Réponse aux critiques

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Réponse aux critiques
The Daily Chronicle, janvier 1895


Depuis la parution de mon livre, « Le Royaume de Dieu est en vous », et de mon article « Patriotisme et Christianisme », souvent j’entends et je lis dans des articles et des lettres qui me sont adressés, des arguments contre, je ne dirais pas les idées exprimées dans ces livres, mais contre les contre-sens qu’on leur donne. C’est fait parfois consciemment, mais très souvent inconsciemment, et entièrement dû à un manque de compréhension de l’esprit de la religion chrétienne.

« Tout cela est très bien, » disent-ils ; « le despotisme, les châtiments capitaux, les guerres, l’armement de toute l’Europe, la situation précaire des travailleurs sont vraiment de grands maux, et vous avez raison de condamner tout cela ; mais que pouvons-nous faire sans gouvernement ? Qu’est-ce que vous suggérez à sa place ? Étant nous-mêmes des hommes avec un intellect et une connaissance limitée, avons-nous le droit, seulement parce que cela nous semble mieux pour nous, de détruire cet état de choses qui a aidé nos ancêtres à en arriver à l’état actuel de la civilisation et ses avantages ? Si vous détruisez l’État, vous devez mettre quelque chose à sa place ? Comment pouvons-nous courir le risque de toutes les calamités qui pourraient s’en suivre si le gouvernement était aboli ? » Mais le fait est que la doctrine chrétienne, dans son sens véritable, n’a jamais proposé d’abolir quoique ce soit, ni de changer aucune organisation humaine. La chose même qui distingue la religion chrétienne de toutes les autres religions et doctrines sociales est qu’elle donne aux hommes les possibilités d’une vie bonne réelle, non au moyen de lois générales réglementant les vies des hommes, mais en éclairant chaque personne individuelle sur le sens de sa propre vie, en lui montrant en quoi consistent le bien réel et le mal de sa vie. Le sens de la vie ainsi donné à l’homme par la doctrine chrétienne est si simple, si convaincant, et laisse si peu de place au doute, que si un homme le comprend une fois, et donc conçoit en quoi se trouve le bien réel et la mal réel de sa vie, il ne peut jamais plus faire consciemment ce qu’il considère être le mal de sa vie, ni s’abstenir de faire ce qu’il considère être son bien réel, aussi assurément qu’une plante ne peut pas s’empêcher de se tourner vers le soleil, et que l’eau ne peut pas s’empêcher de couler par le bas.

Le sens de la vie, tel que montré par la religion chrétienne, consiste à vivre de manière à faire la volonté de Celui qui nous a envoyé dans la vie, de qui nous somme venu, et à qui nous retournerons. Le mal de notre vie consiste à agir contre cette volonté, et le bien est de l’accomplir. La règle qui nous est donnée pour l’accomplissement de cette volonté est tellement si simple et si naturelle qu’il est impossible de ne pas la comprendre, ou de mal la comprendre.

Si tu n’es pas capable de faire aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fassent, au moins ne leurs fait pas ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fassent.

Si tu ne voudrais pas qu’on te fasse travailler dix heures d’un coup dans des usines ou des mines, si tu ne voudrais pas que tes enfants aient froid, soient affamés ou dans l’ignorance, si tu ne voudrais pas te faire voler la terre qui te nourrit, si tu ne voudrais pas être enfermé en prison et envoyé à la potence ou pendu pour avoir commis une action illégale par passion ou par ignorance, si tu ne voudrais pas être blessé ou tué dans une guerre, ne fais pas cela aux autres. Tout cela est si peu douteux, tellement simple et sans détour qu’il est impossible pour le plus simple enfant de ne pas comprendre, ou pour le plus habile homme de le réfuter. Il est impossible de réfuter cette loi, en particulier parce que cette loi nous est donnée, non seulement par tous les hommes les plus sages du monde, non seulement par l’Homme qui est considéré être Dieu par la majorité des chrétiens, mais parce qu’elle est écrite dans nos esprits et dans nos cœurs.

Imaginons un serviteur au pouvoir de son maître, nommé par son maître à une tâche qu’il aime et comprends. Si cet homme se faisait aborder par des hommes qu’il sait dépendre de son maître de la même manière que lui, à qui sont désignées des tâches similaires auxquelles ils ne veulent pas travailler, et qui lui demandent avec insistance, pour son propre bien et pour le bien des autres, de faire ce qui est directement opposé au commandement clair de son maître, quelle réponse peut donner tout homme raisonnable à de telles sollicitations ? Mais cette comparaison est loin d’exprimer pleinement ce qu’un chrétien ressent quand il est appelé à prendre une part active pour opprimer, voler aux gens leur terre, les exécuter, faire la guerre, et ainsi de suite, toutes choses que les gouvernements nous demandent de faire ; car, aussi obligatoires que puissent être les commandements de ce maître pour son serviteur, ils ne peuvent pas se comparer à cette connaissance incontestable que tout homme possède, dans la mesure où il n’est pas corrompu par des fausses doctrines, qu’il ne peut pas et ne doit pas faire aux autres ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fasse, et donc qu’il ne peut pas et ne doit pas prendre part à toutes les choses opposées à la règle de son Maître, qui lui sont imposées par des gouvernements.

La question pour un chrétien n’est donc pas celle-ci : si un homme a le droit ou non de détruire l’état actuel des choses, et d’en établir un autre sa place, ou de décider quelle sorte de gouvernement sera le meilleur, comme la question est posée parfois intentionnellement et très souvent involontairement par les adversaires du christianisme (le chrétien ne réfléchit pas à propos de l’ordre général des choses, mais il en laisse la gouverne à Dieu, car il croit fermement que Dieu a implanté Sa loi dans nos esprits et nos cœurs afin qu’il y ait de l’ordre, pas du désordre, et qu’il n’y a que du bien qui peut survenir quand nous suivons la loi incontestable de Dieu, qui nous a été montrée si clairement ; mais la question, dont la décision n’est pas optionnelle mais inévitable, et qui se présente tous les jours à la décision d’un chrétien est : Comment vais-je agir devant le dilemme qui est constamment devant moi ? Est-ce que je ferai partie d’un gouvernement qui reconnaît le droit à des hommes de posséder des terres qu’ils ne travaillent jamais, qui prélève des impôts aux pauvres pour les donner aux riches, qui condamne des hommes errants à la potence et à la mort, qui fait partir des soldats pour assassiner, qui déprave des races entières d’hommes au moyen de l’opium et du brandy, etc., ou, est-ce que je refuserai de prendre part à un gouvernement dont les actions sont contraires à ma conscience ? Mais qu’est-ce qui résultera de cela, quelle sorte d’État y aura t-il, si j’agis de cette manière, c’est une chose que je ne sais pas, que je ne dirai pas que je ne veux pas savoir, mais que je ne peux pas savoir.

La force principale du christianisme consiste surtout en ceci : qu’Il a amené la question de la conduite d’un monde de conjectures et de doutes éternels à une base constante qui ne saurait être remise en question. Certaines personnes disent : « Nous ne nions pas non plus les maux de l’ordre actuel et le besoin de le changer, mais nous voulons le changer, non pas soudainement, par le refus de prendre toute part au gouvernement, mais au contraire, en participant au gouvernement, en gagnant de plus en plus de liberté, de droits politiques, et en obtenant l’élection des vrais amis du peuple et des ennemis de toute violence. »

Ce serait très bien, si prendre part à son gouvernement et essayer de l’améliorer pouvait coïncider avec le but de la vie humaine. Mais, malheureusement, non seulement il ne coïncide pas, mais lui est tout à fait opposé.

En supposant que la vie humaine est limitée à ce monde, son but ne peut consister qu’au bonheur individuel de l’homme ; si, d’un autre côté, la vie ne finit pas dans ce monde, son but ne peut consister qu’à faire la volonté de Dieu. Dans les deux cas il ne coïncide pas avec l’évolution des gouvernements. S’il se trouve ici, dans le bonheur personnel de l’homme, et si la vie finit ici, pourquoi devrais-je me soucier du succès futur d’un gouvernement qui arrivera, en toute probabilité, quand je ne serai plus là ? Et si ma vie est immortelle, alors le succès de n’importe quel état, anglais, russe, allemand ou autre, qui est pour arriver au vingtième siècle, est un but de trop peu de valeur pour moi, et ne peut jamais satisfaire les vives aspirations de mon âme immortelle. Un but suffisant pour ma vie est soit mon bien personnel immédiat, qui ne coïncide pas avec les mesures et les améliorations du gouvernement, ou l’accomplissement de la volonté de Dieu, qui ne peut pas être conciliée avec les exigences du gouvernement non plus, mais leur est tout à fait opposée. La question vitale, non seulement pour un chrétien, mais, je pense, pour tout être raisonnable, quand il est invité à prendre part aux actes du gouvernement, n’est pas dans le succès de son état ou son gouvernement, mais dans la question :

« Veux-tu, toi, un être de raison et de bonté, qui est ici aujourd’hui et peut disparaître demain, veux-tu, si tu crois à l’existence de Dieu, agir contre Sa loi et Sa volonté, en sachant qu’à tout moment tu peux retourner à Lui ; ou, si tu ne crois pas en Lui, veux-tu, en sachant que si tu te trompes tu ne pourras jamais réparer ton erreur, veux-tu, néanmoins, agir en opposition aux principes de la raison et de l’amour, par lesquels uniquement tu peut être dirigé dans la vie ? Veux-tu, à la demande de ton gouvernement, prêter serment, défendre par la force le propriétaire de la terre ou du capital, veux-tu payer des taxes pour entretenir des policiers, des soldats, des vaisseaux de guerre, prendre part aux parlements, aux tribunaux, aux condamnations et aux guerres ?

À tout cela, — je ne dirai pas pour un chrétien mais pour un être raisonnable, — il ne peut y avoir qu’une seule réponse : « Non, je ne peux pas, et je ne le ferai pas. » Mais ils disent, « Cela détruira l’État et l’ordre actuel. » Si l’accomplissement de la volonté de Dieu détruit l’ordre actuel, n’est-ce pas une preuve que cet ordre actuel est contraire à la volonté de Dieu, et doit être détruit ?

Janvier 1895.