Résurrection (Tolstoï)/1/10

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Résurrection. 1re partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 176-183).


CHAPITRE X


I


La nuit qui avait suivi sa condamnation, la Maslova, brisée de fatigue, avait dormi d’un sommeil de plomb ; mais la seconde nuit, au contraire, elle ne put dormir. Seule éveillée dans toute la salle, elle restait étendue sur son lit, les yeux grands ouverts, et songeant.

Elle songeait que, pour rien au monde, elle ne consentirait à se marier avec un forçat quand elle serait dans l’île de Sakhaline, où on lui avait dit qu’elle serait sans doute transportée. À tout prix elle s’arrangerait pour empêcher cela. Elle essaierait de se marier avec un inspecteur, ou un greffier, fût-ce même avec un gardien. « Tous ces gens-là sont faciles à séduire ! — se disait-elle. — Pourvu seulement que je ne maigrisse pas trop, car alors je serais perdue ! »

Elle se rappelait la façon dont l’avaient regardée les avocats, le président, les jurés, et comment, sur son passage à travers la ville, tous les hommes avaient eu pour elle des yeux pleins de désir. Elle se rappelait que son amie Claire, étant venue la voir en prison, lui avait raconté qu’un étudiant, son client préféré, avait été désolé de ne plus la retrouver chez Mme Kitaïev. Elle pensait à tous les hommes qui l’avaient aimée, à tous, sauf à Nekhludov.

À son enfance et à sa jeunesse, mais surtout à son amour pour Nekhludov, jamais elle ne pensait. C’étaient pour elle des souvenirs trop pénibles, qu’elle avait enfouis quelque part au fond de son cœur, pour n’y plus toucher. Même en rêve, jamais elle ne revoyait Nekhludov. Si elle ne l’avait pas reconnu à la cour d’assises, ce n’était pas seulement parce que l’âge l’avait changé, parce qu’il portait une barbe, parce que ses moustaches avaient poussé, et parce que ses cheveux étaient devenus plus rares : elle l’aurait reconnu malgré tout cela, si elle n’avait pas pris l’habitude de ne jamais penser à lui. Et cette habitude avait commencé dès la sombre et terrible nuit où Nekhludov, revenant de la guerre, avait passé tout près de la maison de ses tantes sans s’y arrêter.

Katucha savait déjà, à ce moment, qu’elle était enceinte. Mais aussi longtemps qu’elle avait espéré revoir Nekhludov, non seulement la pensée de l’enfant qui allait naître ne la chagrinait pas, elle en était parfois toute joyeuse et toute attendrie.

Les deux vieilles tantes, sachant que Nekhludov allait passer près de leur maison, l’avaient prié de s’arrêter chez elles : mais il avait répondu, par dépêche, qu’il ne pourrait s’arrêter, ayant besoin d’être au plus vite à Saint-Pétersbourg. Aussitôt Katucha avait formé le projet d’aller à la gare pour le revoir au passage.

Le train passait en gare la nuit, à deux heures du matin. Katucha, après avoir aidé ses maîtresses à se mettre au lit, avait chaussé de grosses bottines, s’était couvert la tête d’un fichu, et était partie en compagnie d’une fillette de dix ans, la fille de la cuisinière.

La nuit était noire et froide. La pluie tantôt commençait à tomber en gouttes pressées, et tantôt s’interrompait. À travers les champs, on pouvait encore distinguer le sentier devant soi, mais dans le bois l’obscurité était complète, de sorte que Katucha, tout en connaissant très bien le chemin, avait failli s’égarer, et n’était arrivée à la petite station que lorsque le train y était déjà.

S’élançant sur le quai, elle avait aussitôt reconnu Nekhludov, assis près de la fenêtre d’un wagon de première classe. Le wagon était vivement éclairé. Installés en face l’un de l’autre sur les banquettes de velours, deux officiers jouaient aux cartes ; et lui, tourné vers eux, il les regardait en souriant.

Dès qu’elle l’avait aperçu, la jeune femme avait voulu grimper sur la plate-forme du wagon, pour l’appeler. Mais au même instant la machine avait sifflé, et les wagons, lentement, s’étaient ébranlés. Le conducteur du train avait fait descendre Katucha avant de remonter lui-même dans le wagon ; et la jeune femme s’était retrouvée sur le quai, tandis que déjà le wagon de première classe l’avait dépassée. Elle s’était mise à courir pour le rattraper. Mais le train courait plus vite, elle voyait passer les wagons de seconde classe, puis ceux de troisième, enfin le dernier wagon avec sa lanterne rouge. Arrivée au bout du quai, elle avait continué à courir le long de la voie ; le vent, qui soufflait par rafales, avait fait tomber le fichu qu’elle portait sur la tête ; et elle courait, les cheveux en désordre, s’enfonçant à chaque pas dans des flaques de boue.

— Petite tante Katucha ! — lui avait crié la petite fille en accourant derrière elle, — votre fichu est tombé !

Réveillée par ce cri, Katucha s’était enfin arrêtée. Et aussitôt elle avait senti un vide terrible se creuser en elle.

« Ainsi il est là, dans ce wagon bien chaud, assis dans un fauteuil de velours, et il sourit, et il s’amuse, — s’était-elle dit, — et moi je suis seule ici dans la nuit, sous la pluie et le vent ! » Elle s’était assise à terre et avait éclaté en des sanglots si forts que la petite fille, épouvantée, n’avait su que lui dire pour la consoler.

— Petite tante ! — suppliait la petite, — allons-nous en, rentrons bien vite !

Mais Katucha restait assise, sous la pluie et le vent. « Un train va passer : m’étendre sur les rails, et tout sera fini ! » Elle s’apprêtait déjà à exécuter ce projet, lorsque soudain l’enfant qui était en elle avait tressailli ; et aussitôt son désespoir s’était apaisé. Tout ce qui, l’instant d’auparavant, l’avait remplie d’angoisses, le sentiment de l’impossibilité pour elle de vivre, sa haine pour Nekhludov, son désir de se venger de lui en se tuant, toutes ces mauvaises pensées s’étaient effacées. Elle s’était levée, avait remis son fichu sur sa tête, et s’en était retournée.

C’est cette nuit-là que s’était fait le bouleversement complet de son âme, et qu’elle avait commencé à devenir ce qu’elle était désormais devenue. C’est cette nuit-là qu’elle avait cessé de croire en Dieu. Jusqu’alors elle avait cru en Dieu, et elle avait cru que les autres y croyaient ; mais, cette nuit-là, elle s’était dit qu’il n’y avait pas de Dieu, que personne n’y croyait, et que tous ceux qui parlaient de Dieu et de ses lois n’avaient d’autre objet que de la tromper. Cet homme qu’elle aimait, et qui l’avait aimée aussi, et qui l’avait séduite et abandonnée, elle savait qu’il était le meilleur de tous. Les autres étaient pires encore ! Et tout ce qui était arrivé dans la suite à Katucha avait fortifié en elle cette conviction. Les tantes de Nekhludov, ces vieilles dames confites en dévotion, l’avaient chassée le jour où elle n’avait plus été en état de travailler autant que par le passé. Des personnes diverses à qui elle avait eu affaire ensuite, les unes, — les femmes surtout, — n’avaient vu en elle que de l’argent à gagner, les autres, — les hommes, depuis le stanovoï jusqu’aux gardiens de la prison, — n’avaient vu en elle que la satisfaction de leurs instincts sensuels. Il n’y avait personne au monde qui s’inquiétât d’autre chose que de satisfaire ses instincts. C’est ce qu’avait achevé de faire comprendre à Katucha le vieil homme de lettres dont elle avait été autrefois la maîtresse : celui-là lui avait ouvertement déclaré que la satisfaction des instincts sensuels était l’unique sagesse, l’unique beauté de la vie.

Personne au monde ne vivait que pour soi, et tout ce qu’on disait de Dieu et du bien n’était que duperie ! Voilà ce que pensait la Maslova ; et quand, par aventure, la question se présentait à elle de savoir pourquoi tout, dans le monde, était si mal arrangé et pourquoi les hommes ne faisaient que se tourmenter les uns les autres au lieu de jouir en paix de la vie, elle se hâtait de repousser cette question importune. Une cigarette, un verre d’eau-de-vie, et de nouveau elle se sentait rassurée.


II


Le jour suivant était un dimanche. À cinq heures du matin, aussitôt qu’eut retenti dans le corridor de la prison le coup de sifflet du garde, la Korableva éveilla sa voisine, qui n’avait pu s’endormir qu’à l’aube.

« Travaux forcés », se dit avec épouvante la Maslova en se frottant les yeux et en aspirant, malgré elle, l’infecte puanteur de la salle. Elle eut envie de se rendormir, pour se réfugier de nouveau dans l’inconscience ; mais l’habitude et la peur avaient chassé le sommeil, de sorte qu’elle se souleva, s’assit sur son lit, les jambes pendantes, et se mit à regarder autour d’elle.

Toutes les femmes étaient déjà éveillées : seuls le petit garçon et la fillette dormaient encore. Leur mère tirait avec précaution son sarrau, sur lequel ils étaient couchés. La femme condamnée pour révolte étendait, devant le poêle, des torchons qui servaient de langes au nouveau-né pendant que celui-ci, sur les bras de Fenitchka, s’agitait, pleurait, poussait des cris que les paroles caressantes de la jeune femme ne parvenaient pas à calmer. La phtisique, le visage tout injecté de sang, et tenant sa poitrine de ses deux mains, toussait sa quinte du matin, et, dans les intervalles de sa toux, exhalait de profonds soupirs pareils à des sanglots. La Rousse restait étendue sur le dos, étalant sur le lit ses grosses jambes nues : elle racontait, d’une voix haute et gaie, un rêve compliqué qu’elle venait d’avoir. La vieille femme, — la bossue, — debout devant l’icône, répétait infatigablement les mêmes paroles, faisait des signes de croix et des salutations. La fille du diacre s’était assise sur son lit et fixait devant elle ses grands yeux, épuisés d’insomnie. La Beauté frisait sur ses doigts ses cheveux noirs graisseux.

De lourds pas d’hommes se firent entendre dans le corridor, la porte s’ouvrit, et deux prisonniers entrèrent, deux hommes de mine maussade et hargneuse, vêtus de vestes de toile grise et de pantalons gris relevés jusqu’au-dessus des genoux. Ils soulevèrent le cuveau empesté, l’emportèrent sur leurs épaules. Les femmes, l’une après l’autre, sortirent, dans le corridor pour aller se laver au robinet. La femme rousse, en attendant son tour, eut une dispute avec une autre femme, sortie d’une salle voisine. De nouveau s’échangèrent des injures, des cris, des réclamations.

— Vous avez donc juré d’aller au cachot ! — s’écria le gardien ; après quoi, s’approchant de la Rousse, il lui appliqua sur le dos un coup si violent qu’on l’entendit résonner dans tout le corridor.

— Allons, que je n’entende plus ta voix ! — reprit-il en s’éloignant.

— Vrai ! le vieux a le poing solide ! — dit la Rousse sans se fâcher d’une caresse aussi rude.

— Et qu’on se hâte ! — reprit le gardien. Il est temps pour la messe !

La Maslova n’avait pas achevé de se coiffer lorsqu’arriva le sous-directeur avec un registre en main.

— En place pour l’appel ! — cria le gardien.

Des autres salles sortirent d’autres femmes ; et toutes les prisonnières se placèrent sur deux rangs, le long du corridor, celles du second rang ayant à tenir les deux mains sur les épaules des femmes placées devant elles. L’officier les compta, fit l’appel de leurs noms et s’éloigna avec son registre.

Quelques instants après, se montra la surveillante chargée de conduire les prisonnières à la messe. La Maslova et Fenitchka se trouvèrent placées au milieu de la colonne, formée de plus de cent femmes qui, toutes, portaient le costume blanc de la prison avec des fichus blancs sur leurs têtes. De loin en loin seulement on voyait quelques paysannes vêtues à la mode de leurs villages : c’étaient des femmes de condamnés aux travaux forcés, admises à partager le sort de leurs maris.

La longue colonne remplissait tout l’escalier. On entendait le bruit des souliers sur les dalles, un murmure de voix, et, par instants, des rires. À un tournant, la Maslova aperçut la méchante figure de son ennemie la Botchkova, qui marchait en tête de la colonne : elle la montra à Fenitchka.

Au bas des marches, toutes les femmes firent silence, et, avec des signes de croix et des salutations, entrèrent deux par deux dans la chapelle, encore vide, mais déjà étincelante de lumières. Elles allèrent se placer à droite et s’assirent sur une rangée de bancs, en troupe serrée. Aussitôt après, ce fut le tour des hommes, qui, tous vêtus de gris, vinrent s’installer sur la gauche et au centre de la chapelle. Quelques-uns furent conduits par un petit escalier à l’orgue, placé dans le haut de la nef.

La chapelle de la prison avait été récemment restaurée et remise à neuf par les soins d’un riche marchand, qui avait dépensé, à cet effet, plusieurs dizaines de milliers de roubles. Elle brillait de dorures et de couleurs vives.

Pendant quelque temps, la chapelle resta silencieuse : on n’entendait que des bruits de nez qui se mouchaient, des toux, des cris d’enfants, et, parfois, le son des chaînes remuées. Mais, bientôt, les prisonniers qui se tenaient au centre s’écartèrent pour laisser un passage libre, et par ce passage s’avança jusqu’au premier rang, solennellement, le directeur de la prison.

Aussitôt commença le service divin.

Debout au milieu de la foule des prisonnières, la Maslova ne pouvait rien voir que le dos des femmes qui étaient devant elle ; mais, quand tout le monde se mit en mouvement pour aller baiser la croix et la main du prêtre, elle eut une grande distraction à voir les assistants, le directeur, les gardiens, et à reconnaître derrière eux un homme à la barbiche et aux cheveux blonds, le mari de Fenitckha, tenant ses yeux tendrement fixés sur sa femme.

— La Maslova ! au parloir ! dit un gardien, au moment où les femmes sortaient de la chapelle.

— Oh ! quelle chance ! — se dit la Maslova, ravie de la distraction nouvelle qui lui arrivait.

Elle songea que c’était sans doute Berthe, ou plutôt encore son amie Claire, qui venait la voir. Et, d’un pas tout joyeux, elle suivit, le long des corridors, celles de ses compagnes qu’on venait, également, d’appeler au parloir.