La Canne de jaspe/Le trèfle noir

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LE TRÈFLE NOIR

HERTULIE
OU LES MESSAGES
A MADAME DE BONNIERES

D’HERMOTIME A HERMAS

Quand on te remettra cette lettre, je serai déjà loin : j’aurai marché toute la nuit sous les étoiles ; j’aurai marché toute la nuit vers mon Destin. J’avais cru pourtant que je ne quitterais jamais nos beaux jardins, ô Hermas. Nous nous promenions ensemble ; c’est là où j’ai rencontré Hertulie ; c’est là où tu lui apprendras mon départ. Elle accusera mon amour et si je la quitte c’est à cause de l’amour !

L’amour seul nous fait nous-mêmes ; il nous rend comme nous serions, car il devient ce que nous sommes. Aussi, sa façon d’avoir lieu se subordonne à notre manière d’être, et elles témoignent l’une et l’autre de leur réciproque imperfection. La stature de l’amour est à la taille de notre ombre. Hélas ! la contagion de notre infirmité le discrédite ; on lui attribue l’origine de ses effets : elle est ailleurs, elle est en nous. L’Amour est beau. La laideur seule de nos âmes grimace sur son masque qui les représente. Son aspect se façonne à notre image et nous voyons en lui notre ressemblance intérieure. Si misérables que nous soyons, et bien qu’il participe à notre misère, son insuffisance et sa difformité sont encore désirables. L’amour reste l’amour. Nous l’aimons tout contrefait qu’il soit.

Imagine alors, ô Hermas, sa beauté si, au lieu de se grimer en des cœurs ténébreux, il se dénudait en des âmes radieuses. L’amour doit être l’hôte de la sagesse, mais son flambeau doit éclairer, à l’intérieur de nos songes, des voûtes merveilleuses, en diamanter les grottes de toute l’anxiété des stalactites du silence ; alors tout flamboiera d’une chaste fête de clarté et, à des aurores souterraines, d’entre les pierres, pousseront d’inflexibles lys. D’ordinaire, sa lampe incertaine ne hante que des tombeaux ou des antres. Les hiboux trempent leurs griffes dans l’huile funéraire ; d’obscènes satyres miment, en ombres bestiales, sur les parois, l’imposture du dieu.

L’amour est l’hôte de la sagesse et je pars lui préparer sa demeure. J’ai consulté le passé et le présent ; tu me reproches de ne pas m’être assez consulté moi-même, d’avoir lu trop de livres et d’avoir, à la hâte, heurté à la porte des sages. La sagesse, me disais-tu, n’est pas errante : elle séjourne et fait semblant de dormir ; elle ne dort pas dans un château de pierre au milieu de la forêt. Son attentive patience nous écoute en nous ; elle répond à nos auscultations intérieures.

Hélas ! mon ami, je suis resté sourd à ma propre oreille : j’ai besoin qu’on parle pour entendre mon silence et j’ai dû être un passant pour aller à la rencontre de moi-même. Il y a des voies, il y a des clefs que cachent des mains mystérieuses. Ah ! j’en suis sûr, il y a des portes qu’elles ouvrent, et des semailles étrangères et hasardeuses produisent l’épi consécrateur de notre propre fécondité. Plains-moi, Hermas, de recourir à l’aide des sages pour devenir l’un d’eux : il le faut pour aimer, car la sagesse peut seule exorciser l’amour du sortilège où il s’atrophie. J’aime Hertulie, mais je refuse à notre amour le sort de se parodier. Je pars : il y a des étoiles au ciel et je pleure. Hertulie pleurera. Je reviendrai. Qu’elle aille te voir quelquefois dans ta maison silencieuse. Vous y parlerez de moi comme nous parlions ensemble de la grâce d’Hertulie. Ah ! puissé-je la revoir dans ce jardin. C’est là où je l’ai rencontrée, c’est là où tu lui liras ma lettre. Adieu. Hermotime déjà vous salue.

L’ESCALIER DE NARCISSE

Hermas revint seul, le lendemain, à ces beaux lieux où il s’entretenait si souvent avec Hermotime. Les heures leur parurent douces, dans ce vaste espace d’arbres et de fleurs. C’était un jardin ornementé et solitaire. D’un château, là jadis, il ne restait rien, sinon le charme pour soi de se l’imaginer d’après le décor qui lui survivait.

Trois allées d’eau irradiaient d’une pièce centrale en octogone, et, au bout de chacune d’elles, assez loin, une fontaine, parmi divers artifices d’architecture et d’hydraulique, s’animait d’une figure différente. L’une représentait un homme qui riait en versant une amphore de bronze, l’autre une femme qui, en pleurant, emplissait un cratère d’or. La fontaine du milieu était la plus belle. Une nappe d’onde débordait d’une vasque d’où naissait, debout, une statue hermaphrodite. Aux tablettes du buffet de porphyre des masques alternatifs de Tritons et de Sirènes crachaient, par la bouffissure de leurs bouches convulsives, une suffocante gorgée de cristal. Parfois, quand la fontaine s’était tue et que les marbres énigmatiques embaumaient de leur triple nudité le bosquet d’arbres silencieux, on voyait, sur le bord de la vasque égouttante, se poser, pour y boire, une colombe.

Autour de l’octogone du bassin, des statues de bronze alternaient avec des ifs équarris en pyramides et des cyprès taillés en obélisques. Leur reflet se métallisait dans une eau calme où celui des statues semblait se dissoudre à demi, se fondre en une sorte d’aspect d’outre vie, moins leur image que leur ombre, car toute eau est un peu magique et, si elle est tout à fait tranquille, on ne sait pas ce qui y peut dormir.

Le reste du jardin se disposait en carrés de futaie ; une palissade d’un buis dur et ras les encadrait. A l’intérieur, sous les hauts arbres, on marchait toujours sur des feuilles mortes. Tous ces carrés, dont deux face à face de chaque côté du bassin, s’agrémentaient, chacun, d’une surprise. Ici une petite source coulait goutte à goutte. L’heure s’y marquait à son horloge naturelle ; là on entendait un écho ; la voix revenait de très loin, et, des syllabes perdues, résultaient de curieuses équivoques. Dans les deux autres on trouvait deux bancs circulaires avec un siège de marbre ou de pierre, et pour accoudoirs des sphinx ou des dauphins.

Une terrasse à balustres se superposait à l’ensemble du jardin. Elle étalait ses allées de sable jaune en bordure à des parterres de broderie et des pelouses plates. On y montait par des rampes courbes et on en descendait aussi, au milieu, par un escalier d’où l’on se voyait en bas dans le bassin, de sorte que, de marche en marche, on avait l’impression de s’approcher de soi-même. On appelait cet escalier l’Escalier de Narcisse.

L’étendue du bassin se continuait par la perspective de trois allées d’eau qui en divergeaient. C’étaient comme des routes de la mémoire où le souvenir semblait marcher à doux pas sur leurs longs miroirs tremblants. Le soleil, disparu derrière les arbres, tiédissait encore la pierre du degré où Hermas assis, ce jour-là, goûtait le plaisir d’être tout à ses songes. Le souvenir d’Hermotime les mélangeait d’un peu de tristesse et de quelque ironie ; il retrouvait devant lui, sur le sable, des figures bizarres et irrégulières dont l’absent, la veille, tout en parlant, avait tracé la géométrie incohérente du bout de sa canne d’ébène : des lignes entrecroisaient leurs cercles brisés et leurs spirales analogues à celles que le petit serpent d’argent contournait à la poignée de la svelte épine noire.

Cette canne figurait presque une sorte de demi-caducée mondain dont Hermotime portait habituellement l’attribut, mais un des deux serpents commémoratifs manquait encore à l’emblème et le jeune sage semblait attendre l’occasion où s’en parachevât l’exactitude. Aussi, paraissait-il circonspect vis-à-vis de soi-même et cette précaution guindait sa grâce un peu austère à une gravité qui, pour être parfaitement élégante, n’allait pas sans quelque apprêt.

Hermas pensait à la sagesse d’Hermotime et en réentendre les propos. Chaque jour presque, les deux amis étaient venus jouir de ce beau jardin. Hermotime regrettait un peu que le château n’existât plus ; ses bibliothèques, ses cabinets de médailles, ses galeries de bustes antiques auraient été un refuge contre les pluies d’été qui parfois huilaient de leurs averses le bronze des statues ou la verdure métallique des ifs et s’égouttaient aux feuilles alourdies des arbres en diamantations dissoutes. Hermotime déplorait tout cela, augurant la beauté de la demeure à celle des jardins.

Un haut goût décoratif les parait, quoique leur ordonnance autoritaire et syllogistique dénotât qu’ils eussent été composés par un esprit spécieux et dominateur, et imaginés, à cause de leur méditatif assemblage de bronzes et d’eaux, par un songeur, peut-être un peu hypocondre, qui aima y conformer ses rêveries méthodiques et y approfondir quelque hautaine, acariâtre et morose délectation.

Hermas et Hermotime s’y reposèrent souvent, d’ordinaire sur cette dernière marche, au bas de l’Escalier de Narcisse. Le beau jardin s’étendait sur un fond de silence. Le regard suivait la fuite de l’eau sous les arbres. Parfois, seulement, aux heures de grand soleil, on recherchait l’abri des futaies, leur intérieur frais et sombre. Hermotime aimait s’arrêter auprès de la petite source. Hermas préférait s’accouder nonchalamment aux sphinx de marbre ou caresser l’écaille cambrée des dauphins de porphyre. L’écho ne répéta jamais rien en le faussant de ce que les deux amis se dirent à demi-voix. Leur concorde appariait leurs différences. Un jour ils suivirent une des allées d’eau jusques à cette fontaine où souriait une statue singulière. Hermas y vit un songe ; Hermotime y supposa un symbole ; ils revinrent sans parler, car le crépuscule déclinait déjà et les eaux, s’étant tues, invitaient au silence.

D’habitude Hermotime racontait volontiers à Hermas, avec ses pensées, le détail de ce qui les lui avait suggérées. Il en discourait ingénieusement avec des divisions d’école. Sa jeunesse la fréquenta. Le plus souvent, il portait sous son bras, par manie ou par allusion, un livre fermé. Aussi se dissertait-il mieux qu’il ne se fût rêvé à l’improviste et son éloquence produisait plus d’agrément que de surprise.

Les voyages l’avaient conduit en des lieux singuliers ou du moins qui le semblaient à Hermas, à cause de leurs noms sonores ou langoureux. Il y avait connu des hommes illustres et sages. Hermas le poussait peu aux récits de ces colloques, car ces maîtres paraissaient plus curieux par leur entente de la vie que par leur science de la sagesse, et Hermotime, subordonné aux préceptes, se fût montré court d’anecdotes. S’il avait oublié les voix, il avait retenu toutes les doctrines pour y chercher la matière de la sienne. La sagesse est partout, disait-il ; de ses mille pièces éparses et mêlées, il faut reconstituer une figure qui les utilise ; sa forme déterminée par la coïncidence de leurs parties ne prend sens qu’à leur totalité.

Hermotime cherchait de par le monde ces pièces dépareillées. Là-dessus il était infini. Hermas le laissant dire, car sa songerie un peu taciturne prêtait à ces propos un silence inattentif et indulgent qu’il animait du geste de cueillir une fleur ou de jeter un peu de sable dans l’eau calme du bassin auprès duquel ils restaient assis.

De grands poissons erraient là mélancoliquement, lents et presque végétatifs, si vieux que des mousses oxydaient leurs écailles : ils se veloutaient de vétusté et glissaient onctueusement dans l’eau lourde.

Hermas et Hermotime les regardaient parfois, en silence, s’engourdir tout à fait vers le soir et s’incorporer à l’eau où ils n’étaient plus qu’une stupeur opaque et vague. Le jardin devenait plus beau encore à ces heures dégénérescentes, en sa solitude composée. Quelque jeune femme, parfois, passait au bord de l’allée d’eau. Hermas, sans connaître toutes celles qui habitaient la ville, en estimait certaines de venir ainsi errer un instant dans le calme du noble lieu. Celles-là au moins n’étaient point peut-être sans mélancolie et elles y prenaient cette sorte de grâce tendre où se parachève la beauté. Quelques-unes venaient là sans doute un peu pour être vues de lui. Sa richesse et son goût pour la solitude le singularisaient. Personne n’entrait dans sa maison somptueuse. Il n’en quittait guère la clôture que pour se promener dans ce jardin ou dans les siens, vastes aussi et alambiqués. Il avait voulu savoir les noms de ces passantes et, quand Hermotime lui demanda celui de l’une d’elles, il put lui apprendre qu’elle s’appelait Hertulie.

Hermotime l’aimait. Il la rencontra le matin de son arrivée en se promenant sur la terrasse où il attendait Hermas. Bien qu’à peine vers midi, des nuées déjà orageuses se boursouflaient dans tout le ciel. Le soleil brillait par intervalles et la jeune femme ouvrait et fermait tour à tour son ombrelle. Ils se croisèrent plusieurs fois, ensuite ils se parlèrent et ce fut un grand amour qu’Hermotime confia à son ami. A lui aussi il donnait le soin d’avertir Hertulie de son départ, et de lui en dire les méthodiques raisons. Hermas pensait donc à ces choses quand, du bout de l’allée d’eau, il vit venir Hertulie.

Elle venait lentement vers lui, en souriant, peut-être parce qu’elle tenait à la main un bel iris mauve à longue tige. La fleur et elle se ressemblaient très mystérieusement par une même sveltesse épanouie, par un accord apparié de grâce délicate. Sa robe rose et blanche, tout à l’heure jaune et verte, à cause du reflet des arbres et de l’eau, la parait d’un atour naïf et précieux. Le détail en était exquis, car les feuillages tramés en arabesques dans le glacis de l’étoffe y miroitaient un givre de soie, et la jeune femme restait ainsi, debout, devant Hermas, un peu étonnée qu’il fût seul et ne répondît pas à son salut, et, après une petite hésitation, comme pour ne point marquer, par décence, trop d’empressement, ni par politesse ne pas paraître déçue, elle demanda, en regardant la fleur : « Mais où donc est aujourd’hui notre Hermotime ? Encore à songer sur quelque livre ? » Hermas la contemplait gravement, en silence, avec des yeux de pitié douce. Elle lui paraissait si svelte et si frêle qu’il s’inquiétait d’avoir à lui dire la nouvelle inattendue ; elle lui semblait tout à fait pareille à l’iris délicat dont le port s’inclinait au poids de la fleur, si pareille qu’il allait en casser la flexibilité d’un contre-coup imaginaire de la longue canne d’épine noir. Le serpent d’argent enroulé au demi-caducée envenimerait l’amour de sa dent d’anxiété. Sans rien dire Hermas tendit la lettre à Hertulie.

Il la regardait lire assise sur la dernière marche de l’escalier. Elle lisait avec une application minutieuse, les coudes aux genoux sur la tige froissée de l’iris dont la fleur pendait tristement. Le mince papier qu’aucun vent ne remuait tremblait dans ses mains. D’un doigt elle rajustait une boucle de sa coiffure.

Un grand silence s’était fait dans tout le jardin, car on avait fermé les fontaines au bout des allées d’eau. Le murmure tu s’égouttait en une stillation presque imperceptible, et on entendait ainsi, toute la nuit, sa durée intarissable. La surface des bassins, terne d’une taie crépusculaire, se figea. Les massifs d’arbres se pétrifièrent. Tout prit une attitude de dureté suprême avant de s’abandonner aux ténèbres ; il y eut une dernière résistance des choses à vouloir consister en leur aspect diurne. Elles s’y rétractaient, comme méfiantes des insinuations dissolvantes de l’ombre.

Hermas songeait tristement sans oser regarder Hertulie. Ils restèrent longtemps ainsi. Le crépuscule était moite et doux, quand, d’un tacite accord, ils se levèrent. Haute et fine dans sa longue robe dont les plis se cannelaient jusqu’à terre, Hermas la voyait reflétée dans l’eau morne du bassin, avec son visage pâle transfiguré par l’au delà de songe et de sommeil que prend toute face à y être vue. Tout et le silence était si semblable à la mort qu’Hermas sentit la nécessité d’interrompre par quelques paroles d’espoir, même inutiles, le suspens de cette angoisse, et ce furent celles-là, prononcées, une à une, lentement :

« Hertulie, disait-il, tendre Hertulie, vous êtes trop belle pour n’avoir pas quelquefois regardé les hommes au visage. Les faces humaines sont presque toutes tristes de la figure de leur passé, et il reste de la cendre au fond de tout ce qui a tâché d’être ; rien n’est qu’à travers un songe. Je ne vous parlerai pas des miens, ils eurent lieu en des désirs trop singuliers ; c’est de moi et en moi où s’est consumée leur solitaire brûlure ; ils furent le crépuscule de mes propres ténèbres. La simplicité des vôtres leur sauvegarde au moins l’espoir. Cependant, voici la nuit venue ; il faut rentrer : on a fermé les fontaines. Leur rire mort, elles expirent, une à une, les gouttes imperceptibles de leur survie. Il y a toujours ainsi en nous, à certains moments, des choses qui semblent se taire et se continuent par d’occultes persévérances. Votre solitude a un écho, celui d’un pas qui s’éloigne et reviendra ; on revient de toutes les sagesses et les fleurs interrompues refleuriront. »

Hermas salua cérémonieusement Hertulie. Elle restait seule, au bord de l’eau, son iris brisé à la main, mais les fils de la cassure faiblirent, et la trop lourde fleur tomba sur le sable. Le silence s’accrut de ce frôlement, car on n’entendait plus marcher Hermas ; et, au-dessus des grands arbres, à une place plus claire du ciel, montait doucement une étoile.

PRÉSAGES EMBLÉMATIQUES

Ce matin-là, Hertulie s’éveilla tout en pleurs. Cela lui arrivait souvent depuis le départ d’Hermotime : ses sommeils se fondaient ainsi en une tristesse dolente et moite. Après s’être tout le jour énervée à retenir ses sanglots, la nuit lui prodiguait à son insu la bienfaisante effusion des larmes. Les ténèbres sont secrètes et délicates, elles prennent soin des âmes blessées, et l’anxieuse Hertulie, à la suite de ces attendrissements mystérieux, s’éveillait d’ordinaire tendrement endolorie et presque souriante.

Ce matin-là, au contraire, elle se sentit plus troublée ; dans son sommeil elle avait entendu longuement, avec des pauses, des reprises, longuement, derrière la nuit, à quelque embuscade de l’ombre, entendu chanter à son oreille des flûtes lointaines et minutieuses ; leur mélodie se mêlait à un bruit congénère de fontaines et y empruntait une liquidité analogue, de telle sorte que l’eau semblait se moduler et s’apparenter à l’hydrophonie des instruments. Le silence où l’on se croit quand on dort avait tressailli, animé de murmures inexplicables ; toute la mélancolie du passé et la transe de l’avenir s’étaient chuchotées à la dormeuse et, sans voix qui en formulât le sens, par allusion, tout y disait le départ d’Hermotime et les issues dangereuses où se fourvoient les destinées.

Hertulie, assise en sursaut, regardait, encore couchée, la chambre où elle avait dormi. Le soleil rosait les tulles de la fenêtre et les rideaux du lit emmousseliné, comme en suspens de toute leur légèreté immobile. Ce lit imitait la forme d’une barque et les cygnes de cuivre qui l’ornaient aux angles paraissaient vraiment de l’or dans la matinale lumière. Leurs ailes doucement éployées entraînaient la nef nocturne sur le fleuve imaginaire du tapis où des arabesques s’étiraient en algues langoureuses et compliquées. De grandes rosaces y gyraient leurs remous çà et là.

Du dehors s’entendaient des voix sonores et fraîches ; c’était le bruit d’un marché en face de la maison. On y vendait des fleurs, des herbages, des fruits exorbitants, des légumes rares ou de surprenantes volailles. Hertulie, de la fenêtre, s’amusait au spectacle de cette petite foule. De belles dames y fréquentaient, par groupes commentateurs ou seules, précautionneuses, soupesant de leurs grasses mains dégantées la maturité de quelque fruit ou triant d’une gerbe odorante le choix des plus belles fleurs. Des ânes passaient, secouant le velours usé et tiède de leurs longues oreilles grises, indifférents aux efforts d’ailes des grands flamants roses liés par paires d’un jonc souple qui paralysait leurs hautes jambes articulées en statures de roseaux. Au milieu d’un cercle d’auditeurs, un astrologue coiffé d’un haut bonnet cabalistique prédisait l’avenir. Hertulie l’eût volontiers interrogé, mais elle pensa à Hermotime. Sans avoir bien compris le sens des grandes choses qu’il entreprenait, elle en admirait la tentative ! Son âme respectueuse, attentive et tendre, souffrait de cette absence, et le ressentiment d’un naïf orgueil à y songer n’en compensait pas la douleur de la subir. Malgré cela, se représentant le jeune sage dans toute sa grâce docte et vagabonde, elle eut honte des frivolités de son impatience.

D’ordinaire le spectacle de la petite place la distrayait moins. Trois ormeaux solitaires y conversaient longuement du murmure confidentiel de leurs feuillages, juste en face de la fenêtre d’Hertulie qui, étendue dans son fauteuil, les regardait se balancer. Le soir on les entendait frémir doucement, un à un, ou parfois, tous trois ensemble.

Les nuits où elle ne dormait pas lui paraissaient interminables. Elle relisait pour s’occuper la lettre d’Hermotime et tâchait d’en bien pénétrer le sens, car elle s’imaginait avec peine cette sagesse dont il parlait comme d’un bien nécessaire et difficile. Quoi qu’il dît des misères de l’amour, elle en sentait le vif instinct sans comprendre qu’on en subordonnât la jouissance à des précautions si mystérieuses. Sa simplicité d’amoureuse le rêvait plus naturel et moins initiatique. Ah ! Hermotime, Hermotime, pensait-elle, au retour auras-tu les yeux plus beaux ; tes cheveux lisses et un peu longs seront-ils d’un pli plus gracieux ? C’était là toute sa sagesse et, bien qu’elle sût qu’il reviendrait, l’anxiété de ce retour la laissait involontairement désespérée.

Les jours passaient : à mesure elle les marquait, sur son calendrier ; les petites croix rouges s’y suivirent et composèrent des semaines, et on touchait déjà aux confins de l’été et de l’automne. L’air devint plus frais ; les choses s’aggravèrent d’une sorte de lourdeur en s’ankylosant imperceptiblement de somnolence méditative. Hertulie, à vivre seule dans sa maison, y contracta une stupeur lasse d’accord avec l’attitude immobile de ses pensées.

Un jour, songeant ainsi en face de sa fenêtre ouverte sur un des derniers ciels tièdes de la saison, vers midi, elle vit, avec surprise, une flèche, lancée du dehors, s’accrocher un instant aux dentelles des rideaux, y vaciller, puis tomber et se ficher droite dans le tapis.

Dans la rue déserte aucun pas ne s’éloignait. D’où venait cette flèche ? sa pointe d’acier triangulaire luisait ironiquement. Que voulait dire ce message, car Hertulie comprit que c’en était un et ne douta pas qu’il ne vînt d’Hermotime, non plus qu’ensuite ce poignard nu où sa main tressaillit un soir en le trouvant sur la table. Ce singulier présent l’effraya par son présage peut-être de quelque tragique aventure, mais la pauvre amie s’entendait peu aux allégories, et, de jour en jour, elle allait s’attristant davantage, plus désolée en l’inquiétude de son attente. La nuit, elle ne pleurait plus, car elle ne dormait pas et l’insomnie la privait de la douce faiblesse des larmes. Le vent soufflait au dehors avec un bruit de flûtes discordantes ; l’automne inclinait vers l’hiver ; il vint.

Pendant des mois elle fut sans autres nouvelles d’Hermotime. Le printemps reparut ; les nuages filaient vers le nord. De nouveau, le petit marché sur la place égayait le silence de la ville. Hertulie sortit pour acheter des fleurs. C’étaient les premières de la saison, naïves et comme improvisées ; leurs pétales semblaient de la neige ensoleillée et fondante. Devant les étalages peu fournis presque personne ne se promenait. Le cabaliste manquait et les ânes piétinaient, tout bourrus encore de leur poil d’hiver. Hertulie choisit à la hâte quelques primevères et, en rentrant, sa surprise fut grande, car sur la console où elle allait les placer dans un vase, on avait, en son absence, posé sur le marbre une gourde d’étain et un petit miroir. Longtemps elle rêva devant ces attributs ; la gourde était toute bosselée comme si on l’eût apportée de très loin.

Les jours grandissaient et les hirondelles revinrent ; Hertulie aimait à les regarder voler ; leur vivacité l’amusait ; d’un vol franc, elles tournoyaient autour de la maison dès l’aube jusqu’au moment où, au ciel crépusculaire, les chauves-souris leur succédaient, cherchant à les imiter hâtivement, à tâtons, de leurs ailes incertaines. Alors elle se détournait presque avec peur : leur voltige alambiquait l’ombre d’un alphabet bizarre. Un soir qu’Hertulie s’attarda un peu à les regarder inscrire en zigzags sur le ciel les paraphes hiéroglyphiques de leur apocryphe légende, en allant, la fenêtre enfin close, allumer une cire, son pied heurta sur le tapis un objet sonore, c’était une clef.

Le lendemain, la jeune femme se réveilla tout en pleurs, comme si les ténèbres eussent eu de nouveau pitié d’elle. Sa pauvre âme se navrait de l’interminable absence, et s’affolait des signes mystérieux dont l’incompréhensibilité énigmatique augmentait sa détresse ; détendue par les larmes, pourtant, elle se sentait faible et endolorie. L’aube d’été enfarinait l’enlinceulante blancheur de ses draps et, posé là pendant son sommeil, juste sur sa poitrine, il y avait un épi de blé mûr.

Ce fut alors qu’elle pensa aller trouver Hermas pour lui demander l’explication de ces singulières allégories, et, étant languissante et très lasse, la route longue et l’après-midi brûlante, elle n’arriva chez lui qu’après le milieu du jour.

LA MAISON DU BEL-EN-SOI DORMANT

Hermas habitait seul une maison isolée au bout du vieux jardin, non loin d’immenses étangs, à l’endroit où le parc devenait forêt. A travers les eaux mortes du marécage et les futaies latérales, une interminable allée d’antiques arbres conduisait à un rond-point d’où l’on avait devant soi la somptueuse demeure au delà d’une vaste cour qui la précédait. Les pavés de grès gris se mélangeaient de quelques-uns qui étaient un peu rosés. Le soleil y faisait scintiller des micas et, après la pluie, une fraîcheur en émanait ; alors les fers dorés de la haute grille luisaient plus clairs et les deux lanternes suspendues de chaque côté de la porte oscillaient au moindre vent. Leur dorure forgée encadrait les tailles en biseau de leur cristal ; la nuit, on ne les allumait plus, car Hermas n’était point hospitalier.

On ne savait rien de lui, et comme être hautain et taciturne constitue, aux yeux de la bassesse humaine, une infraction à ses usages et une sorte de sortilège où on se différencie de sa servitude, on envisagea cette réserve avec une malveillance contenue à peine par une réputation d’extrême richesse. Cette double sorcellerie de l’or et du silence constituait Hermas.

En effet, précédant son installation dans cette demeure, des voitures y avaient amené de magnifiques mobiliers. Une de ces voitures chargée de cristaux rares et d’inestimables verreries qui s’entrechoquaient aux cahots en traversant la ville, au pas lourd des chevaux, y laissa le souvenir d’un tintement mystérieux. Le lendemain passèrent les argenteries, car Hermas se plaisait à un luxe solitaire.

C’était son droit, ayant su s’interdire tout mélange entre soi et les choses, car il suffit, pour innocenter une jouissance, de conserver, au delà de son atteinte, un intangible point qui sache en être intact à jamais. Hermas était de ceux qui ont droit à tout par la supériorité où ils sont d’en pouvoir neutraliser l’esclavage : aussi il accommoda sa solitude à un entour de magnificence silencieuse, apparentée à ses songes : puis les portes se refermèrent sur ces merveilles sans que l’oubli pût se faire de leur passage à travers les rues de la petite ville.

On commentait fort l’attitude de cette retraite où nul ne fut admis à pénétrer : aussi la venue d’Hermotime produisit-elle quelque étonnement d’un privilégié, à ce point en familiarité avec la réserve de ce hautain jeune homme qui au verre de miraculeux cristal où il buvait, disait-on, assis seul devant sa table étincelante, semblait avoir bu, à jamais, avec le silence, un de ces philtres qui désapparient, pour toujours, quelqu’un d’avec ses semblables et ne le rendent plus conforme qu’à soi-même.

Cette situation d’avoir confisqué ainsi pour son usage ce qui sert, d’habitude, de prétexte à ostentation, concordait avec cette retraite d’un homme seul dans un lieu dont la disposition et l’architecture semblaient comporter l’entourage d’une sorte de popularité choisie — domestique ou amicale.

Les curieux se désappointaient de voir les habitudes du fantasque maître si contraires, non seulement à leur curiosité, mais encore à l’état qu’eussent paru lui devoir imposer les apparences presque princières du château où il vivait à l’écart.

L’aspect du lieu s’embellissait pourtant de ce contraste intentionnel. Il avait une sorte de gravité fatidique, cette façon de grâce superflue qu’ont les endroits en désaccord avec leur destination originelle. Leur inutilité et leur disproportion semblent ne plus s’ajuster qu’à quelque manie spirituelle du maître qui les habite. C’est en lui où se fait la concorde de leur disparate ; il est le point où s’équilibre la jonction de leurs mystères, et, sans plus d’autre attribution que de satisfaire à quelque mélancolique singularité qui s’emblématise en eux, ne coïncidant plus avec la vie, on les sent se proportionner à un songe et ils prennent à cela je ne sais quoi de fictif et d’imaginaire où il se rehaussent et s’immobilisent.

Le logis d’Hermas consistait en un rez-de-chaussée surmonté d’un étage, le tout vaste. De hautes et larges fenêtres à grandes glaces ou à petits carreaux alternaient sur la façade, séparées l’une de l’autre par des colonnes plates de marbres divers. Au-dessus de chaque fenêtre souriait ou grimaçait, sculptés dans la pierre, un masque satyrique ou une face héliconienne.

Cette façade se développait au fond de la spacieuse cour légèrement bombée. Hertulie marchait lentement sur les pavés inégaux. Venue consulter Hermas, maintenant elle hésitait à entrer. L’autre année pourtant elle s’était familiarisée avec lui à force de l’avoir rencontré dans le vieux jardin où, avec Hermotime, ils s’asseyaient tous les trois, au crépuscule, en face des allées d’eau. Hermas se montra toujours envers la jeune femme d’une politesse cérémonieuse ; mais, le soir où il lui remit la lettre et lui parla plus longuement, elle avait senti dans sa voix quelque chose de si lointain que le mélancolique interlocuteur de son désespoir s’éloigna en sa pensée à des confins de songe, à une sorte de distance d’outre vie dont elle gardait une appréhension sibylline comme s’il en devait sortir la réponse même de la Destinée.

Elle hésitait à quelle porte elle frapperait. Toutes trois étaient fermées et des heurtoirs de bronze y crispaient leur saillie ornementale. Enfin elle se décida pour celle du milieu. Le coup se répercuta à l’intérieur. On devinait aux prolongements de cet écho la maison vaste parcourue de longs corridors. Le marbre poli du dallage mirait limpidement les murs de stuc du vestibule. Une fraîcheur délicieuse en agrandissait encore les belles proportions. Des galeries s’en détachaient au bout desquelles on voyait, par des portes vitrées, des perspectives diverses de treillages en portiques et en arcades ; des ifs enguirlandés de roses dressaient leurs obélisques aux intersections des allées. C’était à la fois grandiose, coquet et triste.

L’escalier que monta Hertulie la conduisit à travers une série de chambres, toutes curieusement meublées, d’un même goût fastueux et morne. Les objets s’y immobilisaient en une sorte de solitude anxieuse ou indifférente. Dans ces pièces, conformes à quelque visiteur taciturne, les parquets en mosaïques de bois ne craquaient pas sous le pied. Le silence y semblait, bien qu’absolu, plutôt comme en suspens que définitif ; il n’avait pas cette imperceptible vie dont se craquèle sa plus glaciale léthargie et, par contre, on ne sait quoi d’apparent et de superficiel en fêlait la stabilité.

Parmi ces chambres, une se distinguait par ses tentures charmantes. Les lés de l’étoffe gardaient empreinte comme l’ombre moite d’un attouchement de fleurs sur qui on les eût anciennement pliés, et, à cause de cette étoffe d’un vert très pâle, un mobilier de bois jaune clair et d’ors vieillis alanguissait ses formes et crispait aux angles ses consoles où se congelaient, debout, des vases de jade.

Dans une autre de ces chambres, Hertulie vit avec étonnement beaucoup de miroirs appendus aux murs. Enfermés en des cadres d’or, d’écaille, d’ébène ou de burgau, ils s’opposaient les uns aux autres, échangeaient leurs reflets réciproques et les combinaisons de leurs incidences ; certains, montés en des bordures de pierre, ressemblaient à des bassins d’eau, et Hertulie en passant s’y apparut très pâle.

Elle continua à chercher Hermas de chambre en chambre. Des portes à serrures travaillées séparaient ces diverses pièces qui, d’autres fois, s’allongeaient en enfilades. De lourdes portières de soies, de satins ou de moires la frôlaient de leurs franges qui tremblaient longtemps derrière elle. Tout était vide.

La solitude de ces vastes appartements se solitarisait encore plus du manque au mur de tout portrait : nulle face humaine, gracieuse ou triste, n’assistait, en son passé mémorial, à cet appareil de richesse, sans aucun visage pour témoin de sa matérialité délicate ou fastueuse.

Des lustres de vieux cristal, compliqués et scintillants, pendaient des plafonds hauts par des cordes de soie ou des chaînes d’argent : leurs adamantines couronnes gélives sacraient l’absence de quelque majesté invisible, et leur lumineuse congélation glaçait le silence et gelait la solitude où s’allongeaient les pendeloques de leur artificielle stalactite. Certains s’irisaient de phosphorescences comme par allusion au couchant qui teignait le ciel au dehors ; ils assimilaient aux imaginaires couleurs d’automne de l’occident leurs fructifications cristallines. La journée avançait et Hertulie voyait par les fenêtres se stratifier les onyx illusoires des nuées.

Toujours à la recherche d’Hermas, elle arriva enfin à une spacieuse salle où, par les croisées toutes grandes ouvertes, un vent léger éparpillait sur une table des feuillets humides d’écriture ; près de ces cahiers, une flèche, un poignard nu, une gourde et une clef qu’Hertulie reconnut pour pareils aux siens ; l’épi de blé caressait de ses longues barbes le tapis de soie mauve qui étoffait la table et en voilait à demi de ses plis le pied d’ébène dont une chimère sculptée tuméfiait la torsion.

Des fenêtres on voyait le jardin d’Hermas. C’était une vaste esplanade dallée de marbre verdâtre ; malgré la dureté de sa matière, sa couleur donnait l’illusion d’une surface humide, moisie et spongieuse. Tout autour, des bordures de houx pointillé de petits fruits rouges semblaient taillées dans un jaspe sanguin. Un bassin d’eau verdie s’ornementait, debout sur une patte, d’un ibis rose qui avait l’air d’une fleur malade. Une ligne de cyprès coniques fermait la vue de cet étrange et artificiel marécage de pierre et de feuillage ; au-dessus pourrissaient les restes d’un couchant oxydé de cuivre et vitrifié de salives sanguinolentes et tièdes.

Tout à coup, derrière chaque cyprès, une flûte discordante chanta, puis elles émirent, une à une, la note de leur isolement ; ensuite elles s’apparièrent et enfin s’unirent ; elles chantaient, lointaines et minutieuses, au seuil de la nuit, dans quelque embuscade de l’ombre. Leur mélodie se coupait de pauses et s’enflait aux reprises. Hertulie y reconnut les flûtes de son sommeil, mais plus mortelles et plus au delà de l’espoir. Tout ce qu’elles disaient faisait allusion à l’absence d’Hermotime, elles en consacraient l’irrévocabilité, et Hertulie comprenait le sens de ce mélancolique concert. Hermotime ne reviendrait pas. Elle le savait depuis bien longtemps par l’iris brisé et par les hiéroglyphes des chauves-souris ; elle l’avait lu aux grimoires de leur vol ; les flûtes le lui avaient chuchoté et il lui semblait qu’Hermas le lui redisait encore. Comme autrefois, près de l’Escalier de Narcisse, il murmurait : Hertulie, tendre Hertulie, on a fermé les fontaines ; elles ont pleuré toutes les nuits plus tristement ; elles pleuraient dans votre vie ; elles pleurent dans votre destin. O Hermotime ! tu ne reviendras pas : j’en atteste la flèche voyageuse, le cruel poignard, la gourde et sa signifiance de route lointaine, tout, et la clef par qui tu as fermé le passé sur tes pas. Hermotime ne reviendra plus ; il ne pouvait pas revenir. L’épi ne redevient plus une fleur ; la sagesse ne redevient pas l’amour.

Les flûtes s’étaient tues à mesure qu’Hermas semblait avoir parlé et Hertulie mit en silence un doigt sur ses lèvres ; le jardin de marbre vert noircissait ; les nuées du couchant s’éteignirent ; lentement, à reculons, Hertulie s’éloigna vers le fond de la chambre, puis se retourna et disparut. Derrière elle une lourde draperie noire striée d’or retomba, remua un instant ses fronces et demeura immobile en ses plis graves et somptueusement funèbres.

Les salles par où repassait la fugitive lui paraissaient plus spacieuses ; les lustres amortis suspendaient au-dessus de sa tête le pendentif de leur silence cristallisé ; de chambre en chambre, haletante et lasse, dans une où étaient les miroirs, elle s’arrêta. Son image s’y multipliait à l’infini. Hertulie autour de soi se vit jusqu’au fond d’un songe où elle perdait le sentiment d’avoir produit tant de fantômes identiques à sa pâleur ; elle s’y sentait dispersée à jamais et, à force de se voir ainsi, ailleurs tout autour d’elle, elle s’y morcela au point que, dissoute en ses propres reflets, exorcisée d’elle-même par cette surprenante magie où elle s’imaginait indéfiniment impersonnelle, ses genoux fléchirent et elle s’affaissa doucement sur le parquet, inanimée, tandis que, dans la chambre solitaire, au-dessus des yeux clos de sa face pâle, les miroirs, en leurs cadres d’or, d’écaille et d’ébène, continuèrent à échanger entre eux l’illusoire aspect de leurs réciproques vacuités.

D’HERMAS A HERMOTIME

Il est donc vrai que tu aies marché vers ton Destin ! Je pressentais cette conjoncture. On tergiverse vis-à-vis de soi-même, mais qui s’entrevoit se cherche ensuite à jamais, et les présents que tu m’envoyas m’apprirent que tu t’étais trouvé. Les voici, là, sur ma table, et, en les regardant, je pense à toi. Je te revois tel que lors de nos rencontres dans le vieux jardin. J’ignore tes voies, ô Hermotime ! quelles pierres tu as fait rouler devant toi, sur tes chemins, du bout de ta canne d’épine noire. Comment en vins-tu à la sagesse de te conformer à tes songes ? C’est à soi-même qu’on s’initie. Ce fut à toi qu’il fallut que tu revinsses à travers les vaines doctrines. Hertulie t’en enseigna davantage que les livres des philosophes. Elle avait des yeux charmants et savait tenir une fleur de ses belles mains : elle lui ressemblait. Nous ne devons respirer que ce que nous avons fleuri et c’est à la couleur de nos yeux où se nuance la beauté des choses. On cherche trop loin. Ton âme scrupuleuse, didactique et formaliste voulut aller jusqu’au bout de son erreur. L’amour est l’hôte de la sagesse, disais-tu, mais tu la cherchais où ne paradait que la simagrée de sa présence. La douleur te montra la fausseté des doctrines ; que peuvent-elles pour nous guérir ?

J’ai compris l’envoi de la flèche messagère : faite de plume et d’acier, elle allège en nous ce qui peut s’envoler, elle tue ce qui doit y mourir. Le poignard nu signifiait déjà ton mortel désir d’être un autre homme, et la gourde voulait dire ta soif de te connaître au miroir emblématique où l’on s’apparaît au delà de soi-même ; mais, quand j’ai reçu la clef fatidique, j’ai deviné qu’elle t’ouvrait l’accès de ton Destin, et l’épi mûr, ô Hermotime ! te représente à mes yeux.

Tout cela est beau. L’amour te donna l’instinct de conformer ton âme à la beauté du sentiment dont, avec les maux qu’il comporte, tu concevais l’accueil qu’il mérite. Tu voulus parer ton âme pour son triomphe et désarmer ta victoire et, en donnant l’amour à la sagesse, donner la sagesse à l’amour. Tu as vu que c’était en toi où gisait le secret d’être un autre : l’obligatoire ! notre mystérieux dormant que n’éveillent ni les subtilités des méthodes, ni le bruit des controverses, ni rien de ce qui n’est pas congénère à son mystérieux silence.

Tout cela est beau, Hermotime, et j’imagine aux jardins où nous nous promenions une part du miracle où tu t’es transformé. Souviens-toi de l’Escalier de Narcisse ; les lieux agissent à leur insu sur nos songes, c’est là maintenant où les tiens se retrouveront le mieux autour d’eux.

Reviens donc, mon frère, car, au bout des allées d’eau, tu trouveras la sépulture d’Hertulie. C’est là qu’elle repose. Nous y reposerons aussi un jour. Où on voyait trois statues s’élèveront trois tombeaux. Le sien déjà est au milieu. Le monument est d’un marbre rose et noir, l’endroit à jamais silencieux, car j’y ai fait détruire les fontaines : à la place on a planté des fleurs, les plus naïves et les plus fraîches — d’autres croîtront pour nous — on dirait que l’aurore a posé sur celles-là son pied nu. Hertulie ne fut-elle pas l’aurore de ta vraie science, le printemps de ta sagesse dont tu goûtes maintenant l’opulent été ; tu en connaîtras peut-être les automnes ; c’est la saison de mon âme et voici qu’elle vient aussi sur les vieux arbres du jardin.

Il m’appartient maintenant, je l’ai acheté entier et joint aux miens : ma solitude est vaste, tu vois, et nous y pourrons au moins marcher la face nue, ayant dédaigné l’un et l’autre les masques où se déguisent les humains, nous qui portons à jamais le seul visage de notre Destinée.

HISTOIRE D’HERMAGORE
A SAINT JULIEN L’HOSPITALIER


Il avait été longtemps le Pauvre Pêcheur qu’on voit à l’estuaire du fleuve, debout sur sa barque immobile.

L’eau passe lentement le long du bordage et, comme elle vient de très loin, du fond des terres sylvestres ou plantureuses, elle entraîne à la dérive des feuilles, des pailles et parfois une fleur, des herbes qui s’entravent au bateau ou tournoient dans quelque remous. Le ciel est gris sur une mer pâle ; le sable des berges va rejoindre les dunes du rivage ; la barque oscille imperceptiblement ; souffrante et lasse, elle geint : la plainte de ses jointures se mêle aux soupirs du câble et les bras maigres ne lèvent qu’un filet vide.

Depuis des jours et des années, il l’avait bien souvent levé en vain. Le poisson ne s’y prenait pas, bien que le Pêcheur fût patient et attentif à consulter le vent, la saison, la marée, avec grand soin que son ombre ne dépassât pas la barque et pas une fois il ne vit son visage dans l’eau.

Parfois, las de la station inutile, il ramait vers la haute mer. Les lames plus fortes berçaient lourdement sa mélancolie ; l’eau profonde verdissait. Du large il voyait la côte sablonneuse et l’estuaire. Le vent sifflait dans les cordages et, tout le jour, le pêcheur s’acharnait à sa tâche.

A ces journées rudes et infructueuses, il préférait la médiocrité d’une proie dérisoire, le fretin des eaux douces, le calme du fleuve, son balancement paresseux, sa fuite onctueuse et monotone où passaient, une à une, des feuilles, des pailles, une fleur.

Les oiseaux, ne le craignant point, volaient autour de lui. C’étaient des mouettes grises à envergure aventureuse. Les bergeronnettes qui sautillent sur le sable des berges lui plaisaient davantage. Avec elles sa pensée allait à de vastes terres intérieures où ne murmurent pas d’autres eaux que les sources où boivent les pâtres ; la vase molle autour des mares est piétinée par les bestiaux ; le parfum du foin se mêle à l’odeur des étables ; il y a des ruches d’abeilles dans les jardins et des meules s’alignent sur les chaumes ; du petit champ carré où l’on bêche au soleil, on n’a devant soi, au-dessus des haies vives, que le ciel. La sueur coule du front en gouttes tièdes, et l’ombre des arbres est si fraîche qu’on croirait boire à une fontaine.

Un soir qu’il songeait ainsi en étendant ses filets sur le sable autour de sa barque tirée, il entendit quelqu’un qui lui parla. C’était un étranger ; sa stature s’appuyait sur un bâton ; avec ses traits las et son manteau de bure il ressemblait au crépuscule. L’homme demandait à acheter les engins et le bateau et, tout en parlant, comptait dans l’ombre, une à une, des pièces d’or.

A l’aube, Hermagore le Pêcheur s’arrêta au milieu d’une vaste plaine sablonneuse où poussaient des herbes bleuâtres. Le fleuve l’avait rejoint par un caprice de ses méandres, et son eau glauque roulait entre des îles qui s’y reflétaient et semblaient s’y enraciner par les chevelures de leurs arbres renversés. Un oiseau s’envola d’un buisson ; des papillons voltigeaient avec leurs ailes de soie endormie, gris et roses, certains jaunes comme de l’or. Hermagore tâta la somme qu’il portait dans une sacoche de toile et se remit en route. Le crépuscule vint, et chaque soir le marcheur recomptait son humble trésor.

A la fin d’un jour où il avait parcouru de molles prairies, Hermagore aperçut des forêts. Elles barraient tout l’horizon de leur ligne massive : à l’intérieur c’étaient de longues ténèbres, des espaces de silence ; parfois la futaie paraissait finir et s’élaguer en orée ; alors il se mettait à courir, mais le bois recommençait en contrebas de quelque ravin dont la crête et les arbres en interstices sur le ciel avaient simulé cette éclaircie d’où l’on dominait la continuation, au loin, de cimes ondulantes.

Longtemps, en ces solitudes, Hermagore n’entendit que le vent, mais un jour il reconnut des échos qui se renvoyaient le bruit d’une hache, et, s’étant orienté, il rencontra des bûcherons qui abattaient des hêtres ; plus loin il vit fumer un toit, et il aperçut enfin la terre qu’il avait rêvée. Les collines ondulaient lentement ; des prairies alternaient avec des champs de blé le long desquels s’alignaient des peupliers ; parfois on entendait chanter une flûte ; des linges séchaient sous les saules et, le soir, tout semblait si calme qu’on n’osait pas marcher dans l’herbe.

Le petit champ était situé au penchant d’une colline : carré, des haies l’entouraient. Hermagore le cultiva avec soin. Dans la terre profondément labourée il ensemença. Tout l’hiver il fut heureux, mais au printemps il vit que les champs voisins seraient plus fertiles que le sien. Cela eut lieu. A peine si sa récolte suffirait aux semailles prochaines. La moisson suivante s’annonça plus maigre encore : les oiseaux s’acharnèrent, et on voyait Hermagore parmi les épis clairsemés, debout, comme jadis dans sa barque plate, gesticulant et jetant des mottes de terre aux pillards.

Parfois il désertait sa garde et parcourait le pays : partout des moissons plantureuses mûrissaient et le privilège de sa misère lui parut plus amer. Des troupeaux passaient et, de loin, il les regardait comme jadis disparaître à l’horizon les navires ; leurs voiles connaissent tous les vents et, par des mers lointaines, ils vont à de riches contrées d’où leurs cales reviennent imprégnées de l’odeur des cargaisons pour enrichir des maîtres puissants qui, en des demeures ornées de coraux et de cartes, supputent les escales et les marées.

L’année suivante fut telle qu’Hermagore glana pour pouvoir semer. Il allait par les champs, courbé sous le soleil. Enfin ses semailles prospérèrent : son champ aussi fut vermeil, et, il le regardait préparer sa prospérité quand le ciel se couvrit. L’orage creva en grêle ; pas un épi ne resta debout, et Hermagore, pâle et silencieux de colère et de désespoir, s’éloigna, à travers la plaine, la face meurtrie et les mains saignantes des grêlons qui les avaient blessées.

Comme il s’approchait d’une fontaine pour y laver ses plaies, il vit un homme couché sur le bord et endormi. C’était ce même étranger qui lui compta jadis les pièces d’or pour l’achat de la barque ; il avait donc quitté les rames et le filet, et Hermagore, au moment de l’éveiller afin de s’enquérir de ses fortunes, remarqua, à côté du dormeur, une bourse entr’ouverte ; des monnaies y scintillaient ; quelques-unes luisaient entre les doigts de la main fermée ; il avait dû commencer à les jeter dans l’eau, car on en distinguait, à travers la transparence, qui reposaient sur le fond de sable de la source. L’homme dormait toujours. Hermagore ramassa la bourse et, ayant marché toute la nuit et une partie de la matinée, il arriva vers midi en vue d’une ville.

Les maisons se groupaient autour d’un vaste dôme accompagné d’autres plus petits. Des palais bordaient un large fleuve traversé de ponts bombés ; les arbres se mêlaient aux maisons ; parfois ils s’alignaient en longues avenues ou se répandaient en jardins. Des eaux y miroitaient. Les rues vaquèrent, désertes à cause de la chaleur.

D’immenses cimetières entouraient la ville ; on eût dit des forêts, un cyprès se dressant à chaque angle de chacune des tombes qui étaient toutes en pyramides ou de blocs carrés de pierre. Les premières, celles des femmes, ornées de roses. Le parfum du lieu, par ce mélange de fleurs et de feuillages, se composait à la fois amer et doux comme la mort même. Là-bas une visiteuse solitaire allait lentement parmi les tombes. Son long voile jaune s’accrochait parfois à la branche d’un cyprès ou aux épines d’une rose, et alors on voyait son visage, qui était délicatement fardé. Une fois elle se pencha pour lire un nom, et les médailles de son bracelet tintèrent sur le marbre, puis elle s’assit et elle pleura. Hermagore s’approcha : « Pourquoi pleures-tu ? » lui dit-il. « D’où viens-tu donc, passant ! » répondit-elle, « pour ignorer ma célèbre douleur ? On en parle au loin et toi seul n’en saurais rien. N’as-tu pas su qu’Ilalie aima. Elle aima celui qui l’a délaissée. Il est parti, et dès lors je me plus à errer dans ces lieux ; il est parti un soir et m’a quittée pour la pauvreté et la sagesse, et on dit qu’il est maintenant pêcheur au bord d’un fleuve, près de la mer ! » « Moi aussi j’ai été pêcheur au bord d’un fleuve », répondit Hermagore, « j’ai labouré une terre aride, je suis las du soc et de la rame et je viens vers l’or et vers l’amour. »

Hermagore qui avait couché nu parmi les roseaux du fleuve et dormi la tête sur une pierre dans le sillon de son champ, qui avait été flagellé par le vent, piqué par les abeilles et aboyé par les chiens, coucha sur des lits de bronze et dormit sur des soies tissées. On l’éventait de palmes et on le berça de chansons ; des parfums fumèrent à son chevet. Ce furent d’étonnantes amours. Il devint célèbre et recherché, car il y a une secrète et lâche douceur, pour ceux qu’elle repousse, à fréquenter au moins les amants heureux de la femme qu’on désire, et Ilalie hantait les songes des jeunes hommes comme une statue hautaine. Un matin on la trouva nue sur sa couche et plus blanche que du marbre, souriante comme si elle fût morte de joie.

Hermagore ne la pleura point. On admira la supériorité de son indifférence, et la rumeur du renom d’élégance qu’elle lui valut parvint jusqu’à la reine. Elle habitait un palais surmonté d’un vaste dôme entouré d’autres plus petits. Hermagore y fut introduit en secret, et souvent le soir il y entrait pour n’en sortir qu’à l’aurore. La reine l’aima et, comme il y a dans les destins des contagions mystérieuses, il devint roi, celui pour qui on régnait étant mort, idiot et béat, dans le pavillon solitaire où il se traînait en bavant sur les dalles. La sépulture du défunt consacra l’avènement de l’usurpateur ; quelques têtes coupées consolidèrent l’aventure. L’arrogance du parvenu fit croire à sa prédestination. On se prosterna devant lui ; il s’ennuya.

Un jour qu’il traversait la grande place de la ville, en plein soleil, couronne en tête et sceptre à la main, il remarqua un homme vêtu de haillons qui, debout, le considérait en riant. Il reconnut de nouveau l’étranger qui lui avait acheté sa barque, le dormeur dont la bourse le tenta, un soir, près de la fontaine. Sur l’ordre du roi on amena devant lui le loqueteux. « Pourquoi ris-tu ? » dit Hermagore, « que veux-tu de moi, parle. » « O roi », répondit le misérable, « je regarde à tes pieds l’ombre que fait ta gloire » ; et le roi ayant baissé les yeux vit cette ombre. Composée d’une crête par la haute couronne, d’un bec par le sceptre, d’ailes par le manteau, elle était difforme et trapue, et, monstrueuse, elle semblait, avec son envergure chimérique, quelque bête hargneuse et infirme, accroupie aux pieds du triomphateur et qui le précédait.

Le roi Hermagore comprit l’allusion du mendiant. Il lui semblait avoir vu dans la parodie de son corps l’image même de son âme, et il pleura. Le soir il s’enfuit de la ville furtivement et, après avoir, en passant, jeté dans la fontaine où jadis il déroba le dormeur son sceptre et son diadème, il arriva au petit champ qu’il avait autrefois labouré et, couché nu sur la terre dure, il s’y laissa mourir.

Cette année-la, s’annonça dans tout le pays une moisson extraordinaire ; des enfants se perdirent dans les blés. Seul un petit champ resta stérile : il s’étendait sur le penchant de la colline, inculte et plein de ronces, vert sur le jaune environnant, mais quand on eut coupé tout le blé d’alentour, de près, on vit que, seul, un énorme épi y avait poussé et on découvrit un squelette. Il était étalé les bras en croix et du crâne germait la miraculeuse merveille. Un étranger qui travaillait à gages parmi les moissonneurs s’avança, cueillit l’épi, puis, à genoux, courbé, embrassa sur la bouche le masque d’ivoire. On le regarda faire en silence et, comme il ne se relevait pas, on s’aperçut, en le touchant, qu’il était mort !

HERMOCRATE
OU LE RÉCIT QU’ON M’A FAIT DE SES FUNÉRAILLES
A M. LE COMTE DE CLAPIERS


Je fus réveillé au matin par un bruit de voix inaccoutumé ; tout se tut ; un cheval frappait du sabot le pavé de la cour et, au moment où, sorti de mon lit, j’ouvrais la fenêtre, on gratta à ma porte ; sans attendre ma réponse mon valet entra, une lettre à la main. Je rompis le large sceau noir et je lus que le duc Hermocrate était mort.

Le poids de la cire sigillaire inclinait légèrement un angle de l’écrit déplié ; au dehors les fers sonnèrent sur le grès et je vis, enlevant au galop son cheval pommelé, le courrier franchir la grille : il enfila l’avenue et je suivais des yeux cette figure inattendue, brusque et diminuée, se réduire peu à peu à une proportion de vignette comme au haut d’une page dont je tenais entre mes doigts le feuillet.

L’auberge où on arrêta à la nuit était bonne. La chambre à rideaux de serge donnait sur la grand’place ; l’horloge sonna d’heure en heure ; je dormis mal.

Au sortir de la ville, le chemin reprenait entre deux lignes d’arbres. Vers midi nous longeâmes un canal. Sa lame d’eau plate se continuait indéfiniment, tantôt rigide entre les berges droites, tantôt flexible entre les rives tournantes. Des haleurs traînaient de lourdes barques ; un petit âne les y aidait. Durant le voyage le long de ce paysage morne et presque pareil à son reflet rien n’avait distrait mes pensées. Elles s’occupèrent du duc Hermocrate. Les histoires narraient sa vie surprenante qui s’amplifiait déjà en légende, et, aujourd’hui terminée, j’en revoyais le cours et l’aspect.

Le Destin y ressembla à une fiction ; tout s’y ordonna comme d’accord avec une intention mystérieuse, et ce mélange de tout la fit quelque chose d’unique et de singulier. L’aventure y risqua l’échec et y escamota la gloire. Vie turbulente et méthodique, l’abondance des événements y fut l’occasion du plus constant bonheur. Cette main leva l’épée, souleva le sceptre, fit mouvoir le fil des mille marionnettes humaines. La lampe d’Aladin mêla sa goutte d’huile à la cire fondue de la torche d’Éros sur la chair engourdie d’une Psyché à deux visages et éveilla la Fortune en même temps que la Volupté. Les affaires du temps, avec leurs entreprises, leurs péripéties, leurs issues, fournirent à cet homme les expériences de sa diplomatie et l’occupation de sa puissance. De sa jeunesse à sa vieillesse, tout, amour, pouvoir, honneurs, servilement se donnèrent à lui. Il connut le bonheur humain de ses excès à ses minuties, les faveurs du sort de sa connivence à son esclavage. La vie lui offrit toutes ses circonstances au point de lui permettre toute occasion, du haut fait à la manigance ; et maintenant il était mort. Mort ! et que regrettait-il en mourant ? Pendant les vingt années de sa retraite dans ce solitaire château, à quel ressassement de soi-même voua-t-il son silence en suspens sur le silence éternel ? On le disait vivant là dans un écart orgueilleux avec le prestige du pouvoir volontairement abdiqué, sauf la réserve de certaines prérogatives honorifiques, cérémonieux et hautain. L’étiquette est la momie de la grandeur, la gloire s’y atrophie en poupée. Il se plaisait à la miniature minutieuse des fastes efficaces de sa vie. Hélas ! errant dans les somptueuses galeries, le long de ces eaux magnifiques, droit et rogue, attentif sans doute à soi-même, qu’avait-il réentendu du passé dans l’écho des salles, dans la voix des fontaines, sous les chênes mémoriaux, qui semblent, avec la structure de la vie, la voix même du Destin.

Les approches de la forêt annoncèrent celle du château. La route coupait des futaies admirables et contourna en levée un vaste étang. Des grenouilles y coassaient. Le triangle d’eau immobile, dallé, çà et là, par places, de nénufars, enfonçait sa pointe parmi les roseaux. A des ronds-points, d’un obélisque de marbre vert, irradiaient des routes en étoile. L’une d’elles, que nous suivîmes, s’élargit enfin en avenue, deux contre-allées la bordaient ; entre la quadruple rangée d’arbres le carrosse roula plus vite : je mis la tête à la portière.

Dans le crépuscule on apercevait le château ; il était massif et somptueux, monumental et délicat, avec ses fenêtres, ses frontons, ses combles. Les roues s’adoucirent sur le sable ; une grille forgée ouvrait son passage entre deux bornes de pierre cerclées de cuivre. On traversait des potagers ; de petits bassins carrés luisaient comme le fer des bêches ; des bâtiments bas, avec des pots à feu sur leurs corniches, entouraient une esplanade circulaire dont le portail laissait voir la cour d’honneur, des arbres en caisses l’ornaient. On arrêta à un perron. Aux portières, des laquais haussaient des cires et l’un d’eux me précéda dans le vestibule. Tout y était déjà drapé de noir ; une grande lanterne de cristal balançait au plafond sa flamme crêpée, et le majordome, sa haute canne à la main, inclina devant moi, avec le tintement de sa chaîne d’argent, son front chauve.

Je logeais dans l’aile droite du château ; un candélabre brûlait sur ma table ; on y avait placé la liste des personnes déjà arrivées. Je la parcourais en attendant le retour du valet parti sur mon ordre s’enquérir auprès du nouveau duc de l’instant où il pourrait me recevoir. Les hôtes étaient déjà en nombre. Toute la parenté y figurait ; puis les amis du défunt, des dignitaires venus payer à leur collègue la redevance funèbre, la plupart là par devoir ou par convenance, quelques-uns pour l’avantage de vanité qu’il y a à être de quoi que ce soit. Mon ancien camarade Hudolphe de Haubourg de ceux-là, certes.

On frappa. Hans me faisait dire de l’aller rejoindre dans la chambre mortuaire où il veillerait, à dix heures. L’horloge en sonna huit et je pris le parti de dîner seul dans mon appartement, appréhendant de risquer le repas commun et surtout la rencontre de Haubourg et la chance de le subir. Sa conversation, toute d’étiquettes, de prérogatives et de qualités, lassait même l’inattention. Le sentiment de sa dignité s’exagérait en manie, s’acharnait aux plus minutieuses pratiques. Il revendiquait ce qu’on lui devait au point de faire douter qu’on le lui dût. Du reste, honnête homme bien qu’infatué ; l’érudition de son rang le rendait exact à en exiger les préséances. Les cérémonies lui plaisaient ; nuptiales ou funéraires, il n’en manquait pas une, en jouissant délicieusement, y critiquant les fautes, goguenard pour celles qui lésaient autrui, pointilleux quant à celles qui l’eussent atteint. Les obsèques du vieux duc et ce qu’elles prétexteraient avaient dû l’occuper depuis des années, et il ne ferait moins, pensais-je, que de s’y montrer admirable.

J’avais repoussé le chanteau et trempais dans du sucre des quartiers de poncire quand on vint m’avertir. Par d’interminables corridors, j’arrivai au vestibule. L’escalier montait droit ; sa rampe de fer forgé bordait ses marches de pierre. Le laquais me précédait à travers des salons, les uns sombres où on se heurtait aux meubles : à tâtons, je sentais en les évitant le pelage des tapisseries ou la chair des satins ; parfois, en soulevant une draperie, la chevelure de soie des effilés me frôlait la main ou le visage. Ailleurs les lustres flamboyaient ; la paume des appliques étalait en bougies sa main de lumière ; le bois doré des consoles se crispait à soutenir les tablettes de marbre rare où, sur des socles d’onyx, reposaient des bustes de bronze adossés aux hautes glaces qui, en leurs cadres de burgau ou de rocailles, reflétaient des tonsures d’empereur ou des nuques de déesse, des coiffures de reines ou des toisons de faunes. Au milieu d’un de ces salons, circulaire et peint de guirlandes, une seule bougie brûlait sur un guéridon de jade. Dans une vaste galerie des mosaïques sonnèrent sous mes pas. Entre des entrelacs de fruits, de fleurs et de coquilles, on voyait des figures et des emblèmes ; un zodiaque y cabrait son sagittaire et y rampait son scorpion. Enfin une porte s’ouvrit et j’entrai.

C’était la chambre du duc. Il gisait sur son lit ; au chevet se consumaient deux cierges. Je l’aurais reconnu, tel qu’autrefois mais comme rapetissé. Ses cheveux blancs semblaient plus ras et la face plus glabre. La chair humaine restait statuaire dans ce dur visage marmorisé. Il se roidissait dans une sorte de sculpture mortuaire et sèche. Hans m’embrassa ; je le trouvai qui, tout en causant, allait et venait, ouvrant un meuble, entrebâillant un tiroir, y froissant des papiers et des bijoux ; enfin, d’une petite cassette d’or émaillé, il tira une large enveloppe scellée et en rompit la cire vivement. Le silence était profond. Je regardais dans la serrure du coffret la petite clef à laquelle en oscillaient d’autres en trousseau. Hans s’assit et me fit signe de l’imiter ; du temps passa ; et lorsqu’il me tendit le papier voici ce que j’y lus à mon tour :

« Je ne te raconterai pas ma vie, mon fils : tu l’as apprise sans doute par la rumeur où en reste encore la mémoire de ceux qui me l’ont vu vivre. Ils sont rares déjà, car me voici vieux.

Les histoires en décriront les parties ; certains en noteront curieusement les particularités ; quelques trophées en attesteront peut-être la gloire à l’avenir. Le soc de la charrue en retournant la glèbe y remuera des médailles où mon profil survivra entre deux dates mémorables. Un laurier croîtra sur mon tombeau ; l’épitaphe rappellera mes actions ; quelques-unes furent grandes, dit-on. Ce renom fait partie de l’héritage que je te lègue : tu en bénéficieras s’il te vient jamais le goût de te répandre parmi les hommes et de te mêler de leurs Destinées. Que ne puis-je aussi te léguer la sagesse : écoute au moins la vérité particulière que j’ai tirée de l’expérience d’une longue vie. J’ignore ce que sera la tienne et si tu prendras part aux jeux du siècle. Ton humeur t’y prédispose peu : il faut des désirs que tu n’auras point, et ce château où s’est passée ma vieillesse sera, je le sens, le séjour de ta maturité. Ils y voient à la cour le boudoir monumental de quelqu’un qui y a retiré avec soi le regret et l’orgueil, quand ce n’est que le lieu naturel où un homme se souvient qu’il a vécu.

Ah ! laisse vivre au sens où ils entendent cela ; contente-toi d’être ; mais avant, ô mon fils, que tu prennes possession de cette demeure, il faut que tu saches sur quelles pensées au moins se sera refermé mon sépulcre.

Sois en paix, mon fils, ne crains pas que jamais mon ombre repasse ce seuil. Je ne viendrai pas soupeser aux panoplies l’épée que jadis je portais dans les batailles, ni compulser parmi la poussière des archives les titres de ma gloire, ni recompter l’or dont les caves sont pleines, ni accomplir spectralement les simulacres de fantômes que furent les actions de la vie. Je serai un mort tranquille, mort tout entier, et nul regret de ce que j’ai été ne fera tressaillir ma cendre ; pourtant il y aurait eu dans mon passé matière à créer une ombre orgueilleuse et obstinée.

J’ai fait la guerre ; les clairons d’or m’ont précédé et tous les vents, tour à tour, ont secoué les plis de mes drapeaux. De grandes armées franchirent des montagnes, traversèrent des fleuves ; j’ai même passé la mer. J’ai réglé des contremarches et des victoires. On m’a dressé des arcs de triomphe de bronze et de feuillages d’où s’envolaient, d’heure en heure, un aigle ou une colombe. Par moi, l’imperceptible aboutit au prodigieux : ce sont quelques poignées d’avoine, juste à temps, qui font la charge ; c’est un morceau de pain, à point, qui fait l’assaut. Par mes soins des milliers d’hommes convergèrent au même carrefour et l’étoile des routes devint l’étoile même du Destin. J’ai connu les grandes entreprises, la brusquerie des aventures, l’inattendu des réussites, tout l’infini détail des expéditions, tout l’impromptu des improvistes. On a joint à mon nom des noms de batailles, et le territoire de mon duché compte plus d’une pièce sanglante.

Vainqueur par la force, je restai maître par l’intrigue. Dans mon cabinet s’abouchèrent les secrets des États et le trafic des consciences ; les portes de mes antichambres battirent au chassé-croisé des convoitises. En des heures d’anxiété ou d’attente, j’ai suivi en pensée le galop des courriers sur des routes lointaines : leur vitesse était la clef des conséquences. J’ai coalisé des espoirs, dissous des rancunes ; mon sceau charge le bas des traités ; chacun d’eux ajoutait à ma richesse une dotation ou une tabatière, un domaine ou un brimborion.

Riche, puissant et victorieux, j’eus l’amour. Dans des chambres de miroirs j’ai renversé sur des coussins des beautés célèbres. Elles arrivaient, furtives ou impudentes, s’offrir ou se livrer ; leurs baisers étaient un gage ou un salaire. L’altesse et l’intrigante y apportèrent leur caprice ou leur calcul. Les glaces reflétaient à l’infini les postures de ma victoire dans les facettes de ma vanité. Des lèvres merveilleuses satisfirent mes plus vils désirs.

J’ai essayé de vivre dans ces mensonges, d’en jouir et de m’en contenter, mais un jour je compris la duperie de mon illusion, quand je la voulus revivre en cette solitude préparatoire où l’être se résume et soupèse déjà sa propre cendre.

Hélas, mon fils, pendant les vingt années de ma retraite en ce solitaire château, je n’ai rien retrouvé en moi-même de tout cela où je m’étais cru tout entier. Ah ! mes pensées étaient ailleurs ! Autour de moi les choses continuaient la contenance de mon passé. Des gardes se tenaient à ma porte ; les laquais encombraient l’antichambre ; des femmes parées s’assirent à ma table ; des hommes curieux et doctes couchèrent sous mon toit en pèlerinage vers l’ancienne idole, exemplaire de leurs ambitions. L’étiquette seule articulait l’armature de mon apparence et je condescendais à rester le simulacre du héros de tant d’histoires, de combats, de succès et d’amour.

On a pu s’imaginer que, vieillard orgueilleux et ressasseur, je revoyais, avec l’apparat de ma gloire, les faits de son origine, que ma cervelle ruminait des plans de bataille ou des astuces de diplomaties, et quand, sur le sable uni des allées, ma canne traçait des entrelacs et des signes, on croyait respectueusement que ma mémoire de maniaque se distrayait à simuler des ordres de manœuvres ou des chiffres de correspondances.

Ah, mon fils, je ne pensais ni aux guerres, ni aux affaires, ni aux princesses fardées dans les kiosques de miroirs. Les architectures mentales où mes efforts s’évertuèrent en colonnes, en dômes et en labyrinthes croulèrent au fond de mon souvenir. Le palais, devenu catacombes, s’enfouit dans la poussière de l’oubli, et, au lieu de tout l’amas des entreprises, des combinaisons et des mesures, il ne me restait, comme témoignage de moi-même, que quelques fugitives impressions, ce que la vie a de momentané, d’involontaire et de furtif. Ces minutes éparses sur les ruines des longues années me semblaient, outre le seul bonheur, en avoir été les seules preuves. Cela, c’est tout nous-mêmes, nous ne regrettons que cela, ces secondes, ressenties presque inconsciemment dans l’âme et dans la chair, si brèves et qui ont la durée même de la mémoire d’avoir comme poussé aux fentes de ses décombres. Cela seul vaut ! le reste, jeux de l’esprit, vie à vide, sottise de notre ambition, convoitise de notre brutalité, subterfuges, simagrées !

Oui, mon fils, des grandes guerres, je ne me souvenais que de tel éclair de soleil sur une épée, d’une petite fleur sous le sabot d’un cheval, d’un frisson, d’un geste çà et là, événements minimes mystérieusement incorporés à mon souvenir ! je me souvenais d’une porte ouverte, d’un froissement de papier, d’un sourire sur une bouche, de la tiédeur d’une peau, de l’odeur d’un bouquet, détails infinitésimaux et qui sont ce que la vie a de rapide, de furtif, de vraiment fait à la mesure de notre néant.

Mon heure approche ; je sens que je vais mourir et mourir tout entier. Il y a peut-être des survies pour ceux dont l’esprit a connu d’autres joies ; les miennes me bornent ma destinée.

Un tombeau se dresse au bout de mes jardins dans un lieu solitaire. Tu m’y conduiras avec la pompe ordonnée. Ma poussière frivole y reposera. Une massive pyramide de marbre noir en marque le lieu ; l’épitaphe continuera le mensonge de mon existence, car le héros qu’elle exaltera ne fut qu’une chétive sensibilité éphémère qui, des circonstances où les hommes voient un magnifique destin, n’a goûté que les misérables et humbles joies de toute chair périssable.

Mon enfant, je ne reviendrai pas hanter cette demeure ; je suis de ces morts qui ne font pas d’ombre sur l’au-delà. Les quelques petits souvenirs d’heures et d’instants que j’y emporte se dissoudront avec ma cendre. Je suis un de ces morts qui n’ont pas d’ombre ; je ne hanterai pas cette demeure, tu peux y vivre tranquillement et sourire quand on te parlera d’Hermocrate et qu’on t’exhortera à imiter ses travaux ; tu sais ce qui lui resta de ses pensées et de ses œuvres. Souris et songe à lui parfois au crépuscule ; il en a aimé quelques uns. »

Il faisait alors grand jour. Hans ouvrit les fenêtres ; je lui rendis l’écrit singulier qu’il renferma en silence dans la cassette d’or ; des bouffées d’air frais entrèrent ; une des deux roses qui s’épanouissaient dans une fiole de cristal se défleurit ; je pris l’autre et, m’approchant du lit où, rigide et les mains nouées, gisait le vieux duc, je mis la fleur entre ses doigts.

A midi on était réuni dans la grande galerie du rez-de-chaussée. Le relief des trophées bossuait sous les tentures de deuil dont la draperie gonflée de place en place par l’angle d’un piédestal laissait passer l’orteil d’une déesse ou le sabot d’un satyre. On se pressait ; des uniformes se mêlaient aux habits de cour et cette noble foule se tenait immobile sous les lustres, le long des murs, adossée aux hautes fenêtres. Le hasard me plaça auprès de Hudolphe de Haubourg. Il m’aborda et s’enquit par où je m’apparentais au défunt, m’avouant ensuite son inquiétude au sujet des obsèques. L’ignorance universelle du cérémonial rendait toute cérémonie dangereuse ; les difficultés de rang lui paraissaient redoutables ; certains cas s’y présentaient de nature à ce qu’on recourût à une compétence autorisée ; on n’en avait rien fait ; aussi respecterait-on même les préséances les mieux établies, et il se rengorgeait, pronostiquant des accrocs et des péripéties.

Enfin les huissiers annoncèrent le duc Hans, il s’avança ; on fit cercle ; il y eut des saluts et des condoléances et on commença à s’écouler ; je sortis le dernier.

Le cercueil reposait dans le vestibule sous un catafalque, parmi des lumières ; les épées des gardes scintillèrent ; les hallebardes heurtèrent les dalles ; huit porteurs enlevèrent la lourde bière. On suivit.

Le château développait sa façade monumentale en face du parc. Les fenêtres écartelaient leurs vitres claires ; les balcons bombaient leurs ferrures contournées ; les niches abritaient des statues ; les colonnes de marbre fleurissaient leurs chapiteaux ouvragés. Les jardins étaient déserts avec leurs tapis de pelouses couverts à plat de larges crêpes noirs ; des trépieds de bronze brûlaient entre des ifs taillés ; les allées sablées de jais intersectaient leurs lignes à des obélisques de stuc ; l’avenue d’eau, teinte de flots d’encre, stagnait comme une dalle de marbre noir ; il y eut un moment d’arrêt puis les panaches des chevaux oscillèrent ; des crânes chauves se couvrirent de calottes, un groupe s’agita d’où sortit Haubourg, rouge, gesticulant, en esclandre de quelque passe-droit, rebiffé et jouant des coudes. Un sourd roulement de tambour retentit et le cortège traversa le parc, le long des pelouses et des bassins où s’effarouchaient les cygnes noirs qu’on avait lâchés sur l’eau mortuaire.