hommes. Mais, en revanche, rien n’est moins communicatif que les habitants de l’Ouest.

Entrez par exemple dans un des deux excellents hôtels de Collingwood, et vous trouverez dans la principale pièce du rez-de-chaussée sept, huit, dix ou douze individus, lisant les journaux ou fumant leurs cigares, sans se dire un mot les uns aux autres pendant des heures entières. On n’enlèverait jamais à un Français, tombé inopinément au milieu de ces gens-là, l’idée qu’ils sont muets. D’un autre côté, soyez tranquilles ; ces « gens-là », parmi lesquels on voit souvent des ouvriers et de simples journaliers, sont tous de braves et honnêtes garçons ; et vous pouvez laisser sans crainte à côté d’eux votre petit sac de voyage, votre canne ou votre parapluie, avec la certitude de les retrouver le lendemain, ce dont je ne voudrais pas répondre invariablement dans les plus anciennes de nos villes.


Un détail qui a son importance, c’est l’extrême bon marché des hôtels dans toutes les petites et moyennes villes d’Ontario. Chaque chose y est comptée séparément ; un repas coûte vingt-cinq cents, le coucher même prix ; les omnibus sont gratuits, de sorte que la journée vous revient à un dollar ; et notez qu’il en est ainsi partout dans cette province (les grandes villes exceptées) qui méritera toujours de s’appeler notre province-sœur, tant qu’elle ne surchargera pas davantage ses « hôtel bills. » [2] Un dernier mot, Collingwood porte son nom en l’honneur du grand amiral anglais qui fut le compagnon et l’émule de Nelson, moins illustre que celui-ci peut-être et moins glorieusement vainqueur, mais non moins grand homme de mer. Collingwood passa plus de quarante ans sur son bord, à croiser dans toutes les mers de l’Europe, sans voir plus de dix fois sa patrie ni ses enfants

Sentant sa fin prochaine, il essaya au moins d’aller mourir auprès des siens. Le vaisseau qu’il commandait alors croisait dans la Méditerrannée, entre la France et l’Espagne. Collingwood fit appareiller pour le pays natal, mais, le lendemain même, il expirait en pleine mer, et l’Angleterre ne reçut que sa dépouille mortelle.


</pages>

  1. Il y a trente ans à peine qu’a été construit le premier chemin de fer entre le lac Ontario et le lac Huron. On l’appela le « Northern. » Sont venus s’ajouter depuis le « Midland », à l’est du premier, et le « Toronto, Grey and Bruce, » à l’ouest. Ces trois chemins de fer ont ouvert le nord-ouest d’Ontario jusqu’au lac Huron et à la baie Géorgienne, pendant que d’autres, terminés partiellement ou en voie de construction, passent à travers les districts de Muskoka, de Parry Sound et de Nipissing, et déboucheront tous un jour sur le chemin de fer du Pacifique, lequel longe tout le nord de la province, à une distance d’environ deux cents milles des rivages du lac Ontario.
  2. Les Ontariens ont appelé Collingwood le port de la « Poule et de ses petits, » Hen and Chickens Harbour, à cause d’un groupe de petites îles situées près du rivage, et qui ressemblent à des poussins rassemblés auprès de leur mère.

    Collingwood est le terminus des chemins de fer Northern et North-Western, et le point de départ principal des steamers pour les lacs Huron, Michigan et Supérieur. Il s’y fait un grand commerce de poisson ; celui du bois est énorme. Un spectacle qui vaut la peine d’être contemplé, pendant la belle saison, est celui du mouvement incessant des quais, de leur va-et-vient continuel, du chargement et du déchargement jour et nuit effectué des marchandises du Nord-Ouest, enfin de l’arrivée et du mouillage des immenses « trains » de bois qui viennent des districts d’Algoma et de Parry Sound. Les statistiques du commerce de grain seul, sans compter celui du fer du lac Supérieur, suffiraient à étonner le voyageur et à lui faire ouvrir les yeux sur la richesse et la quantité des produits du grand Occident canadien.

    Ce que l’on remarque encore à Collingwood, ce sont ses immenses élévateurs et les scieries où le bois brut reçoit toutes les formes.

    La population de Collingwood est d’environ six mille âmes.