Résurrection (trad. Bienstock)/Partie I/Chapitre 1

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 36p. 1-7).


PREMIÈRE PARTIE


« Alors Pierre, s’étant approché, lui dit : Seigneur ! combien de fois pardonnerai-je à mon frère lorsqu’il m’aura offensé ? Sera-ce jusqu’à sept fois ?

« Jésus lui répondit : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois. »
(Matthieu, xviii, 21-22.)
« Et pourquoi regardes-tu une paille qui est dans l’œil de ton frère, tandis que tu ne vois pas une poutre dans le tien ? »
(Matthieu, vii, 3.)
« Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle. »
(Jean, viii, 7.)
« Le disciple n’est point au-dessus de son maître, mais tout disciple accompli sera comme son maître. »
(Luc, vi, 40.)


I


Les hommes, entassés par centaines de milliers sur un étroit espace, avaient beau chercher à mutiler la terre sur laquelle ils se pressaient ; en vain la couvi’aient-ils de pierres, afin que rien n’y pût croître ; en vain grattaient-ils chaque pousse d’herbe, enfumaient-ils l’air avec la houille et le pétrole ; en vain taillaient-ils les arbres, chassaient-ils les animaux et les oiseaux — le printemps était le printemps, même dans la ville. Le soleil chauffait, l’herbe ravivée poussait et verdissait partout où on ne l’arrachait pas, aussi bien sur les pelouses des boulevards qu’entre les pavés ; les bouleaux, les peupliers, les merisiers déployaient leurs feuilles gluantes et parfumées ; les tilleuls gonflaient leurs bourgeons prêts à éclater ; les choucas, les moineaux, les pigeons, sentant le printemps, déjà travaillaient joyeusement à leurs nids, et les mouches, réchauffées par le soleil, bourdonnaient près des murs. Les plantes, les oiseaux, les insectes, les enfants étaient joyeux. Mais les hommes — les adultes — continuaient à se tromper et se torturer mutuellement. Les hommes estimaient que ce n’était pas cette matinée de printemps, cette beauté divine du monde créée pour le bonheur de tous les êtres, beauté les prédisposant à la paix, à la concorde et à l’amour, qui était sacrée et importante ; pour eux l’important était ce qu’ils avaient imaginé eux-mêmes pour se dominer les uns les autres.

C’est ainsi que, dans le bureau de la prison d’un chef-lieu de gouvernement, on considérait comme sacré et important, non pas la joie et l’attendrissement qu’apporte le printemps à tous les animaux et à tous les hommes, mais le fait d’avoir reçu, la veille, une feuille à en-tête, timbrée et numérotée, contenant l’ordre de conduire ce même jour, 28 avril, à neuf heures du matin, au Palais de Justice, trois détenus : deux femmes et un homme. L’une de ces femmes, présumée la plus coupable, devait être conduite séparément. Conformément à cet ordre, le 28 avril, à huit heures du matin, le surveillant-chef entra donc dans le corridor sombre et infect de la section des femmes. Derrière lui venait, dans le corridor, une femme au visage fatigué, à la chevelure grise bouclée, portant une blouse dont les manches étaient ornées de galons, et la ceinture liserée de bleu. C’était la surveillante.

— C’est pour Maslova ? demanda-t-elle, en s’approchant, avec le gardien de service, de l’une des salles ouvrant sur le corridor.

Le surveillant, avec un bruit de ferraille, fit jouer la serrure et ouvrit la porte de la cellule, d’où s’échappa un air plus nauséabond encore que celui du corridor.

Et il cria :

— Maslova, au tribunal ! Puis il referma la porte et attendit.

Même dans la cour de la prison, l’air qui arrivait des champs, apporté par le vent dans la ville, était frais et vivifiant. Mais, dans le corridor, l’atmosphère demeurait suffocante et corrompue, tout infectée d’une odeur d’excréments, de goudron et de pourriture, qui, dès son entrée, rendait tout nouvel arrivant morne et triste. La surveillante, qui venait de la cour, le ressentit également, bien qu’elle fût habituée à cet air empesté. À peine entrée dans le corridor, elle éprouva une sorte de fatigue et d’envie de dormir.

Dans la cellule on entendait des voix de femmes et un bruit de pas fait par des pieds nus.

— Allons, plus vite, presse-toi, Maslova, te dis-je ! cria le surveillant chef par l’entre-bâillement de la porte.

Deux minutes après, d’un pas ferme, sortit de la porte, et se plaça à côté du surveillant, une jeune femme, petite, forte de poitrine, vêtue d’une capote grise passée sur une camisole et un jupon blancs. Elle portait des bas de toile et de gros souliers de détenue ; sa tête était couverte d’un fichu blanc, qui, évidemment exprès, laissait échapper des boucles de cheveux noirs. Tout son visage avait cette pâleur particulière qui suit une longue claustration et rappelle la teinte des germes de pommes de terre poussés dans une cave. La même pâleur avait gagné également ses mains courtes et larges et son cou blanc, plein, émergeant de la large encolure de la capote. Et dans ce visage, surtout à cause de sa matité, on remarquait les yeux très noirs, brillants, un peu boursouflés, mais très vifs, dont un louchait légèrement. La jeune femme se tenait très droite, avançant sa forte poitrine. Une fois dans le corridor elle redressa un peu la tête, regarda droit dans les yeux du surveillant et s’arrêta, prête à faire tout ce qu’on lui commanderait. Le surveillant allait refermer la porte, quand apparut le visage sévère, ridé, d’une vieille femme chevelue. La vieille voulait dire quelque chose à Maslova, mais le surveillant repoussa, du battant de la porte, la tête de la prisonnière qui disparut. Un rire de femme éclata à l’intérieur. Maslova sourit également et s’approcha du judas grillé pratiqué dans la porte. De l’autre côté la vieille femme lui cria d’une voix enrouée :

— Fais attention, surtout, de ne rien dire de trop ! Répète toujours la même chose, et puis c’est tout !

— Oui, qu’importe, ça ne sera pas pire, dit Maslova, en secouant la tête.

— Allons, en route ! dit le surveillant-chef.

L’œil de la vieille, collé derrière le judas, disparut, et Maslova, suivant le gardien, sortit au milieu du couloir, à petits pas précipités. Ils descendirent l’escalier de pierre, passèrent devant les salles des hommes, encore plus empestées et plus bruyantes que celles des femmes. Des yeux, collés aux judas de ces salles, les accompagnaient et ils arrivèrent au bureau de la prison où les attendaient deux soldats, le fusil au bras. Le greffier qui était là remit à l’un des soldats une feuille tout imprégnée de l’odeur de tabac et dit, en désignant la détenue : « Reçois ». Le soldat, un paysan du gouvernement de Nijni-Novgorod, au visage rouge, creusé par la petite vérole, mit le papier dans le revers de sa manche, sourit et cligna malicieusement des yeux à son camarade, un Tchouvache aux larges pommettes proéminentes. Les soldats et la prisonnière descendirent l’escalier et se dirigèrent vers la sortie principale.

Une porte cochère s’ouvrit, les soldats et leur prisonnière en passèrent le seuil, traversèrent la cour et, franchissant la grille, marchèrent bientôt dans la ville au milieu de la chaussée.

Les cochers, les boutiquiers, les cuisinières, les ouvriers, les employés s’arrêtaient, examinant, avec curiosité, la prisonnière : quelques-uns secouaient la tête et pensaient : « Voilà où mène une mauvaise conduite, qui, heureusement, ne ressemble pas à la nôtre ». Les enfants regardaient, avec effroi, cette criminelle, rassurés toutefois par la vue des soldats et par la pensée qu’elle ne pouvait plus maintenant faire de mal. Un paysan qui, après avoir vendu du charbon, venait de boire du thé à l’auberge, s’approcha d’elle, se signa et lui remit un kopek. La jeune femme rougit, baissa la tête et murmura quelques paroles.

Elle sentait les regards fixés sur elle et observait, sans tourner la tête, ceux qui la dévisageaient au passage, amusée de se voir l’objet de tant d’attention. Elle jouissait aussi de l’air pur du printemps, surtout après celui de la prison ; mais, déshabituée de la marche, elle peinait, avec ses chaussures de détenue, sur les pierres, regardait chacun de ses pas et s’efforçait de poser les pieds le plus légèrement possible. Passant devant une boutique de farine, au seuil de laquelle marchaient en se dodelinant quelques pigeons, la prisonnière faillit mettre le pied sur l’un d’eux. Celui-ci s’envola, et, dans un battement d’aile, frôla presque l’oreille de la prisonnière qu’il éventa. Elle sourit, puis, au souvenir de sa situation, elle poussa un profond soupir.