Résurrection (Tolstoï)/2/06

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Résurrection. 2e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 381-387).


CHAPITRE VI


Aussitôt rentré dans la ville qu’il habitait, Nekhludov se rendit à la prison pour annoncer à la Maslova que son pourvoi avait été rejeté, et qu’elle avait à se préparer au départ pour la Sibérie. Il avait dans sa poche le recours en grâce qu’il s’apprêtait à lui faire signer.

Mais il ne comptait guère sur cette grâce, et même, — chose étrange à dire, — il avait cessé de la désirer. Sa pensée s’était déjà accoutumée à l’idée du départ pour la Sibérie, de la vie parmi les forçats et les déportés ; et il avait peine à se représenter ce qu’il ferait de lui-même et de la Maslova si le recours en grâce se trouvait adopté. Il se rappelait une phrase de l’auteur américain Thoreau disant que, dans un pays où régnait l’esclavage, le seul endroit convenant à l’honnête homme était la prison. Tout ce qu’il avait vu à Pétersbourg était bien fait pour lui remettre cette phrase en mémoire.

Le gardien de l’infirmerie, l’ayant aussitôt reconnu, vint au-devant et lui déclara que la Maslova ne se trouvait plus là.

— Et où est-elle ?

— De nouveau dans la section de femmes !

— Mais pourquoi l’y a-t-on ramenée ?

— Bah ! vous savez, Excellence, c’est une espèce comme ça ! — répondit le gardien avec un sourire méprisant. — Elle a fait des siennes avec un infirmier ! Alors le médecin chef l’a mise à la porte !

Jamais Nekhludov n’aurait cru que la Maslova, et ses propres sentiments pour elle, lui tinssent si à cœur. Mais le fait est que les paroles du gardien furent pour lui comme un coup de massue. Il éprouva un sentiment pareil à celui qu’on éprouve en recevant la nouvelle d’un grand malheur survenu à l’improviste. Une cruelle souffrance l’envahit, qui lui ôta d’abord toute réflexion.

Lorsque, peu à peu, il reprit conscience, il s’aperçut que ce qui dominait en lui était la honte. Il rougit de ce qu’avait eu de ridicule sa joie à la pensée d’un soi-disant changement dans l’âme de la Maslova. Toutes les belles paroles qu’elle lui avait dites pour repousser son sacrifice, ses reproches, ses larmes, tout cela n’avait donc été qu’une comédie, jouée par une misérable créature pour l’abuser et se faire valoir près de lui ! Il avait maintenant l’impression que, déjà dans son dernier entretien avec elle, il avait aperçu en elle le signe de cette perversité, dont, désormais, il ne pouvait plus douter. Et toutes ces pensées et tous ces souvenirs se pressaient en lui pendant qu’il s’éloignait de l’infirmerie.

« Mais que dois-je faire maintenant ? se demandait-il. Suis-je encore lié à elle ? Ou bien plutôt sa conduite ne m’a-t-elle pas délivré de tout lien ? »

Mais, à peine s’était-il posé cette question, qu’il comprit que, en abandonnant de nouveau la Maslova, ce n’était pas elle, c’était lui-même qu’il punirait. Et cette idée l’épouvanta.

« Non ! ce qui est arrivé, loin de pouvoir modifier ma résolution, ne peut avoir d’effet que de la renforcer. Cette femme, en agissant de la sorte, s’est conformée au caractère que lui ont donné les circonstances de sa vie. Qu’elle ait « fait des siennes » avec un infirmier, c’est affaire à elle ! Mais mon affaire, à moi, est d’accomplir ce qu’exige de moi ma conscience. Et ma conscience exige que je sacrifie ma liberté pour racheter mon péché. Quoi qu’il arrive, je me marierai avec elle, et je la suivrai partout où elle ira ! » Il se répétait cela avec une obstination mêlée de malveillance, tout en marchant à grands pas le long des corridors.

Parvenu à la porte de la grande salle, il pria le gardien de faction de dire au directeur qu’il désirait voir la Maslova. Le gardien, qui plusieurs fois déjà lui avait parlé, lui fit part, en réponse, d’une grande nouvelle : le « capitaine » avait été mis à la retraite, et venait d’être remplacé par un autre directeur, infiniment plus sévère.

— Ah ! la vie va devenir bien plus dure, maintenant ! — ajouta le gardien. Et il courut prévenir le nouveau directeur.

Celui-ci ne tarda pas à rejoindre Nekhludov. C’était un homme grand et maigre, avec un visage maussade aux pommettes saillantes.

— On ne peut pas voir les détenus en dehors des heures de visite réglementaires ! — dit-il à Nekhludov sans le regarder.

— C’est que je voudrais faire signer un recours en grâce !

— Vous n’avez qu’à me le remettre !

— J’ai absolument besoin de voir un instant la détenue Maslova. On me laissait toujours la voir, jusqu’ici !

— Bien des choses qui se sont faites jusqu’ici ne se feront plus ! — dit le directeur, en levant brusquement les yeux sur Nekhludov.

— Mais j’ai une autorisation du gouverneur ! — insista Nekhludov, tirant son portefeuille.

— Permettez ! — dit alors le directeur. Il prit la feuille dans ses longues mains osseuses, et la lut lentement.

— Veuillez passer au bureau ! — fit-il.

Le bureau était vide. Le directeur s’assit devant une table et se mit à feuilleter des papiers qui s’y trouvaient : évidemment, il se proposait d’assister à l’entretien. Nekhludov lui ayant demandé s’il pourrait voir aussi une détenue politique, la Bogodouchovska, le directeur répondit d’un ton bref que c’était impossible. « Les visites aux détenus politiques sont interdites ! » déclara-t-il ; et de nouveau il se plongea dans la lecture de ses papiers. Nekhludov, qui avait dans sa poche une lettre pour la Bogodouchovska se sentit dans la situation d’un suspect, pouvant être fouillé et retenu en prison.

Lorsque la Maslova entra dans le bureau, le directeur releva la tête, et, sans regarder Nekhludov ni elle, se borna à dire : « Vous pouvez causer ! » Après quoi il se replongea dans ses papiers.

La Maslova était vêtue de son ancien costume de prison, avec sa veste blanche et son fichu sur la tête. En apercevant l’expression froide et hostile du visage de Nekhludov, elle rougit, et, saisissant un pli de sa veste, elle baissa les yeux. Son attitude confirma, pour Nekhludov, le récit du gardien.

Il voulait, de tout son cœur, la traiter de la même façon que les fois précédentes. Mais quand il essaya de lui tendre la main, la chose lui fut impossible, tant il avait, désormais, d’aversion pour elle.

— Je vous apporte une mauvaise nouvelle ! — lui dit-il d’une voix calme, mais sans la regarder ni lui tendre la main. — Votre pourvoi est rejeté.

— Je le savais d’avance ! — répondit-elle tout bas.

En toute autre circonstance, Nekhludov lui aurait demandé pourquoi elle disait cela ; mais cette fois il se borna à la regarder. Et il vit que ses yeux étaient pleins de larmes.

Et, loin de l’attendrir, cette vue ne fit que l’irriter contre elle.

Le directeur se leva, se mit à marcher de long en large.

Nekhludov, malgré son irritation, crut devoir exprimer à la Maslova le regret que lui inspirait le rejet du pourvoi.

— Ne vous désespérez pas ! — dit-il. — On peut encore compter sur le recours en grâce, et…

— Oh ! ce n’est pas cela qui… — répondit-elle, en fixant sur lui, plaintivement, ses yeux mouillés de larmes.

— Et qu’est-ce donc ?

— Vous êtes allé à l’infirmerie, et on vous a dit…

— Bah ! cela ne regarde que vous ! — répliqua Nekhludov, d’un ton sec, en fronçant les sourcils. La mention qu’elle venait de faire de l’infirmerie avait réveillé en lui le misérable sentiment de son orgueil offensé. « Moi, un homme du monde, avec qui la jeune fille la plus aristocratique aurait été heureuse de se marier, je me suis offert à épouser cette créature, et elle, ne pouvant attendre, s’est amusée à faire des siennes avec un infirmier ! » Il se disait cela ; et il la regardait avec des yeux méchants.

— Tenez, il faut que vous signiez ceci ! — fit-il, en posant sur la table une grande feuille de papier qu’il venait de tirer de son portefeuille. La Maslova essuya ses larmes avec le bout de son fichu, et, s’asseyant près de la table, lui demanda où elle devait signer.

Il lui indiqua l’endroit ; pendant qu’elle écrivait, il se tint debout devant elle, considérant son dos penché sur la table, et que secouaient par instants des sanglots contenus.

Et dans son âme recommença la lutte des bons et des mauvais sentiments, de son orgueil offensé et de sa pitié pour elle, qu’il voyait souffrir. Et ce dernier sentiment finit par l’emporter.

Songea-t-il d’abord à la plaindre, ou bien se rappela-t-il d’abord ses propres fautes, et notamment des fautes du genre de celle qu’il reprochait à la malheureuse ? Le fait est que, à la fois, il se sentit coupable, et il la plaignit.

Elle cependant, ayant achevé d’écrire, et après avoir frotté sur sa jupe ses doigts tachés d’encre, elle se leva et le regarda.

— Quoi qu’il vous arrive et quoi que vous fassiez, rien ne changera ma résolution ! — lui dit Nekhludov.

La pensée qu’il lui pardonnait renforçait encore en lui sa pitié pour elle ; et il éprouvait un impérieux besoin de la consoler.

— Ce que j’ai dit, je le ferai ! Où qu’on vous envoie, j’irai avec vous !

— Inutile ! — l’interrompit-elle ; et elle rougit de nouveau.

— Et pensez bien à ce dont vous aurez besoin pour la route !

— Je n’ai besoin de rien. Merci !

Le directeur s’approcha d’eux. Nekhludov, sans attendre son observation, prit congé de la Maslova et sortit, éprouvant un sentiment que jamais encore il n’avait éprouvé, un sentiment de calme profond et de profond amour pour l’humanité. « Je le vois désormais, se disait-il fièrement, rien de ce que fera la Maslova ne pourra changer mon attachement pour elle ; Qu’elle fasse des siennes avec les infirmiers, cela est son affaire : la mienne est de l’aimer, et non pas pour moi-même, mais pour elle et pour Dieu ! »


Or voici comment, en réalité, la Maslova avait « fait des siennes » avec l’infirmier. Un jour que l’infirmière l’avait envoyée chercher du thé pectoral à la pharmacie, située à l’extrémité d’un corridor, elle avait rencontré là l’infirmier Oustinov, un homme de haute taille, au visage bourgeonné, et qui depuis longtemps la poursuivait de ses galanteries. Cet homme l’avait empoignée : elle s’était défendue ; et elle s’était arrachée à lui d’une façon si vive qu’il était allé se cogner contre une étagère, brisant deux des bouteilles qui s’y trouvaient. Au même instant le médecin chef passait dans le corridor. Entendant le bruit du verre brisé, et voyant la Maslova qui s’enfuyait, toute rouge et les cheveux en désordre :

— Eh bien ! la petite mère, si tu te mets à faire du tapage ici, j’aurai vite fait de te faire partir. De quoi s’agit-il ? — demanda-t-il à l’infirmier en le regardant sévèrement par-dessus ses lunettes. L’infirmier, avec un sourire plat, commença un long récit, où il rejetait tous les torts sur la Maslova. Le médecin, d’ailleurs, ne le laissa pas achever ; et le soir même, sur sa demande, la Maslova fut renvoyée de l’infirmerie.

Le fait de ce renvoi la chagrinait assez peu : mais la raison alléguée pour la renvoyer l’agitait au contraire d’autant plus que, désormais, la pensée de tout contact charnel avec un homme lui faisait horreur. Rien au monde ne l’humiliait ni ne la désolait aussi fort que de se dire que, en raison de son passé, tout homme pouvait se croire en droit de la posséder, Et lorsqu’elle s’était approchée de Nekhludov, dans le bureau, elle avait eu le ferme dessein de se justifier devant lui de l’injuste accusation portée contre elle. Mais, dès les premiers mots qu’elle lui avait dits, elle avait senti qu’il ne la croirait pas, que toutes les excuses ne serviraient qu’à confirmer ses soupçons ; et ses larmes lui étaient descendues dans la gorge, et elle s’était tue.

La Maslova continuait à s’imaginer que, comme elle l’avait dit à Nekhludov lors de sa seconde visite, elle ne lui pardonnait pas, et le haïssait. Mais en réalité, et dès cette seconde visite, elle s’était remise à l’aimer. Et elle l’aimait d’un tel amour que, inconsciemment, elle faisait tout ce qu’elle devinait qu’il désirait qu’elle fît : elle avait cessé de boire, de fumer, de penser aux hommes ; et c’était encore pour plaire à Nekhludov qu’elle avait consenti à prendre du service à l’infirmerie. Tout ce qu’elle faisait, elle le faisait uniquement parce qu’elle devinait qu’il le désirait. Et si, toutes les fois, elle lui déclarait ne pas vouloir de son sacrifice, cela provenait d’abord de ce que, ayant été très fière de la façon dont elle avait repoussé son offre la première fois, elle trouvait un plaisir d’amour-propre à persévérer dans son attitude ; mais cela provenait aussi, cela provenait de plus en plus de ce qu’elle sentait que son mariage avec Nekhludov serait pour celui-ci une source de souffrance. Et de toutes ses forces elle se jurait qu’elle n’accepterait pas son sacrifice ; mais en même temps le cœur lui saignait à la pensée qu’il la méprisait, qu’il la croyait destinée à rester toujours telle qu’elle avait été, et que jamais il ne se rendrait compte du changement qui s’était fait en elle. L’idée que Nekhludov la soupçonnait d’avoir eu des rapports avec l’infirmier la tourmentait infiniment davantage que la nouvelle du rejet de son pourvoi, ou que la perspective de son prochain départ pour la Sibérie.