Résurrection (Tolstoï)/2/10

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Résurrection. 2e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 425-435).


CHAPITRE X


I


Nekhludov avait encore deux heures à attendre jusqu’au départ du train qui devait le conduire à Nijni-Novgorod. La pensée lui vint tout d’abord de profiter de ce temps pour aller revoir sa sœur ; mais les impressions de la matinée l’avaient tant ému et fatigué qu’il ne se sentait plus la force de bouger. Il entra dans la salle d’attente, s’assit sur un canapé, et là, au bout d’un instant, il s’endormit, la tête appuyée sur un coussin.

Il dormait depuis plus d’une heure lorsqu’un bruit de chaises le réveilla en sursaut.

Il se redressa, se frotta les yeux, se rappela où il était, et revit les scènes diverses auxquelles il venait d’assister.

Il revit le convoi des déportés, les deux hommes morts, les wagons aux fenêtres grillées, et les femmes enfermées dans ces wagons, et le triste sourire que lui avait adressé Katucha à travers les barreaux. Le spectacle qu’il avait en face de lui était bien différent de ces souvenirs : une table chargée de bouteilles, de vases, de flambeaux et de fleurs, des garçons en habit sommeillant autour de la table, et, dans le fond de la salle, devant un comptoir également encombré de bouteilles et de vases, des dos de voyageurs achetant des provisions.

Quand il eut achevé de reprendre ses sens, Nekhludov observa que toutes les personnes assises dans la salle considéraient avec curiosité quelque chose qui était en train de se passer devant la porte d’entrée. Tournant les yeux de ce côté, il vit un groupe d’hommes qui portaient sur une chaise une dame toute couverte de châles.

Le premier des porteurs était un valet de chambre : Nekhludov se souvint aussitôt de l’avoir déjà vu. Et il reconnut également l’homme qui marchait derrière la chaise, un portier en livrée, avec une casquette galonnée. Près de la chaise se tenait une élégante femme de chambre portant un sac de voyage, un certain objet rond dans un étui de cuir, et plusieurs ombrelles. Et Nekhludov aperçut de l’autre côté, en tenue de voyage, le vieux prince Korchaguine, avec ses lèvres épaisses et son cou d’apoplectique. Missy était là aussi, et son frère Mitia, et un jeune diplomate bien connu de Nekhludov, le comte Osten, possesseur d’un cou interminable et d’un petit visage toujours souriant. Osten causait avec Missy, qui semblait s’amuser beaucoup de ses plaisanteries. Et Nekhludov vit aussi le médecin, fumant sa cigarette avec son air habituel de mauvaise humeur.

Cet imposant cortège ne faisait que traverser la grande salle, pour se rendre dans le petit salon réservé aux dames ; il s’attira, sur son passage, une curiosité mêlée de respect. Mais, dès l’instant suivant, le vieux prince revint dans la salle, s’assit devant la table, appela un garçon et lui donna des ordres. Puis Missy et Osten arrivèrent à leur tour, et tous deux allaient également s’asseoir près de la table lorsque Missy aperçut, à l’entrée, une personne de connaissance et courut à sa rencontre.

Cette personne était Nathalie Ivanovna, la sœur de Nekhludov. S’avançant en compagnie d’Agrippine Petrovna, elle tournait les yeux de tous côtés, en quête de quelqu’un. Elle vit en même temps son frère et Missy. Et, comme Nekhludov s’était approché d’elle, elle lui dit, après avoir serré la main de la jeune fille :

— Enfin, je te trouve ! Je commençais à me décourager !

Nekhludov serra les mains de Missy et d’Osten, embrassa sa sœur, et l’on se mit à causer. Missy raconta que leur maison de campagne avait brûlé, ce qui les obligeait à aller passer quelques semaines chez une tante qui demeurait sur la ligne de Nijni-Novgorod. Osten, à ce propos, raconta gaiement des histoires d’incendies.

Mais Nekhludov, sans l’écouter, se tourna vers sa sœur :

— Comme je suis heureux que tu sois venue !

— Je te cherche depuis deux heures, — dit-elle. — Avec Agrippine Petrovna, nous avons exploré toute la ville sans pouvoir mettre la main sur toi.

Elle désigna, d’un mouvement de tête, la grosse gouvernante qui, vêtue d’un waterproof et coiffée d’un chapeau à fleurs, se tenait modestement un peu à l’écart, pour ne pas gêner la conversation.

— Figure-toi que je me suis endormi, ici, sur un canapé ! Comme je suis heureux que tu sois venue ! — répéta-t-il. — J’avais précisément commencé une lettre pour toi !

— Vraiment ? — demanda-t-elle d’un air inquiet. — Et que m’écrivais-tu ?

Missy, voyant que le frère et la sœur commençaient un entretien intime, crut devoir s’éloigner avec son cavalier. Nekhludov conduisit sa sœur près de la fenêtre ; ils s’assirent sur un banc de velours vert, où se trouvaient déposés une valise, un plaid et un carton à chapeau.

— Eh bien ! oui, hier, en sortant de chez vous, j’ai pensé à revenir sur mes pas pour faire des excuses à ton mari, — dit Nekhludov ; — mais j’ai craint qu’il ne prît mal la chose. J’ai été méchant, hier, pour ton mari ; et cela me tourmente.

— Je savais, j’étais sûre que tu n’avais pas eu de mauvaise intention ! — répondit Nathalie Ivanovna. — Tu sais que…

Et des larmes lui montèrent aux yeux, et elle étreignit fiévreusement la main de son frère. Nekhludov comprit aussitôt le sens de la phrase qu’elle n’avait pas achevée. Elle voulait dire que, tout en aimant son mari plus que le monde entier, elle l’aimait bien aussi, lui, son frère, et que toute division entre eux la faisait cruellement souffrir.

— Merci, je te remercie ! Ah ! si tu savais ce que j’ai vu aujourd’hui ! — reprit-il, se rappelant soudain les deux prisonniers morts. — Deux hommes tués !

— Comment cela, tués ?

— Tués, oui, certainement. On leur a fait traverser toute la ville, par cette chaleur, et deux d’entre eux sont morts d’insolation.

— Impossible ! Comment ? Aujourd’hui ? Tout à l’heure ?

— Oui, tout à l’heure ! J’ai vu leurs cadavres.

— Mais pourquoi les a-t-on tués ? Qui les a tués ? demanda Nathalie Ivanovna.

— Qui ? Ceux-là qui les ont fait marcher de force, sous ce soleil ! — répliqua Nekhludov d’un ton agacé, sentant que sa sœur considérait tout cela d’un autre œil que lui.

— Seigneur Dieu ! est-ce possible ? — demanda Agrippine Petrovna, qui n’avait pu s’empêcher d’écouter.

— Oui, nous n’avons pas la moindre idée de ce que l’on fait subir à ces malheureux ; et cependant nous aurions le devoir de nous en informer ! — poursuivit Nekhludov en tournant involontairement les yeux sur le vieux prince qui, une serviette au cou, se bourrait de jambon sans penser à rien d’autre. Mais soudain le vieillard releva la tête et aperçut Nekhludov.

— Nekhludov ! — cria-t-il. — Vous ne voulez pas vous rafraîchir ? Pour le voyage, c’est indispensable !

Nekhludov remercia d’un signe de tête.

— Eh bien, que vas-tu faire ? — reprit Nathalie Ivanovna.

— Ce que je pourrai ! Je sens en tout cas que je dois faire quelque chose. Et ce que je pourrai, je le ferai !

— Oui, oui, je te comprends. Et avec eux, — dit-elle, en désignant Korchaguine, — est-ce que tout est fini ?

— Tout, et, à ce que j’imagine, sans regret de part ni d’autre.

— C’est dommage, grand dommage ! J’aime tant Missy ! Enfin, je n’ai rien à dire ! Mais pourquoi veux-tu te lier de nouveau ? — demanda-t-elle timidement ; — pourquoi pars-tu ?

— Je pars parce que je le dois ! — répondit Nekhludov d’un ton sérieux et sec, comme s’il eût voulu couper court à l’entretien.

Mais aussitôt il se reprocha cette attitude à l’égard de sa sœur. « Pourquoi ne pas lui dire tout ce que je pense ? — songea-t-il. — Je sais bien qu’Agrippine Petrovna nous écoute ; mais, bah ! qu’elle entende aussi ! »

— Tu me parles de mon projet de mariage avec Katucha ! — s’écria-t-il d’une voix frémissante. — Eh bien ! c’est vrai que j’ai formé ce projet, et dès le premier jour où je l’ai retrouvée ; mais elle, nettement et résolument, elle a refusé de se marier avec moi ! Elle ne veut pas de mon sacrifice ! Elle préfère se sacrifier elle-même ; car son mariage, dans la situation où elle est, aurait pour elle bien des avantages. Mais moi, je ne puis pas admettre qu’elle se sacrifie ! Et maintenant je pars avec elle ; et où elle ira, j’irai ; et de toutes mes forces j’essaierai de l’aider, d’adoucir son sort !

Nathalie Ivanovna ne répondit rien. La vieille gouvernante, hochant la tête d’un air désolé, regardait tour à tour Nekhludov et sa sœur.

En cet instant, sur la porte du salon des dames, se montra de nouveau le solennel cortège. Le beau valet de chambre Philippe et le portier à la casquette galonnée emportaient la vieille princesse pour la mettre dans son wagon. Parvenue au milieu de la salle, la vieille dame arrêta les porteurs, fit signe à Nekhludov de s’approcher d’elle, et lui tendit craintivement sa main blanche chargée de bagues, comme pour l’inviter à ne la serrer qu’avec précaution.

— Quelle épouvantable chaleur ! — dit-elle. — C’est un supplice pour moi ! ce climat me tue.

Quand elle eut fini de se plaindre du climat et de sa santé, elle fit signe aux porteurs de se remettre en route.

— Vous viendrez nous voir à la campagne, sans faute, n’est-ce pas ? — dit-elle encore à Nekhludov, en retournant vers lui son long visage, avec un sourire de ses fausses dents.

Nekhludov s’avança sur le quai. Le cortège de la princesse se dirigeait à droite, vers les wagons de première classe. Nekhludov alla de l’autre côté, en compagnie de Tarass, le mari de Fédosia, portant son sac sur l’épaule. Un commissionnaire les suivait, tenant en main le bagage de Nekhludov.

— Tiens, voici mon compagnon de route ! — dit Nekhludov à sa sœur en lui désignant Tarass, dont il venait de lui raconter l’histoire.

— Comment ? Est-ce que tu vas voyager la-dedans ? — demanda Nathalie Ivanovna en voyant son frère s’arrêter devant une voiture de troisième classe, et faire signe au commissionnaire d’y monter ses valises.

— Mais oui, cela m’est plus agréable, et puis je tiens à être avec ce brave homme ! — répondit-il. — Écoute encore ceci ! — reprit-il après un instant de silence. — Mes terres de Kouzminskoïe, je ne les ai pas données aux paysans ; de telle sorte que, si je meurs, elles reviendront à tes enfants.

— Dimitri, par grâce, ne me parle pas de cela ! — dit Nathalie Ivanovna.

— Et si je me marie… eh ! bien, tout de même… comme je n’aurai pas d’enfants…

— Je t’en supplie, ne me parle pas de cela ! — répéta Nathalie Ivanovna. Mais Nekhludov vit dans ses yeux que ce qu’il venait de lui dire lui avait fait plaisir.

À l’autre extrémité du wagon, un groupe de curieux s’était formé devant le coupé où venait d’entrer la princesse Korchaguine. Mais presque tous les voyageurs s’étaient déjà installés à leurs places ; quelques attardés couraient, enjambaient les marches ; les conducteurs fermaient les portières. Nekhludov entra dans le wagon et se mit à la fenêtre.

Nathalie Ivanovna restait debout sur le quai, en compagnie d’Agrippine Petrovna. Gênée de se trouver là avec son élégante toilette et son chapeau à la dernière mode, elle cherchait évidemment un sujet de conversation, et ne le trouvait pas. Elle ne pouvait pas demander à son frère de lui écrire, car depuis longtemps déjà toute correspondance régulière avait cessé entre eux. Et puis c’était comme si l’entretien sur la question d’argent et d’héritage avait achevé de rompre ce qui restait entre eux de relations fraternelles. Ils se sentaient désormais, définitivement, étrangers l’un à l’autre.

Et ainsi Nathalie Ivanovna fut heureuse, au fond de son cœur, quand le train s’ébranla et qu’elle put dire à son frère, avec un signe de tête et un sourire : « Adieu, adieu, Dimitri ! » Et, dès que le train se fut éloigné, elle ne pensa plus qu’a la façon dont elle raconterait à son mari tous les détails de sa conversation.

Nekhludov, lui aussi, bien qu’il n’éprouvât pour sa sœur que de bons sentiments, bien qu’il n’eût absolument rien à lui cacher, s’était senti gêné devant elle et avait eu hâte d’en être séparé. Il avait conscience que rien ne subsistait plus de cette Natacha qui lui avait jadis été proche. Sa sœur, désormais, ne pouvait plus lui apparaître que comme l’esclave d’un gros homme noir qui le dégoûtait. Il avait vu trop clairement que le visage de la jeune femme ne s’était animé et illuminé que quand il lui avait parlé de ce qui intéressait son mari, de la remise de ses terres aux paysans, de sa succession. Et une profonde tristesse lui remplissait le cœur.


II


Dans le grand wagon de troisième classe, plein de voyageurs et exposé au soleil depuis le matin, la chaleur était si insupportable que Nekhludov, à peine assis, dut se relever et se tenir debout sur la plate-forme extérieure. Mais, là encore, on étouffait ; et Nekhludov ne put respirer librement que lorsque le train eut fini de se pousser parmi les maisons et fut parvenu au plein air des champs.

— Assassins ! assassins ! — se disait-il, se rappelant son entretien avec sa sœur au sujet des prisonniers. Et, de toutes les impressions qu’il avait éprouvées depuis le matin, une seule le hantait : il revoyait, avec une précision et une intensité extraordinaires, le beau visage du second mort, avec ses lèvres souriantes, son front sévère, et sa petite oreille finement dessinée, apparaissant sous le crâne rasé d’un côté.

« Mais ce qui est particulièrement affreux, — se dit-il, — c’est que ces infortunés ont été tués sans que l’on puisse savoir qui les a tués. Ils ont été conduits à la gare, comme tous les autres prisonniers, sur un ordre écrit de Maslinnikov. Mais Maslinnikov, évidemment, s’est borné à remplir une formalité ; on lui a apporté à signer une pièce rédigée dans les bureaux ; l’imbécile y a apposé son plus beau paraphe, sans même s’inquiéter de ce qui y était écrit ; et, pour rien au monde, il ne consentirait à se croire responsable des accidents qui viennent d’arriver. Encore moins pourra-t-on en rendre responsable le médecin de la prison, qui a passé en revue les déportés avant leur départ. Celui-là a ponctuellement rempli ses obligations professionnelles ; il a mis à part et fait monter en voiture les prisonniers malades, et, sans doute, il n’a point prévu qu’on ferait marcher le convoi en plein midi, par cette chaleur, en foule compacte. Le directeur ? Le directeur n’a fait, lui aussi, qu’exécuter les ordres de ses chefs ; comme ceux-ci le lui ordonnaient, il a fait partir, à la date fixée, un nombre déterminé de prisonniers : tant d’hommes, tant de femmes. Impossible, également, d’accuser le chef du convoi : on lui a ordonné d’aller chercher des prisonniers dans un certain endroit et de les conduire dans un certain autre : c’est ce qu’il a fait, du mieux qu’il a pu. Il a dirigé le convoi aujourd’hui comme la fois dernière ; et lui non plus ne pouvait guère prévoir que des hommes robustes et valides, comme les deux que j’ai vus, ne supporteraient pas la fatigue et mourraient en chemin. Personne n’est coupable ; et cependant ces infortunés ont été tués, et tués par ces mêmes hommes qui ne sont point coupables de leur mort !

« Et cela provient, — se dit ensuite Nekhludov, — de ce que tous ces hommes, gouverneurs, directeurs, officiers de paix, sergents de ville, tous ils estiment qu’il y a des situations dans la vie où la relation directe d’homme à homme n’est pas obligatoire. Car tous ces hommes, depuis Maslinnikov jusqu’au chef du convoi, s’ils n’étaient pas fonctionnaires, auraient eu vingt fois l’idée que ce n’était pas chose possible de faire marcher un convoi par une telle chaleur ; vingt fois en chemin ils auraient arrêté le convoi ; et, voyant qu’un prisonnier se sent mal, perd le souffle, ils l’auraient fait sortir des rangs, l’auraient conduit à l’ombre, lui auraient donné de l’eau ; et, en cas d’accident, ils lui auraient témoigné de la compassion. Mais ils n’ont rien fait de tout cela, ils n’ont pas même permis à d’autres de le faire : et cela parce qu’ils ne voyaient pas devant eux des hommes, et leurs propres obligations d’hommes à leur égard, mais seulement leur service, c’est-à-dire des obligations qui, à leurs yeux, les dispensaient de tout rapport direct d’homme à homme. »

Nekhludov était si plongé dans ses réflexions qu’il ne s’était pas aperçu que le temps avait changé : le soleil s’était couvert d’épais nuages bas ; et du fond de l’horizon, à l’ouest, arrivait peu à peu une nuée grise qui déjà se répandait, sur les champs et les bois, en une pluie pressée. Un souffle de pluie, déjà, remplissait l’air. Par instants, la nuée se sillonnait d’un éclair, et au fracas des wagons en marche se mêlait le fracas d’un tonnerre lointain. Et sans cesse la nuée se rapprochait, et de larges gouttes de pluie, chassées par le vent, venaient s’étaler sur le veston de Nekhludov. Il passa de l’autre côté de la plate-forme, et, aspirant de tous ses poumons la fraîcheur du vent et l’odeur bienfaisante de la terre avide de pluie, il considéra les jardins, les bois, les champs de seigle jaunes, les champs d’avoine encore verts, et les taches noires de plants de pommes de terre. Tout, subitement, s’était comme garni d’une couche de laque, le vert était devenu plus vert, le jaune plus jaune, le noir plus noir.

— Encore ! encore ! — s’écriait involontairement Nekhludov, partageant l’allégresse des champs et des jardins au contact de la pluie.

Et en effet la pluie se fit plus forte, mais elle dura peu. La nuée sombre, après s’être en partie déversée, se transporta plus loin. Et sur le sol mouillé ne tombèrent plus que de petites gouttes molles et espacées. Le soleil reparut, tout s’illumina de nouveau ; et à l’horizon, du côté de l’ouest, se montra un petit arc-en-ciel où dominaient les teintes violettes.

« À quoi donc pensais-je tout à l’heure ? — se dit Nekhludov, quand tous ces changements eurent pris fin et que le train se fut enfoncé dans une profonde tranchée, ne permettant plus de contempler les champs. — Ah ! oui, je pensais à la façon dont ce directeur, ce chef du convoi, dont tous ces fonctionnaires, hommes pour la plupart bons ou inoffensifs, se trouvaient transformés en des hommes méchants ! »

Et Nekhludov se rappela l’indifférence avec laquelle Maslinnikov avait écouté le récit de ce qui se passait dans la prison ; il se rappela la sévérité du directeur, la dureté du chef du convoi, qui laissait souffrir sans assistance une femme en couches.

« Tous ces hommes sont évidemment impénétrables au sentiment de l’humanité, comme sont impénétrables à la pluie les pierres de cette tranchée, — songeait-il en considérant les revêtements de pierre le long desquels l’eau gouttait jusqu’aux rails du wagon. — Et peut-être est-ce chose indispensable de creuser des tranchées et de les revêtir de pierres, mais on souffre à voir cette terre privée de la pluie qu’elle attend, cette terre qui aurait si bien pu, elle aussi, produire du blé, de l’herbe, des buissons et des arbres ! Et de même il en est avec les hommes ! Tout le mal vient de ce que les hommes croient que certaines situations existent où l’on peut agir sans amour envers les hommes, tandis que de telles situations n’existent pas. Envers les choses, on peut agir sans amour : on peut, sans amour, fendre le bois, battre le fer, cuire des briques ; mais dans les rapports d’homme à homme l’amour est aussi indispensable que l’est par exemple la prudence dans les rapports de l’homme avec les abeilles. La nature le veut ainsi, c’est une nécessité de l’ordre des choses. Si l’on voulait laisser de côté la prudence quand on a affaire aux abeilles, on nuirait aux abeilles et on se nuirait à soi-même. Et pareillement il n’y a pas à songer à laisser de côté l’amour quand on a affaire aux hommes. Et cela n’est que juste, car l’amour réciproque entre hommes est l’unique fondement possible de la vie de l’humanité. Sans doute un homme ne peut pas se contraindre à aimer, comme il peut se contraindre à travailler ; mais de là ne résulte point que quelqu’un puisse agir envers les hommes sans amour, surtout si lui-même a besoin des autres hommes. L’homme qui ne se sent pas d’amour pour les autres hommes, qu’un tel homme s’occupe de soi, de choses inanimées, de tout ce qui lui plaira, excepté des hommes ! De même que l’on se saurait manger sans dommage et avec profit que si l’on éprouve le désir de manger, de même on ne peut agir envers les hommes sans dommage et avec profit si l’on ne commence point par aimer les hommes. Permets-toi seulement d’agir envers les hommes sans les aimer, comme tu as fait hier envers ton beau-frère, et il n’y a point de limite à ce que ta dureté pourra faire de mal. Oui, oui, c’est ainsi ! Oui, cela est vrai ! » — se répétait Nekhludov, joyeux à la fois d’avoir retrouvé un peu de fraîcheur après l’épouvantable chaleur qui l’avait accablé, et d’avoir fait un pas de plus vers la solution du problème moral qui le préoccupait.