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Réflexions sur la peine de mort

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Réflexions sur la peine de mort
Mme Noëllat (p. 3-12).


RÉFLEXIONS

SUR

la Peine de Mort.




Rien n’empoisonne la société comme un bon pain de prison.
(Sans Titre.)


La condamnation par la cour d’assises de la Seine, de M. Charles Hugo, fils du grand poète, à six mois de prison et cinq cents francs d’amende, a ravivé, dans les esprits qui pensent et qui sentent, la question toujours si grave et si haute de l’abolition de la peine de mort.

Cette condamnation, quelque sévère qu’on puisse la trouver, a-t-elle fait faire un pas en avant à la résolution de la question pour ? nous ne le croyons en aucune manière, malgré cette pétition qui est née de ces jours derniers, dont nous admettons et apprécions les termes, excepté pourtant ceux-ci, qu’on ne peut évidemment empêcher de blâmer vivement, en raison de ce qu’ils ne sont pas mesurés, parce qu’ils ne sont pas réfléchis.

En effet, nous lisons :

« Considérant que la peine de mort a été de tout temps le signe de la barbarie, et qu’elle a été condamnée par tous les hommes de cœur, etc. » Il faut donc conclure de là que quiconque ne crie pas : Vive l’abolition de la peine mort ! a le cœur absent et que hors du sang qui ne coule pas pour avoir fait couler un autre sang que le sien, il n’y a pas de salut. On conviendra au moins qu’il y avait cent locutions à employer en pareille circonstance, avant de se servir des mots dont nous venons de donner la reproduction.

En dehors des hommes ordinaires, à qui néanmoins l’intelligence et l’âme ne font pas défaut, les célébrités artistiques, littéraires et philosophiques se sont préoccupées et se préoccupent toujours sérieusement de la peine irréparable.

Celles qui sont contre, sont nobles.

Celles qui sont pour, sont sages.

Mais qui oserait dire que Sagesse ne vaut pas mieux que Noblesse ?

Mais pourquoi — contre – est-ce noble ?

Et pourquoi – pour – est-ce sage ?

Il y a, sur cette matière, à s’étendre longuement, à créer ou plutôt à écrire encore des volumes, nous en convenons ; nous sentons toute la fécondité de phrases que peut avoir une telle idée, quand bien même nous ne pourrions être le père de cette fécondité mais, d’un autre côté, nous savons aussi que quelques lignes, qui résument, quelquefois des livres entiers, sont lues par un grand nombre, ainsi qu’une modeste lumière qui luit pour tous, tandis que le chiffre énorme des pages d’un livre est souvent la barrière qui empêche de l’ouvrir.

Exprimons donc librement, consciencieusement et surtout succinctement, comme c’est le droit de chacun, nos opinions sur la peine de mort.

Oh ! sans doute, vous êtes grands, vous êtes généreux, vous qui ne voulez pas que celui qui a porté les coups de la mort, meure ! Vous êtes admirables dans vos répugnances, dans vos scrupules ; vous êtes immenses dans vos théories, dans vos doctrines à ne pas vous croire investis de la puissance, de la mission de trancher le fil de la vie d’un assassin ! Vous apparaissez d’abord au genre humain comme des anges de rédemption et de miséricorde, comme des rayons lumineux, engendrant la moralisation universelle des peuples ! Mais humbles et charitables âmes que vous êtes, avez-vous bien songé aux conséquences que nous estimons forcées, de vos magnifiques intentions. Le premier but que vous vous proposez, n’est-ce pas (car on doit nécessairement chercher à atteindre un résultat dans un problème social), c’est d’arrêter la propagation du meurtre, du viol, de l’infanticide, ces trois démons forcenés, monstrueusement échevelés de la criminalité humaine ? Ce n’est pas pour le plaisir seulement d’être magnanimes que vous voulez l’être, n’est-ce pas ? Il faut que votre longanimité serve à quelque-chose, sous peine de devenir la risée du bon sens, du raisonnement et de l’utilité publique. Parce que vos instincts, parce que vos penchants sont épurés, vous avez foi en l’épuration, en la rectitude des penchants, des instincts des autres en général ; et à cause de cela, vous vous armez d’indulgence pour tuer le crime en frappant le châtiment, et vous vous dites :

 
Le sang s’arrêtera, par nous qui l’arrêtons !

Oh ! oui nous le répétons encore : Vous êtes nobles ! nous ne rions pas de vous, tant s’en faut ; mais nous vous plaignons, car vous êtes insensés ! car nous sommes convaincus, nous, partisans de la peine de mort en matière civile, que vous attachez cependant une punition, une punition exemplaire aux crimes commis ; mais que vous oubliez, avec tous vos fers, vos galères, vos détentions, vos réclusions perpétuelles, vos déportations, vos colonisations (et Dieu sait quelles peuplades on formerait avec certains gibiers à l’usage des prisons ou des bagnes !…), avec vos régimes cellulaires même, vous oubliez la répression la plus accablante ; celle de l’extinction de l’espérance sur la terre, et celle du commencement de la crainte auprès de Dieu ! L’espérance qui n’abandonne jamais un homme qui vit, la crainte céleste qui fixe ou peut fixer le criminel d’intention sur le bord de l’abîme des iniquités. Et, ne vous y trompez pas, cette peur dont nous parlons, n’existe qu’autant que le bourreau tient et se sert de la clé qui donne accès devant la justice de l’Être suprême !

Et puis, avez-vous entendu, comme nous, dire à un condamné à mort : « que s’il avait su mourir, il ne se serait pas rendu aussi coupable qu’il l’était. » Il s’exprimait ainsi pour les trois quarts et demi des condamnés, et il appuyait par ce langage les pensées que nous émettons. Ce n’était, à coup sûr, pas le repentir qui le provoquait. Non ; seulement, il se sentait lâche au moment d’éprouver le choc fatal, et il pensait qu’après, il n’en avait pas fini avec la vengeance du ciel ; voilà tout. Quoi de plus lâche, en effet, qu’un assassin qui tue sa victime alors qu’elle est endormie ou tranquille, et par conséquent sans défiance !

Il est une chose encore dans laquelle l’inculpé fonde une prévision d’adoucissement pour la peine qui doit être prononcée contre lui : s’il ne sait pas lire, on lui raconte ; s’il sait lire, il voit par lui-même le fait des circonstances atténuantes qui règne maintenant presque dans toutes les condamnations et pour les forfaits horribles qui ont lieu. Certes, nous marchons de pair, avec les plus humbles, devant les arrêts rendus par les hautes juridictions ; mais nous ne pouvons nous empêcher de le déclarer franchement, et puisque c’est d’ailleurs un acte qui précède l’application de la loi, les circonstances atténuantes sont souvent une élasticité dangereuse pour notre société : car elles sont souvent admises là où il n’en paraît pas une ombre, et cela par le simple motif de consciences timorées. Quant à nous, nous déplorerons, tant qu’il subsistera, ce vice apporté dans le verdict du jury, qu’il n’est pas besoin d’autre chose que de les reconnaître purement et simplement, pour que le criminel profite de leur bénéfice. Oh ! messieurs les jurés, nous vous en supplierons toujours, soyez indulgents ; mais, pour Dieu et les hommes, qu’on vous mette en demeure d’expliquer, en présence de tous, sur quoi, sur quelles bases repose votre indulgence ! Car, voyez-vous, des circonstances atténuantes mal admises, parce qu’elles n’ont pu être dûment établies, sont, à notre avis, encore plus calamiteuses qu’une répression trop sévèrement portée, au point de vue de l’humanité.

Mais, revenons à la question principale et directe de la peine de mort, et disons : Oui, vous êtes sages, vous, qui palpez, d’abord à l’aide d’examens des statistiques, la maturité de la vertu en ce monde, mot qui renferme tout, avant de songer à modifier les lois pénales ; oui, vous êtes sages vous qui regardez, qui écoutez ensuite dans l’enceinte des Cours d’assises les relations, les détails qui vous émeuvent d’indignation et de dégoût, si souvent donnés qu’ils sont avec un effrayant cynisme par les coupables eux-mêmes, avant d’être compatissants et miséricordieux ! Vous comprenez que vous seriez les premiers et les plus coupables si, munis de la lettre inexorable de la loi, vous ne tentiez d’extirper, avec elle et par elle, la gangrène du crime qui s’étendrait avec la plus incroyable rapidité. Et l’on voudrait, à présent que les Parquets regorgent d’instructions à suivre à travers de ténébreux chemins de poison et de sang, en France comme à l’étranger ; à présent que certaines mères se font, pour ainsi dire, un jeu de tordre le cou à leur enfant, qu’elles sont accusées d’infanticide, le plus abominable méfait qui soit, et qui ne se rencontre pas même parmi les animaux les plus indomptables et les plus barbares ; c’est maintenant que ces horreurs pullulent, qu’elles font affreusement frissonner la nature entière par leur énormité incompréhensible qu’on vient proposer l’abolition de la peine capitale, irréparable ! Oh ! oui, vous êtes sages, vous, qui ne consentirez pas qu’on touche à cette pierre qui soutient nos têtes, nos fortunes et, par dessus tout, nos affections ! Oui, certes, c’est une sagesse, et une grande, que de considérer aussi les irréparabilités qu’entraînent après eux les meurtriers de tout genre, pour y puiser la force et la volonté de punir irréparablement !

Et puis, vous, nos antagonistes, vous ne cessez encore de nous parler de l’immoralité qu’occasionne l’étalage de la guillotine qui trône sur nos places publiques, parce que, alléguez-vous, c’est un spectacle ignoble et révoltant. Eh ! je vous prie, qui donc force ce peuple en masse, cette foule innombrable de se presser autour de l’instrument qu’on peut appeler réparateur, soit pour le corps de l’arbre social, qui perd un de ses membres vermoulus, soit à cause des bonnes branches qui en ont été coupées par un bûcheron criminel ?

Vous ajoutez que les gens accourus pour assister à cette représentation hideuses s’écoulent, après la dernière péripétie, — en silence et indignés du mode de supplice infligé. Nous, nous traduisons autrement ce silence et ces marques d’indignation peintes sur tous les visages ; il nous semble que tout cela signifie : — stupéfaction et consternation profitables à la religion et aux hommes, car il est arrivé que plus d’un grand pécheur est mort sans se repentir et sans vouloir embrasser le Christ qui l’appelait à lui ! !…

Raison déterminante pour que la terre soit purgée de pareils êtres !

Au surplus, que chacun fasse comme nous, qui n’avons jamais mis le pied sur le lieu d’une exécution capitale, et la loi s’accomplira seule et majestueuse ; seule dans sa profondeur, majestueuse dans son inviolabilité !

Oh ! que ceux qui sont en opposition avec nos idées, osent donc nous répondre qu’un homme qui tue une jeune fille de 14 ou 15 ans qui se débat sous d’infâmes transports pour sauver son honneur et celui de sa famille ; qui, après qu’il l’a tuée, assouvit sa passion brutale, honteuse, inqualifiable ; qui, après qu’il est satisfait, coupe en morceaux cette jeune fille ; qui, après qu’elle est coupée, va en jeter dans une mare d’eau les débris qui sortent d’une mare de sang ; qui, enfin, et après que les traces de son action ont disparu, entre au cabaret boire bouteille ; qu’ils osent donc nous dire que cet homme ne mérite pas la mort !

Qu’ils osent donc nous dire qu’un être vivant, de l’espèce des hommes qui se glissent la nuit dans une demeure, surprend ses habitants sans défense, les assomme, les pourfend, les hache dans leur lit, vole, pille ensuite, s’en va, mais revient sur ses pas pour donner à un enfant qui crie qu’il a oublié et qui pourrait le vendre, le même sort qu’à son père et à sa mère ; qu’ils osent dire que cet être ne mérite pas la mort !

Qu’ils osent dire qu’une mère, une MÈRE, titre le plus sacré au monde, qui enfante seule, étrangle son enfant qui est né viable, lui brise avec une étrange barbarie les os de son pauvre petit crâne, macère le tout, l’enveloppe dans un chiffon, le lance dans des latrines, se rétablit, se marie quelques mois après, cachant et sa faute et son crime, — qu’ils osent donc nous dire que cette vipère ne mérite pas d’être écrasée ! Qu’ils nous disent, enfin, si le sang de cette femme vaut celui de la brebis sur laquelle M. Guillotin a essayé les premiers effets de sa machine à mort !

Nous abrégeons et les descriptions et les exemples : les descriptions, parce qu’elles font mal ; les exemples, parce qu’ils sont navrants ; et nous voulons, en fin de compte avec nos loyaux adversaires, nous souvenir que dans l’application de la peine de mort, on peut frapper un innocent, chose horrible, nous le sentons profondément, en tout ce qu’il y a de terrestre et de mondain. Mais outre qu’il faut en tout et pour faire la part de la faillibilité humaine, que parlez-vous alors d’irréparable ! quand le supplicié va droit au Ciel prendre une place entourée d’éternelles auréoles, sous les sourires de la sainte Vierge et de son fils ?

En songeant trop à la terre, vous voyez bien que vous oubliez le Ciel, et que vous lui faites en quelque sorte injure !

Terminons par ceci :

Non ! pas d’abolition encore de la peine de mort en matière civile ; alliée à l’usage actuel des chemins de fer, ce serait le crime en permanence ; nous dirons plus : c’est que nous ne la pressentons guère possible que lorsque Dieu nous enverra ici-bas, de sa main puissante et sainte, le creuset épurateur de la régénération bumaine.

Alors la guillotine, ou tout autre instrument de supplice qui arrête la vie, pourra tomber en poussière sous le souffle divin !

Xavier FORNERET.



20 juin 1851.




POST SCRIPTUM

À PROPOS D’UNE CONDAMNATION CAPITALE.

Nous lisons dans l’Événement, qu’on annonce que MM. les jurés belges, qui ont fait condamner M. de Bocarmé (on dit toujours monsieur) à la peine de mort, vont signer en sa faveur une demande en commutation de peine, que Me Lachaud présentera lui-même au roi Léopold. C’est, en vérité, une faveur et une indulgence assurément très conséquentes et surtout fort édifiantes. On a pensé, sans doute, que sa couronne de comte serait un obstacle, mettant opposition à l’effet de l’instrument du supplice. C’est bien ! Comme si les couronnes empêchaient l’échafaud !

Quant à Mme de Bocarmé, c’est pour nous une étrange mère, quand nous la voyons faire sa cour à Dieu, en entrant dans un couvent et dédaigner ainsi le premier paradis que le ciel donne sur terre, celui de couver ses enfants de ses soins et de ses regards à toutes les minutes de la vie.

Est-ce que ce ne serait pas là, la plus ardentes des prières en vue du passage ici-bas, et de l’éternité ensuite ?