Résurrection (Tolstoï)/3/28

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Résurrection. 3e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 578-583).


CHAPITRE XXVIII


I


Après avoir traversé un sombre et puant corridor, d’autant plus puant que des ordures s’y étalaient librement sur le plancher, Nekhludov et l’Anglais, sous la conduite du directeur, pénétrèrent dans la première salle des condamnés aux travaux forcés. Ils y virent environ soixante-dix prisonniers, dont la plupart s’étaient déjà couchés pour la nuit. On avait rapproché tous les lits, l’un contre l’autre, au milieu de la salle : de sorte que les prisonniers étaient couchés côte à côte.

À l’arrivée des visiteurs, tous se relevèrent brusquement avec un grand bruit de chaînes ; et Nekhludov fut frappé de l’éclat de leurs crânes, nouvellement rasés.

Deux d’entre eux, cependant, ne se levèrent pas. L’un était un tout jeune homme, rouge et tremblant de fièvre ; l’autre, plus âgé, ne cessait point de gémir.

L’Anglais demanda si le jeune prisonnier était malade depuis longtemps déjà. Il n’était malade que depuis le matin ; mais l’autre prisonnier souffrait depuis longtemps d’une maladie d’estomac, et l’on attendait d’avoir une place libre à l’infirmerie pour l’y envoyer.

— Puis l’Anglais pria Nekhludov de vouloir bien traduire aux prisonniers quelques mots qu’il avait à leur dire ; et il lui apprit, du même coup, que, tout en voyageant surtout en Sibérie pour y étudier le régime de la déportation, il s’était aussi chargé de répandre parmi les déportés la bonne parole évangélique.

— Je voudrais leur dire que Christ est mort pour les sauver. Qu’ils croient en lui, et ils seront sauvés ! Et voici le livre où cela est écrit !

Il pria Nekhludov de traduire ce petit discours : après quoi il tira de sa poche un paquet de Nouveaux Testaments, reliés en carton de diverses couleurs. Et aussitôt une foule de grosses mains aux ongles noirs se tendirent vers lui, se repoussant l’une l’autre. Il distribua entre elles quelques exemplaires du petit livre, et sortit pour passer dans une autre salle.

Dans la seconde salle, même scène. Même manque d’air, même puanteur. Comme dans la première salle, une image pieuse pendait entre les fenêtres, ayant vis-à-vis d’elle le cuveau aux ordures. Comme dans la première salle, une soixantaine d’hommes étaient couchés côte à côte, qui se levèrent en sursaut à l’approche des visiteurs. Mais, cette fois, il y eut trois hommes qui ne purent se lever : deux se redressèrent un peu sur leur couchette ; le troisième ne jeta pas même un coup d’œil sur les nouveaux venus. L’Anglais pria Nekhludov de répéter son discours et distribua de nouveau quelques évangiles.

Dans la salle suivante, il y avait également trois malades. L’Anglais demanda au directeur pourquoi on ne réunissait pas tous les malades dans une seule pièce. Mais le directeur répondit que c’étaient les malades eux-mêmes qui ne le voulaient pas. Leur maladie, au reste, n’était pas contagieuse ; et l’infirmier les visitait et leur donnait tous ses soins.

— Oui, voilà bien deux semaines qu’on n’a pas vu le bout de son nez ! — murmura une voix.

Sans rien répondre, le directeur passa dans une autre salle. Et dans cette salle, et dans la suivante, et dans toutes les salles, le même spectacle s’offrit aux visiteurs et la même scène eut lieu. Même spectacle et même scène dans les chambres des déportés, dans celles des condamnés à l’emprisonnement. Partout Nekhludov et son compagnon virent les mêmes hommes, affamés, inoccupés, malades, plats, sournois, plus pareils à des bêtes qu’à des créatures humaines.

Au bout d’environ une demi-heure, l’Anglais, qui d’ailleurs avait épuisé sa provision d’évangiles, renonça à faire traduire par Nekhludov son allocution. Évidemment l’horreur de ce qu’il voyait et surtout l’écrasante puanteur avaient eu pour effet de déprimer toute son énergie. Et il passait machinalement de chambre en chambre, se contentant de répondre ! All right ! à tous les renseignements que lui fournissait le directeur sur le nombre des prisonniers et la qualité de leurs peines.

Et Nekhludov, lui, allait comme dans un rêve, sans rien voir, sans rien entendre, sans trouver la force de partir ni de rester ; et de minute en minute il se sentait plus honteux et plus désespéré.


II


Dans une des dernières salles qu’on visita, Nekhludov fit cependant une rencontre qui le secoua de sa torpeur. Il vit là, parmi des déportés, le même étrange petit vieillard qu’il avait eu pour voisin, le matin, sur le bac.

Ce petit vieillard, vêtu d’une chemise en lambeaux et d’un pantalon rapiécé, pieds nus, se tenait assis à terre dans un coin et braquait sur les visiteurs un regard sévère. Son visage ridé paraissait plus concentré encore et plus animé que sur le bac. Et, tandis que tous les prisonniers de la salle, à l’entrée du directeur, s’étaient redressés d’un seul mouvement et avaient sauté sur leurs pieds, le vieillard continuait à rester assis. Ses yeux luisaient, et ses sourcils se fronçaient de colère.

— Allons, debout ! — lui cria le directeur.

Mais le vieillard haussa les épaules et sourit avec dédain.

— Ce sont tes valets qui se mettent debout devant toi ! Mais moi, je ne suis pas ton valet. Tu as la marque, là, sur ton front !… — poursuivit le vieillard d’une voix exaltée.

— Qu’est-ce que c’est ? — dit le directeur sur un ton de menace.

— Je connais cet homme ! — intervint Nekhludov. C’est un original. Pourquoi est-il en prison ?

— Hé ! c’est la police qui vient de nous l’envoyer pour vagabondage ! Nous la supplions de ne plus envoyer personne, mais c’est comme si on chantait ! — fit le directeur.

— Et toi aussi, à ce que je vois, tu appartiens à l’armée de l’Antéchrist ! — dit le petit vieux, s’adressant à Nekhludov.

— Non, je ne suis ici qu’en visiteur ! — répondit Nekhludov.

— Ah ! ah ! Tu es venu voir comment l’Antéchrist torture les hommes ? Eh bien, regarde, vois ! Il les a pris, il les a enfermés en cage, de quoi composer toute une armée ! Le devoir des hommes est de gagner leur pain à la sueur de leur front : et lui, l’Antéchrist, il les tient enfermés, il les nourrit sans travail, comme des porcs, pour en faire des porcs !

— Que dit-il ? — demanda l’Anglais.

Nekhludov lui répondit que le vieillard accusait le directeur et ses pareils de tenir enfermés des êtres humains contre toute justice.

— Demandez-lui donc comment, à son avis, on doit se comporter avec ceux qui n’observent pas la loi ! — dit en souriant l’Anglais.

Nekhludov traduisit la question.

Le vieillard se mit à rire, découvrant quelques dents, noires et cassées.

— La loi ! — s’écria-t-il avec mépris, — ah ! oui, tu peux en parler ! Il a commencé par s’emparer de la terre, il a dépouillé les hommes de toutes leurs richesses, il a supprimé tous ceux qui lui résistaient ; et ensuite il a écrit la loi, pour dire qu’on ne devait ni tuer ni voler ! Je te certifie bien qu’il ne l’aurait pas écrite avant, sa loi !

Quand Nekhludov lui eut traduit cette réponse imprévue, l’Anglais sourit de nouveau.

— Mais enfin, — dit-il, demandez-lui comment on doit se comporter aujourd’hui à l’égard des voleurs et des assassins !

— Tu lui répondras, — dit le vieillard à Nekhludov qui lui avait transmis la question, — tu lui répondras qu’il doit commencer d’abord par effacer lui-même de son front la marque de l’Antéchrist, et qu’il aura assez d’ouvrage, s’il le fait, pour n’avoir plus le temps de s’occuper des voleurs ni des assassins ! Allons, répète-lui ça dans sa langue !

— Il est bien amusant ! — dit l’Anglais en entendant cette réponse. Et il sourit encore, et sortit de la chambre.

Nekhludov était resté en arrière ; le vieillard, s’adressant à lui, poursuivit son discours :

— Fais ton affaire à toi, et ne t’inquiète pas des autres. C’est Dieu seul qui sait qui punir et qui récompenser. Nous, nous n’en savons rien !

Puis, comme s’il avait renoncé à vouloir convertir Nekhludov :

— Mais non, — lui cria-t-il, — je n’ai rien à te dire. Va-t’en, passe ton chemin. Tu as assez vu maintenant comment les esclaves de l’Antéchrist donnent des créatures humaines en pâture aux poux. Va-t’en maintenant t’amuser ailleurs !


III


Lorsque Nekhludov rejoignit ses compagnons dans le corridor, l’Anglais était arrêté devant la porte entr’ouverte d’une pièce sombre, et demandait au directeur à quoi elle servait. Le directeur répondit que c’était l’endroit où l’on déposait les morts.

— Oh ! vraiment ! — fit l’Anglais, quand Nekhludov lui eut traduit cette réponse. Et il dit qu’il serait bien heureux de pouvoir entrer.

Le directeur fit apporter une lampe, et introduisit les deux visiteurs dans la chambre des morts. C’était une grande chambre carrée, toute pareille aux autres. Dans un coin étaient entassés des sacs, dans un autre coin on avait rangé une pile de bûches ; au milieu, sur des couchettes, quatre cadavres gisaient.

Le premier de ces cadavres, vêtu d’une chemise et d’un pantalon, avait une petite barbe pointue et la moitié de la tête rasée. Le froid avait déjà engourdi les membres : les mains, qui évidemment avaient été jointes sur la poitrine, s’étaient séparées ; et pareillement les pieds nus, disjoints, s’écartaient en fourche. Près de lui était étendue une vieille femme en veste et en jupe blanches, avec une toute petite natte de cheveux, un visage jaune tout ridé, et un nez camard. Et, près de cette vieille femme, on avait placé le cadavre d’un homme qui portait autour du cou un foulard bleu. Ce foulard bleu frappa Nekhludov, qui eut l’impression de l’avoir vu quelque part déjà.

Il s’approcha, examina le cadavre de près. Une barbiche noire, frisant un peu, un nez droit et solide, un grand front blanc, des cheveux bouclés, clairsemés au sommet de la tête. Nekhludov reconnaissait tous ces traits bien connus, et ne parvenait pas en croire ses yeux. La veille encore, il avait vu le même visage tout animé de passion, tout contracté de souffrance : maintenant il le voyait immobile et calme, revêtu d’une beauté qui lui faisait peur.

Oui, c’était là Kriltzov, ou du moins c’était toute la trace qu’avait laissée sa vie corporelle !

« Pourquoi a-t-il souffert ? Pourquoi a-t-il vécu ? Est-il enfin arrivé maintenant à savoir la vérité ? — se demandait Nekhludov en considérant le cadavre. Et il se répondait aussitôt qu’il n’y avait point de vérité, qu’il n’y avait rien, rien que la mort. De toute son âme, il enviait Kriltzov, qui ne souffrait plus.

Sans même penser à prendre congé de l’Anglais, qui examinait la salle funèbre avec un intérêt tout particulier, Nekhludov se fit conduire hors de la prison, afin de pouvoir méditer plus à l’aise, dans sa chambre, sur tout ce qui s’était passé durant cette soirée.