Réflexions sur le divorce/Présentation de l’auteur/III

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Texte établi par Adolphe de LescureLibrairie des bibliophiles (p. 14-23).
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III


Ce n’est point ici le lieu d’écrire ou même d’essayer l’histoire du salon de Mme Necker. Ce ne serait pas moins que celle de la société polie de son temps, qui y passa tout entière dans la personne de ses plus illustres représentants français ou étrangers. Une simple ébauche nous mènerait même trop loin. Elle n’est d’ailleurs plus à tenter depuis que M. Othenin d’Haussonville, puisant dans ses archives du château de Coppet, qui sont pour lui des archives de famille, en a tiré les éléments d’un tableau du salon de Mme Necker et d’un portrait de Mme Necker qui ne laissent rien à désirer comme variété et nouveauté de détails, comme curieuse et vive ressemblance des personnages [1]. C’est donc à lui qu’il faut renvoyer le lecteur désireux d’informations précises et piquantes sur ces réunions du vendredi et du mardi, dont la maison de la rue Michel-le-Comte, l’ancien hôtel Le Blanc, l’hôtel du Contrôle général, rue de Cléry, puis l’hôtel de la rue Bergère et le château de Saint-Ouen furent tour à tour le rendez-vous cher et familier à l’élite de la littérature et de la société, de 1764 à 1789.

Tout au plus pourrions-nous essayer de marquer d’un crayon rapide et discret les traits caractéristiques de la physionomie originale de Mme Necker comme maîtresse de maison. Nous en aurons noté les plus remarquables quand nous aurons signalé d’abord avec quel art fait de volonté, de patience et de tact, quoi qu’on ait voulu dire de certaines gaucheries des débuts, inévitables pour l’inexpérience d’une étrangère, si prompte qu’ait été son initiation, Mme Necker ayant résolu de créer, pour la double satisfaction de son goût des plaisirs de l’esprit et de son dévouement à la gloire de son mari, un salon, vint à bout de cette difficile création et justifia par le succès une ambition qui pouvait sembler téméraire.

Il s’agissait pour elle, — et nous insistons afin de faire apprécier le génie de sociabilité et d’hospitalité qu’elle dut déployer, étrangère, bourgeoise, femme de financier, — de louvoyer adroitement de façon à se garder des écueils et des naufrages d’inévitables et redoutables rivalités. Il lui fallait introduire, sans provoquer les susceptibilités et les jalousies qui font presque toujours sombrer de pareilles entreprises, ses vendredis littéraires et ses mardis intimes dans les habitudes et les prédilections d’une clientèle ombrageuse et blasée, déjà inféodée aux lundis et aux mercredis de Mme Geoffrin, aux mardis d’Helvétius, aux mardis et aux dimanches du baron d’Holbach, sans compter bien d’autres réunions d’un moindre éclat. Il fallait éviter de paraître faire la moindre concurrence à l’influence, depuis si longtemps accréditée, des trois grands centres de la domination féminine à la fin du XVIIIe siècle, des trois sanctuaires de la conversation mondaine, politique, philosophique et littéraire ; ne pas se brouiller enfin, en leur disputant leurs sujets, avec les trois puissances qui auraient pu se coaliser pour l’écraser : le salon de Mme Geoffrin, le salon de Mme la maréchale de Luxembourg, le salon de Mme du Deffand. Si le succès était difficile et flatteur, un échec eût été la ruine des plus nobles ambitions, des plus chères espérances de Mme Necker.

En quelques années qui ne furent ni sans efforts ni sans déceptions, Mme Necker parvint pourtant à ce résultat que, bien loin de se brouiller avec Mme Geoffrin, Mme de Luxembourg et Mme du Deffand, elle en fit ses protectrices et, jusqu’à un certain point, ses amies, et finit par traiter avec elles sur le pied de l’égalité et de la familiarité. Elle eut un salon recherché, honoré, influent, sans trop grands frais de dépense ni même d’agrément ; car la chère qu’on faisait chez elle était ordinaire, et son cuisinier ne visait pas au titre d’artiste ; de plus, la gravité et la décence dont la maîtresse de la maison donnait l’exemple et fournissait le modèle y contenaient dans des limites parfois gênantes la liberté des opinions et des conversations philosophiques. Mme Necker, malgré l’esprit qu’elle avait, était trop préoccupée de celui qu’elle voulait avoir ; et elle dirigeait trop méthodiquement l’entretien pour être une causeuse toujours agréable. Du moins elle savait écouter, ce qui est beaucoup, quoiqu’elle écoutât trop visiblement avec la préoccupation de retenir, d’utiliser les notes de la veille et celles du lendemain. Mais son mari, qui avait de l’esprit, de la gaieté et était capable d’éloquence, ne prenait, fatigué de travaux et de calculs, qu’une part distraite et parfois même indifférente à ces conversations dont il se tenait le plus souvent écarté.

Malgré ces causes d’éloignement et ces défauts de son gouvernement (en est-il de parfaits ?), Mme Necker parvint à attirer dans son salon, par le charme nouveau d’une bonté qui n’était pas plus contestable que sa vertu ; par l’attrait de cet air d’honnêteté, de moralité, de cordialité qu’on ne respirait que là, non seulement les habitués des autres salons à la mode, mais des familiers qu’on ne trouvait point ailleurs. Elle apprivoisa la sauvagerie de Diderot, et l’éloquent cynique fut devant elle respectueux et décent ; elle contint sans l’effaroucher la verve paradoxale et la pantomime simiesque de l’abbé Galiani, et il partagea l’hommage de son assiduité, et plus tard celui de sa fidélité de souvenirs et de regrets, entre la sévère Mme Necker et l’indulgente Mme d’Épinay, quoique gardant un faible pour cette dernière. Enfin Mme Necker trouva moyen de réunir et de maintenir dans ses relations d’hospitalité et d’intimité, dans son commerce de conversation et de lettres, une société dont les disparates et les contrastes ne pouvaient s’effacer et s’apaiser que sous l’influence d’une autorité douce et persuasive comme la sienne. Il fallait certainement, à ne la juger qu’au point de vue de ce difficile et unique triomphe, une femme plus qu’ordinaire pour être et demeurer à la fois l’amie des Marmontel, des Morellet, des d’Alembert, des Diderot, des abbés Raynal et Arnauld, des Grimm, des Dorat, des Bernard, des Suard, des Bernardin de Saint-Pierre, des Thomas, des Buffon, ces deux derniers ses deux plus honorables courtisans, ses deux chevaliers d’honneur devant la postérité ; et des Mme de Vermenoux, Mme Geoffrin, maréchale de Luxembourg, Mme du Deffand, Mme Suard, Mme d’Houdetot, Mme de Lauzun, Mme de Marchais (d’Angivilliers), la seule qui ait, et non à son honneur, rompu ces relations. Tout le secret de l’empire de Mme Necker et de l’attrait de son salon se résume dans un seul mot : on y était attiré par la considération dont jouissaient les maîtres de la maison ; on y était retenu parce qu’elle rejaillissait sur leurs amis.

Le salon de Mme Necker établit et consacra, son influence en devenant un des sanctuaires de l’admiration pour Voltaire et un des centres de souscription et de propagande pour l’érection, de son vivant, d’une statue au patriarche de Ferney, Le succès de cette entreprise dut être un peu gâté, aux yeux de Mme Necker, par l’obstination de Pigalle qui s’obstina à représenter l’illustre vieillard dans cette nudité antique pour laquelle on eut grand’peine à obtenir de lui quelques voiles.

Comme maîtresse de salon, Mme Necker, sans pouvoir aller jusqu’aux brusqueries et aux gronderies indiscrètes que Mme Geoffrin se permettait impunément à l’égard de ses pensionnaires, exerça sur ses amis un empire plus modeste, plus doux, mais plus salutaire, et Buffon et Thomas ont rendu hommage à ce rayonnement moral qui vivifiait les cœurs autour d’elle plus que les esprits. Elle avait et elle communiquait l’enthousiasme du bien, dont le beau n’était à ses yeux que l’expression la plus parfaite.

Plusieurs de ses hôtes et de ses amis furent aussi ses obligés : sa protection fut largement exploitée par les sollicitations de Marmontel et de Morellet, et Mme Suard reconnaît les bienfaits dont elle se plut à combler son mari et elle, le petit ménage, comme on disait alors de ce couple aimable et insinuant qui sut si bien pratiquer l’art de parvenir.

Nul doute que si Mme Necker et M. Necker l’eussent voulu, il eût pris place au milieu des juges de ces concours dont il avait reçu les plus belles couronnes. Il ne semble pas que la brigue académique de M. Necker ait jamais été bien ardente. D’autres ambitions le détournèrent sans doute de celle-là ; et la gloire économique et politique de son premier ministère le dédommagea assez pour lui permettre de l’attendre, de l’absence d’un titre littéraire qu’il ne voulait obtenir qu’en le méritant. Le livre de sa retraite sur l’Importance des opinions en matière religieuse avait sans doute en vue cette récompense ; mais l’Académie en 1785 était devenue tout à fait philosophe, et M. Necker lui parut peut-être trop chrétien. Bref, l’occasion souvent entrevue, souvent éludée, ne repassa plus, et M. Necker ne fut pas académicien, avec tout ce qu’il fallait pour l’être.

Malgré leurs goûts et leurs ambitions littéraires, rien ne prouve que ni la femme ni le mari l’aient regretté. En ce qui touche Mme Necker, elle avait incliné, par un renoncement dont la charité profita, à préférer les plaisirs et les triomphes du cœur à ceux de l’esprit. Si son influence littéraire pâlit devant celle des Geoffrin et des du Deffand, aucune de ces deux raffinées et admirables égoïstes qui semèrent aussi sur l’égoïsme, et dont la mémoire n’a reçu que la récompense, vaine comme elle, d’hommages frivoles et intéressés, n’aurait été capable d’ambitionner et de rechercher le plus beau titre de Mme Necker devant la postérité : celui de grande bienfaitrice de l’humanité souffrante, celui de fondatrice de cet hôpital modèle qui porte encore justement son nom.

« Le premier ministère de son mari, ou, comme elle disait moins familièrement, de son ami, lui fournit l’occasion de développer et de pratiquer en grand ses vertus, Les malades, à la date de 1778, étaient encore très mal traités dans les hôpitaux ; il suffira de dire qu’on en mettait plus d’un dans un même lit, et l’hospice fondé par Mme Necker le fut dans l’origine « pour montrer la possibilité de soigner les malades seuls dans un lit avec toutes les attentions de la plus tendre humanité, et sans excéder un prix déterminé ». L’essai se fit dans un petit hôpital de cent vingt malades seulement, Mme Necker, fondatrice, en resta pendant dix ans la directrice et l’économe vigilante. Elle mérita d’avoir sa part publique d’éloges dans un passage du Compte rendu de M. Necker au roi, en janvier 1781. Quoique la malignité mondaine ait pu trouver à redire à cette solennité d’un époux louant sa compagne, ici, je l’avoue, le sourire expire en présence de l’élévation du but et de la grandeur du bienfait [2]. »

  1. Revue des Deux-Mondes du 1er janvier 1880 au 15 février 1881.
  2. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. iv, p. 256.