Récits turco-asiatiques - Un Prince kurde/02

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UN
PRINCE KURDE
RÉCITS TURCO-ASIATIQUES.

SECONDE PARTIE.[1]


IV.

Conformément aux instructions données par le pacha, l’escorte qui emmenait Méhémed-Bey vers Constantinople entourait le prince captif des plus grands égards. Dès le premier jour du voyage, Méhémed-Bey s’était trouvé pour ainsi dire le véritable chef de la petite troupe, qui, peu familiarisée avec les âpres défilés du pays kurde, s’en remettait au prisonnier du soin de trouver les routes les plus sûres et les passages les plus praticables. Une fois certain de posséder la confiance de son escorte, le bey eut hâte de mettre cette circonstance à profit, et c’est vers une montagne bien connue de lui et de tous les Kurdes qu’il se dirigea.

Pour décrire ici le lieu de la scène, je n’ai qu’à consulter mes propres souvenirs, car la montagne dont il s’agit n’est pas très éloignée de la ferme que j’habitais en Asie-Mineure, et je l’ai visitée bien des fois à des époques très différentes, tantôt lorsque des populations de pâtres s’y trouvaient réunies, tantôt lorsque nul être humain n’en troublait la morne solitude. Quel contraste entre ces montagnes d’Asie et nos montagnes d’Europe ! Dans nos Alpes, par exemple, rien n’est mystère. Arrivé au pied du Splügen, vous embrassez d’un coup d’œil l’énorme masse depuis la base jusqu’à la cime, et vous n’avez d’autres surprises pendant l’ascension que de voir grandir les objets qui vous paraissaient petits, puis se rapetisser ceux qui vous paraissaient grands. Les montagnes de l’Asie au contraire sont pleines de défilés, de retraites inaccessibles, où se cachent leurs plus rares magnificences. Pour découvrir ces sites merveilleux, il faut vivre dans le pays, s’établir pendant la chaude saison avec ses tentes et ses serviteurs sur l’une de ces montagnes, puis la parcourir lentement, multiplier les excursions et chercher bravement les féeriques paysages qui se cachent souvent derrière les rochers les plus arides. La montagne de Bagendur, où le prince Méhémed avait mené son escorte, offre au voyageur beaucoup de ces contrastes. Je me souviens d’y avoir passé une nuit à la belle étoile et en pleine solitude. Mes tentes n’étaient pas encore arrivées. Dès que le jour parut, j’eus sous les yeux un splendide paysage ; de vieux et gigantesques sapins couronnaient le plateau où je m’étais arrêtée : à mes pieds s’étalaient d’un côté une forêt de sapins plus jeunes, de l’autre d’immenses et frais pâturages. Je passai toute la journée sur la montagne, écoutant les récits de mes guides sur les trésors cachés qu’elle recelait et sur les innombrables cavernes creusées dans ses flancs, abri des hordes nomades qui n’en sortaient que pour ravager et piller les districts environnans. Aucun Turc ne s’aventurait au milieu de ces forêts. Les vallées voisines étaient désertes comme la montagne elle-même pendant une grande partie de l’année. On n’y rencontrait que des Kurdes à demi sédentaires, vivant l’été dans des hameaux qu’ils abandonnaient l’hiver, pour conduire leurs troupeaux vers des régions moins froides. Un de ces hameaux que je visitai pendant une de mes excursions (et à une époque où ses habitans l’avaient quitté) me rappela les plus coquets villages de la Suisse. Les maisons avaient un aspect d’ordre et de propreté qui réjouissait la vue. Une fontaine laissait couler doucement dans une auge en pierre ses eaux, qui allaient un peu plus loin grossir un petit lac, à l’entrée du village. Toutes les portes des maisons étaient ouvertes, toutes les étables étaient vides ; autour de moi régnait un silence de mort. — Que sont devenus les habitans de ce village ? demandai-je à mon guide. — Ils sont encore dans leurs pâturages d’hiver, me répondit-il ; ils ne tarderont pas à revenir. — Quelques jours plus tard en effet, en repassant par les mêmes lieux, je trouvai la physionomie du village complètement changée. Maisons et étables avaient reçu leurs maîtres ; les troupeaux remplissaient les enclos pendant la nuit, et la fontaine était entourée de jeunes filles au visage découvert qui lavaient leur linge ou abreuvaient leur bétail. Dans les vallées voisines, des milliers de tentes brunes se détachaient sur la verdure. De magnifiques chèvres, des moutons gigantesques, des chevaux ardens et superbes formaient au pied des grands arbres des groupes pittoresques. Partout régnait une exubérante et joyeuse activités Dans les montagnes d’Orient, la vie des populations est pleine d’imprévu comme la nature elle-même.

À l’époque où Méhémed-Bey conduisait son escorte vers la montagne de Bagendur, il n’y avait ni tentes ni habitans dans les vallées qu’elle domine. La Porte avait, on le sait, défendu aux Kurdes de mener leurs troupeaux dans leurs anciens pâturages. Méhémed s’inquiétait peu cependant d’être ainsi privé du concours de ses compagnons. Il savait que sous le sol même qu’il foulait étaient creusées d’immenses cavernes dont il connaissait les détours et les issues. Il avait donc projeté une évasion que la confiance de ses gardiens rendait facile, et dès qu’on eut atteint le premier étage de la montagne, dès qu’on fut entré dans les épaisses forêts dont j’ai parlé, Méhémed jeta à Habibé un coup d’œil qui annonçait la résolution et la confiance. La nuit approchait, la marche de l’escorte s’était ralentie, on mourait de soif, et l’officier avait parlé de faire halte : Méhémed offrit de le conduire, lui et sa troupe, dans un endroit abrité, au bord d’une source qu’il connaissait bien. L’officier accepta, et l’on s’enfonça dans la forêt. Bientôt le bruit d’une source vint prouver aux soldats que Méhémed ne les avait pas trompés. Dès lors leur reconnaissance pour le prisonnier, devenu leur guide, ne connut plus de bornes. Méhémed n’eut qu’un mot à dire pour qu’ils s’empressassent de dresser à Habibé, au pied d’un arbre désigné par lui, un lit de branchages sur lequel les membres les plus délicats pouvaient reposer sans craindre ni crampes ni rhumatismes. Quant à Méhémed, on le laissa s’établir près de cette couche improvisée, et non loin de là le cheval qui avait porté la jeune compagne du bey fut attaché à un piquet. Après avoir ainsi veillé à l’installation de ses prisonniers, après avoir placé deux sentinelles à quelques pas du bey, l’officier crut avoir satisfait à tous ses devoirs. Aussi ne tarda-t-il pas à s’endormir, donnant à ses soldats un exemple qu’ils s’empressèrent de suivre, y compris les deux sentinelles, d’origine albanaise et par conséquent assez peu soucieuses de la discipline.

Méhémed cependant, étendu sur le gazon près du lit d’Habibé, observait attentivement ce qui se passait autour de lui. Quand il se fut assuré qu’aucun de ses gardiens n’avait les yeux ouverts, il se leva et reconnut qu’Habibé ne dormait pas plus que lui. — L’arbre au pied duquel tu es couchée, lui dit-il alors, est creux à l’intérieur et communique, au moyen d’une trappe, à un souterrain très spacieux. Je vais monter sur cet arbre, dont les branches sont disposées en échelons ; je glisserai ensuite dans l’intérieur du tronc, et quand j’aurai levé la trappe et posé l’escalier qui mène au souterrain, tu me suivras. Souviens-toi bien que, si je ne te trouve pas dans quelques instans à mes côtés, je reviens me livrer aux soldats. Es-tu prête ? — Pars et hâte-toi, répondit Habibé. En quelques instans, le bey eut atteint la cime de l’énorme chêne, d’où il descendit dans la profonde cavité du tronc. De son côté, Habibé s’était traînée sur ses genoux et sur ses mains jusqu’à l’arbre ; elle mit le pied dans une entaille du tronc, puis sur la première branche, et, s’aidant des échelons naturels indiqués par le bey, elle eut bien tôt atteint l’endroit où Méhémed avait disparu. Elle se trouvait alors presque au seuil d’une large ouverture, et sa main, qui cherchait un point d’appui, rencontra fort à propos l’extrémité d’une corde qui pendait à l’intérieur. — Attache-toi à la corde, et laisse-toi glisser, lui dit à voix basse Méhémed, qui était au-dessous d’elle. Elle suivit ce conseil, et presque immédiatement elle fut reçue dans les bras du bey. Le souterrain était ouvert devant eux. Il fallait se hâter, car, malgré toutes les précautions prises par les fugitifs, le craquement des branches et des broussailles venait de réveiller les soldats, qui s’appelaient en maugréant. Méhémed, avant de se précipiter avec Habibé dans le souterrain, remonta jusqu’au haut du tronc pour enlever la corde qui avait facilité la descente de la jeune femme et faire disparaître ainsi toute trace de leur passage ; puis il revint à elle, et, l’invitant à le suivre, il la porta plutôt qu’il ne la guida le long de l’échelle mobile qui appuyait sa base sur le sol de la caverne.

La trappe s’était refermée derrière eux ; ils étaient enfin en sûreté mais dans les plus épaisses ténèbres. Heureusement le bey connaissait dans tous ses détails la retraite qu’il avait choisie : il trouva sans peine l’endroit où des fagots résineux avaient été amassés par la prévoyante sollicitude des Kurdes nomades. Le feu jaillit presque aussitôt de son briquet, et, une torche allumée dans la main, il put conduire Habibé tremblante vers une des parois de la grotte ; puis, déplaçant quelques pierres qui formaient dans le mur une porte secrète, il introduisit sa compagne dans une pièce qui ne le cédait en rien pour l’élégance et le comfortable aux plus beaux appartemens de son harem de la montagne. Alors, mais alors seulement, le bey adressa la parole à Habibé.

— Nous sommes sauvés, dit-il en la pressant contre sa poitrine. Et le son de cette voix, qui résonnait après un long silence sous ces voûtes souterraines, fit tressaillir la jeune femme, comme l’annonce d’un prochain danger. Par un mouvement rapide, elle plaça sa petite main sur les lèvres du bey, pour l’empêcher d’en dire davantage ; mais tout en gardant cette main chérie là où la terreur l’avait posée, Méhémed n’en parla pas moins, et, souriant de son effroi : — Nous sommes ici en sûreté, ma bien-aimée, reprit-il ; un traître pourrait seul mettre nos ennemis sur nos traces, et il n’y a pas de traîtres parmi les Kurdes. Depuis des siècles, tu es la première étrangère qui ait pénétré dans ces foyers souterrains.

Habibé restait silencieuse et tremblante ; Méhémed, sans remarquer son trouble, s’occupa avec activité des détails de leur installation. Le feu pouvant incommoder la jeune femme dans une pièce où la fumée ne trouvait point d’issue, il fallait y suppléer par des fourrures que le bey s’empressa d’étaler sur les divans de cet étrange salon. Méhémed alla ensuite, dans une autre partie du souterrain, chercher des provisions. Il revint placer devant Habibé un de ces pains sans levain qui rappellent en Orient les pains azymes de l’antiquité, et qui ont la propriété de se conserver pendant plusieurs semaines sans s’aigrir ni se dessécher. Un peu de miel et de l’eau, puisée à une source qui jaillissait dans l’intérieur de la grotte complétaient la collation. Habibé cependant était trop accablée pour y faire honneur, et, vaincue par la fatigue, elle ne tarda pas à tomber dans un profond sommeil. Méhémed crut alors pouvoir la quitter pour faire une visite minutieuse dans toutes les parties de la caverne. Rassuré complètement sur la parfaite solitude où ils se trouvaient, il revint s’étendre lui-même sur un tapis à l’entrée de la chambre.

Pendant que les premières heures de sa liberté reconquise s’écoulaient ainsi pour le bey, les soldats, auxquels les sentinelles avaient tardivement donné l’alarme, parcouraient la forêt en tous sens à la recherche du prisonnier disparu. L’officier tempêtait et se désolait tour à tour. Il fallut enfin se rendre à l’évidence et reconnaître que tout effort pour ressaisir le captif échappé serait inutile. Un jeune soldat fut chargé d’aller porter la triste nouvelle au kaïmakan qui avait fourni l’escorte du bey. Le kaïmakan ne put s’empêcher de faire un petit soubresaut en apprenant ce grave événement. Il avait déjà expédié un courrier à Constantinople pour annoncer la capture du chef kurde ; il avait accompagné son message d’une lettre confidentielle où il sollicitait une belle décoration en vrais diamans. Avouer cette mésaventure, c’était s’interdire toute prétention à l’avancement et aux honneurs. Le judicieux kaïmakan décida qu’avant d’annoncer la disparition de Méhémed, il mettrait tout en œuvre pour le retrouver, et par ses ordres de nouvelles troupes entrèrent en campagne, tant pour cerner la forêt où l’évasion avait eu lieu que pour en explorer les environs.
V.

La première pensée de Méhémed, après quelques instans d’un léger sommeil, fut d’allumer une torche et de s’assurer si Habibé reposait. Tout était calme et silencieux, et Méhémed put croire un moment qu’Habibé donnait ; mais dès qu’il eut élevé la torche à la hauteur de la tête de la jeune femme et qu’il eut aperçu son visage, toute sa sérénité s’évanouit. Habibé était étendue sur sa couche dans la pose de l’accablement et de la lassitude. Une pâleur maladive régnait sur son visage. Ses yeux étaient entr’ouverts, comme cela arrive souvent à ceux que la fièvre plonge dans un sommeil mêlé de rêves qui leur voile la connaissance de ce qui se passe autour d’eux.

— Habibé ! murmura Méhémed alarmé, regarde-moi et réponds-moi. Tu souffres ?…

Habibé souleva ses paupières appesanties, tourna son regard étonné vers Méhémed, et répondit d’une voix qu’on entendait à peine : Où sommes-nous ?

— Nous sommes en sûreté, et ma seule inquiétude me vient de toi. Qu’éprouves-tu ?

Habibé ouvrit la bouche pour répondre, mais les forces trahirent sa volonté, et, se laissant retomber sur sa couche, elle ferma les yeux : Plus tard, plus tard ! dit-elle.

Méhémed ne prononça plus un mot ; il alla placer la torche auprès de la porte de façon à ce qu’elle éclairât faiblement la couche d’Habibé et que la fumée s’échappât dans le vaste souterrain ; puis il revint s’asseoir aux pieds de la malade, et demeura plusieurs heures dans une muette et triste contemplation. Elle dormait cependant ; les agitations de la nuit achevaient de s’éteindre dans un sommeil paisible, et lorsque la nature eut retrouvé son équilibre, Habibé fit un mouvement et appela Méhémed.

— Me voici, mon enfant, répondit-il, dis-moi sans tarder comment tu te trouves, et dissipe, si tu le peux, mes inquiétudes.

— J’ai été fort malade dans la nuit ; je ne ressens plus à cette heure qu’une grande fatigue, qui disparaîtra bientôt ; mais qu’allons-nous devenir ?

— Dis-moi d’abord ce que tu as éprouvé cette nuit, repartit Méhémed, qui, comme tous les êtres doués de quelque intelligence en Orient, se connaissait un peu en médecine et croyait s’y connaître beaucoup. Il y a des simples d’une efficacité merveilleuse dans ces montagnes, et je saurai trouver la plante qui te guérira quand je connaîtrai ton mal.

Habibé assura qu’elle ne souffrait point : au fond, c’était sa vie que Méhémed offrait de risquer pour elle. Habibé avait compris l’étendue de son dévouement. Après avoir jusqu’alors accueilli tous les témoignages d’affection prodigués par Méhémed avec une hautaine indifférence, elle se voyait l’objet d’une passion dont elle n’avait pas soupçonné la profondeur. Elle sentait dans son propre cœur un trouble singulier en sachant sa vie attachée à cette destinée héroïque et malheureuse… Pendant que ces réflexions l’agitaient, le bey l’observait avec une tendre sollicitude.

— N’est-il pas étrange, dit-il enfin d’une voix douce, qu’après les témoignages de dévouement que j’ai reçus de toi, et te tenant comme je le fais en mon pouvoir, isolé avec toi du monde entier, je n’ose pas t’exprimer mon amour ? D’où me vient cette timidité ? Hélas ! elle me vient de toi, car comment croire à ton indifférence lors que je te vois braver tant de périls pour partager mon triste sort ? Mais aussi comment conserver l’espoir de toucher ton cœur lorsque tu m’adresses de si froides réponses ? Tu n’es pas femme à te jouer d’un attachement aussi passionné que le mien, je le sais, et pourtant comment accorder tes paroles avec ta conduite ?

Il se tut, sans attendre de réponse, car il avait vu plus d’une fois de semblables plaintes accueillies par Habibé avec un morne silence. Cette fois pourtant Habibé répondit : — Tu as le droit de m’adresser ces questions, et je n’ai plus les mêmes raisons pour refuser d’y répondre. Tu m’as souvent témoigné le désir bien naturel de connaître mon histoire, ma famille, mon pays, mon nom et les événemens qui m’ont jetée sur ton passage. J’ai gardé le silence jusqu’ici, parce que je voyais autour de toi des êtres malveillans et grossiers qui se fussent emparés de mes aveux pour me nuire. Tu es maintenant seul avec moi, et personne ne viendra se placer entre toi et les sentimens généreux que mes malheurs doivent t’inspirer. Écoute-moi donc, Méhémed, et apprends pourquoi je ne puis ni partager ni encourager ton amour, malgré la reconnaissance que je te dois.

Méhémed s’était approché d’Habibé et avait étendu la main pour s’emparer de la sienne, comme il avait coutume de le faire lorsqu’elle consentait à causer familièrement avec lui ; mais il aperçut sur son visage une expression de gravité si solennelle et si douloureuse, que, retirant sa main, il s’en cacha la figure, et demeura ainsi immobile en l’écoutant.

— Tu as habité Bagdad, reprit Habibé, et tu sais que les nations européennes y entretiennent des représentans appelés consuls, pour veiller sur leurs nationaux qui parcourent ou qui habitent ce pays, et pour protéger les intérêts de leur commerce. Le consul de Danemark et de Suède à Bagdad habite l’Orient depuis plusieurs années. Sa plus jeune fille et son fils, encore enfant, sont nés dans ces climats d’une mère arménienne que le consul épousa après la mort de sa première femme. Le consul possède une maison de campagne à quelque distance de Bagdad, et c’est là qu’il passait la chaude saison avec toute sa famille, quoique les affaires de sa charge l’appelassent souvent et le retinssent parfois plusieurs jours dans la ville. Il y a deux ans, cette campagne que nous habitions fut envahie par une bande nombreuse de bohémiens qui paraissaient n’avoir que des intentions pacifiques et s’occuper de diverses industries, telles que la vente du bétail et des poulains, le métier de forgeron, de fabricant de paniers, de tamis, que sais-je encore ? Nous allions souvent visiter leurs tentes avec mon père, qui ne les voyait pas sans crainte établis si près de sa propriété. Lorsqu’ils nous apercevaient de loin, ils venaient au-devant de nous, nous comblant de politesses, nous offrant le lait frais de leurs vaches et de leurs chèvres, les gâteaux pétris de leurs mains, avec une affectation d’empressement qui nous déplaisait. Une vieille femme, d’une laideur affreuse, semblait m’avoir prise en amitié, et me faisait des complimens effrontés qui me causaient un malaise indéfinissable. — Combien je connais de beaux seigneurs qui donneraient dix domaines comme celui-ci pour être en ce moment à ma place ! me disait-elle un jour en me présentant une tasse de lait. Quel dommage qu’une aussi belle personne demeure enfermée à la campagne auprès de son père, au lieu de régner dans un harem et de voir à ses pieds un riche et puissant pacha ou un amant plus illustre encore ! — Que dites-vous là à mon enfant, vieille folle ? s’écria mon père, qui l’avait entendue, quoiqu’elle parlât à voix basse ; ma fille est née chrétienne, de parens chrétiens, et n’aura jamais rien de commun avec vos harems et vos pachas ; pesez mieux vos paroles, si vous ne voulez que je vous chasse d’ici… Et à partir de ce jour nous n’allâmes plus visiter le camp des bohémiens.

Cependant mon père était depuis deux jours à la ville, et nous ne l’attendions que le surlendemain, lorsque je fus réveillée dans la nuit par une vive sensation d’étouffement. J’étais dans l’obscurité, mais il me semblait que ce n’était pas de l’air que je respirais, et lorsque j’eus rassemblé mes idées, je compris que j’étais enveloppée dans un nuage de fumée. — Le feu ! m’écriai-je en sautant hors du lit ; puis, passant à la hâte quelques vêtemens, je frappai à la porte de notre gouvernante en lui criant que le feu était à la maison, et je descendis précipitamment réveiller les domestiques, qui couchaient au rez-de-chaussée. La confusion qui suivit l’annonce de l’incendie nous enleva aussitôt tout espoir de le vaincre. Les domestiques se sauvaient de côté et d’autre, emportant sous leurs bras ou sur leur dos tous les objets qu’ils pouvaient saisir. Pour moi, ma seule pensée était de sauver les êtres que j’aimais. Je les eus bientôt rassemblés autour de moi, et je me préparais à traverser le vestibule, que je croyais désert, lorsqu’en posant le pied sur la dernière marche de l’escalier, je me vis entourée d’une multitude noire et effarée, qui s’agitait en poussant des cris affreux, singulièrement entrecoupés d’assurances de dévouement. — Ne craignez rien, disait cette foule, qui semblait m’attendre, nous venons vous sauver. — Merci, merci, mes amis, leur dis-je en m’efforçant de me frayer un passage ; mais cela me fut impossible. Des bras vigoureux me saisirent ; je me sentis enlevée plutôt qu’entraînée vers une autre porte, qui s’ouvrait sur le derrière de la maison. J’essayai d’appeler ; de rudes voix couvrirent la mienne. Je n’avais pas encore de craintes bien déterminées ; j’étais seulement saisie d’un étrange vertige, et je commençais à perdre le sentiment de ma position. Je reconnus pourtant le passage par lequel on m’emportait ; mais une fois dehors, l’obscurité qui m’enveloppait de toutes parts me déroba la vue des lieux et des hommes au milieu desquels je me trouvais. Ces hommes, tu le devines, c’étaient les bohémiens, c’étaient les misérables que tu rencontras dès le lendemain de l’incendie, fuyant et m’entraînant dans leur fuite. Tu entendis mes cris, tu eus pitié de moi, et tu accomplis ce qui te semblait ma délivrance ; mais la liberté que tu croyais me rendre était elle-même un terrible esclavage…

Méhémed avait jusqu’alors écouté la jeune femme sans l’interrompre. À ces derniers mots, il fixa son regard avec surprise sur les yeux d’Habibé. — Mes paroles t’étonnent, reprit-elle en secouant doucement la tête ; je suis chrétienne, et j’ai été élevée dans la réserve qui convient à une jeune fille de ma race et de ma religion. Tout rapport qu’une fille chrétienne établit avec un homme sans la sanction paternelle est une faute dont elle doit rougir devant le monde, et qu’il lui faut expier pour obtenir le pardon de Dieu. J’ai enfreint cette loi, à laquelle j’avais juré de rester fidèle… Je sais ce que tu vas me dire : tu m’as épousée ; mais ce mariage, contracté avec un infidèle devant le ministre d’une fausse religion, est nul à mes yeux comme à ceux de mon père.

Après cet aveu, Habibé eut hâte d’achever son récit. Méhémed sut tout dès-lors, et il fut particulièrement ému des révélations qu’Habibé lui fit au sujet des ruses de la Circassienne Kadja, de ce qu’elle avait fait pour les déjouer, enfin de sa rencontre et de son entretien avec la dame franque. — Je suis ici, ajouta-t-elle, par l’effet de ma propre volonté. J’aurais pu, en invoquant le titre et le nom de mon père, me mettre sous la protection des soldats… Tu le vois, je suis bien coupable…

Habibé ne put continuer ; les larmes étouffaient sa voix. — Rien n’est perdu, répondit tristement Méhémed : je ne m’explique pas bien tout ce que tu m’as dit ; mais une chose ressort pour moi de tes paroles, c’est que tu me juges indigne de ton affection, et que cette indignité inquiète ta conscience. Je donnerais ma vie pour mériter ton amour, puisque j’aurais alors quelque chance de l’obtenir ; mais que puis-je pour cela ? Je ne comprends pas les reproches que tu m’adresses : comment puis-je me flatter de cesser de les mériter ? Il ne me reste donc qu’un moyen de réparer en partie le mal que je t’ai causé, c’est de te rendre cette liberté que tu appelles de tous tes vœux. Je puis te conduire sur un point de la forêt peu éloigné de celui ou sont les soldats, et d’où il te sera facile de les rejoindre : tu te feras connaître, et tu leur demanderas de t’escorter jusqu’à Constantinople, où tu te placeras sous la protection de ton ministre. Voyons, Habibé ; maintenant que j’ai souscrit à tes vœux, cesse de t’affliger et regarde-moi d’un œil satisfait : ce sera ma récompense et ma consolation.

— Y penses-tu, Méhémed ? s’écria Habibé, presque effrayée de son succès. Si je me montrais aux soldats, ce serait leur découvrir ta retraite, ce serait te perdre. Non, non, le sort en est jeté ; j’ai suivi volontairement tes pas, et je ne puis plus te quitter désormais sans attirer le malheur sur toi.

— Ah ! je le savais bien ! s’écria Méhémed ; tu es à moi, tu es mon Habibé que j’adore et qui m’aime.

Et Méhémed n’était plus occupé que d’apaiser la pauvre éplorée. — Pardonne-moi, continua-t-il, pardonne-moi tous mes torts, et ne les attribue qu’à mon défaut d’intelligence. Reste auprès de moi, restes-y comme tu l’entendras, c’est tout ce que je te demande. Regarde-moi avec un demi-sourire, et je ne t’importunerai plus davantage.

Il était difficile de lui refuser cette pauvre et unique faveur ; aussi Habibé l’accorda-t-elle, et cet entretien, où des sentimens si contraires s’étaient révélés, laissa Habibé aussi émue de la tendresse du bey que celui-ci l’était de son apparente froideur.

Les mêmes échanges de confidences et les mêmes contrastes d’idées se renouvelèrent plus d’une fois entre Méhémed et Habibé pendant les longues heures de cette vie de retraite, dont le calme profond, invitait ces deux âmes si différentes à s’interroger et à se recueillir. Habibé se sentait de plus en plus ramenée vers les souvenirs de sa jeunesse, dominée par les sentimens religieux qu’elle tenait de sa famille et de l’éducation qu’elle avait reçue. Elle comprenait toute l’étendue de l’influence qu’il lui était donné d’exercer sur le bey. Méhémed de son côté subissait l’action des paroles tour à tour graves et tendres de la jeune Danoise. Comme beaucoup de ses compatriotes, qui ne peuvent échapper à la pression de plus en plus puissante des populations chrétiennes, le prince kurde était forcé de reconnaître l’ascendant de la civilisation occidentale, représentée par l’intelligence supérieure de cette faible et gracieuse femme que le sort lui donnait pour compagne. Lui-même ne craignait pas de s’humilier devant elle et de proclamer hautement la perfection qu’il désespérait d’égaler.

— Habibé, lui disait-il souvent, il y a aussi loin de mon Dieu au tien que de moi à toi. Non, tu n’as plus rien à craindre de moi. Je t’aime telle que tu es, avec ta réserve et ta froideur ; j’aime ta perfection, j’aime tes vertus, celles-là même que je ne comprends qu’imparfaitement, et qui t’éloignent de moi. Que ne puis-je te comprendre ! que ne puis-je, en t’imitant, devenir digne de toi ! Est-ce donc impossible ?

De telles paroles allaient doucement au cœur de la pauvre Habibé. Elle ne doutait point de la sincérité de son amant ; mais lui-même ne connaissait pas les doctrines religieuses qu’il désirait embrasser, ni les sacrifices qu’elles exigeraient de lui. D’ailleurs de tels sacrifices et les protestations passionnés de Méhémed déliaient-ils Habibé du vœu qu’elle avait fait d’expier le coupable bonheur qu’elle n’avait pu s’empêcher de goûter pendant les deux années qu’elle venait de passer dans le harem du chef kurde ? Une telle pensée réveillait tous les scrupules de cette âme ardente et pieuse, dont le bey ne pouvait deviner les luttes intérieures. En écoutant Méhémed, l’émotion d’Habibé devenait cependant de plus en plus visible. Les battemens accélérés de son cœur pouvaient se compter à travers son corsage, et son visage passait tour à tour des couleurs les plus vives à la pâleur de la mort.

— Peut-être, dit-elle enfin, peut-être que mon Dieu t’appellera à lui ; peut-être t’appelle-t-il en ce moment, et prépare-t-il en toi un instrument de salut pour ton pays. Quant à moi, Méhémed, le bonheur m’est interdit ici-bas. Je finirai mes jours dans la pénitence. Lorsque tu auras quitté ces montagnes, adresse-toi aux pères qui habitent la Syrie, et demande-leur de t’instruire et de t’aider à connaître le vrai Dieu. Si j’apprends dans ma retraite que les eaux régénératrices du baptême ont coulé sur ton front, je cesserai de déplorer les deux années que j’ai passées auprès de toi, et qui auront été l’origine de ta conversion ; mais n’attends rien de plus, puisque la vie près de toi ne ferait que continuer les troubles de ma conscience…

— S’il en est ainsi, s’écria Méhémed, emporté par la douleur et un peu aussi par le dépit, pourquoi renoncerais-je alors à la foi de mes pères ? Pourquoi m’imposerais-je des devoirs que je ne comprends pas ? Pourquoi dirais-je adieu à l’amour, au bien-être et à la gloire ? Tu ne parlais donc pas sérieusement tout à l’heure ? Tu ne m’as donc jamais aimé ?…

Pour toute réponse, Habibé jeta ses bras autour du cou de Méhémed, mais elle cacha presque aussitôt son visage contre sa poitrine. — Le froid me gagne, dit-elle. — Et en effet une fièvre violente l’avait reprise. Méhémed s’empressa de la porter sur le divan et de l’entourer de fourrures.

La fièvre dura toute la nuit avec une effrayante intensité. Pendant les longues heures de cette nuit, Méhémed ne s’éloigna pas un instant de la malade ; il l’enveloppait dans les fourrures lorsqu’elle se plaignait du froid, il établissait des courans d’air autour d’elle lorsque le feu de la fièvre brûlait son sang. Il versait goutte à goutte de l’eau fraîche sur ses lèvres desséchées et brûlantes ; il tâchait de suivre les écarts de son imagination pour calmer ses terreurs et adoucir ses angoisses. Peu à peu pourtant l’accès s’affaiblit, la peau, jusque-là brûlante, devint moite, le délire s’apaisa, le sommeil lourd et agité qui succède à la fièvre, qui en est comme la dernière phase, s’appesantit sur Habibé. Ce sommeil dura deux heures, et le soleil paraissait à l’horizon lorsqu’elle ouvrit les yeux et regarda autour d’elle avec cette expression d’étonnement que le délire laisse après lui. Son regard tomba d’abord sur Méhémed, et, se souvenant confusément de son état, elle demanda aussitôt : — Qu’ai-je dit ?

— Rien, ma bien-aimée, rien que des mots sans suite, comme cela arrive aux malades, rien que j’aie compris et dont je me souvienne.

Puis il s’informa avec anxiété de ce qu’elle éprouvait. Habibé ne ressentait qu’un extrême abattement, et la journée se passa pour elle dans des alternatives de rêve et de sommeil, pendant lesquelles elle voyait et comprenait ce qui se passait autour d’elle sans pourtant s’en rendre bien compte. Une fois seulement elle fut surprise, à la suite d’un de ces courts momens de repos, de ne pas apercevoir Méhémed auprès d’elle. Elle ouvrit la bouche pour l’appeler, mais sa voix se perdit sur ses lèvres, et elle-même ne s’entendit pas, Combien de temps dura son absence ? Habibé l’ignora ; mais lorsque Méhémed rentra, il tenait à la main des racines qu’il s’empressa de faire bouillir. — D’où viens-tu, Méhémed ? lui dit Habibé, et pourquoi me quitter ?

— Je connais une plante dont l’effet est souverain dans les fièvres comme la tienne, et je suis allé la chercher.

— Où cela ? reprit Habibé, qui sentait vaguement le danger.

— Ici tout près, dans un endroit écarté que moi seul connais.

Et il lui fit boire la tisane qu’il avait préparée. Le fait est que le bey s’était aventuré, en herborisant, jusqu’à une portée de fusil des soldats postés dans la forêt, qu’il avait été aperçu, quoique non reconnu, par l’un d’eux, et qu’il n’avait dû son salut qu’à la rapidité de sa course et à la connaissance des lieux, que personne ne possédait comme lui.

Malgré la potion préparée par Méhémed, la nuit ne fut pas meilleure que les précédentes : le froid, la chaleur brûlante, le délire, l’assoupissement, rien ne manqua, et Méhémed, qui avait placé tout son espoir dans la faculté merveilleuse de sa plante, demeura consterné. Dans la matinée pourtant, Habibé ayant paru un peu soulagée et moins abattue que la veille, Méhémed résolut de profiter de ce répit pour transporter la malade là où il pourrait lui prodiguer des soins efficaces.

— Tu vas rassembler tes forces épuisées, ma pauvre enfant, lui dit-il, et je vais te porter chez un de mes amis qui habite avec sa famille un petit hameau non loin d’ici.

Habibé combattit en vain cette résolution : elle craignait surtout pour Méhémed ; mais Méhémed craignait pour elle, et rien ne put le faire changer d’avis. Il fit aussitôt ses préparatifs de voyage, passa une longue écharpe autour de la taille d’Habibé, puis, la plaçant sur ses épaules de la façon dont les femmes d’Asie portent leurs petits enfans, il ramena l’écharpe sur sa poitrine, la croisa par devant, la repassa derrière son dos et se la serra fortement autour de la taille. Ainsi assujetti, le corps d’Habibé était aussi solidement attaché à celui de Méhémed que si l’un eût fait partie de l’autre, et le Kurde conservait l’usage de ses mains et de ses bras. Quoi qu’en pût penser l’amoureux bey, c’était un fardeau assez lourd ; mais les épaules sur lesquelles il reposait étaient vigoureuses, habituées à la fatigue, et Méhémed déclara qu’il se faisait fort de marcher ainsi jusqu’à Bagdad sans crier merci.

Au moment de se mettre en route, Habibé se recommanda à Dieu, et Méhémed lui-même murmura une sorte de prière. Quoique ne sachant pas au juste à qui il s’adressait, d’Allah ou de son prophète [2], il sentait qu’il y avait quelque part une source intarissable de force et de sagesse, et il se tournait vers elle pour y puiser la sagesse et la force dont il allait avoir si grand besoin. Tenant une torche allumée dans une main et un long bâton ferré dans l’autre, il marcha pendant deux heures dans le souterrain. Peu à peu le chemin se rétrécit au point que les parois latérales, la voûte et le sol semblaient presque se toucher. Il fallut ramper. On arriva enfin à l’issue du souterrain, mais non au terme du voyage. S’approchant d’une large pierre qu’il connaissait bien, Méhémed appuya la main sur un ressort, et la pierre tourna sur elle-même. Habibé poussa un cri d’effroi… Un précipice de quelques centaines de pieds de profondeur s’ouvrait devant les fugitifs, éblouis, au sortir des ténèbres, par les rayons d’un brûlant soleil d’Asie.

Pour comprendre l’effroi d’Habibé, il faut se représenter l’issue de la caverne, pratiquée au tiers d’une muraille perpendiculaire de rochers de douze cents pieds de haut ! Pas une pierre formant saillie sur laquelle poser le pied, pas un arbre, pas une racine sortant des fentes du rocher, où la main pût s’accrocher, — rien que la muraille à pic et l’abîme au fond. Méhémed ne paraissait pourtant ni étonné ni alarmé. Se dirigeant vers un enfoncement de la caverne, il eut bientôt découvert ce qu’il y cherchait : c’était une corde de nœuds, d’une longueur démesurée, garnie à l’une de ses extrémités d’un crochet en fer massif. À côté de celle-ci étaient plusieurs autres cordes, pareilles à la première, mais beaucoup plus courtes. Après avoir roulé ces dernières autour de sa taille, il montra la plus grande à Habibé avec un air de triomphe, comme s’il eût tenu la clé d’un palais tout prêt à les recevoir. Il passa ensuite le crochet dans un anneau également solide, et qu’Habibé n’avait pas remarqué, parce qu’il était placé en dehors de la pierre tournante. — Et maintenant, dit Méhémed, ne fais pas le moindre mouvement, ne crains rien et ferme les yeux, si tu peux. — La pauvre femme avait grand’peine cependant à obéir : elle ne pouvait ni se tenir immobile, vu qu’elle tremblait de tous ses membres, ni se rassurer, puisqu’elle se voyait déjà brisée en mille morceaux contre les rochers. Quant à fermer les yeux, elle comprit l’utilité de cette précaution, et elle essaya de la mettre en pratique ; mais avant que Méhémed eût lâché pied, ses yeux étaient déjà tout grand ouverts, ouverts de telle sorte qu’on eût dit que ses paupières s’étaient subitement contractées, et ne pourraient jamais plus s’abaisser. Habibé avait compris, au balancement de la corde, qu’elle était suspendue entre le ciel et la terre, entre le sommet et le pied de la montagne escarpée. Elle serra ses bras autour du cou de Méhémed, et quoiqu’elle s’y prît de façon à lui ôter la respiration, le vaillant Kurde n’eut pas le courage de se plaindre. À chaque nœud de la corde, Méhémed s’arrêtait un instant, passait une main d’abord et l’autre main ensuite sous le nœud, pour éviter les secousses qui eussent effrayé sa compagne. Lorsqu’il eut descendu ainsi sept ou huit nœuds, il cramponna ses jambes à la corde et se soutint avec une main, tandis que de l’autre il détachait l’une des cordes roulées autour de sa ceinture, et en passait le crochet dans une crevasse du rocher ; puis il continua sa route, plaçant toujours une nouvelle corde à l’extrémité de la précédente. C’était comme un second sentier qu’il préparait. Le vent courbait la cime des pins qui s’agitaient au-dessus de l’ouverture de la caverne et sur la crête de la montagne, et malgré les précautions que Méhémed avait prises en attachant une lourde pierre à l’extrémité inférieure de la corde pour la maintenir immobile, son corps était tantôt poussé contre les parois du rocher, tantôt balancé dans l’espace. Ainsi se passèrent quelques minutes pleines d’angoisses, pendant lesquelles Habibé, égarée par la fièvre, voyait s’agiter devant ses yeux des visions étranges. Il lui semblait qu’elle regagnait la maison paternelle, que sa famille l’appelait, que des voix connues répétaient : Lucie ! Lucie ! — Ce n’était là pourtant qu’une douloureuse hallucination, qui cessa au moment même où Méhémed touchait la terre avec son fardeau et s’écriait : Nous sommes arrivés, ma bien-aimée !

Habibé ne put répondre, un évanouissement avait succédé à son délire. L’eau qui sortait de la caverne coulait à quelques pas ; Méhémed se hâta de transporter la jeune femme près de la source : il lui baigna d’abord le visage et les tempes, puis il versa quelques gouttes sur ses lèvres entr’ouvertes. Ses soins furent couronnés de succès, et Habibé ne tarda pas à rouvrir les yeux.

— Les soldats, le précipice, la corde ! murmura-t-elle, cherchant à rassembler ses souvenirs.

— Les soldats sont à quelques centaines de pieds au-dessus de nous, et il leur faudrait une journée de marche forcée pour nous rejoindre. Le précipice n’en est plus un pour nous, puisque nous en avons touché le fond, et la corde a fini son service. Maintenant, ma bien-aimée, repose-toi pendant que je vais prendre quelques mesures indispensables.

— Que vas-tu faire ? où vas-tu ? s’écria Habibé effarée, et s’accrochant à ses vêtemens pour le retenir auprès d’elle.

— Chère Habibé, répondit Méhémed, je ne puis laisser ces cordes pendues à la porte de notre retraite : ce serait en livrer le secret, qui n’appartient pas à moi seul. — Et, devançant une nouvelle question d’Habibé, il ajouta : — Ne crains rien, dès mon enfance je suis monté et descendu bien des fois par cette corde, et dans des circonstances beaucoup moins graves. Repose-toi, je serai de retour dans quelques instans.

Pendant qu’il s’éloignait, Habibé ne put se défendre d’un mouvement de dépit et presque de colère. — À quoi bon lui faire des remontrances, puisqu’il ne m’écoute jamais ? Ai-je eu assez d’influence pour l’empêcher de commettre une seule des folies qu’il a rêvées ? Évidemment non. Ah ! ces Turcs considèrent les femmes comme des jouets qu’il faut manier doucement, de peur de les briser ou de ternir leur éclat, mais sans leur accorder ni estime ni confiance, et Méhémed est un Turc comme les autres. Il prétend me faire assister à ses tentatives désespérées sans que je m’arroge le droit de lui faire des représentations ? Suis-je assez humiliée, suis-je descendue assez bas ?

Et en disant ces mots, comme si elle eût voulu mesurer la hauteur d’où elle était tombée, elle leva les yeux et aperçut Méhémed suspendu à sa corde, ballotté par le vent, tournoyant en l’air comme une plume arrachée de l’aile d’un oiseau par le plomb du chasseur. Toute sa colère s’évanouit à cette vue, et elle demeura immobile, hors d’elle-même, plus effrayée qu’elle ne l’avait été encore, car s’il est affreux d’exécuter de pareils exploits, y assister de loin et du port, c’est encore mille fois plus pénible. On apprécie toujours mieux le danger qu’on ne partage pas, et lorsque celui qui s’y expose nous est cher, nous en souffrons bien plus que d’un danger commun. Habibé vit donc Méhémed se cramponner de nœud en nœud jusqu’à l’ouverture de la grotte, et quoique à pareille distance il lui parût à peine plus gros qu’une mouche, elle comprit qu’il détachait la corde et qu’il la reportait dans la caverne ; mais rendons-lui la justice d’ajouter qu’elle ne douta pas un seul instant de son retour, et elle eut raison. Les bouts de corde que Méhémed avait suspendus le long des rochers en descendant étaient encore à leur place. Il s’en servit pour accomplir cette seconde descente, et eut soin de détacher chaque bout de corde devenu inutile avec un long bâton armé d’un crochet qu’il portait à sa ceinture, puis de le lancer dans l’espace. Après quelques instans, qui parurent des siècles à Habibé, Méhémed toucha la terre, et bientôt se retrouva près d’elle.

Quand les deux fugitifs eurent pris quelque repos, Méhémed donna le signal du départ en replaçant Habibé sur ses épaules. Elle insista vainement sur le retour de ses forces et sur le salutaire effet de la promenade. Ses représentations vinrent encore une fois se briser contre cet entêtement caractéristique des Orientaux, qui, sourds aux conseils de leurs femmes, s’obstinent à les porter sur leur dos pour leur éviter la fatigue de la marche, quoi qu’elles en disent d’ailleurs ; n’est-ce pas la une impardonnable grossièreté ?… La nuit n’était pas éloignée lorsque Méhémed et son fardeau atteignirent les abords de la demeure hospitalière qu’ils cherchaient. Le hameau était situé sur la crête d’une colline ; quelques maisons s’étendaient sur le versant méridional, et la maison principale occupait le fond du ravin qui séparait cette colline des montagnes plus élevées dont elle formait le premier échelon. Cette maison se composait de deux corps de logis ; le plus considérable, le harem, spécialement consacré aux femmes et aux enfans, contenait les chambres à coucher, et formait la véritable habitation de toute la famille ; le second bâtiment, séparé du premier par un petit jardin entouré de palissades, ne comprenait que deux chambres et l’écurie. L’une de ces chambres servait de salon de réception au maître de la maison ; l’autre, qui donnait de plain-pied sur la route, était réservée aux domestiques ou aux hôtes de peu d’importance.

VI.

Déposant Habibé à une petite distance du village, Méhémed s’avança hardiment le long du ravin, et, profitant de l’obscurité croissante qui dérobait le fond de la vallée à la vue des habitans de la colline, il entra dans le petit édifice que nous venons de décrire, traversa l’antichambre d’un pas rapide, et pénétra sans se faire annoncer dans le salon où le maître du logis se livrait aux douceurs du kief. C’était un vieillard de quatre-vingts ans, et qui pouvait passer pour beau. Sa taille était élevée et encore droite, quoique ses épaules fussent légèrement voûtées ; sa longue barbe était blanche comme la neige. L’âge n’avait altéré ni ses traits réguliers, ni son teint uni et vivement coloré ; ses yeux, d’un bleu limpide, avaient gardé leur éclat. La tête coiffée d’un énorme turban blanc ballonné, comme les portent encore les Turcs de l’ancien régime, les admirateurs fanatiques des janissaires, de la corde et du pal, le corps enveloppé d’une longue robe rouge traînant jusqu’à terre, le personnage devant lequel Méhémed se présentait inopinément avait un aspect des plus vénérables.

Hassan-Aga, — c’était le nom et le titre du vieillard, — réalisait à merveille l’idée que nous nous formons d’un patriarche des anciens temps, quoique ses enfans courussent les rues en guenilles et pieds nus, quand ils ne gardaient pas les chèvres et les moutons. Il en était alors à sa dix-septième femme, et l’on conviendra que ce n’était pas beaucoup, si l’on réfléchit qu’il s’était marié pour la première fois à quinze ans, que les femmes turques ne sont considérées comme femmes que pendant un fort petit nombre d’années, et qu’un homme jouissant de la fortune et de l’importance de Hassana[3] ne peut se contenter à moins de trois femmes à la fois. Pour expliquer une continence aussi extraordinaire, je suis forcée d’ajouter qu’Hassana possédait un assez grand nombre d’esclaves, dont plusieurs assez jolies. Quant aux enfans, le vieil aga avouait gracieusement ne pas savoir au juste combien il en avait, ni dans quelle partie du monde ils s’étaient fixés. Si parfois il prenait fantaisie à l’un d’eux de rendre visite à l’auteur de ses jours, il était reçu à peu près comme un étranger, et on n’exigeait pas de lui des preuves irréfragables de sa naissance. Il suffisait de dire : « Je suis le fils d’Hassan-Aga ; » on était cru sur parole, et de fait rien n’était plus vraisemblable. D’ailleurs, vu le petit nombre d’avantages qui résultaient de ce titre, il n’était guère à présumer qu’un être raisonnable chargeât sa conscience d’un mensonge pour se l’approprier. Quand le fils respectueux avait mangé et dormi pendant quelques journées sous le toit paternel, on lui demandait où il comptait aller, et jamais Hassana ne s’était vu dans la pénible nécessité de répéter la question, tant la manière dont il l’accentuait était significative.

Malgré l’éparpillement de la nombreuse famille née de ses dix-sept mariages, Hassana était en mesure de goûter les délices de la paternité, car il ne se séparait d’ordinaire de ses enfans qu’après avoir perdu ou quitté leurs mères, et les enfans de ses femmes présentes étaient toujours auprès de lui. À l’époque dont je parle, une douzaine de créatures plus ou moins innocentes l’appelaient du doux nom de baba. C’était d’abord un garçon de dix-neuf ans, court, trapu, brun, louche, au nez difforme, à la bouche grande, aux lèvres fines et comprimées ; c’était le rebours du type paternel, ce qui n’empêchait pas les amis de la maison de proclamer la parfaite ressemblance du père et du fils. Suivaient onze petits êtres échelonnés depuis l’âge de quinze ans jusqu’à celui de six mois, attendant leur tour d’être mis à la porte de la maison de leurs ancêtres[4].

Hassana était assis à la place d’honneur, c’est-à-dire à l’extrémité de son divan, occupé en apparence de la conversation qui se poursuivait entré cinq ou six voisins placés à l’autre bout de la pièce, lorsque Méhémed-Bey, ayant traversé rapidement le vestibule, s’approcha du vieillard, et se baissant de façon à n’être entendu que de lui : Hassana, lui dit-il à voix basse, il faut que je te voie seul, à l’instant même !

Je n’oserais affirmer que le vieillard reconnut sur-le-champ son hôte ; mais, accoutumé qu’il était à entretenir des relations aussi clandestines que lucratives avec des gens gardant le plus strict incognito, il n’hésita pas à congédier par un geste sa société.

Lorsque tous furent sortis, Méhémed envoya Hassana fermer la porte, commission que celui-ci exécuta machinalement comme un homme habitué à se plier aux circonstances sans faire d’observations. En revenant à sa place, il lança un regard scrutateur sur Méhémed, et ce regard lui apprit ce qu’il voulait savoir.

— Voilà une démarche bien hardie, seigneur ! dit-il, car vous n’ignorez pas sans doute que vous êtes signalé dans toute la contrée, que votre tête est mise à prix, et que les troupes ne sont pas loin.

— Je le sais, je sais tout cela, répondit Méhémed avec impatience ; mais la nécessité n’admet pas d’objection, et d’ailleurs les démarches les plus hardies sont souvent les moins dangereuses. Je puis toujours compter sur toi ?…

— Assurément, reprit le vieillard. Que veux-tu de moi ?

— L’hospitalité, répondit Méhémed, l’hospitalité pour moi et ma compagne malade, dont l’état réclame de prompts secours.

— Où est-elle ? demanda laconiquement le vieillard.

— À quelques pas d’ici ; puis-je aller la chercher et par où l’introduirai-je dans ton harem ?

— Hassan réfléchit un instant, puis il reprit : — Puisque le jour tire à sa fin, rejoignez-la et restez avec elle jusqu’à la tombée de la nuit. Alors conduisez-la à la petite porte qui donne sur la campagne ; j’y serai pour vous recevoir.

— Tu n’as pas d’étrangers dans ta maison, point de nouvelle femme depuis ma dernière visite ?

La question était assez embarrassante pour le vieux Hassan, qui achetait souvent des esclaves, et qui ne savait au juste ni combien il en avait, ni depuis combien de temps elles lui appartenaient, ni d’où elles venaient ; aussi garda-t-il un instant le silence, cherchant à se rappeler la date de ses dernières acquisitions. Le résultat de cet examen fut conforme à ses désirs, et il assura Méhémed qu’il ne rencontrerait chez lui que des visages connus.

— C’est bien, dit Méhémed, dans une heure je t’amènerai ma femme ; que l’un de tes serviteurs soit prêt à partir pour la ville, où il ira chercher des remèdes et un médecin. Adieu, qu’Allah te garde !

Et après avoir prononcé ce souhait, il ouvrit une espèce d’armoire qui n’était qu’une porte dérobée donnant dans un cabinet où le vieux patriarche enfermait toute sorte d’objets de contrebande, hommes, femmes et marchandises, et qui avait une issue sur une petite cour et de là sur les champs. En opérant sa retraite, Méhémed aperçut un homme qui rôdait sous les murs de la maison, et qui paraissait épier ce qui se passait à l’intérieur. Méhémed était doué d’une vue excellente, comme tous les hommes qui mènent une vie d’aventures et qui sont perpétuellement exposés à tomber dans un piége. Aussi parvint-il à découvrir les traits de l’individu suspect sans lui montrer les siens, à ce qu’il crut du moins ; mais il se rassura aussitôt en reconnaissant le fils de son hôte, qu’il regardait toujours comme un enfant sans conséquence, et cela par la raison excellente que depuis dix-sept ans il l’avait toujours considéré ainsi.

Après le départ de Méhémed, le vieux Hassana était resté plongé dans ses réflexions, il avait même oublié de fermer la porte secrète du cabinet, lorsqu’une nouvelle figure s’y présenta, entra sans faire de bruit dans la salle, ferma soigneusement la fausse armoire, et vint se placer devant le vieillard de manière à attirer son attention. Le manège réussit, car Hassana, qui jouissait encore de toutes ses facultés, tressaillit et leva les yeux sur le nouveau-venu.

— C’est toi, Erjeb ! lui dit-il. Eh ! par où es-tu entré ?

— Par cette porte, mon père, répondit le jeune homme, par cette porte que Méhémed-Bey a oublié de refermer en sortant d’ici.

— Ah ! tu l’as vu ? repartit le vieillard sans s’émouvoir. Ce n’est pas lui qui a oublié de refermer la porte, c’est moi qui aurais dû prendre ce soin.

— N’importe, interrompit sèchement le jeune homme, j’ai vu sortir Méhémed-Bey, et, trouvant la porte ouverte, je suis venu jusqu’ici.

Et il s’arrêta, espérant que son père lui en dirait davantage ; mais celui-ci gardait le silence. — Il est parti, reprit Erjeb, et je suppose que c’est pour longtemps…

Nouveau silence.

— Ai-je raison, mon père ?

— Ton idée est raisonnable en effet, répondit Hassana.

— Il ne reviendra donc pas de si tôt ? dit Erjeb en insistant.

— Lui ? mais non, il va revenir.

— En vérité ! mais c’est une imprudence, c’est de la folie ! Il va nous compromettre, mon père ; le lui avez-vous dit ?

— Je ne crois pas avoir eu le temps de le lui dire, mais il connaît les mesures que l’on a prises pour s’assurer de lui, et il les brave parce que sa femme est malade et ne peut aller plus loin.

— Il va donc l’amener ici ? s’écria le jeune homme, dont l’intelligence cheminait plus vite que celle de son père, il va la placer dans notre harem ! partira-t-il ensuite, restera-t-il ?

— Je n’en sais rien, mais j’ai cru comprendre qu’il comptait se cacher ici.

— Ici ? dans le harem ? Et vous en ouvrirez la porte à ce loup dévorant ? Prenez garde !

— Que puis-je y faire ? repartit le vieillard d’un air découragé ; Méhémed est puissant.

— Vous n’avez qu’à dire un mot, et ce n’est plus qu’un misérable captif, du gibier de potence.

— Cela est vrai, mais il a des amis. Tu sais comment cette pauvre Circassienne a été punie !

— Bah ! c’est le gouvernement qui s’est débarrassé d’elle pour ne pas avoir la peine de la récompenser.

— Et si on faisait de même envers moi ? reprit le vieillard, tandis que ses yeux brillaient d’un feu étrange, comme s’il triomphait d’avoir conçu une pensée aussi perverse. Il fixait sur son fils un regard interrogateur, et souriait d’un hideux sourire en ouvrant démesurément la bouche et en laissant tomber sa mâchoire inférieure presque sur sa poitrine. Ces paroles et l’expression de physionomie qui les accompagnait parurent produire quelque effet sur le jeune homme, qui demeura un instant silencieux ; mais, reprenant bientôt son assurance ordinaire : — Bah ! bah ! dit-il, ce n’est pas avec des gens de votre importance qu’on en agit aussi cavalièrement. C’est bon pour une misérable esclave que personne ne connaît et dont personne au monde ne se soucie. D’ailleurs que pouvait-on faire pour elle ? La mettre dans le harem du sultan ? Une vieille femme qui avait je ne sais combien d’enfans ! Un coup de couteau a réglé ses comptes, et si le gouvernement ne s’en était pas chargé, d’autres auraient fait la besogne à sa place. Pour vous, c’est différent ; vous n’appartenez pas à ce damné Kurde, et si vous le livriez, ce n’est pas une trahison que vous exécuteriez contre votre maître, c’est un acte méritoire, c’est votre devoir que vous accompliriez envers votre légitime souverain. Vous en seriez convenablement récompensé, et il n’y aurait rien dans tout cela que de parfaitement juste et raisonnable.

— Ce Kurde est riche, répondit le vieillard, et je ne me soucie de me brouiller ni avec lui, ni avec ses associés. Ils me rapportent gros. Vois ce tapis ! C’est Méhémed qui m’en a fait cadeau quand je lui appris le départ pour Erzeroum de ce courrier du gouvernement qu’il attaqua et dépouilla sur la route. Vois-tu cet anneau ? C’est encore de Méhémed que je l’ai reçu pour le service que je lui rendis en lui donnant avis…

— C’est bon, c’est bon, reprit le jeune homme avec impatience, je sais bien que vous ne le servez pas pour rien ; mais que sont de misérables présens auprès de la récompense que vous obtiendriez de l’état ?

— Je n’en sais rien, repartit le vieillard ; l’état regarde toutes choses comme lui revenant de plein droit, et tous les services comme lui étant dus. Si je pouvais gagner d’un côté sans perdre de l’autre, je ne dis pas ; mais me déclarer ouvertement contre les Kurdes, me ranger franchement parmi leurs ennemis, c’est grave. Nous en reparlerons, mon enfant, et j’y réfléchirai, car je crains bien que nous n’ayons du temps devant nous. En attendant, fais seller le cheval et dis à l’un de nos serviteurs de se tenir prêt à partir pour la ville. Méhémed veut se procurer sur-le-champ un médecin et des remèdes. Moi, je vais le recevoir, car la nuit approche maintenant, et il ne tardera pas.

En disant ces mots, le vieillard se leva, et se dirigea vers son harem. Un fils soumis et attentif se fût empressé de lui offrir son bras pour le guider à travers les ténèbres, qui commençaient à s’épaissir ; mais Erjeb avait d’autres soucis. Sans plus s’occuper de son père, il passa devant lui et arriva dans le harem longtemps avant Hassana. Il entra d’un air affairé et mécontent dans la salle où les femmes avaient coutume de s’assembler, jeta à la hâte un coup d’œil scrutateur sur celles qui s’y trouvaient, et dit ensuite : Où est Fatma ? où est ma femme[5] ?

— Je ne sais, répondit la mère du jeune homme, je l’ai laissée il y a quelque temps à la cuisine ; peut-être y est-elle encore. Lia, allez voir, ajouta-t-elle en s’adressant à une négresse qui sortit aussitôt.

— Et pourquoi la laissez-vous dans la cuisine ? reprit le jeune despote. Est-ce la sa place ? est-elle une servante ? Est-ce une raison parce qu’elle fait de bonnes confitures pour que vous la fassiez travailler comme une esclave ?

— Mais, mon enfant, reprit la matrone en s’excusant, c’est Fatma elle-même qui a voulu descendre à la cuisine avec moi, et quand je suis remontée, parce que la chaleur m’incommodait, elle a refusé de me suivre.

— Oh ! je sais bien qu’elle ne demande pas mieux que de se montrer aux mille désœuvrés qui rôdent toujours auprès des marmites ; mais je lui apprendrai à relever le bout de son voile quand un homme passe auprès d’elle. Oh ! je lui apprendrai…

Ici le jeune homme fut interrompu par l’arrivée de l’objet de sa colère et de son amour. C’était une jeune fille d’environ quatorze ans, grande pour son âge, mais frêle comme un enfant dont la croissance a été trop rapide, au teint vif, aux yeux noirs et sourians. Ses lèvres vermeilles, mais un peu trop pleines, indiquaient un tempérament avide de jouissance et impatient. C’était une de ces femmes comme les jaloux en rencontrent souvent, et qui semblent créées tout exprès pour donner à ce travers tout le développement dont il est susceptible, et pour punir le malheureux qui en est atteint.

— Qu’apprendrez-vous, et qui sera l’heureuse personne à laquelle vous destinez vos leçons ? dit en entrant la malicieuse jeune fille, qui avait entendu les menaces de son époux.

Erjeb, un peu honteux, sortit à la hâte, invitant Fatma à le suivre dans une pièce voisine. Quand ils furent seuls : — Méhémed-Bey va venir ici, dit-il à sa femme.

— Méhémed-Bey ! s’écria-t-elle ; lequel ? est-ce l’oncle de votre mère ? ou le fils de votre…

— Non, non, ce n’est personne de la famille. Ne feignez pas de ne point me comprendre ; c’est du chef des Kurdes que je vous parle.

— Ah ! Méhémed le Kurde ? ce beau jeune homme qui est venu…

Et Erjeb remarqua que le visage déjà coloré de Fatma se couvrait de teintes plus foncées qu’à l’ordinaire. — Ce beau jeune homme, dis-tu ! répliqua-t-il avec emportement ; depuis quand une femme mariée doit-elle s’apercevoir de la beauté d’un homme qui n’est pas son mari ? Eh bien ! ce beau jeune homme, je vous défends de le voir, je vous défends de lui parler, de vous mettre seulement sur son passage.

— Je vous obéirai, dit Fatma d’un air soumis.

— Rentrez dans vôtre chambre, reprit Erjeb, et songez que si vous en sortez, ce sera au péril de votre vie. Vous êtes avertie, et vous ne pourrez vous en prendre qu’à vous-même des conséquences de votre conduite.

Et sans attendre d’autres protestations, il la fit marcher devant lui jusqu’à la chambre qu’ils habitaient, en ouvrit la porte et l’y enferma, emportant la clé dans sa poche.

VII.

Méhémed était retourné auprès d’Habibé, il l’avait informée du résultat de ses démarches. Lorsque la nuit fut close, il la replaça sur ses épaules, et il arriva sans encombre à la petite porte. Hassana y était déjà, et à peine eut-il aperçu le Kurde, qu’il marcha au-devant de lui en disant : — Un hôte est un présent que nous fait Allah ! Entrez dans ma maison, et que ce soit la vôtre aussi longtemps qu’il vous plaira de l’habiter !

Puis, sans remarquer l’étrange fardeau que Méhémed portait sur ses épaules, il fit un geste gracieux, l’engageant à le suivre, entra dans la maison, monta l’escalier, et introduisit son hôte dans une salle où plusieurs femmes s’agitaient et chuchottaient comme une volée de moineaux pendant une froide matinée d’hiver, lorsque la neige couvre la plaine, et qu’ils voltigent en troupe, cherchant leur pâture de buisson en buisson. — Ne pourriez-vous nous conduire dans une pièce plus reculée ? demanda Méhémed au vieillard ; ma femme a surtout besoin de repos.

Une des femmes entendit ces mots, et s’élança vers une porte qu’elle ouvrit en faisant signe à Méhémed d’entrer dans la pièce voisine, ce que celui-ci fit sans plus de cérémonie. Une fois dans cette retraite, il déposa Habibé sur un divan, la dégagea de ses voiles, et l’établit aussi commodément qu’il le put. On ne lui laissa pourtant pas grand’chose à faire, car l’essaim féminin qui l’avait suivi ne tarda pas à se disperser en tous sens, et revint bientôt, portant des coussins, des couvertures, du café, des pipes, des confitures, en un mot tous les élémens du bien-être oriental. Et qu’on ne s’étonne pas de voir ainsi les femmes turques se mouvoir sans scrupule sous les regards d’un étranger. Cet étranger n’en était plus un, il avait ses entrées dans le harem, il était le mari de l’une d’elles ; dès-lors c’était un parent, un frère, et il n’y avait plus pour lui de mystère. Cela était si conforme aux règles établies, que le vieil Hassan lui-même ne songea pas à s’en formaliser. Il s’étonna seulement de ne pas voir sa belle-fille Fatma parmi les femmes qui remplissaient ainsi les devoirs de l’hospitalité. Il s’enquit d’elle, mais la mère d’Erjeb lui dit tout bas que son fils avait emmené Fatma avec assez d’humeur, et le vieillard n’insista point. Lorsque Méhémed se fut assuré que sa bien-aimée ne manquait de rien, il jugea qu’un peu de repos lui serait salutaire, et il pria Hassana de faire appeler le serviteur qui devait se rendre à la ville. Les deux Turcs passèrent dans l’antichambre, et le vieillard chargea une esclave d’aller chercher le serviteur auquel il avait ordonné de se tenir prêt. L’esclave revint bientôt, suivie d’Erjeb. — Saed a la fièvre, dit le jeune homme à son père, et il ne serait pas prudent de le charger de commissions importantes, qu’il comprendrait à peine et qu’il exécuterait de travers ; mais dites-moi ce qu’il faut faire, et j’irai moi-même.

Hassana parut touché de l’empressement de son fils, et il laissa Méhémed-Bey expliquer en détail à Erjeb tout ce qu’il attendait de lui.

— Vous serez satisfait de mon exactitude et de ma célérité, répondit Erjeb avec un sourire qui n’avait rien d’agréable. Quant à ma fidélité, je n’ai pas à vous en parler : je suis le fils de mon père, et cela suffit.

— Oui, oui, reprit Méhémed, je suis sans inquiétude de ce côté. N’oublie rien, je t’en prie ; du sucre, du vinaigre, du thé (c’est une herbe sèche qui vient d’Angleterre), mais surtout un médecin et du sulfate[6].

Erjeb reçut toutes ces instructions d’un air guindé et sans que son sourire néfaste quittât ses lèvres crispées ; puis, faisant un signe d’intelligence à son père, il partit. Hassan ne répondit à ce signe que par un regard où l’étonnement se mêlait à l’inquiétude, mais il se remit aussitôt et reprit son impassibilité naturelle. Il eut ensuite avec son hôte une conversation confidentielle sur plusieurs questions d’intérêt commercial. On a deviné sans doute que le respectable vieillard remplissait auprès du Kurde les doubles fonctions de receleur et d’espion. C’était lui, comme on l’a vu, qui avait informé Méhémed-Bey de la route que comptait suivre certain courrier de l’état porteur de grosses sommes. Celles-ci n’avaient pas été déposées chez lui, mais il en était autrement des marchandises enlevées aux caravanes qui traversaient cette partie de l’Asie, car le vieil Hassan était autorisé à prélever une part de prise sur ces objets. Comme tous ceux qui trafiquent en gros et avec le bien d’autrui, Méhémed était fort accommodant en affaires, et il ne cherchait jamais querelle à son associé sur la proportion exagérée de ses profits. Aussi l’entretien fut-il tout pacifique et amical, et le vieillard se retira satisfait de son hôte.

Celui-ci retourna auprès d’Habibé, qu’il trouva entourée d’une troupe de femmes, accablée de questions et de prévenances. Quoique accoutumée au perpétuel bavardage du harem, Habibé, à cause sans doute de sa faiblesse maladive, supportait avec peine tout ce bruit, et Méhémed, qui le comprit aisément, se hâta d’y mettre fin en demandant à souper. C’était ouvrir une nouvelle voie aux vagues de cette mer agitée. Il y avait désormais autre chose à faire que de parler. Toutes les femmes se précipitèrent dans des directions diverses, et reparurent bientôt, apportant un pliant et un grand plateau, élémens constitutifs d’une table turque, des nappes, des serviettes, des cuillers en bois, des gobelets et des plats d’étain. Les mets vinrent ensuite : c’était d’abord du hachis de viande, puis du poisson à l’étuvée, du lait caillé, de la crème bouillie, du miel, des confitures, des fruits cuits, des tartes, des gâteaux, des légumes nageant dans le beurre, des boulettes de farine d’avoine roulées dans des feuilles de vigne, de la viande grillée, puis bouillie dans son jus, enfin un chevreau tout entier, cuit au four dans un puits, et pour clôture un énorme pilau, c’est-à-dire un plat de riz noyé dans le beurre[7].

Méhémed observait Habibé avec anxiété, car l’heure approchait où un accès de sa fièvre intermittente devait la reprendre ; mais était-ce l’effet de l’exercice ? ou bien le remède administré la veille par Méhémed commençait-il à opérer ? — Le fait est que la fièvre ne reparut plus. Quoique faible encore, Habibé se sentait guérie. Elle avait la conscience de sa guérison aussi nette et aussi précise qu’un médecin jugeant d’une maladie sur le cadavre de celui qui vient d’y succomber, et cette conviction lui faisait regretter d’autant plus la retraite si sûre qu’elle venait de quitter. »

La nuit qui suivit cette laborieuse journée touchait déjà à son milieu, lorsque Méhémed, qui s’était endormi à l’entrée de la chambre occupée par Habibé, fut réveillé par un léger bruit. Une porte venait de s’ouvrir, et devant lui était Fatma, l’épouse d’Erjeb, pâle et tremblante.

— Erjeb te trahit, s’écria-t-elle ; pars, Méhémed ; il est allé te dénoncer. Laisse-moi veiller sur ta femme.

— Pars au nom du ciel, s’écria presqu’en même temps Habibé, qui s’était levée en entendant les paroles prononcées par Fatma ; pars, laisse passer les jours de péril, et tu me retrouveras ici. Quand tu voudras me revoir, j’irai te rejoindre.

— Fatma, je te la confie, dit le bey après une hésitation qui ne fut pas surmontée sans peine, et cédant, quoiqu’à regret, aux instances des deux femmes, Méhémed se jeta d’un bond dans le jardin d’abord, puis en rase campagne. Mais où devait-il chercher un asile ? Il connaissait à la vérité plusieurs cachettes peu éloignées ; par malheur Hassana les connaissait également, et Erjeb peut-être aussi. Il ne manquerait pas en ce cas d’y mener les soldats. Tout en réfléchissant, il avait gravi la côte sur laquelle le village supérieur était bâti. Il se souvint tout à coup d’un pauvre diable nommé Osman, qu’il avait jadis tiré des mains de ses gens, prêts à le mettre à mort. — Tu ne peux avoir besoin d’un pauvre homme tel que moi, puissant seigneur, lui avait dit alors le vieillard ; mais il y a sans doute quelque part des êtres faibles qui te sont chers, et je souhaite pouvoir leur rendre service un jour.

Se rappelant ces mots et connaissant la demeure d’Osman, Méhémed n’hésita pas davantage ; il acheva de gravir la colline, découvrit sans peine l’habitation de son ancien protégé, et, à la faveur des ténèbres, il arriva sans obstacles jusqu’à sa porte. L’espoir de Méhémed ne fut pas trompé ; Osman le reçut avec joie, et Méhémed put reposer sous ce pauvre toit avec plus de sécurité que dans la demeure du riche Hassana.

Peu d’instans après le départ du bey, une troupe de cavaliers s’arrêtait devant la maison du père d’Erjeb. — Où est le prisonnier ? vociféra l’officier. Habibé se précipita aussitôt dans la chambre que les soldats venaient d’envahir. — Il est parti, s’écria-t-elle.

— Il faut appeler Hassana, dit gravement l’officier, et un soldat se mit en devoir d’exécuter cet ordre. Quelques instans après arrivait Hassana, et son visage, d’ordinaire si impassible, trahissait un curieux mélange d’étonnement, d’inquiétude et de satisfaction. — Que viens-je d’apprendre, ma fille ? ton époux nous a quittés sans même prendre congé de nous ! C’est mal en user avec nous. Puis, se tournant vers le commandant, le vieillard lui dit avec humilité : — Je regrette fort que votre attente ait été trompée ; mais je vous prie de croire que j’ignorais…

— Le kaïmakan jugera de la sincérité de tes protestations. Cela ne me regarde pas. Il ne me reste plus maintenant qu’à te prier de m’accompagner, ainsi que ton honorable fils, à la résidence du kaïmakan.

Hassana, qui tremblait de tous ses membres, balbutiait des excuses ; mais Erjeb, qui s’était tenu jusque-là en dehors de la chambre, s’avança vers le commandant et lui dit : — Je suis prêt à vous suivre, et je suis persuadé que mon père se soumettra à votre volonté, si vous exigez absolument d’un pauvre vieillard sur le bord du tombeau qu’il quitte sa maison et sa famille pour paraître devant un juge ; mais avant de nous mettre en route, j’aurais à vous soumettre en particulier quelques idées, dont l’exécution pourrait nous dédommager du temps perdu. Veuillez me suivre dans le salon de mon père.

Dominé malgré lui par le ton assuré et légèrement impérieux du jeune homme, l’officier fît un geste d’adhésion, salua poliment les femmes, et sortit, accompagné de ses soldats, du vieillard et de son fils. Arrivé dans le salon, Erjeb s’assit d’un air important. — Gardons-nous, effendi, de considérer la capture du rebelle comme une affaire manquée. Il ne peut être loin, et je connais plus d’une cachette où il pourrait se réfugier à plusieurs lieues à la ronde. Je vous proposerais d’aller l’y chercher à l’instant même, si je n’étais convaincu que nous pouvons nous en éviter la peine, et que nous nous emparerons de lui ici même sans brûler une amorce. Écoutez moi avec attention. Le Kurde est amoureux fou de sa femme, qu’il a laissée auprès de nous dans un état de santé peu rassurant. Soyez certain qu’il ne tardera pas à se rapprocher d’elle. Demeurez cachés dans la maison pendant un jour ou deux ; nous répandrons la nouvelle de votre départ et celle du redoublement de la fièvre d’Habibé : ou je me trompe fort, ou le renard viendra se prendre au piége.

L’officier se laissa convaincre, et se blottit avec ses hommes dans le cabinet attenant au salon d’Hassana, où ils burent et fumèrent à discrétion. Le vieillard respira un peu plus à l’aise, et Erjeb rentra dans le harem pour délivrer Fatma, et répandre le bruit du départ des soldats.

Erjeb avait dit vrai : un jour s’était à peiné passé, que Méhémed quittait la maison d’Osman, et se dirigeait vers l’habitation où il tremblait de retrouver sa bien-aimée en proie à la fièvre. Le bey arriva, sans obstacle devant le mur du jardin, l’escalada et s’avança vers la fenêtre faiblement éclairée d’Habibé. Là il frappa doucement dans ses mains, espérant attirer par ce léger bruit l’attention de la jeune femme. Il ne fut pas déçu dans son espoir, car une blanche figure parut à l’instant même à la fenêtre. — Fuyez ! dit Habibé à voix basse, les soldats sont dans la maison, ils vous guettent ; je suis bien, mais…

Elle n’eut pas le temps d’en dire davantage ; de la maison d’Hassana et des deux côtés du jardin qui donnaient sur la campagne, douze hommes se précipitèrent. Avant que Méhémed eût le temps de se mettre en garde, ils entourèrent, se jetèrent sur lui, le terrassèrent et ils ne le lâchèrent qu’après l’avoir bien et régulièrement garrotté. C’en était fait : le fruit de tant d’efforts, de tant de courage et d’adresse, de tant de dévouement, était irrévocablement perdu. Le Kurde était de nouveau captif ; il allait reprendre la route de Constantinople et cette fois sous la garde de forces supérieures, d’hommes clairvoyans et instruits d’ailleurs par ses premières évasions. Il faut plus de courage pour céder franchement à la nécessité que pour lutter contre elle ; mais Méhémed avait tous les genres de courage, et, une fois certain que son sort était fixé, il ne s’occupa plus que de le subir dignement, sans folle irritation comme sans lâche faiblesse.

Quant à Habibé, son rôle était tracé d’avance. Elle reprenait sa place auprès du proscrit. Ce fut en vain que Méhémed la supplia de ne pas s’exposer aux fatigues et aux dangers de la route, de demeurer au moins chez Hassana jusqu’à son entier rétablissement, quitte à le rejoindre plus tard dans la capitale. Elle savait trop bien que ses jours étaient comptés, et qu’à partir de son entrée dans Constantinople, sa vie serait constamment menacée. Résistant à toutes ses instances, elle se prépara résolument au départ, qui eut lieu dans la matinée du lendemain.

L’escorte était nombreuse, les précautions étaient infinies, et sans qu’on oubliât aucun des égards dus à un aussi grand personnage, la surveillance ne se relâcha pas un instant. Les captifs ne firent point de vaines tentatives, et ils arrivèrent après dix jours de marche dans la capitale de l’empire.

IX.

Un palais avait été préparé à l’avance pour recevoir Méhémed et sa compagne, de nombreux domestiques furent mis à sa disposition, des esclaves du sexe féminin furent attachés au service d’Habibé, et un harem complet fut offert au Kurde, qui s’empressa de le congédier. Le patriarche de sa nation l’attendait à sa porte, il venait informer Habibé que sa commission avait été fidèlement exécutée et qu’elle était libre. Le gouvernement proposait à Méhémed de l’indemniser de la perte de son esclave soit en argent, soit en nature ; mais celui-ci répondit galamment que rien ne pouvait le dédommager de la perte d’Habibé, excepté pourtant la satisfaction de la savoir heureuse en la rendant à sa famille. Tout allait à merveille, et le patriarche offrit à Habibé de la conduire dans sa demeure, où une personne envoyée par son père l’attendait depuis plusieurs jours ; il ajouta que le consul aurait désiré venir lui-même au-devant de sa fille chérie, mais que l’état de sa santé l’avait retenu à Bagdad.

Habibé avait tout écouté en silence, et lorsqu’elle comprit que le patriarche n’attendait plus que son bon plaisir pour se retirer en l’emmenant avec lui, elle demanda quelques instans de loisir pour remplir un devoir qui lui tenait à cœur ; puis eue passa dans une pièce voisine, d’où elle sortit bientôt tenant une lettre à la main.

— Noble patriarche, dit-elle au grand-prêtre des Kurdes en présence de Méhémed-Bey, voici une lettre qui expliquera à mon père la position dans laquelle je me trouve et les raisons qui s’opposent à notre réunion immédiate. Ces raisons, je n’ai aucun motif pour vous les cacher, à vous qui avez daigné prendre à mon sort un si vif intérêt. J’attends même de votre bonté qu’il vous plaise de les communiquer au représentant de mon père. J’ai vécu pendant deux années sous le toit de Méhémed-Bey : il a eu pour moi tous les égards que je pouvais attendre d’un homme de sa race et de sa religion ; il a fait pour moi tout ce qu’il croyait devoir faire, puisqu’il m’a donné le titre et les droits d’épouse. Je ne me considère pourtant pas comme sa femme, ma religion me le défendant ; mais je serais la plus ingrate des femmes, si je ne le considérais pas comme mon bienfaiteur. Vous connaissez sa situation et les dangers qui menacent sa vie. Aussi longtemps que son sort ne sera pas décidé, — et je ne crois pas fixer à mon séjour auprès de lui un terme bien éloigné, — je ne me séparerai pas de lui. Que mon père se rassure, je ne suis plus chez un maître ; qu’il se console, je ne suis pas chez mon amant. Je suis auprès d’un ami qui a besoin de l’appui, de la sympathie, du courage d’une affection désintéressée. Mon père m’approuvera, et je sens à la tranquillité de mon âme que mon Dieu ne me condamnera pas.

— Habibé ! s’écria Méhémed hors de lui.

— Pas un mot de plus ! reprit Habibé avec un geste de commandement ; pas un mot, ni pour m’ébranler dans ma résolution, ni pour m’en témoigner votre reconnaissance ! Vous connaissez nos conventions. Lorsque volontairement vous avez renoncé aux droits que vous donnait sur moi la loi de votre pays, vous êtes devenu mon bienfaiteur ; c’est à ce titre que je vous consacre les derniers jours que je passerai dans ce monde.

Habibé demanda ensuite à connaître les dispositions du gouvernement impérial à l’égard de Méhémed. Le patriarche comprit qu’elle avait résolu de rester à Constantinople jusqu’à la conclusion des affaires du bey. Il se hâta d’expliquer à celui-ci les chances plus ou moins favorables sur lesquelles il pouvait compter. Le sultan et ses principaux ministres étaient disposés à la clémence, et se contenteraient de le retenir indéfiniment à Constantinople en lui allouant une pension convenable, en lui cédant l’usage de l’hôtel qu’il occupait, et de tout ce qu’il contenait, meubles, chevaux, domestiques, dont les trois quarts étaient des agens de police, des espions et même des soldats déguisés. D’autres ministres, et même quelques membres de la famille impériale, insistaient pour qu’on prît des mesures plus sévères. Tout en reconnaissant qu’une exécution publique produirait un effet fâcheux sur la population, désaccoutumée qu’elle est depuis quelque temps de pareils spectacles, ils semblaient craindre qu’une semblable indulgence ne devînt une source de scandale et n’encourageât les rebelles à persister dans leur révolte. Et en effet, si un homme tel que Méhémed-Bey, après avoir bravé l’autorité souveraine, ensanglanté les routes et les déserts, vécu de rapines et de brigandages, recevait pour tout châtiment un bel hôtel et une grosse pension, ne fallait-il pas s’attendre à voir les plus grands scélérats se vanter de leur scélératesse et en demander effrontément la récompense ? — Les ministres portés à l’indulgence, poursuivit le patriarche, avaient hésité un instant devant ces argumens ; ils avaient demandé ensuite à leurs adversaires quel parti ils leur conseillaient de prendre, puisque ni la clémence ni la rigueur ne leur paraissaient sans péril. Ceux-ci avaient fait observer qu’il existait divers moyens pour empêcher un prisonnier de s’évader, qu’il serait possible par exemple de retenir Méhémed par la perspective d’un traitement agréable jusqu’à ce que l’occasion se présentât de se défaire de lui par des voies détournées et mystérieuses. On avait cité à l’appui de cette opinion, maints et maints exemples puisés dans les annales de l’empire. Le conseil avait repoussé avec indignation ces ouvertures et la séance avait été levée. — Telle était la situation selon le patriarche. Il passa ensuite à l’énumération des amis et des ennemis de Méhémed, lui recommandant la plus entière confiance dans les uns et la méfiance la plus scrupuleuse vis-à-vis des autres. Il lui indiqua aussi plusieurs démarches qu’il jugeait utiles et le conjura surtout de ne pas tenter d’évasion, de fermer l’oreille à toute proposition séditieuse, de quelque part qu’elle lui vînt, et de mettre son espoir dans le prince et dans le grand-vizir. Il se retira ensuite en promettant de revenir et de le tenir au courant de ce qu’il apprendrait sur son compte.

D’autres visites succédèrent à celle du patriarche, et bientôt l’antichambre, du captif ressembla à celle d’un ministre. En Europe, pareille affluence eût été de bon augure pour le prisonnier ; mais en Orient les choses n’ont pas la même signification. Tout disgracié, tout captif qu’il était, Méhémed ne cessait pourtant pas d’être bey, chef de son peuple, un grand personnage enfin, et on eût plutôt songé à ne pas s’approcher du feu par un vent du nord qu’à lui refuser les honneurs dus à son rang. Le gouvernement le plus soupçonneux n’eût pas pris ombrage d’un semblable empressement, et on a vu plus d’une fois le fatal cordon surprendre le condamné entouré d’une cour nombreuse, qui ne se retirait qu’après l’exécution.

Les visiteurs que reçut Méhémed-Bey ne tinrent pas tous cependant le même langage. Les uns parlèrent à peu près comme le patriarche, les autres s’abstinrent soigneusement de tout sujet politique ; d’autres encore déclamèrent contre le gouvernement, et donnèrent au chef kurde de fort mauvais conseils. Parmi les personnes composant la suite de Méhémed, il y avait un grand-maître des cérémonies dont le devoir était d’indiquer au captif les visites qu’il avait à faire et en général toutes les démarches exigées par l’étiquette. Méhémed savait fort bien que sous prétexte de lui enseigner les lois de la politesse, on lui traçait une ligne de conduite dont il ne lui était pas permis de se départir. Aussi, lorsque le seigneur Hussein-Effendi informa son excellence que son altesse le grand-vizir serait sans doute ravie de recevoir sa visite, Méhémed s’empressa d’obéir, et, suivi de son chambellan, il se rendit au palais de Rechid-Pacha. Son cortége était imposant par le nombre et le luxe des vêtemens, quoiqu’il se composât de geôliers déguisés. Arrivé chez le grand-vizir et introduit sans délai, Méhémed fut reçu par son altesse, qui vint au-devant de lui jusque sur la première marche de l’escalier. Cette visite se passa toute en complimens. Le grand-vizir, exprima sa satisfaction de voir enfin un hôte aussi illustre dans l’enceinte de la capitale, et son regret de ne pas avoir joui plus tôt de ce bonheur. Il s’enquit avec sollicitude de la commodité des logemens qui lui avaient été destinés, s’excusa de ne pas avoir mieux fait, et pria Méhémed de lui faire connaître ses désirs, s’engageant d’avance à les satisfaire, De son côté, Méhémed se confondit en remerciemens pour le gracieux accueil dont il était l’objet si bien qu’un témoin ordinaire de cet entretien n’eût jamais découvert qu’un des interlocuteurs était captif, condamné vingt fois par contumace, et l’autre son juge et l’arbitre de sa vie. Méhémed, inspiré par le grand-maître des cérémonies, exprima l’espoir d’être admis à embrasser les genoux de son souverain, et le grand-vizir l’assura de son empressement à porter ses vœux au pied du trône et à lui transmettre sous peu une réponse qu’il espérait favorable. Sur un signe imperceptible du grand-viizir, lequel signe fut aussitôt imperceptiblement répété par le grand-maître, Méhémed se leva.

Malgré ces apparences, qu’un Européen eût pu croire favorables, le chef kurde touchait au terme de son aventureuse carrière, et je n’ai plus que peu de mots à dire pour terminer ce récit. Je dois faire remarquer avant tout qu’il ne s’agit point ici d’une simple fiction romanesque. Tous les renseignemens sur les Kurdes et sur leur chef m’ont été donnés par les habitans du pays même qui avait eu à souffrir de leurs ravages, J’ai connu personnellement Méhémed-Bey, et j’ai reçu de lui l’assurance que mes troupeaux seraient respectés par ses gens à l’époque où la contrée était désolée par leurs brigandages. J’appris plus tard l’arrestation de Méhémed-Bey, je fus aussi informée de sa mort, qu’on ne savait trop comment expliquer. Le chef kurde avait-il succombé à cet excès de douleur que les Anglais nomment broken-heart ? Je l’ignore complètement ; mais ce qui est certain, c’est qu’avant l’avènement du sultan Abdul-Medjid, les rebelles capturés finissaient ordinairement leurs jours comme Méhémed-Bey. Je reviens à mon récit.

Je me trouvais à Constantinople lorsque Habibé et Méhémed y arrivèrent, et le patriarche des Kurdes, avec lequel j’avais fait connaissance à l’occasion du message dont Habibé m’avait chargée pour lui, m’informa de leur arrivée en m’assurant qu’Habibé me recevrait avec plaisir. Cette invitation ainsi faite avait un air de condescendance qui m’eût surprise en Europe, mais je connaissais assez mon Orient pour savoir que le patriarche parlait ici en son propre nom plutôt qu’au nom d’Habibé ; je me rendis donc au palais de Méhémed-Bey, où elle résidait, entourée d’un nombreux troupeau d’esclaves de toutes couleurs, dont le visage maussade et ennuyé indiquait qu’il n’y avait point parmi elles de favorite. Habibé était toujours aussi belle et aussi triste qu’au village où je l’avais vue d’abord ; mais il y avait sur son front, dans son regard, dans ses mouvemens, dans le son de sa voix, dans toute sa personne enfin, quelque chose de résigné et de calme qui ne m’avait pas frappée autrefois. Toute trace d’agitation avait disparu de son visage ; on eût dit, à la voir ce jour-là, qu’elle n’avait plus ni dangers à craindre, ni bonheur à espérer. Elle me remercia de ce que j’avais fait pour elle et de la visite que j’avais bien voulu lui rendre. — La vue d’une personne de ma race, de ma croyance, qui parle ma langue, et dont les coutumes sont les miennes, me fera grand bien, me dit-elle avec un doux sourire et en me tendant la main ; il me semble que votre présence m’aidera à rentrer dans ce monde dont je suis séparée depuis deux ans, et dont j’ai presque oublié les usages et les sentimens.

Je l’interrogeai sur ses projets pour l’avenir.

— J’entrerai dans un couvent aussitôt après avoir reçu la permission de mon père ; mais j’ignore encore combien de temps doit s’écouler avant que je puisse revoir ma famille. Pour le moment, je dois rester près du bey.

Je demeurai assez longtemps avec Habibé, et je fis de vains efforts pour lui donner quelques consolations. Le danger qui menaçait Méhémed-Bey à Constantinople la préoccupait fort, et lui causait parfois de vives angoisses, moins cruelles cependant que d’autres terreurs qui souvent leur succédaient. D’après la connaissance qu’elle avait du caractère du bey, elle n’osait ni ne pouvait croire à la possibilité de son repentir. — Il est bon, disait-elle, généreux, sensible, franc ; mais la pensée de Dieu, de l’âme immortelle, d’une vie future, des peines et des récompenses qui nous y sont réservées, est tout à fait étrangère à son esprit. Je serai donc séparée de lui pour l’éternité, et cette conviction est si horrible, qu’elle s’élève entre moi et l’espérance, entre moi et la foi dans la miséricorde divine, entre moi et l’amour de mon Dieu !

Elle me remercia des soins que je prenais d’elle, me pria de la venir voir le plus souvent possible, et ne me laissa partir qu’à regret. Je retournai souvent en effet chez Habibé, et quoiqu’elle ne s’abandonnât plus en ma présence à la violence de sa douleur, je vis bien que son pauvre cœur était toujours dans les ténèbres, qu’aucun rayon d’espoir n’y avait encore pénétré.

Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis l’arrivée du bey à Constantinople, et personne, excepté un Turc parfaitement initié aux mystères de la vie et de la bonne foi orientale, n’eût entrevu les haines implacables qui se dissimulaient sous tant de gracieuses prévenances. On savait que Méhémed avait sollicité une audience du sultan. La réponse que ferait le prince à une pareille demande était attendue avec anxiété par les musulmans fanatiques, pour qui tout rebelle est un misérable indigne de pardon. Le caractère bien connu du sultan faisait craindre que cette fois encore il n’écoutât la clémence plutôt que les vieux préjugés de l’Orient. On ne se trompait pas, et l’on sut bientôt que l’intervention de Rechid-Pacha venait d’assurer à Méhémed la réponse favorable si vivement sollicitée par lui. Un grand personnage qui croyait jouir de quelque influence sur le sultan eut beau se présenter au palais impérial pendant le conseil, en affectant une consternation profonde, et demander que son maître bien-aimé démentît la fatale nouvelle : le maître répondit simplement que la nouvelle ne pouvait être démentie, puisqu’elle était vraie. Le partisan de l’ancien régime turc supplia alors le sultan de se raidir contre les mouvemens de son cœur trop généreux ; il lui cita de nombreux exemples, tous destinés à prouver qu’il est impossible de transformer un ennemi vaincu en ami fidèle ; il lui en cita d’autres qui prouvaient non moins clairement qu’il est toujours aisé de se débarrasser sans bruit d’un captif dangereux. Fatigué de ce long discours, le sultan leva brusquement la séance et se retira sans prononcer une parole. Comment fallait-il interpréter ce silence ? Le partisan de l’ancien régime crut y voir une adhésion ; les autres conseillers restèrent assez perplexes. En réalité, le sultan persistait dans sa première résolution. Méhémed lui fut présenté par le grand-vizir à sa résidence d’été. Le sultan reçut le prince kurde avec une parfaite bienveillance. L’étiquette orientale consiste à ne rien dire du sujet qui vous occupe. Si vous allez parler d’affaires à n’importe qui, vous causez d’abord d’autres choses, et si vous ne savez que dire, vous gardez le silence tout comme si votre visite n’avait aucun but déterminé ; puis, au moment de vous retirer, vous abordez brusquement la question, et c’est alors seulement que la conversation s’engage sérieusement. Le sultan passa par-dessus ces formes convenues : les premiers mots qu’il adressa à Méhémed furent à la fois significatifs et rassurans. — Nous ne parlerons point du passé, je veux l’oublier, et je compte que vous m’y aiderez. Je veux vous considérer désormais comme un ami, et je désire que personne ne se méprenne sur mes intentions. Vous courez des dangers auxquels cette audience mettra peut-être un terme. Retirez-vous maintenant, et sachez bien qu’il dépend de vous de n’avoir d’autres ennemis que les miens. — Méhémed se sentit profondément ému, et ne put que balbutier quelques mots de remerciement ; mais après avoir quitté le sultan, il dit au grand-vizir, qui l’accompagnait : Le sultan vient de dompter la nation kurde mieux que ne l’ont fait jusqu’à présent les armées de ses prédécesseurs.

Habibé fut la première à connaître le résultat de l’audience impériale. Au moment où Méhémed venait le lui apprendre, elle était sous l’influence de nouvelles beaucoup moins rassurantes. Une femme qui rôdait dans les harems de qualité, vendant et achetant toute sorte d’objets de toilette, lui avait affirmé que la vie de Méhémed était menacée, et qu’il fallait se défier de certains grands personnages qui cachaient sous des dehors bienveillans d’odieux projets. Méhémed promit d’avoir égard à cet avis. Le jour même cependant il était forcé de se rendre chez un pacha influent, un ami du sultan, qui l’avait invité à sa table. Son maître des cérémonies lui avait fait comprendre que refuser cette invitation, c’était témoigner au noble personnage une injuste méfiance qui eût atteint et blessé au cœur le souverain lui-même. Méhémed avait donc accepté l’invitation, et l’heure était venue de tenir sa promesse. Habibé s’efforça en vain de retenir le bey, qui craignait de mécontenter son hôte. Méhémed la laissa toute en larmes, et quelques instans plus tard il était assis chez son amphitryon, au milieu de convives joyeux et satisfaits, qui tantôt aspiraient avec béatitude les bouffées du narghilé, tantôt trempaient leurs lèvres dans des coupes de Bohême pleines d’un vin généreux. Méhémed, prétextant des scrupules religieux, refusa tous les vins qu’on lui offrait. — Vous boirez donc de l’eau de cette fontaine, dit le pacha, et moi-même je vous tiendrai compagnie, car ces vins m’ont altéré. Apportez une bouteille propre, dit-il à un de ses gens qui obéit aussitôt ; remplissez-la à cette fontaine, et nous partagerons en frères. — Méhémed n’hésita pas et but avec confiance. Quelques minutes s’étaient écoulées, lorsque, levant par hasard les yeux sur une glace placée vis-à-vis de lui, Méhémed en reçut comme une révélation subite. Son visage était d’une pâleur inusitée, mais on pouvait l’attribuer à plusieurs causes, entre autres à l’inquiétude qui pesait sur lui. Ce n’était pourtant pas tout : les paupières semblaient injectées de sang, et une couleur livide était étendue sur ses lèvres. Méhémed se sentait envahi par une faiblesse mortelle ; il comprit qu’il fallait se hâter, s’il voulait mourir dans les bras d’Habibé. Prenant aussitôt congé de son hôte, qui insista faiblement pour le retenir, il parvint à gagner son araba, et se fit reconduire chez lui, accompagné de son maître des cérémonies, avec lequel il n’échangea pas un seul mot pendant ce court trajet. La dissimulation était désormais inutile, et le haut fonctionnaire semblait le comprendre. Habibé n’eut qu’à jeter, les yeux sur Méhémed pour connaître toute l’affreuse vérité. Elle poussa un cri, se jeta tout éperdue dans les bras de Méhémed ; puis, reprenant aussitôt son empire sur elle-même, elle se hâta de disposer des matelas et des coussins sur lesquels elle aida Méhémed à se placer ; ensuite, s’étant mise à ses côtés, elle prit sa main, déjà froide et humide, et le regarda tristement. — N’y a-t-il rien à faire ? demanda-t-elle d’une voix qu’on entendait à peine.

Méhémed secoua doucement la tête : — Tout secours serait inutile, répondit-il ; je ne souffre pas, et je connais le poison qu’on a employé ; il n’attaque aucun organe, mais il détruit le principe même de la vie. L’heure de la séparation est venue…

— Non, s’écriait Habibé en pressant sur son cœur la noble victime ; non, nous ne serons pas séparés. Par pitié, au nom de notre amour, dis un mot qui me rassure, qui me fasse entrevoir l’éternité avec toi. Ne veux-tu pas me confirmer dans cet espoir ?…

Un long silence succéda à ces supplications. Les yeux, jusque-là resplendissans du Kurde, se couvraient déjà des ombres éternelles. Il les ramena sur la terre, comme s’il sentait que le moment était venu de lui dire un dernier adieu. — Habibé, lui dit-il, nous nous sommes bien aimés, nous nous reverrons… — Et il expira.

Deux jours après, un modeste cortége reconduisait les restes du chef kurde à la terre de ses ancêtres. Quant à Habibé, elle retourna chez son père, passa une année auprès de lui, et obtint enfin la permission de se retirer dans un couvent des sœurs hospitalières de Saint-Vincent-de-Paul établi en Palestine. Elle y pleure, elle y prie, elle n’y gémira pas longtemps.

Christine Trivulce de Belgiojoso.
  1. Voyez la livraison du 15 mars dernier.
  2. La religion des Kurdes est un mystère ; beaucoup croient cependant qu’elle n’est pas sans rapports avec le christianisme.
  3. Hassana pour Hassan-Aga, comme nous l’avons dit dans un précédent récit.
  4. On m’accusera peut-être d’exagérer les choses et de forcer les caractères ; on me dira qu’un homme de quatre-vingts ans, ayant un pied dans la tombe, ne s’amuse pas à contempler de belles esclaves, que s’il ignore où sont ses enfans, ce ne peut être par l’effet de sa volonté, qu’il doit souhaiter leur présence, qu’il voudrait s’en entourer pour reposer à sa dernière heure son regard mourant sur des visages chéris. Supposons pourtant un homme ayant vécu pendant près d’un siècle sans souci ni de la morale, ni de l’humanité, ni de ses devoirs envers Dieu et envers son prochain, un homme qui a passé sa longue vie à se procurer des sensations agréables sans se préoccuper de la source où il les puisait, ni du prix auquel il les achetait : cet homme aura si bien perdu l’habitude de réfléchir et même de sentir, si ce n’est par les nerfs, qu’il lui sera aussi impossible de devenir tout à coup sage et sensible que de danser sur la corde raide. Ce n’est, je l’avoue, qu’en Orient, là où la société est complètement organisée en vue de la sensualité, où aucune loi ne défend le plaisir, quel qu’il soit, qu’on peut rencontrer de semblables phénomènes.
  5. Ceux qui connaissent l’Asie-Mineure ne s’étonneront pas de voir le nom de Fatma désigner dans le même récit deux personnages différens. On ne compte guère dans cette partie de la Turquie que cinq noms de femmes : Émina, Fatma, Habibé, Ansha et Kadja.
  6. Le mot sulfate ainsi employé par les Turcs désigne le quinine ou le sulfate par excellence.
  7. Puisque j’ai parlé du chevreau cuit au four dans un puits, je dois ajouter quelques éclaircissemens. Lorsqu’un chef ou un cordon bleu turc se propose de cuire une grosse pièce, il s’y prend de cette manière : il fait creuser un trou dans la terre et y allume un bon feu ; on bouche ensuite le trou de façon à ce que la chaleur ne puisse en sortir. Au bout d’une ou deux heures, et lorsque le combustible est détruit, on débouche le trou, et on y place les viandes destinées à cuire passées à un long bâton qui fait l’office de broche. On bouche pour la seconde fois le trou.— Je pensai d’abord que la viande ainsi cuite devait conserver un goût de fumée insupportable, et en effet la fumée est si épaisse, que lors de l’ouverture définitive de ce four primitif, on n’aperçoit que des nuages noirs et infects. Il n’en est rien cependant, et la viande ainsi préparée a une saveur exquise. Elle est tendre, fondante, et ne se distingue en rien d’un honnête gigot européen. Le chevreau est quelquefois garni de riz, mais cela n’est pas de rigueur. Dans les fêtes de village, j’ai vu parfois jusqu’à douze de ces puits contenant chacun de vingt à cinquante pièces de rôti. Chaque chef de famille apporte sa bête et paie quelques paras à l’entrepreneur du puits, qui allume le feu et fournit le bois. Or, le bois ne coûtant rien, la mise de fonds du cuisinier entrepreneur n’est pas considérable, et tout ce qu’on lui donne est autant de gagné.