Réponse aux adieux de Walter Scott

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Réponse aux adieux de Walter Scott
Œuvres complètes de LamartineChez l’auteurtome 5 (pp. 79-91).

RÉPONSE AUX ADIEUX DE SIR WATER SCOTT À SES LECTEURS


ÉPITRE FAMILIÈRE

 
Au premier mille, hélas ! de mon pèlerinage,
Temps où le cœur tout neuf voit tout à son image.
Où l’âme de seize ans, vierge de passions,
Demande à l’univers ses mille émotions ;
Le soir d’un jour de fête au golfe de Venise,
Seul, errant sans objet dans ma barque indécise,
Je suivais, mais de loin, sur la mer, un bateau
Dont les concerts flottants se répandaient sur l’eau :

Voguant de cap en cap, nageant de crique en crique.
La barque, balançant sa brise de musique,
Élevait, abaissait, modulait ses accords
Que l’onde palpitante emportait à ses bords,
Et, selon que la plage était sourde ou sonore,
Mourait comme un soupir des mers qui s’évapore,
Ou, dans les antres creux réveillant mille échos
Élançait jusqu’au ciel la fanfare des flots ;
Et moi, penché sur l’onde, et l’oreille tendue,
Retenant sur les flots la rame suspendue,
Je frémissais de perdre un seul de ces accents,
Et le vent d’harmonie enivrait tous mes sens.
 
C’était un couple heureux d’amants unis la veille,
Promenant leur bonheur à l’heure où tout sommeille.
Et, pour mieux enchanter leurs fortunés moments,
Respirant l’air du golfe au son des instruments.
La fiancée, en jouant avec l’écume blanche,
Qui de l’étroit esquif venait laver la hanche,
De son doigt dans la mer laissa tomber l’anneau,
Et pour le ressaisir son corps penché sur l’eau
Fit incliner le bord sous la vague qu’il rase ;
La vague, comme une eau qui surmonte le vase,
Les couvrit : un seul cri retentit jusqu’au bord :
Tout était joie et chant, tout fut silence et mort.

Eh bien ! ce que mon cœur éprouva dans cette heure
Où le chant s’engloutit dans l’humide demeure,
Je l’éprouve aujourd’hui, chantre mélodieux,
Aujourd’hui que j’entends les suprêmes adieux
De cette chère voix pendant quinze ans suivie.
Voluptueux oubli des peines de la vie,

Musique de l’esprit, brise des temps passés,
Dont nos soucis dormants étaient si bien bercés ;
Heures de solitude et de mélancolie,
Heures des nuits sans fin que le sommeil oublie,
Heures de triste attente, hélas ! qu’il faut tromper,
Heures à la main vide et qu’il faut occuper,
Fantômes de l’esprit que l’ennui fait éclore,
Vides de la pensée où le cœur se dévore,
Le conteur a fini : vous n’aurez plus sa voix,
Et le temps va sur nous peser de tout son poids.

Ainsi tout a son terme, et tout cesse, et tout s’use.
À ce terrible aveu notre esprit se refuse :
Nous croyons en tournant les feuillets de nos jours
Que les pages sans fin en tourneront toujours ;
Nous croyons que cet arbre au dôme frais et sombre,
Dont nos jeunes amours cherchent la mousse et l’ombre.
Sous ses rameaux tendus doit éternellement
Balancer le zéphyr sur le front de l’amant ;
Nous croyons que ce flot qui court, murmure et brille,
Et du bateau bercé caresse en paix la quille,
Doit à jamais briller, murmurer et flotter,
Et sur sa molle écume à jamais nous porter ;
Nous croyons que le livre où notre âme se plonge,
Et comme en un sommeil nage de songe en songe,
Doit dérouler sans fin cette prose ou ces vers,
Horizons enchantés d’un magique univers :
Mensonges de l’esprit, illusion et ruse
Dont pour nous retenir ici-bas la vie use !
Hélas ! tout finit vite : encore un peu de temps,
L’arbre s’effeuille et sèche, et jaunit le printemps ;
La vague arrive en poudre à son dernier rivage,
L’âme à l’ennui, le livre à sa dernière page.


Mais pourquoi donc le tien se ferme-t-il avant
Que la mort ait fermé ton poëme vivant,
Homère de l’histoire à l’immense Odyssée,
Qui, répandant si loin ta féconde pensée,
Soulèves les vieux jours, leur rends l’âme et le corps,
Comme l’ombre d’un dieu qui ranime les morts ?
Ta fibre est plus savante et n’est pas moins sonore ;
Tes jours n’ont pas atteint l’heure qui décolore,
Ton front n’a pas encor perdu ses cheveux gris,
Couronne dont la muse orne ses favoris,
Où, comme dans les pins de ta Calédonie,
La brise des vieux jours est pleine d’harmonie.
Mais, hélas ! le poète est homme par les sens,
Homme par la douleur ! Tu le dis, tu le sens ;
L’argile périssable où tant d’âme palpite
Se façonne plus belle et se brise plus vite ;
Le nectar est divin, mais le vase est mortel :
C’est un Dieu dont le poids doit écraser l’autel ;
C’est un souffle trop plein du soir ou de l’aurore
Qui fait chanter le vent dans un roseau sonore,
Mais qui, brisé du son, le jette au bord de l’eau
Comme un chaume séché battu sous le fléau.
Ô néant ! Ô nature ! Ô faiblesse suprême !
Humiliation pour notre grandeur même !
Main pesante dont Dieu nous courbe incessamment,
Pour nous prouver sa force et notre abaissement,
Pour nous dire et redire à jamais qui nous sommes,
Et pour nous écraser sous ce honteux nom d’hommes !
Je ne m’étonne pas que le bronze et l’airain
Cèdent leur vie au temps et-fondent sous sa main,
Que les murs de granit, les colosses de pierre
De Thèbe et de Memphis fassent de la poussière,
Que Babylone rampe au niveau des déserts,
Que le roc de Calpé descende au choc des mers,

Et que les vents, pareils aux dents des boucs avides,
Écorcent jour à jour le tronc des Pyramides :
Des hommes et des jours ouvrages imparfaits,
Le temps peut les ronger, c’est lui qui les a faits ;
Leur dégradation n’est pas une ruine,
Et Dieu les aime autant en sable qu’en colline.
Mais qu’un esprit divin, souffle immatériel
Qui jaillit de Dieu seul comme l’éclair du ciel,
Que le temps n’a point fait, que nul climat n’altère ;
Qui ne doit rien au feu, rien à l’onde, à la terre ;
Qui, plus il a compté de soleils et de jours,
Plus il se sent d’élan pour s’élancer toujours,
Plus il sent, au torrent de force qui l’enivre,
Qu’avoir vécu pour l’homme est sa raison de vivre ;
Qui colore le monde en le réfléchissant ;
Dont la pensée est l’être et qui crée en pensant ;
Qui, donnant à son œuvre un rayon de sa flamme.
Fait tout sortir de rien et vivre de son âme,
Enfante avec un mot, comme fit Jéhova,
Se voit dans ce qu’il fait, s’applaudit, et dit : « Va ! »
N’a ni soir ni matin, mais chaque jour s’éveille
Aussi jeune, aussi neuf, aussi dieu que la veille ;
Que cet esprit captif dans les liens du corps
Sente en lui tout à coup défaillir ses ressorts,
Et, comme le mourant qui s’éteint, mais qui pense,
Mesure à son cadran sa propre décadence ;
Qu’il sente l’univers se dérober sous lui,
Levier divin, qui sent manquer le point d’appui,
Aigle pris du vertige en son vol sur l’abîme,
Qui sent l’air s’affaisser sous son aile et s’abîme :
Ah ! voilà le néant que je ne comprends pas !
Voilà la mort, plus mort que la mort d’ici-bas !
Voilà la véritable et complète ruine !
Auguste et saint débris devant qui je m’incline,

Voilà ce qui fait honte ou ce qui fait frémir,
Gémissement que Job oublia de gémir !

Ton esprit a porté le poids de ce problème :
Sain dans un corps infirme, il se juge lui-même ;
Tes organes vaincus parlent pour t’avertir ;
Tu sens leur décadence, heureux de la sentir,
Heureux que la raison, te prêtant sa lumière,
T’arrête avant la chute au bord de la carrière !
Eh bien ! ne rougis pas au moment de t’asseoir ;
Laisse un long crépuscule à l’éclat de ton soir !
Notre tâche commence et la tienne est finie :
C’est à nous maintenant d’embaumer ton génie.
Ah ! si comme le tien mon génie était roi,
Si je pouvais d’un mot évoquer devant toi
Les fantômes divins dont ta plume féconde
Des héros, des amants a peuplé l’autre monde ;
Les sites enchantés que ta main a décrits,
Paysages vivants dans la pensée écrits ;
Les nobles sentiments s’élevant de tes pages
Comme autant de parfums des odorantes plages,
Et les hautes vertus que ton art fit germer,
Et les saints dévoûments que ta voix fait aimer :
Dans un cadre où ta vie entrerait tout entière,
Je les ferais jaillir tous devant ta paupière,
Je les concentrerais dans un brillant miroir,
Et dans un seul regard ton œil pourrait te voir.
Semblables à ces feux, dans la nuit éternelle,
Qui viennent saluer la main qui les appelle,
Je les ferais passer rayonnants devant toi ;
Vaste création qui salûrait son roi !
Je les réunirais en couronne choisie,
Dont chaque fleur serait amour et poésie ;

Et je te forcerais, toi qui veux la quitter,
À respirer ta gloire avant de la jeter !

Cette gloire sans tache et ces jours sans nuage
N’ont point pour ta mémoire à déchirer de page ;
La main du tendre enfant peut t’ouvrir au hasard,
Sans qu’un mot corrupteur étonne son regard,
Sans que de tes tableaux la suave décence
Fasse rougir un front couronné d’innocence ;
Sur la table du soir, dans la veillée admis,
La famille te compte au nombre des amis,
Se fie à ton honneur, et laisse sans scrupule
Passer de main en main le livre qui circule ;
La vierge, en te lisant, qui ralentit son pas,
Si sa mère survient ne te dérobe pas,
Mais relit au grand jour le passage qu’elle aime,
Comme en face du ciel tu l’écrivis toi-même,
Et s’endort aussi pure après t’avoir fermé,
Mais de grâce et d’amour le cœur plus parfumé.
Un Dieu descend toujours pour dénouer ton drame ;
Toujours la Providence y veille et nous proclame
Cette justice occulte et ce divin ressort
Qui fait jouer le temps et gouverne le sort ;
Dans les cent mille aspects de ta gloire infinie,
C’est toujours la raison qui guide ton génie.
Ce n’est pas du désert le cheval indompté
Traînant de Mazeppa le corps ensanglanté,
Et, comme le torrent tombant de cime en cime,
Précipitant son maître au trône ou dans l’abîme :
C’est le coursier de Job, fier, mais obéissant,
Faisant sonner du pied le sol retentissant,
Se fiant à ses flancs comme l’aigle à son aile,
Prêtant sa bouche au frein et son dos à la selle ;

Puis, quand en quatre bonds le désert est franchi,
Jouant avec le mors que l’écume a blanchi,
Touchant sans le passer le but qu’on lui désigne,
Et sous la main qu’on tend courbant son cou de cygne.

Voilà l’homme, voilà le pontife immortel !
Pontife que Dieu fit pour parfumer l’autel,
Pour dérober au sphinx le mot de la nature,
Pour jeter son flambeau dans notre nuit obscure,
Et nous faire épeler, dans ses divins accents,
Ce grand livre du sort dont lui seul a le sens.

Aussi dans ton repos, que ton heureux navire
Soit poussé par l’Eurus ou flatté du Zéphire,
Et, partout où la mer étend son vaste sein,
Flotte d’un ciel à l’autre aux deux bords du bassin ;
Ou que ton char, longeant la crête des montagnes,
Porte en bas ton regard sur nos tièdes campagnes,
Partout où ton œil voit du pont de ton vaisseau
Le phare ou le clocher sortir du bleu de l’eau,
Ou le môle blanchi par les flots d’une plage
Étendre en mer un bras de ville ou de village ;
Partout où ton regard voit au flanc des coteaux
Pyramider en noir les tours des vieux châteaux,
Ou flotter les vapeurs, haleines de nos villes,
Ou des plus humbles toits le soir rougir les tuiles,
Tu peux dire, en ouvrant ton cœur à l’amitié :
« Ici l’on essuierait la poudre de mon pié,
Ici dans quelque cœur mon âme s’est versée :
Car tout un siècle pense et vit de ma pensée ! »
Il ne t’a rien manqué pour égaler du front
Ces noms pour qui le temps n’a plus d’ombre et d’affront,

Ces noms majestueux que l’épopée élève
Comme une cime humaine au-dessus de la grève,
Que d’avoir concentré dans un seul monument
La puissance et l’effort de ton enfantement,
Et d’avoir fait tailler tes divines statues
Dans le moule des vers, de rhythmes revêtues.
L’immortelle pensée a sa forme ici-bas,
Langue immortelle aussi que, l’homme n’use pas.
Tout ce qui sort de l’homme est rapide et fragile ;
Mais le vers est de bronze, et la prose d’argile :
L’une, lorsque la brise et le soleil des jours
Et les mains du vulgaire ont palpé ses contours,
Sous la pluie et les vents croule et glisse en poussière.
S’évanouit en cendre, et périt tout entière ;
L’autre passe éternelle avec les nations
Se transmet d’âge en âge aux générations,
Résiste aux feux, à l’onde, et survit aux ruines :
Ou si la rouille attente à ses formes divines,
L’avenir, disputant ses fragments aux tombeaux,
Adore encor de l’œil ces sonores lambeaux.
Mais tout homme a trop peu de jours pour sa pensée :
La main sèche sur l’œuvre à peine commencée,
Notre bras n’atteint pas aussi loin que notre œil ;
Soyons donc indulgents même pour notre orgueil.
Les monuments complets ne sont pas œuvre d’homme :
Un siècle les commence, un autre les consomme ;
Encor, ces grands témoins de notre humanité
Accusent sa faiblesse et sa brièveté ;
Nous y portons chacun le sable avec la foule.
Qu’importe, quand plus tard notre Babel s’écroule.
D’avoir porté nous-même à ces longs monuments
L’humble brique cachée au sein des fondements.
Ou la pierre sculptée où notre vain nom vive ?
Notre nom est néant, quelque part qu’on l’inscrive.


Spectateur fatigué du grand spectacle humain,
Tu nous laisses pourtant dans un rude chemin.
Les nations n’ont plus ni barde ni prophète
Pour enchanter leur route et marcher à leur tête ;
Un tremblement de trône a secoué les rois,
Les chefs comptent par jour et les règnes par mois ;
Le souffle impétueux de l’humaine pensée,
Équinoxe brûlant dont l’âme est renversée,
Ne permet à personne, et pas même en espoir,
De se tenir debout au sommet du pouvoir ;
Mais, poussant tour à tour les plus forts sur la cime,
Les frappe de vertige et les jette à l’abîme.
En vain le monde invoque un sauveur, un appui,
Le temps, plus fort que nous, nous entraîne sous lui :
Lorsque la mer est basse, un enfant la gourmande ;
Mais tout homme est petit quand une époque est grande.
Regarde : citoyens, rois, soldat ou tribun,
Dieu met la main sur tous et n’en choisit pas un ;
Et le pouvoir, rapide et brûlant météore,
En tombant sur nos fronts nous juge et nous dévore.
C’en est fait : la parole a soufflé sur les mers,
Le chaos bout, et couve un second univers ;
Et pour le genre humain que le sceptre abandonne,
Le salut est dans tous, et n’est plus dans personne.
À l’immense roulis d’un océan nouveau,
Aux oscillations du ciel et du vaisseau,
Aux gigantesques flots qui croulent sur nos têtes,
On sent que l’homme aussi double un cap des Tempêtes,
Et passe, sous la foudre et sous l’obscurité,
Le tropique orageux d’une autre humanité.

Aussi jamais les flots où l’éclair se rallume
N’ont jeté vers le ciel plus de bruit et d’écume,

Dans leurs gouffres béants englouti plus de mâts,
Porté l’homme plus haut pour le lancer plus bas,
Noyé plus de fortune, et sur plus de rivages
Poussé plus de débris et d’illustres naufrages :
Tous les royaumes veufs d’hommes-rois sont peuplés ;
Ils échangent entre eux leurs maîtres exilés.
J’ai vu l’ombre des Stuarts, veuve du triple empire,
Mendier le soleil et l’air qu’elle respire,
L’héritier de l’Europe et de Napoléon
Déshérité du monde et déchu de son nom,
De peur qu’un si grand nom, qui seul tient une histoire,
N’eût un trop frêle écho d’un si grand son de gloire.

Et toi-même, en montant au sommet de tes tours,
Tu peux voir le plus grand des débris de nos jours,
De leur soleil natal deux plantes orphelines
Du palais d’Édimbourg couronner les ruines !…
Ah ! lorsque, réchappant des fentes d’un tombeau,
Cette tige naissait sous un rayon plus beau ;
Quand la France, envoyant ses salves à l’Europe,
Annonçait son miracle aux flots de Parthénope ;
Quand moi-même, d’un vers pressé de le bénir
Sur un fils du destin j’invoquais l’avenir,
Je ne me doutais pas qu’avec tant d’espérance
Le vent de la fortune, hélas ! jouait d’avance,
Emportant tant de joie et tant de vœux dans l’air
Avec le bruit du bronze et son rapide éclair,
Et qu’avant que l’enfant pût manier ses armes
Les bardes sur son sort n’auraient plus que des larmes !…
Des larmes ? Non, leur lyre a de plus nobles voix :
Ah ! s’il échappe au trône, écueil de tant de rois ;
Si, comme un nourrisson qu’on jette à la lionne,
À la rude infortune à nourrir Dieu le donne,

Ce sort ne vaut-il pas les berceaux triomphants ?
Toujours l’ombre d’un trône est fatale aux enfants ;
Toujours des Tigellins l’haleine empoisonnée
Tue avant le printemps les germes de l’année !
Qu’il grandisse au soleil, à l’air libre, aux autans ;
Qu’il lutte sans cuirasse avec l’esprit du temps ;
De quelque nom qu’amour, haine, ou pitié le nomme,
Néant ou majesté, roi proscrit, qu’il soit homme !
D’un trône dévorant qu’il ne soit pas jaloux :
La puissance est au sort, nos vertus sont à nous.
Qu’il console à lui seul son errante famille ;
Plus obscure est la nuit, et plus l’étoile y brille !
Et si, comme un timide et faible passager
Que l’on jette à la mer à l’heure du danger,
La liberté, prenant un enfant pour victime,
Le jette au gouffre ouvert pour refermer l’abîme,
Qu’il y tombe sans peur, qu’il y dorme innocent
De ce qu’un trône coûte à recrépir de sang ;
Qu’il s’égale à son sort, au plus haut comme au pire ;
Qu’il ne se pèse pas, enfant, contre un empire ;
Qu’à l’humanité seule il résigne ses droits !
Jamais le sang du peuple a-t-il sacré les rois ?

Mais adieu ! d’un cœur plein l’eau déborde, et j’oublie
Que ta voile frissonne aux brises d’Italie,
Et t’enlève à la scène où s’agite le sort,
Comme l’aile du cygne à la vase du bord.
Vénérable vieillard, poursuis ton doux voyage !
Que le vent du midi dérobe à chaque plage
L’air vital de ces mers que tu vas respirer ;
Que l’oranger s’effeuille afin de t’enivrer ;
Que dans chaque horizon ta paupière ravie
Boive avec la lumière une goutte de vie !

Si jamais, sur ces mers dont le doux souvenir
M’émeut comme un coursier qu’un autre entend hennir,
Mon navire inconnu, glissant sous peu de voile,
Venait à rencontrer sous quelque heureuse étoile
Le dôme au triple pont qui berce ton repos,
Je jetterais de joie une autre bague aux flots ;
Mes yeux contempleraient ton large front d’Homère,
Palais des songes d’or, gouffre de la Chimère,
Où tout l’Océan entre et bouillonne en entrant,
Et d’où les flots sans fin sortent en murmurant,
Chaos où retentit ta parole profonde,
Et d’où tu fais jaillir les images du monde ;
J’inclinerais mon front sous ta puissante main,
Qui de joie et de pleurs pétrit le genre humain ;
J’emporterais dans l’œil la rayonnante image
D’un de ces hommes-siècle et qui nomment un âge ;
Mes lèvres garderaient le sel de tes discours,
Et je séparerais ce jour de tous mes jours ;
Comme, au temps où d’en haut les célestes génies,
Prenant du voyageur les sandales bénies,
Marchaient dans nos sentiers, les voyageurs pieux
Dont l’apparition avait frappé les yeux,
Encor tout éblouis du rayon de lumière,
Marquaient du pied la place, y roulaient une pierre,
Pour conserver visible à leurs postérités
L’heure où l’homme de Dieu les avait visités.