Réflexions sur la jalousie pour servir de commentaire aux derniers ouvrages de M. de Voltaire

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RÉFLEXIONS
SUR
LA JALOUSIE,


Pour servir de Commentaire aux derniers
Ouvrages de M. de Voltaire.


Parmi les auteurs de tous les siécles qui ont brillé dans la carrière des lettres, M. de Voltaire y a paru avec plus d’éclat que personne, soit par la variété de ses productions, soit par l’excellence de quelques-unes d’entr’elles. Il a aquis une célébrité justement méritée par un grand nombre d’ouvrages de poésies de diférens genres. Il a donné un tableau, presque toujours intéressant, & quelquefois sublime, des mœurs & de l’esprit des nations dans les différens siècles. Il a bien mérité de l’humanité, lorsqu’il a peint avec énergie les horreurs de la persécution, & tous les maux que la superstition a faits aux hommes. M. de Voltaire a droit à la reconnoissance de tous ses lecteurs. Combien de fois, en le lisant & en m’associant à ses idées, ne me suis-je pas senti son ami jusqu’à l’entousiasme ! Ses succès ne lui ont pas fait plus de plaisir qu’à moi, & j’ai été indigné de l’envie qui souvent a voulu les ternir. Il est dur, après avoir aimé, d’être obligé de revenir sur ses pas. Ce n’est qu’avec une angoisse extrême qu’on se voit forcé de mésestimer ce qu’on a long-tems chéri. Outre la méprise de jugement, de laquelle l’amour propre est toujours blessé, il y a tant de douceur attachée au sentiment pur de l’estime, sur-tout quand il est fortifié par l’habitude, qu’il est impossible d’y renoncer sans en soufrir.

C’est donc avec un très-grand déplaisir que j’ai apperçu depuis quelque tems, mais principalement dans les dernières productions de M. de Voltaire, des traces marquées d’une jalousie qui dégrade toujours ceux qui en font affectés. Ses grands talens sembloient l’avoir destiné à n’en être jamais que l’objet, & quoique dans ses plus beaux jours on eût déjà aperçu quelques germes de cette passion, elle étoit éclipsée par la gloire de ses succès. Mais à mesure que sa tête s’est affoiblie, ce qui étoit très-pardonnable à son âge, il semble que la rage de produire se soit accrue en proportion de la diminution de ses forces. Son activité naturelle a pris le caractère de l’inquiétude, & il a paru plutôt tourmenté qu’animé du désir de la gloire.

Cette disposition malheureuse a eu des effets plus malheureux encore. D’abord le sentiment sourd de sa foiblesse l’a mis dans la nécessité de choisir des genres faciles, & il s’est livré à la satire. Il est vrai que les sages même ont applaudi à quelques-unes de ses premières faillies. On a vu sans peine un vieillard, qui avoit des droits à la considération publique, immoler à sa gaieté quelques auteurs médiocres ou décriés, & faire justice de leurs prétentions ridicules. Si M. de Voltaire s’en fût tenu là, s’il n’eût pas porté jusqu’à l’excès & au dégoût ce genre d’amusement, on le lui auroit aisément pardonné. C’étoit le hochet nécessaire à son âge. Mais la fureur de jouir s’acroît souvent par l’impuissance, & elle n’aboutit enfin qu’à la jalousie. C’est ce qui est arrivé à M. de Voltaire. Un sentiment secret, qui se dérobe même à l’amour propre, l’avertissoit qu’il ne pouvoir plus être ce qu’il avoit été ; il a voulu nuire à ceux qui étoient. Dès-lors, toute réputation, sur-tout méritée, l’a offusqué ; il est devenu l’ennemi de tous les gens célèbres, uniquement à cause de leur célébrité. On croiroit du moins qu’un homme de la trempe de M. de Voltaire, dans le dessein de rabaisser la réputation de ces gens distingués, auroit commencé par faire quelques études sérieuses pour aquérir des connoissances qui pussent rendre ses attaques moins vaines. Il ne l’a pas fait. C’est avec l’armure légère de la plus mince érudition qu’il s’est présenté au combat. Il est vrai que pour s’en assurer l’avantage, il a choisi parmi les gens célèbres ceux qui étoient morts, ou parmi les vivans, ceux qu’il a su disposés par caractère & par principes à garder le silence sur ses satires, & même à les mépriser.

C’est ainsi qu’il en a usé à l’égard de M. de Buffon. D’abord il n’a fait que le toucher d’une main légère pour essayer quel en seroit le succès ; ensuite il a profité de son silence pour revenir sur lui dans presque tous ses derniers ouvrages, & tâcher, par toutes sortes de moyens, d’ébranler sa réputation. Un vieillard débile, s’efforçant avec un canif de déraciner un chêne vigoureux dans un terrein ferme, voilà l’image de M. de Voltaire & de ses succès. On ne fait si l’on doit rire, ou avoir pitié de ses efforts. On en auroit pitié si l’on n’avoit égard qu’à sa foiblesse. Son intention malfaisante pourroit donner une autre envie, mais on est révolté de l’idée d’exposer au ridicule un homme qu’on a souvent & sincérement applaudi. Qu’il s’y dévoue lui-même, à la bonne heure ; mais en pareil cas une indignation sérieuse est ce qui convient le mieux à la raison.

M. de Buffon & beaucoup d’autres ont avancé & prouvé que la mer a occupé successivement une grande partie du globe ; cela est démontré par d’immenses amas de coquilles de mer qui se trouvent dans plusieurs montagnes, & ailleurs dans le sein de la terre. Ces médailles incontestables du séjour de la mer rendent peut-être ce fait un des plus avérés qu’il y ait dans aucune histoire. M. de Voltaire, pour qui les monumens ne sont rien, & qui souvent dans l’histoire a jugé des faits par des vraisemblances, ne veut pas absolument que nous en croyons nos propres yeux : il ose soutenir que ces coquilles ne viennent pas de la mer, d’abord parce qu’il ne sait pas comment elles auroient pu en venir : ensuite, parce que leurs débris ont le goût salé, car il les a goûtés ; enfin parce qu’ils fécondent nos terres, ce que ne feroient pas, dit-il, des coquilles de mer.

Ces idées d’un vieillard en délire font soutenues de la prétention qu’a l’auteur d’être encore beaucoup meilleur laboureur que grand naturaliste. Pour le prouver, il nous assure que des coquilles fraîches pourroient féconder la terre en agissant par leur huile. Il est permis à M. de Voltaire de n’avoir aucune idée ni des principes de la végétation, ni de ceux de la fécondation des terres ; personne n’auroit songé à le lui reprocher. Mais sur quoi tout le monde est en droit de le reprendre, c’est sur la rage d’attaquer les réputations les mieux méritées, afin de se faire regarder comme supérieur en talent aux personnes qu’il attaque ; sur celle de publier à la hâte des productions mal digérées, pour occuper continuellement le public ; sur celle de briller dans tous les genres, & de prétendre, avec un esprit affoibli, suppléer aux connoissances qui ne peuvent s’aquérir que par des études faites avec toutes ses forces. Quant à l’Histoire Naturelle, on ne sait ce qu’on doit admirer le plus, du ton tranchant ou de l’ignorance de l’auteur.

« Un de ceux, dit-il, qui ont dit que les coraux étoient composés de petits vers, prétendit en même-tems que le lapis étoit fait d’ossemens de morts, parce qu’on avoit découvert quelques lapis imparfaits auprès d’un ancien cadavre. »

Cette exposition n’est certainement rien moins que pertinente. Premièrement personne n’a dit que les coraux fussent composés de petits vers. On a dit qu’ils étoient formés par le travail de ces petits vers, auxquels ils servent de logement ; & c’est un fait qui a été constaté par les observations de tous les physiciens qui ont pris la peine d’y regarder. Ensuite, personne n’a dit que le lapis fût fait d’ossemens de morts. On a dit que toutes les parties osseuses des animaux pouvoient se changer en turquoises, lesquelles ne sont point du tout du lapis. Une main entière, conservée dans le cabinet du Roi, laquelle est presque en totalité convertie en turquoise, en est une preuve éclatante & sans replique. Il n’est d’ailleurs presque point de cabinet d’Histoire Naturelle qui ne contienne quelque morceau de ce genre. M. de Voltaire prétend que c’est la terre qui produit journellement les coquilles de mer, dont on trouve des amas dans son sein. Il dira peut-être que cette main devenue turquoise est un produit de la terre où on l’a trouvée : car rien ne lui coûte à dire lorsqu’il a un paradoxe à soutenir. Il faut lui rendre justice ; il n’épargne rien pour s’instruire, & lorsqu’il se livre aux expériences, c’est avec une intelligence peu commune. Le génie de Bacon l’inspiroit sans doute, lorsqu’en méditant sur la formation des montagnes, il a pris le parti de faire venir une caisse de fallun de Touraine, pour savoir une bonne fois à quoi s’en tenir. Il en a goûté, le fallun s’est attaché à sa langue, & lui a paru salé. Ses réflexions sur ce phénomène l’ont conduit à assurer que jamais montagne n’avoit été formée par la mer. Les doutes de M. de Voltaire sur le passage d’Annibal à travers les Alpes l’ont décidé à faire une expérience pour le moins aussi concluante. Il a fait bouillir dans du vinaigre un petit morceau de rocher des Alpes mêmes ; après l’ébullition, le rocher est devenu friable entre ses doigts, & dès-lors il n’a plus douté qu’Annibal n’eut ouvert dans les Alpes un passage à son armée avec du vinaigre. C’est ainsi que cet homme si sublime, dans quelques-unes de ses productions, si raisonnable, si ingénieux dans d’autres, se dégrade jusqu’au ridicule, lorsqu’une jalousie indigne de ses talens lui fait faire des excursions sur le terrein d’autrui. Il devient au niveau des Fréron, des Nonotte, des Patouillet, qu’il a si justement, mais trop souvent vilipendés.

L’acharnement de M. de Voltaire contre la réputation & les ouvrages de M. de Buffon, est encore beaucoup moindre que celui avec lequel il cherche à déchirer le Président de Montesquieu. Jamais il ne pardonnera à l’Esprit des Loix la grande célébrité qu’il a eue, encore moins celle qu’il conservera. Comment, en effet, la Jalousie pardonneroit-elle à la gloire ? M. de Voltaire désireroit que l’Esprit des Loix eût produit une sentence au Châtelet ; & il dit ingénieusement que quand on a une affaire, on consulte moins ce livre que son Avocat. Il y a apparence que quand on voudra juger d’un ouvrage de génie, on ne consultera pas M. de Voltaire.

Il reproche au Président de Montesquieu quelques méprises de citation. Il est très-possible qu’il y en ait quelques-unes dans un aussi grand ouvrage ; mais ce n’étoit pas trop à M. de Voltaire à les relever. Il est vrai que dans son histoire il a évité le blâme de citer mal en ne citant jamais ; mais quand sa mémoire l’auroit quelquefois trompé, quand il auroit fait quelques méprises pareilles à celles dont il accuse M. de Montesquieu, il y auroit du pédantisme à les lui reprocher. Mais quand on accuse, il devroit être indispensable de savoir ce qu’on dit. M. de Voltaire ne s’en donne pas toujours la peine.

« Aristote, dit M. de Montesquieu, met au rang des Monarchies l’Empire des Perses & de Lacédémone : mais qui ne voit que l’un étoit un État despotique, & l’autre une Monarchie ? »

« Qui ne voit au contraire, dit M. de Voltaire, pour peu qu’on ait lû, que Lacédémone eut un roi pendant quatre cents ans, ensuite deux rois jusqu’à l’extinction de la race des Héraclides, ce qui fait un période d’environ mille années. L’auteur ne se trompe ici que de dix siécles. »

Mais qui ne sait, repliquerai-je à mon tour à M. de Voltaire, que ce n’est pas le nom de roi qui fait la Monarchie, qu’à Sparte les rois étoient presque sans autorité, que ces prétendus monarques n’étoient au fonds que des magistrats toujours surveillés & quelquefois châtiés par les Éphores. Il est visible que le gouvernement de Sparte étoit une vraie Aristocratie.

« La stérilité de l’Attique, dit le Président de Montesquieu, y établit le gouvernement populaire, & la fertilité de Lacédémone l’aristocratique. »

« Où a-t-il pris cette chimère ? s’écrie M. de Voltaire, nous tirons encore aujourd’hui d’Athènes esclave ; du coton, de la soie, du ris, du bled, de l’huile, des cuirs, & du pays de Lacédémone rien. »

C’est à-peu-près comme si on vouloit prouver la fertilité de la Hollande, parce que nous en tirons des marchandises de l’Inde ; & la stérilité de la Bohême, parce, que nous n’en tirons rien. Tout le monde sait que l’Attique étoit un pays maigre, dont le territoire ne pouvoit pas sufire à la nourriture de ses habitans ; c’est ce qui leur rendit le commerce nécessaire ; & ce fut ensuite le commerce qui rendit Athènes florissante. Les figues, les olives, & le miel du mont Hymmette étoient les productions renommées du territoire d’Athènes. Tout cela n’annonce pas un pays bien fertile.

Je croirois déshonorer la mémoire du Président de Montesquieu, si je m’arrêtois à le justifier en détail des imputations dont M. de Voltaire se plaît à le charger ; & quand on demandera, comme ose le faire M. de Voltaire, ce qui a pu donner à l’Esprit des Loix tant de réputation, on répondra que quand un ouvrage dont le sujet est intéressant pour l’humanité sera profondément pensé, vivement écrit, & qu’il brillera partout des éclairs du génie, son succès sera assuré pour le présent & pour l’avenir. C’est sur quoi M. de Voltaire ne doit pas compter pour ses derniers ouvrages.

Si ne se sentant plus la force de produire, il eût consacré les dernières années de sa vie à noter avec modestie les fautes des grands hommes, & à avouer les siennes, à enrichir les arts qu’il a cultivés des réflexions que son expérience a dû lui suggérer, & qui serviroient à leur avancement, il eût encore bien mérité des hommes, & se fût honoré lui-même. Au lieu de se livrer à une occupation si raisonnable, la fureur de briller dans tous les genres l’a saisi. Il a voulu se montrer à la fois physicien, politique, économiste, moraliste ; il fait oublier tous les droits qu’il avoit d’ailleurs, pour ne laisser voir que des prétentions ridicules. Pour faire preuve de ses talents dans tous les genres, & de son habileté particulière en économie politique, M. de Voltaire a fait l’Homme aux quarante écus. Il y trouve très-mauvais que le receveur des impôts vienne tout d’un coup enlever à son homme la moitié de son revenu. Je trouve, aussi-bien que lui, le procédé un peu dur, & je crie volontiers à l’excès. Il reste pourtant à faire un calcul qui n’auroit pas dû échaper à la sagacité de M. de Voltaire, & qui auroit pû modérer sa mauvaise humeur. Supputez ce que, dans l’état actuel, coûtent à l’Homme aux quarante écus les droits de toute espèce sur ses vêtemens, ses instrumens, sa boisson, les denrées qu’il vend, celles qu’il achète, la marque des fers, la marque des cuirs, &c. &c. vous verrez que le pauvre diable en seroit quite à bon marché pour ses vingt écus. Le revenu de son petit patrimoine quadrupleroit bientôt s’il n’étoit plus grevé de tout cela.

Mais on n’accusera pas de Voltaire de manquer d’intelligence. Jamais on ne mettra sur le compte de son esprit ses erreurs, de quelque nature qu’elles soient. C’est toujours quelque passion particulière qui le conduit, même quand elle paroît l’égarer.

Lorsque dans le neuvième volume de ses questions sur l’Encyclopédie, il a l’air de regretter M. Helvetius son ancien ami, & qu’en même-tems, au moment de sa mort, il cherche à déprimer son ouvrage dont avoit souvent fait l’éloge pendant qu’il vivoit, on ne croira pas M. de Voltaire sincère dans ses regrets ; on ne pourra pas non plus le regarder comme de bonne foi dans ses critiques, parce que cela suppposeroit un défaut de justesse dont on ne peut pas le soupçonner.

M. de Voltaire reproche à M. Helvetius de dire qu’on dévient stupide dès qu’on cesse d’être passionné. En effet cette expression paroît exagérée. On voit cependant que l’auteur n’a rien voulu dire, sinon qu’on manque d’esprit sur les choses à l’égard desquelles on manque d’intérêt. M. de Voltaire soutient qu’au contraire une passion violente rend l’ame stupide sur tous les autres objets. Mais lui-même est la preuve que cette proposition, vraie quelquefois, est souvent fausse ; ce qui montre qu’en morale il faut être très-sobre sur les propositions générales, & avoir beaucoup d’égard aux exceptions. Personne ne contestera à M. de Voltaire d’être dominé par la plus infernale jalousie dont on ait jamais vu d’exemple. Cette passion, comme nous l’avons vu, le rend à la vérité stupide sur les moyens de nuire & lui fait à tout moment manquer son objet. En même-tems elle lui laisse toute la liberté d’esprit nécessaire pour se livrer à tout ce qu’il croit pouvoir lui être utile. Elle ne l’empêche pas de caresser à propos les gens en place, d’abandonner ceux qui n’y sont plus, d’attendre la mort des personnes célèbres pour les déprimer, &c.

« Il est faux, ajoute-t-il, que les mots nous rapellent des images ou des idées. Il falloit dire des idées simples ou composées. »

Mais ce n’est point ce qu’il falloit dire. Il est bien vrai, comme le dit ensuite M. de Voltaire, que toute image est une idée ; mais comme toute idée n’est pas une image, il falloit dire comme M. Helvetius a dit.

« Il est faux, dit-il encore, que les Romains aient accordé à César sous le titre d’Imperator ce qu’ils lui refusoient sous le nom de Rex ; car ils le créèrent Dictateur perpétuel, &c. »

Eh bien ! ce fut donc sous le nom de Dictateur qu’ils lui donnèrent le pouvoir qu’ils lui refusoient sous le nom de roi. Mais, il n’en est pas moins vrai que dans cette occasion, comme le dit M. Helvetius, ils s’en laissèrent imposer par le mot.

« Il est faux encore, prétend M. de Voltaire, que la science ne soit que le souvenir des idées d’autrui, car Archimède & Newton inventoient. »

Mais aussi Archimède & Newton étoient-ils des gens de génie, parce qu’ils inventoient, au lieu que Saumaise & tant d’autres ne furent que des savans, parce qu’ils n’inventoient rien, & qu’ils n’avoient que le souvenir des idées d’autrui.

Cet acharnement de M. de Voltaire à décrier les gens célèbres, & sur-tout lorsqu’ils sont morts, pervertit, comme on voit, son entendement sur les choses les plus simples. Les grands poëtes de sa trempe ne préparent ordinairement pour l’avenir des travaux pénibles qu’aux commentateurs. Pour lui, il laissera à deviner aux moralistes une inexplicable énigme. La conciliation de ses bons ouvrages avec son caractère sera le désespoir des plus éclairés.

Paschal assure qu’une des meilleures preuves du péché originel, c’est l’excès de grandeur & de bassesse qu’on remarque dans l’homme. En ce cas, M. de Voltaire peut être regardé, par ces extrêmes, comme le héraut involontaire, mais particuliérement choisi par la Providence, pour annoncer cet ancien fait, & en rester la preuve la plus signalée. Elle avoit sans doute réservé à nos jours cet éclatant témoignage, pour montrer qu’elle proportionne toujours les moyens aux besoins. Mais comme elle abandonne souvent les instrumens dont elle s’est servi, lorsque ses desseins sont accomplis, M. de Voltaire ne recueillera aucun avantage du côté avilissant qu’elle lui a confié. Tous les genres de gloire, qu’il a voulu aquérir aux dépens d’autrui, lui seront refusés, & celle même qui étoit due à ses ouvrages immortels en demeurera étrangement ternie. Quelques efforts qu’il ait faits pour déprimer des gens célèbres, leur célébrité, leur supériorité même leur restera.

Paschal lui sera toujours supérieur en qualité de philosophe profond, & même d’écrivain éloquent & sublime.

Corneille restera son maître dans l’art d’exciter les grands mouvemens tragiques, & même dans celui d’écrire en vers avec énergie lorsqu’il n’est pas au-dessous de lui-même.

Racine l’emportera sur lui par la belle & sage ordonnance de ses plans, par l’élégance continue de son style, & par cette science profonde des convenances qui lui défend presque toujours de prodiguer des beautés hors de place.

La Fontaine marchera bien loin devant lui, en qualité de conteur facile & ingénu, que tous les agrémens propres à ce genre viennent chercher, & qui ne les cherche jamais.

Despréaux, comme versificateur, aura sur lui l’avantage de ne s’être jamais négligé, d’avoir toujours employé le mot propre, & en rimant richement, d’avoir paru ne rien accorder à la rime.

M. de Fontenelle lui sera sans doute inférieur en poésie, quoiqu’il ait fait Thétis, & M. de Voltaire la Reine de Navarre, &c. Mais ce philosophe ingénieux & profond l’emportera de beaucoup dans l’art d’exciter les progrès de la raison, d’ajouter des vues neuves & fines sur tous les objets de science dont il a rendu compte, & de rendre familière la science elle-même.

Montesquieu a embrassé d’une manière trop vaste la dépendance réciproque des mœurs & des loix de tous les peuples, pour que les réflexions futiles de M. de Voltaire sur ces grands objets puissent jamais être mises en paralelle avec ses idées. Quand il lui seroit arrivé de se tromper sur quelques citations, la postérité n’en conservera pas moins l’admiration qui est due à son génie, ni la reconnoissance que mérite l’objet qu’il s’est proposé. Si elle ne perd pas entièrement le souvenir de ses détracteurs, ils seront du moins confondus ensemble par le mépris qu’elle en fera. Le nom de Voltaire & celui du Gazetier ecclésiastique se trouveront unis, & à cet égard placés sur la même ligne. Il pourra même arriver que les moralistes d’alors jugent que le fanatisme est en soi moins vil que l’envie. S’il annonce une ignorance méprisable, il ne suppose pas nécessairement le bas orgueil, & la mauvaise foi qui le sont encore plus.

M. de Buffon, de la hauteur d’aigle où il s’est élevé pour considérer la nature dans son ensemble, appercevra peut-être M. de Voltaire goûtant du fallun de Touraine pour juger de la formation des montagnes, fécondant les terres avec de l’huile de coquilles fraîches, cherchant du lapis à côté des anciens cadavres, &c. Il verra tout cela, & la pitié se marquera sur son visage par un léger sourire. Mais si pour se délasser de ses travaux il va par hazard au théâtre, il s’attendrira à quelque représentation de Zaïre ou de Mérope, il admirera sincérement l’art de l’enchanteur qui dispose ainsi de son ame, & lui cause ainsi les plus douces émotions. Il oubliera que cet homme ait jamais fait de mauvaises expériences, & de plus mauvais raisonnemens sur la physique. Il ne se sentira pas même légèrement éfleuré par le coup qu’il a voulu lui porter.

Ô ! l’heureux homme qu’eût été M. de Voltaire, si la nature, en le douant du génie, lui eût donné une ame susceptible, je ne dis pas d’une vertu rare, mais seulement d’une probité commune : s’il eût pu apprendre de M. Helvetius, avec lequel il vécut autrefois, à chérir & respecter le mérite dans autrui, à ne regarder la rivalité que comme un encouragement à mieux faire ; s’il eût pu, comme lui, n’éprouver que des sentimens doux, ou du moins ne haïr que les méchans. Hélas ! il ne les haïssoit pas même tous. M. de Voltaire étoit l’objet de son indulgence. En faveur de ses grands talens, il s’efforçoit de pardonner à la jalousie effrénée qui le tourmente & l’avilit. Il le plaignoit sincèrement de passer dans les égaremens & les fureurs de cette malheureuse passion des jours qu’il auroit pû voir couler en paix dans le sein de la gloire. Il cherchoit à arrêter les progrès du mépris qu’il voyoit de jour en jour se répandre sur cet homme célèbre qu’il avoit aimé. Son ame sensible éprouvoit une vraie douleur de ce que M. de Voltaire, qui pouvoit être à jamais l’honneur de son siécle, paroissoit employer tous ses efforts pour en devenir la honte.


N. B. Nous n’espérons guères que les réflexions ci-dessus soient utiles à M. de Voltaire, quoique ç’ait été notre intention. Mais comment se flatter qu’il se corrige ? Nous attendons de jour en jour quelque chose de sa façon tendant à affoiblir la réputation de M. Duclos que nous venons de perdre. Cela est d’autant plus vraisemblable que M. de Voltaire devoit l’estimer en qualité d’homme de lettres, & le craindre en qualité d’honnête homme.


FIN.