Résurrection (Ernest Chatonet)

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Revue des Deux Mondes2e période, tome 22 (pp. 1008-1011).
RESURRECTION



I


Quand tous près d’un mourant s’endorment dans l’erreur,
Et que survient la Mort, qui d’un doigt froid le touche,
Un silence aussitôt se fait, et sur la couche
Se penchent les parens effarés de terreur.

Tout se taisait ainsi. Sur la campagne austère,
On sentait qu’autrefois la vie avait passé ;
Mais rien ne soulevait son sein vide et glacé,
Et les germes dormaient emprisonnés sous terre.

Alors, comme à la lèvre une amère liqueur,
En face du ciel gris, des champs trempés de boue,
Et des bois éplorés que la bise secoue,
Un regret douloureux monta jusqu’à mon cœur.

Dans la rosée, à l’aube, adieu les longues courses
Avec une amoureuse, alors que les oiseaux
Chantent au bord des nids, et que sous les roseaux
Par un babil charmant se trahissent les sources !
Plus de soleils brillans à l’horizon vermeil !
Ainsi que des captifs qui reprennent leurs chaînes,
Les nymphes, à l’étroit dans l’écorce des chênes,
Déjà depuis longtemps ont repris leur sommeil.


II


C’était le même jour, non loin de Louvecienne,
Aux lisières d’un bois, dans un lieu dont l’aspect
Laisse en nous cette peur et ce vague respect
Qu’on éprouve en lisant une légende ancienne.
De vieux arbres, ainsi que d’orgueilleux géans
Qui, les combats finis, étalent leurs blessures,
Après avoir du temps supporté les morsures,
Laissaient bâiller leurs troncs éventrés et béans,
Et rampant à leurs pieds dans cette solitude,
Leurs racines sortaient de la terre à demi,
Comme un nœud de serpens monstrueux, endormi
Depuis l’éternité dans la même attitude.

Seul dans ce lieu désert, une cognée en main,
Du bois mort sur l’épaule, un vieillard en maraude,
Me voyant avancer comme un garde qui rôde,
Se tint pour me braver debout sur le chemin,
Semblable à ces Titans nerveux de la sculpture
Qui sur leurs reins tendus portent de lourds fardeaux.
Sa charge de ramée avait courbé son dos,
Et ses grands bras velus pendaient à l’aventure.
Son visage était laid, et sauvage son air ;
Ses haillons trahissaient la misère hautaine,
Et quand vers lui je vins, une jalouse haine
Dans ses yeux menaçans brilla comme un éclair…


III


Je l’ai revu depuis, un soir près de sa porte,
Par un ciel bleu. Tranquille, heureux et triomphant,
Sur ses larges genoux il tenait une enfant
Qu’avait laissée à ce vieillard sa fille morte.
Tout honteux de sa force, il cherchait par quels soins
Il pourrait assouplir sa robuste nature
Pour ne pas effrayer la blonde créature,
Et se pliait docile à ses moindres besoins.
Puis c’étaient des élans que l’on ne peut décrire :
Il la pressait alors entre ses bras nerveux,
Et couvrait de baisers sa robe et ses cheveux,
Tandis qu’elle poussait de longs éclats de rire.


Pauvre être ! un de ses pieds n’avait plus de soulier ;
Presque nue, elle avait sous ses haillons ces poses
Que prennent les oiseaux peureux, et ses bras roses
Au cou de son aïeul s’enlaçaient en collier.
Ses cheveux étaient d’or, comme on en voit aux anges
Des vieux maîtres ; ses yeux erraient d’un air surpris,
Et sa bouche en s’ouvrant faisait de petits cris
Aussi naïfs et doux que le chant des mésanges.
L’aïeul, en la berçant, d’un ton rude et cassé
Chantait pour l’endormir une de ces complaintes
Dont les airs vont au cœur, et sont comme les plaintes
Que se disent en nous les échos du passé.
Parfois il la couvait de ses regards avides,
Toute sa vie était dans ses yeux, et pendant
Qu’il chantait son refrain triste en la regardant,
Une larme roulait dans le creux de ses rides.
Sans peine on oubliait sa laideur à le voir
Si bon. Ce n’était plus cet homme au regard louche,
Au rire bestial, à l’allure farouche,
Mais un vieillard aimant et fier de son devoir.
Il était même beau dans sa métamorphose,
Tant ses traits attendris resplendissaient d’amour,
Comme en un soir d’automne, au sommet d’une tour,
Par les ans délabrée, un rayon d’or se pose.


IV


Le temps avait aussi changé l’aspect des bois ;
Les vieux arbres avaient laissé leurs mines sombres,
Et les oiseaux, cachés dans les rameaux pleins d’ombres,
Des vents joyeux d’avril accompagnaient les voix.
Le lierre amoureux, fier de ses jeunes forces,
S’enlaçait aux fleurs d’or sur leurs troncs rajeunis,
Et merles et pinsons se construisaient des nids
Dans les trous qui s’ouvraient béans sur les écorces.
D’acres senteurs erraient dans le vent ; le soleil
Couvait avec amour son œuvre commencée,
Et comme d’un cerveau puissant sort la pensée,
Au feu de ses baisers tout sortait du sommeil.

C’est le destin ; il faut que tout se renouvelle,
Que le sol chaque année aille rajeunissant,

Et qu’on sente courir, ainsi qu’un jeune sang,
Au cœur des vieux rameaux une sève nouvelle.
Il faut, toute à l’orgueil de sa fécondité,
Que la nature enfante au grand jour, sans mystère,
Et que la vie à flots, jaillissant de la terre,
Porte au ciel l’hymne saint de sa virilité.

L’homme seul, au milieu de l’éternelle fête,
Vieillit, travaille et meurt. Pour lui, chaque printemps
Est comme une menace ironique du temps,
Et sous un poids plus lourd il sent fléchir sa tête ;
Pour lui, l’herbe qui pousse est un instant qui fuit.
À peine aspire-t-il quelque tiède bouffée
De jeunesse et d’amour, que la volage fée
S’envole, et pour jamais le laisse dans sa nuit.

L’âge vient, ses cheveux blanchissent, et l’Envie
S’assied à son foyer froid et silencieux ;
Il a soif de repos, et pourtant de ses yeux,
Dilatés par la peur, il regarde sa vie
S’éteindre par degrés, mystérieux flambeau.
Et comme le forçat tire après lui sa chaîne,
Infirme, à pas pesans, sur la terre il se traîne
Jusqu’à ce qu’il se heurte au marbre d’un tombeau.
Mais la nature, afin de tromper sa vieillesse,
Emplit d’enfans joyeux et roses sa maison,
Réchauffe de baisers son arrière-saison,
Et lui refait au cœur comme une autre jeunesse ?


ERNEST CHATONET.