Résurrection (Tolstoï)/3/14

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Résurrection. 3e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 515-518).


CHAPITRE XIV


Attendant le moment où, après le souper, il pourrait s’entretenir en particulier avec Katucha, comme il faisait toujours quand il venait passer la soirée à l’étape, Nekhludov restait assis près de Kriltzov et causait avec lui.

Il lui raconta, entre autre chose, la façon dont il avait été abordé par le forçat Macaire, et tout ce qu’il savait de l’histoire de ce malheureux. Kriltzov l’écoutait avec attention, fixant obstinément sur lui ses grands yeux brillants.

— Oui, c’est ainsi ! — dit-il tout à coup. — Je pense souvent à ce qu’il y a d’étrange dans notre situation. Nous allons en Sibérie avec ces gens-là : que dis-je ? c’est pour ces gens-là que nous y allons. Et cependant non seulement nous ne les connaissons pas, mais nous ne cherchons même pas à les connaître. Et eux, pour comble, ils nous détestent et nous considèrent comme leurs ennemis. N’est-ce pas affreux ?

— Il n’y a là rien d’affreux ! — déclara Novodvorov, qui s’était rapproché du lit de Kriltzov. — Les masses sont toujours grossières et incultes, elles n’ont jamais de respect que pour la force ! — poursuivit-il de sa voix sonore. — Aujourd’hui, c’est le gouvernement qui détient la force : ces gens-la respectent le gouvernement et nous détestent. Demain, si c’est nous qui prenons le pouvoir, ce sera nous qu’ils respecteront…

Au même instant on entendit, dans la salle voisine, des coups frappés sur le mur, des bruits de chaînes, des cris et des hurlements. On battait quelqu’un, qui appelait au secours.

— Les entendez-vous, ces bêtes féroces ? Quel rapport voudriez-vous qu’il y eût entre elles et nous ? — dit tranquillement Novodvorov.

— Des bêtes féroces, dis-tu ? — Or, voici justement que Nekhludov vient de me raconter ce qu’a fait un de ces hommes !

Et Kriltzov, d’un ton irrite, répéta le récit de Nekhludov, disant comment le forçat Macaire avait risqué sa vie pour sauver un de ses compagnons.

— Est-ce là le fait d’une bête féroce ? — demanda-t-il ?

— Sentimentalité ! — fit Novodvorov avec son sourire ironique. — Comme si nous pouvions comprendre les pensées de ces gens-là et les motifs de leurs actes ! Ce que tu prends pour de l’héroïsme, c’est peut-être simplement de la haine pour un autre forçat !

— Et toi, jamais tu ne veux voir rien de bien chez les autres ! — s’écria Marie Pavlovna, qui tutoyait tous ses compagnons.

— Pourquoi verrais-je ce qui n’existe pas ?

— Comment ne pas admirer un homme qui s’expose volontairement à une mort affreuse ?

— J’estime, — déclara sèchement Novodvorov, — que, si nous voulons accomplir notre œuvre, la première condition doit être de ne pas rêver et de voir toujours les choses comme elles sont.

Markel, fermant le livre qu’il lisait sous la lampe, s’était rapproché, lui aussi, et recueillait pieusement toutes les paroles de l’homme qu’il avait pris pour son maître. Et Novodvorov poursuivait, d’un ton résolu et solennel, comme s’il faisait une conférence.

— Notre devoir, — disait-il, — est de tout faire pour le peuple, mais de ne rien attendre de lui. Le peuple doit être l’objet de nos efforts, mais il ne saurait collaborer avec nous, aussi longtemps du moins qu’il restera dans son état présent d’inertie. Rien ne serait plus illusoire que d’espérer du peuple le moindre concours, jusqu’au jour où s’accomplira son évolution intellectuelle, l’évolution à laquelle nous le préparons.

— Quelle évolution ? — demanda Kriltzov, se relevant sur sa couchette. — Nous faisons profession de lutter contre le despotisme ; mais est-ce qu’une telle façon d’agir n’est pas un despotisme aussi révoltant que celui que nous prétendons détruire ?

— Où vois-tu là du despotisme ? — répondit, sans s’émouvoir, Novodvorov. — Je dis seulement que je connais la voie que doit suivre le peuple pour se développer, et que je puis lui indiquer cette voie.

— Mais qui te permet d’affirmer que cette voie que tu lui indiques est la bonne ? — N’est-ce pas au nom des mêmes principes qu’a été organisée l’Inquisition ? N’est-ce pas au nom des mêmes principes que la Révolution Française a commis ses crimes ? Elle aussi, elle croyait avoir trouvé dans la science l’indication de la seule voie qui fût bonne à suivre.

— Le fait que d’autres se sont trompés ne prouve pas nécessairement que je doive me tromper aussi. Et puis il n’y a pas d’analogie à établir entre les niaiseries des idéologues et les données positives de la science économique…

La forte voix de Novodvorov remplissait toute la salle. Personne n’osait l’interrompre.

— À quoi bon toujours se quereller ? — dit Marie Pavlovna quand il eut fini.

— Et vous, quel est votre avis là-dessus ? — demanda Nekhludov à la jeune fille.

— Je suis d’avis qu’Anatole a raison, et que nous n’avons pas le droit d’imposer nos idées au peuple !

— Voilà une singulière façon de comprendre notre rôle ! — fît Novodvorov. Et, allumant une cigarette, il s’éloigna, d’un air fâché.

— C’est plus fort que moi, je ne puis pas causer avec lui sans me mettre hors de moi ! — murmura Kriltzov à l’oreille de Nekhludov.

Et Nekhludov ne put se défendre de penser qu’il éprouvait, lui aussi, le même sentiment.