Réponse de Victor Hugo au discours de Saint-Marc Girardin

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Académie Française 1841-1844





RÉPONSE DE M. VICTOR HUGO

DIRECTEUR DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE

AU DISCOURS DE M. SAINT-MARC GIRARDIN

16 janvier 1845.


Monsieur,

Votre pensée a devancé la mienne. Au moment où j’élève la voix dans cette enceinte pour vous répondre, je ne puis maîtriser une profonde et douloureuse émotion. Vous la comprenez, monsieur ; vous comprenez que mon premier mouvement ne saurait se porter d’abord vers vous, ni même vers le confrère honorable et regretté auquel vous succédez. En cet instant où je parle au nom de l’académie entière, comment pourrais-je voir une place vide dans ses rangs sans songer à l’homme éminent et rare qui devrait y être assis, à cet intègre serviteur de la patrie et des lettres, épuisé par ses travaux mêmes, hier en butte à tant de haines, aujourd’hui entouré de cette respectueuse et universelle sympathie, qui n’a qu’un tort, c’est de toujours attendre, pour se déclarer en faveur des hommes illustres, l’heure suprême du malheur ? Laissez-moi, monsieur, vous parler de lui un moment. Ce qu’il est dans l’estime de tous, ce qu’il est dans cette académie, vous le savez, le maître de la critique moderne, l’écrivain élevé, éloquent, gracieux et sévère, le juste et sage esprit dévoué à la ferme et droite raison, le confrère affectueux, l’ami fidèle et sûr ; et il m’est impossible de le sentir absent d’auprès de moi aujourd’hui sans un inexprimable serrement de cœur. Cette absence, n’en doutons pas, aura un terme ; il nous reviendra. Confions-nous à Dieu, qui tient dans sa main nos intelligences et nos destinées, mais qui ne crée pas de pareils hommes pour qu’ils laissent leur tâche inachevée. Homme excellent et cher ! il partageait sa vie noble et sérieuse entre les plus hautes affaires et les soins les plus touchants. Il avait l’âme aussi inépuisable que l’esprit. Son éloge, on pourrait le faire avec un mot. Le jour où cela fut nécessaire, il se trouva que dans ce grand lettré, dans cet homme public, dans cet orateur, dans ce ministre, il y avait une mère !

Au milieu de ces regrets unanimes qui se tournent vers lui, je sens plus vivement que jamais toute sa valeur et toute mon insuffisance. Que ne me remplace-t-il à cette heure ! S’il avait pu être donné à l’académie, s’il avait pu être donné à cet auditoire si illustre et si charmant qui m’environne, de l’entendre en cette occasion parler de la place où je suis, avec quelle sûreté de goût, avec quelle élévation de langage, avec quelle autorité de bon sens il aurait su apprécier vos mérites, monsieur, et rendre hommage au talent de M. Campenon !

M. Campenon, en effet, avait une de ces natures d’esprit qui réclament le coup d’œil du critique le plus exercé et le plus délicat. Ce travail d’analyse intelligente et attentive, vous me l’avez rendu facile, monsieur, en le faisant vous-même, et, après votre excellent discours, il me reste peu de chose à dire de l’auteur de l’Enfant prodigue et de la Maison des champs. Étudier M. Campenon comme je l’ai fait, c’est l’aimer ; l’expliquer comme vous l’avez fait, c’est le faire aimer. Pour le bien lire, il faut le bien connaître. Chez lui, comme dans toutes les natures franches et sincères, l’écrivain dérive du philosophe, le poëte dérive de l’homme, simplement, aisément, sans déviation, sans effort. De son caractère on peut conclure sa poésie, et de sa vie ses poëmes. Ses ouvrages sont tout ce qu’est son esprit. Il était doux, facile, calme, bienveillant, plein de grâce dans sa personne et d’aménité dans sa parole, indulgent à tout homme, résigné à toute chose ; il aimait la famille, la maison, le foyer domestiqué, le toit paternel ; il aimait la retraite, les livres, le loisir comme un poëte, l’intimité comme un sage ; il aimait les champs, mais comme il faut aimer les champs, pour eux-mêmes, plutôt pour les fleurs qu’il y trouvait que pour les vers qu’il y faisait, plutôt en bonhomme qu’en académicien, plutôt comme La Fontaine que comme Delille. Rien ne dépassait l’excellence de son esprit, si ce n’est l’excellence de son cœur. Il avait le goût de l’admiration ; il recherchait les grandes amitiés littéraires, et s’y plaisait. Le ciel ne lui avait pas donné sans doute la splendeur du génie, mais il lui avait donné ce qui l’accompagne presque toujours, ce qui en tient lieu quelquefois, la dignité de l’âme. M. Campenon était sans envie devant les grandes intelligences comme sans ambition devant les grandes destinées. Il était, chose admirable et rare, du petit nombre de ces hommes du second rang qui aiment les hommes du premier.

Je le répète, son caractère une fois connu, on connaît son talent, et en cela il participait de ce noble privilège de révélation de soi-même qui semble n’appartenir qu’au génie. Chacune de ses œuvres est comme une production nécessaire, dont on retrouve la racine dans quelque coin de son cœur. Son amour pour la famille engendre ce doux et touchant poëme de l’Enfant prodigue ; son goût pour la campagne fait naître la Maison des champs, cette gracieuse idylle ; son culte pour les esprits éminents détermine les Études sur Ducis, livre curieux et intéressant au plus haut degré, par tout ce qu’il fait voir et par tout ce qu’il laisse entrevoir ; portrait fidèle et soigneux d’une figure isolée, peinture involontaire de toute une époque.

Vous le voyez, le lettré reflétant l’homme, le talent, miroir de l’âme, le cœur toujours étroitement mêlé à l’imagination, tel fut M. Campenon. Il aima, il songea, il écrivit. Il fut rêveur dans sa jeunesse, il devint pensif dans ses vieux jours. Maintenant, à ceux qui nous demanderaient s’il fut grand et s’il fut illustre, nous répondrons : il fut bon et il fut heureux !

Un des caractères du talent de M. Campenon, c’est la présence de la femme dans toutes ses œuvres. En 1810, il écrivait dans une lettre à M. Legouvé, auteur du Mérite des femmes, ces paroles remarquables : — « Quand donc les gens de lettres comprendront-ils le parti qu’ils pourraient tirer dans leurs vers des qualités infinies et des grâces de la femme, qui a tant de soucis et si peu de véritable bonheur ici-bas ? Ce serait honorable pour nous, littérateurs et philosophes, de chercher dans nos ouvrages à éveiller l’intérêt en faveur des femmes, un peu déshéritées par les hommes, convenons-en, dans l’ordre de société que nous avons fait pour nous plutôt que pour elles. Vous avez dédié aux femmes tout un poëme ; je leur dédierais volontiers toute ma poésie. » Il y a, dans ce peu de lignes, une lumière jetée sur cette nature tendre, compatissante et affectueuse. Toutes ses compositions, en effet, sont pour ainsi dire doucement éclairées par une figure de femme, belle et lumineuse, penchée comme une muse sur le front souffrant et douloureux du poëte. C’est Éléonore dans son poëme du Tasse, malheureusement inachevé ; c’est, dans ses élégies, la jeune fille malade, la juive de Cambrai, Marie Stuart, mademoiselle de la Vallière ; ailleurs, madame de Sévigné. Toi, Sévigné, dit-il,

Toi qui fus mère et ne fus pas auteur.

C’est, dans la parabole de l’Enfant prodigue, cette intervention de la mère que vous lui avez d’ailleurs, monsieur, justement reprochée ; anachronisme d’un cœur irréfléchi et bon, qui se montre chrétien et moderne là où il faudrait être juif et antique ; et qui reste indulgent dans un sujet sévère ; faute réelle, mais charmante.

Quant à moi, je ne puis, je l’avoue, lire sans un certain attendrissement ce vœu touchant de M. Campenon en faveur de la femme qui a, je redis ses propres paroles, tant de soucis et si peu de bonheur ici-bas. Cet appel aux écrivains vient, on le sent, du plus profond de son âme. Il l’a souvent répété çà et là, sous des formes variées, dans tous ses ouvrages, et chaque fois qu’on retrouve ce sentiment, il plaît et il émeut, car rien ne charme comme de rencontrer dans un livre des choses douces qui sont en même temps des choses justes.

Oh ! que ce vœu soit entendu ! que cet appel ne soit pas fait en vain ! Que le poëte et le penseur achèvent de rendre de plus en plus sainte et vénérable aux yeux de la foule, trop prompte à l’ironie et trop disposée à l’insouciance, cette pure et noble compagne de l’homme, si forte quelquefois, souvent si accablée, toujours si résignée, presque égale à l’homme par la pensée, supérieure à l’homme par tous les instincts mystérieux de la tendresse et du sentiment, n’ayant pas à un aussi haut degré, si l’on veut, la faculté virile de créer par l’esprit, mais sachant mieux aimer, moins grande intelligence peut-être, mais à coup sûr plus grand cœur. Les esprits légers la blâment et la raillent aisément ; le vulgaire est encore païen dans tout ce qui la touche, même dans le culte grossier qu’il lui rend ; les lois sociales sont rudes et avares pour elle ; pauvre, elle est condamnée au labeur ; riche, à la contrainte ; les préjugés, même en ce qu’ils ont de bon et d’utile, pèsent plus durement sur elle que sur l’homme ; son cœur même, si élevé et si sublime, n’est pas toujours pour elle une consolation et un asile ; comme elle aime mieux, elle souffre davantage ; il semble que Dieu ait voulu lui donner en ce monde tous les martyres, sans doute parce qu’il lui réserve ailleurs toutes les couronnes. Mais aussi quel rôle elle joue dans l’ensemble des faits providentiels d’où résulte l’amélioration continue du genre humain ! Comme elle est grande dans l’enthousiasme sérieux des contemplateurs et des poëtes, la femme de la civilisation chrétienne ; figure angélique et sacrée, belle à la fois de la beauté physique et de la beauté morale, car la beauté extérieure n’est que la révélation et le rayonnement de la beauté intérieure ; toujours prête à développer, selon l’occasion ou une grâce qui nous charme ou une perfection qui nous conseille ; acceptant tout du malheur, excepté le fiel, devenant plus douce à mesure qu’elle devient plus triste ; sanctifiée enfin, à chaque âge de la vie, jeune fille, par l’innocence, épouse, par le devoir, mère, par le dévouement !

M. Campenon faisait partie de l’université ; l’académie, pour le remplacer, a cherché ce que l’université pouvait lui offrir de plus distingué ; son choix, monsieur, s’est naturellement fixé sur vous. Vos travaux littéraires sur l’Allemagne, vos recherches sur l’état de l’instruction intermédiaire dans ce grand pays, vous recommandaient hautement aux suffrages de l’académie. Déjà un Tableau de la littérature française au seizième siècle, plein d’aperçus ingénieux, un remarquable Éloge de Bossuet, écrit d’un style vigoureux, vous avaient mérité deux de ses couronnes. L’académie vous avait compté parmi ses lauréats les plus brillants ; aujourd’hui elle vous admet parmi les juges.

Dans cette position nouvelle, votre horizon, monsieur, s’agrandira. Vous embrasserez d’un coup d’œil à la fois plus ferme et plus étendu de plus vastes espaces. Les esprits comme le vôtre se fortifient en s’élevant. À mesure que leur point de vue se hausse, leur pensée monte. De nouvelles perspectives, dont peut-être vous serez surpris vous-même, s’ouvriront à votre regard. C’est ici, monsieur, une région sereine. En entrant dans cette compagnie séculaire que tant de grands noms ont honorée, où il y a tant de gloire et par conséquent tant de calme, chacun dépose sa passion personnelle, et prend la passion de tous, la vérité. Soyez le bienvenu, monsieur. Vous ne trouverez pas ici l’écho des controverses qui émeuvent les esprits au dehors, et dont le bruit n’arrive pas jusqu’à nous. Les membres de cette académie habitent la sphère des idées pures. Qu’il me soit permis de leur rendre cette justice, à moi, l’un des derniers d’entre eux par le mérite et par l’âge. Ils ignorent tout sentiment qui pourrait troubler la paix inaltérable de leur pensée. Bientôt, monsieur, appelé à leurs assemblées intérieures, vous les connaîtrez, vous les verrez tels qu’ils sont, affectueux, bienveillants, paisibles, tous dévoués aux mêmes travaux et aux mêmes goûts ; honorant les lettrés, cultivant les lettres, les uns avec plus de penchant pour le passé, les autres avec plus de foi dans l’avenir ; ceux-ci soigneux surtout de pureté, d’ornement et de correction, préférant Racine, Boileau et Fénelon ; ceux-là, préoccupés de philosophie et d’histoire, feuilletant Descartes, Pascal, Bossuet et Voltaire ; ceux-là encore, épris des beautés hardies et mâles du génie libre, admirant avant tout la Bible, Homère, Eschyle, Dante, Shakespeare et Molière ; tous d’accord, quoique divers ; mettant en commun leurs opinions avec cordialité et bonne foi ; cherchant le parfait, méditant le grand ; vivant ensemble enfin, frères plus encore que confrères, dans l’étude des livres et de la nature, dans la religion du beau et de l’idéal, dans la contemplation des maîtres éternels.

Ce sera pour vous-même, monsieur, un enseignement intérieur qui profitera, n’en doutez pas, à votre enseignement du dehors. Même votre intelligence si cultivée, même votre parole si vive, si variée, si spirituelle et si justement applaudie, pourront se nourrir et se fortifier au commerce de tant d’esprits hauts et tranquilles, et en particulier de ces nobles vieillards, vos anciens et vos maîtres, qui sont tout à la fois pleins d’autorité et de douceur, de gravité et de grâce, qui savent le vrai et qui veulent le bien.

Vous, monsieur, vous apporterez aux délibérations de l’académie vos lumières, votre érudition, votre esprit ingénieux, votre riche mémoire, votre langage élégant. Vous recevrez et vous donnerez.

Félicitez-vous des forces nouvelles que vous acquerrez ainsi près de vos vénérables confrères pour votre délicate et difficile mission. Quoi de plus efficace et de plus élevé qu’un enseignement littéraire pénétré de l’esprit si impartial, si sympathique et si bienveillant, qui anime à l’heure où nous sommes cette antique et illustre compagnie ! Quoi de plus utile qu’un enseignement littéraire, docte, large, désintéressé, digne d’un grand corps comme l’institut et d’un grand peuple comme la France, sujet d’étude pour les intelligences neuves, sujet de méditation pour les talents faits et les esprits mûrs ! Quoi de plus fécond que des leçons pareilles qui seraient composées de sagesse autant que de science, qui apprendraient tout aux jeunes gens, et quelque chose aux vieillards !

Ce n’est pas une médiocre fonction, monsieur, de porter le poids d’un grand enseignement public dans cette mémorable et illustre époque, où de toutes parts l’esprit humain se renouvelle. À une génération de soldats ce siècle a vu succéder une génération d’écrivains. Il a commencé par les victoires de l’épée, il continue par les victoires de la pensée. Grand spectacle !

À tout prendre, en jugeant d’un point de vue élevé l’immense travail qui s’opère de tous côtés, toutes critiques faites, toutes restrictions admises, dans le temps où nous sommes, ce qui est au fond des intelligences est bon. Tous font leur tâche et leur devoir, l’industriel comme le lettré, l’homme de presse comme l’homme de tribune, tous, depuis l’humble ouvrier, bienveillant et laborieux, qui se lève avant le jour dans sa cellule obscure, qui accepte la société et qui la sert, quoique placé en bas, jusqu’au roi, sage couronné, qui du haut de son trône laisse tomber sur toutes les nations les graves et saintes paroles de la concorde universelle !

À une époque aussi sérieuse, il faut de sérieux conseils. Quoiqu’il soit presque téméraire d’entreprendre une pareille tâche, permettez-moi, monsieur, à moi qui n’ai jamais eu le bonheur d’être du nombre de vos auditeurs, et qui le regrette, de me représenter, tel qu’il doit être, tel qu’il est sans nul doute, et d’essayer de faire parler un moment en votre présence, ainsi que je le comprendrais, du moins à son point de départ, ce haut enseignement de l’état, toujours recueilli, j’insiste sur ce point, comme une leçon par la foule studieuse et par les jeunes générations, parfois même méritant l’insigne honneur d’être accepté comme un avertissement par l’érudit, par le savant, par le publiciste, par le talent qui fertilise le vieux sillon littéraire, même par ces hommes éminents et solitaires qui dominent toute une époque, appuyés à la fois sur l’idée dont Dieu a composé leur siècle et sur l’idée dont Dieu a composé leur esprit.

Lettrés ! vous êtes l’élite des générations, l’intelligence des multitudes résumée en quelques hommes, la tête même de la nation. Vous êtes les instruments vivants, les chefs visibles d’un pouvoir spirituel redoutable et libre. Pour n’oublier jamais quelle est votre responsabilité, n’oubliez jamais quelle est votre influence. Regardez vos aïeux, et ce qu’ils ont fait ; car vous avez pour ancêtres tous les génies qui depuis trois mille ans ont guidé ou égaré, éclairé ou troublé le genre humain. Ce qui se dégage de tous leurs travaux, ce qui résulte de toutes leurs épreuves, ce qui sort de toutes leurs œuvres, c’est l’idée de leur puissance. Homère a fait plus qu’Achille, il a fait Alexandre ; Virgile a calmé l’Italie après les guerres civiles ; Dante l’a agitée ; Lucain était l’insomnie de Néron ; Tacite a fait de Caprée le pilori de Tibère. Au moyen âge, qui était, après Jésus-Christ, la loi des intelligences ? Aristote. Cervantes a détruit la chevalerie ; Molière a corrigé la noblesse par la bourgeoisie, et la bourgeoisie par la noblesse ; Corneille a versé de l’esprit romain dans l’esprit français ; Racine, qui pourtant est mort d’un regard de Louis XIV, a fait descendre Louis XIV du théâtre ; on demandait au grand Frédéric quel roi il craignait en Europe, il répondit : Le roi Voltaire. Les lettrés du xviiie siècle, Voltaire en tête, ont battu en brèche et jeté bas la société ancienne ; les lettrés du xixe peuvent consolider ou ébranler la nouvelle. Que vous dirai-je enfin ? le premier de tous les livres et de tous les codes, la Bible, est un poëme. Partout et toujours ces grands rêveurs qu’on nomme les penseurs et les poëtes se mêlent à la vie universelle, et, pour ainsi parler, à la respiration même de l’humanité. La pensée n’est qu’un souffle, mais ce souffle remue le monde.

Que les écrivains donc se prennent au sérieux. Dans leur action publique, qu’ils soient graves, modérés, indépendants et dignes. Dans leur action littéraire, dans les libres caprices de leur inspiration, qu’ils respectent toujours les lois radicales de la langue qui est l’expression du vrai, et du style qui est la forme du beau. En l’état où sont aujourd’hui les esprits, le lettré doit sa sympathie à tous les malaises individuels, sa pensée à tous les problèmes sociaux, son respect à toutes les énigmes religieuses. Il appartient à ceux qui souffrent, à ceux qui errent, à ceux qui cherchent. Il faut qu’il laisse aux uns un conseil, aux autres une solution, à tous une parole. S’il est fort, qu’il pèse et qu’il juge ; s’il est plus fort encore, qu’il examine et qu’il enseigne ; s’il est le plus grand de tous, qu’il console. Selon ce que vaut l’écrivain, la table où il s’accoude, et d’où il parle aux intelligences, est quelquefois un tribunal, quelquefois une chaire. Le talent est une magistrature ; le génie est un sacerdoce.

Écrivains qui voulez être dignes de ce noble titre et de cette fonction sévère, augmentez chaque jour, s’il vous est possible, la gravité de votre raison ; descendez dans les entrailles de toutes les grandes questions humaines ; posez sur votre pensée, comme des fardeaux sublimes, l’art, l’histoire, la science, la philosophie. C’est beau, c’est louable, et c’est utile. En devenant plus grands, vous devenez meilleurs. Par une sorte de double travail divin et mystérieux, il se trouve qu’en améliorant en vous ce qui pense, vous améliorez aussi ce qui aime.

La hauteur des sentiments est en raison directe de la profondeur de l’intelligence. Le cœur et l’esprit sont les deux plateaux d’une balance. Plongez l’esprit dans l’étude, vous élevez le cœur dans les cieux.

Vivez dans la méditation du beau moral, et, par la secrète puissance de transformation qui est dans votre cerveau, faites-en, pour les yeux de tous, le beau poétique et littéraire, cette chose rayonnante et splendide ! N’entendez pas ces mots, le beau moral, dans le sens étroit et petit, comme les interprète la pédanterie scolastique ou la pédanterie dévote ; entendez-les grandement, comme les entendaient Shakespeare et Molière, ces génies si libres à la surface, au fond si austères.

Encore un mot, et j’ai fini.

Soit que sur le théâtre vous rendiez visible, pour l’enseignement de la foule, la triple lutte, tantôt ridicule, tantôt terrible, des caractères, des passions et des événements ; soit que dans l’histoire vous cherchiez, glaneur attentif et courbé, quelle est l’idée qui germe sous chaque fait ; soit que, par la poésie pure, vous répandiez votre âme dans toutes les âmes pour sentir ensuite tous les cœurs se verser dans votre cœur ; quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez, rapportez tout à Dieu. Que dans votre intelligence, ainsi que dans la création, tout commence à Dieu, ab Jove. Croyez en lui comme les femmes et comme les enfants. Faites de cette grande foi toute simple le fond et comme le sol de toutes vos œuvres. Qu’on les sente marcher fermement sur ce terrain solide. C’est Dieu, Dieu seul ! qui donne au génie ces profondes lueurs du vrai qui nous éblouissent. Sachez-le bien, penseurs ! depuis quatre mille ans qu’elle rêve, la sagesse humaine n’a rien trouvé hors de lui. Parce que, dans le sombre et inextricable réseau des philosophies inventées par l’homme vous voyez rayonner çà et là quelques vérités éternelles, gardez-vous d’en conclure qu’elles ont même origine, et que ces vérités sont nées de ces philosophies. Ce serait l’erreur de gens qui apercevraient les étoiles à travers des arbres, et qui s’imagineraient que ce sont là les fleurs de ces noirs rameaux.