Récits du Labrador/Le Montagnais

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L'Imprimerie canadienne (p. 111-122).


LE MONTAGNAIS


D’après Garneau, volume 1, page 95, de l’Histoire du Canada, les Montagnais sont un des rameaux de la grande race algonquine, ainsi que les Papinachois, les Bersiamites et la tribu du Porc-épic, qui peuplaient autrefois la côte nord du fleuve et du golfe Saint-Laurent, depuis le Saguenay jusqu’aux Sept-Isles.

Les Bersiamites, les Papinachois et la nation du Porc-épic ont disparu et semblent avoir été absorbés par les Montagnais qui s’étendent aujourd’hui encore du Saguenay, où ils ne sont plus qu’en petit nombre, jusqu’à l’extrémité de la province. À différentes époques, ils se heurtèrent aux Esquimaux qu’ils repoussèrent peu à peu à l’est et au nord du détroit de Belle-Isle. Cette dernière nation, moins aguerrie et moins bien organisée pour la lutte, éprouva d’horribles défaites, et la suprême tuerie dont elle fut la victime vit encore dans la mémoire des planteurs de la côte nord, qui désignent le lieu où se livra ce dernier combat sous le nom trop caractéristique de « Pointe-aux-Morts. »

Il ne reste plus un seul Esquimau entre la pointe des Monts et Blanc-Sablon. Le dernier que j’y ai vu demeurait, il y a une quinzaine d’années, dans les goulets qui précèdent Shekatica. Il y vivait seul. Depuis, il est mort. Représentait-il le dernier vestige des tribus disparues ? Était-il revenu attiré par la chasse sur les terres occupées autrefois par ses aïeux ? Je ne saurais le dire. Quoi qu’il en soit, on ne rencontre plus sur tout le littoral que des Montagnais et accidentellement, quelques représentants de la tribu essentiellement forestière et lacustre des Nashuapis, qui se hâtent, aussitôt leurs transactions achevées et leur curiosité satisfaite, de quitter le bord de la mer, dont ils redoutent le voisinage au possible, tant ils craignent d’y trouver la mort à bref délai. Cette crainte étrange semble justifiée par un fait non moins singulier et que beaucoup de témoins, paraissant dignes de foi, attestent énergiquement. Le voici : Il y a quelques années, paraît-il, plusieurs familles de Nashuapis vinrent se fixer au bord de la mer. Quelques semaines s’étaient à peine écoulées que tous les membres de ces familles furent atteints de phtisie rapide. Peu de temps après, tous succombaient et pas un seul ne revit le territoire de sa tribu.

Il est assez difficile de faire un portrait bien fidèle des sauvages. Voici comment s’exprime Garneau, dans son volume 1, page 99, de l’Histoire du Canada :

« Ils avaient le visage plus rond qu’ovale, les pommettes des joues élevées et saillantes, le teint bronzé, les yeux noirs et châtains, petits, enfoncés et brillants dans leurs orbites, le front étroit, le nez plat, les lèvres épaisses, les cheveux gros et longs, le menton sans barbe, parce qu’ils en arrachaient soigneusement le poil à mesure qu’il paraissait, suivant un usage général en Amérique ; tel était l’homme du nouveau monde. Il avait la vue, l’odorat et tous les sens d’une sensibilité extrême. »

Quelques types montagnais se rapprochent encore beaucoup de cette peinture, mais la généralité a subi de profondes transformations. Les chasseurs blancs, et surtout les employés de la compagnie de haute philanthropie connue sous le nom de Compagnie de la Baie d’Hudson, se sont chargés de provoquer de nombreux changements dans des traits autrefois si fidèles. On trouve des nez écossais, des yeux bleus, des cheveux bouclés et des peaux blanches chez les Montagnais. Le pied seul s’est conservé dans toute sa petitesse et dans toute sa nervosité primitive, et le contact des blancs n’a pu parvenir à le déformer et à l’alourdir. Aujourd’hui, les sauvages de la côte nord se distinguent bien plus des blancs par des nuances psychiques que par des différences physiques accusées. Ils sont catholiques comme nous, plus honnêtes que nous, moins sottement superstitieux et beaucoup plus instruits. Il est rare de rencontrer un sauvage ne sachant ni lire ni écrire. Ils correspondent entre eux au milieu des bois. Leurs boîtes aux lettres sont des troncs d’arbres désignés et leur papier des fragments d’écorce de bouleau.

Depuis que les Pères Oblats se sont fixés sur la côte et qu’ils réunissent autour d’eux, en deux missions annuelles, les Montagnais sortis du bois, les mœurs de la tribu sont devenues des plus pures. Le vol est presque inconnu.

Malgré leur orthodoxie, les sauvages ont conservé quelques-unes de leurs anciennes croyances aux esprits mauvais. Ils voient le diable sous la forme d’un être immense, d’apparence humaine, sans tête, et dont les épaules atteignent le sommet des arbres les plus élevés de la forêt. Lorsqu’ils le rencontrent, ils abandonnent sans délai le territoire où ils l’ont vu, fût-il le plus giboyeux du monde. Ils croient aussi à la possession du corps humain par le Maudit, par le Manitou ! Le fait suivant prouvera à quel point ils sont pénétrés de la présence et de l’action de l’esprit du mal.

Pendant l’hiver de 1885-86, une jeune sauvagesse de seize à dix-sept ans, après une courte indisposition, fut saisie d’une sorte de délire inexplicable et se mit à refuser toute nourriture, menaçant ses compagnons de les tuer et de se repaître de leur chair ensuite, s’ils ne se hâtaient de la tuer elle-même. Dans la rage étrange qui la possédait elle se mordait et se déchirait les bras. Après quelques hésitations, son père cédant aux sollicitations de son infortunée fille se décida à la tuer. Il chargea son fusil à balle ordinaire et tira sur elle à bout portant. Il ne l’atteignit pas et la jeune fille, se mettant à rire, le pria de faire une nouvelle tentative avec un projectile béni. Le père souscrivit à cette demande, chargea son arme avec les fragments d’une croix d’argent empruntée à une vieille sauvagesse de la famille et tira de nouveau sur sa fille qui, cette fois, fut tuée sur le coup. Son corps que l’on croyait possédé du démon fut brûlé pour en chasser l’esprit malin et ses cendres furent transportées et enterrées sur le bord de la mer.

Malgré cet épisode si dramatique et la vie contemplative qu’ils semblent avoir adoptée, les Montagnais ont de la gaieté et de l’esprit. Peu de blancs échappent à leurs traits. Ils saisissent avec une extrême rapidité nos côtés ridicules et les stigmatisent avec justesse.

Je suis d’un naturel assez timide, et certains insectes parasites m’inspirent une véritable terreur. Pour me soustraire le plus possible à leurs atteintes, je me fais raser le crâne avec la plus impitoyable rigueur lorsque j’entreprends une expédition m’exposant à quelque contact suspect. Les sauvages se sont aperçus de suite de cette disposition disgracieuse de mon chef et l’ont caractérisée en me donnant en leur langue le nom de « Castor pelé » Castor est assez flatteur, mais pelé… Enfin !

La chasse a toujours été la passion dominante des sauvages. Quelques-uns, il est vrai, se sont adonnés à la pêche de la morue avec succès, et l’excellent M. Touzel, de la rivière Sheldrake, m’a affirmé ne pas avoir de meilleurs pêcheurs que les Montagnais, mais ils sont rares.

En général, tous demandent à la chasse et à ses dérivés leurs moyens d’existence et leurs plaisirs. La chasse est le but de leur vie.

Pendant l’été, ils parcourent la côte en tous sens à la poursuite des loups-marins et du gibier de mer. Aussitôt le mois d’août arrivé, chaque chef de famille commence à se préoccuper des provisions qui lui seront utiles pour son hivernement et celui des siens dans le bois. Communément ils trouvent les postes de la Baie d’Hudson et certains marchands libres disposés à leur faire les avances nécessaires. Ces avances, qui se composent ordinairement de farine, de lard, de beurre, de thé, de tabac et surtout de munitions nombreuses, sont soldées en pelleteries au retour. À la fin du mois d’août ou au commencement de septembre, hommes, femmes et enfants gagnent, en barge ou en canot, l’entrée des rivières qu’ils ont choisies pour remonter vers l’intérieur des terres et chacun s’achemine, tantôt en naviguant, tantôt en portageant, vers le territoire de chasse de son élection. Quelques sauvages ont adopté la tente en coton américain, d’autres ont conservé l’ancien mode de campement et se servent encore de la cabane conique recouverte d’écorce de bouleau. Dans ce cas, l’écorce qui sert de couverture est portagée de campement en campement et, à moins d’accident, abrite la famille toute la saison de chasse.

Lorsque un chasseur montagnais a plaqué un chemin de tenture, ce chemin reste sa propriété exclusive jusqu’au jour où il croit devoir l’abandonner pour toujours. Il en est à peu près de même pour les cabanes de castor, qui sont la propriété indiscutée du premier chasseur qui, les ayant découvertes, a eu le soin de les plaquer, c’est-à-dire de marquer d’une entaille plate quelques-uns des arbres environnants.

Ces lois sont respectées et adoptées également par les chasseurs blancs et les violer serait s’exposer à de redoutables querelles.

Les sauvages emploient peu de pièges de fer. Ils sont trop lourds et d’un transport trop pénible, surtout à de très longues distances ; aussi usent-ils de préférence du fusil et des attrapes, qu’ils excellent à édifier.

Ils sont peu jaloux de la pelleterie dont la chair ne se mange pas, mais tiennent beaucoup à conserver pour leur usage exclusif, le castor dont ils sont friands et dont la peau appréciée leur assure un bénéfice très réel dès leur retour à la mer. On conçoit que les aliments qu’ils se procurent sur le littoral avant leur départ ne peuvent être de bien longue durée et il arrive souvent, lorsque le caribou, le porc-épic, le castor, le lièvre et le poisson leur font défaut, qu’ils éprouvent de terribles privations. Quelquefois, ils meurent de faim, et bien des familles sont parties pour le bois qui ne sont jamais revenues.

Les chasseurs montagnais vont tendre vers la hauteur des terres et traversent même jusqu’à la Baie d’Hudson. Toutefois cela est assez rare et presque tous reviennent à la mer dès les premiers jours de juin.

Le costume qu’ils ont adopté est le costume des blancs. Ils n’ont conservé que le mocassin. Ils tiennent à la beauté des étoffes qui les vêtissent autant qu’à leur qualité, et quand la chasse a été abondante il n’est rien de trop cher pour eux. Le costume des femmes est le même pour la petite fille de deux ans que pour l’adulte et pour la femme arrivée à la dernière période sénile. Il est atroce, ce costume, et ne fait guère honneur au goût des Pères Oblats qui l’ont conçu. La coiffure surtout est d’une incommensurable laideur, et si la belle Hélène en eût porté une semblable, Ménélas n’eût jamais été obligé de s’allier aux Atrides pour s’emparer de Troie. Cependant, j’ai vu des Montagnaises assez belles ; mais en général, les hommes sont mieux construits que les femmes. Cela tient sans doute à la somme de travail qui incombe à la sauvagesse, le sauvage estimant, ainsi que l’Arabe, que la femme est faite pour le travail et l’homme pour la chasse. Néanmoins, je ne me suis jamais aperçu que les sauvagesses fussent brutalisées par leurs époux ; souvent même je les ai vues prendre part aux discussions d’intérêt commun et provoquer par leur bon sens et leur intelligence l’attention des hommes et se faire écouter avec considération de leurs auditeurs.

Les relations entre les sauvages et les blancs sont assez peu suivies ou plutôt assez peu intimes. Peu de chasseurs rouges parlent le français ou l’anglais et beaucoup affectent de ne pas comprendre ces deux langues. Cependant, ils vous accueillent avec la plus complète cordialité sous leur tente ou dans leur cabane lorsque vous avez recours à leur hospitalité. Ils sont entre eux d’un dévouement sans égal, partageant tout et cela sans compter, jusqu’à épuisement absolu. C’est de l’imprévoyance, dira-t-on, mais c’est aussi de la charité, et de la meilleure.

Pourquoi cette race de mœurs pures et dont la vie perpétuelle au grand air devrait entretenir la vigueur, obéit-elle à la loi fatale d’extinction qui frappe toutes les races aborigènes ? Je ne saurais l’expliquer et ne puis que le déplorer de toute mon âme ; mais, hélas ! le fait est certain, trop certain. Les Montagnais s’en vont. Depuis qu’ils ont goûté aux produits de la civilisation, depuis qu’ils ont des tentes, des barges, des provisions de choix, ils s’en vont, disparaissant chaque jour. La phtisie s’empare de leurs poitrines et les tue sans merci. La petite vérole, cette aimable maladie qu’ils nous doivent, les abat par douzaine, et bientôt ils auront cessé d’exister comme tribu distincte.

Dans un siècle, cette race sympathique entre toutes qui fut l’alliée fidèle de l’ancienne France, qui est aujourd’hui la sujette dévouée et reconnaissante de l’Angleterre, ne vivra plus que dans l’histoire, qui ne saurait l’oublier.