Réponse à Sœur Philotée de la Croix

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Réponse de la poétesse à la très excellente Sœur Philotée de la Croix

1691

Réponse de la poétesse à la très excellente Sœur Philotée de la Croix (la mexicaine Sor Juana Inés de la Cruz écrit à un évêque le 1 mars 1691) trad. Marie-Cécile Bénassy-Berling

« Ha mais liberdade que lá fora », « On est plus libre que dehors », c’est la réflexion d’une religieuse portugaise de l’âge classique. Or, c’est bien d’un couvent, mais du continent américain, qu’est sorti en 1691 un des textes les plus exigeants en faveur de la vie intellectuelle des femmes. Juana Inés de Asuage (Asbaje pour la tradition) a bénéficié – non sans oppositions de l’entourage – d’un statut d’exception qui en fait existait déjà dans l’Eglise catholique, mais elle revendique aussi pour les autres femmes. Pour elles, l’étude ne doit pas être seulement un droit, cela devient un devoir dans le cas des « moniales » (moines au féminin) si elles sont douées. Et aux Saintes Ecritures elles doivent adjoindre les sciences auxiliaires. L’institution monastique prévoit des récréations : « un arc ne peut pas rester toujours tendu » répètent les moralistes. Des activités profanes, et mêmes mondaines existent bel et bien à Mexico : qu’on nous permette, nous dit-elle, de faire la part belle à la lecture, la poésie etc. Et les femmes doivent être enseignées par les femmes. Sor Juana dispose de deux atouts particuliers : appartenir à un couvent dédié à saint Jérôme et à sa disciple sainte Paule, une des rares femmes savantes canonisées, et pouvoir se réclamer d’un compatriote professeur d’Ecriture Sainte qui avait défendu les femmes.

Un concours de circonstances qui aurait été impossible en Europe, et spécialement la faveur de deux vice-reines, a permis à une modeste enfant naturelle surdouée, née en Nouvelle Espagne vers 1650, de professer dans un couvent assez aristocratique et de devenir le "Phénix de Mexico", la "Dixième Muse". Fin 1690, dans son parloir, Sor Juana critique brillamment un sermon d’un célèbre prédicateur portugais Antonio Vieira. Un auditeur lui demande de mettre son argumentation par écrit. Les copies se multiplient, une polémique s’ensuit. Le prestigieux Manuel Fernández de Santa Cruz est évêque de Puebla, la deuxième ville du pays. Il connaît bien Sor Juana de réputation. Il ne veut pas avoir l’air de brandir sa crosse épiscopale ; il publie donc le texte précédé d’une "lettre de Soeur Philotée", nom emprunté à saint François de Sales. Il couvre l’auteur de louanges, mais lui conseille avec insistance de réserver ses talents aux sciences sacrées. Sor Juana, glorieusement publiée en Espagne, se sent en position de force. Elle multiplie les expressions d’humilité et de gratitude comme l’exige le style baroque de l’époque, mais elle ne cède sur rien, elle n’omet pas les reproches et certains passages tiennent de l’ironie socratique. Elle suit les modèles de la rhétorique et multiplie les citations érudites souvent païennes. Même les "épanchements" sont très soigneusement contrôlés.

L’évêque va répondre à son tour par une aimable lettre de douze pages, mais qui ne fait pas la moindre allusion aux revendications exprimées et qui réitère l’invite à plus de spiritualité. Diffusée probablement d’abord en copies, la Respuesta a Sor Filotea sera publiée dans un hommage posthume à Madrid en 1700. Son grand succès se basera sur le talent de l’auteure : là encore, les revendications exprimées semblent n’avoir été ni approuvées ni critiquées et l’on n’a pas retrouvé de traduction ancienne. En outre Sor Juana passa de mode avec l’esprit baroque dès le tiers du XVIIIe siècle et fut presque oubliée pendant deux-cents ans.

Ne pas se laisser rebuter par les longues politesses du début qui étaient une obligation pour Sor Juana : elle devait suivre le style de l’époque et montrer qu’elle n’était pas dupe du déguisement. Pour le cœur du problème, aller tout de suite à LES SCIENCES SACRÉES : UN DEVOIR SURTOUT POUR UNE MONIALE et à LES FEMMES CHRÉTIENNES ET LA SCIENCE.


Exorde[modifier]

Très excellente Dame, Madame,

Ce n’est pas mon mauvais vouloir, c’est mon peu de santé et ma juste appréhension qui ont suspendu si longtemps cette réponse. Quoi d’étonnant à mon retard si, dès les premiers pas, ma plume malhabile se heurtait à deux obstacles, ou plutôt à deux impossibilités. La première (et pour moi la plus rigoureuse) c’est de savoir répondre à une lettre si savante, sage, sainte et affectueuse. Quand je vois que saint Thomas, le Docteur Angélique, pour expliquer son silence devant Albert le Grand, son maître, répondait : « Je me tais parce que je ne saurais rien dire qui soit digne d’Albert » ! À combien plus juste titre je pourrais me taire, moi, non pas comme le saint par humilité, mais parce que, en toute vérité, je ne sais rien qui soit digne de vous. La seconde impossibilité, c’est de savoir vous remercier pour ce bienfait, aussi excessif qu’inespéré, d’avoir donné à l’impression mes griffonnages, faveur si démesurée qu’elle dépasse l’espérance la plus ambitieuse et le désir le plus extravagant, qu’elle n’aurait jamais pu, même sous forme d’être de raison, trouver place dans mes pensées, et enfin faveur si grande que non seulement elle ne se peut renfermer dans l’insuffisance des mots, mais elle excède comme trop importante et aussi trop inattendue, la capacité de la reconnaissance ; comme l’a dit Quintilien : « Minorem spe, maiorem benefacta gloriam pariunt »[3], et ce au point de réduire l’obligé au silence.

Quand la mère de saint Jean-Baptiste, dont l’heureuse stérilité permit la miraculeuse fécondité, vit venir en sa maison un personnage aussi considérable que la mère du Verbe Incarné, son esprit se troubla, sa langue s’embarrassa, et au lieu de dire sa reconnaissance, elle ne put exprimer que des interrogations et des doutes : « Et unde hoc mihi ? ». D’où me vient pareille chose ? Il en fut de même pour Saül quand il se vit élu et consacré Roi d’Israël : « Numquid non filius Iiemini ego sum de minima tribu Israel, et cognatio mea novissima inter omnes de tribu Beniamin ? Quare igitur locutus est mihi sermonem istum ? » [4] Je dirai moi aussi : d'où me vient, vénérable Dame, d'où me vient tant de faveur ? Suis-je par hasard quelque chose de plus qu'une pauvre religieuse, la plus humble créature du monde et la plus indigne d'occuper votre attention ? Je dis donc : « Quare locutus est mihi sermonem istum ? et unde hoc mihi ? ».

Devant la première impossibilité, je ne puis que répéter : rien n’est digne de vos yeux ; devant la deuxième, la gratitude fait place à la stupeur et je déclare que jamais la reconnaissance ne pourra égaler la moindre part de ce que je vous dois. Ce n’est pas affectation de modestie, c’est conviction sincère de toute mon âme si je dis qu’en recevant imprimée la lettre que vous avez qualifiée d’« athénagorique »[5] lorsque vous en avez pris possession, j’éclatai (bien que je ne pleure pas facilement) en larmes de confusion ; votre faveur m’apparut comme un reproche de Dieu sur ma mauvaise réponse à ses dons. De même, me semblait-il, qu’Il en corrige d’autres par des châtiments. Il voulait me réduire, moi, à force de bienfaits, faveur particulière dont je me reconnais la débitrice (ainsi que d’une infinité d’autres que j’ai reçues de Son immense bonté), manière particulière aussi de me plonger dans la honte et la confusion. C’est en effet une excellente façon de me punir que de m’instituer en toute connaissance de cause, mon propre juge pour que je condamne moi-même mon ingratitude. Aussi, lorsque je considère ces choses dans ma solitude, j’ai coutume de dire : que béni soit le Seigneur qui, non seulement ne laissa à aucune autre créature le soin de me juger, qui ne me le confia même pas à moi, mais qui se le réserva à Lui et me délivra de la sentence que j’aurais moi-même rendue ; sentence qui, avec la connaissance que j’ai de moi, eût été forcément une condamnation, mais qu’Il a réservée à sa miséricorde car Il m’aime plus que je ne peux m’aimer moi-même.

Pardonnez, Madame, la digression que m’a arrachée la force de la vérité et, si je dois la confesser tout entière, je dirai que je cherchais aussi des faux-fuyants pour me dérober à la difficulté de répondre et que je m’étais presque déterminée à laisser faire le silence ; mais, comme celui-ci est une chose négative, bien qu’il dise beaucoup avec cette prétention de ne rien dire, il est nécessaire d’ajouter un petit commentaire qui indique ce que le silence veut exprimer : autrement le silence sera muet, puisqu’être muet est son véritable office. Le Saint Vase d’Élection fut transporté au troisième ciel et, après avoir vu les secrets arcanes de Dieu, il dit : « Audivit arcana Dei, quae non licet homini loqui » [6], il ne dit pas ce qu’il a vu mais il dit qu’il ne peut pas le dire : ainsi, il est nécessaire de dire au moins des choses indicibles qu’elles sont indicibles, afin de bien indiquer que, si l’on se tait, ce n’est pas parce que l’on n’a rien à dire, mais parce que les paroles ne peuvent exprimer tout ce que l’on aurait à dire. Saint Jean écrit que, s’il devait décrire toutes les merveilles opérées par notre Rédempteur, le monde ne suffirait pas à contenir tous ses livres et Vieira[7], commentant ce passage, déclare que l’Evangéliste en a dit plus en cette seule phrase que dans tout ce qu’il a écrit. Le phénix lusitanien dit fort bien (d’ailleurs, quand ne dit-il pas bien alors même qu’il ne dit pas bien ?) car saint Jean a dit là tout ce qu’il avait omis de dire et exprimé tout ce qu’il avait omis d’exprimer. Ainsi de moi, Madame, je répondrai seulement que je ne sais pas répondre, je remercierai seulement en me déclarant incapable de remercier, et je dirai (en manière de bref commentaire aux choses que je tais) que seule la confiance de qui est favorisée par vous et la protection dont vous m’honorez, m’autorisent à oser m’entretenir avec votre grandeur [8] ; si c’est là une sottise, pardonnez-moi car elle est le fruit de mon bonheur, elle me permettra de fournir plus ample matière à votre bienveillance, et à vous, de donner plus d’étendue à ma reconnaissance.

Une surdouée autodidacte[modifier]

Se jugeant piètre orateur, Moïse ne se sentait pas digne de parler à Pharaon ; or, ensuite, il puise dans la faveur divine un tel courage que, non content de s’entretenir avec Dieu lui-même, il se risque à lui demander des choses impossibles : « Ostende mihi faciem tuam »[9]. Eh bien il en est de même pour moi, Madame : les impossibilités dont je vous parlais tout à l’heure ne me semblent plus telles, en effet, quand je vois les faveurs dont vous me comblez. Une personne qui fit imprimer ma lettre tout à fait à mon insu, qui lui donna un titre, qui en paya l’édition, qui lui fit tant d’honneur alors qu’elle en était si indigne en elle-même et de par son auteur, que ne fera-t-elle pas, que ne pardonnera-t-elle pas ? Est-il un bienfait qu’elle omettra d’accorder ? Une offense qu’elle omettra de pardonner ? Et ainsi, étant admis que par votre faveur, j’ai obtenu la permission de parler, assurée que je suis de votre bienveillance et, puisque tel un autre Assuérus, vous m’avez donné à baiser le bout du sceptre d’or de votre affection pour me montrer que vous vouliez bien m’accorder licence de parler et de proposer, en votre vénérable présence [10], je dirai que votre saint conseil de m’appliquer à l’étude des livres sacrés me va droit au cœur : il me vient sous forme d’avis, mais il aura pour moi valeur de précepte. Ce m’est une grande consolation de penser que mon obéissance – on eût dit que je suivais déjà vos inspirations - avait prévenu votre pastorale insinuation, comme le montrent le sujet et l’argumentation de la lettre elle-même. Je sais bien que votre très sage avertissement ne concernait pas cet écrit, mais bien plutôt de nombreux autres sur des sujets profanes que vous aurez pu connaître ; aussi, ce que je viens de dire ne vise qu’à présenter la lettre comme une réparation de cette frivolité que vous m’aurez reprochée à bien juste titre en lisant d’autres pages que j’ai écrites. Pour parler plus précisément, je vous avouerai avec la sincérité qui, s’adressant à vous, est un devoir et avec la véracité et l’absence de détours qui sont chez moi un trait de nature et une constante habitude que, si j’ai rarement écrit sur des sujets religieux, cela n’a pas été par manque de goût ni d’application, mais par excès de respect et de crainte pour les Livres Saints, livres que je me reconnais bien incapable de pouvoir comprendre et que je suis bien indigne d’étudier. Mon horreur en effet n’est pas petite lorsque résonnent à mes oreilles cette menace et cette interdiction du Seigneur à l’égard des pécheurs comme moi : « Quare tu enarras justitias meas et assumis testamentum meum per os tuum ? » [11]. Cette interrogation, et aussi le fait que les savants eux-mêmes n’avaient pas le droit de lire le Cantique des Cantiques, ni la Genèse, avant d’avoir dépassé la trentaine, celle-ci à cause de son obscurité, celui-là, de peur que la douceur de ses épithalames ne soit pour l’imprudente jeunesse une occasion d’en appliquer le sens à des attachements charnels. Le grand saint Jérôme, mon père, le confirme lorsqu’il ordonne pour le même motif qu’on étudie ce livre en dernier : « Ad ultimum sine periculo discat canticum canticorum ; ne si in exordio legerit, sub carnalibus verbis, spiritualium nuptiarum epithalamium non intelligens vulneretur.» [12] Et Sénèque déclare : « Teneris in annis haut clara est fides. » [13].

Comment aurais-je l’audace de le prendre en mes indignes mains alors que mon sexe, mon âge [14], et surtout les mœurs s’y opposent ? J’avoue que, bien souvent, cette crainte m’a ôté la plume de la main et a fait remonter mes idées vers le cerveau même d’où elles voulaient jaillir ; or, je ne trouvais pas cet inconvénient dans les sujets profanes, car une hérésie contre l’art n’est pas châtiée par le Saint Office, mais par les rires des bons esprits et la censure des critiques. Or celle-ci, de même que celle-là, « Justa, vel, injusta, timenda non est »[15], puisqu’elle n’empêche pas de communier ni d’entendre la messe : aussi m’importe-t-elle peu ou point du tout. Si j’en crois en effet les décrets mêmes des censeurs, je ne suis ni obligée de savoir, ni capable de réussir ; il n’y a donc pour moi ni faute ni discrédit si j’échoue : ni faute puisque je n’ai pas le devoir, ni discrédit puisque je n’ai pas le pouvoir de bien faire et que « Ad impossibilia nemo tenetur. » [16] Et, en vérité, je n’ai jamais écrit que contrainte et forcée et uniquement pour complaire à autrui, non seulement sans plaisir mais avec une véritable répugnance, car je n’ai jamais jugé moi-même avoir les trésors de savoir et d’intelligence que l’on est en droit d’exiger d’un auteur. Voici donc ma réponse ordinaire à ceux qui me pressent d’écrire, et surtout si le sujet à traiter est religieux : en quoi ai-je l’intelligence ? l’instruction ? les éléments ? les connaissances nécessaires ? moi qui en sais juste assez pour bavarder sur deux ou trois sujets ! Laissons cela à qui en a la capacité, moi je ne veux pas d’affaires avec le Saint Office, je suis ignorante et je tremble de dire quelque proposition malsonnante ou de mal interpréter quelque passage. Je n’étudie pas pour écrire, encore moins pour enseigner (ce serait de ma part orgueil bien excessif), mais seulement pour tenter en étudiant d’ignorer moins : telle est ma réponse et tel est mon sentiment.

Ecrire n’a jamais été chez moi initiative personnelle, mais obligation venue d’autrui. Je pourrais dire à bon droit : « Vos me coegistis[17] Il est en revanche une vérité que je ne nierai pas (d’abord parce que la chose est connue de tous, ensuite parce que Dieu m’a fait la grâce de me donner, même si cela doit être à mon détriment, un très grand amour de la vérité), c’est que, dès le premier éveil de ma raison, ma passion pour l’étude a été si puissante et si véhémente que, ni les réprimandes d’autrui (et j’en ai reçu beaucoup), ni mes propres réflexions (qui n’ont pas été rares) n’ont suffi à m’empêcher de suivre cette tendance naturelle que Dieu a mise en moi, Sa Majesté sait pourquoi et à quelle fin. Elle sait aussi que je l’ai supplié d’éteindre la lumière de mon intelligence et de me laisser seulement le nécessaire pour garder sa loi puisque, à en croire certains, le reste est superflu chez une femme, et même nuisible aux dires de quelques uns. Notre Seigneur sait aussi que, ne l’ayant pas obtenu, j’ai tenté d’ensevelir mon intelligence avec mon nom et de les sacrifier à Celui-là seul à qui je les devais, qu’aucun autre motif ne me poussa à entrer en religion, alors que le loisir et la tranquillité que réclamaient mes projets d’étude ne pouvaient s’accommoder des exercices et de la compagnie d’une communauté. Et Dieu connaît – dans le monde, seul les connaît qui devait les connaître – les efforts qui furent les miens, après mon entrée au couvent, pour tenter de cacher mon nom, et Il sait que l’on ne m’y a pas autorisée ; on m’a dit que c’était une tentation et je pense que c’en était une en effet. Si m’acquitter le moins du monde envers vous n’était pas, Madame, chose impossible, je crois que cette confession le ferait à elle seule car ce que je dis ici n’avait jamais franchi mes lèvres, sauf pour qui devait l’entendre. Mais je veux, en vous ouvrant toutes grandes les portes de mon cœur, en vous découvrant ses secrets les plus cachés, vous montrer que ma confiance est à la mesure de ce que je dois à votre vénérable personne et à vos immenses faveurs.

Je reviens à la description de ma passion pour l’étude dont je veux vous donner une entière connaissance. Alors que je n’avais pas encore atteint mes trois ans, ma mère envoya une de mes sœurs aînées apprendre à lire chez une maîtresse d’école. L’affection, et aussi l’espièglerie, me poussèrent à l’accompagner et le fait de la voir en classe alluma en moi un tel désir de savoir lire que, croyant tromper la maîtresse, je lui dis que ma mère ordonnait qu’on me donnât leçon. Elle n’en crut rien car ce n’était pas croyable, mais elle se prêta au jeu, et elle me prit. Je continuai d’aller à l’école et elle continua son enseignement, mais ce n’était plus en manière de plaisanterie car l’expérience lui avait ouvert les yeux : il me fallut si peu de temps pour apprendre à lire que je savais déjà quand ma mère vint à le savoir, la maîtresse le lui ayant caché afin qu’elle apprît la bonne nouvelle d’un coup, et pour recevoir, elle-même, en une fois sa récompense. Quant à moi, je m’étais tue de crainte d’être fouettée pour avoir agi sans permission. [18] Celle qui m’a enseignée vit toujours (que Dieu la garde !) et elle peut me rendre témoignage.

Je me souviens qu’à cette époque, j’étais gourmande comme on l’est à cet âge ; je me privais cependant de fromage car j’avais entendu dire qu’il empêchait d’être intelligent : l’appétit de savoir était chez moi plus fort que l’appétit tout court et pourtant celui-ci est bien puissant chez les enfants. A six ou sept ans, je savais lire et écrire et je m’étais exercée aussi à la couture et aux divers travaux d’aiguille que l’on montre aux filles ; j’appris alors qu’il y avait à Mexico une université et des écoles où l’on étudiait les sciences. Dès que j’en entendis parler, je commençai à accabler ma mère [19] de supplications instantes et continuelles pour qu’elle m’habillât en garçon et m’envoyât à Mexico chez des parents que nous avions là-bas, pour faire des études et suivre les cours de l’université. Elle n’en voulut rien faire et elle fit bien, mais moi, j’assouvis ma faim avec les ouvrages nombreux et divers de la bibliothèque de mon grand-père, et ni les châtiments, ni les réprimandes ne purent m’en empêcher. Aussi, quand j’arrivai à Mexico, on s’étonna non pas tant de mon esprit que de ma mémoire et des connaissances qui étaient les miennes à un âge où apparemment j’avais à peine eu le temps d’apprendre à parler.

Je commençai à étudier le latin mais je ne crois pas que le nombre de leçons qu’on m’a données ait atteint la vingtaine ; mon application était si grande que, malgré le prix que les femmes (et tout spécialement dans la prime jeunesse) attachent à cet ornement naturel qu’est la chevelure, je m’en coupai quatre ou cinq doigts, après avoir bien mesuré leur longueur et m’être imposé comme loi de me les recouper lorsqu’ils auraient repoussé si je ne savais pas telle ou telle chose que je m’étais proposé d’apprendre entretemps, afin de me punir de ma balourdise. Et c’est ce qui arrivait : mes cheveux poussaient et moi, je ne savais pas ce que j’avais décidé d’apprendre. Car ils poussaient vite et moi, j’apprenais lentement. Je les coupais donc pour me punir ; je pensais qu’il n’était pas juste de laisser vêtue de sa chevelure une tête si nue de cet ornement combien plus désirable qu’est la science. J’entrai en religion, malgré tout ce qui dans cet état répugnait à mon caractère (je parle des côtés accessoires, non de ceux qui sont essentiels), parce que, pour moi qui refusais absolument de me marier, ce choix était le moins mal adapté et le plus convenable que je pouvais opérer, et celui qui répondait le mieux au désir que j’avais d’assurer mon salut. Devant cette première considération, qui était pour moi la plus importante, cédèrent et s’inclinèrent tous les petits caprices de mon humeur, mon désir de vivre seule, mon aversion pour des occupations imposées qui dérangeaient la liberté de mon étude et pour le bruit d’une communauté qui m’empêcherait d’être tranquille dans le silence de mes chers livres. Tout cela me fit hésiter quelque peu dans ma décision, jusqu’au moment où des personnes éclairées me montrèrent que c’était une tentation : je la surmontai avec la Grâce de Dieu et je pris l’état que je professe si indignement. Je pensais me fuir moi-même alors que, malheureuse que j’étais, j’emmenais moi-même avec moi et j’introduisais ma plus grande ennemie, cette passion que le Ciel m’a donnée comme présent, ou comme châtiment, je ne saurais en décider, et qui, étouffée et comprimée par tous les exercices que comporte la vie au couvent, explosait comme de la poudre conformément à la sentence : Privatio est causa appetitus. [20]

Les sciences sacrées : un devoir, surtout pour une moniale[modifier]

Je repris, ou plutôt – car je ne m’étais jamais interrompue – je poursuivis mon studieux travail, qui pour moi était du repos, pendant tout le temps que laissaient libre mes obligations religieuses ; je lisais et je lisais encore, j’étudiais et j’étudiais toujours, sans autre maître que mes livres. Il est assurément bien malaisé d’étudier dans ces caractères sans âme, privée de la parole vivante et des explications du maître, eh bien, toute cette peine, je l’endurais avec bonheur par amour de la science. Ah ! Si je l’avais fait pour l’amour de Dieu, ce qui était la sagesse, quel n’eût pas été mon mérite ! Il est vrai que je tentais d’élever mon objet le plus possible et de tout mettre à Son service, car le but que je visais était d’étudier la Théologie : ne pas savoir tout ce que l’on peut pénétrer en cette vie des divins mystères par des moyens naturels m’apparaissait comme une lamentable insuffisance pour moi qui étais catholique. De plus, étant religieuse et non séculière, il me semblait que je devais, à cause de mon saint habit, me vouer aux travaux de l’esprit et à plus forte raison, étant fille d’un saint Jérôme et d’une sainte Paule. Née de parents si doctes, j’aurais dégénéré si j’avais été ignorante. Voilà ce que je me proposais à moi-même et cela me semblait bien raisonné… à moins que ce n’ait été (là doit être en effet la véritable cause !) flatter et approuver mon propre penchant en lui présentant ses désirs-mêmes comme des devoirs.

Je poursuivis donc mon étude, dirigeant toujours mes pas vers ce sommet qu’est la Sainte Théologie. Il me semblait nécessaire pour y parvenir, de gravir les échelons des arts et des sciences humaines : comment comprendre en effet la nature de la Reine des Sciences si l’on ne connaît pas celle de ses servantes ? Sans la Logique, comment pourrais-je savoir la méthode de composition du tout et des parties de la Sainte Ecriture ? Sans la Rhétorique, comment pourrais-je comprendre ses figures, ses tropes, ses expressions ? Comment, sans la Physique[21], toutes les questions concernant la nature des animaux des sacrifices, nature qui est le symbole de tant de choses expliquées ailleurs, et de bien d’autres questions encore ? Comment savoir si la guérison de Saül au son de la harpe de David fut vertu et force naturelle de la musique ou force surnaturelle que Dieu voulut mettre en David? Sans l’Arithmétique, comment pourra-t-on comprendre tous ces computs d’années, de jours, de semaines mystérieuses comme celles dont parle Daniel et d’autres pour l’intelligence desquels il faudrait connaître la nature, les concordances et les propriétés des nombres? Sans la Géométrie, comment pourra-t-on mesure l’Arche Sainte de l’Ancien Testament et la Ville Sainte de Jérusalem dont les mesures mystérieuses forment un cube si l’on prend toutes les dimensions ? Et cette merveilleuse répartition proportionnelle de toutes ses parties ? Sans l’Architecture, comment comprendre le grand temple de Salomon dont le plan et la disposition eurent Dieu lui-même pour auteur et dont le Sage Roi ne fut que le contremaître et l’exécuteur, ce temple où il n’y avait pas de base sans mystère, de colonne sans symbole, de corniche sans allusion, d’architrave sans signification et de même pour les autres parties, ce temple où aucun filet n’était là uniquement pour servir et parachever l’art de l’édifice car toutes les choses en symbolisaient de plus grandes ? Sans bien connaître les règles et les parties qui composent l’Histoire, comment pourra-t-on comprendre les livres historiques, ces récapitulations dans lesquelles, souvent, le récit met en dernier ce qui, de fait, s’est passé en premier ? Sans une grande connaissance de l’un et l’autre Droit, comment pourra-t-on comprendre le Lévitique et les Nombres ? Comment, sans une grande érudition, tous ces faits des histoires profanes que mentionne la Sainte Ecriture, tous ces traits de mœurs des gentils, tous ces rites, toutes ces façons de s’exprimer ? Sans une étude méthodique des Pères de l’Eglise, comment pourra-t-on comprendre le style obscur des Prophètes ? Si l’on n’est pas très versé en Musique, comment comprendra-t-on les beautés de ces proportions musicales que l’on trouve dans tant de passages, spécialement dans les supplications qu’adressa Abraham à Dieu pour sauver les villes : demandant si Dieu pardonnerait au cas où l’on trouverait cinquante justes, de ce nombre descendant à quarante-cinq, qui est dans le rapport dix à neuf (sesquinone) comme lorsqu’on passe de mi à ré, de là à quarante, qui est dans le rapport neuf à huit (sesquioctave) comme de ré à mi, de là à trente, rapport quatre à trois (sesquitierce), celui du diatessaron, de là à vingt, qui est dans le rapport trois à deux (proportion sesquialter), celui du diapente, de là à dix, sa moitié, et on a le diapason, et s’arrêtant là parce qu’il n’y a pas d’autre proportion harmonique ? Comment donc comprendre cela sans la Musique ? Ailleurs, au Livre de Job, Dieu lui dit : « Numquid coniungere valebis micantes stellas pleiadas, aut girum arcturi poteris dissipare ? Numquid producis Luciferum in tempore suo, et Vesperum super filios terrae consurgere facis ? »[22]. Cette manière de s’exprimer sera impossible à comprendre sans des connaissances d’Astrologie. Et ces nobles sciences ne sont pas seules en cause, il n’est pas d’art mécanique qui ne soit mentionné. Enfin, c’est bien le Livre qui comprend tous les livres, la Science où sont incluses toutes les sciences et dont toutes contribuent à l’intelligence ; et, lorsqu’on les connaît toutes (il est bien certain que ce n’est pas facile, ni même possible), il faut encore une nouvelle qualité en plus des autres, il faut une continuelle oraison et une grande pureté de vie pour obtenir de Dieu cette purgation de l’âme et cette illumination de l’esprit qui sont nécessaires à l’intelligence de choses si hautes, et si cela fait défaut, tout ne nous servira de rien.

L’Église rapporte ces paroles de saint Thomas, le Docteur Angélique : « In difficultatibus locorum Sacrae Scripturae ad orationem ieiunium adhibebat. Quin etiam sodali suo Fratri Reginaldo dicere solebat, quidquid sciret, non tam studio, aut labore suo peperisse, quam divinitus traditum accepisse. » [23] Moi qui suis si éloignée de sa vertu et de sa science, comment aurais-je du cœur pour écrire ? Aussi, pour parvenir à posséder quelques éléments, j’étudiais avec persévérance des choses diverses, n’ayant de penchant pour aucune en particulier, mais pour toutes en général. Si j’en ai étudié certaines plus que d’autres, ce n’a pas été l’effet d’un choix, mais plutôt le hasard qui, mettant à portée de ma main des livres sur ces sujets, leur a donné la préférence sans décision de ma part. Et comme je n’avais pas d’intérêt qui me poussât, ni de limitation de temps qui m’obligeât à étudier continuellement un même objet pour prendre mes grades, je pratiquais presque en même temps diverses disciplines, ou je laissais les unes pour les autres ; mais je respectais cependant un certain ordre, car j’appelais les unes "étude" et les autres "récréation", et ces dernières me reposaient des premières. Il s’ensuit que j’ai étudié beaucoup de matières et que je ne sais rien, car les unes ont gêné les autres. Je dis cela, il est vrai, pour la partie pratique, dans les matières qui la comportent, car assurément, lorsque la plume court, le compas est immobile et, quand on joue de la harpe, l’orgue est au repos etc. Comme il faut beaucoup de travail pour acquérir une habitude, on ne peut jamais atteindre la perfection si l’on se partage entre plusieurs exercices ; mais, dans le domaine formel et spéculatif, il se passe le contraire et je voudrais persuader tous les autres par mon expérience que, non seulement les diverses choses ne se gênent pas, mais qu’elles s’entraident, s’éclairent et s’ouvrent la voie les unes aux autres en des variations, en de secrets enchaînements – et c’est pour cette chaîne universelle que les a placées là la sagesse de leur Auteur – de sorte qu’elles semblent se correspondre et s’unir en une liaison et un concert admirables. C’est la chaîne que les anciens imaginaient pendant de la bouche de Jupiter, bouche à laquelle toutes les choses étaient suspendues, accrochées les unes aux autres. C’est ce que démontre le Révérend Père Athanase Kircher dans son curieux ouvrage De Magnete[24]. Toutes choses viennent de Dieu qui est à la fois le centre et la circonférence, d’où viennent et où s’arrêtent toutes les lignes créées.

Pour moi, je puis l’assurer, ce que je ne comprends pas dans un auteur d’une discipline, je le comprends généralement dans un autre d’une deuxième discipline qui semble très éloignée. Ils s’éclairent mutuellement et permettent d’emprunter par métaphore des exemples à d’autres sciences : ainsi, les logiciens disent que le moyen terme se comporte à l’égard des deux autres termes comme une mesure à l’égard de deux corps éloignés, montrant s’ils sont conformes ou non ; que la phrase du logicien va, comme la ligne droite, par le chemin le plus court, et celle du rhétoricien se meut, comme la courbe, par le chemin le plus long, mais que toutes deux aboutissent au même point. On dit aussi que les commentateurs sont comme la main ouverte et les scolastiques comme le poing fermé. Aussi n’est-ce pas une excuse (et je ne la donne pas pour telle) que d’avoir étudié diverses matières car celles-ci s’entraideraient plutôt ; et, si je n’ai pas progressé, la cause en a été mon peu d’aptitude et la faiblesse de mon intelligence, ce n’a pas été la faute de la diversité.

En revanche, à ma décharge, je pourrais alléguer cette gêne extrême d’avoir été privée de professeur et même de condisciples avec qui discuter et mettre en pratique les choses étudiées : je n’ai eu pour maître qu’un livre muet, pour condisciple qu’un encrier insensible et, au lieu d’explications et d’exercices, beaucoup d’obstacles ; pas seulement ceux qui résultaient de mes obligations religieuses (on sait toute l’utilité et tout le bienfait du temps qu’on y consacre), mais ceux qui venaient de ces côtés accessoires de la vie de communauté. Si je suis occupée à lire, il prend fantaisie à d’autres, dans la cellule voisine, de chanter et de jouer de la musique, à étudier, deux servantes se disputent et viennent me constituer juge de leur querelle, à écrire, une amie vient me faire visite, me rendant un fort mauvais service avec la meilleure intention et il me faut non seulement accepter le dérangement, mais être reconnaissante du préjudice. Et cela continuellement : comme les moments que je destine à l’étude sont ceux que me laisse la règle du couvent, les autres, elles aussi, ont la liberté de venir me déranger. Pour savoir à quel point ce que je dis est vrai, il faut avoir l’expérience de la vie en commun, vie que la seule force de la vocation peut rendre agréable à mon naturel, et aussi le grand amour qui règne entre mes sœurs très chères et moi, car l’amour étant union, il n’est pas d’extrêmes qui par lui ne soient rapprochés.

En cela, je l’avoue, ma peine a été indicible ; je ne peux pas reprendre à mon compte l’affirmation de ceux qui disent – combien je les envie ! – n’avoir eu aucun mal à apprendre… Ils sont bien heureux ! Moi, non pas la science (aujourd’hui encore je ne sais pas), mais le seul désir de la science m’en a tant coûté que je pourrais dire avec mon père saint Jérôme (sauf que je n’ai pas comme lui tiré tant de fruit de mes études) : « Quid ibi laboris insumpserim, quid sustinuerim difficultatis, quoties desperaverim, quotiesque cessaverim et contentione discendi rursus inceperim, testis est consciencia, tam mea, qui passus sum, quam eorum qui mecum duxerunt vitam. »[25]. Je laisse de côté les compagnons et les témoins puisque de cette aide elle-même j’ai été privée, mais je puis affirmer que tout le reste est pure vérité… Dire que ma maudite passion a triomphé de tout!

Il arrivait souvent que, Dieu m’ayant entre autres bienfaits, dotée d’un naturel doux et aimable qui me vaut l’affection des religieuses (dans leur bonté, elles ne regardent pas mes défauts) et leur fait rechercher ma compagnie, moi qui le sais et qui éprouve aussi pour elles un grand amour et à plus juste titre assurément, il m’arrivait souvent, dis-je, d’aller à nos heures de loisir les distraire et me récréer en causant avec elles. Mais je me rendis compte que c’était du temps perdu pour mon étude et je faisais vœu de n’entrer dans aucune cellule à moins d’y être obligée par l’obéissance ou la charité : il me fallait vraiment un frein aussi dur, une simple résolution, l’amour l’eût brisée ; ce vœu, connaissant ma fragilité, je le faisais pour un mois ou pour quinze jours, et quand le temps était écoulé, après m’être accordé un ou deux jours de trêve, je le renouvelais, ce répit n’étant pas tant fait pour me reposer (pour moi, ne pas étudier n’a jamais été un repos) que pour éviter d’être considérée comme sauvage, intraitable et ingrate envers l’affection imméritée de mes sœurs chéries.

Les pouvoirs de la jalousie[modifier]

Ces traits font bien connaître la force de mon penchant. Que Dieu soit béni de m’avoir inclinée vers la science et non vers un autre vice ; c’eût été pour moi presque insurmontable ! Ils montrent aussi combien à contre-courant ont navigué – ou pour mieux dire, ont naufragé – mes pauvres études. Je n’ai pas encore parlé, en effet, des plus redoutables de mes difficultés : celles que j’ai rapportées étaient des obstacles nécessaires ou fortuits, mais qui ne me gênaient qu’indirectement ; il me reste à parler maintenant des obstacles positifs qui visaient directement à empêcher, à interdire mon travail. Qui ne croira, en voyant ces louanges universelles, que j’ai navigué par vent arrière, sur une mer d’huile, portée par les acclamations de tous ? Eh bien, Dieu sait qu’il n’en a pas été ainsi ! Parmi les fleurs mêmes des acclamations se sont dressés et déchaînés les serpents de la jalousie et de la méchanceté ! Et en si grand nombre que je ne saurais les compter. J’ajoute que les plus grands dommages, les plus grands chagrins, ne sont pas venus de ceux dont la haine et la malveillance déclarée me poursuivaient, mais bien de ceux qui, m’aimant et désirant mon bien (et méritant peut-être beaucoup de Dieu pour leur bonne intention), m’ont tourmentée et mortifiée bien davantage en me disant : Il n’est pas conforme à la sainte ignorance que vous devez pratiquer d’étudier ainsi ; à ces hauteurs, vous vous perdrez et vous serez la proie de l’orgueil malgré toute votre finesse et votre pénétration[26]. Qui dira la peine que j’aurai eue à ne pas céder ? Etrange espèce de supplice où j’étais à la fois la martyre et le bourreau !

Et si j’en viens à mon talent – talent doublement malheureux – pour faire des vers, même sur des sujets religieux, quels chagrins ne m’a-t-il pas causé, quel chagrin a-t-il laissé de me causer ! En vérité, Madame, je me dis certains jours qu’une personne qui se distingue – ou à qui Dieu permet de se distinguer car Lui seul en a le pouvoir – fait figure dans le monde d’ennemi public : il semble à certains qu’elle usurpe les applaudissements mérités par eux ou qu’elle attire sur elle tous les succès auxquels ils aspirent et c’est pourquoi ils la persécutent.

Cette cruelle loi politique d’Athènes au nom de laquelle celui qui se signalait par son mérite et sa vertu était banni de sa république, afin qu’il ne pût s’en servir pour tyranniser la liberté des citoyens[27], cette loi a toujours cours et est toujours observée à notre époque ; pourtant, le motif invoqué par les Athéniens n’existe plus, mais il en est un autre moins bien fondé quoique non moins efficace, et que l’on prendrait pour une maxime de l’impie Machiavel, c’est de détester celui qui se distingue car il porte ombrage aux autres. Ainsi en va-t-il, ainsi en a-t-il été toujours.

Sinon, quelle fut donc la cause de cette rage haineuse des Pharisiens contre le Christ, alors qu’il y avait tant de motifs pour le contraire ? Si nous considérons en effet Sa présence, y eut-il jamais objet plus aimable que cette divine beauté ? Objet plus puissant pour transporter les cœurs ? Si toute beauté humaine exerce son empire sur les libertés et sait les assujettir par une douce et agréable violence, quel pouvait être l’empire de celle-là, qui était pourvue de tant d’attributs et de dons souverains ? Quel aurait dû être, quel n’aurait pas dû être l’empire et la puissance de cette incompréhensible beauté ? De ce Visage sublime qui, tel un cristal poli, laissait transparaître les rayons de la Divinité ? Quelle n’aurait pas dû être la puissance de ce visage, lui qui, outre d’incomparables perfections humaines, manifestait des lumières divines ? Si le visage de Moïse, pour avoir seulement conversé avec Dieu, devenait insoutenable à la faiblesse des regards humains, qu’en serait-il du visage de Dieu lui-même fait homme ? Et si nous considérons ses autres mérites, qu’y a-t-il de plus aimable que cette céleste modestie ? Que cette suavité et cette douceur dont tous les mouvements répandaient des miséricordes ? Que cette profonde humilité et cette profonde mansuétude ? Que ces paroles de vie éternelle et d’éternelle sagesse ? Comment se peut-il que tout cela n’ait pas conquis leurs âmes ? Qu’ils n’aient pas été transportés d’amour ?

La sainte Mère Thérèse qui est ma mère dit qu’après avoir vu la beauté du Christ, elle fut libérée de toute inclination envers les créatures, car elle ne voyait aucun objet qui ne fût laideur en comparaison de cette beauté. Comment donc produisit-elle chez les hommes des effets si contraires ? Et si leur grossièreté et leur bassesse leur interdisaient de connaître et d’estimer ses perfections, il restait du moins leur intérêt. Ne pouvaient-ils pas chercher auprès de lui leur profit et leur avantage ? Eux qui recevaient de lui tant de bienfaits : les malades étaient guéris, les morts ressuscités, les possédés délivrés… Comment se peut-il qu’ils ne l’aient pas aimé ? Hélas, mon Dieu ! Pour cela même ils ne l’aimaient pas, pour cela même ils le détestaient et ils nous en ont laissé eux-mêmes le témoignage.

Ils se réunissent en conseil et disent : « Quid facimus, quia hic homo multa signa facit. »[28]. Le beau motif en vérité ! S’ils disaient : cet homme est un malfaiteur, un transgresseur de la loi, un agitateur qui soulève le peuple par de fausses promesses, ils mentiraient comme ils ont menti lorsqu’ils le disaient, mais ces motifs du moins eussent convenus à leur dessein qui était de lui ôter la vie, tandis qu’alléguer les actions fameuses du Christ ne semblent pas le fait d’hommes sages comme l’étaient les pharisiens. Tant il est vrai que, sous l’empire de la passion, les sages sont sujets à de grandes inconséquences. Pour ce seul motif, en vérité, il fut décidé que le Christ devait mourir. O hommes, s’il est permis de vous appeler ainsi alors que vous semblez des bêtes, pourquoi une décision si cruelle ? Et voilà leur seule réponse : « Multa signa facit ». Mon Dieu, accomplir des actions "fameuses" peut donc être la cause d’un arrêt de mort ! Et ce « Multa signa facit » fait écho au « Radix Jesse, qui stat in signum populorum », et au « In signum cui contradicteur. »[29] En signe ? Eh bien, qu’il meure ! Fameux ? Eh bien, qu’il souffre, telle est la récompense de celui qui se distingue.

On a coutume de placer comme ornement au sommet des temples des figures qui représentent les Vents et la Renommée et, pour les défendre contre les oiseaux, de les couvrir entièrement de piquants ; il semble qu’il s’agisse d’une défense, alors que c’est bien plutôt une caractéristique nécessaire : dès qu’on demeure sur les hauteurs, on ne peut manquer d’être percé par des piquants. Là se déchaînent le courroux des vents, la rigueur des éléments. Là les orages déchargent leur colère, là est la cible des pierres et des flèches. Ô sommets infortunés exposés à tant de périls ! Ô signe qui fait de vous le point de mire de l’envie et l’objet de la contradiction ! Tel est le prix que doit payer tout homme qui dépasse les autres, que ce soit en dignité, en noblesse, en richesse, en beauté, en science ; mais c’est celui qui les dépasse en intelligence qui éprouve cela avec le plus de rigueur, d’abord parce qu’il est moins bien défendu (la richesse et le pouvoir en effet châtient ceux qui veulent les braver et non l’intelligence, car, plus elle est grande, plus elle est patiente et moins elle se défend), ensuite parce que, comme l’a dit doctement Gracián[30], l’emporter en intelligence signifie l’emporter en être. C’est cette raison même – sa plus grande capacité – qui met l’ange au-dessus de l’homme et notre prééminence sur les animaux n’est due qu’à notre entendement et à lui seul. Aussi, comme personne ne veut être moins qu’un autre, personne ne veut avouer qu’un autre est plus intelligent, car cela voudrait dire qu’il "est" davantage. On admettra, on avouera qu’un autre est plus noble, plus riche, plus beau, même qu’il est plus savant mais qu’il est plus intelligent, bien peu voudront l’avouer : « Rarus est, qui velit cedere ingenio. »[31]. C’est ce qui rend si efficaces les constantes attaques dont cette qualité est l’objet.

Quand les soldats se rirent, se moquèrent et se jouèrent de Notre Seigneur Jésus Christ, ils apportèrent un vieux manteau de pourpre, un roseau creux et une couronne d’épines, afin de le couronner roi par dérision. Eh bien, le roseau et la pourpre étaient infamants mais non douloureux ; pourquoi la couronne seule est-elle douloureuse ? N’aurait-il pas suffi qu’elle fût, comme les autres, un insigne d’opprobre et d’ignominie puisque tel était le but recherché ? Non, car la tête sacrée du Christ et son divin cerveau étaient le réceptacle de la Sagesse, et un tel cerveau dans le monde, il ne suffit pas qu’il soit bafoué, il doit être aussi meurtri et blessé : une tête qui est un trésor de sagesse ne doit pas espérer d’autre couronne que la couronne d’épines. Quelle guirlande peut attendre la sagesse humaine, quand elle voit celle qu’a obtenue la sagesse divine ?

L’orgueil romain, lui aussi, récompensait les différents hauts-faits de ses capitaines par diverses couronnes : par la couronne civique celui qui défendait le citoyen, par la couronne vallaire celui qui pénétrait dans le camp ennemi, par la couronne murale celui qui escaladait le mur, par la couronne obsidionale celui qui délivrait la ville investie ou l’armée assiégée en son camp ou en un autre lieu, par la couronne navale, ou par la couronne ovale, ou par la couronne triomphale, d’autres exploits, comme le rapportent Pline et Aulu-Gelle. Voyant toutes ces espèces de couronnes, je me suis demandé de quelle sorte pouvait être celle du Christ, et il me semble que c’était une couronne obsidionale, celle qui était (vous le savez, Madame) la plus glorieuse et qui s’appelait obsidionale du mot obsidio qui veut dire "siège". Or, elle n’était faite ni d’or, ni d’argent, mais de l’herbe même qui poussait dans le champ où l’action avait été accomplie. Et comme l’exploit de Jésus fut justement d’obliger le Prince des Ténèbres à lever le siège qui tenait toute la Terre investie (comme il est dit au livre de Job : « Circuivi terram et ambulavi per eam. »[32] et saint Pierre dit : « Circuit quaerens quem devoret »[33] et notre capitaine vint l’obliger à lever le siège : « Nunc princeps hujus mundi ejicietur foras »[34]). Les soldats ne le couronnèrent pas d’or ni d’argent, mais du fruit naturel que produisait le monde qui fut le terrain du combat, lequel, depuis la malédiction : « Spinas et tribulos germinavit tibi »[35] ne produisait plus que des épines. Ce fut donc cette couronne, toute désignée pour un vainqueur si courageux et si sage que sa mère la synagogue posa sur son front, et ce douloureux triomphe ne fut pas, comme celui de l’autre Salomon, suivi dans l’allégresse mais cette fois dans les larmes par les filles de Sion, car le triomphe du sage s’obtient dans la douleur et se célèbre dans les pleurs. C’est la manière qu’a la sagesse de triompher et le Christ, roi de Sagesse, en a étrenné la couronne pour que les autres sages, la voyant ainsi sanctifiée, n’en ressentent plus d’horreur et comprennent bien qu’ils ne doivent pas aspirer à un autre honneur.

La Vie même voulut aller donner la vie à Lazare mort ; les disciples, ignorant son intention, objectèrent : « Rabbi, nunc quaerebant te Judaei lapidare, et iterum vadis illuc ? »[36] Le Rédempteur apaisa leurs craintes en disant : « Nonne duodecim sunt horae diei ? » [37] Jusqu’ici, il semble que cette crainte se fondait sur la volonté déjà exprimée par les Juifs de le lapider parce qu’il avait flétri leur conduite en leur disant qu’ils étaient les voleurs et non les pasteurs des brebis. Ils redoutaient donc, si Jésus agissait de même (car les reproches, même justes, ne sont pas reçus d’ordinaire avec gratitude), que sa vie ne fût en danger ; mais une fois qu’ils sont détrompés, qu’ils savent que leur maître va rendre la vie à Lazare, quel motif peut donc pousser Thomas à trouver le courage – qui sera celui de Pierre dans le jardin – de dire : « Eamus et nos, ut moriamur cum eo »[38] ? Que dis-tu ô saint apôtre ? Le Seigneur ne vas pas mourir ? Que crains-tu ? Le Christ ne va pas cette fois répandre le blâme, mais accomplir une œuvre de miséricorde et on ne peut lui faire de mal pour cela ! Les Juifs eux-mêmes en ont dit assez pour vous tranquilliser, eux qui, au reproche de Jésus quand ils voulaient le lapider : « Multa bona opera ostendi vobis ex Patre meo, propter quod eorum opus me lapidais ? » répondirent « De bono opere non lapidamus te, sed de blasphemia. »[39]. Si donc eux-mêmes déclarent ne pas vouloir le lapider pour ses bonnes œuvres, et s’il va maintenant en accomplir une si bonne qui est de rendre la vie à Lazare, d’où vient cette crainte ? Quel est le motif ? Ne serait-il pas plus convenable de dire : "allons jouir du fruit de la reconnaissance que notre maître va s’attirer par cette bonne œuvre, voir celui qui en est l’objet, le louer et le remercier, voir l’étonnement de tous devant ce miracle ?". Plutôt que de dire une chose apparemment aussi hors de propos que cet : « eamus et nos, ut moriamur cum eo ». Mais hélas ! Les craintes du saint étaient d’un homme de sens et ses paroles étaient d’un apôtre. Le Christ ne va-t-il pas faire un miracle ? N’est-ce pas le plus grand des périls ? Il est moins intolérable à l’orgueil d’entendre des reproches qu’à l’envie de voir des miracles. En tout ce que j’ai dit, Vénérable Dame, mon propos n’était pas (loin de moi cette folie !) de dire que j’ai été persécutée parce que j’étais sage[40], mais seulement parce que j’ai aimé la sagesse et la science et non pour les avoir acquises l’une ou l’autre.

Il fut un temps où le Prince des Apôtres se trouvait bien loin de la sagesse, comme l’exprime l’emphatique : « Petrus vero sequebatur eum a longe »[41], bien loin d’être estimé comme un docte, lui que l’on qualifiait de sot : « Nesciens quid diceret», et qui, interrogé sur sa connaissance de la sagesse, déclara lui-même n’en avoir pas de notion : « Mulier, nescio quid dicis. Mulier, non novi illum »[42]. Or, que lui arrive-t-il ? Eh bien, cette réputation d’ignorance lui donna les afflictions du sage sans lui en donner le bonheur. Pourquoi ? Le seul motif invoqué fut : « Et hic cum illo erat »[43]. Il était attaché à la sagesse, elle avait conquis son cœur, il marchait à sa suite, il prétendait la suivre et l’aimer ; et quoi que ce fut tellement a longe qu’il ne la comprenait et ne l’atteignait pas, cela suffit à lui en valoir les tourments. Il ne manqua ni le soldat étranger pour l’affliger, ni la servante de la maison pour le mortifier. J’avoue que je suis bien loin des frontières de la sagesse et que j’ai désiré de la suivre, quoique seulement a longe… Tout n’a été que m’approcher davantage du feu de la persécution, du creuset de la torture, et cela à tel point qu’on en est venu à essayer de me faire interdire l’étude.

Mes ennemis y parvinrent une fois auprès d’une prieure très sainte et très naïve qui, craignant que l’Inquisition n’y trouvât à redire, me commanda de ne plus étudier. Je lui obéis (les trois mois environ pendant lesquels elle eut autorité sur moi) dans la mesure où je n’ouvris aucun livre, mais pour ce qui est de ne pas étudier du tout, ce n’est pas en mon pouvoir et je n’ai pas pu le faire : si je n’étudiais pas dans les livres, j’étudiais dans toutes les choses que Dieu a créées, c’étaient elles qui étaient mes lettres, et mon livre toute la machine universelle. Tout ce que je voyais était un objet de réflexion, tout ce que j’entendais un objet de méditation, même les choses les plus minimes et les plus matérielles ; de même en effet qu’il n’est aucune créature, pour infime qu’elle soit, où l’on ne puisse reconnaître le « me fecit Deus »[44] , il n’en est aucune qui ne laisse l’intelligence confondue si on la considère comme il convient. Aussi moi, je le répète, je les regardais et les admirais toutes. Les personnes mêmes avec qui je parlais, et les propos qu’elles tenaient me suggéraient mille réflexions : d’où émanait donc cette variété d’esprit et de caractère, puisque tous étaient de la même espèce ? Quelles étaient donc les humeurs et les qualités cachées qui en étaient la cause ? Quand je voyais une figure, je calculais la proportion de ses lignes, je la mesurais mentalement et je la réduisais à d’autres figures différentes. Mes pas m’amenaient parfois à l’extrémité d’un grand dortoir de notre couvent et j’y observais que les lignes des deux côtés étant en réalité parallèles et le plafond horizontal, le regard voyait les lignes s’incliner l’une vers l’autre et le plafond plus bas au fond de la salle qu’au premier plan : j’en inférais que les lignes visuelles sont droites mais non parallèles et qu’elles forment une figure pyramidale et je me demandais si telle était la raison qui avait obligé les Anciens à s’interroger sur la sphéricité du monde. En effet, bien qu’il semble tel, cela pouvait être une erreur de la vue qui avait montré des concavités là peut-être où il n’y en avait pas.

Cette façon que j’avais, et que j’ai, de spéculer continuellement à propos de tout n’est en rien l’effet de ma volonté libre, c’est plutôt un désagrément pour moi, car cela me fatigue la tête ; je croyais que tout le monde était comme moi, et de même, faisait des vers, jusqu’à ce que l’expérience m’eût prouvé le contraire : par nature et par coutume, je suis ainsi faite que tout ce que je vois m’inspire des méditations. Deux petites filles, devant moi, jouaient à la toupie : je n’eus pas plutôt vu le mouvement et la forme de l’objet que, poussée toujours par cette maladie, je notai la grande mobilité de la forme sphérique et comment, une fois l’impulsion donnée, l’effet s’en prolongeait indépendamment de sa cause, puisque, loin de la main de l’enfant qui était la cause motrice, la petite toupie tournait toujours ; et non contente de cela, je fis apporter et tamiser de la farine pour que la toupie fît voir en tournant si les cercles qu’elle décrivait étaient parfaits ou non, et je trouvai que ce n’étaient que des spirales qui perdaient progressivement la forme circulaire à mesure que l’impulsion se faisait moins sentir. D’autres petites filles jouaient aux épingles (le plus frivole en vérité des jeux d’enfant), moi, je m’approchais pour regarder les figures qu’elles formaient et, voyant que trois s’étaient mises par hasard en triangle, je me mettais à enlacer ce triangle dans un autre, me souvenant que telle était, dit-on, la forme du mystérieux anneau de Salomon qui contenait une vague lueur et représentation de la Très Sainte Trinité, en vertu de laquelle il opérait tant de prodiges et de merveilles. On dit aussi que c’était la forme de la harpe de David dont, pour cette raison, la musique avait la vertu de guérir Saül. Les harpes ont encore presque cette même forme à notre époque.

Et que vous dirai-je, Madame, des secrets naturels que j’ai découverts en faisant la cuisine ? Je vois qu’un œuf se laisse frire entier dans la graisse ou l’huile et, au contraire, se défait dans le sirop ; qu’il suffit, pour que le sucre demeure fluide, qu’on y mette une très petite quantité d’eau où ait séjourné du coing ou un autre fruit acide ; que le jaune et le blanc d’un même œuf sont si opposés que chacun des deux peut être mélangé à du sucre mais non pas les deux ensemble. Mais je ne devrais pas vous fatiguer avec de telles niaiseries, je ne vous les rapporte que pour vous donner une entière connaissance de mon naturel et je crois que cela vous fera rire ; Madame, nous autres femmes, la philosophie de cuisine n’est-elle pas la seule que nous puissions connaître ? Lupercio Leonardo[45] l’a bien dit : « On peut philosopher et préparer le dîner » et, en voyant tous ces petits riens, je me dis souvent : si Aristote avait fait la cuisine, il aurait écrit bien davantage. Pour parler toujours de cette façon que j’ai de faire travailler mon esprit, je vous dirai que la chose est chez moi si continuelle que je n’ai pas besoin de livres. Il m’arriva, lors d’une grave maladie d’estomac, de me voir interdire la lecture par les médecins ; je m’en abstins donc durant quelques jours, puis, je suggérai qu’il serait moins mauvais pour moi de lire ; ma méditation était si intense et si véhémente qu’elle consommait plus d’énergie en un quart d’heure que l’étude des livres en quelques jours, et c’est ainsi que les médecins consentirent à me laisser lire. Je puis dire encore, Madame, que le sommeil lui-même ne me fait pas échapper à ce mouvement continuel de mon imagination. Celle-ci au contraire agit généralement alors avec plus d’aisance et de liberté, elle confère plus tranquillement et plus clairement les idées qu’elle a conservées de la journée, elle argumente, elle fait des vers dont je pourrais vous dresser un très long catalogue, ainsi que de quelques subtilités et quelques raisonnements que j’ai conçus beaucoup mieux endormie qu’éveillée. Je ne les mentionne pas pour ne point vous lasser, car ce que j’ai dit suffira à votre sagacité et à votre pénétration pour connaître et comprendre parfaitement, et mon naturel, et les commencements, les conditions, l’état de mes études.

Si celles-ci, Madame, étaient des mérites (je vois qu’on les célèbre à ce titre chez les hommes), elles ne le seraient pas chez moi puisque j’agis par nécessité. Si elles sont une faute, pour la même raison, je ne crois pas m’en être rendue coupable ; cependant je suis dans une telle défiance de moi-même que, ni dans ce domaine, ni dans les autres, je ne me fie à mon jugement ; aussi, je remets la décision à votre souveraine capacité, me soumettant d’avance, sans réserve et sans répugnance, à la sentence qu’elle rendra, car ce que je vous ai dit n’a été qu’une simple description de mon amour de la science.

Les femmes chrétiennes et la science[modifier]

J’avoue également que, malgré l’évidence de tout cela et bien que cette évidence me dispensât, comme je l’ai dit, de me chercher des modèles, je n’ai pas laissé d’être aidée par tous ceux, très nombreux, que m’ont montrés mes lectures tant sacrées que profanes. Je vois une Déborah légiférer aussi bien en matière militaire qu’en matière politique et gouverner le Peuple élu qui comptait tant d’hommes savants. Je vois la très sage reine de Saba, si instruite qu’elle ose éprouver par des énigmes la sagesse du plus grand des sages, et sans que sa conduite soit blâmée puisqu’au contraire elle doit être instituée juge des incrédules. Je vois un grand nombre de femmes insignes, dotées les unes du don de prophétie comme une Abigaïl, d’autres de persuasion comme Esther, d’autres de piété comme Rahab, d’autres de persévérance comme Anne, mère de Samuel, et une infinité d’autres, dotées d’autres sortes de qualités et de vertus.

Du côté des gentils, je rencontre tout d’abord les Sibylles, choisies par Dieu pour prophétiser les principaux mystères de notre Foi, et en vers si savants et si pleins de grâce que nous en sommes saisis d’admiration. Je vois adorer comme déesse des sciences une femme comme Minerve, fille du grand Jupiter et maîtresse de toute la sagesse d’Athènes. Je vois une Paula Argentaria qui aida Lucain, son mari, à écrire la grande bataille de la Pharsale. Je vois la fille du divin Tirésias, plus savante que son père. Je vois une Zénobie, reine de Palmyre, aussi sage que vaillante, une Arété, la très savante fille d’Aristippe, une Nicostrate créatrice des lettres latines et très érudite dans les lettres grecques, une Aspasie de Milet qui enseigna la philosophie et la rhétorique et eut pour disciple le philosophe Périclès, une Hypathie[46] qui enseigna l’astrologie et tint longtemps école à Alexandrie, une Léontion, femme grecque, qui sortit victorieuse d’une polémique avec le philosophe Théophraste, une Jucia, une Corinne, une Cornélie, enfin toute la multitude de celles qui ont mérité la renommée : Grecques, Muses, Pythonisses… Qu’étaient toutes ces femmes en effet, sinon des savantes admises, célébrées et aussi vénérées comme telles par l’Antiquité? Et je ne parle pas d’une infinité d’autres dont les livres sont remplis : je vois une Catherine l’Égytienne enseigner et convaincre toute la science des sages de l’Egypte. Je vois une Gertrude enseigner, écrire, tenir école. Et (inutile de chercher les exemples hors de chez soi), je vois Paule, ma très sainte mère, instruite dans les langues hébraïque, grecque et latine, et capable d’interpréter les Écritures. Quoi d’étonnant si son chroniqueur – qui était pourtant le grand saint Jérôme, se trouvait à peine digne de remplir cet office et disait avec cette force d’expression et cette manière emphatique qui sont les siennes : Si tous mes membres étaient des langues, ils ne suffiraient pas à publier la science, la sagesse et la vertu de Paule ». Les deux filles de la Sainte, la veuve Blesilla et l’illustre vierge Eustochium méritèrent de lui les mêmes louanges, et la seconde au point d’être appelée Prodige du Monde tant elle était savante. La romaine Fabiola fut aussi très versée dans les Saintes Écritures. Proba Falconia, autre Romaine, fit un livre fort bien écrit avec des centons de Virgile sur les Saints Mystères de notre Foi Notre reine Isabelle, femme d’Alphonse X[47], écrivit, la chose est connue, sur l’astrologie. Il est d’autres noms que j’omets pour ne point copier ce qui a été dit par autrui (vice que j’ai toujours eu en abomination) et, en notre temps, fleurissent la grande Christine Alexandrine, reine de Suède, aussi savante que courageuse et magnanime, et leurs excellences la Duchesse d’Aveiro et la Comtesse de Villaumbrosa[48].

Le vénérable Docteur Arce, professeur d’Écriture Sainte éminent par sa science et sa vertu, soulève dans son De Studioso Bibliorum la question suivante : « An liceat foeminis Sacrorum Bibliorum studio incumbere ? Eaque interpretari ? »[49]. Il produit de nombreuses sentences de saints à l’appui de la thèse contraire, en particulier celle de l’Apôtre : « Mulieres in ecclesiis taceant, non enim permittitur eis loqui etc… »[50]. Il produit encore d’autres sentences, et de l’Apôtre lui-même ce passage de l’Épitre à Tite : « Anus similiter in habitu sancto, bene docentes »[51], accompagnées d’interprétations des Pères de l’Eglise, et il conclut avec sa prudence habituelle que professer publiquement dans les écoles et prêcher dans une église n’est pas licite pour les femmes, qu’en revanche étudier, écrire et enseigner en privé n’est pas seulement pour elles licite, mais très utile et profitable. Il est bien certain que cela ne doit pas s’entendre de toutes, mais de celles que Dieu aura dotées d’une vertu et d’une prudence particulières, qui seront très savantes et érudites et qui auront le talent et les qualités requises pour un emploi si saint. Cela est si juste que non seulement aux femmes – dont on dénonce toujours l’inaptitude – mais aux hommes – qui se croient savants du fait qu’ils sont hommes – on devrait interdire l’interprétation des Saintes Écritures quand ils ne sont pas très instruits, très vertueux et d’un esprit docile et bien disposé. C’est le contraire qui, je crois, a fait surgir tant de sectaires et qui a été la racine de tant d’hérésies. Beaucoup en effet étudient pour ignorer, particulièrement ceux qui ont le caractère arrogant, inquiet et superbe, qui aiment la nouveauté en matière de Loi (alors que celle-ci ne peut les admettre) et qui enfin ne sont point satisfaits tant qu’ils n’ont pas proféré une hérésie – pour dire ce que personne n’avait dit avant eux. L’Esprit Saint dit à leur sujet : « In maleuolam animam non introibit sapientia »[52]. Il leur est plus nuisible de savoir que d’ignorer. Comme l’a dit un homme sage, on ne peut trouver sottise parfaite chez qui ignore le latin ; seul celui qui l’a appris atteint à la sottise consommée. J’ajouterai qu’il peut encore la perfectionner, dans la mesure du moins où la sottise est une perfection, en acquérant quelques rudiments de philosophie et de théologie et en étudiant un peu les langues pour être sot en plusieurs langues : à elle seule la langue maternelle ne peut pas contenir un grand sot.

Pour ceux-ci, je le répète, il est nuisible d’étudier, c’est comme une épée entre les mains du furieux : elle était un très noble instrument de défense, elle devient instrument de mort pour lui et pour beaucoup. Telles furent les Saintes Ecritures entre les mains du misérable Pélage et du pervers Arrius, du misérable Luther et des autres hérésiarques tels que notre docteur (jamais il ne fut ni nôtre ni docteur !) Cazalla[53]. À tous, la science fut nuisible bien qu’elle soit le meilleur aliment et la vie de l’âme ; meilleurs sont les aliments que l’on introduit dans un estomac mal constitué et maladif, plus âcres, gâtées et malignes sont les humeurs qu’il secrète. Il en va ainsi de ces méchants : plus ils étudient, pires sont les opinions qu’ils engendrent ; leur intelligence est obstruée par cela même qui devrait l’alimenter, ils étudient beaucoup et digèrent peu car ils ne proportionnent pas leur étude au réceptacle limité qu’est leur intelligence. L’Apôtre déclare à ce propos : « Dico enim per gratiam quae data est mihi omnibus qui sunt inter vos : non plus sapere quam oportet sapere, sed sapere ad sobrietatem : et unicuique sicut deus divisit mensuram fidei »[54]. En vérité, ce n’est pas aux femmes qu’il s’adressait mais aux hommes ; le « taceant » n’a pas été prononcé seulement pour elles, mais pour tous ceux qui n’auraient pas de grandes capacités. Si je veux savoir autant ou plus qu’Aristote ou que saint Augustin et que je n’ai pas la capacité de saint Augustin ou d’Aristote, je n’y parviendrai pas même en étudiant plus que tous les deux, j’affaiblirai au contraire et j’entraverai l’exercice de ma faible intelligence en lui présentant un objet disproportionné.

Oh, si nous tous – et moi la première, qui suis une ignorante – nous prenions la mesure de notre talent avant d’étudier, et pis encore d’écrire avec l’ambitieuse prétention d’en égaler ou d’en dépasser d’autres, comme notre prétention en serait affaiblie, de combien d’erreurs nous nous préserverions et combien d’idées fausses qui courent par le monde nous seraient épargnées ! Je place les miennes au premier rang car, si j’étais vraiment clairvoyante, ces lignes mêmes je ne les écrirais pas ; et je proteste que j’écris seulement par obéissance, et avec tant d’appréhension que vous devez plus me savoir gré de prendre la plume dans l’état de crainte où je suis que si je vous remettais des œuvres plus parfaites. Mais puisque, destinataire de cette lettre, vous en êtes en réalité la correctrice, c’est pour la faire corriger que je vous l’adresse, effacez-la, déchirez-la et réprimandez-moi, cela aura pour moi plus de prix que les vains éloges que d’autres peuvent me décerner : « Corripiet me justus in misericordia, et increpabit ; oleum autem peccatoris non impinguet caput meum »[55].

Revenant à notre docteur Arce, je dirai qu’il produit à l’appui de son opinion ces paroles de mon père saint Jérôme (Ad Laetam de institutione filiae) : « Adhuc tenera lingua Psalmis dulcibus imbuatur… Ipsa nomina, per quae consuescit paulatim verba contexere, non sint fortuita, sed certa, et conservata de industria, Prophetarum videlicet, atque Apostolorum, et omnis ab Adam Patriarcarum series de Matthaeo Lucaque descendat, ut dum aliud agit, futurae memoriae praeparetur… reddat tibi pensum quotidie, de Scripturarum floribus carptum »[56]. Si donc le saint voulait cette sorte d’éducation pour une enfant qui commençait à peine à parler, que ne voudra-t-il pas chez ses religieuses et ses filles spirituelles ? On le voit bien en effet pour Eustoquium, Fabiola, Marcella sa sœur, Pacatulla[57] et d’autres que le grand Docteur loue dans ses épîtres et exhorte à ce saint exercice ; on le voit bien dans l’épître que j’ai citée, d’où je détache le « reddat tibi pensum » qui renvoie au « bene docentes » de saint Paul et s’accorde avec lui. Le « reddat tibi » de mon vénérable père laisse entendre en effet que la maîtresse de l’enfant doit être Laeta, sa mère elle-même.

Que de dommages seraient épargnés à notre république si les femmes âgées étaient instruites comme Laeta et savaient enseigner comme l’ordonne saint Paul et mon père saint Jérôme ! Comme il n’en est rien et que les pauvres femmes sont aujourd’hui tout à fait négligées, si un père désire instruire sa fille plus qu’il n’est coutume, la nécessité et l’absence de femmes qualifiées l’obligent à recourir à des hommes pour lui apprendre à lire, écrire, compter, à jouer de la musique ou à acquérir d’autres talents. Les dommages qui en résultent sont nombreux comme le montrent tous les jours de malheureux exemples d’unions mal assorties : la facilité de la conversation et le temps passé ensemble rendant souvent aisé ce qu’on n’aurait pas cru possible. Aussi, beaucoup préfèrent-ils laisser leurs filles barbares et incultes plutôt que de les exposer à un péril aussi notoire que cette familiarité avec des hommes. Tout cela serait évité s’il y avait des femmes instruites comme le veut saint Paul et si leur enseignement se transmettait des unes aux autres comme cela se fait pour les travaux d’aiguille et les autres choses qu’on enseigne aux filles.

Quel inconvénient y aurait-il donc à ce qu’une femme d’âge[58], versée dans les sciences, de bonnes mœurs et de sainte conversation prît à sa charge l’éducation des jeunes filles ? Plutôt que de voir celles-ci se perdre, soit parce qu’elles n’étudient pas du tout, soit parce qu’elles étudient par ce moyen si périlleux que sont les professeurs hommes. Quand il n’y aurait point d’autre péril que l’indécence de voir s’asseoir à côté d’une femme pudique (qui rougit déjà d’être regardée en face par son propre père) un homme étranger qui lui parle avec la familiarité et la liberté d’une maître ; la pudeur que requièrent les rapports et la conversation avec les hommes suffiraient pour qu’on ne le permît pas. Pour moi, je ne trouve pas que cette façon de faire instruire les femmes par des hommes soit sans péril, sauf au sévère tribunal de la confession, ou bien à distance par les sermons d’un prédicateur, ou bien dans la relation lointaine d’un auteur avec sa lectrice, et non en tous cas dans l’intimité d’un voisinage immédiat. Tout le monde sait que telle est la vérité, or, en l’absence de femmes instruites, l’usage se maintient et cette absence est donc un bien grand mal. Voilà ce que devraient considérer ceux qui, attachés au « mulieres in ecclesia taceant », blasphèment contre l’instruction donnée aux femmes, et donnée par des femmes, comme si ce n’était pas le même apôtre qui avait dit « bene docentes ». J’ajoute que cette interdiction concerne un usage du temps que rapporte Eusèbe[59]: dans l’Eglise primitive, les femmes se catéchisaient les unes les autres à l’intérieur des temples et ce bruit empêchait les apôtres d’être entendus quand ils prêchaient ; c’est pour cette raison qu’on ordonna aux femmes de se taire. De même, de nos jours, quand le prédicateur parle, on ne prie pas à haute voix.

Pour l’intelligence de beaucoup de passages, il est en réalité nécessaire de bien connaître l’histoire, les mœurs, les cérémonies, les proverbes et aussi les manières de parler des temps où ils furent écrits pour savoir à quoi s’appliquent, à quoi font allusion, certaines expressions des Saintes Écritures ; la phrase « Scindite corda vestra et non vestimenta vestra »[60] n’est-elle pas une allusion à l’usage hébraïque de déchirer ses vêtements en signe de douleur comme le fit le mauvais pontife lorsqu’il accusa le Christ de blasphème? Beaucoup de passages de l’apôtre sur le secours des veuves ne concernaient-ils pas aussi les coutumes de ce temps-là? Le passage de la femmes forte : « Nobilis in portis vir eius »[61] ne se rapporte-t-il pas à cette coutume de placer les tribunaux aux portes de la ville ? Le « dare terram Deo » ne signifie-t-il pas « faire un vœu » ?[62] Les pécheurs publics n’étaient-ils pas dits « hiemantes »[63] parce que qu’ils faisaient pénitence en plein air à la différence des autres qui accomplissaient la leur sous un porche ? Le reproche de Jésus aux Pharisiens qui avaient omis le baiser et le lavement des pieds n’était-il pas fondé sur la coutume qu’avaient les Juifs de faire ces choses ? Et ainsi d’une infinité d’autres expressions, non seulement des lettres sacrées mais des lettres profanes que l’on trouve à chaque pas, par exemple « adorate purpuram »[64] pour dire « obéir au roi », « manumittere eum »[65] pour dire « affranchir » qui est une allusion à cette coutume, à ce rite de donner un soufflet à l’esclave à qui l’on rendait la liberté. Ainsi, dans Virgile, « intonuit laevum »[66], allusion à l’idée que la foudre dirigée vers l’occident était de bon augure ; dans Martial : « Tu nunquam leporem edisti »[67] avec son plaisant jeu de mots sur les deux sens de « leporem » et aussi son allusion à la propriété que l’on attribuait au lièvre. Et le proverbe « Maleam legens quae sunt domi obliviscere »[68] qui se rapporte au très périlleux promontoire de Laconie. Et la réponse de la chaste femme romaine au prétendant importun : « on ne graissera pas pour moi les gonds, on n’allumera pas pour moi les torches », pour dire qu’elle ne voulait pas se marier, allusion au rite d’oindre les portes avec de la graisse et d’allumer des torches pour les noces, comme si nous disions : « pour moi, il ne sera pas versé de dot ni prononcé de bénédiction ». C’est la raison des nombreux commentaires qui ont été faits de Virgile, d’Homère et de tous les poètes et orateurs. Outre tous ceux là, que de difficultés ne trouve-t-on pas dans les textes sacrés, même pour la grammaire ! On rencontre un pluriel pour un singulier, on passe de la seconde à la troisième personne comme dans cette phrase du Cantique des Cantiques : « Osculetur me osculo oris sui : quia meliora sunt ubera tua vino »[69]. Les adjectifs sont mis au génitif au lieu de l’accusatif : « Calicem salutaris accipiam », le féminin est mis pour le masculin et d’autre part on nomme adultère n’importe quel péché[70].

Tout cela demande plus de connaissances que ne l’imaginent certains qui, avec leur seul latin, ou au plus avec quatre termes des Sumulas[71], veulent interpréter les Ecritures et sont rivés au « mulieres in ecclesia taceant » sans savoir comment on doit le comprendre et aussi à cet autre passage : « mulier in silencio discat », texte qui en réalité est beaucoup plus favorable qu’hostile aux femmes puisqu’il leur commande d’apprendre et qu’assurément, pendant qu’elles apprennent, il leur est nécessaire de se taire. Il est aussi écrit « audi Israël et tace » ; cette fois, il s’agit de l’ensemble des hommes et des femmes, et à tous il est ordonné de se taire car la raison commande en effet l’attention et le silence à qui veut écouter et s’instruire. Quoi qu’il en soit, je voudrais bien que ces interprètes et commentateurs de saint Paul m’expliquent comment ils entendent ce texte : « mulieres in ecclesia taceant » : car, ou bien ils l’entendent au sens matériel des chaires et des tribunes, ou bien au sens formel de l’universalité des fidèles qui est l’Église. S’ils l’entendent de la première façon (je pense pour ma part que tel est le vrai sens car nous voyons en effet qu’il n’est pas permis aux femmes dans l’Église d’enseigner publiquement ni de prêcher), pourquoi réprouvent-ils celles qui étudient privément ? Et s’ils l’entendent de la deuxième et veulent que l’interdiction de l’apôtre ait une portée absolue, que, même dans leur particulier, il soit défendu aux femmes d’écrire et d’étudier, comment expliquer que l’Église ait permis d’écrire à une Gertrude, à une Thérèse, à une Brigitte, à une religieuse comme Marie d’Agreda et à bien d’autres ? Qu’on ne me dise pas que c’étaient des saintes, il est bien vrai qu’elles l’étaient mais cela ne va pas contre mon argument. D’abord, la proposition de saint Paul est absolue et vise toutes les femmes sans faire une exception pour les saintes, et il y en avait en ce temps-là : Marthe, Marie, Marcelle, Marie mère de Jacques, Salomé et beaucoup dans cette ferveur de la primitive Eglise aucune n’est exceptée ; ensuite nous voyons de nos jours l’Eglise permettre d’écrire à des saintes et à des non-saintes : sœur Marie d’Agreda et María de la Antigua[72] ne sont pas canonisées, leurs écrits circulent cependant, et quand sainte Thérèse et les autres prirent la plume, elles ne l’étaient pas encore. L’interdiction de saint Paul ne visait donc que la parole publique dans les églises car, si l’apôtre avait interdit aux femmes d’écrire, l’Église ne le leur permettrait pas.

Une vocation d'écrivain et de poète[modifier]

Quant à moi, je ne m’aventure pas à enseigner – ce serait de ma part présomption bien excessive – Pour écrire il faut plus de capacité que je n’en ai et aussi une longue réflexion. Saint Cyprien a dit : « Gravi consideratione indigent quod scribimus »[73]. Mon seul désir a été d’étudier pour être moins ignorante : comme le dit saint Augustin, il y a des choses qu’on apprend pour agir, et d’autres seulement pour savoir : « Discimus quaedam ut sciamus ; quaedam ut faciamus ». Où est donc mon délit si je ne fais même pas des choses qui sont licites aux femmes comme d’enseigner par la plume, car je ne m’en reconnais pas moi-même capable et je suis le conseil de Quintilien : « Noscat quisque et non tantum ex alienis praeceptis, sed ex natura sua capiat consilium »[74].

Si mon crime est la Lettre Athénagorique[75], est-elle autre chose que la simple relation de mon opinion exposée avec tout le respect que je dois à Notre Mère la Sainte Église ?[76] Si sa très sainte autorité ne m’interdit pas de m’exprimer, pourquoi d’autres voudront-ils l’interdire ? On me trouve audacieuse d’avoir soutenu une opinion contraire à celle de Vieira, mais sa Paternité elle-même n’a-t-elle pas été bien audacieuse d’en soutenir une contraire à celle de trois saints Pères de l’Eglise ? Mon esprit, tel qu’il est, n’est-il pas aussi libre que le sien puisqu’issu d’une même souche ? Son opinion est-elle article de foi ou doctrine révélée pour que nous devions la croire les yeux fermés ? J’ajoute que je n’ai pas manqué aux égards dus à un homme si considérable (alors que son défenseur en a usé autrement, oubliant la sentence de Tite-Luce : « Artes committatur decor »[77]), que je n’ai pas effleuré l’habit de la Sainte Compagnie[78], que je n’ai écrit cette lettre que pour la soumettre à la personne qui m’avait suggéré de l’écrire, or Pline a dit : « Non similis est conditio publicantis, et nominatim dicentis »[79]. Si j’avais su que ce texte devait être publié, je l’aurais écrit avec plus de soin[80]. Si mon censeur y trouve de l’hérésie, pourquoi ne la dénonce-t-il pas ? Nous nous en trouverions lui vengé et moi contente car, ainsi que je le dois, j’apprécie plus le titre de catholique et de fille obéissante de Notre Mère la Sainte Eglise que toutes les louanges adressées à mon savoir. Si c’est un ouvrage barbare – il n’a pas tort de le juger tel – il n’a qu’à en rire, même si ce rire doit être forcé, je ne lui demande pas de me louer. De même que j’étais libre de contredire Vieira, n’importe qui le sera de me contredire à mon tour.

Où me suis-je laissé entraîner, Madame ? Tout ceci est hors de propos et indigne de vos oreilles, mais comme je parlais de mes contradicteurs, je me souvins des arguments de l’un d’entre eux qui a surgi récemment[81] ; insensiblement ma plume s’est laissé aller à vouloir lui répondre en particulier alors que mon intention était de parler en général. Je reviens donc à notre docteur Arce ; il dit avoir connu dans cette ville deux religieuses : l’une au couvent de Regina savait si bien le bréviaire par cœur qu’elle appliquait dans les conversations avec la plus grande rapidité et le meilleur à-propos les vers, les psaumes et les sentences des homélies des saints ; l’autre, qui appartenait au couvent de la Conception, avait tant pratiqué les épîtres de mon Père saint Jérôme et ses expressions que, nous dit Arce, ; « Hieronymum ipsum hispane loquentem audire me existimarem[82][83] ». Il dit avoir su après la mort de cette religieuse qu’elle avait traduit en langue vulgaire l’épître en question et il gémit que de tels talents n’aient pas été employés à des travaux plus importants et fondés scientifiquement. Il ne donne le nom d’aucune des deux, mais les cite pour mieux prouver qu’il est non seulement licite, mais très utile et nécessaire aux femmes d’étudier les Saintes Écritures, et à plus forte raison aux religieuses. Votre sagesse ne m’exhorte pas à autre chose, et bien des raisons vont en effet dans ce sens.

Si je considère maintenant le talent tant critiqué de faire des vers – à moi cela m’est si naturel que je dois me faire violence pour que cette lettre soit écrite en prose ; je pourrais reprendre à mon compte le : « Quidquid conabar dicere versus erat »[84]. Voyant que tant de gens le condamnaient et le vitupéraient, j’ai délibérément cherché quel dommage il pouvait causer et je ne l’ai pas trouvé. Je vois au contraire la bouche des Sibylles le célébrer, la plume des prophètes le sanctifier, spécialement celle du roi David dont le grand commentateur que fut mon bien-aimé Père explique ainsi la métrique : « In morem Flacci et Pindari nunc iambo currit, nunc alcaico personat, nunc Sapphico tumet, nunc semipede ingreditur »[85]. La plupart des livres sacrés sont des poèmes, par exemple le Cantique de Moïse ; les discours du livre de Job sont écrits en vers héroïques dit saint Isidore dans ses Étymologies. C’est en vers également que Salomon écrivit ses Épithalames et Jérémie ses Lamentations, ce qui fait dire à Cassiodore : « Omnis poetica locutio a Divinis Scripturis sumpsit exordium »[86]. Notre Eglise catholique, loin de les dédaigner, les emploie dans ses hymnes et fait réciter ceux de saint Ambroise, de saint Thomas, de saint Isidore et de bien d’autres. Saint Bonaventure les aimait tant que l’on en trouve chez lui à toutes les pages. Saint Paul les avait assurément étudiés puisqu’il en cite et qu’il traduit ce vers d’Aratus : « In ipso enim vivimus et movemur, et sumus »[87]. Et qu’il invoque cet autre de Parménide : «Cretenses semper mendaces, malae bestiae pigri »[88]. Saint Grégoire de Naziance dispute en des poèmes pleins de grâce des questions du mariage et de la virginité. Mais à quoi bon tant de noms ! Les lèvres saintes de Notre-Dame, reine de toute sagesse entonnèrent le Cantique du Magnificat. Après l’avoir citée, ce serait lui faire injure que de recourir à des exemples profanes, même empruntés à des hommes très savants et très considérables ; la preuve que nous avons est suffisante, et aussi cette autre : malgré l’impossibilité où l’on était de plier l’élégance hébraïque aux mètres latins, ce qui obligea le traducteur sacré, attentif avant tout au sens, à abandonner l’usage des vers, les psaumes conservent toujours le nom de poèmes et sont divisés en vers. Quel mal peuvent-ils donc causer en eux-mêmes ? L’art n’est pas coupable des mauvais usages qu’on en fait, le coupable, c’est le mauvais praticien qui corrompt les vers en en faisant des pièges du Démon, et il en est de même pour tous les arts et sciences.

Et si le mal, c’est que des vers soient écrits par une femme, on sait pourtant que beaucoup d’entre elles en ont fait un noble usage. Pourquoi ne les imiterais-je pas ? Assurément, je suis vile et méprisable, je le confesse, mais je ne pense pas qu’on ait jamais vu une strophe de moi inconvenante. Je n’ai d’ailleurs jamais écrit de ma propre initiative, mais toujours priée et commandée, La seule fois qu’il me souvienne d’avoir pris la plume pour mon plaisir, ce fut pour un petit écrit qu’on appelle Le Songe[89]. La lettre à laquelle vous, Madame, avez fait tant d’honneur, je l’ai écrite avec plus de répugnance que le reste, d’abord parce que j’y traitais de choses saintes pour lesquelles, comme je l’ai dis, j’éprouve une crainte révérencielle, et aussi parce que je semblais agir par goût de la contradiction, alors que j’éprouve pour cela une naturelle aversion. Et je crois que, si j’avais pu prévoir, l’heureux destin pour lequel elle était née, (elle que j’avais abandonnée, exposée telle un nouveau Moïse, sur les eaux du Nil du silence où une princesse comme vous la trouva et la caressa), je crois même que si j’avais présumé cela, je l’aurais plutôt étouffée entre les mains mêmes qui l’avaient fait naître tant j’aurais redouté de voir paraître à la lumière de votre science les griffonnages malhabiles de mon ignorance. On voit bien là la grandeur de votre bonté : votre volonté approuve ce qui précisément doit être un objet de répugnance pour votre esprit si éclairé. Mais puisque sa fortune l’a jetée à votre porte, orpheline et abandonnée au point de vous devoir même son nom, je suis bien fâchée qu’au milieu de mille difformités, elle présente encore le défaut de la hâte ; ceci à cause de mon état de santé, continuellement mauvais, de l’excès d’occupations que m’impose l’obéissance, puis parce que je n’avais personne pour m’aider à écrire et que tout devait être de ma main[90], aussi parce que, allant contre mon humeur, et voulant seulement accomplir une promesse à laquelle je ne pouvais me soustraire, j’étais pressée de finir. J’ai laissé de côté des raisonnements entiers et beaucoup d’arguments qui se présentaient à mon esprit ; je les ai laissés parce que je ne voulais pas allonger mon texte, mais si j’avais su que ma lettre serait publiée, je ne les aurait pas omis, ne serait-ce que pour satisfaire à quelques objections qui m’ont été faites[91], et je pourrais vous les envoyer, mais je ne serai pas fâcheuse au point d’exposer des objets aussi indignes à la pureté de vos yeux ; il suffit qu’ils aient été offensés par mes ignorances sans que je leur impose par surcroît les témérités d’autrui.

Si ces arguments venaient par hasard à voler d’eux-mêmes jusqu’à vous – ils ont si peu de poids qu’ils le pourraient bien – vous m’ordonnerez ce que je dois faire ; si vos ordres ne sont pas là pour m’y pousser, et que ma défense soit seule en cause, je ne prendrai jamais la plume. Il n’est pas nécessaire d’offrir une réponse à qui reconnaît son erreur par le fait même qu’il se cache comme dit mon père saint Jérôme : « Bonus sermo secreta non quaerit » et saint Ambroise : « Latere criminosae est conscientiae »[92].

Je ne me tiens même pas pour attaquée, m’appuyant sur cette règle du Droit : « Accusatio non tenetur si non curat de persona quae produxerit illum »[93]. Mais ce qui mérite assurément d’être relevé, c’est son énorme travail de copiste. Etrange folie ! Se fatiguer plus à s’ôter tout crédit que l’on ne le ferait pour s’en acquérir.

Moi, Madame, je n’ai pas voulu répondre quoique d’autres l’aient fait (à mon insu) ; il me suffit d’avoir vu quelques-uns de ces papiers, je vous envoie l’un d’entre eux parce qu’il est très savant et pour que sa lecture vous dédommage en partie du temps que vous aurez perdu à me lire[94]. S’il vous plaisait, Madame, de me voir faire le contraire de ce que je m’étais proposée, votre avis, votre opinion, le plus petit signe de désir de votre part, fera, et c’est légitime, céder mon propre sentiment, qui (comme je vous l’ai dit) était de me taire. Saint Jean Chrysostome dit bien : « Calumniatores convincere oportet, interrogatores docere »[95], mais je vois aussi saint Grégoire dire : « Victoria non minor est, hostes tolerare, quam hostes vincere. »[96] C’est par la tolérance que la patience est victorieuse, par la souffrance qu’elle triomphe. Tout païens qu’ils étaient, les Romains avaient coutume, au sommet de la gloire de leurs capitaines, lorsque, ayant triomphé des nations, ceux-ci entraient, vêtus de pourpre, couronnés de lauriers, leur char tiré non par des bêtes, mais par les fronts couronnés des rois vaincus, accompagnés des dépouilles des richesses du monde entier, escortés de leurs soldats vainqueurs parés des insignes de leurs exploits, lorsqu’ils entendaient le peuple leur décerner des noms aussi flatteurs que « Pères de la Patrie », « Colonnes de l’Empire », « Murailles de Rome », « Soutiens de l’Etat » et autres dénominations glorieuses, les Romains avaient coutume, disais-je, qu’en cet apogée du bonheur humain, un soldat leur dît à voix haute mais comme à regret, et obligé par un ordre du Sénat : considère que tu es mortel, considère que tu as tel ou tel défaut, et sans lui faire grâce des plus honteux, comme il arriva au triomphe de César, pendant lequel les soldats les plus vils criaient a ses oreilles : « Cavete Romani, adducimus vobis adulterum calvum »[97]. Cela se faisait pour que le vainqueur ne s’enorgueillît point au milieu de tant d’honneurs, pour que le lest de ces affronts compensât les voiles de tous ces applaudissements et que la nef de son jugement ne fût pas en péril dans le vent des acclamations. Je dis que, si des païens faisaient cela à la seule lumière de la loi naturelle, nous catholiques qui sommes tenus d’aimer nos ennemis, nous faisons bien peu en les tolérant[98]. Pour moi, je puis assurer que les calomnies m’ont parfois mortifiée, mais qu’elles ne m’ont jamais fait de mal. Je tiens pour bien sot celui qui, ayant l’occasion de mériter, supporte la peine et perd le mérite. Il ressemble à ceux qui ne veulent pas se résigner à mourir et qui, à la fin, succombent sans que leur résistance ait servi à leur épargner la mort, mais seulement à leur ôter le mérite de la résignation, et à faire une mauvaise mort d’une mort qui pouvait être un bien. Aussi, Madame, je crois que ces choses sont un bienfait plus qu’un dommage, et je regarde les compliments comme plus périlleux pour la faiblesse humaine. Nous sommes portés d’ordinaire à nous approprier ce qui n’est pas à nous ; il faut être bien vigilant et garder écrites dans le cœur ces paroles de l’Apôtre : « Quid autem habes quod non accepisti ? Si autem accepisti, quid gloriaris quasi non acceperis ? »[99] comme bouclier contre les traits de la louange. En effet, ce sont des lances qui, si nous ne les rapportons pas à Dieu ce qui, de fait, lui appartient, nous arrachent à la vie et font de nous des voleurs de l’honneur de Dieu, des usurpateurs des talents qu’il nous donna, et des dons qu’il nous confia, toutes choses dont nous devrons rendre un compte étroit. Moi, Madame, je redoute davantage la louange que la contradiction : il suffit d’un petit acte de patience pour que celle-ci se change en profit, à celle-là il faut de nombreux actes d’humilité et de connaissance de soi pour n’être point malfaisante. C’est pour moi, je le connais et le reconnais, une faveur spéciale de Dieu que de le savoir afin de pouvoir observer dans l’un et l’autre cas la maxime de saint Augustin : « Amico laudanti credendum non est, sicut nec inimico detrahenti »[100]. Néanmoins je suis si vile que le plus souvent je dois tout gâter, ou y mêler tant de défauts et d’imperfections que je pervertis ce qui, de soi, aurait été bon. Ainsi, pour les quelques ouvrages de moi qui ont été imprimés, non seulement mon nom, mais le consentement donné à l’imprimeur, n’ont pas dépendu de ma volonté, mais d’une liberté étrangère sur laquelle je n’avais pas de pouvoir, comme ce fut le cas pour la Lettre athénagorique. Des Exercices pour la neuvaine de l’Incarnation, et des Offrandes du Rosaire pour la fête de Notre Dame des sept douleurs, furent seules imprimées avec mon approbation, mais sans mon nom, et pour la dévotion des fidèles[101]. Je vous en remets quelques exemplaires pour que – si vous l’estimez convenable- vous les distribuiez entre les sœurs de votre sainte communauté et des autres couvents de Puebla. Je ne vous mets qu’un seul des Offrandes du rosaire ; cet opuscule est en effet épuisé et je n’ai pas pu en trouver d’autres. J’ai composé ces écrits uniquement pour la dévotion de mes sœurs il y a des années. Ensuite ils se sont répandus. Leurs sujets sont aussi disproportionnés à ma tiédeur qu’à mon ignorance : en revanche, ce qui m’animait, c’était qu’il s’agissait de notre grande Reine. Un je ne sais quoi fait que le cœur le plus glacé s’enflamme quand il s’agit de la très sainte Vierge Marie. J’aurais bien voulu, (vénérable Dame), vous remettre des œuvres dignes de votre vertu et de votre science, mais, comme dit le poète :

    « Ut desint vires, tamen es laudanda voluntas
    Hac ego contentos auguror esse Deos. »[102]

Si j’écris encore d’autres petites choses, elles chercheront toujours à vos pieds leur sauvegarde et verront dans votre correction leur sécurité ; je n’ai point en effet d’autre richesse pour vous payer, et en effet de l’avis de Sénèque celui qui a commencé à répandre des bienfaits s’est obligé à les continuer. Vous serez ainsi payée par votre propre libéralité, seul moyen pour moi de m’acquitter dignement, afin qu’on ne puisse pas m’appliquer cette maxime du même Sénèque : « Turpe es beneficiis vinci »[103]. C’est noblesse d’âme de la part d’un créancier généreux que de donner au débiteur pauvre de quoi satisfaire sa dette. Ainsi fit Dieu avec le monde incapable de le payer : il lui donna son propre Fils pour que celui-ci lui fût offert à lui-même en digne satisfaction.

Si le style de cette lettre, Vénérable Dame, n’a pas été conforme à ce qui vous est dû, je vous demande pardon de ma familiarité, ou de ma simplicité. Vous traitant comme une de mes sœurs, religieuse voilée, j’ai oublié à quelle distance est votre excellentissime personne. Si je vous avais vue sans voile, il n’en eût pas été ainsi. Vous, Madame, dans votre sagesse et votre bonté, vous changerez ou amenderez mes expressions, et, si vous trouviez déplacé cet adjectif "vénérable" dont j’ai usé[104] (la "Révérence" me semblant bien peu révérente pour la révérence que je vous dois), remplacez-le par le mot que vous jugerez bienséant à votre mérite. Pour moi, je n’ai pas osé excéder les limites de votre style, ni dépasser les frontières de votre modestie.


Maintenez-moi dans votre grâce pour m’obtenir celle de Dieu. Qu’il répande celle-ci sur vous toujours plus abondante et qu’il vous garde comme je l’en supplie et comme j’en ai besoin. De ce couvent de notre père Saint Jérôme de Mexico, le premier jour du mois de mars de l’an mille six-cent-quatre-vingt-onze.

Votre très obligée qui vous baise les mains

Juana Inés de la Cruz
  1. Thèse publiée en 1982 cf https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34734559r
  2. Notre traduction se base sur l’édition originale du texte à Madrid en 1700, et les notes ont particulièrement profité de la toujours unique édition critique des Obras completas, tome IV, éd. A. Salceda, Mexico, F.C.E., 1957. Les traductions de la Bible (la Vulgate) sont prises chez Fillion, 1922. Les sous-titres sont ajoutés (les transitions du texte sont très subtiles, et ils ne coïncident pas toujours avec les alinéas). A l’ère d’internet on n’a pas à multiplier les notes savantes. Nous renvoyons à la première édition de cette traduction : Humanisme et religion chez Sor Juana Inés de la Cruz, Paris, Editions Hispaniques/Publications de la Sorbonne, 1982, annexe. No 6, p. 438-470.
  3. Citation plus qu’approximative de Institutio Oratoria, III, 7, 13 : nous devons cette référence au regretté professeur Jacques Fontaine, notre guide en la matière. Sur les imperfections du latin de Sor Juana et/ou celles des typographes espagnols, nous renvoyons à Bénassy, 1982, p.439-440.
  4. « Ne suis-je pas de la tribu de Benjamin qui est la plus petite d’Israël ? Et ma famille n’est-elle pas la moindre de toutes celles de cette tribu ? Pourquoi donc me tenez-vous ce langage ? » Premier livre des Rois, IX, 21 (aujourd’hui Premier livre de Samuel).
  5. Digne de Minerve? En raison de l’orthographe grecque, Alejandro Soriano Vallès, et quelques autres se demandent si le sens d’« Atenagórica » ne serait pas « digne d’Athénagoras », grand philosophe athénien.
  6. « Il entendit des paroles mystérieuses qu’il n’est pas permis à l’homme d’exprimer. », Paul, 2ème Epître aux Corinthiens, XII, 4.
  7. C’est la dernière phrase de l’évangile de Jean.
  8. Dans cet exorde, Sor Juana manie sans cesse l’hyperbole. Celle-ci s’imposait en un temps où le moindre poète était déclaré supérieur à Homère et à Virgile. En outre, conservant la fiction de  "Sœur Philothée", il faut lui montrer qu’elle n’est pas dupe.
  9. « Faites-moi voir votre visage ». Exode, XXXIII, 13.
  10. Cf. le Livre d’Esther, V, 2.
  11. « Pourquoi énumères-tu mes lois et pourquoi as-tu constamment mon alliance à la bouche ? » Psaume 49 (50), v. 16.
  12. « Qu’elle apprenne à la fin seulement, et alors sans danger, le Cantique des Cantiques ; en effet, si elle le lisait en premier lieu, elle ne saurait pas comprendre sous les mots charnels l’épithalame des noces spirituelles et elle en serait blessée. », Ad laetam, Epître 108, p. 876 dans la Patrologia de Migne, t. 22.
  13. « Dans les tendres années, le jugement n’est pas encore assuré », De beneficiis
  14. Sor Juana a tout de même au moins trente-neuf ans.
  15. « Juste ou injuste, elle n’est pas redoutable »
  16. « A l’impossible, nul n’est tenu. »
  17. « C’est vous qui m’y avez obligée. »
  18. L’ ignorance persistante de la mère n’est pas très vraisemblable…
  19. Elle ne dit pas "mes parents" : son père avait disparu peu après sa naissance, et le fait était connu. En Nouvelle Espagne, les nombreux enfants naturels et leur génitrice n’étaient pas systématiquement rejetés par leur famille maternelle.
  20. « La privation est la cause du désir. ».
  21. Au sens ancien du mot, la Physique comprenait toutes les sciences de la nature, et l’astrologie englobait l’astronomie.
  22. « Pourras-tu joindre ensemble les brillantes étoiles des Pléiades, et détourner l’Ours de son cours ? Est-ce toi qui fais paraître en son temps l’étoile du matin et qui fait lever l’étoile du soir sur les habitants de la terre ? », XXXVIII, 31-32.
  23. « En cas de difficulté devant certains passages de la Sainte Écriture, il joignait le jeûne à l’oraison. Et même, il avait coutume de dire à Frère Reginald, son compagnon, que tout ce qu’il savait, il ne le devait pas tant à l’étude et à son propre travail qu’à l’inspiration divine ». Bréviaire romain.
  24. De l’Aimant, Rome, 1634. Le prestige de ce savantissime (mais peu moderne) jésuite allemand était très grand à Mexico et à Puebla.
  25. « Le mal que j’ai eu, les difficultés que j’ai eues à affronter, le nombre de fois où j’ai désespéré, le nombre de fois où j’ai renoncé à mon étude et où je l’ai reprise par désir d’apprendre, ma conscience en est témoin, et non seulement ma conscience à moi, qui ai supporté tout cela, mais encore la conscience de ceux qui ont vécu avec moi.» Lettre au moine Rustique
  26. On notera l’emploi du masculin : les sœurs du couvent ne sont pas seules en cause, ni sans doute les plus fâcheuses.
  27. L’ostracisme.
  28. « Que ferons-nous ? Car cet homme fait beaucoup de miracles. » Jean, XI, 47.
  29. « Le rejeton de Jessé sera comme un étendard pour les peuples. » Isaïe, XI,10. « Comme un signe qui excitera la contradiction. », Luc, II, 34.
  30. Baltasar Gracián, El Discreto, chap. « Genio e ingenio ».
  31. « Rare est celui qui veut céder en matière d’intelligence ».
  32. «J’ai fait le tour de la terre et je l’ai parcourue toute entière. », Job, I, 7.
  33. « Rôde, cherchant qui il pourra dévorer. », 1ère épître de Pierre, V, 8.
  34. « C’est maintenant que le prince de ce monde va être jeté dehors. », Jean, XII, 31.
  35. « Il produira pour toi épines et chardons. », Genèse, III, 18.
  36. « Maître, les Juifs cherchaient récemment à te lapider et tu retournes là-bas ? », Jean, XI, 8.
  37. « Le jour n’a-t-il pas douze heures ? », Jean, XI, 9.
  38. « Allons-y, nous aussi, et mourons avec lui. », Jean, XXI, 16.
  39. « Je vous ai montré beaucoup de bonnes œuvres venant de mon Père ; pour laquelle de ces œuvres me lapidez-vous ? » ; « Ce n’est pas pour une bonne œuvre que nous te lapidons, mais pour un blasphème. » Jean, X, 33.
  40. Dans tout ce passage, Sor Juana joue sur le double sens du mot  "sabiduría" en espagnol : sagesse et science.
  41. « Pierre suivait de loin. », Luc, XXII, 54.
  42. « Ne sachant pas ce qu’il disait. » ; « Femme (homme en réalité dans le texte), je ne sais pas ce que tu dis, je ne le connais pas. » Ibid, 60 et 57.
  43. « Celui-ci était aussi avec lui », Ibid, 59.
  44. « C’est Dieu qui m’a fait ».
  45. L’auteur est en réalité son frère, Bartolomé Leonardo de Argensola (1562-1631). L’œuvre : Sátira primera.
  46. Les longues énumérations de femmes illustres étaient rituelles depuis le Moyen-Age. La présence ici de la païenne Hypathie mérite d’être soulignée car elle était professeure de philosophie et d’astronomie. Son massacre (415) par des moines fanatiques est demeuré comme une horrible tache peu commentée dans l’histoire de l’Eglise.
  47. Roi de Castille de 1221 à 1234.
  48. Ici Sor Juana est peut-être un peu égarée par l’amitié. La duchesse d’Aveiro était une cousine de la vice-reine comtesse de Paredes, grande bienfaitrice de Sor Juana. Elle était polyglotte et son prestige mondain en Espagne était considérable. Quand il fait la liste des femmes remarquables de l’Espagne (Theatro crítico universal, 1726-1739, Discurso 16), le Père Feijoo ne nomme pas la comtesse et ne mentionne la duchesse qu’à propos de Sor Juana.
  49. « Serait-il permis aux femmes de se consacrer à l’étude des Saintes Ecritures ? Et à leur interprétation ? » Le Docteur Juan Díaz de Arce, mort en 1653, et bien oublié de nos jours, enseigna pendant trente ans la Sainte Écriture à l’Université de Mexico et il refusa l’archevêché de Saint Domingue. Ses écrits constituent une référence bien utile pour Sor Juana. Elle se garde de citer des auteurs  "antiféministes". Par exemple on est sûr qu’elle connaissait Tiraqueau (mort en 1558), De legibus Connubialibus, car elle le cite ailleurs.
  50. « Que les femmes se taisent dans les églises, car il ne leur est pas permis de parler ». 1ère Epître aux Corinthiens, XIV, 34. Sor Juana n’arrive à ce texte si fameux qu’à travers un commentateur. La précaution est significative. Qui, au XVIIème siècle se permettait de discuter l’interprétation usuelle de cette phrase de saint Paul ? Poullain de la Barre ne le fait qu’indirectement (De l’Égalité des deux sexes, Paris, 1673, épigraphe de la 4ème partie, ch. 4). Anne-Marie van Schurman n’en parle pas (S’il est nécessaire ou non que les filles soient sçavantes, original latin 1638). La référence principale est Marie de Gournay, Égalité des hommes et des femmes, 1622. Selon cette amie de Montaigne, l’autorité du mari n’est faite que pour « nourrir paix en ménage ». Elle ne commente pas la portée du « taceant ».
  51. « (Enseigne) pareillement aux femmes âgées à avoir une sainte modestie, à bien instruire. » II, 3.
  52. « Aussi la sagesse n’entrera-t-elle pas dans une âme maligne ». Sagesse, I, 4.
  53. Luthérien espagnol brûlé à Valladolid dans le fameux autodafé du 21 mai 1559.
  54. « Car je dis, par la grâce qui m’a été donnée, à tous ceux qui sont parmi vous, de n’avoir pas d’eux-mêmes une opinion meilleure qu’ils ne doivent, mais d’avoir des sentiments modestes selon la mesure de la foi que Dieu a départie à chacun.» Épitre aux Romains, XII.3.
  55. « Que le juste me reprenne et me corrige avec charité ; mais l’huile du pécheur ne parfumera point ma tête ». Psaume 140, v. 5.
  56. « Que, dès l’âge le plus tendre, sa langue se pénètre de la douceur des psaumes… Que les mots-mêmes avec lesquels elle s’habituera peu à peu à former des phrases ne soient pas pris au hasard, mais choisis et groupés tout exprès, tirés par exemple des Prophètes ou des Apôtres ; que l’on prenne dans Mathieu ou dans Luc toute la série des Patriarches depuis Adam afin que tout en faisant autre chose elle enrichisse sa mémoire pour plus tard… Que la leçon qu’elle te récitera chaque jour soit prise de la fleur des Écritures » Epître CVIII, p. 871 et 874 dans la Patrologia de Migne, t. 22.
  57. Disciples directes de saint Jérôme. Deux d’entre elles sont des filles de sainte Paule.
  58. Par prudence, Sor Juana réduit l’accès au professorat aux femmes d’âge mûr, ce qui serait providentiel pour certaines veuves et femmes abandonnées, mais priverait de cette alternative à la profession religieuse les jeunes filles pauvres. Il faut reconnaître aussi qu’elle interprète le « bene docentes » de façon quelque peu abusive.
  59. Eusèbe, évêque de Césarée (Palestine), mort en 339, est le premier grand historien de l’Eglise. On lui doit par exemple le récit détaillé de la mort des fameux martyrs de Lyon. Ami de Constantin, il ne se cachait pas d’être un apologiste.
  60. « Déchirez vos cœurs et non vos vêtements ! » Joël, II, 13
  61. « Son mari est illustre aux portes de la ville », Proverbes, XXXI, 23. Il s’agit de la fameuse  "femme forte".
  62. Sens propre : donner la terre à Dieu.
  63. Exposés aux rigueurs de l’hiver.
  64. Vénérez la pourpre
  65. Lui donner congé avec la main.
  66. Un tonnerre a retenti à gauche. Pour la référence à Virgile, et la suivante à Martial, voir Bénassy, 1982, p. 463, note 44.
  67. Tu n’as jamais mangé de lièvre/Tu n’as jamais dit une chose plaisante.
  68. « En longeant le Malée, oublie ce que tu as à la maison ». La Laconie est au sud-est du Péloponnèse.
  69. « Qu’il me donne un baiser de sa bouche ; car tes mamelles sont meilleures que le vin », I, 2.
  70. Sor Juana s’attarde longuement sur les difficultés linguistiques du latin, mais elle se garde bien de poser explicitement la question brûlante de l’étude du grec et de l’hébreu. Ces langues bibliques n’étaient même pas étudiées à l’université de Mexico. Or, à une date inconnue, Juana a commencé sans le dire publiquement à apprendre le grec. Elle l’avouera un jour à l’évêque/Filotea qui en fait état dans une lettre datée du 31 janvier 1692. Don Manuel Fernández de Santa Cruz est nettement contrarié. Il ne lui propose pas de lui prêter des livres de la « Palafoxiana, » la première bibliothèque publique du Nouveau Monde, fondée justement à Puebla! Il lui écrit que c’est inutile puisque les textes grecs intéressants sont tous traduits en latin. Il considère qu’étudier le grec est juste un plaisir, une frivolité. Il persiste à lui proposer un sujet d’étude : Saül. Mais il ne se permet pas de prononcer une interdiction et il l’assure toujours de son amitié (cette « Carta de San Miguel » est reproduite dans A. Soriano Vallès, Sor Juana Inés de la Cruz, Doncella del Verbo, Hermosillo (Sonora), Ed. Garabatos, 2010, p. 483-484). Don Manuel rêve de faire de Sor Juana une sainte, mais il se refuse à employer la force.
  71. Traités de logique formelle à l’usage des étudiants.
  72. Malgré les réserves de certaines autorités ecclésiastiques (et celles plus que probables de Sor Juana elle-même) le livre monumental de la religieuse María de Agreda (1602-1652) Mística ciudad de Dios, 1647, fut un immense succès de librairie, y compris en traduction française. María de la Antigua est l’auteur de Desengaño de religiosos, 1678. Toutes deux sont des Espagnoles de la péninsule.
  73. Sans doute : « Il ne faut pas écrire sans avoir soigneusement réfléchi », avec faux sens sur le verbe « indigent ». La source n’a pas été trouvée.
  74. Que chacun s’informe, et en prenant l’avis non pas tant des autres que de sa propre nature.
  75. Cette fois, Sor Juana ne s’adresse plus à l’évêque, mais directement à ses adversaires.
  76. Vieira prétendait réfuter des propositions de saint Augustin, saint Thomas et saint Chrysostome et prétendait qu’on ne pourrait pas le réfuter, lui. C’est ce qui décida Sor Juana à parler.
  77. Le professeur Jacques Fontaine supposait que Titus Lucius, auteur inconnu pouvait être le pseudonyme d’un compilateur vivant au temps de la Renaissance, lequel aurait déformé une phrase de Quintilien, Institutio Oratoria, IX, 4,7. « Committetur semper artem decor ».
  78. De Jésus, bien entendu : Vieira était jésuite.
  79. « La condition d’un auteur est toute différente de celle d’un auteur qui s’exprime en son nom propre ». Sor Juana a sans doute traduit « nominatim » de façon fantaisiste. Elle semble avoir voulu dire "qui parle". L’authenticité de la citation est elle-même douteuse.
  80. Cette fois-ci le reproche s’adresse à "Sor Filotea" qui l’a publiée sans sa permission et sans lui montrer les épreuves. La chose à l’époque n’était pas prohibée comme de nos jours, mais elle était cavalière. Remarquons au passage que la Carta atenagórica est publiée à Séville dès 1692 par des amis de Sor Juana, sans avoir été révisée, sous le titre de Crisis sobre un sermón, dans le Segundo volumen d’œuvres de Sor Juana.
  81. Il s’agit d‘un libelle anonyme, Fe de erratas, dont les copies manuscrites se répandirent en ville. L’effet fut paradoxalement heureux pour Sor Juana car beaucoup de gens se mirent à la défendre pour ne pas être soupçonnés d’en être l’auteur. Don Manuel et Sor Juana connaissaient le coupable. Ses hautes fonctions empêchaient de le nommer.
  82. Je croyais entendre Jérôme lui-même parler castillan.
  83. Le jésuite Antonio Núñez de Miranda était, depuis toujours, officiellement le confesseur de Sor Juana, malgré de gros problèmes entre eux. Le seul fait qu’il ne soit pas intervenu alors en sa faveur tend à voir en lui au moins un approbateur. Depuis 2004, grâce au professeur péruvien José Antonio Rodríguez Garrido, La Carta Atenagórica de Sor Juana. Textos inéditos de una polémica, Mexico, UNAM, nous pouvons lire un Discurso apologético qui est une réponse à la Fe de erratas toujours inconnue. Nous apprenons beaucoup sur le débat : la position de Sor Juana apparaît comme beaucoup plus forte qu’on ne le croyait.
  84. Tout ce que je tentais de dire était des vers, Citation non textuelle d’Ovide, Tristes, IV, 10, 26 qui dit : « Et quod temptabam scribere versus erat ».
  85. « Comme chez Horace et chez Pindare, tantôt elle court en ïambes, tantôt elle résonne en vers alcaïques, tantôt elle s’enfle en vers saphiques, tantôt elle avance avec des demi-pieds », tiré de la préface de saint Jérôme à un commentaire d’Eusèbe, Pamphili.
  86. « Toute expression poétique a eu son expression dans les Divines Ecritures ». J. Fontaine était ici très réservé sur l’authenticité de la source : ce ne serait même pas conforme aux idées de Cassiodore.
  87. «Car c’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être », Actes des Apôtres, XVII, 28 (erreur d’attribution)
  88. « Les Crétois sont toujours menteurs, méchantes bêtes, ventres paresseux », Épître à Tite, I ; 12.
  89. Ce savant poème est le plus grand titre de gloire de Sor Juana comme poète. Notons que le sujet est presque entièrement profane, mais qu’il contient une très discrète allusion (vers 697-699) à la double nature divine et humaine du Christ. Il était sous presse à Séville quand Sor Juana écrit sa lettre.
  90. Sor Juana ne gardait même pas de copie. Il en résulte la perte d’une grande partie de son œuvre.
  91. Voir supra, note 76.
  92. « Les paroles bonnes ne cherchent pas le secret » ; « On ne se cache que lorsque l’on se sent coupable ».
  93. « Une accusation n’est pas retenue si la personne qui l’a portée est déconsidérée ». Au lieu de « curat », on attendrait « curatur ».
  94. Il s’agit à peu près sûrement du Discurso apologético retrouvé par le Professeur Rodríguez Garrido (voir supra note 83).
  95. « Il faut convaincre les calomniateurs et enseigner ceux qui interrogent. »
  96. « Tolérer les ennemis n’est pas une victoire moindre que de les vaincre. »
  97. Romains, prenez garde, nous vous amenons un adultère chauve.
  98. Une façon de rappeler que les chrétiens peuvent/doivent faire leur profit de la littérature païenne…
  99. « Qu’as-tu que tu n’aies reçu, et si tu l’as reçu pourquoi te glorifies-tu comme si tu ne l’avais pas reçu ? », Ière épître aux Corinthiens, IV, 7.
  100. « Il ne faut croire ni un ami qui vous loue, ni un ennemi qui vous critique. »
  101. Sor Juana choisit ces écrits parce qu’ils sont purement dévots (et un peu surprenants pour beaucoup de lecteurs…), mais la moitié à peu près de son œuvre touche à la religion et l’évêque le sait fort bien. En 1689, il avait fait chanter dans sa cathédrale des poèmes de Sor Juana, dont un célèbre la piété de la ville de Puebla et rend donc hommage à son "pasteur" (Obras completas, t. II, N° 282). On ignore la date et les circonstances exactes de la composition des deux ouvrages de piété envoyés.
  102. « Si les forces me manquent, il faut pourtant louer mon intention : les dieux s’en contentent, je le proclame. », Ovide, Ex Ponto, III, 4, v. 79-80. Trad. J. André, Les Belles-Lettres, 1977.
  103. « Il est honteux d’avoir le dessous dans les bienfaits. »
  104. Dans le texte espagnol, Sor Juana demande pardon pour son  "voseo".