Récits du Labrador/La Bête puante

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L'Imprimerie canadienne (p. 81-88).


LA BÊTE PUANTE


Je n’aime pas le nom de viverra mephitis ou de mephitis americana que lui donnent les savants. Je préfère de beaucoup celui de bête puante que nos chasseurs lui ont appliqué avec tant de bon sens. Cependant l’épithète « puante » malgré sa valeur déjà très expressive, est insuffisante et doit être considérée comme un euphémisme que la pauvreté de notre langue a rendu inévitable.

Nul mot ne saurait exprimer à quel point est effroyable, insoutenable, insondable l’odeur que répand ce malheureux animal. Il faudrait créer un mot, mais lequel ? Pour le moment, mon imagination trop engourdie ne me suggère qu’une périphrase et cette périphrase, je n’ose vous la confier. Le raffinement de vos organes et l’étude approfondie des odeurs variées qui se produisent sur notre globe suppléeront, je veux l’espérer, à la pauvreté regrettable de mes expressions.

Si je n’étais retenu par la bienséance, un sentiment de méfiance compréhensible m’empêcherait encore de traduire toute ma pensée. Vous le savez, n’est-ce pas ? tout est relatif, et je craindrais que cette odeur, pour moi la plus épouvantablement nauséabonde, ne fut pour vous d’un charme infini. Cela pourrait provoquer la naissance de soupçons blessants pour la pureté de mon appareil olfactif et mettre en désarroi les débris de mon amour-propre.

Mais il importe peu à la mouffette — car on lui donne aussi ce nom — que vos impressions et les miennes soient discutables ou imparfaites. Elle se connaît et semble apprécier comme moi — je le dis à ma louange — la valeur de l’unique défense que la nature prévoyante ait mise à sa disposition.

Malgré tous les préjugés que ce début a dû faire naître en vous, la bête puante a eu son heure de célébrité et les plus jolies des femmes qui firent autrefois le bonheur de nos pères entourèrent leurs cous divins de boas confectionnés avec la fourrure de cet animal odorant, fort à la mode, à ces époques reculés, sous le nom de shunk ou shund.

La mouffette est de la grosseur d’un chat domestique. Son pelage est noir luisant. De chaque côté de son museau part une ligne blanche, étroite, qui va s’élargissant jusqu’à la naissance de la queue. Cette queue, qu’elle redresse en panache menaçant dans les grandes circonstances, est garnie de poils longs et soyeux.

Ses mœurs laissent à désirer. Je la crois polygame. Elle vit quelquefois en communauté, ce qui dénoterait une certaine aberration de l’instinct et du sens moral. Elle se loge pendant l’été dans des troncs d’arbres et durant l’hiver dans des terriers naturels dont elle s’écarte très peu. Elle choisit quelquefois les soubassements de maisons, les chaffauds et alors elle devient une calamité pour les habitants, qu’elle condamne au martyr par infection.

C’est une bête inoffensive et faible, que l’on accuse à tort du meurtre des poules et des poulets, car elle vit surtout de fruits et de viandes mortes et serait la victime de tous les animaux, si le Providence ne l’eût pourvue du plus original et du plus redoutable des moyens de défense.

Ce moyen, d’une efficacité que nul de ceux qui l’ont attaquée ne conteste, consiste en une liqueur noirâtre que contiennent certains viscères placés non loin de la queue et en arrière d’un orifice innommable. Ce liquide, que les muscles adjacents projettent à deux ou trois verges de distance lorsque la mouffette est effrayée ou en colère, est la source de cette odeur renversante dont je vous ai dit quelques mots dans les premiers paragraphes de ce récit.

La bête puante a été la cause de bien des mésaventures. Permettez-moi de vous en conter une. Qui sait si votre heureuse fortune ne vous mettra pas un jour en face de cet animal intéressant ? Vous bénirez alors mon récit et répandrez sur son auteur les flots de la plus vaste reconnaissance.

— Venez-vous faire un tour à la perdrix, monsieur ? me dit, un après-midi d’automne, le pêcheur de la L. P…

— Volontiers, lui répondis-je.

— Si c’est pareil pour vous, monsieur, nous irons du côté de la plaine. Ma femme est allé y cueillir des graines et nous reviendrons avec elle. Je l’aiderai à porter son panier.

— C’est bien, Hector, gréez-vous, je vais en faire autant.

Quelques instants après, nous cheminions côte à côte le long des bois d’épinettes qui bordent le haut du plain. En automne, lorsque le soleil échauffe de ses rayons déjà faiblissants la lisière des forêts du nord, les perdrix de savane et les perdrix grises viennent quelquefois, en grande quantité, picorer les graines rouges ou airelle ponctuée qui abondent sur les terrains sablonneux que n’atteint pas la haute mer.

Ce jour-là, elles étaient assez rares et nous marchions depuis plus d’une demi-heure sans avoir tiré un seul coup de fusil, lorsqu’Hector m’interpella et me dit :

— Ah ! Si nous avions l’ours ! Ma femme l’a emmené, mais nous allons le retrouver tout à l’heure. En revenant, nous serons plus chanceux.

L’ours est un chien — un croisé de Terre-neuve que j’ai donné, dans le temps, à Hector. Excellent pour le bois, quoique muet sur la perdrix. Terrible pour le porc-épic et le lièvre, qui constituent, avec quelques têtes de morues, sa nourriture la plus habituelle. Charriant le bois l’hiver, amusant les enfants, recevant le curé avec distinction et les intrus avec hauteur. En chien parfait, quoi !

— Hector !

— Monsieur ?

— Si nous tirions un coup de fusil ? L’ours n’est pas bête. Il comprendra et viendra nous rejoindre, hein ?

— C’est ça, monsieur.

Et nous déchargeâmes nos fusils trois ou quatre fois de suite. L’ours ne vint pas.

— C’est drôle, reprit Hector, Rhina doit être bien loin.

Rhina est le nom de la femme d’Hector. Ce nom ossianesque appartient à la plus originale des criatures. Grande, maigre, la peau parsemée d’excavations causées par les grains de la petite vérole noire, mauvaise langue, colère, mais vaillante, franche et le cœur sur la main. Elle donne de nombreux enfants à son mari et fait son bonheur quand elle a le temps, entre deux bordées d’injures.

Nous commencions à nous décourager, lorsque j’aperçus une perdrix branchée sur une épinette, Je fis feu et l’animal tomba. Presque au même moment, mon compagnon de chasse faisait feu à son tour. C’étaient des perdrix de savane et nous en tuâmes cinq ou six sans désemparer.

Cette heureuse exécution nous remit en joie et nous continuâmes à chasser. Quelques pas nous séparaient encore de la plaine, que nous cachait une pointe boisée, la pointe du bonhomme Thaddée, si j’ai bonne mémoire.

Tout à coup, nous aperçûmes sur le bord de la mer un être noir qui se livrait aux plus singulières évolutions. Cela se précipitait à l’eau, puis revenait au plus vite se rouler dans le sable, en soufflant et en grognant.

— Mais, c’est l’ours ! dit Hector, est-il fou ?

Nous nous retournâmes instinctivement vers le bois, et nos regards furent tout aussitôt frappés par le plus étonnant des spectacles. J’en ris encore en vous contant cette véridique histoire.

Rhina, nue comme un ver, poussait, au moyen d’une longue perche, dans un feu qu’elle avait allumé, quelques loques dont elle paraissait désireuse de hâter la combustion.

Pendant quelques instants, le fou rire qui s’était emparé de moi à la vue des charmes entièrement dépouillés d’artifice de la jeune femme avait tenu ma pudeur naturelle en échec. Mais je repris vite possession de moi-même et, comprenant combien ma présence pouvait déplaire à cet excellent Hector, — de qui et de quoi n’est-on pas jaloux quelquefois ? — je repris, toujours riant, quoique seul, le chemin de la maison, où j’arrivai à la nuit noire.

Je me couchai riant encore, mais je dormis à peine. J’avais hâte d’atteindre l’aurore du lendemain, comme eût dit M. de Pixérécourt. Je mourais de l’envie de connaître les motifs qui avaient porté Rhina à choisir, au mois d’octobre, un costume aussi peu rembourré.

Dès l’aube, je gagnai la maison d’Hector. Tout le monde y était debout.

— Bonjour, dis-je en entrant.

— Bonjour, monsieur.

— Vous aviez un bien beau costume hier soir, Rhina !

— Vous trouvez, monsieur ?

— Certainement, — j’ai pour principe qu’il faut toujours être aimable avec le sexe faible — mais que vous était-il arrivé ?

— Voilà, monsieur : je ramassais des graines. Tout à coup, passe à côte de moi une bête noire avec une longue queue. Je crois que c’est une martre. Je prends un bâton, j’appelle l’ours et nous nous précipitons tous deux sur l’animal. C’était une bête puante ! monsieur, une bête puante !! Elle m’a arrosée, l’ours aussi, la maudite… la… etc… L’ours est devenu fou. Moi, j’ai failli mourir. Je ne pouvais plus résister. Alors, j’ai tiré mes vêtements, j’ai allumé un feu et je les ai fait brûler. Oh ! la bête du diable, oh ! la ci… oh ! la ça… — vous comprenez que j’en passe, cher lecteur. — À quoi ça peut-il bien servir, monsieur, des bêtes comme ça ?

— À faire déshabiller les jolies femmes, Rhina, lui répondis-je.

— Ah ! maudit Français, me répondit-elle en riant.

Sur la côte, quand il s’agit d’un Français aimable comme vous ou moi, l’on dit : Ah ! le maudit Français ! S’il est question d’un Anglais vertueusement impassible et saintement grognon, on dit : Oh ! l’Anglais maudit !

Lequel préférez-vous ?