Récits du Labrador/Un Rêve

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L'Imprimerie canadienne (p. 97-103).


UN RÊVE


Il y a bien des années de cela, je parcourais en canot, selon mon habitude, le littoral du Labrador Canadien.

C’était en juillet. La chaleur était accablante. Je pagayais péniblement sous le soleil ardent qui mettait ma cervelle en ébullition malgré le vaste suronâ qui recouvrait mon chef rasé jusqu’à l’épiderme.

Tout en cuisant et en pagayant, je songeais avec une certaine amertume aux richesses que devaient contenir les roches que je frôlais de mon canot.

En voyant ces granites, ces gneiss, ces micaschistes, en arrêtant mes yeux sur les trapp, sur les expansions porphyriques qui les recouvraient, en admirant les reflets soyeux et irisés des cristaux qui tapissent les anorthosites labradoriennes, je ne pouvais m’empêcher de penser aux minéraux précieux que ces formations recèlent toujours.

Je voyais comme en un songe ceux que l’avenir réservait aux explorateurs plus heureux, plus savants ou plus riches que moi, et je soupirais en me rappelant que Dieu interromprait certainement mon existence avant que fût achevée l’œuvre que j’avais entreprise.

Tout en rêvant ainsi, j’avais fait du chemin et le soleil baissait à l’horizon. L’heure du campement allait sonner.

Je me dirigeai vers le fond d’une baie longue et étroite, très rapprochée de moi, où je parvins en peu de temps. J’atterris sur le sable, montai mon canot au plain et dressai mon humble campement.

Après avoir étendu sur le sol de nombreuses branches flexibles de sapin odorant, j’allumai mon feu de veille et me couchai pour me livrer plus à l’aise aux pensées qui avaient abrégé la longueur de ma route.

En face de moi s’étendaient calmes et déjà sombres les eaux de la baie où je devais séjourner une nuit. Sur le rivage opposé campait, sur le plus haut du plain sablonneux, limité vers la terre par d’énormes escarpements granitiques, une famille de sauvages montagnais, dont je distinguais à peine les silhouettes atténuées par l’ombre.

Peu à peu, tout devint vacillant, indécis, confus, se perdit dans l’obscurité, et bientôt, mes pensées elles-mêmes ondoyèrent avec les objets environnants.

Seul, le feu de mes voisins, quoiqu’il me parût prodigieusement éloigné, était resté nettement perceptible à mes yeux fatigués et à mon intelligence engourdie.

Combien de temps restai-je ainsi, dans cet état d’anesthésie étrange qui n’est ni la veille ni le sommeil ? Je ne saurais le dire.

J’en fus arraché par les éclats d’une lumière intense, dont l’étincelle électrique la plus vive serait impuissante à donner la plus faible idée. Le pauvre foyer des Montagnais s’était transformé et c’est de lui que s’échappait le flot de lumière étincelant qui venait de frapper mes regards.

L’énergie de ce foyer était telle que le rayonnement de ses ondes pénétrait la muraille rocheuse et me permettait d’en distinguer les parties intégrantes.

Sous l’influence de cette lumière inouïe, les transformations les plus singulières s’accomplissaient. Je voyais distinctement les granites, les gneiss et les micaschistes se décomposer en leurs éléments. Les feldspath ondulaient en laves prodigieuses, les quartz coulaient en fleuves d’une limpidité parfaite et les micas recouvraient d’un dôme cristallin et flexible toute cette matière liquéfiée. Au centre de ces ondes minérales apparaissaient de nombreuses taches aux teintes ardentes et variées, de nombreux filons liquides éclatants.

Éblouie d’abord, ma vue s’habituait peu à peu à cette incandescence, s’y plongeait avidement et j’assistais, troublé et ravi, à cette analyse merveilleuse de la roche aux entrailles indestructibles.

Le phénomène, cependant, touchait à sa fin, et la synthèse de toutes les substances désagrégées ou liquéfiées s’accomplit presque subitement. La matière reprit sa structure primitive.

La lumière semblait avoir changé de nature. Elle ne transformait plus les minéraux, mais elle pénétrait plus loin dans les profondeurs de la terre et mes yeux se reposaient alors sur les eaux bleues d’un lac entouré de mornes arrondis, complètement dénudés et tout sillonnés de filons entrecroisés de toutes couleurs. Les rives de ce lac étaient formées d’un sable très fin, très aggloméré et d’un blanc jaunâtre rosé. J’en distinguais nettement la texture et la composition. C’était du kaolin très pur, qu’eussent envié les fabriques illustres de Saxe, de Sèvres et de Limoges.

Du pied des roches, émergeant du kaolin même, s’élançaient plusieurs veines parallèles, d’un rouge sang de bœuf tacheté de violet irisé. Je reconnaissais le cinabre, si précieux comme minerai de mercure. Plus loin, des filons noir mat et noir brillant, constellés de parcelles lumineuses, se côtoyaient en gagnant le sommet des hauteurs. C’était de la galène et de l’oxyde d’étain ou cassitérite.

Plus loin encore, encastrés dans la pierre, je voyais d’énormes cristaux hexagonaux de molybdénite, de bismuthine, de cobalt arsénical, et des filaments d’argent natif rejoignaient des pépites d’or pur verdies par la lumière mystérieuse qui éclairait toutes ces richesses. Au-dessous, les minerais de cuivre se mélangeaient aux minerais de nickel, et les fers spathiques et oxydulés le disputaient aux oligistes et au fer hydraté.

Je ne savais où arrêter mes regards séduits et je baissais les yeux pour reposer un instant ma vue lassée par tant de splendeurs.

J’étais au comble de mes vœux. Ces gisements que j’avais tant cherchés étaient là, à quelques pas de moi. Je les voyais. Un effort, et je les touchais.

Je n’avais jamais douté de leur existence. Je savais que les lois de la nature sont invariables et que Celui qui les conçut ignorait le caprice. Je ne pouvais douter qu’aux lieux où il avait placé des granites, des gneiss et des micaschistes, il n’eût également placé les substances minérales qui les accompagnent toujours. Et je relevai les yeux.

Toutes les matières que j’avais contemplées quelques instants avant avaient disparu et des gemmes étonnantes les avaient remplacées.

Des grenats énormes jetaient des lueurs de sang. Des tourmalines noires, lustrées et cannelées, s’élançaient d’un seul jet de la base des rochers jusqu’à leur sommet. Des corindons répandaient des feux rouges ; des topazes jaunes, des béryls vert d’eau et des spinelles bleus étincelaient partout. C’était un éblouissement.

Un prisme hexagonal énorme, au sommet coupé parallèlement à la base et comme décapité, couronnait le faîte de la montagne. Il était d’un vert d’herbe très doux et de la transparence la plus parfaite et la plus pure.

C’était une émeraude. Et quelle émeraude ! Les richesses du monde entier, les joyaux réunis de toutes les couronnes de l’univers n’auraient pu suffire à en payer la valeur.

Je n’y tins plus et m’élançai d’un bond vers cette merveille.

Une impression de froid désagréable me saisit, et tout à coup le spectacle qui se déroulait à mes yeux disparut, et je me réveillai barbotant dans la mer, où je venais de choir idiotement.

La lueur tremblotante du feu de veille des sauvages était seule perceptible encore, et l’obscurité m’enveloppait de toute part.

Hélas ! j’avais rêvé.