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Réflexions sur le Congrès socialiste

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Réflexions sur le Congrès socialiste


Le premier Congrès général du Parti Socialiste français s’est réuni au Gymnase Japy, le dimanche 3 décembre. Les circonstances qui ont déterminé sa convocation sont suffisamment connues. Voilà près d’un an que M. Jean Jaurès — notamment dans la préface dont il faisait précéder l’étude de M. Edgard Milhaud sur le Congrès de Stuttgard — demandait la création d’une Constituante qui ramenât l’union parmi des sectes divisées et donnât enfin sa constitution au Parti. La Petite République menait, avec une persistance pleine de tact, une campagne analogue. Le prolétariat parisien, au meeting de Tivoli, les groupes provinciaux, par des ordres du jour multipliés, secondaient efficacement ces vues. Survinrent enfin trois événements décisifs : M. Millerand en acceptant de prendre place dans un cabinet bourgeois, où siégeaient par surcroît deux des hommes les plus diversement odieux au prolétariat, jetait le monde socialiste dans une sorte d’accablement sans issue ; MM. Vaillant et Jules Guesde, en lançant contre M. Jaurès leur manifeste fameux d’excommunication hautaine, créaient parmi les militants une discorde violente et qui échappait à toute sanction. On comprit ainsi, par des exemples frappants et comme grossis à plaisir, la nécessité d’une organisation centrale qui évitât au parti ces graves déperditions de force, qui exerçât à la fois une impulsion et un contrôle, une direction et un arbitrage. En sens inverse, la menace du complot prétorien et clérical donnait la claire notion des périls que courait la République, dont le salut politique est la condition même de tout progrès social. Par là apparaissait la nécessité, peut-être prochaine, de grouper toutes les forces prolétariennes pour la défense révolutionnaire de l’ordre légal.

Le Congrès a donc été réuni pour faire l’Union, et il l’a faite. Toute la question est de savoir s’il l’a faite durable et sincère. Certains le nient ; pour moi, je le crois. Les débats du Congrès se sont prolongés durant douze séances consécutives ; ils ont été parfois violents, souvent confus. Et à lire les analyses des journaux ou même le compte-rendu sténographique, on s’étonnera que de ces moments d’agitation désordonnée ait pu sortir autre chose qu’un compromis apparent et précaire, mais bien l’organisation et la paix. Ce mystère s’explique pourtant par une raison bien simple, c’est que l’union, avant d’être votée, était faite. C’est que, sur toutes les questions graves, l’accord était réalisé entre les socialistes, et qu’on ne divise pas indéfiniment un grand parti avec des rancunes ou des jalousies.

Au Congrès de Paris, il n’y eut que des socialistes. Le Comité d’entente — formé par les délégués des cinq grandes organisations : Parti Ouvrier Français (Guesde), Parti Socialiste Révolutionnaire (anciens blanquistes : Vaillant), Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire (Allemane), Fédération des Travailleurs Socialistes (Brousse), Confédération des Socialistes indépendants (Jaurès, Viviani), — avait adopté un procédé électoral extrêmement contestable et même absurde. Mais du moins, instruit par l’expérience du passé, avait-on évité l’intrusion soit des purs anarchistes, soit des radicaux, soit des anciens boulangistes, nationalistes d’aujourd’hui. Ce fut une première unité, l’unité de composition. J’irais jusqu’à croire que c’était peut-être la plus difficile, et certainement la plus importante, à réaliser.

Il y avait une seconde raison d’union : c’est que tout le monde était ou voulait se dire partisan de l’union. Nous avons même assisté sur ce point, et parfois d’une manière bien imprévue, à une véritable surenchère de bonne volonté. Tout le monde admettait la nécessité d’un Congrès annuel, d’une commission permanente. Personne, en revanche, ne voulait pousser l’unité jusqu’au point où elle absorberait et ferait disparaître dans le parti centralisé les organisations autonomes. On était d’accord sur les principes, on était d’accord sur la limite. Les guesdistes ont manifesté autrefois, vis-à-vis des coopératives ou même des syndicats, une réserve presque défiante. Aucune contestation ne s’est plus élevée pourtant sur leur droit d’être représentés dans la direction future du parti unifié. L’idée même des fédérations départementales, idée grave, à peine étudiée par certaines organisations, introduite un peu par surprise dans les débats du Congrès, a rallié un assentiment unanime.

De longues discussions se sont élevées sur l’organisation de ce Comité Directeur, sur son mode d’élection. La véritable question était évidemment de savoir quelle organisation, quelle tendance y aurait la majorité. Elle s’est posée, à de certains moments, avec une âpreté singulière, entre Guesdistes et Blanquistes coalisés et les trois autres organisations. Mais considérons les résultats. Ici encore, une unanimité s’est rencontrée. Elle s’est trouvée acquise à un système modéré, grâce auquel la majorité ne se trouvera liée à aucun groupe, à aucun système, mais se trouvera probablement déplacée, d’une année à l’autre, par les fédérations nouvellement constituées, — restant ainsi une image toujours vivace, toujours récente et sincère de la France Socialiste.

D’autre part, le Congrès a eu cette bonne fortune de se réunir au moment où deux des questions qui l’auraient le plus gravement divisé se trouvaient pour ainsi dire démodées ou superflues. La question de la Grève Générale aurait pu séparer M. Vaillant et M. Guesde si des actes trop graves ne les avaient liés dans une attitude solidaire. Mais si le monde admettait la grève générale comme un moyen de résistance ou comme un acte révolutionnaire théorique, nul ne songeait à l’envisager comme un fait probable ou prochain. Enfin, bien que l’affaire Dreyfus fût portée, sous une forme peu dissimulée, à l’ordre du jour même du Congrès, elle a été, d’un commun accord, abandonnée. Elle pouvait donner matière à des récriminations ou à des apologies ; à des ordres du jour de flétrissure ou à des motions enthousiastes. Mais elle ne pouvait déterminer aucune division, aucune discussion impersonnelle. L’affaire Dreyfus a bien pu, en effet, créer des antipathies ou des rancunes. Mais aujourd’hui le parti socialiste est unanimement convaincu, et de l’innocence de Dreyfus, et des crimes des faussaires, et du péril militariste et clérical. M. Gérault-Richard a donc demandé tout le premier qu’aucun débat ne fût ouvert, et c’est d’enthousiasme que le Congrès, huant M. Rochefort et M. Drumont a « flétri les menées nationalistes et antisémites, et mis les travailleurs en garde contre toutes les formes de la réaction ».

Reste la question qui a rempli plus de la moitié des séances, qui a passionné l’opinion, la presse et le socialisme international, la question Millerand. Or je ne crois pas énoncer un paradoxe en avançant que, sur la question Millerand, tout le monde était d’accord. Si des querelles toutes personnelles n’avaient préalablement faussé la question et enlevé aux mots leur sens normal pour leur prêter on ne sait quelle signification perfide, le Congrès tout entier eût pu résoudre le cas Millerand avec la même unanimité pacifique. Personne ne songeait à nier que la lutte de classes interdit, en principe, la participation d’un socialiste à un ministère bourgeois (ceci étant le texte même de l’amendement Guesde). Bien peu ne contestaient que, dans certains cas, le parti socialiste pût être contraint à agir même contrairement à un principe (ceci étant la substance de la motion de M. Jaurès). Enfin M. Jaurès lui-même proclamait qu’en tout cas l’entrée d’un socialiste au ministère ne pouvait être que le résultat d’une décision du Parti — et que « le délégué du Parti au Ministère » demeurerait soumis au contrôle, rendrait des comptes, resterait en un mot, pendant comme après son ministère, le mandataire obéissant du Prolétariat.

Le Congrès a, comme on sait, voté successivement la motion Jaurès et l’amendement Guesde. La presse, et notamment les journaux opportunistes, ont beaucoup raillé cette prétendue transaction. Ils ont parlé de marchandage, de trafic parlementaire. Irréflexion et enfantillage ! Il n’y a, entre la motion Jaurès et l’amendement Guesde, aucune contradiction formelle ou fondamentale, et la juxtaposition de ces deux textes exprimait au contraire, avec une entière justesse, la pensée unanime du Congrès. Oublions l’instant dramatique où le dépôt de l’amendement Guesde apparut comme une manœuvre hypocrite et déloyale. Dans d’autres circonstances, il n’eût soulevé ni une objection, ni une critique. Les deux textes de M. Jaurès et de M. Guesde ne s’opposent pas, ils se complètent. Ils énonçaient clairement, dans leur rapprochement un peu fruste, l’état d’esprit général. Le Congrès voulait affirmer à la fois, au sujet du cas Millerand, une vérité de principe et une nécessité de fait. Jamais vote ne fut plus conscient, plus juste et plus sincère que celui-là.

Ne parlons donc pas de compromis. N’imaginons pas davantage que M. Guesde ou M. Vaillant aient voulu rendre intenable la situation de M. Millerand au ministère et provoquer par cela même une dislocation du cabinet. Il y a loin de certains mots à certains actes. M. Millerand avait déjà reçu à Lille, dans la forteresse guesdiste, un accueil enthousiaste et cordial. Par un accord tacite, le Congrès même a écarté le point de vue d’où l’on ne pouvait pas ne pas blâmer M. Millerand. Il n’est pas douteux que M. Millerand, si mal définies que fussent encore au mois de juin dernier les règles de la discipline socialiste, avait violé cette discipline dans son essence. C’est là une faute que nul n’aurait excusée, si chacun ne s’était ingénié à la taire. Après le vote de principe, après l’amendement Guesde, quand un naïf et malheureux guesdiste est venu demander qu’on dépêchât à M. Millerand une délégation, pour le sommer de quitter le Ministère, avec quelle précipitation ses amis eux-mêmes ont couvert sa voix maladroite.

Je crois donc que M. Guesde n’a jamais voulu renverser M. Millerand. Et s’il faut dire toute ma pensée, je crois que même en juin dernier, si toute l’action du parti socialiste eût été subordonnée à la décision de M. Guesde, le chef du Parti Ouvrier n’eût pas agi autrement que n’a fait M. Jaurès ; je veux dire qu’après avoir tout fait pour détourner M. Millerand de sa résolution imprudente, une fois l’acte irrévocable, il l’eût couvert à contre-cœur, mais jusqu’au bout. Autre chose, est de récriminer après le danger, de s’armer contre un adversaire de défaillances théoriques, autre chose est d’agir, d’avoir le pouvoir, d’assumer la responsabilité. C’est pourquoi les majorités futures au Comité Directeur du Parti m’inquiètent peu. M. Guesde peut avoir ou avoir eu ses faiblesses. Mais il y a en lui des instincts et des passions sincères. Il est intelligent. Il sait que l’émancipation ouvrière est liée au salut de la République. Il n’eût pas compromis, il ne compromettra jamais, pour un moment d’irritation ou de rancune, l’avenir même du Prolétariat.

Quant à la majorité des délégués, elle sentait, avec plus ou moins de précision, que, si tout n’est pas changé en France depuis que M. Millerand est ministre, il y a néanmoins quelque chose de changé. Les délégués des syndicats apportaient des déclarations ou des constatations péremptoires. Enfin, toute l’assemblée comprenait confusément que l’acte de M. Millerand, une fois dégagé des circonstances et des considérations de personnes, n’était nullement en contradiction avec la notion révolutionnaire de la lutte de classe, mais qu’il était au contraire un exemple, un modèle, un type d’acte révolutionnaire. Quand nous songeons à la Révolution, à un acte révolutionnaire, nous avons une tendance naturelle à donner à ces mots un contenu tout historique, à les remplir des images, des souvenirs, des vengeances du passé. Nous revoyons Paris en feu, les barricades, les insurgés en haillons mâchant des balles, toute l’iconographie héroïque et sanglante des journées de Juin ou de Mai. Pourtant le sens des mots évolue avec les nécessités des choses. Il n’y a plus de fusils au faubourg Antoine, les gardes nationales sont abolies ; en revanche la troupe est munie de fusils à répétition et de canons à tir rapide ; M. Haussmann a percé la ville de rues spacieuses et M. Poubelle l’a pavée d’un bois friable qui se prête mal aux barricades. Je ne sais quelle forme prendra la Révolution de demain. À coup sûr ce sera une forme différente de la Révolution d’hier. Pourtant des actes révolutionnaires restent possibles. Lesquels donc ? Je continuerai, quant à moi, à donner ce nom à tout acte qui paraîtra devancer notablement le cours régulier de l’évolution politique et qui, par cela même, sera de nature à frapper violemment les imaginations, à multiplier l’espoir prolétarien, à frapper d’une appréhension soudaine les paresses bourgeoises. Tout acte de cet ordre prendra, pour l’avenir, une signification symbolique, une vigueur communicative de propagande. Il équivaudra, par son profit, à plusieurs années de cette action méthodique — qui seule d’ailleurs l’aura rendu possible. Il n’est pas douteux qu’en ce sens l’entrée de M. Millerand dans un ministère bourgeois ait constitué, en elle-même, un acte révolutionnaire. Bien mieux, M. Millerand a fourni un type, ouvert une série, que sans aucun doute l’histoire prochaine complétera.

Parmi les questions traitées, je n’en vois donc pas une seule qui fût de nature à jeter une division profonde dans le Congrès. Se posait-il un problème de méthode assez grave pour créer un dissentiment sincère, durable ? Pas davantage. Une question de méthode dans ces deux dernières années a passionné le socialisme allemand. Au Congrès de Stuttgard, au Congrès de Hanovre, le cas Bernstein a divisé les meilleurs, les plus anciens militants de la Social-Démocratie. Il s’agissait de savoir si, dans l’action prolétarienne, le présent devait être sacrifié à l’avenir, les réformes possibles et partielles à la conquête définitive et totale du Pouvoir. Devant une semblable question, je comprends aisément l’hésitation et le doute. Mais au Congrès de Paris, jamais, à aucun moment, n’est apparu pareil divorce. Certains avaient tenté, avant le Congrès, d’établir entre le cas Bernstein et le cas Jaurès une trompeuse analogie. Mais ils n’ont pu persister dans une interprétation aussi absurde. Au Congrès de Paris il ne s’est pas révélé un seul Bernstein.

Sans doute va-t-on s’étonner que, dans de pareilles conditions, nous ayons eu à déplorer avant le Congrès des actes violents et injustes, qu’au Congrès même, nous ayons entendu des paroles brutales, assisté à des scènes presque tragiques. Comment expliquer ces incidents ou ces drames qu’aucun désaccord pratique, aucune division théorique grave ne justifiait. On peut le dire franchement, d’autant que c’est là, nous l’espérons, du passé, presque de l’histoire. Des questions de personnes, des rancunes d’amour-propre ont tout fait. Au Congrès de Paris sont venues expirer, mais après une dernière crise, les antipathies, les jalousies personnelles qui pendant quinze ans avaient affaibli le prolétariat français.

Je ne désire pas insister sur ce sujet. Mais encore faut-il expliquer des faits qui, après avoir trompé les journaux bourgeois, risqueraient de troubler encore les observateurs sincères. Au reste, y a-t-il la moindre indiscrétion à écrire qu’une inimitié notoire, vieille de bien des années, séparait M. Jules Guesde de M. Jean Allemane ? M. Guesde ou M. Vaillant avaient-ils eux-mêmes dissimulé, depuis quelques mois, vis-à-vis de M. Jaurès des sentiments de malveillance défiante, sentiments que je veux croire absorbés aujourd’hui dans l’enthousiasme commun de l’Unité réalisée ? Chose étrange, M. Guesde n’a jamais montré de rancune contre M. Millerand. On m’a rapporté ce propos significatif, tenu par lui dans une conversation privée : « Millerand est une victime. » Cela est étrange, mais cela s’explique cependant. M. Millerand est un excellent avocat, un orateur très distingué, et, paraît-il, un tacticien parlementaire incomparable. Ce n’est pourtant pas lui qui disputera à M. Guesde sa gloire d’apostolat moral, son rayonnement prophétique, son auréole d’apôtre évangélisant les foules. Ce n’est pas lui, non plus, qui a vu clair le premier dans l’affaire Dreyfus, qui, par le prestige du courage civique, par la force de la vérité, a imposé aux masses prolétariennes l’ascendant de sa supériorité morale. Dans l’affaire Dreyfus, M. Millerand a été, tout comme M. Guesde, « un calculateur ». Enfin, ce n’est pas M. Millerand, enclin, par éducation et par nature, aux transactions utiles, et que les conflits préalables auraient sans doute laissé en chemin, qui contestera à M. Guesde, dans la Cité socialiste enfin achevée, la gloire et la suprématie. M. Millerand, hier, aujourd’hui ou demain, aura déserté spontanément le socialisme révolutionnaire. Il fallait en expulser M. Jaurès.

C’est dans ce but qu’on a imaginé et répandu complaisamment cette distinction un peu hâtive entre socialistes révolutionnaires et réformistes. MM. Millerand, Jaurès, Viviani une fois rejetés dans le parti de la Réforme, on ne voit pas en effet qui aurait disputé à M. Guesde la première place. Je ne suis pas de ceux qui, a priori, redoutent une semblable division. Limitée à M. Millerand, et peut-être à M. Viviani, elle eût peut-être, dès à présent, été féconde et efficace. Tôt ou tard, il se formera, entre les partis bourgeois et le parti socialiste, un groupe intermédiaire, destiné à faciliter la propagande, à amortir les chocs, à pratiquer d’avance l’ensemble des progrès compatibles avec les formes actuelles de la propriété. Une telle action est indispensable pour que le passage de la propriété individuelle à la propriété collective soit tranquille, pacifique et durable. Ce n’est pas aux partis bourgeois qu’on peut s’en remettre pour jouer ce rôle nécessaire, mais à une sorte de dissidence socialiste. Il faudra préparer les consciences bourgeoises aux changements nécessaires, pour que, même en en souffrant, elles y consentent, pour que, selon l’expression magnifique de Hugo, de la colère ne soit pas ajoutée à ce qui vient tranquillement. Cette action est indispensable et elle peut être très grande. L’absurdité est d’avoir voulu la réserver à M. Jaurès.

Voilà la faute, malveillante et jalouse dans son origine, qui a créé, avant et pendant le Congrès, tant de trouble et de colère. Un préjugé, répandu imprudemment dans des partis trop disciplinés, avait détaché de M. Jaurès nombre de militants sincères. L’erreur même et l’injustice avait plus étroitement rattaché à lui la majorité des délégués présents au Congrès. Je dois ajouter que, dès le début, on put avoir l’impression pénible que guesdistes et blanquistes amenaient au Congrès, grâce à une loi électorale absurde, grâce à une organisation patiente, grâce à une préparation minutieuse au point d’en être suspecte, une majorité toute factice. Enfin, un incident ridicule, basé sur des propos dénaturés, démentis, et pour lequel le Congrès se passionna sans le comprendre, l’incident Joindy-Liebknecht, vient augmenter encore la confusion. Mais MM. Guesde et Vaillant comprirent cependant assez vite que, pour l’essentiel, ils n’avaient pas calculé juste. Expulser M. Jaurès du parti était une entreprise impossible. D’abord sa popularité est trop profonde et son action personnelle trop puissante. La majorité réelle du parti, je ne veux parler non des mandataires mais des mandants, se serait rangée inévitablement de son côté. Un certain nombre de députés guesdistes se fussent ralliés à lui, et le Parti Ouvrier Français, dont la situation intérieure est fragile, que des groupements considérables ont abandonné déjà, n’eût pas été de force à supporter un nouveau schisme. Mais il y a un argument plus décisif. On ne chasse qu’un récalcitrant, on n’expulse qu’un rebelle. Or, quelle qu’eût été la résolution du Congrès sur la question qui lui eût tenu le plus chèrement au cœur, je suis certain que M. Jaurès se fût incliné simplement, sans une arrière pensée, sans une rancune. Pour ne pas l’avoir prévu, il faut avoir méconnu cette grande âme confiante et candide, tournée tout entière vers l’avenir.

MM. Guesde et Vaillant ont donc senti rapidement qu’ils avaient conçu une entreprise chimérique. Entreprise chimérique, aujourd’hui, plus chimérique encore demain. C’est pourquoi le Congrès s’est achevé dans la paix, dans la concorde et l’union. C’est pourquoi toutes les résolutions essentielles ont été votées par un accord unanime. Le germe des dissensions personnelles une fois étouffé, aucune division profonde ne subsistait plus. C’est pourquoi l’Union maintenant réalisée est sérieuse, sincère ; et les Débats auraient tort de plaisanter.

Je crois qu’il y avait au Congrès quelques spectateurs soucieux seulement du pittoresque. Ceux-là non plus n’auront pas perdu leur temps.

Le Congrès s’est tenu dans une vaste salle rectangulaire, plate et nue, que les tribunes en galerie surplombaient. La voix s’y transmettait mal ; elle y résonnait trop forte ou s’éteignait trop confuse. Sur une estrade latérale, large et basse, comme pour une distribution de prix, siégeait le bureau, et parlaient les orateurs. Au bas de la tribune, les délégués disposés en éventail, et en général réunis par groupes homogènes. D’avance, le Parti Ouvrier Français s’était massé à gauche.

L’attitude des délégués fut impressionnante. Sans doute, une provocation, un mot excessif, un vote douteux déchaînaient des violences soudaines. Mais des après-midi entières se passèrent sans un incident criard, sans un instant de tumulte. Et, en tout cas, les scènes les plus frénétiques n’ont pas effacé le souvenir que j’avais gardé de certaines séances parlementaires. Les délégués écoutaient en fumant. Leur attitude était à la fois familière et presque religieuse. Ils comprenaient qu’ils étaient venus pour une tâche presque historique, mais qui ne comportait pas d’hypocrisie ou de cérémonial. Ils exprimaient une foi sans contrainte et sans formalisme.

Dans aucune assemblée, quelle qu’elle puisse être, je n’ai relevé une moyenne d’orateurs égale. Ils étaient de toutes les origines et de toutes les conditions. Bourgeois et prolétaires d’origine, théoriciens et militants rudes se succédaient. Je crois bien pourtant n’avoir entendu qu’un ou deux discours vraiment médiocres. Beaucoup passaient presque inaperçus qui, dans une autre assemblée, se fussent détachés avec éclat. Les orateurs ne faisaient entendre que des paroles réfléchies ; chose extraordinaire dans toute discussion, ils se répondaient les uns aux autres. Ils pensaient plus à la question qu’à leur succès. Les débats presque toujours furent bien présidés. M. Marcel Sembat, notamment, montra dans ce rôle une vigueur, une bonne humeur, un à propos et une promptitude d’intelligence remarquables.

Presque tous les militants s’exprimaient d’une voix puissante et profonde, qu’aucun vacarme, aucune interruption ne troublaient. « Vous pouvez crier plus fort, disait M. Létang, j’en ai vu bien d’autres. Quand je suis à la tribune, j’y suis bien. » Et je pensais confusément qu’entre ces militants, tous égaux, tous fraternels, imbus à peu près au même degré des mêmes théories, la puissance, la ténacité de la voix, devenait la loi presque générale de la sélection. Je le dis sans aucune espèce d’ironie, car presque toutes les sélections seraient heureuses parmi ces militants admirables, si spontanés, si volontaires, libérés par l’ardeur révolutionnaire, mais instruits et régénérés par la pratique quotidienne du travail.

Les spectateurs des tribunes, attentifs mais familiers, mêlaient parfois au début leurs interruptions, leur éloge ou leur blâme. Aux scènes dramatiques, on les vit fiévreux, colères ; on eut la sensation qu’à ces délégués qu’ils dominaient, ils dictaient les sommations de la France prolétarienne ; et cette intervention soudaine évoquait l’image d’une Convention nouvelle, avec les sections et les piques, et les canons braqués d’Henriot. Une attention plus respectueuse précédait certains noms : Lafargue, vieillard blanchi, jovial et casseur de vitres, qui lançait avec un accent bizarre des imprudences calculées ; Vaillant, vieillard rougeaud, aux épaules courbées, à la tête basse, alignant dans un débit bredouillant et rapide des phrases sourdes et courtes, qui semblaient se recouvrir l’une l’autre ; Zevaès, jeune homme aux larges bras ouverts et aux périodes enflammées ; Viviani, beau masque africain, montrant des méplats durs sous ses pommettes saillantes, avec une voix brève et chantante, une mâchoire forte et de beaux yeux décidés et durs.

Mais trois hommes ont dominé le Congrès : MM. Guesde, Jaurès et Allemane. M. Guesde parlait fort. Sa tête, penchée en arrière, semblait élever verticalement les paroles. Ses longs cheveux noirs s’écartaient de son cou, flottant. Et tout son corps bombé, tendu, semblait projeter vers les adversaires, avec un geste soudain du bras, l’argument décisif ou l’allusion directe. M. Allemane intervint deux fois, avec un tact, un bonheur et un esprit incomparables. Son visage blanc, entre d’épais cheveux noirs et la coupure brusque de la barbe, s’éclairait d’un regard pétillant et persuasif. Sa voix était douce. Il longeait la tribune à petits pas, en agitant une courte main pâle, dont il semblait choisir délicatement le mot le plus juste et la raison la plus fine. Quant à M. Jaurès, jamais ses amis ne l’auront connu plus beau et plus noble. La nécessité de resserrer en un court délai de temps une pensée qui se plaît aux développements les plus amples lui prêtait une concision plus forte, une puissance plus pressante et plus nourrie ; sa harangue de vingt minutes sur le cas Millerand vaut ses plus beaux discours classiques. Il l’a prononcée d’une voix d’abord simple et lente, qui grossissait et montait peu à peu, créant sans effort les mots et les images, et ajoutant à la pensée, sans jamais la dénaturer pour l’embellir, l’ornement mélodique de son lyrisme.

Des soirées resteront inoubliables : le mardi, M. Lafargue ayant accusé M. Jaurès de renier son passé, la salle presque entière se leva, délégués et spectateurs des galeries, rassurant de leur acclamation le grand tribun honnête, tandis que M. Jaurès, calme et doux, assis derrière l’orateur, murmurait gravement, d’une voix attristée : « Comment, vous, Lafargue ? » Le mercredi, à l’issue du débat Millerand, éclata la scène tragique. Il vaut mieux n’y pas insister, car elle restera toujours un peu obscure. Et le compte-rendu sténographique portera peut-être à croire que MM. Jaurès et Guesde, tous deux de bonne foi, mais tous deux à bout de force nerveuse, furent victimes d’un réel malentendu. Dans ces deux pages d’explications confuses, la critique aura bien de la peine à éclaircir, si l’émotion dramatique et unanime des assistants était juste, si, en ajoutant son amendement à la motion transactionnelle de la Commission, M. Guesde manquait vraiment à la parole donnée. Ce débat n’a d’ailleurs plus d’intérêt. Mais ce qui restera, c’est le mouvement sublime qui emporta M. Jaurès à la tribune, c’est la marche des délégués, sous leurs bannières improvisées, c’est la foule des tribunes criant avec eux : Vive l’Union ; c’est cette offre enthousiaste et menaçante d’une foule, qui fit fondre, dès ce jour, les calculs et les résistances.

Le Congrès finit le vendredi soir. L’union était faite. La dernière séance ne fut qu’une noble cérémonie. Devant les survivants de la Commune, debout sur l’estrade, sous les bannières déployées, le délégué Ghesquière vint chanter l’Internationale, que délégués et spectateurs reprenaient d’une seule voix. La large mélopée éclatait sur des notes imprévues. Nous pensions aux fêtes révolutionnaires, à ces fêtes pures et fraternelles qui ont inauguré un monde nouveau.

Je n’ai pas dessein d’insister sur la Constitution que s’est donnée le Parti ; elle est simple : un Congrès annuel, une commission permanente, les élus et la presse soumis désormais à une discipline morale. Le comité sera formé de membres élus par les organisations, par les Syndicats, par les Coopératives, par les Fédérations départementales. La loi électorale des Congrès futurs reste à découvrir.

Au Comité général du Parti échoit la tâche la plus lourde. On souhaite qu’il s’y montre égal. Nous savons qu’il doit réaliser dans le Parti l’unité de tactique et de propagande. Mais comment, par quels moyens, avec quelles ressources financières ? Au Congrès, où il s’est traité tant de questions inutiles, personne ne paraît avoir songé à celle-là. Il est vrai qu’elle se prêtait mal à des délibérations aussi nombreuses. Mais on peut dire que le Comité va trouver posé devant lui, dès ses premières séances, un problème purement formel, purement administratif, d’où dépend cependant, pour plusieurs années, l’avenir du prolétariat français. Quel sera le budget du Parti unifié ? — Je sais que, dès sa première délibération, la Commission a voté un budget. Mais si l’on doit approuver le principe qui a inspiré ce vote, il est clair que le chiffre des recettes votées (10.000 fr.), à moins qu’il n’ait été volontairement rétréci, pour rassurer les appréhensions bourgeoises, est dérisoire et puéril. J’y vois assez justement de quoi payer le secrétaire, le trésorier, le chauffage et les fournitures de bureau. C’est un devis de paperasseries, ce n’est pas un budget d’action.

Je suis d’ailleurs persuadé que l’argent se trouvera et aussi le reste. La nécessité et la bonne volonté jointes feront naître les administrateurs et les financiers. Le prolétariat n’a pas manqué de théoriciens, d’orateurs ni de militants ; il trouvera, puisqu’il le faut, des gens d’affaires. Il trouvera même ce qui lui a fait le plus cruellement défaut jusqu’à ce jour, ses spécialistes. Un parti ne peut vivre et réussir qu’autant qu’il a formé des spécialistes. Souvent même il persiste par cela seul, alors que toute vie idéale, toute confiance populaire l’ont abandonné déjà. L’histoire de la troisième République confirme entièrement cette vérité élémentaire. Les opportunistes se sont survécu dix ans à eux-mêmes, parce qu’ils comptaient des hommes capables de lire une loi de finances, d’établir un tarif de douanes, de rédiger un texte pénal. La disette absolue de spécialistes a condamné et condamne encore aujourd’hui à la plus piteuse impuissance le parti dit radical. On pouvait craindre qu’un jour les victoires parlementaires du prolétariat vinssent se heurter à une difficulté semblable. Mais au Comité général, par l’effet même de la division du travail, il se formera des spécialistes, tandis qu’à la Chambre la paresse du plus grand nombre des députés du parti s’en remettait trop aisément à la forte culture générale, à l’aisance d’assimilation incroyable d’un Jaurès.

Je note là des vœux, des réserves ; mais il est clair néanmoins que, de ce jour, une phase nouvelle commence pour le mouvement socialiste français. On a vu suffisamment que j’étais de ceux qui croient l’union sincère, profonde, indélébile. C’est là le fait essentiel que nous souhaitions, que nous espérions, auquel nous n’osions presque plus croire, mais qui, avant dix ans, aura modifié la face des choses dans ce pays. Attendons-nous à ce que l’organisme qui vient d’être créé ne fonctionne pas sans quelques à-coups, sans quelques fautes. Mais peu importe, s’il agit finalement ; et il agira, parce qu’il était nécessaire. Ne nous laissons pas troubler à l’air railleur de ces gens méticuleux et formalistes qui ne croient qu’aux choses polies et achevées, pour qui le flottement et le premier désordre inévitable vicient l’effort nouveau et le mouvement. On ne peut attendre pour agir que toutes les conditions de l’action parfaite soient réalisées. Pas plus qu’on ne peut attendre d’avoir fixé dans une forme définitive et incontestable les principes théoriques qui servent de base à l’action.

Nul n’ignore, parmi les socialistes réfléchis, que la métaphysique de Marx est médiocre, nul n’ignore que sa doctrine économique rompt une de ses mailles chaque jour. Je le sais ; je sais aussi que la doctrine, en se renouvelant, demeurera toujours incertaine. Mais l’action, pas plus que la science, pas plus que la vie, n’a besoin de principes philosophiques certains. Comme elles sont, par elles-mêmes, le durable et le certain, elles peuvent d’édifier sur l’instable. Ce n’est pas là du scepticisme. Au contraire, le véritable scepticisme serait de croire que les obscurités de la pensée spéculative peuvent vicier l’expérience et l’action.

Ne nous arrêtons donc, ni à ce désordre encore inorganique qui fâchera les esthètes, ni à cet inachèvement théorique qui blesse les métaphysiciens. Quand nous nous levons pour marcher, nos premiers mouvements, qui sont disgracieux par surcroît, échappent aux lois de l’équilibre. Mais notre marche, au bout de quelques instants est redevenue régulière et sûre. Les commencements du parti socialiste, comme tout commencement, comme tout changement d’état seront de même un saut gauche dans l’incertain. Mais ne nous préoccupons pas trop de la première surprise des muscles, des premiers coups de piston de la machine. La machine bientôt vivra de son propre mouvement avec des pulsations fortes et isochrones. Nous sommes peut-être incertains sur les principes. Mais nous connaissons les moyens ; nous savons la fin dernière ; cela suffit.

Léon Blum