Récits du Labrador/Le Canard Eider

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L'Imprimerie canadienne (p. 37-48).


LE CANARD EIDER


(Somateria mollissima — Leach).

De tous les oiseaux nageurs, que les lois de chasse sont impuissantes à protéger, le plus remarquable, le plus intéressant, le plus précieux est sans contredit le canard eider.

Dans le pays des Sagas, à l’époque où la vie humaine n’était prisée qu’à sa juste valeur, le trépas de l’un de ces oiseaux était puni de mort. Aujourd’hui, dans cette même Islande, l’amende a remplacé la peine capitale. Tout dégénère ! La Suède et la Norvège, ces deux régions labradoriennes de l’Europe, ont imité cet exemple de mansuétude exagérée et l’assassinat d’un eider n’y est plus qu’un simple délit.

Les lois ont fait de cet animal bienfaisant une propriété civile soumise à toutes les charges et protégée par toutes les restrictions légales. Un chef de famille possède quatre ou cinq cents eiders, au même titre que vous pourriez posséder un même nombre de moutons ou de bœufs. Il jouit des produits de ce troupeau ailé et le lègue à ses enfants, lorsque l’heure a sonné pour lui d’aller rejoindre ses aïeux. Il doit, en retour, protéger ce troupeau, veiller à son accroissement normal, à sa conservation et s’interdire rigoureusement tout meurtre de l’un des sujets qui le composent. Ce sont là, si je ne me trompe, les points saillants des lois qui régissent en Islande, en Suède et en Norvège l’exploitation et la propriété du canard eider. L’on se demande avec stupéfaction comment des lois si sages restent encore inappliquées sur la côte du golfe Saint-Laurent, où ce canard existait autrefois en troupes innombrables et où il se rencontre encore en quantité suffisante pour mériter quelques efforts. La rive nord en possède deux espèces : L’une — Somateria molissima — vulgairement la Moniac, — niche en grande quantité sur la côte malgré la guerre impitoyable dont elle est l’objet ; l’autre — Somateria spectabilis — eider remarquable, qu’à l’imitation des aborigènes nous appelons aussi le Warnicootaï, ne s’y voit qu’en passant dès l’origine du printemps, et très tard dans les derniers jours de l’automne. Il stationne peu dans nos parages et niche, beaucoup plus au nord, sur les bords de l’Atlantique.

La femelle de la moniac est d’un brun très foncé dans sa jeunesse et d’un roux jaunâtre dans l’âge mûr. Sa taille sans élégance, surtout quand elle marche sur les roches, ne manque pas de grâce lorsqu’elle nage. Son œil est vif, plein de douceur et de confiance naïve. Elle est la meilleure des mères, n’a qu’un mari à la fois et semble la plus fidèle des épouses. La suavité de sa voix est contestable, mais les sons qu’elle émet paraissent malgré tout pleins de tendresses.

Le mâle est très beau, vêtu de velours noir et de satin crème. Sa taille est imposante quoique trapue et ramassée. Comme celui de la femelle, son timbre manque de séduction. Cependant, lorsqu’il veut exprimer à cette dernière tout l’amour qui le consume, il roucoule à la façon d’une gigantesque tourterelle, en imprimant à sa tête et à son cou la plus singulière des impulsions. Il est plein de prudence et, si un danger vient menacer le couple, il est toujours parti le premier. Il semble avoir conçu pour la beauté de son plumage autant d’admiration qu’il a de respect pour son épiderme. Sa propreté est extrême. Dans sa jeunesse, il est gris foncé roussâtre.

Pendant l’hiver qui suit sa naissance, les plumes de son cou et de ses épaules commencent à blanchir, puis celle de sa tête et, enfin, toute la partie supérieure de sa poitrine et de son dos se colorent successivement de la teinte crème lavée de jaune qui sera sa dernière parure avec la robe de velours noir qui recouvre les parties inférieures de son corps. Cette transformation est complète le troisième été.

Vers la fin du mois de mars, les mâles se rapprochent des femelles et l’on ne tarde point à les voir, voletant deux à deux à la recherche des lieux propres à dissimuler à tous les regards les fruits de leur amour. Autrefois les nids de ces animaux se rencontraient uniformément sur le bord de la mer ; il n’en est plus ainsi aujourd’hui.

Les plus éprouvés par la persécution des chercheurs d’œufs, se réfugient près des mares et des petits lacs qui encombrent le littoral, choisissant de préférence ceux dont les approches sont défendues par les haies d’épinettes rabougries et inextricables. Néanmoins, la majeure partie des vieux couples retournent, en dépit des tribulations sans nombre qui les attendent, au lieu où naquit leur ancienne couvée.

Leur choix définitivement arrêté, la famille se construit un nid qu’elle place généralement sous les arbrisseaux ou au milieu des herbes et des mousses qui croissent spontanément sur les roches de nos îlots. Elle piétine le sol, le recouvre avec le duvet qu’elle arrache de sa poitrine, le disposant de telle sorte qu’une partie puisse déborder les lèvres de la légère dépression produite par ses piétinements. Elle dépose alors ses œufs au milieu du nid ainsi préparé. Quand elle quitte sa couvée, elle la recouvre du duvet débordant, et dissimule celui-ci au moyen de quelques feuilles sèches ou de quelques brindilles herbeuses appartenant aux plantes environnantes. Toutes ces précautions sont prises au moment de la couvaison et avec une telle adresse, qu’il est souvent difficile de découvrir un nid d’eider. Il est bien rare que la première ponte, se composant ordinairement de six ou huit œufs, ne soit point enlevée par les chasseurs. Mais rien n’égale la persévérance de la moniac, et quoiqu’il soit facile de lire dans la facture de son nid et dans le nombre toujours décroissant des œufs qu’il contient, le découragement du malheureux animal, elle renouvelle ses efforts jusqu’à quatre fois. La seconde ponte ne dépasse pas cinq œufs et le duvet qui les enveloppe est moins abondant. La troisième produit de deux à trois œufs et le duvet n’existe pour ainsi dire plus. La quatrième et dernière consiste en un seul œuf, déposé sur le sol, sans choix, sans herbe et sans duvet, quelquefois sur la roche nue elle-même. La source est désormais tarie. Pendant toute la durée de ces pontes accidentées de déceptions et de douleurs, le mâle gravite autour des lieux qu’habite sa femelle.

Il semble gai, gras et satisfait. Les chagrins de sa compagne ne troublent en rien son égalité d’humeur, et il paraît tout réjoui de son utilité fécondante, la seule dont il se soucie, car il n’aide pas à la couvaison et je n’ai jamais pu constater qu’il se dépouillât la poitrine pour abriter les œufs de sa cane, entièrement dépourvue, ainsi que l’ont prétendu quelques auteurs. Aussitôt la dernière ponte terminée, il s’éloigne et va rejoindre les autres mâles, désormais sans emploi comme lui.

Je ne saurais dire la durée exacte de la couvaison ; je la crois de vingt-cinq jours. Les petits éclosent pleins de force, et, dès leur naissance, peuvent s’éloigner à quelque pas du nid, si un danger trop pressant les menace. Le troisième jour, ils gagnent la mer et n’ont plus d’autres ennemis à redouter que les oiseaux de proie proprement dits, l’homme et le grand goëland à manteau noir. Pour protéger leur famille contre de tels ennemis, deux mères associent leur dévouement, leur surveillance et leurs efforts. Les groupes formés par cette association se composent presque toujours de onze ou douze individus au maximum, à savoir : neuf ou dix petits et les adultes. Chacune des mères s’attribue un rôle différent. L’une guide loin du danger les petits qui se pressent derrière elle, l’autre se porte au-devant du péril et cherche à le détourner en attirant sur elle l’attention et les coups, combattant à grands coups d’aile et de bec lorsqu’elle veut repousser les attaques du frappe-canard et du grand goëland ; voletant autour de l’homme, plongeant près de son canot, essayant de convaincre le chasseur sans entrailles à quel point la capture lui serait facile s’il voulait abandonner la poursuite de ses petits. A-t-il la cruauté de tuer la pauvre bête qui essaie de lui donner le change, il parvient très vite près des jeunes eiders qui s’empressent de plonger à qui mieux mieux, avec une vigueur et une persistance vraiment admirables chez de si jeunes animaux.

Ces derniers s’accroissent avec rapidité et, malgré l’époque presque toujours tardive de leur éclosion, commencent à voler dès les premiers jours de l’automne. En octobre, les familles disséminées se rassemblent et finissent par se concentrer sur certains points choisis du golfe.

Ces agglomérations sont quelquefois énormes. J’ai vu les moniacs et les canards plongeurs se lever en si grand nombre, près de l’îlot du Rac, situé à trois quarts de mille de la roche des perroquets où j’habitais alors, que l’une des extrémités de la bande atteignait la pointe ouest de mon rocher, pendant que l’autre touchait encore les battures de l’îlot du Rac.

Lorsque l’hiver est dans toute sa rigueur la glace se forme très vite, et la neige en tombant en accroît l’épaisseur. Les banquises naissent, se rapprochent, se soudent les unes aux autres, et bientôt envahissent la surface de la mer jusqu’à l’horizon. On ne voit plus qu’une plaine de glace aux limites inconnues, coupée ça et là par des lacs d’eau salée. Ces lacs, presque toujours placés près des îlots du large et sur des hauts fonds, sont dus à la force des courants et aux sources sous marines. Ce sont ces lieux privilégiés qu’adoptent les eiders et les bucéphales pour lutter ensemble contre les rigueurs de la saison dure. Là, rien ne les empêche de plonger à la recherche des mollusques, des varechs et des crustacés qui leur servent de nourriture.

On conçoit, sans qu’il soit nécessaire de l’expliquer, combien la chasse de ces oiseaux est difficile pendant la période des grands froids. Au printemps, il n’en est pas ainsi. Les lacs qui leur ont servi d’asiles, s’agrandissent peu à peu sous l’influence des courants et de la température. Les banquises se fractionnent et bientôt se mettent en mouvement. Dès cet instant les groupes se reforment, les plongeurs disparaissent et les eiders se dirigent vers les localités du golfe Saint-Laurent qui doivent leur servir de séjour pendant l’été. La route suivie par ces derniers est toujours sensiblement constante et des bandes considérables d’eiders franchissent à des époques identiques des pointes de la terre ferme où des îles du large toujours les mêmes. À marée basse les chasseurs se cachent sur ces pointes, et fusillent avec empressement les infortunés voyageurs dont ils apprécient la chair plus encore, peut-être, que la plume.

Ce passage dure une dizaine de jours environ, puis il diminue rapidement, et finit par cesser entièrement au bout d’un mois.

Tuer une moniac est une œuvre assez facile, et toujours, à mon avis, indigne d’un vrai chasseur. Son vol est assez lourd, assez direct et sans crochet, son volume assez considérable pour qu’on ne puisse se considérer comme un habile tireur… en tuant ou blessant à chaque coup l’une de ces pauvres bêtes. Le mâle, malgré la beauté de son plumage, excite moins mes sympathies. Mettre à mort une femelle est un assassinat odieux qu’il faudrait rigoureusement interdire en toute saison et punir sans pitié. Le meurtre du mâle pourrait être considéré comme un simple délit pendant la fermeture et autorisé du premier septembre au premier avril.

Les œufs de l’eider sont gros comme ceux de la dinde, d’un verdâtre pâle, à coquille lisse et résistante, excellents au goût, surtout en omelette au lard. J’en ai mangé, c’était parfait ! À Dieu ne plaise que je veuille induire personne en tentation, mais je dois à la vérité ces aveux qui me coûtent et me vaudront, je l’implore, l’indulgence de mes lecteurs. Sur la côte, la faim pousse à tous les crimes. Cependant, si j’ai, pour imposer silence à mon estomac, dévoré l’enfant dans son enveloppe, je lui ai toujours scrupuleusement conservé une mère.

Il est inutile, je le pense, de faire l’apologie de la plume de cet oiseau. Tout le monde a entendu parler de son duvet si compressible, si léger et si chaud.

Le duvet le plus apprécié se récolte dans les nids ; puis vient celui que l’on enlève à la poitrine de l’animal encore palpitant, enfin la dernière qualité, très inférieure aux deux autres, provient de l’animal mort depuis quelques heures et déjà refroidi.

La quantité de duvet que renferment les nids n’est pas constante pour chacun d’eux et cela dès la première ponte. Quelques-uns en renferment une once, d’autres une demi-once, d’autres, enfin, un quart d’once. On peut extraire le duvet des nids sans nuire à l’éclosion, si l’on a le soin de ménager la partie qui en tapisse le fond et sur laquelle reposent directement les œufs, partie d’autant plus facile à ménager qu’elle est toujours salie par les déjections de la couveuse, trop brusquement effrayée par les chasseurs.

Le commerce des duvets et des plumes est un commerce prospère en d’autres régions moins favorisées comme matière première que notre Labrador canadien. Cela est étrange, n’est-ce pas ? Mais cela est ainsi, grâce à l’impuissance des lois.

Je me flatte, tout en le déplorant, de n’avoir jamais été législateur. Cependant, il doit m’être permis de penser que l’initiative individuelle eût été le plus efficace des topiques que l’on pût appliquer à un état de choses si déplorable.

Pourquoi ne pas avoir loué ou vendu aux personnes désireuses de se livrer à l’industrie des plumes et des duvets, certaines étendues du littoral fréquentées par les eiders ? L’intérêt des exploitants eût été, il me semble, un sûr garant de la conservation de cet oiseau précieux ; et son accroissement, le but de tous leurs efforts : cet accroissement constituant d’une manière évidente le gage le plus complet d’une augmentation de revenu.

Si la pensée que je viens d’exprimer était assez fertile pour être jugée un jour digne d’application, il serait, je crois, très opportun d’éviter les deux seuls dangers qu’elle présente : le trop grand fractionnement des lots ou leur trop grande étendue.

J’ai maintes fois entendu dire que l’eider s’élevait en domesticité. Je n’ai jamais pu, hélas ! constater la réalité d’un fait qui serait d’une importance capitale, s’il se confirmait. Mais je ne vois pas d’obstacles sérieux à la domestication de cet animal, ses habitudes et ses mœurs le rapprochant assez de nous pour qu’il puisse être relativement assez facile de lui faire accepter notre présence et nos soins. Quoi qu’il en soit, j’espère que mes efforts, timides et sans valeur, guideront vers l’oiseau qui m’est cher, des sympathies plus autorisées et surtout plus puissantes que les miennes.