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Réponse à la critique de la Henriade/Édition Garnier

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Réponse à la critique de la Henriade
Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 8 (p. 364-367).

RÉPONSE

À LA CRITIQUE DE LA HENRIADE[1]


I. « Puisque l’illustre M. de Voltaire a fait connaître son génie parmi nous comme en France. »

Je ne suis point illustre.

II. « Je ne suis pas un juge compétent de la poésie française. » Pourquoi en parles-tu donc ?

III. « On est bientôt rassasié de leurs grands vers rimés, qu’ils appellent bien tournés, mais qui manquent presque tous de force et d’énergie. »

Cela n’est pas vrai. Corneille est plein de force et d’énergie.

IV. « Mais je prends la liberté de demander à M. de Voltaire pour quelle raison il a voulu choisir pour sujet d’un si beau poëme une si vilaine action, je veux dire le changement de religion de Henri IV. »

Par la raison que le sujet est beau dans Paris.

V. « Y a-t-il, en vérité, une chose plus lâche et plus indigne sur la terre que de changer de religion par intérêt ? »

Ce n’est pas à moi à blâmer Henri IV.

VI. « Il (Henri IV) se fit protestant pour être chef de parti ;… il se fit papiste pour sauver sa vie à la sainte journée de Barthélemy ; … il redevint protestant ; et… il se fit papiste encore pour entrer dans Paris. C’est cette dernière action que M. de Voltaire a embellie avec toute la grandeur de son imagination. »

Je suis né catholique ; si j’étais né mahométan, il faudrait bien que je louasse Mahomet.

VII. « Voilà M. de Voltaire qui, selon les principes de sa secte, dans laquelle il a été nourri, fait le panégyrique de Henri IV devenu catholique romain. »

Le critique est plagiaire ; car j’ai employé cette pensée dans un de mes ouvrages.

VIII. « Cependant on ne veut pas souffrir son ouvrage en France, parce qu’il ne dit pas assez de mal de ces méchants huguenots. »

Je n’ai rien dit de tout cela.

IX. « Qu’on dise ce qu’on voudra ; les Français font peut-être la révérence aux étrangers mieux que nous ; mais nous les recevons mieux. »

Le docteur Burnet a été mieux reçu en France que moi en Angleterre.

X.

Oui, le crime sans doute est l’enfant de l’erreur,
Oui, dans les différends où l’Europe se plonge,
La trahison, le meurtre est le sceau du mensonge ;
Mais la compassion, la générosité,
La liberté surtout, vient de la vérité.

« Ces vers ne sont pas si bons que ceux de M. de Voltaire[2]. »

Il est vrai que ces vers sont mauvais.

XI. « … Un vieillard catholique qui prédit deux choses : l’une, que notre religion[3] sera bientôt détruite ; l’autre, que Henri IV se fera papiste dans l’occasion. De ces deux prédictions, la première me semble difficile à accomplir ; au contraire, il y a plus d’apparence que le papisme sera à sa fin plus tôt que le protestantisme. »

Je le souhaite de tout mon cœur ; et ni moi ni mon ouvrage ne s’y opposent.

XII. « Les poètes sont comme les théologiens : Dieu est leur machine. Il semble que ces deux professions aient pour but de nous tromper avec des paroles. »

Je vous supplie de croire que je ne parle de religion qu’en vers.

XIII. « Le troisième chant n’est pas, je crois, si poétique que le second ; mais il me paraît qu’il y a plus d’art. »

Vous avez raison.

XIV. « Je suis fâché que la peinture qu’Elisabeth fait du pape Sixte ne soit pas si belle que celle que fait le poëte, au chant IV, du même pape. »

Et moi aussi.

XV. « Allons ! quelques touches de votre pinceau sur cette infaillibilité. »

De tout mon cœur.

XVI. « Voici un chant digne d’attention ; un bon moine y assassine son roi. »

C’est l’infaillibilité, ou pour la souscription[4].

XVII. « … Il fait la même chose positivement que Mutius Scévola. Mais il a, par-dessus Scévola, l’avantage d’une révélation. Un ange de lumière lui apparaît de la part de Dieu. »

Ne voyez-vous pas que cette apparition poétique ne figure autre chose que l’imagination égarée d’un moine ?

XVIII. « Je ne saurais approuver l’opération magique dans ce cinquième chant. M. de Voltaire s’est déclaré ouvertement contre ces choses dans son Essay on epic poetry. »

Avec votre permission, ce sortilége n’est point dans le goût de la Jérusalem. Il est représenté comme une folie superstitieuse, et non comme le Piomage du Tasse.

XIX. « Ma foi, Mornay est plus grand que Henri IV. »

Point du tout ; le chapelain de milord Marlborough n’est-il pas plus grand que lui ?

XX. « La fin (du VIIe chant) est froide : il ne parle que de la France. »

Je suis né Français. Pourquoi ne voulez-vous pas que je parle de la France ?

XXI. « Je souhaiterais que M. de Voltaire eût fait comme son ami Camoëns le Portugais, lequel, en sa Luziada, ne s’arrête pas dans les limites du Portugal, mais permet à sa muse de courir par toute la terre, et parler de chaque nation. »

Je ne suis point si babillard.

XXII. « De plus, ce chant n’est ni assez varié, ni ne fait partie du tout. »

Vous vous trompez.

XXIII. « Donnez-moi les deux bouts de ce chant (le VIIIe), je vous quitte du milieu ; ce qui précède et qui suit la bataille est admirable, mais la bataille est froide. »

Volontiers ; la critique n’est pas mauvaise.

XXIV. « La clémence de Henri IV tire des larmes ; mais saint Louis fait rire. Il s’en va trouver le bon Dieu pour le prier d’envoyer Henri IV à la messe. »

Saint Louis allait à la messe aussi bien que vos ancêtres.

FIN DE LA RÉPONSE À LA CRITIQUE.
  1. Cet intitulé n’est pas de Voltaire.

    À la suite de l’édition de la Henriade, la Haye, 1728, in-12, on avait imprimé une Critique de la Henriade. C’est en marge d’un exemplaire de ce volume que Voltaire avait écrit ses réponses. Cet exemplaire appartenait, en 1826, à M. F. Fremeau, libraire de Reims, qui fit réimprimer, à Paris, le volume de 1728, en y ajoutant en marge de la Critique les notes marginales de Voltaire, jusqu’alors inédites, et qui ne pouvaient avoir de titre. J’ai dû leur en donner un en les produisant en forme d’ouvrage. C’est ce que j’ai fait aussi pour les Notes de Voltaire sur les Remarques de La Mottraye.

    L’auteur de la Critique de la Henriade est un Anglais, ou du moins se donne pour tel dans les premières lignes de son écrit. Voyez ci-dessus page 5. (B.)

  2. Les vers 5-12 du chant II :

    Je ne décide point entre Genèves et Rome, etc. (B.)

  3. On ne doit pas oublier que c’est un anglican qui parle. (B.)
  4. Il est nécessaire de dire ici que l’auteur terminait la critique qui précède par ces mots : « Et je vous ferai une souscription pour ce seul endroit. » (B.)