Résurrection (Tolstoï)/3/18

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Résurrection. 3e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 532-536).


CHAPITRE XVIII


Rentrant dans la grande salle, après son entretien avec Katucha, Nekhludov trouva tout le monde en émoi. Nabatov, qui allait partout, observait tout, s’informait de tout, venait de faire une découverte extrêmement intéressante pour ses compagnons. Il avait découvert, sur un mur, une inscription provenant du révolutionnaire Petline, qui avait été condamné, deux ans auparavant, aux travaux forcés à perpétuité. On croyait que ce Petline était déjà depuis longtemps en Sibérie ; et voici que l’inscription laissée par lui sur le mur prouvait qu’il avait fait partie d’un convoi tout récent.

L’inscription était rédigée ainsi :

« Je suis passé par ici le 17 août 18…, avec un convoi de condamnés de droit commun. Nevierov devait partir avec moi ; mais il s’est pendu à Kasan, dans un accès de folie. Moi, je vais bien, de corps et d’esprit, et suis plein d’espoir dans l’avenir de notre cause. — Petline. »

On échangeait des conjectures sur les motifs du retard apporté au départ de Petline, et surtout sur les motifs du suicide de Nevierov. Seul Kriltzov se taisait, avec une mine recueillie, fixant dans le vide, devant lui, ses yeux enfiévrés.

— Mon mari m’a dit que déjà, dans la forteresse, Nevierov commençait à voir des fantômes ! — dit la Rantzeva.

— Oui, un poète, un fantaisiste ! Ces gens-là ne supportent pas le régime de la solitude ! — déclara Novodvorov d’un ton méprisant. — Moi, quand on m’a mis en cellule, je me suis sévèrement interdit de laisser travailler mon imagination ! Je me suis fixé un emploi du temps, que j’ai suivi avec une précision ponctuelle. Aussi ai-je très bien supporté la cellule !

— Supporter la cellule ? La chose ne vaut même pas qu’on s’en vante ! Moi, bien souvent, je me suis senti heureux quand on m’a fourré en cellule ! — s’écria Nabatov avec un bon sourire, s’efforçant évidemment de faire diversion et de chasser le souffle de tristesse qu’il voyait répandu autour de lui. — En liberté, on s’inquiète de tout, on se demande si on ne va pas se faire du tort à soi-même, et en faire aux autres, et compromettre le succès de l’œuvre ; tandis que, une fois en cellule, on ne se sent plus responsable de rien : on peut respirer librement. On n’a plus qu’à rester assis et à fumer des cigarettes.

— Tu as connu intimement Nevierov ? — demanda Marie Pavlovna à Kriltzov, dont le visage s’était de nouveau contracté, et dont les mains avaient recommencé à trembler, depuis les paroles de Novodvorov.

— Nevierov, un fantaisiste ? — fit Kriltzov, élevant autant qu’il pouvait sa voix essoufflée. — Nevierov, vois-tu, c’était un de ces hommes dont on dit que la terre en produit peu de pareils ! C’était un homme admirable, un homme transparent à force de franchise ! incapable non seulement de mentir, mais de cacher la moindre de ses pensées. Et une peau si fine que la moindre égratignure le blessait jusqu’à l’âme. Tous les nerfs à fleur de peau… Oui, une nature délicate, riche, une belle nature. Ah ! celui-là n’était pas comme… Mais à quoi bon parler !

Il se tut un moment, mais on voyait que l’irritation grandissait en lui.

— Les hommes de l’espèce de Nevierov, — reprit-il sur un ton amer et malveillant, — se demandent avec angoisse ce qui vaut le mieux, si mieux vaut instruire d’abord le peuple et ne changer qu’ensuite les formes de sa vie, ou si mieux vaut changer d’abord les formes de sa vie ; ils se demandent par quel moyen ils doivent lutter, si c’est par la propagande pacifique ou par le terrorisme. Et voilà pourquoi on les appelle des « fantaisistes » ! Tandis que ceux qui les appellent ainsi, ceux-là ne se demandent rien, ils ne discutent rien, ils ne s’inquiètent pas de savoir si leur action ne va pas coûter la vie à des dizaines, des centaines d’hommes, et de quels hommes ! Au contraire, que les meilleurs périssent, c’est ce qu’ils désirent ! Et en effet les meilleurs périssent ! Herzen disait que la proscription des Décabristes avait eu pour effet d’abaisser le niveau social de la Russie. Et ensuite on a proscrit Herzen, et ceux de son temps. Maintenant ce sont les Nevierov qu’on excommunie.

— On ne parviendra pourtant pas à supprimer tout le monde ! — dit Nabatov. — Quelques-uns se trouveront toujours encore là, pour le règlement final !

— Non, pas un seul ne restera si nous laissons faire ces gens-là ! — s’écria Kriltzov, de plus en plus furieux.

— Émilie, donne-moi une cigarette !

— Tu n’es pas bien, ce soir ! — lui dit Marie Pavlovna. — Je t’en prie, retiens-toi de fumer !

— Laisse-moi ! — répliqua-t-il avec colère ; et il alluma une cigarette. Mais, dès la première bouffée, il se remit à tousser et à étouffer. Il resta quelques instants à reprendre haleine, puis, s’animant de nouveau :

— Ce n’est pas ainsi, non, ce n’est pas ainsi que nous avions conçu l’œuvre. Nous raisonnions, nous cherchions les meilleures méthodes, tandis que…

— Eux aussi sont pourtant des hommes ! — risqua la Rantzeva.

— Non, ce ne sont pas des hommes, ceux qui peuvent agir et penser de cette façon… On devrait les exterminer comme des punaises, les faire sauter… Oui, voilà ce qu’on devrait… parce que…


Il commençait une nouvelle phrase, lorsque soudain son visage devint d’un rouge vif, en même temps qu’un terrible accès de toux le renversa sur son oreiller. Et l’on vit couler de ses lèvres un flot de sang.

Nabatov se précipita dans le corridor, pour demander de la neige. Marie Pavlovna, s’approchant de Kriltzov, lui présenta un flacon de gouttes de valériane ; mais lui, les yeux fermés, il repoussa le flacon de sa main décharnée ; et, longtemps il se tint immobile, sans parvenir à rattraper son souffle.

Quand enfin la neige et des compresses d’eau froide l’eurent suffisamment remis pour permettre à ses compagnons de le dévêtir et de le coucher, Nekhludov prit congé et sortit dans le corridor, ou le gardien-chef l’attendait depuis longtemps.



Les condamnés de droit commun avaient à présent fini leur vacarme, et la plupart dormaient. Non seulement ils dormaient sur les couchettes et sous les couchettes, et sur le plancher, et devant les portes ; mais beaucoup d’entre eux, n’ayant point trouvé de place à l’intérieur des salles, s’étaient couchés dans le corridor, nus, avec leurs sacs sous leurs têtes, et couverts de leurs vêtements en guise de couvertures.

Les salles et le corridor résonnaient de ronflements. Et partout, sur le sol, s’étalaient d’étranges figures humaines, à demi cachées sous les grands manteaux. Seuls ne dormaient pas quelques forçats, qui, dans un recoin du corridor, jouaient aux cartes, à la lueur d’une chandelle. Et Nekhludov vit encore un autre homme qui ne dormait pas, un vieux forçat, qui, assis tout nu sous la lampe, cherchait des poux dans ses vêtements. En comparaison de la puanteur fétide de ce corridor, Nekhludov eut l’impression d’avoir respiré l’air le plus pur dans la salle réservée aux condamnés politiques.

Il finit cependant par se frayer un chemin jusqu’à l’extrémité du corridor, s’avançant avec précaution, pour ne pas écraser les dormeurs qui barraient le passage. Trois prisonniers, qui sans doute n’avaient pu trouver de place même dans le corridor, s’étaient couchés devant l’entrée, sous le cuveau à ordures. L’un d’eux était un idiot, que Nekhludov avait déjà souvent rencontré ; un autre était un petit garçon de dix ans ; il dormait comme dorment les enfants, les deux mains à plat sous la joue, et, du cuveau plein d’excréments, le liquide empesté suintait sur lui.

Dans la cour de l’étape, Nekhludov s’arrêta, et, déployant sa poitrine, longtemps il aspira avec délice l’air glacé de la nuit.