Réflexions sur la religion

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Réflexions sur la religion


RÉFLEXIONS SUR LA RELIGION1.
(1684.)

À considérer purement le repos de cette vie, il seroit avantageux que la religion eût plus ou moins de pouvoir sur le genre humain. Elle contraint, et n’assujettit pas assez ; semblable à certaines politiques, qui ôtent la douceur de la liberté, sans apporter le bonheur de la sujétion. La volonté nous fait aspirer foiblement aux biens qui nous sont promis, pour n’être pas assez excitée par un entendement qui n’est pas assez convaincu. Nous disons, par docilité, que nous croyons ce qu’on dit, avec autorité, qu’il nous faut croire : mais, sans une grâce particulière, nous sommes plus inquiétés que persuadés d’une chose qui ne tombe point sous l’évidence des sens, et qui ne fournit aucune sorte de démonstration à notre esprit.

Voilà quel est l’effet de la religion, à l’égard des hommes ordinaires ; en voici les avantages, pour le véritable et parfait religieux. Le véritable dévot rompt avec la nature, si on le peut dire ainsi, pour se faire des plaisirs de l’abstinence des plaisirs ; et, dans l’assujettissement du corps à l’esprit, il se rend délicieux l’usage des mortifications et des peines. La philosophie ne va pas plus loin qu’à nous apprendre à souffrir les maux. La religion chrétienne en fait jouir, et on peut dire sérieusement sur elle, ce que l’on a dit2 galamment sur l’amour :

Tous les autres plaisirs ne valent pas ses peines.

Le vrai chrétien sait se faire des avantages, de toutes choses. Les maux qui lui viennent, sont des biens que Dieu lui envoie : les biens qui lui manquent, sont des maux dont la Providence l’a garanti. Tout lui est bienfait, tout lui est grâce, en ce monde ; et, quand il en faut sortir, par la nécessité de la condition mortelle, il envisage la fin de sa vie, comme le passage à une plus heureuse, qui dure toujours.

Tel est le bonheur du vrai chrétien, tandis que l’incertitude fait une condition malheureuse à tous les autres. En effet, nous sommes presque tous incertains, peu déterminés au bien et au mal. C’est un tour et un retour continuel, de la nature à la religion, et de la religion à la nature. Si nous quittons le soin du salut, pour contenter nos inclinations, ces mêmes inclinations se soulèvent bientôt, contre leurs plaisirs ; et le dégoût des objets qui les ont flattées davantage, nous renvoie aux soins de notre salut. Que si nous renonçons à nos plaisirs, par principe de conscience, la même chose nous arrive, dans l’attachement au salut, ou l’habitude et l’ennui nous rejettent aux objets de nos premières inclinations.

Voilà comment nous sommes sur la religion, en nous-mêmes : voici le jugement qu’en fait le public. Quittons-nous Dieu pour le monde, nous sommes traités d’impies : quittons-nous le monde pour Dieu, on nous traite d’imbéciles ; et on nous pardonne aussi peu de sacrifier la fortune à la religion, que la religion à la fortune. L’exemple du cardinal de Retz3 suffira seul à justifier ce que je dis. Quand il s’est fait cardinal par des intrigues, des factions, des tumultes, on a crié contre un ambitieux, qui sacrifioit, disoit-on, le public, la conscience, la religion, à sa fortune. Quand il quitte les soins de la terre, pour ceux du ciel ; quand la persuasion d’une autre vie lui fait envisager les grandeurs de celle-ci, comme des chimères, on dit que la tête lui a tourné, et on lui fait une foiblesse honteuse de ce qui nous est proposé, dans le christianisme, pour la plus grande vertu.

L’esprit ordinaire est peu favorable aux grandes vertus : une sagesse élevée offense une commune raison. La mienne, toute commune qu’elle est, admire une personne véritablement persuadée, et s’étonneroit beaucoup encore, que cette personne, tout à fait persuadée, pût être sensible à aucun avantage de la fortune. Je doute un peu de la persuasion de ces prêcheurs, qui, nous offrant le royaume des cieux, en public, sollicitent, en particulier, un petit bénéfice, avec le dernier empressement.

La seule idée des biens éternels rend la possession de tous les autres méprisable, à un homme qui a de la foi ; mais, parce que peu de gens en ont, peu de gens défendent l’idée, contre les objets : l’espérance de ce que l’on nous promet cédant naturellement à la jouissance de ce qu’on nous donne. Dans la plupart des chrétiens, l’envie de croire tient lieu de créance : la volonté leur fait une espèce de foi, par les désirs, que l’entendement leur refuse, par ses lumières. J’ai connu des dévots, qui, dans une certaine contrariété entre le cœur et l’esprit, aimoient Dieu véritablement, sans le bien croire. Quand ils s’abandonnoient aux mouvements de leur cœur, ce n’étoit que zèle pour la religion : tout étoit ferveur, tout amour ; quand ils se tournoient à l’intelligence de l’esprit, ils se trouvoient étonnés de ne pas comprendre ce qu’ils aimoient, et de ne savoir comment se répondre à eux-mêmes, du sujet de leur amour. Alors, les consolations leur manquoient, pour parler en termes de spiritualité ; et ils tomboient dans ce triste état de la vie religieuse, qu’on appelle aridité et sécheresse, dans les couvents.

Dieu seul nous peut donner une foi sûre, ferme et véritable. Ce que nous pouvons faire de nous, est de captiver l’entendement malgré la répugnance des lumières naturelles, et de nous porter, avec soumission, à exécuter ce qu’on nous prescrit. L’humanité mêle aisément ses erreurs, en ce qui regarde la créance ; elle se mécompte peu, dans la pratique des vertus, car il est moins en notre pouvoir de penser juste, sur les choses du ciel, que de bien faire. Il n’y a jamais à se méprendre, aux actions de justice et de charité. Quelquefois le ciel ordonne, et la nature s’oppose : quelquefois la nature demande ce que défend la raison. Sur la justice et la charité, tous les droits sont concertés : il y a comme un accord général, entre le ciel, la nature et la raison.


NOTES DE L’ÉDITEUR

1. Il est probable que ces pensées furent inspirées à Saint-Évremond, ainsi que les fragments qui suivent, par la résolution où sembloit être alors la duchesse de Mazarin, d’entrer dans un couvent, après la mort de M. de Banier, son amant, tué en duel par le prince Philippe de Savoie, neveu de la duchesse. Voyez la Corresp. avec madame de Mazarin, sur l’année 1683.

2. Monsieur de Charleval.

3. Jean-Francois-Paul de Gondi, cardinal de Retz, et archevêque de Paris, si connu, durant les troubles de la Fronde, sous le nom de Monsieur le coadjuteur. Il mourut en 1679. L’authenticité de ses Mémoires fut d’abord très-contestée. Voy. les Œuvres de Senecé, et la Bibliothèque historique de la France du P. Le Long, nº 9597.